‹ Les nationalitésChapitre 1 sur 38 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

vrai, l'ambition du catholicisme qui les allume, mais il s'y mêle d'autres ambitions et d'autres tendances. Toutefois, et c'est une chose très remarquable, il y a un lien intime entre les deux faces de la lutte : le but est presque identique, bien que les intérêts soient divers, et il en est de même des résultats.

La réformation brisa l'unité chrétienne, telle qu'elle s'était formée au moyen âge, sous l'influence de l'invasion des Barbares, C'était une unité à deux têtes, le pape et l'empereur; elle était donc moitié religieuse, moitié politique. Les protestants mirent fin à la papauté, et par cela même à l'empire. Il était impossible que les papes abdiquassent volontairement leurs superbes prétentions; ils combattirent le protestantisme, pour rétablir l'unité de la foi et par suite la domination universelle de l'Église. Mais, dans la doctrine catholique, l'unité religieuse par le pape ne pouvait exister sans l'unité politique par l'empereur. Cela implique que la lutte du catholicisme contre le protestantisme tendait nécessairement h reconstituer l'unité politique aussi bien que l'unité religieuse du moyen âge. Ce n'était donc pas une vaine chimère que l'ambition de la monarchie universelle, qui, au x\f et au xv!!*" siècle, fit la grandeur de la maison d'Autriche et qui fut la terreur de ses ennemis. Charles-Quint était l'allié-né de la papauté, mais le défenseur de l'Église poursuivait en même temps un but qui lui était personnel, tout en se confondant avec l'intérêt de l'Église : le rétablissement de l'unité catholique devait profiter à l'empereur plus encore qu'au pape.

Charles-Quint légua son ambition comme un héritage à sa famille; et quand la maison d'Autriche, vaincue par le génie de Richelieu, fut forcée de renoncer à ses hautes prétentions dans la paix de Wesiphalie, elle les transmit à son vainqueur. La monarchie universelle fut plus dangereuse dans les mains de la France qu'elle ne l'avait" jamais été dans les mains de l'Espagne. Ainsi ce sont toujours des puissances catholiques qui menacent la liberté et l'indépendance de l'Europe. Cela devait être, car la monarchie universelle estjune idée catholique. Pour le moyen âge, on n'en saurait douter : le pape et l'empereur sont les deux chefs de la chrétienté, et le christianisme ne connaît d'autres limites que celles du monde. La monarchie universelle était donc une institution divine ; aux yeux des catholiques, elle avait la même légitimité que

la papauté, parce que l'idée de l'empire se confondait avec celle du saint siège. Une fois entrée dans la conscience générale, elle s'y maintint, jusqu'à ce que l'esprit de conquête s'en emparât. L'on dirait que le catholicisme inspire son ambition même aux conquérants. Il n'y a pas de prince réformé qui ait songé à étendre sa domination sur toute la terre, et l'on aurait de la peine à trouver chez les écrivains protestants un partisan de la monarchie universelle : l'unité politique comme l'unité religieuse reste le domaine de Rome. Cela est très logique : si l'unité religieuse est l'idéal, de l'humanité, et un idéal divin, il en doit être de même de l'unité politique.

La lutte du catholicisme contre la réformation fut donc une lutte pour la monarchie universelle. Après des guerres longues et ruineuses, les papes échouèrent; la paix de ^Yestphalie consacra la séparation religieuse, et la division s'est perpétuée. Il en fut de même des tentatives politiques de monarchie universelle; en brisant l'unité religieuse, les protestants brisèrent aussi et pour toujours l'unité politique. Ce fut le protestantisme qui empêcha Charles-Quint de réaliser ses ambitieux desseins; ce furent des princes réformés, Guillaume d'Orange, Henri IV et Elisabeth, qui sauvèrent l'Europe du joug de Philippe II; ce fut la guerre de Trente ans, protestante dans son principe, qui garantit la liberté de l'Allemagne et de la chrétienté. La paix de Westphalie donna. gain de cause à l'indépendance des princes allemands contre l'empereur : dès lors, il ne fut plus question d'une monarchie universelle appuyée sur l'idée de l'empire chrétien. Ainsi le protestantisme représente l'élément de nationalité, tandis que le catholicisme se confond avec le principe de monarchie universelle. La révolution religieuse du xvi*^ siècle fut une réaction de ce qu'il y a d'individuel dans la religion contre l'unité absorbante de Rome ; elle réagit en même temps, au nom des nations, contre l'idée de monarchie incarnée dans la papauté.

Voilà pourquoi les États protft.'^tpnt.'^ snnf, Ip.^ or.ç^^npc; flR,^ nntionalités. C'est un bienfait dont on ne tient pas assez compte à la reTôrme : nous lui devons la liberté de penser et la liberté religieuse; nous lui devons encore l'indépendance des nations. Si au xvie et au xvn'^ siècle l'Europe a été préservée de la domination universelle de la maison d'Autriche, c'est à la réfor-

matioii qu'elle le doit : si aujourd'hui encore, malgré l'ambition toujours renaissante de la monarchie, l'Europe n'a plus à craindre d'être asservie aux volontés d'un seul homme, c'est toujours grâce cl l'intluence toute-puissante de l'esprit de nationalité qui est inhérent aux États protestants, et qui est aussi impérissable que l'in- Mividualité humaine.

7:e traité de ^Yestphalie consacre tout ensemble la séparation religieuse de la chrétienté et l'indépendance politique des États. Cependant la paix de 1648 ne met pas fin à la lutte, pas plus sur le terrain religieux que dans le domaine politique. Le protestantisme est reconnu, et avec lui l'élément de diversité; mais Rome proteste et les prétentions du catholicisme subsistent. La maison d'Autriche succombe et déchoit, mais ce n'est pas sous les coups des protestants seuls; pour vaincre, ils ont dû prendre appui sur la France, et la France est une alliée perfide. Après avoir soutenu la réforme en Allemagne, elle va l'anéantir dans son sein; après avoir combattu l'ambition de l'Espagne, elle va prendre sa place et dominer ii son tour sur l'Europe. Pourquoi l'idée de l'unité religieuse et politique survit-elle à la paix de Westphalie?

Si le protestantisme ne l'emporte pas, c'est qu'il ne représente que l'un des éléments de la nature humaine, l'individualité. Il est vrai. que la religion est essentiellement un rapport de l'homme à Dieu, mais elle est aussi un lien entre les hommes ; les croyances religieuses ne deviennent une religion que lorsqu'elles cessent d'être individuelles, pour être partagées par une société de fidèles. Voilà pourquoi le catholicisme, organe de l'unité, a sa légitimité h côté du protestantisme. Ajoutons que l'unité, en matière de religion, n'est qu'un moyen ; si le sentiment religieux ne se développe et ne se fortifie que par l'association, c'est néanmoins la sanctification de l'individu qui reste le but. De cette manière, on concilie deux besoins, également légitimes de la nature humaine, la diversité et l'unité. La religion doit les satisfaire l'un et l'autre, pour remplir sa destinée ; quand elle ne tient compte que de l'unité, elle sacrifie et annule l'individu qu'elle est appelée h moraliser : quand elle rapporte tout à l'individu, elle relâche le lien social, hors duquel il est impossible à l'homme de développer ses facultés.

Ce que nous disons de la religion s'applique également aux re-

lations politiques. En réalité, le but de la constitution sociale, quoi qu'on dise, ne peut être autre que celui de la religion ; car l'homme est un, il faut donc qu'il y ait harmonie dans son existence. La religion se propose pour objet le salut de l'homme ; ce que la théologie appelle salut, la philosophie l'appelle développement des facultés humaines. C'est bien la destinée de l'homme sur cette terre, de développer ses facultés, non seulement au point de vue de sa vie actuelle, mais aussi au point de vue de sa vie infinie et progressive. En politique comme en religion, l'individu est le but, la société est le moyen. Que l'homme soit un être destiné à vivre dans l'état de société, cela ne fait plus l'objet d'un doute; la sauvagerie de Rousseau est reléguée parmi les paradoxes. Mais quelle est la mission de la société, ou de l'État qui n'est que la société organisée? La question est fondamentale et les opinions sont partagées. En prenant pour point de départ que l'individu est le but, et que son développement harmonique est la destinée que Dieu lui à assignée, il faut dire que la société doit être organisée de manière à ce que l'homme se puisse développer librement et complètement. Notre principe exclut l'unité absolue et l'individualisme absolu : l'unité absolue détruit l'énergie individuelle, et va par conséquent contre le but de l'association : l'individualisme absolu met l'anarchie k la place de l'organisation sociale, et prive l'individu de l'appui qu'il doit trouver dans l'État (1). Là n'est pas toute la difficulté, bien qu'elle soit déjh immense. L'unité doit-elle s'arrêter à l'État, ou doit-elle s'étendre à l'humanité? Quelles sont les relations entre les peuples? Est-ce l'indépendance absolue, ou est-ce l'association ? Ici reparaît la question de la monarchie universelle et des nationalités.

En poursuivant, jusque dans ses dernières conséquences, le principe que les sociétés humaines doivent être organisées en vue du développementfcomplet des facultés de l'homme, il n'y a aucune raison d'arrêter cette association à la constitution de nationalités qui seraient tout à fait indépendantes l'une de l'autre. Au dessus des nations, il y a l'humanité; l'humanité est une, tous les peuples sont frères ; il y a donc un lien entre eux, comme il y en a entre les individus. L'homme n'est pas seulement membre d'une société

'i) Voyez le tome VII de me> Éltidles.

particulière, il est membre de la société universelle du genre humain ; il ne pourrait pas remplir la mission que Dieu lui a donnée, s'il était parqué et comme emprisonné dans un État particulier. L'isolement est funeste aux nations comme aux individus; l'homme s'étiole dans la solitude, les peuples s'y immobilisent et périssent. Il y a donc une vie générale à laquelle l'homme doit participer ; c'est une condition nécessaire de son développement physique, moral et intellectuel. Inutile d'insister sur la nécessité de relations actives entre tous les peuples de la terre, les faits parlent assez haut. Mais ces relations doivent-elles aboutir à une organisation analogue à celle des États? C'est là la grande difficulté. Que la tendance à l'unité se manifeste dans la vie de l'humanité, cela est incontestable. Aussi baut que nous remontions dans l'histoire, nous rencontrons des tentatives de monarchie universelle, et elles se sont répétées jusque dans les temps modernes; le xix« siècle a été témoin d'une lutte gigantesque entre le génie des conquêtes personnifié dans un homme et les nations menacées dans leur indépendance. Mais ces luttes mêmes témoignent que l'unité ne peut pas se réaliser sous la forme d'une domination qui embrasserait le monde entier. L'histoire nous apprend que les essais de monarchie ont été funestes aux peuples conquis; en perdant leur liberté, ils ont perdu le principe de leur vie : la monarchie universelle serait le tombeau des nations, et par suite de l'humanité.

Est-ce à dire que les nations doivent continuer à jouir d'une indépendance absolue, sans qu'il y ait aucun lien d'unité entre elles? Ou dit que les nations sont de Dieu, aussi bien que les individus ; que Dieu leur a assigné un territoire particulier qu'elles sont appelées à exploiter; qu'il leur a donné une langue particulière, marque de leur individualité, un caractère à part, une mission spéciale. Tout cela est vrai, et la conséquence qui en résulte, c'est que le principe de nationalité doit présider à la constitution des États; mais faut-il aller jusqu'à en conclure que les nations, une fois formées, sont destinées à coexister éternellement, sans qu'il y ait d'autre lien entre elles que celui des contrats? Ce serait dire que la liberté illimitée, que tout le monde repousse comme impossible pour l'individu, est l'état naturel des peuples. Cela nous semble contradictoire. On ne peut pas reconnaître aux nations une personnalité plus caractérisée qu'aux individus; les individus,

bien plus que les nations, ont une existence à part et une destinée particulière; cela les empêche-t-il d'entrer dans les liens d'une société organisée, et d'abdiquer une partie de leur indépendance au profit de la vie commune? L'État est si peu un obstacle au développement de l'individualité humaine, qu'il en est, au contraire, une condition essentielle. Pourquoi nen serait-il pas de même pour les nations? En théorie, nous cherchons en vain une différence : si la liberté de l'individu peut être limitée, si elle doit même l'être pour qu'il remplisse sa destinée, à plus forte raison en est-il de même de la liberté des nations.

3Iais quel est le lien qui doit relier les nations? Est-il identique avec le lien qui unit les citoyens dans l'État? La solution de cette question appartient à l'avenir; tout ce que l'on peut affirmer dès maintenant, c'est que l'unité ne s'établira pas sous la forme d'une monarchie universelle, telle que les conquérants l'ont ambitionnée, telle que les philosophes Font rêvée. Dès que l'on reconnaît aux nations, comme aux individus, une vie individuelle, il faut que le principe de cette individualité soit respecté; or la monarchie universelle absorbe et détruit toute existence individuelle. C'est une fausse unité, car elle ne tient aucun compte du but de l'unité; ce but n'est pas de tuer les nationalités, mais de favoriser leur développement, en les faisant vivre de la viegénérale du genre humain. En théorie, la monarchie universelle n'a de valeur que comme instinct de l'unité ; en fait, les monarchies conquérantes ont eu pour mission de relier les peuples, et de préparer leur association future. Cette mission est remplie; dès lors il ne peut plus être question de monarchie universelle. Ce qui se passe sous nos yeux nous révèle la voie dans laquelle l'humanité accomplira sa destinée. Il se fait au xix® siècle un double travail : d'une part, les nationalités enchaînées cherchent à conquérir leur indépendance; le mouvement est providentiel et partant irrésistible; il l'emportera sur les intérêts et sur ce que l'on appelle à tort les droits acquis, cai' il n'y a pas de droit contre la volonté de Dieu. D'autre part, la science et l'industrie font des miracles pour unir tous les peuples de la terre; les distances s'effacent, les relations s'étendent, les liens se multiplient. Quand ce double mouvement approchera de son terme, la constitution de l'unité humaine, qui aujourd'hui semble encore être une utopie , se réalisera d'elle-même. Il n'y a

14 MONARCHIE UN'IVERSELLE

d'impossible que ce qui est contraire aux lois de la nature : une difficulté, quelque grande qu'elle soit, n'est pas une impossibilité. Il y a des impossibilités temporaires ; au moyen âge, l'État moderne était impossible; au xix^ siècle, l'on voudrait rétablir le régime féodal, qu'on ne le pourrait pas. L'organisation de l'humanité, impossible jusqu'ici, se fera par le progrès naturel des relations internationales.

v< 2. La monarchie universelle

La monarchie universelle est un legs du monde ancien; elle a été l'ambition de tous les conquérants, depuis le fabuleux Nemrod, « le grand chasseur devant Dieu , «jusqu'au peuple-roi. Dans l'antiquité, âge de force et de violence, la guerre était le grand instrument de civilisation ; les conquérants rapprochaient les peuples enles enchaniant.Quant aux nations, elles n'existaient pas encore. L'élément individuel, qui joue un si grand rôle dans la création tout entière, était inconnu, au point qu'on ne le respectait pas même dans la cité ; l'État absorbait le citoyen. Les Romains réalisèrent le rêve des conquérants; l'empereur, incarnation du peuple, se dit le maître de la terre. Ces maîtres du monde ignoraient que leurs longues guerres avaient pour but providentiel de préparer la voie â celui que les prophètes célèbrent comme le prince de la paix; quand cette mission fut accomplie, la monarchie universelle de Rome s'écroula sous les coups des peuples barbares accourus à la voix de Dieu pour s'en partager les dépouilles. Ce furent les Germains qui donnèrent à l'humanité l'élément d'individualité, de diversité; c'est donc à eux que remontent les nationalités.

L'ambition de Rome païenne eut un héritier dans le catholicisme et dans la papauté. Poursuivant l'unité absolue dans le domaine religieux, les papes furent poussés par la logique des idées, autant que par la tradition romaine, à vouloir aussi l'unité politique de la chrétienté; de là, une nouvelle monarchie universelle, ayant à sa tête le souverain pontife et l'empereur. L'élément individuel de la race germanique dut plier momentanément sous le joug de la 4)apauté, mais il persista et se développa sous le régime de la féodalité. Ce lent travail du moyen âge produisit les nations mo-

dernes; quand il fut achevé, l'unité catliolique n'avait plus de raison d'être. Ce fut encore la race germanique qui, à la voix des réformateurs, brisa l'unité que Rome chrétienne avait imposée au monde, de même qu'elle avait détruit l'œuvre gigantesque de Rome païenne. Nous arrivons à la conclusion que le catholicisme est le représentant de la monarchie universelle, tandis que le protesianlisme est l'organe des nationalités.

Le catliolicisme a l'ambition d'être immuable et de satisfaire néanmoins les besoins de l'humanité à toutes les époques de la vie. C'est une prétention contradictoire, car les idées et les sentiments changeant, la doctrine 'qui veut leur donner satisfaction, doit changer également; l'immutabilité, c'est la mort, et la mort ne peut pas présider à la vie ; il faut donc ou que la religion se modifie, ou qu'elle renonce à gouverner les âmes. Nous avons dit, dans notre Élude sur les Gw^n-é-A- de religion, que le dogme catholique s'est modifié en dépit de sa prétendue immutabilité. Sur le terrain politique, les changement peuvent difficilement se nier, car ils éclatent au grand jour et se manifestent dans les faits. Or la théorie politique du catholicisme n'est que l'expression de sa croyance religieuse; la monarchie universelle de l'empereur est liée intimement à la domination universelle du pape; le catholicisme doit soutenir l'une aussi bien que l'autre, sous peine d'abdiquer sa superbe ambition. Il faudrait donc qu'en plein xix" siècle, il ressuscitât l'unité du moyen âge par le pape et l'empereur; ce retour impossible au passé répondrait-il aux aspirations de l'humanité moderne?

Le protestantisme fut un grand progrès vers l'avenir. 11 réveilla le sentiment religieux que le catholicisme avait presque étouffé; il imprima une force irrésistible au principe de nationalité, en lui donnant la religion pour appui. Le monde catholique reçut le contre-coup de la révolution du xvi'' siècle. Cette influence de la réforme sur le catholicisme est avouée par les catholiques, même dans le domaine religieux; dans le domaine politique, elle est plus grande encore et plus incontestable. Cela est si vrai, que la théorie de l'unité chrétienne par le pape et l'empereur est abandonnée; en l'identifiant avec le catholicisme, nous courons risque d'être accusé de mauvais vouloir; cependant le fait est certain, et il nous sera très facile de le

prouver. Si l'idée de la monarchie universelle par le pape et l'empereur est désertée, si elle a fait place à l'idée de nationalité, c'est malgré le catholicisme, c'est une victoire remportée par le principe protestant. Il importe d'insister sur ce point, d'abord parce que la lutte des nationalités contre la monarchie universelle est le fait capital de l'histoire moderne, ensuite parce que dans l'époque de réaction où nous sommes engagés, il faut rétablir la vérité sur le catholicisme et le protestantisme; il faut que les peuples sachent que, s'ils sont libres et indépendants, c'est à la réformation qu'ils doivent ce bienfait; il faut qu'ils voient où les aurait conduits le catholicisme, s'il l'avait emporté. L'unité catholique entraîne h sa suite la tyrannie intellectuelle et l'oppression des peuples, tandis que le protestantism.e nous a donné la liberté de penser et l'indépendance des nations.

• Nous avons exposé ailleurs la théorie politique du moyen âge sur la papauté et l'empire (1), L'unité parle pape et l'empereur était universellement admise; les souverains pontifes la proclamaient du haut de la chaire de saint Pierre, ils la rapportaient à Dieu même, et ils en trouvaient l'image dans les œuvres du créateur : le pape était le soleil de la chrétienté, l'empereur en était la lune. Cette comparaison était acceptée par les successeurs des Césars. S'il en résultait une infériorité à l'égard du vicaire de Jésus- Christ, elle impliquait, d'autre part, en faveur du chef temporel de la chrétienté une immense supériorité sur tous les princes de la terre. Les plus grands penseurs du moyen âge reproduisent la théorie de l'unité catholique, comme si elle était l'expression de la vérité absolue. Il y avait, sur ce point, accord entre les partis les plus hostiles : les gibelins pensaient comme les guelfes, les canonistes comme les philosophes et les poètes. Il n'y avait divergence d'opinions que sur l'étendue de la puissance pontiflcale et de la domination de l'empereur. Les guelfes subordonnaient l'empereur au pape; les gibelins n'osaient pas assujettir le pape à

(1) Voyez le tome VI' de mes Éludes sur la papauté et l'empire.

l'empereur, mais ils revendiquaient pour le chef temporel de la chrétienté une entière indépendance, ce qui revenait à lui accorder la souveraineté. Ce dissentiment n'empêchait pas les gibelins de rester dans la tradition catholique et de donner un caractère religieux à l'empire. Rien de plus intéressant sous ce rapport que le traité du Dante sur \9l Monarchie ; d'après l'illustre poète, célébré aujourd'hui comme un des grands penseurs du moyen âge, l'empire et le christianisme ont la même origine et le même fondement. Jésus-Christ, le Fils de Dieu, a reconnu l'empire, en naissant sous Auguste et en consentant à être compris dans le dénombrement ordonné par l'empereur. Il y a plus; si l'empire n'était pas légitime, l'on devrait dire que Jésus-Christ n'a pas subi de peine véritable, que par suite, il n'y a pas eu d'expiation, et conséquence affreuse, pas de rédemption (1).

Il ne faut pas croire que le livre du poète gibelin soit une conception purement imaginaire : le Dante, en identifiant la destinée de l'empire et celle du christianisme, était réellement l'organe des sentiments généraux de la chrétienté. Avant lui, un chroniqueur avait dit la même chose ; Othon de Frisingue rapporte la monarchie universelle de l'empire à Jésus-Christ; tout prend une couleur religieuse sous sa plume : « Pourquoi le Fils de Dieu est-il né sous le premier empereur? Pourquoi le monde est-il dénombré après sa naissance? Pourquoi la domination de la terre est-elle accordée à Rome? C'est que la mission de l'empire était de préparer et de répandre la religion du Christ. Pour marquer ce lien entre le christianisme et l'empire, le Fils de Dieu naît sous Auguste. Si la population est dénombrée, c'est pour annoncer qu'il est venu, celui qui inscrira tous les hommes destinés à être citoyens de l'éternelle patrie. Si Rome païenne domine sur les peuples, c'est à cause des mérites du prince des apôtres qui était appelé à y établir son siège (2). »

>'ous avons encore une théorie de la monarchie universelle, écrite au xiv*' siècle par un abbé allemand (3) ; c'est toujours le

(1) Voyez l'analyse dn Irailé de Dante dans le tome VI' de mes Études.

(2) Ottonîs Frisingensis Chronicon, lib. UL P. oiogus : « Pulcre igitur eadem urbs antea fait capnt mundi, qu» postmodum futura fuit caput Ecclesi*. >

(3) Engelberli, Xbba.lh 2idiaoniensis, de Ortu, progressa et flne romani imperii. {Bibliotheco maxima'TMlrum, t. XXV, p. 363) .

même ordre d'idées : « La paix est le but des sociétés humaines; or la paix n'est assurée que par une monarchie universelle, de môme que la concorde entre citoyens n'est garantie que par l'autorité du prince. La destinée religieuse de l'humanité exige également qu'elle soit réunie sous les mêmes lois. Il n'y a qu'un Dieu, et il n'y a qu'une foi ; la chrétienté doit embrasser la terre entière : or comment y aurait-il unité de croyances, aussi longtemps que le genre humain est partagé en nations hostiles? Au xiv^ siècle, les nations commençaient à avoir conscience de leur individualité; l'auteur expose les raisons que l'on alléguait en faveur de leur indépendance, il n'en dissimule pas la gravité, mais elles ne peuvent l'emporter sur l'intérêt du christianisme et de l'Église. L'on ne concevait pas au moyen âge la possibilité de l'unité chrétienne sans l'unité politique : « Comment l'Église universelle se défendrait-elle contre ses ennemis? Comment réduirait-elle les schismatiques, les hérétiques et les infidèles ? » L'abbé du xiv^ siècle a un argument irrésistible h opposer aux partisans de la souveraineté des nations, l'autorité de l'Écriture sainte : « Le prophète Daniel, divinement inspiré, a prédit les monarchies qui régneront sur le monde jusqu'il la consommation finale. L'empire romain est la dernière des monarchies universelles; avec lui tomberont l'Église et la papauté , puis viendra l'Antéchrist et la tin du monde, »

Que sont devenues ces fameuses prophéties qui ont tant occupé les penseurs chrétiens? Le temps lésa balayées comme des feuilles sèches, il en emportera encore bien d'autres. Il y a longtemps que l'empire romain n'existe plus que dans l'histoire; cependant les fidèles ne se lassent pas d'attendre l'Antéchrist et la consommation ftnale. Il n'y a pas de préjugés plus tenaces que ceux qui se fondent sur une prétendue parole divine. Au commencement du xv' siècle, le schisme déchirait l'Église; trois papes se disputaient la souveraineté, et le saint empire n'était plus qu'une vaine ombre; cela n'empêcha pas les pères du concile de Constance, de célébrer fempereur d'Allemagne, comme le maître des nations et des royaumes : « Le monde lui appartient, » dit un orateur, « nos livres l'attestent. » La preuve est singulière, et mérite d'être rapportée, comme témoignage de l'abus que les catholiques font de l'Écrilure. Saint Pierre dit que toute créature est soumise aux

puissances supérieures; voilà le titre divin tle l'empereur à la domination du monde (i).

Veut-on une autorité plus haute que celle des conciles? Nous avons cité ailleurs le témoignage d'un pape (2), nous le rappellerons en deux mots. /Eueas Sylvhis dédia son traité sur VOrigine et l'autorité de l'empire romain, h. Frédéric III, Il dit dans sa préface « que son livre est dirigé contre les hommes assez décriés pour prétendre qu'il est des peuples et des princes que des franchises dégagent de tout lien de vassalité ii l'égard de l'empire romain. » iEnens Sylvius, comme le Dante, donne un caractère religieux ii l'empire : le Sauveur l'a consacré, dit-il, en naissant au moment où le monde entier obéissait h Rome. L'empereur est chargé par Dieu de présider aux choses temporelles. ^Eneas Sylvius nie formellement les droits des nations h. une existence indépendante, et il maintint sa doctrine, comme pape. Tous les peuples sont sujets de l'empereur. Celte monarchie universelle est synonyme de tyrannie. iEneas Sylvius enseigne que l'empereur est au dessus des lois, qu'il est maître souverain des propriétés et des domaines, et que c'est un crime de lui résister, quand même il commettrait une injustice. Voilà l'idéal catholique!

Il est si vrai que l'idée de l'empire est une idée catholique, qu'elle survit au moyen âge, et reste l'idéal de tous ceux qui tiennent au christianisme traditionnel. Au xvi« siècle, une nouvelle ère s'ouvre ; elle s'annonce par des luttes acharnées entre les princes, organes de la rivalité des nations; les papes mêmes sont entraînés dans un mouvement qui déchire pour toujours l'unité chrétienne. Mais si, en fait, l'unité par le pape et l'empereur est détruite, elle subsiste toujours comme doctrine. Léon X écrit à Maximilien, le plus faible des empereurs, « qu'il est le chef temporel de tous les fidèles, que Dieu même l'a placé à la tête de la chrétienté pour la maintenir dans la paix et l'harmonie (3). »

La réformation donna le coup (le grâce à l'unité du moyen âge, mais les préjugés chrétiens sont incurables. Il n'y avait plus d'empire, plus de papauté, sinon dans le monde des rêves; cependant

(1) Andrcœ Lascharii, Elccli posnaniensis, Oralio ad Sigismundum imijcratorem. {V(in,il<'r Hardi, Coneiliura Conslantiense, t. U, p. 170.)

(2) Leonis Epistola ad Maximilianum. (1514. Bemhi , Epistolœ, t. II, p 136.)

(3) Voyez mon ÉLude sur lapapaulô et l'empire.

au concile de Trente, un professeur de théologie prêcha la théorie catholique, comme s'il n'y avait ni protestantisme, ni luttes nationales. « Le monde entier, » dit Paul Passota, « est soumis à l'autorité du souverain pontife et de l'empereur. » Cette monarchie universelle n'est pas un de ces établissements que les circonstances font naître, et que les révolutions emportent : « Ce n'est pas le hasard, » dit notre théologien, « qui a placé le pape et l'empereur à la tête du monde, c'est l'ordonnance de Dieu tout-puissant. » Les catholiques ne sont jamais embarrassés pour trouver des témoignages à l'appui de leurs prétentions; l'Écriture est une mine inépuisable pour qui sait l'exploiter. « Jésus-Christ dit qu'il faut rendre à César ce qui^est à César. Voilà qui prouve que l'empire du monde appartient par droit divin aux successeurs des Césars. » N'allez pas croire que cette monarchie universelle du pape et de l'empereur soit un vain titre, ou, comme nous dirions aujourd'hui, un symbole de l'unité chrétienne. Le théologien du concile de Trente a soin de déclarer que la volonté des deux chefs de la chrétienté régit toutes choses, la guerre comme la paix (i).

Nous venons d'entendre des hommes pratiques, des papes, des évêques. Forts de ces hautes autorités, les théoriciens n'hésitèrent pas à faire de la monarchie universelle une espèce de dogme. Le plus illustre docteur de la compagnie de Jésus place la monarchie du pape et de l'empereur sur la même ligne que l'unité de Dieu. « Soutenir, » ô\t Bellannin, « qu'il faut plus d'un monarque, c'est aboutir au polythéisme (2). » Dieu a mis l'empreinte de l'unité dans toute la création : Sandenis retrouve la monarchie dans les cieux, dans les astres, dans les éléments, et jusque dans les plantes et les animaux (3). La monarchie a donc tous les caractères d'une loi divine, et partant immuable. Au xvn*" siècle, un moine, homme de génie, philosophe, politique et poète, se laissa séduire par l'idée de l'unité; CampaneUa la représenta comme l'idéal de l'humanité. Mais comjnent l'unité se réalisera-l-elle? Le moyen âge partageait la souveraineté entre le pape et l'empereur. Cette monarchie h deux têtes ne satisfait pas l'ardent dominicain;

(1) Le Plat, Monuraenta coucilii Tridenlini, t. I,p. 167, s.

(2) DMarminus, de Summo pontiûce, lib. I,c. 4. Q)''JSanlerus, de^Visibili moiiarcliii Eccle.-i£, ni,4-3, p. 113, ss.

il lui faut une unité absolue, et il la place dans la papauté. Rien de plus logique, l'unité chrétienne devait aboutir h la monarchie du pape. En effet, l'empereur n'est que le bras armé de l'Église, mais comme le protecteur a nécessairement l'ambition de devenir le maître, ne vaut-il pas mieux mettre la force dans les mains du pape? Telle est au fond la doctrine de Campanella; il n'est pas toujours clair et précis. Détenu pendant vingt-sept ans dans uno prison de Naples, pour avoir conspiré contre le gouvernement espagnol, le dominicain conserva sa liberté d'esprit au milieu des plus affreuses tortures, mais il fut parfois obligé de voiler sa pensée dans ses écrits. Nous parlerons ailleurs de son traité sur la Monarchie d'Espagne, dans lequel il semble revendiquer l'empire du monde pour le prince qui le tenait dans les fers; même dans cet ouvrage politique, c'est l'idée religieuse qui domine : (( La monarchie universelle est une imitation du gouvernement de Dieu ; aussi Dieu a-t-il permis qu'il y eût des tentatives répétées pour l'établir, et des hommes animés par le Saint-Esprit ont prophétisé que la destinée providentielle du genre humain était d'être régie par un monarque unique (1). « Le but de cette domination est le règne du christianisme; or qui est le vrai chef de la chrétienté? C'est le pape et non l'empereur; il est donc naturel que le gouvernement du monde appartienne au pape. Voilà la vraie opinion de Campanella, telle qu'il l'exprime dans sa Philosophie réelle : « C'est h cause de nos péchés qu'il y a pluralité de principautés, il faut revenir à l'âge d'or, l'âge de l'unité et de l'innocence. Qui nous conduira vers ce but idéal? Ce ne peuvent être les princes ; car les royautés temporelles ne sont qu'une préparation à la véritable unité. De même qu'au paradis il n'y avait qu'un seul homme, père, roi et prêtre, de même l'humanité ne doit avoir qu'un seul chef, roi et prêtre; alors seulement, il y aura unité de religion, paix et harmonie entre les hommes (2). » Campanella exposa son plan de monarchie pontificale dans un écrit adressé au pape seul : c'est comme le testament du philosophe italien. « Il ne doit y avoir qu'un troupeau et un pasteur. Or quel

(i> Campanella, de Monarchia hispanica. A]ipendix, nbi haec quaeslio traclatur : Utrum sit oplaadam, univwrsum orbem christianura ab uno solo capile ac monarcha regi ac gubernari. (2; Campanella, Philosophia realis, Pars ni, c. 8, n" 17, 19, p. 3^, ss.

est le meilleur moyen d'établir l'unité religieuse? C'est de concentrer toutes les forces dans les mains du vicaire de Dieu. Le christianisme armé sera invincible. Quand tous les peuples seront soumis au souverain pontife, alors on verra l'âge d'or chanté par les poètes, la république parfaite conçue par les philosophes, l'état d'innocence des patriarches, la fidélité de Jérusalem (1). »

Campanella a écrit la théorie de la domination universelle du pape à une époque où, en dépit de la réaction catholique, la papauté était ruinée. La réformation brisa le pouvoir spirituel des successeurs de saint Pierre; dès lors, il ne pouvait plus être question d'une monarchie pontificale. Cependant l'idée d'une monarchie universelle survécut à la révolution du xvi'' siècle; les ultramontains zélés éliminèrent l'empereur de l'unité chrétienne, pour ne conserver que le pape; les réformés en éliminèrent le pape, pour ne conserver que l'empereur. Les protestants invoquaient la plus haute autorité, la parole divine. Daniel, le grand prophète, avait prédit que la monarchie de Rome serait la dernière; or l'empire d'Allemagne était le saint empire romain; la puissance des empereurs était donc tout aussi indestructible que le royaume du Christ, car ils reposaient l'un et l'autre sur la foi des mêmes prophéties (2). Cette singulière conception n'était pas, comme on le pourrait croire, le partage de quelques esprits mystiques, égarés dans les rêveries de l'Apocalypse. Nous avons un traité sur les Quatre Monarchies, par Sleidan, un des meilleurs écrivains du xvr siècle (3). L'historien de la réformation ne se faisait pas illusion sur le misérable état de l'empire d'Allemagne, mais la foi dans la Bible le domine au point que la décadence de l'empire devient à ses yeux un témoignage de son éternité. Qu'importe que les États chrétiens se soient séparés du chef de la chrétienté? Qu'importe que le maître du monde soit tributaire du sultan? Daniel a prédit que l'empire romain serait le dernier; il ne peut pas y avoir une cinquième monarchie, h moins de prétendre que le Saint-Esprit, parlant par la bouche du prophète, soit l'esprit d'erreur et de mensonge. Sleidan avoue que l'empire de Rome n'est plus qu'une vaine

(1) Parole universali dello govemo ecclesiastico ^ per faruno greggia et un pastor-c. Secreto al papa svlo. {Hanke, Fûrsten und Vœlker von Sûd-Earopa, T. IV, 2, p. 160.)

(2) Vilriuriug-Pfvffinger, Corpus juris publici,!. 1, p. 422.

(3) /. Sleidanus, de yualuor summis imperiis. 'Goldasl, Polilica Imperialis, p. 39€-437.)

ombre : « La chose, dit-il, est plus claire que le jour. » Mais Daniel a dit que lu plante de ses pieds serait de fer; il ne peut donc pas périr; il durera jusqu'à ce que vienne l'Antéchrist, et après lui le royaume de Jésus-Christ. Si la faiblesse était un signe que l'empire d'Allemagne est la quatrième monarchie de Daniel, ce signe-là devint tous les jours plus éclatant; bientôt il ne resta rien de l'empire que le nom. Cependant il se trouva encore, dans la première moitié du XVII'' siècle, un homme d'une foi assez robuste pour rompre une lance contre Bodin en faveur de l'éternité du saint empire romain (1). Le préjugé chrétien ne céda qu'à l'évidence des faits; que dis-je? nous entendrons le pape demander, en plein xix*" siècle, le rétablissement du saint empire romain, comme la chose la plus naturelle du monde!

La monarchie universelle est une idée catholique , plutôt que chrétienne ; elle lient, en effet, à la conception d'une unité extérieure de la chrétienté; elle suppose encore que le pape a, comme chef de l'Église, une puissance temporelle, car c'est lui qui couronne l'empereur, et c'est lui qui le dépose, dès que l'intérêt de la religion le demande. Le protestantisme répudia l'idée de l'Église extérieure, et de la puissance temporelle du prétendu vicaire de Dieu; elle ruina donc dans ses fondements l'édifice de l'unité du moyen âge. Si les réformés restèrent attachés à la monarchie universelle, c'est que la parole d'un prophète semblait la consacrer ; mais il en fut de cette prophétie comme de plus d'un dogme catholique; c'était un héritage du christianisme traditionnel, que les réformateurs acceptèrent d'abord dans la ferme croyance qu'ils étaient les vrais représentants de la tradition chrétienne, mais qu'ils rejetèrent bientôt, comme des débris d'un passé qui ne pouvait plus renaître. La réforme était essentiellement hostile à l'idée de monarchie universelle; procédant du génie germanique, elle

(1) /. Neuheuser, Argumenlatio de sancto et summo imperio monarchico, 1610. {Guidas t, Politica Imperialis, p. 746.)

24 MONAHCHIE UNIVERSELLE

était individuelle par nature; aussi son premier cri fut-il un appel au sentiment national du peuple allemand, foulé, exploité et méprisé par les prêtres ambitieux qui de la barque de saint Pierre s'étaient fait un trône, d'où ils dominaient sur le monde avec un orgueil digne plutôt des Césars romains que de l'bumble apôtre dont ils se disaient les successeurs.

Telle fut la pensée de la fameuse adresse de Luther à la noblesse allemande (1), véritable manifeste contre la domination pontificale : ce N'est-il pas ridicule, s'écria le hardi réformateur, que le pape réclame le droit de disposer de l'empire? A-t-il oublié les paroles de son maître : Les rois des nations dominent sur elles, mais il n'en sera pas ainsi de vous? Peut-il régir le monde tout ensemble et prêcher, prier, prendre soin des pauvres?... Que l'évêque de Rome renonce à ses prétendus droits sur le royaume de Naples et de Sicile; il n'y a pas plus de droit que moi, Luther. C'est contre le commandement du Christ qu'il possède ce qu'il appelle le patrimoine de saint Pierre : Nul, dit saint Paul, qui va à la guerre, ne s'embarrasse des affaires de ce monde.El voilà le pape qui se dit successeur de l'apôtre, et, loin de songer au combat spirituel de l'Évangile, il s'occupe bien plus des affaires de cette vie que les empereurs et les rois ! Débarrassons-le de cette besogne. Que l'empereur mette entre ses mains une Bible et un livre de prières; que le pape prie et qu'il laisse les princes gouverner les royaumes... Les évêques de Rome se vantent d'avoir transféré l'empire romain aux rois d'Allemagne; ils veulent que nous leur soyons reconnaissants pour un si grand bienfait : de là des prétentions et une outrecuidance qui font pitié... L'empire d'Allemagne s'appelle le saint empire romain. Pourquoi donc nos empereurs sont-ils chassés de Rome? pourquoi les papes s'en sont-ils emparés? Ils abandonnent les apparences du pouvoir aux Allemands et ils gardent pour eux la réalité. C'est ainsi qu'ils nous ont toujours menés par le bout du nez ; n'ont-ils pas raison de nous traiter de niais et d'imbéciles?... Ne pouvant eux-mêmes être empereurs, ils ont conféré la dignité impériale à nos rois, pour régner sous leur nom. Ils nous laissent les vains titres, et prennent tout ce que nous avons, nos biens, notre honneur, notre corps, notre âme et notre vie... De quoi donc

(1) Luther, An dcn chrisllichen Adel deulscher Nation (1520).

ET NATIONALITÉS. 2o

leur serions-nous reconnaissants? Est-ce parce qu'ils nous ont donné la dignité impériale qu'ils n'avaient pas le droit d'enlever aux Grecs? C'est Dieu qui dispose des empires et non le pape... Mettons que le pape ait réellement transféré l'empire aux Allemands; alors prenons le don au sérieux. Que l'empire soit un vrai empire, et que le pape commence par nous rendre Rome et tout ce qu'il détient injustement! Que le glaive des maîtres du monde ne soit plus contraint de se baisser devant les hypocrites prétentions d'un prêtre ! »

La voix puissante du réformateur allemand annonce la fin de la papauté et, par suite, de l'unité catholique. Chose remarquable! Les premiers princes qui embrassèrent la réforme, furent des électeurs du saint empire romain. Conçoit-on un empire dit saint parce qu'il est le bras armé de l'Église catholique, et des électeurs hérétiques disposant de cette sainte couronne? Conçoit-on que des princes, flétrissant Rome comme la Babylone de l'Apocalypse et le pape comme l'Antéchrist, élisent un empereur qui a pour mission de défendre Rome et la papauté? Le saint empire était frappé au cœur. I! conserva une apparence de vie, tant que Charles-Quint resta à sa tète, mais, lors de son abdication, la contradiction parut au grand jour. Le pape refusa de reconnaître un empereur nommé par des électeurs hérétiques. Au point de vue de la papauté, il avait raison. Mais la chancellerie impériale ne fut pas de son avis : elle répondit au souverain pontife, qu'il se trompait de date, qu'il se croyait encore au moyen âge, tandis qu'il était au xvi'^ siècle (1). Les Allemands à leur tour avaient raison; mais aussi il leur fallait renoncer à l'ambition de la monarchie universelle par le pape et l'empereur. C'était bien, comme ils le disaient, une conception du moyen âge , qui supposait l'union intime de la papauté et de l'empire, pour mieux dire la suprématie du pape; en la rejetant, les empereurs abdiquaient la monarchie chrétienne, pour entrer dans les rangs des princes, chefs et organes de nations indépendantes. C'est ainsi que la réforme devint le tombeau de l'unité du moyen âge.

(1) Voyez le T. IX* de me* Éludes.

La réforme n'est que l'une des faces du mouvement qui caractérise les temps modernes. Elle fut préparée et à certains égards dépassée par la renaissance. Les humanistes du xv et du xvi'' siècle représentent mieux que les protestants, les tendances de notre civilisation. On croit ordinairement que les hommes de la renaissance ne furent que de pâles imitateurs de la Grèce et de Rome; c'est confondre l'ère nouvelle qui s'annonce par un retour à l'antiquité, avec ce qui en est l'excès et pour mieux dire la caricature. Il y a dans la renaissance un pas vers l'avenir pour le moins autant qu'un retour au passé ; les idées qui agitent le xix" siècle, remuent déj^ les hommes du xv'' : c'est une vive répulsion contre les abus de la force, la réprobation des guerres de conquête et par suite de la monarchie universelle. Écoutons un des beaux génies de cette heureuse époque.

Érasme demande ce que c'est que la monarchie universelle : « On en parle depuis des siècles; mais a-t-elle jamais existé, peutelle même exister? Les Romains se disaient les maîtres du monde, et une moitié de la terre leur était inconnue; ils traitaient les antipodes de fable, et aujourd'hui nos navigateurs visitent la terre des antipodes. Que l'on compare la terre, telle que nous la connaissons, avec l'empire romain, et que l'on dise s'il mérite le nom magnifique de monarchie universelle. Encore cette domination restreinte fut-elle été détruite par les Barbares, et les papes eurent beau la rétablir, ils ressuscitèrent le nom, mais non la chose. L'on dit que les hommes doivent imiter le gouvernement de Dieu; rien de mieux, s'ils pouvaient aussi imiter sa bonté et sa sagesse. Prenons les hommes tels qu'ils sont, avec leur irrémédiable imperfection et avec leurs passions tout aussi incurables. Où est le prince capable de gouverner le monde? En étendant la puissance au delà des limites des forces humaines, que fait-on, sinon étendre les maux nécessaires qui résultent d'un régime imparfait, la tyrannie et la servitude? » Érasme ne veut pas parquer le genre humain en États isolés, comme Sparte ou Jérusalem; il est cosmopolite, mais il tient au cosmopolitisme moral bien plus qu'à

l'unité politique : « Que les rois, dit-il, se pénétrent de la charité chrétienne, alors la chrétienté pourra se passer de la monarchie universelle; que si la charité n'inspire pas les princes, vainement un seul serait-il le maître de la terre, les peuples n'auraient fait qu'échanger des tyrans faibles et impuissants, contre un tyran unique, qui les opprimerait d'autant plus, qu'il aurait la toutepuissance en sa main (1). » Érasme a le génie du bon sens ; comme le grand railleur du dernier siècle, il aime à combattre ses adversaires avec les armes de l'ironie. Un moine espagnol défendit la monarchie universelle avec les raisons que lui fournissait la doctrine du moyen âge; il concluait par dire qu'elle était de droit divin. Il ne doit y avoir qu'un monarque, dit Carvojol , comme il n'y a qu'un soleil. « Fort bien, répond Érasme; quand on nous montrera un homme qui répand ses bienfaits sur toute la terre, comme le soleil, et qui remplit sa mission avec l'admirable régularité du roi des astres, nous nous soumettrons volontiers h son empire. « Arislote, reprend le moine espagnol, se prononce pour la monarchie, ainsi qu'Homère. Voilà un trait de cette érudition inintelligente, qu'on impute à tort à tous les écrivains de la renaissance. Érasme renvoie le moine sur les bancs de l'école ; il y apprendra, que le philosophe grec n'entendait parler que d'une forme de gouvernement, et le grand poète, d'un général d'armée. Voici enfin l'argument irrésistible : Jésus-Christ dit : Donnez à César ce qui est à César. Donc il approuve et sanctifie la monarchie universelle. « Supposez, répond Érasme, que le Fils de Dieu ait prêché dans la Savoie, au lieu de prêcher dans la Palestine, il aurait dit « Rendez au duc ce qui est au duc. » Que conclure de là? Que le défenseur de la monarchie universelle ne brille pas par l'intelligence (2). »

Il y avait au \\T siècle un homme d'un esprit plus original qu'Érasme. Ceux qui ont lu Rabelais ne seront pas étonnés de trouver son nom dans une Étude sur l'histoire de l'humanité, car ils savent que l'auteur de Pantagruel cache de profondes pensées sous des formes burlesques. A nos yeux, les grands génies qui éclairent et consolent l'humanité, ont plus de poids que tous les

(1) Erasmi Episl. 318, in Suetoniam. (Op. T. III, 2, p. 327.)

(2) Erasmi Epist. 1031 (T. 111, 2, p. 1166), et Epist. 1072, p. 1^9.

diplomates, tous les rois et tous les empereurs du monde. Pendant que les princes de la maison d'Autriche luttaient pour la monarchie universelle, Rabelais s'en moquait; or il se trouve que le malicieux curé avait une vue plus juste des destinées de l'humanité que Charles-Quint, le grand politique du xvi*' siècle. Suivons donc un instant la course aventureuse que les officiers de Picroclwle proposent ù leur maître :

« Sire, aujourd'hui nous vous rendons le plus heureux, le plus puissant prince qui oncques fut depuis la mort d'Alexandre le Grand. Le moyen est tel. Vous laisserez ici quelque capitaine en garnison, avec petite bande degens, pour garder la place. Puis vous partagerez votre armée en deux. Une partie ira ruer sur ceGrondgoiisier, et ses gens. Par icelle il sera de prime abordée facilement déconfit. Là vous aurez de l'argent h tas, car le vilain en a du comptant ; vilain, disonsnous, parce qu'un noble prince n'a jamais un sou : thésauriser est fait de vilain... L'autre partie cependant tirera vers Onys et Gascogne; sans résistance, ils prendront villes, châteaux et forteresses. A Bayonne vous saisirez tous les vaisseaux, et côtoyant vers Galice et Portugal, pillerez tous les lieux maritimes jusqu'à Lisbonne, où vous aurez renfort de tout équipage requis à un conquérant. Par la corbleu, l'Espagne se rendra, car ce ne sont que marouflles. Vous passerez par le détroit, et là érigerez deux colonnes plus magnifiques que celles d'Hercule, à perpétuellemémoire devotre nom. Et sera nommé ce détroit [iX7iier Picrocholi)ie...V3iSsée la mer Picrocholine, voici Barberousse qui se rend voire esclave. — Je, dit Picrochole, le prendrai à merci. — Bien, dirent ses officiers, pourvu qu'il se fasse baptiser. — Etoppugnerez les royaumes de Tunis, hardiment toute Barbarie : côtoyant à gauche, dominerez la Gaule narbonique, Gênes, Florence, Luques et adieu soit Rome. Le pauvre monsieur du pape meurt déjà de peur. — Par ma foi, dit Picrochole, je ne lui baiserai pas sa pantoufle.

« Ralie prise, voilà Naples, Calabre et Sicile toutes à sac et Malte avec. Je voudrais bien que les plaisants chevaliers jadis Rhodiens vous résistassent, pour voir de leur urine. — J'irais, dit Picrochole, volontiers à Lorette. — Rien, rien, dirent les officiers, ce sera au retour. De là prendrons Candie, et les îles Cyclades et donnerons sus la Morée. Nous la tenons... Dieu garde Jérusalem, car le soudan n'est pas comparable à votre puissance. — Je, dit-il, ferai

donc bâtir le temple de Salomoii? — Non, dirent-ils, encore : attendez un peu. Ne soyez jamais tant soudain à vos entreprises. Savez-vous que disait Octavien Auguste? Il vous convient premièrement avoir l'Asie Mineure jusqu'il l'Euphrale, — Verronsnous, dit Picrochole, Babylone et le mont Sinaï? — Il n'est, direntils, pas besoin pour celte lH3ure. N'est-ce pas assez tracassé d'avoir translrété la mer Hyrcane, et chevauché les deux Arménies et les trois Arables? — Par ma foi, dit-il, nous sommes morts. Ha, pauvres gens! -^ Quoi? dirent-ils. — Que boirons-nous dans ces déserts? Car l'empereur Julien et toute son armée y moururent de soif, comme l'on dit. — Nous, dirent-ils, avons déjà donné ordre à tout. Par la mer Syriaque vous avez neuf mille quatorze vaisseaux chargés des meilleurs vins du monde; ils arrivent ii Jaffa. Là se trouvent vingt et deux cent mille chameaux et seize cents éléphants que vous avez pris à une chasse en Lybie, et d'abondant eûtes toute la caravane de la Mecque. Ne vous fournirent-ils pas de vin àsuffisance? — Vrai, mais, dit-il, nous ne bûmes point frais. — Par la *vertu, dirent-ils, un preux, un conquérant, un prétendant et aspirant à l'empire universel, ne peut toujours avoir ses aises. Dieu soit loué, qu'êtes venus, vous et vos gens, saufs et entiers jusqu'au fleuve du Tigre.

« Mais, dit-il, que fait, cependant, la partie de notre armée qui déconfit ce vilain buveur Grandgoiisier? — Ils ne chôment pas, direntils ; nous les rencontrerons tantôt. Ils ont prisBretagne, Normandie, Flandres, Hainaut, Brabant, Artois, Hollande, Zélande; ils ont passé le Rhin sus le ventre des Suisses et Lansquenets, et partie d'entre eux ont dompté Luxembourg, la Lorraine, la Champagne, Savoie jusqu'à Lyon : auquel lieu ont trouvé vos garnisons retournant de la conquête navale de la 3réditerranée. Et se sont rassemblés en Bohême, après avoir mis à sac Suède, Wirtemberg, Bavière, Autriche, Moravie et Styrie. Puis ont donné fièrement ensemble sur Norvège et Suède, jusqu'à la mer Glaciale. Ce fait, conquêlèrent les îles Orcades et subjuguèrent Ecosse, Angleterre et Irlande. De là, navigant par la mer du Nord, ont vaincu et dompté Prusse, Pologne, Lithuan-ie, Russie, Turquie et sont à Constantinople. — Allons, dit Picrochole, nous rendre auprès d'eux, le plustôt possible, car je veux être aussi empereur de Trébizonde. Ne tueronsnous pas tous ces chiens turcs et mahumétistes? — Que diable.

dirent-ils, fesons donc? Et donnerez leurs biens et terres à ceux qui vous auront servi honnêtement. — La raison, dit-il, lèvent, c'est équité. Je vous donne la Syrie et toute la Palestine. — Ha, dirent-ils. Sire, c'est du bien à vous, grand merci. Dieu vous fasse toujours bien prospérer. — Là était un vieux gentilhomme, éprouvé en divers hasards, et vrai routier de guerre, lequel, oyant ces propos, dit : Que prétendez-vous par ces belles conquêtes? Quelle • sera la fin de tant de travaux et traverses? — Sera, dit Picrochole, que nous retournés, reposerons à nos aises. — Donc, dit le capitaine, si par cas jamais n'en retourniez? Car le voyage est long et périlleux. ?s"est-ce pas mieux que maintenant nous reposions, sans nous mettre en ces hasards (1)? »

L'on ne peut se moquer de la monarchie universelle avec plus d'esprit. Rabelais donne pour successeur à Alexandre le Grand le seigneur d'une bicoque de la Gaule; il faut d'abord qu'il conquière les moyens d'être conquérant. Cela se fait comme par la baguette d'un magicien. En vérité, il ne faudrait rien moins qu'un enchantement continu pour soumettre le monde entier à un seul homme. L'orgueil a toujours enivré les maîtres prétendus du monde, et il aveugle même ceux qui ne font que rêver l'empire de la terre; les châteaux fantastiques qu'ils bâtissent en l'air leur semblent une réalité; ils croient déjà être au bout de leurs courses aventureuses, et les voilà qui distribuent des domaines, des royaumes de leur monarchie imaginaire. L'illusion de Picrochole esi l'illusion de tous ceux qui ont ambitionné une domination impossible. Et le but de cette utopie, quel est-il? Les théoriciens de la monarchie universelle s'imaginaient que la paix et l'harmonie étaient l'idéal auquel avaient aspiré les ravageurs de l'univers; Rabelais est bien plus dans le vrai, en réduisant ce sublime idéal à un étroit égoïsme. Après avoir ri de leurs projets insensés, il termine par des paroles plus graves, pour montrer l'injustice de leurs entreprises : « Le temps n'est plus d'ainsi conquéter les royaumes avec dommage de son prochain frère chrétien; cette imitation des anciens Hercule, Alexandre, Annibal, Scipion, César et autres tels, est contraire à la profession de l'Évangile, par lequel nous est commandé de garder, sauver, régir et administrer chacun ses pays et terres,

(1) Rabelais, livre I, ch. 33.

ion hostilement envahir les autres. Et ce que les Sarrasins et iarbares jadis appelaient prouesses, maintenant nous appelons ffigandages et méchancetés (1). »

Au xvn^ siècle, la France a eu un chroniqueur que l'on peut citer . côté de Rabelais : Gaspard de Saulx , seigneur de Tavannes, appelle parfois la touche de Tacite. Homme de guerre, et témoin les combats opiniâtres qui se livraient autour d'une seule forte- •esse, il ne vit qu'une chimère dans l'ambition de la monarchie iniverselle : « La disposition, l'état et les places fortes de l'Europe îont entièrement contraires à la monarchie. Il a fallu trois ans )Our prendre Ostende; pour en prendre trois semblables, c'est le luart de la vie ; huit ou dixvilles prises ne rendent pas plus pauvre m plus riche celui des deux qui les gagne ou qui les perd ; c'est m jeu de barre souvent rebattu par leurs devanciers : ce qui se •onquérait en un été, se perdait en un autre, et ensuite la paix ivec les hommes; à savoir si elle était avec Dieu, après tant de neurtres, désordre, perte de sang, et levées de deniers si mal 3mployés. » Tavannes, esprit religieux, se demande si c'est par un pur hasard que les tentatives de monarchie universelle ont toujours échoué. L'historien croit à la Providence et non à l'aveugle ortune. « Voyant les entreprises si bien projetées tourner à néant, fait croire qu'il y a de l'ouvrage de Dieu , semble qu'il a mis des barrières qu'il ne veut être passées légèrement; à l'Espagne, les monts Pyrénées et la mer; à la France, la mer, les Pyrénées, le Rhin, les montagnes de Suisse et de Piémont; l'Italie a la mer et les Alpes. « C'est l'idée des frontières naturelles qui se confond avec celle de nationalité. Si les nations sont de Dieu, la monarchie universelle va à rencontre de ses desseins; voilà pourquoi la Providence intervient pour briser les vains projets des hommes. « Dieu fit voir sa volonté, qui était que ces limites ne fussent faussées, et qu'il ije se fît un monarque ; il fit naître en même temps François I", Soliman, Henri VIII, pour les opposer à Charles-Quint... De nouveau, il semble que Dieu continue en cette volonté; que la France, l'Espagne et l'Angleterre soient si également puissantes, qu'ils ne puissent accroître au préjudice les uns des autres ; ayant rendu le royaume de France par la paix, uni,

(t) Rabelais, livre I,ch. 46.

puissant et formidable ; d'aulre part a joint le Portugal à l'Espagne, et l'Ecosse à l'AngleLerrc, h. ce qu'ils aient force et moyens de se garder également les uns les autres, empêcher la monarchie et conserver leur État (1). »

Le partisan le plus décidé de la monarchie universelle, Campaiiella, avoue que les écrivains politiques étaient presque unanimes à la repousser, comme contraire aux desseins de Dieu, qui a donné à chaque nation des limites naturelles et des langues dilîérentes, expression d'un génie divers; il avoue que les monarchies dont l'histoire fait mention, furent toutes le produit de la violence, et qu'à ce litre, elles sont condamnées par le christianisme (2). Ajoutons que la monarchie doit être réprouvée, non seulement parce qu'elle est irréalisable, et contraire à l'esprit de l'Évangile; elle serait possible, qu'il faudrait encore la repousser comme un faux idéal. Pour la justifier, ses défenseurs disent que le but de l'humanité est la paix, et que la monarchie peut seule l'assurer. C'est une erreur funeste. La paix n'est pas le but, c'est un moyen ; le but est avant tout !e respect du droit et de l'individualité; si le droit n'est pas respecté, si l'individualité est méconnue, il devient impossible à l'iiomme de remplir sa mission sur celte terre, mis- \ sionqui n'est autre que le développement progressif de ses facultés. Or la monarchie universelle, telle que les conquérants l'ont ambitionnée, détruit l'idée même d'un droit individuel, et par suite elle tarit les sources de la vie. Malheur aux peuples, si la paix devient jamais leur unique préoccupation, et s'ils y sacrifient le bien le plus cher de l'homme, sa- liberté. Ce serait le règne d'une civilisation purement matérielle, c'est à dire la décadence, la pourriture. Si la monarchie universelle était possible, elle se réaliserait dans une société qui n'aurait qu'un seul souci, augmenter ses richesses pour accroître ses jouissances. Heureusement, Dieu a veillé h ce que la monarchie restât éternellement une chimère, en douant les nations d'une individualité indestructible. Elles réagiront toujours contre une domination qui les anéantirait, de même que l'homme réagit par instinct de conservation contre tout ce qui menace sa vie. Est-il vrai au moins que

(1) Mémoires Je Tavannes, dans Pelilol, Collection, T. XXIII, p. 266, 380, 381.

(2) Campanella, de Monarchiea Hispanica, p. 372-384 (édit. d'Amsterdam, 1641).

ET NATIONALITES. OÔ

a monarchie universelle soit une garantie de paix? Elle serait plutôt une source de guerres permanentes. Il n'y a de paix véritable |i(jue lorsque satisfaction est donnée à tous les besoins légitimes îde la nature ; quand il y a un élément essentiel de l'humanité qui est opprimé, la lutte est nécessaire, providentielle. Si jamais la lutte pouvait cesser, c'est parce qu'il n'y aurait plus assez de forces dans les nations pour résister; alors la paix régnerait, mais ce serait la paix des tombeaux.

Les nationalités sont-elles le produit du hasard , des invasions, des guerres, du mélange fortuit des races? ou ont-elles une raison d'être comme les individus? Si on les confond avec les États, il faut dire qu'elles n'ont pas de vie propre, qu'elles se font et se défont par la conquête ou l'hérédité; par suite la monarchie universelle ne sera plus qu'une question de puissance et de fortune. Si, au contraire, elles ont une vie propre, comme les individus, elles ont aussi droit à une existence individuelle; elles ne peuvent pas être détruites par- un conquérant, pas plus que l'individualité hurpaine ne peut être anéantie au profit des princes. S'il n'y a pas de nationalités, les sociétés politiques ne reposent que sur la possession ; la possession plus ou moins longue peut créer des titres, mais n'étant pas fondée sur la nature, elle n'a pas la force d'un droit, c'est un fait, qu'un fait contraire peut renverser. Il n'en est plus de même si les nationalités ont une existence individuelle; il n'y a pas de violence qui puisse la leur enlever, car le fait contraire au droit ne crée pas un droit, quelle que soit sa durée. Une fois que le principe des nationalités sera entré dans la conscience générale et qu'il se sera réalisé dans la constitution des États, il en résultera la plus forte garantie pour la conservation de la paix, car il ne pourra plus être question de conquête : les nationalités sont donc un principe de paix. Que si, au contraire, on ne tient aucun compte des nations, si leur existence n'est qu'un simple fait, les guerres de conquête seront éternelles.

Le principe de nationalité est entré dans la conscience huniaine; et la tendance des temps modernes est de le réaliser dans les faits. Or la vie de l'humanité, dans son évolution progressive, nous révèle les desseins de Dieu. Nous pouvons donc affirmer que les nations ont leur raison d'être en Dieu. Ce qui confirme cette induction historique, c'est que l'élément d'individualité est répandu dans toute la création, aussi bien que celui de l'unité. Les conditions physiques de la vie varient, non seulement d'un continent à l'autre, mais au sein d'un même continent. Dieu a créé des territoires où la vie se développe sous des conditions différentes ; ces conditions sont appropriées au caractère et h la mission de la nation qui est destinée à l'habiter. Les territoires, avec tous les éléments qui les constituent, sont pour les nations ce que le corps est pour les individus, un instrument, un organe de la vie. De même que chez l'homme, la constituton physique est en harmonie avec les facultés intellectuelles et morales, de même le corps des nations est en harmonie avec leur génie et leur destinée. A cela se réduit la question si souvent agitée de l'influence des climats. L'on a dit que le corps faisait l'âme, il serait plus vrai de dire que l'âme fait le corps, car il est contradictoire que l'organe crée le principe, ce doit être le principe qui crée l'organe. Pour mieux dire, Dieu seul est créateur; il donne à l'âme l'enveloppe qui répond à ses facultés; il donne aux nations le territoire qui répond à leur mission. Cette corrélation entre les mœurs, les goûts, les dispositions d'une nation, et la partie de la terre qu'elle occupe, est une preuve vivante que les nations sont un fait providentiel; elles ont donc leur existence en Dieu, aussi bien que les individus.

Un des grands poètes de la France chante au xvn'^ siècle :

Du ciel la prudence infinie Départ à chaque peuple un différent génie (1)

Ces vers de Corneille contiennent en germe toute la théorie des nationalités. Qu'est-ce qui fait l'essence d'un individu? pourquoi disons-nous qu'il a une existence indestructible? C'est parce que chaque homme a des facultés diverses , qu'il est appelé à déve-

(1) Corneille, Cinna, II, l.

lopper, de l'usage desquelles il est responsable; il meurt, mais pour renaître à une vie nouvelle, dont les conditions sont une suite rigoureuse de sa vie antérieure. Chez les nations, nous trouvons également des facultés diverses qu'elles sont appelées à développer, et de l'emploi desquelles elles sont responsables ; il leur arrive aussi de mourir, comme à tout ce qui est créé; mais c'est plutôt .une transformation de la vie qu'une destruction. Le génie divers de chaque homme se manifeste dans ses œuvres ; chacun a sa mission à remplir dans !a destinée générale de l'humanité. Le génie de chaque nation nous révèle également sa mission, qui est en harmonie avec la mission des individus et avec celle du genre humain. Ce qui constitue l'individualité humaine, c'est précisément ce génie particulier de chaque homme, et la tâche qu'il a à accomplir dans l'œuvre générale de sa nation et de l'humanité. C'est aussi ce génie et cette mission qui fondent le caractère essentiel des nationalités. Chaque peuple représente en quelque sorte une idée ; cette idée est le principe de sa vie, sans elle il cesserait d'être (1); aussi longtemps qu'il y reste fidèle, il joue un rôle glorieux dans l'histoire; du jour où il la déserte, il abdique son existence; son déclin commence, il meurt pour renaître dans d'autres conditions.

L'histoire tout entière est un témoignage de la destinée individuelle que nous reconnaissons aux nations ; leur génie et leur mission éclatent avec une égale évidence dans les faits. Comment l'existence des nations s'harmonise-t-elle avec celle des individus, d'une part, et celle de l'humanité, d'autre part? Nous avons dit que l'individu ne doit pas être absorbé par l'État, pas plus que les nations par l'humanité; c'est dire qu'en définitive le perfectionnement de l'individu est le dernier but de l'organisation du genre humain, que les nations et l'humanité sont des milieux dans lesquels l'homme doit développer ses facultés, et accomplir sa mission. Séparez l'individu de la nation h laquelle il appartient, vous n'aurez plus qu'une abstraction, un non-être; l'homme ne peut pas plus vivre en dehors d'une nation, que la feuille ne pourrait vi\Te

(1) Cousin j Histoire de la philosophie, X' leçon : t Un peuple n'est un véritable peuple qu'à eonditioD d'exprimer une idée qui lui donne no caractère commun, nue physionomie distincte dans l'histoire. •

o6 MONARCHIE UNIVERSELLE

si on la détachait de l'arbre dans lequel elle puise les sources de la vie. C'est la nation qui donne h l'individu son caractère, ses idées, ses préjugés et ses passions ; il vit en elle. Mais elle vit aussi en lui : la nation, si on la sépare des individus, est une abstraction, ce sont les individus qui font sa force et sa grandeur. Pour qu'il y ait vie complète, harmonique, il fiiut que la vie nationale et la vie individuelle se pénètrent, réagissent l'une sur l'autre, mais de manière h conserver chacune leur liberté d'action.

La vie nationale et la vie individuelle ne suffisent pas pour l'entier développement des facultés de l'homme et pour l'accomplissement de sa mission. En eff'et, la destinée de tous les hommes est solidaire, en ce sens qu'ils sont frères; il y a donc un lien entre eux, d'où naissent des devoirs; ces devoirs, en rattachant l'individu à ses semblables, quel que soit le lieu qu'ils habitent, mettent en action les plus nobles facultés de l'homme, les sentiments de fraternité et de charité. Pour l'individu, la solitude absolue serait la mort de l'âme; les nations ne peuvent pas plus s'isoler de l'humanité que les individus ne peuvent se détacher de leurs semblables; leur isolement absolu serait aussi la mort. Par cela même que les nations ont chacune leur génie particulier, chacune ne représente qu'une des faces de l'humanité, chacune est donc incomplète; elle doit, pour se compléter, se mettre en rapport avec les autres membres de l'humanité : ce n'est que par cette voie commune qu'un développement régulier, harmonique des facultés humaines devient possible. Ainsi les nations sont à l'égard de l'humanité, ce que les individus sont à l'égard des nations; la vie nationale doit se relier h la vie générale, de même que la vie individuelle doit se relier à la vie nationale. Les nations ont une mission qui s'identifie avec celle des individus ; l'humanité a une destinée qui est au fond celle des nations et des individus. Il faut donc que le genre humain soit organisé de manière que la vie nationale favorise la vie individuelle, et que la vie universelle pénètre la vie nationale. L'individu, quoique libre et indépendant dans sa sphère, ne peut pas entraver la vie nationale; ce serait détruire le milieu dans lequel il est appelé h vivre. La nation ne peut pas davantage, quoique libre et indépendante, entraver la vie générale : ce serait remplacer une vie commune, harmonique, par une existence particulière et égoïste, et l'égoïsmetue ceux qui s'y abandonnent. De là la

nécessité d'une organisation de l'humanité qui harmonise la vie générale, la vie nationale et la vie individuelle.

Quelle est l'origine historique des nations? Dans notre monde occidental, elles datent des temps modernes. L'antiquité est l'âge des cités et des monarchies universelles. Les Barbares mettent tin à l'empire de la Ville Éternelle, mais on dirait que Rome est née pour la domination, comme le dit son grand poète : les Césars font place aux papes. Quel est l'idéal du catholicisme dont la papauté est l'organe? On essaie aujourd'hui de relever le christianisme traditionnel de sa décadence, et pour le remettre en honneur, on prétend qu'il se concilie parfaitement avec les tendances delà civilisation européenne; que dis-je? ses plus ardents défenseurs vont jusqu'à prétendre que c'est à lui que nous devons tout ce qu'il y a de grand dans notre état social. L'histoire donne un démenti h ces superbes prétentions. Un des besoins les plus vifs des peuples modernes, c'est leur indépendance; or il n'y a pas de place pour les nations dans le catholicisme. Les plus célèbres docteurs du moyen âge disent « que, si Adam n'avait pas péché, les hommes n'auraient formé qu'une famille dont Adam eût été le chef et par conséquent le maître (1). » Voilà bien l'unité représentée comme l'idéal de l'humanité, dans son état de perfection. L'idée de diversité, de nationalité ne pouvait pas même naître dans cet état imaginaire que les catholiques appellent le paradis : il y avait unité de langue, unité de sentiments et unité politique, si l'on peut appeler ainsi le gouvernement de la famille humaine par son chef.

L'unité de langue est l'expression de l'unité intellectuelle; elle survécut à la chute. C'était comme un souvenir de l'état primitif: « La terre, dit la Genèse, n'avait alors qu'une seule langue, et la même manière de parler. » Comment la diversité de langues, signe de la diversité nationale, s'est-elle fait jour dans cette unité absolue ? Au point de vue des doctrines modernes, nous voyons un immense progrès dans l'avènement de cette diversité, car c'est

(4) Alexander Haies, Summa theologica, quœst. XCIII, membr. 1. (T. II, p. 387.) ♦ 3

l'avénement des nationalités. Est-ce sous ces couleurs que l'Écriture sainte représente la révolution qui, d'une seule langue, en fit plusieurs? Notre question seule est une hérésie. L'unité de langue étant un des caractères de l'existence parfaite du paradis, la diversité de langage ne peut être qu'une conséquence de la chute. Tel est aussi le récit de la Bible. Les hommes s'étant multipliés, leur orgueil s'insurgea contre Dieu ; ils se mirent à bâtir une tour, la fameuse tour de Babel, comme s'ils voulaient s'élever jusqu'au ciel, et braver la divinité. Que fit Dieu pour punir leur révolte? «Allons, dit-il, confondons leurs langues, afin qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres; et ainsi le Seigneur les sépara de ce lieu par toutes les terres. » La confusion des langues conduisit à la séparation des peuples. Écoutons Bossuet : « La parole est le lien de la société entre les hommes, par la communication qu'ils se donnent de leurs pensées. Dès qu'on ne s'entend plus l'un l'autre, on est étranger l'un à l'autre. Si je n'entends point, dit saint Paul, la force d'une parole, je suis étranger et barbare à celui à qui je parle, et il me l'est aussi. Et saiat Augustin remarque que cette diversité de langages fait qu'un homme se plaît plus avec son chien, qu'avec son semblable (1). » Ainsi la confusion des langues, punition de l'attenlat de Babel, fut le principe de la séparation des peuples. L'on doit donc dire, d'après le récit de la Genèse, que le partage du genre humain en nations est une punition infligée aux hommes pour leur orgueil.

Telle est la conception que la révélation chrétienne donne de l'origine des nations. Loin d'avoir leur principe en Dieu, elles sont une déviation de la création primitive, c'est à dire de la perfection divine. Les hommes déchus s'étaient servis de leur unité pour faire la guerre à Dieu, au lieu de le glorifier ; voilà pourquoi Dieu les punit, en les séparant. C'est en ce sens que le Sage par excellence dit dans ses Proverbes : « A raison des péchés des hommes, il y a beaucoup de princes qui les gouvernent.'» Cependant la destinée des hommes est de revenir à la perfection d'où ils sont déchus par la faute d'Adam : le péché originel a introduit la division, Jésus-Christ est venu réparer la nature humaine et rétablir l'unité. L'unité, et une unité absolue , est donc l'idéal de

(1) Lûssuel, Politique tirée de l'Écriture, livre I, art. 2.

l'humanité, l'état pour lequel Dieu l'a créé. On le voit, l'unité, c'est h dire, dans le domaine politique, la monarchie universelle, est un dogme pour le catholicisme; il faudrait un tour de force aussi miraculeux que la confusion des langues, pour introduire l'élément delà diversité, à titre de principe divin, dans l'unité chrétienne.

Une chose est certaine, c'est que, pendant les longs siècles où le catholicisme a régné sur les esprits, la monarchie universelle fut l'idéal de l'Église. Dans la doctrine du moyen âge, les papes étaient les vrais maîtres du monde; s'ils consentaient à partager la domination avec les empereurs, c'était à condition que les chefs temporels de la chrétienté leur fussent subordonnés, comme le corps l'est à l'âme. Grâce à la prédication de l'Évangile et au régime de fer de la papauté, les croyances religieuses étaient les mêmes; l'unité existant dans le domaine de la pensée, on pouvait croire qu'elle se réaliserait aussi dans les faits et qu'il n'y aurait qu'un troupeau sous un seul pasteur. Il n'y avait pas jusqu'à l'unité de langue, cette marque caractéristique de l'unité primitive du genre humain au sein du paradis, qui ne reparût au moyen âge. L'ÉgJise repoussa les langues des peuples barbares qui s'établirent sur les ruines de l'empire romain; elle leur imposa la langue latine comme langue sacrée. Rejeter les langues nationales, c'était répudier les nationalités , pour mieux dire, les empêcher de se former et de se développer. En réalité, tant que le catholicisme domina, il n'y avait pas de nationalité; la chrétienté était une, la pensée était une, la littérature était une. Il y a une fatigante uniformité dans les plus grands penseurs du moyen âge; qu'ils soient allemands ou italiens, français ou anglais, leur langage est le même, et leurs sentiments sont les mêmes : ils nous donnent une idée de ce que deviendrait le développement intellectuel, si l'unité de langue, cet idéal du paradis, pouvait s'établir.

Un grand philosophe a vu dans l'unité de langue un moyen merveilleux d'avancer les progrès de l'esprit humain ; pour arriver à ce but, Leibniz voulait créer une langue artificielle. Mais tout idéal reposant sur l'unité absolue, est une fausse utopie. Le moyen âge jouissait de ce que l'on considère comme un bienfait, il avait l'unité de langue. Qu'en résulta-t-il? L'unité tua l'individualité, l'originalité, c'est à dire le principe même de toute vie. La litté-

rature était factice comme la langue qui lui servait d'organe; de là l'ennui qu elle respire, et qui l'a fait reléguer parmi la poussière du passé. Chose singulière, et qui prouve combien l'idéal de l'Église est trompeur! Il y avait au moyen âge des germes de langues nationales ; on les méprisait du haut de l'unité chrétienne comme le fruit de la barbarie : cependant cette barbarie seule avait vie et avenir. Aujourd'hui on rassemble avec un soin qui peut paraître superstitieux, jusqu'aux moindres débris qui restent de la littérature populaire du moyen âge, tandis que les in-/b/io5 latins des grands penseurs du catholicisme sont abandonnés aux vers qui les rongent. Ce culte de nos origines littéraires n'est pas une puérilité d'érudit; c'est la piété des nations qui recueille les témoignagnes de leur vie primitive. Les langues modernes sont le premier éveil des nationalités : avec elles finit l'unité catholique, la monarchie universelle de Rome, et une nouvelle ère s'ouvre.

D'où viennent nos langues , expression des nationalités qui ont pris la place de l'unité chrétienne? II y a unité d'origine dans les langues du monde occidental; c'est un témoignage toujours vivant de l'unité qui relie les membres de la grande famille humaine. Cette unité n'empêche pas une diversité infinie de génie et de caractère : toutes les langues modernes ont leur racine dans l'Inde ; mais quelle variété de développements depuis l'Inde antique, la Perse, la Grèce et Rome, jusqu'aux peuples de race germanique! C'est cette variété qui fait la richesse et la grandeur de notre civilisation. Les races se sont partagées en peuples divers, qui ont agi l'un sur l'autre par la conquête, la colonisation et les mille rapports auxquels le commerce donne naissance. De là, malgré l'origine commune, des langues diverses répondant à des civilisations différentes. Remarquons une chose qui prouve l'importance du principe de diversité dans les destinées du genre humain : aucun peuple moderne ne peut revendiquer une origine pure de mélange; tous ont été formés par la fusion d'éléments divers, soit par des immigrations successives, soit par la guerre, soit par les colonies. Ce mélange, loin d'affaiblir les nationalités,

semble plutôt leur donner une force plus grande : il n'y a pas de pays qui ait été foulé par les conquérants, comme l'Angleterre, et il n'y a pas de nationalité plus fortement trempée que celle de l'Angleterre.

Si l'on demande quelles sont les origines des langues et des nations, il faut, comme en toutes choses, remonter à Dieu. Au moment où l'Europe paraît sur la scène de l'histoire, elle est déjà occupée par les races qui forment le fond des nationalités modernes. Cela est si vrai, que l'on retrouve encore aujourd'hui le caractère, les vices et les qualités que les historiens anciens signalent dans les populations européennes. Les légions romaines domptèrent les Gaules, l'Espagne, l'Angleterre et une partie delà Germanie; mais elles n'eurent pas la puissance d'étouffer les germes des nationalités que Dieu avait déposés dans le monde occidental. Rome ne fit qu'ajouter un élément puissant de civilisation, en répandant dans son immense empire sa langue et son droit. Quand le christianisme, grâce à l'unité romaine, eut jeté d'assez fortes racines pour pouvoir résister aux tempêtes, les Barbares arrivèrent pour briser la fausse unité de l'empire. C'est l'invasion germanique qui joue le plus grand rôle dans la formation des nations modernes, car c'est la race germanique qui représente par excellence l'esprit d'individualité, sans lequel il n'y a pas de nation possible. Les Germains avaient l'amour de la personnalité à un tel excès, qu'ils permettaient à l'individu de rompre les liens les plus sacrés, ceux de la famille (1). C'était pousser la vertu jusqu'au défaut. Sous l'influence de cet esprit de division, l'Europe se morcela en un nombre infini de petites souverainetés locales; tout se localisa, le droit, les mœurs, les idées, la langue, le caractère : c'est le régime de la féodalité. Si ce morcellement illimité n'avait pas trouvé d'obstacle, il aurait disjoint les divers membres des nations, il les aurait isolés, détachés de l'unité humaine. Rome et le christianisme prévinrent la dissolution universelle dont la féodalité menaçait l'Europe. Mais telle est la condition des choses humaines, que le bien n'est jamais sans mélange de mal. Le principe de l'individualité germanique, nécessaire pour la constitution des nationalités, aurait conduit dans son excès à l'anarchie et à la

(1) Voyez le tome V* de mes Études.

42 iMONARCHIE UNIVERSELLE.

mort : Rome arrêta la dissolution féodale par l'idée de l'État, centre autour duquel viennent se grouper successivement pour s'y perdre les petites souverainetés féodales: le christianisme étendit encore plus loin les liens des hommes, en les unissant tous, sans distinction de race, par une foi commune. Mais Rome et le christianisme avaient également la tendance de pousser à l'excès le principe de l'unité dont ils étaient les représentants. De là, une nouvelle tentative de monarchie universelle, qui aurait pu devenir funeste h l'humanité, si le pape ou l'empereur était parvenu à dominer seul sur la chrétienté; heureusement, il y avait dans l'unité chrétienne un principe de division, et par conséquent de décadence. Le pape ruina l'empire, et l'empereur ruina la papauté; il ne resta que les nations (1).

Tel fut le long travail du moyen âge ; Jes nations étaient constituées, lorsque la révolution du xvi'^' siècle éclata. La réforme donna une force immense îi l'esprit national. Aussi longtemps que la chrétienté fut soumise h Rome, exploitée par Rome, il manquait quelque chose à l'indépendance des nations; pour être libres, elles devaient briser ce dernier lien qui, quoique spirituel en apparence, aboutissait en réalité à une domination temporelle. Les peuples de race germanique prirent l'initiative. Cela devait être, car le protestantisme était en essence la revendication du droit de l'individu dans le domaine de la foi ; il appartenait h la race individuelle par excellence de donner le signe de la révolte contre un prétendu pouvoir divin, qui opprimait l'homme dans ce qu'il a de plus intime, sa croyance, et qui se prévalait de l'empire que l'âme exerce sur le corps pour usurper la souveraineté temporelle au nom du pouvoir spirituel. L'on peut donc dire que les nations datent de la réforme ; en effet, c'est elle qui assura leur souveraineté, et il n'y a pas de nations, aussi longtemps qu'elles ne sont pas souveraines. Cette influence de la révolution du xvi° siècle ne seborna pas aux peuples qui embrassèrent le protestantisme, elle réagit sur ceux qui gardèrent leurs vieilles croyances. Luther brisa la papauté et l'unité chrétienne du moyen âge ; en dépit de la réaction catholique, il n'en resta qu'une vaine ombre. Les papes qui, au temps de leur puissance, déposaient les rois, et transféraient

(l)Voyflz Ifi tome Vl" de mes Éludes.

les royaumes, furent obligés de rechercher l'appui des princes pour se défendre contre le flot envahissant de la révolution religieuse; leur décadence alla croissant jusqu'à ce que le moment arriva où le vicaire de Dieu ne se maintient au Vatican que sous la protection des baïonnettes étrangères. La papauté n'est plus qu'une ruine dans la ville des ruines.

La race germanique acheva par la réforme l'œuvrb qu'elle inaugura par l'invasion des barbares, et qu'eWe prépara par la féodalité ; la révolution du xvi" siècle constitua détlnitivement les nationalités. Il y a de cela un témoignage irrécusable ; les littératures nationales prirent leur essor sous l'influence du protestantisme. Les langues modernes se formèrent comme les nationalités dont elles sont l'expression, dans les longs siècles du moyenâge, mais il leur manquait un principe de vie. Aussi longtemps qu'il domina, le catholicisme étouffa les idiomes nationaux autant que cela dépendait de lui , en imposant le latin au clergé, la seule classe lettrée qui existât à cette époque, et en parlant aux tidèlesdans une langue morte. La renaissance ne fut pas favorable aux littératures populaires; fiers des chefs-d'œuvre de l'esprit humain, qu'ils ressuscitèrent, les savants dédaignaient l'inculte langage du peuple. Érasme, le plus beau génie de ce temps d'enthousiasme littéraire, a les sentiments de l'ère moderne, mais il les exprime dans le latin de Cicéron. La réforme fut une révolution dans le langage, plus encore que dans la foi ; ce fut la vraie renaisrance, c'est à dire une vie nouvelle ; or la vie demande une langue vivante. Comme les réformateurs adressaient leurs appels passionnés au peuple, ils furent obligés de lui parler dans l'idiome du peuple, et leurs premiers accents furent des chefs-d'œuvre. Les catholiques ont tout contesté à Luther, ils n'ont pas nié l'éloquence entraînante de ses écrits. On ne lit plus guère les ouvrages des grands penseurs du moyen âge; il n'y en a pas un seul qui brille par le don de l'art, la langue morte dont ils se servent a étouffé le sentiment de la vie. On lira toujours l^s écrits du réformateur allemand; l'artiste sauvera le théologien :1e l'oubli. La nécessité d'agir sur l'esprit des fidèles, de les convaincre, de les entraîner, fut la même partout où la réforme pénétra, et partout elle eut la même influence sur la littérature nationale. C'est grâce au protestantisme que les littératures modernes devinrent populaires, et

en pénétrant dans le peuple, elles y puisèrent une source dévie intarissable.

L'esprit de nationalité du protestantisme se manifeste encore dans une autre sphère tout aussi caractéristique ? la science du droit des gens date de la réformation, et elle doit son éclat à des écrivains réformés. D'après une opinion traditionnelle, le droit international procéderait du christianisme. Il est vrai que la doctrine évangélique, en hlimanisant les mœurs, a introduit dans les relations internationales des éléments que les anciens ignoraient, la fraternité et la charité, mais ces sentiments ne constituent pas un droit. Il y a plus; il est impossible que le catholicisme ait produit la science du droit qui régit les rapports des nations , car l'idée de nation lui est étrangère. Le droit international ne pouvait naître que d'un mouvement qui relève, bien qu'en l'exagérant, le principe d'individualité. Voilà pourquoi les écrivains catholiques ne se sentirent pas attirés vers une science qui, dans sa première manifestation, ne tenait compte que de ce qu'il y a d'individuel dans l'humanité. C'était une conséquence inévitable du principe protestant : expression du génie'germanique, il tend en toutes choses k l'individualisme. Cependant, le droit des gens, s'il implique l'existence de nations libres et souveraines, suppose aussi qu'il y a entre elles des liens juridiques, et pour trouver la source première ainsi que la raison et le but de ces rapports, il faut considérer les nations, non comme des êtres isolés et jouissant d'une indépendance absolue, mais comme membres d'une unité supérieure dans laquelle elles puisent leur mission, et d'où dérive une limitation de leur souveraineté, c'est à dire des droits et des obligations réciproques. Cette tendance à l'unité est si impérieuse, qu'elle se produisit dans les faits tout ensemble et dans la science, sous le nom d'équilibre politique.

§ 4. L'équilibre politique

L'unité du moyen âge par le pape et l'empereur avait pour but idéal la paix. Cet idéal était faux et de plus .irréalisable. Chose singulière, ceux qui devaient procurer la paix à"la chrétienté, le vicaire spirituel et le vicaire temporel de Jésus-Christ, furent eux-

mêmes en lutte permanente, jusqu'à ce que l'empire et la papauté se fussent détruits l'un Taulre. La réforme m-t fin à l'unité chrétienne. Alors les nations entrèrent en scène, et elles manifestèrent leur vie par des guerres presque incessantes. La personnalité, poussée jusqu'à l'égoïsme le plus brutal, telle fut la loi des temps modernes. L'on ne tarda pas à s'apercevoir que la domination du plus fort était au bout de cette lutte de forces individuelles. Bien que l'ère des nationalités commence avec lexvi'^ siècle, les nations n'étaient pas encore constituées. Elles n'agissaient pas en leur nom; les rois, chefs héréditaires des peuples, les représentaient, et les représentaient très mal. Des passions tout à fait personnelles, la vanité, l'orgueil, l'amour de la guerre, animaient les princes; c'était un champ favorable pour la formation d'une monarchie universelle. Dès le xvi'= siècle, la monarchie devint l'ambition d'une puissante famille, de la maison d'Autriche. Menacés dans leur indépendance, les rois se coalisèrent contre le plus fort ; ils cherchèrent à sauvegarder leur existence en équilibrant les forces des grandes puissances, de manière à conjurer le danger d'une prépondérance qui eût été le premier pas vers la domination du monde. Ainsi le système de l'équilibre remplaça l'unité du moyen âge. On lui fait honneur d'avoir délivré l'Europe de l'ambition de la monarchie universelle, incarnée d'abord dans la maison d'Autriche, puis dans la royauté française. C'est aller au delà de la vérité, que de dire que l'ambition de Charles-Quint fut tenue en échec par des idées d'équilibre. François P% son brillant rival, ne songeait guère à équilibrer les forces de la France et de l'Espagne; vrai type de la légèreté française, il poursuivit un but impolitique au plus haut degré, et même irréalisable, un établissement en Italie, Henri VIII qui, comme roi d'Angleterre, avait pour mission d'être gardien de l'équilibre, fut toutesaviele jouet de ses mobiles et impures passions. Quant à Soiiman, l'équilibre était certes le moindre de ses soucis; successeur armé du prophète arabe, il ne pouvait avoir d'autre but que de combattre et de combattre toujours, jusqu'à ce que la terre entière reconnût le Dieu de 3Iahomet. Le vrai obstacle que Charles-Quint rencontra dans ses projets ambitieux fut le protestantisme qui, en brisant l'unité catholique, rendit impossible la reconstitution de l'empire, ce rêve du grand empereur.

Au xvii^ siècle, les idées d'équilibre parurent prendre une plus grande force; l'Autriche, appuyée sur la réaction catholique, menaçait de se faire maîtresse absolue de l'Allemagne, ce qui eût été un grand danger pour l'indépendance des autres États. C'est alors que Richelieu abaissa pour toujours la grandeur de la maison qui, depuis deux siècles, alarmait l'Europe. Cependant, ce serait encore une exagération que d'attribuer au système d'équilibre la guerre de Trente ans et la paix de Westplialie, qui couronna cette lutte sanglante. Il est certain que l'Allemagne, théâtre de la lutte, resta étrangère h toute idée politique au milieu de l'affreuse guerre qui la déchirait. Richelieu chercha vainement à faire comprendre aux princes catholiques que leur intérêt, aussi bien que celui des protestants, était d'affaiblir l'empereur; le fanatisme l'emporta toujours. Les princes réformés furent plus faibles encore; ils ne restèrent pas même fidèles h la cause de leur religion. Si le protestantisme sortit vainqueur delà lutte, c'est grâce au génie du grand cardinal. Le traité de Westphalie consacra-t-il du moins cette théorie de l'équilibre qui devait enchaîner l'ambition des conquérants? Ce fut la France qui dicta les conditions de la paix, et elle les dicta h son profit; la prépondérance passa de la maison d'Autriche à la royauté française, de sorte que le traité même auquel on fait honneur d'avoir fondé l'équilibre, contenait le germe d'une nouvelle domination. Aussi le même siècle qui avait vu la longue guerre de Trente ans et les interminables négociations de Munster, fut témoin de la grandeur de Louis XIV et de l'abaissement de l'Europe. Il est vrai que la monarchie de Louis XIV ne fut pas de longue durée; mais si le grand roi succomba sous la coalition de l'Occident, cela n'empêcha pas la France, avant la fin du xvni"' siècle, déporter ses armes victorieuses dans toute l'Europe, et le plus grand des conquérants d'humilier les rois et les empereurs. Il succomba h son tour sous le poids de ses fautes, fautes inévitables, car elles accompagnent nécessairement l'ambition de la monarchie universelle.

Si FEurope a jusqu'ici échappé au danger d'une monarchie universelle, est-ce b. dire qu'il en faille faire honneur au système d'équilibre? Un savant historien semble le croire: ce système, dit

(1) //ee/'en^ Vermischte bislorischeSchriften,T. 1, p. 72.

Heeren, est la loi naturelle qui régit les relations des États (1). N'est-ce pas élever un pur fait ou pour mieux dire un instinct à la hauteur d'une théorie et d'une loi éternelle? Dieu a mis dans les sociétés comme dans les individus le besoin de la conservation; ce qu'on décore du nom d'équilibre politique n'est autre chose que le sentiment instinctif qui engage les faibles à chercher un appui contre le fort, quand celui-ci veut abuser de sa force pour les opprimer. Tel fut le système dans son origine, tel il resta ; c'est en Italie que l'on rencontre, vers la fin du moyen âge, les premières tentatives pour équilibrer les forces des princes et des républiques qui se partageaient la Péninsule; le but était d'assurer l'indépendance de chacun. Un historien contemporain, engagé lui-même dans la politique militante, nous dira quelle pensée inspirait les Médicis, ces grands politiques du xv« siècle. « Médicis , dit Guicciardini, comprit avec les Florentins qu'il fallait s'opposer à l'agrandissement des principales puissances d'Italie et maintenir entre elles un juste équilibre, tant pour la sûreté de la république de Florence, que pour la garantie de sa propre autorité. L'unique moyen d'entretenir cette égalité était de garder la paix et d'éloigner tout ce qui pouvait la troubler (1). » Voilà le système dans toute sa simplicité, nous dirions presque dans son naïf égoïsme : c'est la conservation des Étals existants. Est-celà l'idéal de l'humanité? Si le fait était l'expression exacte du droit, sans doute il faudrait bénir le système qui parviendrait à l'éterniser, puisque ce serait .assurer le règne du droit sur la terre. Mais si par hasard le fait était le produit de la violence, faudra-t-il aussi le légitimer et le perpétuer? Il y a tels États qui sont fondés sur la négation du droit, en ce sens qu'ils renferment des nationalités diverses, opprimées, enchaînées ; faudra-t-il que le système de l'équilibre assure à jamais cet abus de la force? Alors, loin de sauvegarder l'indépendance des nations, il serait un obstacle invincible à leur développement.

La paix est un élément du système d'équilibre comme de l'unité du moyen âge. Nous avons déjà dit que c'est un faux idéal, de faire de la paix le dernier but de l'humanité. Dans la doctrine de l'équilibre, la paix n'est plus le but, mais un moyen, le moyen de main-

(1) Guicciardini, Histoire d'Italie, liv. i, ch. 1.

tenirunecertainebalancedepuissance, et d'empêcher lamonarchie universelle. Dans l'une et l'autre théorie, la paix est une fausse paix. La paix, comme moyen de maintenir une situation donnée, est la plus irrationnelle de toutes les conceptions, et la plus irréalisable; elle tendrait à immobiliser l'humanité, dans un certain état, mais lequel? Est-ce celui du xv^ siècle? Est-ce celui du xvie ou du xvu'=? Et pourquoi l'un plutôt que l'autre? On demande vainement le pourquoi à un système qui n'est que le fait érigé en droit, et le fait arbitraire, le fait tel qu'il existe par hasard. Une pareille paix, non seulement ne garantit pas le droit, elle l'empêche de naître. Il y a des paix funestes et des guerres saintes. Pourquoi telle paix est-elle funeste? Parce que c'est la paix du despotisme, la paix de la mort. Pourquoi telle guerre est-elle sainte? Parce les armes servent h conquérir l'indépendance des nations opprimées, ou les droits imprescriptibles de la raison et de la liberté. Il peut donc y avoir des guerres qui dérangent l'équilibre existant, et qui n'en sont pas moins légitimes. En définitive, l'idéal d'un système politique ne doit pas être de balancer des forces pour immobiliser un état contraire au droit, mais bien d'organiser l'humanité d'après le principe des nationalités, et d'établir la paix comme condition du développement de l'homme.

Comme idéal, l'équilibre est donc une fausse théorie. En fait, ce n'est pas ce prétendu système qui a arrêté l'ambition des monarchies universelles : les coalitions qui se sont formées contre la maison d'Autriche et contre la France ne doivent pas leur origine ù une doctrine politique, mais au besoin de conservation. Que si l'on demande pourquoi cet instinct inné à l'homme n'a pas empêché les monarchies universelles de l'antiquité, nous répondrons que c'était faute de relations entre les peuples. Ils vivaient isolés, ignorant presque leur existence; cet isolement légitimait en quelque sorte la conquête, la guerre étant le seul moyen d'unir les hommes; en tout cas, il facilita la monarchie universelle. C'est parce que dans les temps modernes l'isolement a fait place à un mouvement international de plus en plus actif, que la monarchie par la voie de la conquête est devenue impossible.

Il est vrai que les admirateurs de l'équilibre lui attribuent l'activité qui règne dans les relations internationales; un historien

français va jusqu'à dire que cette idée se confond avec celle de la solidarité du genre humain (1). C'est une singulière méprise. L'un des vices du système est au contraire de développer jusqu'à l'excès l'indépendance des États. La solidarité des peuples suppose qu'ils forment un tout organique, vivant d'une même vie, qui se répand dans tous ses membres. Dans la théorie de l'équilibre, au contraire, tous les États ont leur existence à part; s'il y a un lien entre eux, ce n'est pas celui d'une vie commune, c'est l'intérêt de leur conservation; cet intérêt, loin d'unir les peuples, les sépare, en ce sens que chacun est toujours sur ses gardes, comme un soldat en faction. Il y a plus ; la doctrine de l'équilibre suppose qu'il y a des Élats qui sont ennemis naturels, comme il y en a d'autres qui sont alliés naturels. Ils sont ennemis naturels, en tant qu'ils ont la même ambition et poursuivent le même but; telles sont la France et l'Angleterre; leur rivalité est aussi ancienne que leur histoire et elle ne cessera jamais, puisqu'elle est dans la nature des choses. Quant aux alliances naturelles, elles résultent d'une haine commune; l'Autriche est l'ennemie-née de la France, donc elle est l'alliée nécessaire de l'Angleterre (2). Nous voilà bien loin de la solidarité humaine! Peut-il y avoir quelque chose de plus contraire à l'idée d'une vie harmonique que la division du genre humain en éléments fatalement hostiles? Que tel soit le fait, nous ne le nions pas; mais de ce qu'il y a des haines nationales, faut-il conclure que la haine est une loi naturelle pour les nations ? Dieu aurait donc créé les hommes pour qu'ils se haïssent ! Si Satan créait un monde, il ne donnerait pas une autre loi à ses créatures.

Le système d'équilibre, loin de procéder de la solidarité des peuples, est au contraire la négation de l'unité humaine. On dira que c'est en cela que consiste son mérite et que telle est sa mission, puisqu'il est une garantie de l'indépendance des nations contre des tentatives de monarchie universelle. Les défenseurs du système feraient bien de s'entendre et de ne pas vanter l'équilibre, tout ensemble comme le lien de la solidarité humaine et comme la garantie d'une indépendance exclusive qui nie cette solidarité.

(1) Sismondi, Histoire des Français, T. III, p. 341.

(2) On the Ulility of the balance of power. [Edinburgh Review, January 1803.)

Est-il bien vrai que l'équilibre garantit le développement des nations? Il n'a pas empêché le partage de la Pologne, ce meurtre d'une nation, il n'empêchera pas d'autres attentats de même nature; il suffit pour cela que les forts s'entendent aux dépens des faibles. Mais laissons les crimes de côté, et supposons que l'équilibre prévienne ces brigandages en grand; en résulterait-il que les nations se développeront librement? Encore une fois, le système garantit tout au plus des faits; tant pis pour le droit, s'il n'est pas en harmonie avec le fait! L'Italie, la patrie des idées d'équilibre, en a fait une triste expérience. Elle équilibra si bien la puissance des divers États que la conquête, l'usurpation, ou l'hérédité avaient fondés dans son sein, que la nation fut étouffée sous ces créations artificielles; à force de respecter le fait, le droit ne parvint pas à se faire jour.

Nous croyons que les historiens et les publicistes, en exaltant le système d'équilibre, ont faithonneur à une doctrine politique, des progrès qui se sont accomplis en dehors de toute conception systématique. Il est incontestable que les idées de nationalité, de liberté et d'indépendance, ont gagné en force. Il est tout aussi certain qu'il y a un mouvement vers l'unité. Il n'y a plus de peuple isolé, plus d'intérêt individuel; l'Europe est comme une grande famille, dont les affaires se règlent par le concert de ses membres; dans plus d'une occasion, des congrès ont réglé des différends qui jadis auraient allumé des guerres sanglantes. Ce double mouvement d'unité et de nationalité est-il le fruit d'un système? Les écrivains politiques l'ont cru ; ils ont appelé équilibre ce qui était le produit des mille et une causes qui forment la civilisation moderne. A mesure que les faits se développent, l'illusion paraît au grand jour. Ce qui constitue la force de l'élément national, c'est le principe de l'individualité, empreint dans les peuples aussi bien que dans les individus. Qui croira que ce principe est une invention des écrivains politiques ou des diplomates? Les éléments constitutifs de l'humanité ne s'inventent pas : ils sont déposés dans la création par celui qui a dit au monde d'être. Dieu a doué une race particulière de l'esprit d'individualité; c'est aux Germains après Dieu, que le monde moderne doit le principe qui fait sa vie et sa force. A côté de l'élément de diversité, il y a l'élément d'unité ; personne ne dira qu'il ait été ignoré, jusqu'au jour où les publi-

cistes formulèrent leurs systèmes. Au moyen âge, il y avait une unité bien plus élevée que l'unité mesquine, produit d'intérêts communs, ou de haines communes : l'unité chrétienne se fondait sur des croyances religieuses, et elle se proposait comme but l'association pacifique du genre humain pour conduire les fidèles au terme de leur destinée, le salut éternel. Le lien de la foi s'est affaibli dans les temps modernes, mais d'autres liens tout aussi forts relient les peuples. Le commerce a, h certains égards, une puissance qui manque à la religion, puisqu'il unit des peuples que la foi divise : il répand les idées en même temps que les marchandises. De là un mouvement inouï dans les relations internationales, mouvement qui prépare la future unité du genre humain.

Quelle sera la loi de l'unité future? Au moyen âge, l'on ne concevait d'autre idéal pour l'humanité que la paix. Les écrivains qui célèbrent l'équilibre politique comme la loi naturelle des peuples, lui font aussi honneur des sentiments pacifiques qui caractérisent les sociétés modernes. C'est une nouvelle erreur. La paix, pas plus que le principe d'individua'ité, n'est le fruit d'un système politique. Du jour où les hommes ont reconnu qu'ils sont frères, ils ont senti également que Dieu les a créés pour vivre en harmonie et non pour s'entre-déchirer. Le mouvement industriel et commercial des temps modernes a donné une force immense à ces sentiments. Mais toute pacifique qu'elle soit, l'humanité ne recule pas devant la guerre, elle ne voit plus dans la paix le but de son existence; elle place son idéal plus haut, dans le droit et dans la liberté, et à ces biens, elle sacrifie, au besoin, les intérêts du commerce et de l'industrie. Le système d'équilibre, s'il était pris au sérieux, aboutirait à la paix à tout prix; quel homme de cœur voudrait se faire le défenseur d'une doctrine aussi avihssante? En réalité, ce prétendu système n'a jamais empêché la guerre, il l'a même souvent provoquée, et il est devenu une cause de division au lieu d'être une garantie de paix.

Nous arrivons à cette conclusion, que l'équilibre n'est pas la loi naturelle des peuples, et que les avantages qu'on lui attribue sont un fruit de la civilisation moderne. L'idéal dans l'organisation de l'humanité, comme dans celle des États, est la conciliation des deux principes de diversité et d'unité. Dieu la prépare en favori-

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