CHAPITRE II
§ 1. La monarchie universelle
Charles-Quint a-l-il aspiré à la monarchie universelle? Est-ce une de ces grandes figures qui méritent une place à côté des Alexandre et des César? Est-ce un de ces élus de Dieu, que l'humanité salue du nom de héros , et à qui elle pardonne même le mal qu'ils font, en vue de la haute idée qui les inspire? La réponse de la postérité à ces questions est bien différente de la voix des contemporains. Écoutons d'abord les témoignages des siècles sur les desseins du grand empereur; l'appréciation de l'homme en résultera, car ce sont les grands desseins qui font les grands hommes.
Le hasard ou la Providence semblait appeler la maison d'Autriche à la monarchie : « Charles-Quint, dit Montesquieu, recueillit la succession de Bourgogne, de Castille et d'Aragon, il parvint à l'empire, et, pour lui procurer un nouveau genre de grandeur, l'univers s'étendit, et l'on vit paraître un monde nouveau sous son obéissance. » Cette prodigieuse fortune frappa l'imagination des contemporains. Bien qu'elle ne se fût jamais réalisée, la monarchie universelle était toujours considérée comme un idéal ; le
moyen âge lui avait presque donné l'importance d'un dogme; l'unité de la foi chrétienne, destinée à se répandre sur le monde entier, semblait demander l'unité politique de la chrétienté. Les esprits, toujours crédules, se nourrissaient volontiers de présages et de prédictions. Il y eut donc des prophéties qui annoncèrent « que Charles-Quint, après avoir soumis l'Espagne et les Gaules, serait vainqueur des Turcs, qu'il délivrerait le tombeau du Christ, et assurerait l'empire du christianisme (1). » Les poètes, qui, dit Mezeray (2), ne sont pas moins hardis menteurs que les devins, promirent également à Charles-Quint l'empire du monde. Arioste voit la main de Dieu dans la découverte de l'Amérique. « Il a réservé à l'empereur une gloire plus grande que celle d'Auguste, en soumettant h ses lois une terre inconnue des anciens. N'est-ce pas une marque que le temps est arrivé où les peuples ne formeront qu'un troupeau sous un seul pasteur (3)? »
Les poètes ne sont pas toujours une race de menteurs ; quand ils sont dignes de leur mission, ils sont plutôt les prophètes de l'avenir. Mais le poète italien qui chanta la gloire de Charles- Quint, n'avait pas cette haute ambition; Arioste était plutôt le chantre du passé, encore ne reproduisit-il dans ses charmants vers que la partie fabuleuse de la tradition chevaleresque, et sans la prendre au sérieux. Laissons-là la poésie et les prophéties; nous sommes au début d'une ère politique ; écoutons les hommes qui luttèrent avec Charles-Quint; que lui reprochaient-ils pour soulever la chrétienté contre lui? François I" ne cessa d'accuser son puissant rival d'aspirer à la monarchie. « L'empereur, dit-il, croit que telle est sa destinée, il veut enlever la liberté à tous, à ses amis, comme ii ses ennemis, et régner seul au milieu de la dissolution universelle (4). » Ce n'était pas, comme on le pourrait croire, la passion de la rivalité qui faisait parler François I"; sous son fils, on entend les mêmes accusations, non dans des manifestes, mais dans des correspondances secrètes. Henri II écrit à
(1) Ces prophéties sont rapportées par Bayle, Diclionoaire historique, T. U, au mot Charles- Quint j note ce.
(2) Mezeray, Abrégé historique de Thistoire de France, T. IV, p. 591.
(3) Arioslo, Orlando furioso, XV.
(4) Réponse de François I" aux accusations de Charles-Quint, adressée à Paul III. {Le Plat Monumenta concilii Tridenlini,T. III, p. VJO.)
son ambassadeur à Constantinople : « L'extrême ambition qui le (Charles-Quint) nourrit lui promet l'impossible, et il n'aurait pas assez de la monarchie universelle, s'il y pouvait parvenir. » Le connétable de France écrit au cardinal de Tournon : « Tout lui est de bonne guerre, pourvu qu'il ait ce qu'il désire, qui est la monarchie, que toujours il s'est promise et persuadée (i). « Telles étaient les convictions et les craintes de tous les hommes d'État. En iS39, l'ambassadeur de France, h Rome, écrit : « Le pape et toute la cour romaine est en grand soupçon que l'empereur veuille tendre à la monarchie (2). » Le seul des réformateurs qui fût un esprit politique, pensait sur cela comme le souverain pontife. Zwingle ne se borna pas à déclamer vaguement contre l'ambition de Charles-Quint; il conçut le hardi dessein de l'arrêter, en armant contre lui les États menacés dans leur liberté et dans leur existence même. Zwingle s'entendit avec le plus aventureux des princes protestants; le landgrave de Hesse devait exciter les rois, et le réformateur se chargeait des républiques. Le pasteur suisse comprenait que, si la liberté des nations succombait, c'en était aussi fait de la réforme (3). Zwingle se mit en rapport avec les Vénitiens, les hommes politiques par excellence au xvi'' siècle. L'on ne voit pas, à en juger par les rapports de leurs ambassadeurs, que la crainte d'une monarchie universelle les ait inquiétés; mais ce qui prouve que ces projets n'étaient pas tout à fait chimériques, c'est que dans les conseils de l'empereur, un parti le poussait à abaisser la puissance rivale de la France, pour conquérir la monarchie du monde (4).
Les historiens contemporains abondent dans ces sentiments. Du Bellay dépeint l'ambition dévorante de Charles-Quint : « Il ne désire rien plus que le ravalement, non seulement des Turcs, mais aussi de tous les princes de quelque titre ou loi qu'ils soient, moyennant seulement que sa grandeur en résulte (5). « Si le grand empereur, dit Brantôme, eût été immortel seulement de cent ans, bien sains et disposés, il eût été le vrai fléau du monde, tant il
(1) Ribier, Lettres et mémoires d'État, T. II, p. 47 el 340.
(2) M., ibid, T. I, p. 431.
(3) Merle d'Auhigiiè, Histoire dfi la réformation, T. IV, p. 576, ss.
(4) Contarini, 1525, daos Mberi, Relazioni degli ambascialori veneli, 1" série, T. II, p. 58.
(5) Du Bellay, Mémoires, dans Peiilol, collection, i" séiie, T. XIX, p. 345.
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était frappé d'ambition. Et il avait pris la devise des deux colonnes avec ces mots : plus outre, voulant en cela surpasser et braver Hercule... Sans notre grand roi François, il fût venu aisément à son dessein. Et autant de petits potentats qui s'y eussent voulu opposer, il en eût autant abattu comme des quilles, et leur puissance n'y eût eu pas plus de vertu que celle des petits diablotins de Rabelais, qui ne font que grêler les choux et le persil d'un jardin (1). »
Les apparences trompent d'ordinaire les contemporains; ils prennent facilement leurs craintes ou leurs espérances pour la réalité. Pour la postérité, il y a un autre écueil, dont elle doit se garder dans les jugements qu'elle porte sur le passé; en voyant les prévisions des hommes s'évanouir comme un rêve, elle est disposée k croire qu'elles n'ont jamais eu de fondement. N'est-ce pas h cette illusion historique qu'il faut attribuer l'appréciation dédaigneuse que le xvin*" siècle a fait des projets de Charles-Quint? Après quelques générations, la descendance du grand empereur s'éteignit d'épuisement, et la décrépitude de la famille royale était comme l'image du peuple qu'elle régissait. Quand l'Espagne dépé-^ rissait avec ses maîtres, pouvait-on croire qu'elle eût jamais menacé sérieusement la liberté de l'Europe? Le grave Robertson déclare qu'il n'y a pas de fondement à l'opinion , que Charles- Quint avait formé le projet d'une monarchie universelle (2). Voltaire ne voit qu'une chimère dans cette idée de monarchie; la conduite même de l'empereur, dit-il , y donne un perpétuel démenti: au lieu de profiter de la prise de Rome et de la captivité du pape pour conquérir l'Italie, il lui rend la liberté pour une assez faible somme d'argent, de même qu'il rendit la liberté aux enfants de Franèe pour quelques millions d'écus (3). En fait, les écrivains du dernier siècle ont raison; Charles-Quint n'était pas de la race
(1) Brantôme, Vies des grands capitaines : Charles-Quint.
(2) Roherlson, Histoire de Charles-Quint, livre XII.
(3) YoUaire, Essai sur les mœurs, ch. CXXIV.
des Alexandre et des César, et l'Espagne n'était pas de laiile à répéter le rôle de Rome. Est-ce à dire que les contemporains aient eu tort de lui reprocher une ambition dangereuse pour l'indépendance de l'Europe? La monarchie universelle ne se reproduira plus sous les formes de la puissance romaine ; mais il se pourra faire qu'un prince, sans dominer directement sur le monde, acquière une puissance telle que la liberté des autres nations soit compromise. Si la volonté d'un État l'emportait toujours, ses désirs deviendraient des lois, et l'indépendance des peuples ne serait plus qu'un vain mot. Voilà le danger qui a plus d'une fois menacé l'Europe, et qui peut la menacer encore. Charles-Quint avait-il l'ambition de donner cette prépondérance à l'Espagne?
Chaque siècle refait l'histoire du passé. La réaction vers le catholicisme et le moyen âge qui a éclaté à la suite des révolutions de notre temps, a donné un éclat nouveau à Charles-Quint, le dernier prince qui représente l'unité chrétienne. Confondant leur héros avec le catholicisme qu'ils voudraient restaurer , les néocatholiques idéalisent la figure de l'empereur. Ils sont d'accord avec les écrivains du siècle dernier pour nier que le roi d'Espagne ait songé à établir une monarchie universelle. Son idéal , d'après eux, n'était pas la conquête, inséparable de la force brutale, mais la paix au sein de la chrétienté et la guerre contre les infidèles. Quel était, dans cette conception , le rôle de l'empire? C'était la mission que la papauté lui avait assignée. L'empereur est appelé h défendre l'Église ; s'il est le chef temporel de la chrétienté, il n'est pas pour cela un monarque universel à la façon des Césars romains; il n'est pas le maître du monde, mais le vicaire du Christ, et il a à côté de lui un vicaire spirituel du Fils de Dieu avec lequel il partage la direction de la société chrétienne. L'unité qui a pour organes le pape et l'empereur, ne tend pas à dépouiller les peuples de leur indépendance; c'est un lien, moitié religieux, moitié politique, qui unit les divers États en un corps, qui leur donne un même esprit et une même tendance. Si le chef temporel de la chrétienté était un prince qui exerçât un pouvoir absolu dans ses domaines, il y aurait danger que la direction de la chrétienté ne se transformât en tyrannie, et par suite en monarchie universelle; mais dans la maison d'Autriche, ce danger n'existait pas; ses possessions n'avaient pas l'unité qui donne la force et la tentation d'en
abuser : c'était une fédération de peuples qui trouvaient leur unité dans le monarque auquel ils étaient soumis. Tel est aussi, conclut Schlegel, le caractère de l'unité chrétienne; elle respecte l'individualité, elle ne l'absorbe pas (1).
L'idéal que les néo-catholiques supposent incarné dans Charles- Quint, n'est autre que l'idée du saint-empire romain, telle qu'elle s'est développée au moyen âge, sous i'intluence de la tradition romaine et des sentiments chrétiens. On peut dire, en effet, que c'est la théorie du moyen âge qui a inspiré Charles-Quint , bien plus que la doctrine moderne d'une prépondérance politique. Quand le jeune roi d'Espagne fut élu empereur, le saint-empire romain était depuis longtemps à l'état de mythe, et il n'avait jamais eu d'existence bien réelle. Mais les Allemands aiment ces v*agues conceptions; ils s'en nourrissaient encore h l'époque où l'empire n'était plus que l'ombre d'un rêve. Au xv^ siècle, l'empereur passait toujours pour le maître du monde, en sa qualité de chef temporel de la chrétienté; son pouvoir, comme tel, s'étendait sur tous les princes : l'Espagne, la France, l'Angleterre, étaient des dépendances du saint-empire. Peu importe que le fait fût contraire à ces superbes prétentions. Le fait ne pouvait pas l'emporter sur le droit, sur un droit tout aussi incontestable que le droit divin du pape (2). Les princes électeurs prenaient leur dignité au sérieux, et se comparaient tout modestement au sénat de Rome et au peuple roi qui donnaient des maîtres au monde (3). Il n'y avait que cette différence entre l'empire d'Allemagne et la domination des Césars, c'est que le premier avait un caractère de sainteté qui manquait à l'autre (4). Bien que purement imaginaires, ces idées ne remplissaient pas moins les esprits, et lors de l'élection de Charles-Quint, elles se produisirent dans des actes solennels, avec l'autorité d'une vieille tradition. L'archevêque de Mayence parla au collège des électeurs, comme s'il avait devant lui le conseil suprême de l'univers, appelé à délibérer sur le salut du genre humain (o) : le prince
(!) Schlegel, Vorlesungeu ûber die neuere Geschichte, XI, Xlll et XIV.
(2) Pelrvsde AndJo, de Romaao imperio, 11,8 : ■ Hodie plurimi reges, ?)/u<o'e/Wrto9wa?« «> jV.re, imperatorem in superiorem non agnoscunt et suprema jura imperii usurpant. »
(3) Id., ibib, n, 3 : t isti principes eleclores successerunt in locum senatus populiqne romani. >
(4) Ranke, Deutsche Geschichte ira Zeitalter der Reformation, T. I, p. 52-55.
(5) Ce sont les expressions dont l'archevêque s'est SHrri : i Cogilate, omnium regum ac principuin
qu'ils allaient élire, dit-il, aurait à défendre la sainte Église, et il aurait h diriger la politique des rois (1).
Les candidats h l'empire ne manquèrent pas de flatter la vanité du collège électoral. Qui ne sait que l'habitude de ceux qui ambitionnent des fonctions électives est de faire la cour à leurs électeurs? Les ambassadeurs de François I" mirent leur éloquence gauloise à décrire l'auente et l'anxiété de la chrétienté tout entière, à la veille d'une élection qui devait donner un chef au monde (2). Charles-Quint n'était pas d'une humeur aussi enthousiaste que son rivai; cependant on voit par le discours qu'il prononça à la diète deWorms (1521), qu'il avait une haute idée de la dignité impériale: il est si doux de s'appeler le maître du monde! Le jeune empereur rappela l'ancienne grandeur de l'empire : « Presque toute la terre avait été soumise à ses lois, et Dieu lui-même semblait avoir consacré sa domination. » Il avouait que l'empire d'Allemagne ne conservait plus qu'une ombre de son antique éclat , mais il espérait qu'avec la puissance que Dieu lui avait donnée, il en rétablirait la gloire dans sa première splendeur (3). Ces paroles de Charles- Quint caractérisent sa politique et son ambition. 11 tenait trop de bon sens de son origine flamande, pour prendre au pied de la lettre les prétentions dont se repaissait la vanité germanique, mais il comptait revendiquer les droits réels attachés h la couronne impériale. Il ne songea jamais à traiter les rois d'Angleterre et de France de rois provinciaux, comme l'avait fait jadis la chancellerie allemande ; mais l'empire avait des droits sur l'Italie , il en avait sur le Midi de la France, qu'une longue usurpation n'avait pu effacer: l'empereur espérait bien les faire valoir.
La même année où Charles-Quint prit devant la diète de Worms l'engagement de rétablir l'empire d'Allemagne dans sa grandeur primitive, il fit un traité d'alliance avec Léon X, qui tendait à réaliser ces desseins ambitieux. Le préambule expose le but de l'alliance : « La chrétienté est déchirée ; les rois, indifférents au
ocalos iQ nos esse conjeclos..., an gravitatem tanlara prœstiterimus, quaota in hocsumvv) consUio orbis terranim requiritnr; an salxUi orbis terrarxim consulere volaerimus... • {Goldast , Folitica imperialis, p. 113, 12i.) (t) I Noster imperator eligitur ut sit dux publici consilii inter omnes reges • (Ibid.) (ij t Gai lotius orbis habenas sitis crediluri. i (Goldast, Polilica imperialis, p. 110.) (3) Ranke, Deutsche Geschichte, T. I, p. 459.
bien commun, ne cherchent chacun que leur profit particulier; ils poussent l'égoïsme à ce point que ceux qui ne sont pas voisins des Turcs, considèrent la guerre contre les infidèles comme ne les regardant pas. Cette indifférence coupable vient de ce que le lien entre les princes et les chefs de la chrétienté s'est relâché; l'empereur et le pape manquent de l'autorité nécessaire pour réprimer l'insolence des rois qui, foulant aux pieds les intérêts généraux de la société chrétienne, ne cherchent que la satisfaction de leur ambition égoïste. Cependant, Dieu même a mis le pape et l'empereur à la tête de la chrétienté, et il leur demandera compte du gouvernement des nations qu'il leur a confié; c'est donc à eux de veiller au salut de la république chrétienne, »
Voilà pour la théorie; le traité nous apprend comment Léon X et Charles-Quint entendaient pourvoir aux intérêts généraux de la chrétienté. Depuis Charles VII, l'Italie était convoitée par les Français; maîtres de Milan et de Gênes, ils menaçaient de dominer sur toute la Péninsule. Le pape et l'empereur se liguèrent pour chasser les Français d'Italie, mais c'était pour se mettre à leur place bien plus que pour lui rendre sa liberté (1). Restait h revendiquer l'ancien royaume d'Arles, usurpé par les rois de France; la bataille de Pavie et la captivité de François I^' semblaient permettre au vainqueur d'exécuter ses desseins les plus ambitieux. L'empereur réclama la Bourgogne, héritage de ses pères; il revendiqua la Provence et le Dauphiné comme dépendance de l'empire (2). Si Charles-Quint l'avait emporté, la maison d'Autriche serait restée la seule grande puissance sur le continent, et la monarchie universelle eût été réalisée dans les limites du possible. Pour rétablir l'unité catholique du moyen âge, il fallait encore réprimer l'hérésie de Luther; Charles-Quint y songea dès son couronnement : le traité qu'il conclut avec Léon X stipula que l'empereur emploierait toutes ses forces pour ramener dans le sein de l'Église ceux qui osaient attaquer le pouvoir spirituel du pape. Ce fut la sollicitude de toute sa vie. Ce n'était pas uniquement le zèle religieux qui l'inspirait; il comprenait que l'unité chrétienne
(1) Dumonl, Corps diplomatique, T. IV, 3" parlie, p. 96-99.
(2) BuchhoUz, GeschicLte Ferdinands, T. II, p. 279. — Granvelle, Papiers d'État, T. I, p. 218.
dont il ambitionnait d'être le chef, ne pouvait exister sans l'unité religieuse : sans pape, il n'y avait plus d'empereur.
Il y avait un germe de faiblesse dans l'empire d'Allemagne: la puissance impériale n'était que viagère, tandis que les électeurs et jusqu'au moindre prince avaient une autorité héréditaire. La force des choses devait amener l'accroissement successif du pouvoir des princes et réduire la dignité impériale à un vain nom. Quand Charles-Quint eut vaincu les protestants, il songea sérieusement à rendre l'empire héréditaire dans la maison d'Autriche; il parvint à vaincre la résistance de son irère Ferdinand : un projet fut arrêté, d'après lequel la dignité appartiendrait alternativement à un membre de la branche allemande, et à un membre de la branche espagnole de la famille. C'était un moyen ingénieux d'identifier les intérêts des deux fractions de la maison d'Autriche. Mais Charles- Quint avait compté sans l'Allemagne; il la croyait anéantie par la défaite des protestants, et prête iV subir la domination du vainqueur; il se trompait. Le projet d'hérédité rencontra une résistance universelle; les Allemands ne voulaient plus d'empereur espagnol ; bien moins encore voulaient-ils perpétuer la puissance impériale dans une famille détestée (1). Quant aux protestants, l'insurrection de Maurice de Saxe prouva à Charles -Quint qu'ils n'entendaient pas davantage rentrer sous le joug de Rome. Au moment même où l'empereur croyait avoir atteint le but de ses longs efforts, ses projets échouèrent sur tous les points; le saintempire qu'il avait voulu reconstituer se brisa de toutes parts. Charles-Quint fut le dernier empereur.
Voltaire place Charles-Quint à côté et même au dessus de Charlemagne : « Celui-ci, dit-il, a le premier rang dans la mémoire des homm.es comme conquérantet fondateur; l'autre, avec autant de puissance, a un personnage bien plus difficile à soutenir. Charlemagne n'eut à combattre que des Lombards amollis et des Saxons sauvages; Charles-Quiiu eut toujours à craindre la France, l'empire des Turcs et la moitié de l'Allemagne. » Nous croyons que la comparaison, si on veut l'établir, serait ii l'avantage de l'empereur des Francs. L'un et l'autre poursuivirent un but impossible, l'unité romaine; mais lorsque Charlemagne rétablit l'empire d'Occident,
(1) Runke, Deutsche Geschichte, T. V, p. 119, ss.
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la féodalité naissante allait morceler l'Europe à l'infini, il fallait un lien pour arrêter la dissolution de la société. Quand Charles- Quint essaya de reconstituer l'empire, l'unité du moyen âge n'avait plus de raison d'être : c'était vouloir rendre la vie à ce qui devait mourir, h ce qui était déjà mort. Charlemagne donna l'appui de son bras à la papauté; c'est sa grande gloire, car il assura l'avenir du christianisme; voilh pourquoi l'humanité le salue encore aujourd'hui comme un héros civilisateur. Charles-Quint fut aussi le défenseur du saint-siége ; mais au xvi'^ siècle, les destinées du christianisme n'étaient plus liées à celles de la papauté, le vrai esprit chrétien était, au contraire, dans le camp de la réforme. En prenant parti pour l'Église contre les protestants, l'empereur aurait voulu ramener l'humanité au moyen âge; ces tentatives rétrogrades échouent toujours, et l'histoire refuse le titre de grand à ceux qui abusent de leur puissance pour arrêter la marche progressive des peuples dans la voie de la vérité. Le système politique de Charles-Quint n'avait pas plus de valeur que ses idées religieuses. C'était encore un retour au passé, en tant qu'il entendait restaurer le saint empire romain ; mais comme la restauration du passé n'est jamais possible, les projets de Charles-Quint, s'ils avaient réussi, auraient abouti à fonder une espèce de monarchie universelle. Supposons que la France eût succombé, qui aurait pu résister à un empereur héréditaire d'Allemagne, maître de l'Italie, des Pays-Bas et de l'Espagne? La monarchie de Charles-Quint aurait arrêté l'essor des nations, comme elle aurait comprimé le mouvement de la libre pensée. Bénissons Dieu de ce qu'il s'est servi de l'intérêt des princes pour combattre une ambition qui en toutes choses était un obstacle aux progrès de l'humanité.
§ 2. Opposition des nations
Les historiens politiques rapportent l'établissement de l'équilibre européen au règne de Charles-Quint. « Avant lui, dit Robertson, les États de l'Europe étaient désunis et isolés; après l'avènement de Charles-Quint, ils s'unissent par des liens si intimes, qu'ils forment comme une grande république, et ils veillent avec un soin si jaloux à leur indépendance, qu'ils se sont maintenus à
lieu près tels qu'ils existaient au x\T siècle, malgré les longues guerres qui n'ont cessé d'agiter l'Europe (1). « C'est trop dire que d'attribuer à des vues systématiques les luttes qui signalèrent l'époque de Charles-Quint. Il est vrai que les idées de balance commençaient k germer; les Italiens avaient déjà pratiqué au xv' siècle le système bien naturel qui empêche la concentration d'une puissance trop grande dans les mains d'un seul État. Quand au début de l'ère moderne, les Français envahirent l'Italie, les petites principautés qui s'y étaient formées cherchèrent leur salut dans des ligues contre l'ambition gauloise. L'avènement de Charles- Quint donna une autre direction h leurs craintes; établi h Milan et à Naples, le puissant empereur enserrait la Péninsule et menaçait de l'étouffer dans ses bras. L'on comprend donc parfaitement, comme l'écrit un ambassadeur français, que les princes italiens aient vu dans la France « le principal, voire à l'aventure le seul obstacle empêchant l'empereur au violent cours de son ambition (2). » Par suite, ils avaient intérêt à ce que la France se conservât en son entière vigueur, comme garantie de leur sûreté contre la puissance de Charles-Quint. C'est l'idée de l'équilibre, bien que le mot ne soit pas prononcé. Bientôt il le fut, et chose singulière, par une femme, la gouvernante des Pays-Bas, un de ces diplomates en jupons comme on en trouve plus d'un vers ce temps dans la maison d'Autriche. Marie, reine de Hongrie, écrit, en 1553, que la plupart des princes restent neutres dans la lutte entre l'Espagne et la France: « la crainte, dit-elle, qu'ils ont de la grandeur des deux rivaux, les porte à balancer leur pouvoir (3). »
Voilà, pourrait-on dire, le mot et la chose; mais ce serait une grande erreur. En réalité, les longues guerres de Charles-Quint et de François I"", dans lesquelles intervinrent parfois Henri VIII et Soliman, furent des luttes d'ambition, et d'une ambition le plus souvent très inconsidérée. Un grand historien, M. Guizot, célèbre la royauté héréditaire comme le principe d'unité et de grandeur des États modernes. Que l'hérédité du pouvoir suprême soit un élément de force, cela est évident ; mais la médaille a son revers,
(1) Roberlson, Histoire de Charles-Quint, livre XII.
(2) Lettre de l'ambassadeur français à Venise de 1549. {Charrière, Négociations de la France avecle Levant, T. Il, p. 99.)
(3) Granvellej Papiers d'État, T. IV, p. m.
là où les rois régnent sans intervention de la nation; or, au xvr' siècle, il en était ainsi dans toute l'Europe ; les institutions féodales disparaissaient partout au profit de l'autorité absolue des rois. La monarchie absolue semble, à première vue, être une cause de puissance, mais l'histoire atteste à chaque page qu'elle est un germe de faiblesse. Elle donne, il est vrai, une force immense au prince, mais elle met cette force à la disposition des passions, et ce sont toujours les mauvais instincts qui l'emportent chez Fhomme qui a le droit de dire : l'État, c'est moi. Il peut arriver que l'égoïsme royal réponde à l'intérêt des nations, mais c'est l'effet du hasard; pour mieux dire, c'est l'effet de la Providence, qui se sert même de nos erreurs et de nos crimes pour accomplir ses desseins. Cela n'empêche pas la politique des rois d'être essentiellement personnelle; les droits et les besoins des nations ne sont qu'un instrument dans leurs mains.
L'on a décoré du beau nom de politique nationale, l'ambition des princes qui cherchèrent h étendre leurs frontières; l'on devrait dire plutôt que les nations furent les victimes d'une folle ardeur de conquêtes. Rien de plus impolitique que la politiquedeFrançoisI"; rien de plus capricieux, de plus misérable, que la politique de Henri VIII. On leur attribue une prévoyance qu'ils n'avaient pas, en disant que leurs guerres furent inspirées par le sentiment de la conservation; ils ne s'élevèrent jamais à l'idée d'une balance de pouvoir. Sans doute, le résultat de leur longue rivalité fut d'arrêter les projets de Charles-Quint etde consolider les nationalités; mais c'est l'ceuvre de Dieu, dont il ne faut pas faire honneur aux hommes. Il ne peut pas mên^.e être question au xvi^ siècle d'une opposition réelle des nations contre la tentative de restauration de l'empire, car les nations n'avaient pas encore d'organes. Lors donc que nous parlons d'opposition des nationalités contre la monarchie universelle de la maison d'Autriche, nous nous plaçons au point de vue de la Providence. L'histoire nous a appris ce que Dieu veut; nous allons voir ce que voulaient les hommes.
N" 1. La France.
Quand on compare la France et l'Espagne dans la première moitié du xvi^ siècle, l'on est étonné que les historiens accusent la
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la maison d'Autriche d'aspirer à la monarcliie universelle; l'on croirait que ce rôle ambitieux appartient plutôt à sa rivale. La France avait, dès cette époque , tous les éléments de puissance qui lui assurent aujourd'hui le premier rang parmi les grands États, une population guerrière par excellence, un territoire d'une admirable richesse, et par dessus tout, le génie de l'unité. Les envoyés vénitiens, ces observateurs si exacts et si fins, en ont fait la remarque : « Le roi d'Espagne, disent-ils, a beaucoup de royaumes, mais tous désunis. Le roi de France a un seul royaume, mais tout uni et obéissant; ses onze provinces sont autant de membres vigoureux d'un seul corps , qui se communiquent mutuellement la force et la vie (4). » Ils placent, sans hésiter, la France au dessus de tous les autres royaumes de la chrétienté (2); ils disent que c'est de tous les États celui qui est le plus propre à faire des conquêtes (3). Chose singulière! ils paraissent redouter l'ambition de la France plus que celle de l'Espagne; l'un d'eux, Marino Cavalli, écrit en 1346, que la France aurait marché à grands pas vers la monarchie universelle, sans l'obstacle qu'elle rencontra dans la rivalité de Charles-Quint (4). Ainsi l'ambassadeur de Venise renverse la thèse adoptée par l'histoire : ce n'est pas François I" qui a sauvé l'Europe de la monarchie de Charles- Quint, c'est l'empereur qui a empêché la domination de la royauté française. Les faits ont donné raison au diplomate italien ; si l'Europe a à craindre pour sa liberté, le danger vient non de l'Espagne mais de la France.
Cependant, en apparence, l'opinion de iVormoCai'a/// est un paradoxe. Il écrivait, en 1546; quelques années après, la France était déchirée par la guerre civile, et le roi d'Espagne songeait sérieusement à placer la couronne des Valois sur sa tête. En réalité, la faiblesse momentanée de la nation française, dans la seconde moitié du xvi« siècle, vient à l'appui de la thèse des envoyés vénitiens; c'est précisément parce qu'elle était affaiblie par des dissensions
(1) Marina Cavalli^ 1546, dans Mberi, Relazieni, I, 1, p. 232, 235; Michèle Soriano^ 1339, dans Mberi, I, 3, 375; id., 1561, dans Tomaseo, Relations des ambassadeurs vénitiens, T. 1, p. 473.
(2) Jean Lipomano, 1377, dit que la France est «piu considerabile d'ogni altro regno, d'ogni altro imperio, e d'ogoi altra monarchia. • {Tomaseo, H, 546.)
(3) Barbara, 1563, dans Tomaseo, H, 16.
(4) Marino Cavalli, dans Alberi, 1, 1, p. 232, 233, et dans Tomaseo, 1,270, 276.
religieuses, que son influence fut presque nulle, jusqu'à l'avénement de Henri IV et de Richelieu. « Si les Français n'étaient pas divisés par la religion, dit Correro, ils porteraient la terreur dans le monde entier (1). » Les guerres religieuses mirent la France dans la dépendance de l'étranger. A qui faut-il imputer ces horribles luttes? et quel est le rôle que les rois y jouèrent? C'est le fanatisme catliolique qui les alluma ; la royauté pouvait se prononcer soit pour le catholicisme, soit pour la réforme, elle pouvait aussi imposer la tolérance aux deux confessions rivales. Elle ne prit aucun de ces partis. Les rois se firent les instruments des passions catholiques, sans les partager. Persécuteurs sans conviction, ils ne pouvaient prétendre au premier rôle dans la réaction catholique; ils n'avaient donc pas la force que donne le catholicisme, et ils s'aliénèrent celle que leur aurait donné la réforme : de \h leur nullité. Leur ambition guerrière fut tout aussi inconséquente que leur politique religieuse.
Ce qui fait la grandeur de la France, c'est son admirable unité. Or au xvr siècle son territoire n'était pas encore formé ; il restait en dehors de la monarchie française, des populations qu'une origine et des mœurs communes destinaient à un même régime. La France avait h compléter ses frontières du nord et de l'est; c'était vers ce but que les rois auraient dû concentrer tous leurs efforts. Un prince puissant par le génie de l'unité qui l'inspirait, avait marqué la voie dans laquelle ses successeurs auraient dû marcher : abandonnant l'Italie à ses divisions, Louis XI porta toute sa sollicitude sur l'héritage de la maison de Bourgogne. Les esprits politiques comprenaient parfaitement, au xvi- siècle, que là se trouvait la carrière ouverte à l'esprit de conquête. Un ambassadeur de France à Constantinople écrit, en 1558 : « Chassez les Anglais de Calais, et poussez vos frontières en avant, jusqu'à ce que vous ayez atteint le Rhin, la limite naturelle de la monarchie des Gaules (2). »
Grcâce au génie de Richelieu, cette politique devint celle de la royauté au xvn'- siècle. Au xvi«, les rois de France n'avaient pas de
(1) Correro, dans Tomaseo, Relations des ambassadeurs vénitiens, T. U, p. 150.
(2) Lettre de de la Vigne, de 1338, dans Charrière, Négociations de la France dans le Levant, T. II, 450, note.
politique, car on ne peut pas donner ce nom à la folle ambition qui les entraîna en Italie. Charles VIII inaugura l'ère de la légèreté française. Il avait en mains le Roussillon, l'Artois et la Franche- Comté. Par le traité de Barcelone (1493), il rendit le Roussillon à Ferdinand le Catholique, et par le traité de Senlis, il restitua l'Artois et la Franche-Comté à Maximilien d'Autriche. Ce ne sont pas les malheurs de la guerre qui le portèrent à consentir à ces cessions, il était à la tête d'une armée impatiente de combats; ce ne sont pas des scrupules de conscience, le temps de Saint-Louis était passé. Quel fut donc le mobile du jeune roi? S'il disposait avec tant de libéralité de provinces entières, c'est qu'il avait reçu une magnifique compensation : un descendant des Paléologues lui a fait donation de l'empire grec. L'acte rédigé à Rome était parfaitement en règle, le donateur renonçait à toutes les causes de révocation, il ne se réservait que la Morée et le Péloponèse (1). Il est bien vrai que le prince grec disposait de ce qu'il n'avait pas ; mais Charles VIII va arracher son empire aux Turcs, après qu'il se sera emparé de l'Italie en passant :
Il II fera de si grant batailles Qu'il subjuguera les Ytailles.
Ce fait, dit et il s'en ira Et passera de là la mer ; Entrera puis dans la Grèce, Où par sa vaillante prouesse, ' Sera nommé le roi des Grecs ;
En Jérusalem entrera, Et mont Olivet montera (:2). »
Voilà les châteaux en Espagne, que bâtissait un jeune écervelé, que l'on comparait tout modestement à Charlemagne dans l'acte de donation de l'empire grec. Il ne lui fallut qu'une promenade militaire pour conquérir l'Italie, mais il la perdit plus vite qu'il ne l'avait gagnée. La voie fatale était ouverte; Louis XII et François I" s'y égarèrent à la suite de Charles VIII. Il y avait une con-
(1) Acte de cession d'André Paléologue en faveur de Charles VUI, dans les Mémoires de l'Académie (les Inscriptions, T. XVH.
(2) Filon, Histoire de l'Europe au xyi' siècle, T. I, p. 303, note 3. (Vers d'un contemporain, Guillaclie de Bordeaux.)
quête solide h faire à leur porte; au lieu d'étendre les frontières de la France, ils dépensèrent le sang et l'argent de la nation, pour devenir duc de Milan ou roi de Naples.
François l"' s'est fait un nom comme protecteur des lettres ; on dirait que par 1^ il a séduit les lettrés qui ont écrit son histoire; mais quand on examine sans parti pris ses guerres et ses négocialions, la grandeur du roi chevalier s'évanouit comme un rêve. Si quelque chose. égalait sa fausse ambition, c'est son incomparable nullité. Il abandonna le gouvernement à des favorites. La milice française, dans son héroïque élan, brisa les Suisses, qui passaient pour invincibles; elle conquit pour son roi le beau duché de Milan. Quel fruit François tira-t-il de ces conquêtes? Un frère de la sultane régnante souleva Milan contre les Français, par une cruauté et une tyrannie toutes gratuites ; et il la perdit par sa cupidité et son incapacité. Le serviteur était digne de son maître. On fait honneur à François d'avoir arrêté la puissance croissante de la maison d'Autriche, et d'avoir sauvé l'Europe de la monarchie universelle. La vérité est que l'on ne trouve pas même une ombre d'idée politique chez le roi de France. Il n'avait qu'une ambition, une passion , c'est le duché de 3Iilan : que Charles-Quint le lui donne, et loin de contrarier ses desseins, François P'' l'aidera de toutes SCS forces à le faire monarque et le plus grand prince qui fût onques en la chrétienté. Charles-Quint affirma que ces offres lui furent faites par son rival (1) ; il ledit dans ses lettresparticulières, il le répéta dans le discours solennel tenu à Rome devant le pape, les cardinaux et les ambassadeurs : Si f avais aspiré à la monarchie universelle, dit l'empereur, jamais je n'en eusse été contredit par le roi de France; au contraire, il m'a offert son aide envers et contre tous, moyennant quon lui eût voulu accorder seulement le duché de Milan (2). Les offres de François I""" dépassaient tout ce qui est croyable; on serait tenté de crier à la calomnie, si le roi n'avait pris soin lui-même de les consigner dans les instructions données h ses envoyés. Écoutons Du Belloy : Si Charles-Quint entreprend le voyage de Constantinople, le roi de France de bon cœur y assistera
(1) Lettre de Charles-Quint au comte de Reux, 19 avril 1535. (Grauvelie, Papiers d'Etat, T. H, p. 345.)
(2) Z)M, Bellay, Mémoires, dans Pelitot, T. XVHI, p. 338.
en personne et l'y accompagnera avec toutes ses forces. Que dirait-on aujourd'hui de l'empereur des Français, s'il s'engaj^eait à aider le czar à faire la conquête de Constantinople, pour obtenir la Lombardie ou le royaume de Naples? Voilà le rôle que François l" consentit à jouer au xyi^ siècle au profit de la maison d'Autriche. Il y a plus, ce qui faisait la puissance de la France dans sa lutte contre Charles-Quint, c'est la division de l'Allemagne; les princes protestants étaient donc les alliés naturels des ennemis de l'empereur. Que fit François P""? Si on lui donne 3Iilan, il se mettra à la disposition de Chaiies-Quint pour rétablir l'unité de l'Église en Allemagne. Nous ne sommes pas au bout des offres incroyables de François P^ Henri VIII avait consommé le schisme, il était l'allié de la France ; si jamais alliance devait être cultivée, c'était bien celle de la protestante Angleterre, car tant qu'elle restait séparée de Rome, la reconstitution du saint-empire romain était impossible. Eh bien , pour obtenir Milan, François P*^ s'obligeait à prendre les armes , pour faire obéir Henri VIII à la sentence de l'Église. Ce n'est pas tout. Le roi de France offrit encore de trahir ses alliés d'Italie et d'Allemagne, le toul pour la grandeur et accroissement du seigneur empereur et du roi des Romains son frère (I).
Voilà la politique de François P-"! Ne dirait-on pas un enfant qui, pour obtenir un joujou ardemment désiré, consent à jeter tout , ce qu'il a de précieux par portes et fenêtres? Le roi de France était encore plus inconsidéré qu'un enfant : il ne voyait pas que, si Charles-Quint réduisait l'Allemagne à son obéissance, s'il parvenait à régner à Constantinople et à Londres, lui aussi serait à la merci du tout-puissant empereur, lequel pourrait lui enlever ce cher duché de Milan, et même démembrer la France, si tel était son bon plaisir! Si François P"" fut inconsidéré comme un enfant, on ne peut pas dire qu'il ait eu la bonne foi de l'enfance. Nous dirons plus loin ce qu'il faut penser de la moralité politique du roi chevalier; tous les moyens lui étaient bons pour arriver à son but, et le plus habituel était la tromperie, le mensonge. On fait un titre de gloire à François P' d'avoir sauvé la réforme; il fut, à la vérité, l'allié des protestants d'Allemagne : mais était-ce pour sauvegarder la liberté religieuse ? Pour ceux qui connaissent les
^1) Mémoires de Du Bellay, dans PelUot, T. XVIII, p. 293, s.
70 CHARLES-QUlNT.
cruelles persécutions de François I" contre les huguenots, notre question a l'air d'une niaiserie; cependant écoutons l'ambassadeur de France auprès des princes prolestants : « Le roi avoue qu'il a erré en matière de religion, il reconnaît que les Allemands qui suivent Luther professent la vraie croyance (1) ; et comme il apprend que l'empereur veut les ramener par la force au catholicisme, il leur offre son appui pour maintenir leur liberté. » François I-"" ne s'en tint pas à celte profession de foi. En lo35, les protestants étaient assemblés à Smalcalde, pour concerter leur union ; vint un ambassadeur du roi de France qui offrit les services de son maître: il entra en conférence avec les théologiens, sur les dogmes qui les séparaient de l'Église orthodoxe , et il se trouva qu'il régnait un accord parfait de sentiments entre le roi très chrétien et les réformateurs. Le jésuite Maimbourg, ne pouvant croire à tant d'hypocrisie, accusa les historiens prolestants d'avoir inventé cette conférence, mais nous avons le procès-verbal authentique qui ne laisse aucun doute sur l'indigne artifice employé par François I" pour tromper la bonhomie allemande (2). Vers le même temps, le roi chevalier négociait avec Charles-Quint pour obtenir Milan, et il lui proposa de réduire les protestants par la force ! Il disait au légat qu'il ne fallait pas même entrer en discussion avec les novateurs, qu'il ne s'agissait pas de les écouter, mais de les contraindre (3). François prenait effectivement des mesures dans son royaume pour exterminer cette malheureuse secte luthérienne (4). Pendant qu'il tenait ce langage en France, et qu'il y conformait ses actes, il continuait ii berner les protestants, les exhortant h rester fermes dans leur croyance et « les assurant de son appui.» Les historiens catholiques eux-mêmes prononcent le mot de fraude pour caractériser cette politique déloyale (o) !
Voilà comment François I" fut le protecteur de la réforme. Nous avons dit ailleurs que la mission de la France, dans les luttes reli-
(1) Rapport lie l'archevêque de Luiulen à Chaiics-C^uintjiiu 1-2 nov. 1336. {Lunz, Gorrespomlenz, T. II, p. 144.)
(2) Bretschneider, Corpus Reformalorum, T. II, p. 1014.
(3) « Oui deheant cogi ad officium, non audiri. • Raynaldi, Annales ad a. 1540 (T. XIII, p. 334)
(4) Floquei, Histoire du parlement de Normandie, T. II, p. 236.
(5) Raynaldi, Annales, T. XIII, p. 387 : « Et eliam fraude rex usus est, ut, licet persequeretur hœrelico.^, litteras ad protestantes principes scriberet, eorura seclam ingratam sibi non esse, hnrtareturque ne conciiiarentur Ecclesia-. «
OPrOSITION DES NATIONS. 7i
gieuses du xyi*^ et du xvii^ siècle, fut de n'être ni protestante ni catholique. François I" obéit, comme instrument, aux desseins de Dieu; il contribua à sauver le protestantisme en Allemagne, et tout en maintenant le catholicisme en France par la force, il le ruina en protégeant la renaissance, qui dépassait la réforme. Mais cette gloire est à Dieu, elle n'est pas à l'homme. Nous cherchons vainement un titre de gloire pour François P' ; nous ne trouvons qu'une excuse h ses erreurs sans nombre, c'est que ses défauts sont l'expression du caractère national. On l'appelle le roi chevalier; il a en effet la bravoure du chevalier, mais c'est une humeur batailleuse, sans but et sans règle. « L'on n'estime pas en France, dit un envoyé vénitien, les nobles et les princes qui n'aiment pas et ne cherchent pas la guerre (1). » « A quoi voulez-vous, s'écrie Montliic, qu'un bon cœur, noble et généreux s'adonne sinon aux armes? Un prince de cœur ne doit jamais être content, ains faut pousser; la terre est si grande, il y a prou à conquérir. « Montluc excite sans cesse son roi à la guerre : » Il ne faut pas, dit-il, renouveler la guerre de la Terre Sainte, car nous ne sommes pas si dévotieux que les bonnes gens du temps passé. Il vaut mieux s'exercer au nouveau monde ou guerroyer les voisins, réclamer le duché de Milan ou le royaume de Naples (2). » Tel était l'esprit de la nation, la guerre pour la guerre, un besoin de mouvement et de lutte. L'ambition s'y mêlait, mais la raison d'Étal y était étrangère; on préférait les expéditions lointaines, parce qu'elles donnaient plus de gloire : c'était la poésie de la guerre. Si l'on veut donner à cette tendance irréfléchie, presque physique, le nom de chevalerie, on peut appeler François le roi chevalier; mais le premier troupier venu mérite la même gloire, si gloire il y a.
N» 2. L'Angleterre.
Le rôle de l'Angleterre, dans les luttes qui agitent le continent, semble tracé par la nature des choses. Elle ne peut aspirer à la monarchie universelle; sa position insulaire et le bon sens de ses
(1) « Che non solo non ami, ma non cerchè e proearè la goprra. • {Tomaseo, T. II, p. 236.)
(2) Montluc, Mémoires. (Petitot, T. XXII, p. -225, 521, 29t.)
72 CHARLES-QL'IXT.
populations Tonl empêchée et l'empêcheront toujours de se livrer à ces folles idées. Mais l'indépendance, l'existence même de la nation anglaise pourraient être compromises, si un État continental acquérait une puissance prépondérante, une de ces dominations qui ne laisserait aux autres peuples qu'une apparence de liberté. L'Angleterre est donc appelée à intervenir dans les guerres du continent, lorsque le principe des nationalités est en jeu. Voilà pourquoi elle fut l'àme des coalitions qui se formèrent contre "Louis XIV et Napoléon. Au xyi*^ siècle, elle avait une mission analogue à remplir, La France et l'Espagne étaient également à craindre pour les Anglais, si l'une de ces puissantes monarchies l'emportait sur l'autre. A l'intérêt politique se joignait l'intérêt religieux. La réforme pénétra de bonne heure dans les îles britanniques; individuelle par excellence, la race anglaise était, pour ainsi dire, née protestante; le roi même se fit réformateur à sa façon, en se séparant de Rome par un schisme éclatant. L'Espagne, au contraire, se mit à la tête de la réaction catholique, et en France aussi l'échafaud fut dressé pour les réformés. Il est de toute évidence que la monarchie universelle de la France ou de l'Espagne, aurait étouffé le protestantisme en Angleterre, comme partout ailleurs. Tels étaient les puissants motifs qui appelaient la nation anglaise à intervenir dans la lutte de François I" et de Charles- Quint. En réalité, Henri VIII prit parti, tantôt pour l'un, tantôt pour l'autre des deux rivaux; mais on lui ferait un honneur qu'il ne mérite pas, si l'on attribuait les alliances changeantes du roi à des vues d'équilibre politique.
Au \\f siècle, l'Angleterre jouissait du bienfait d'un gouvernement représentatif, mais le despotisme des Tudors altérait singulièrement ce régime ; de fait, le parlement exprimait bien moins la volonté de la nation que celle du roi. Ce fut l'ambition conquérante de ses princes qui égara l'Angleterre au xiv« et au xv"^ siècle, en l'entraînant dans une longue lutte avec la France, lutte dans laquelle la victoire lui eût été plus funeste que la défaite; car la réunion des deux royaumes sous un même prince eût abouti à subordonner l'Angleterre à la France. Heureusement la victoire était impossible. Après avoir fait fausse route à la suite de leurs rois, les Anglais se retirèrent dans leur île, pour se livrer au développement de leur génie particulier. Mais la guerre étrangère
avait donné à la royauté une prépondérance qui manqua de devenir fatale à la liberté de l'Angleterre. La guerre civile acheva d'épuiser les forces de la nation. Quand les Tudors lui donnèrent la paix, la paix menaça d'être celle du despotisme. Cela explique comment la politique des rois d'Angleterre fut aussi personnelle que celle des autres princes, et tout aussi contraire aux vrais intérêts de la nation.
Rien de plus misérable tout ensemble et de plus odieux que la politique de Henri VIII, si l'on peut appeler politique l'absence de toute idée, le règne du caprice dans toute son inconséquence, et de la passion dans toute sa brutalité. François P'' et Charles-Quint se disputèrent vivement son alliance. L'Angleterre avait encore un pied en France; elle y possédait Calais et le comté deOuines; cela lui procurait la facilité de jeter une armée sur le continent : son intervention pouvait être fatale, soit à la France, soit aux Pays-Bas espagnols. Depuis des siècles, l'Angleterre était alliée de la Maison de Bourgogne, dont Charles-Quint était l'héritier; la haine de la France, et des intérêts communs avaient rapproché les deux États. Henri VÏII penchait pour l'alliance espagnole; il ne réfléchissait pas qu'autre était la position du duché de Bourgogne, autre celle de la puissante monarchie de Charles-Quint. Le roi d'Angleterre devait être l'allié des voisins de la France, quand ces voisins étaient faibles; mais quand le duc de Bourgogne allait placer sur sa tête la couronne d'Espagne et la couronne du saint-empire romain, la politique anglaise ne devait-elle pas changer avec les circonstances? Henri YIII se laissa aller à l'ambition de conquête qui était la passion de tous les princes aux xvi^ siècle. Il portait encore le titre de roi de France ; il s'imagina que le titre pourrait devenir une réalité. Ainsi, ce qui s'était trouvé impraticable au milieu de l'anarchie féodale qui affaiblissait la France à la fin du moyen âge, Henri VIII songeait k l'accomplir au moment oîi la France, forte de sa puissante unité, était prête à conquéfir, bien plus qu'elle ne risquait d'être conquise ! Tel était cependant l'objet de l'alliance que Henri VIII fit avec l'empereur Maximilien après la bataille de Marignan. Le moment était singulièrement choisi, et ne prouve guère pour le sens politique du roi d'Angleterre et de son allié d'Allemagne.
Charles -Quint venait de disputer la couronne impériale à
74 CHARLES-QUlNT.
François K. Il ne cachait pas que le but de son ambition était de faire de sou titre de cliel' temporel de la chrétienté, une formidable réalité; mais il sentait que si l'Angleterre prenait parti pour la France, sa dignité resterait un vain nom. Voilà pourquoi Ciiarles- Quint usa de toutes les séductions de sa diplomatie pour gagner Henri VIII. François I'-' en lit autant. Le roi d'Angleterre était avide et orgueilleux, et il avait un ministre tout aussi cupide et tout aussi ambitieux. François P' crut gagner le maître et son serviteur en prodiguant l'or; il promit au premier une somme de 600,000 couronnes, qui vaudrait aujourd'hui plus de trente millions; il acheta Wolsey par une pension de 12,000 livres; de plus il lui fit entendre qu'il avait quatorze voix dans le collège des cardinaux, et que, si le roi d'Angleterre s'unissait à lui, ils disposeraient de la papauté et de l'empire. Charles-Quint avait plus de chances que François P' dans cette espèce d'enchère; il offrait également de l'or h Henri VIII, et il lui fit espérer des conquêtes en France, peut-être même la couronne qu'avait portée un de ses prédécesseurs. Quant à Wolsey, l'habile prélat savait bien qu'un empereur d'Allemagne, qui était aussi roi d'Espagne et roi de Naples, aurait plus d'influence à Rome qu'un roi de France. Les Anglais ont toujours été d'excellents calculateurs ; ils se dirent que l'avantage était évidemment du côté de l'alliance espagnole. Ce fut en vain que François l" déploya tous les charmes de l'esprit français, dans la célèbre entrevue du camp du Drap d'Or ; Henri VIII, aussi déloyal que cupide, accepta un subside annuel de près de trois millions de francs; mais à peine avait-il vendu son amitié au roi de France, qu'il traita avec Charles-Quint. La couronne de France valait plus que trois millions par an ; renoncer à son ambitio.n pour une pareille somme, c'était faire un mauvais marché. Henri VIII crut être un profond politique en s'alliant avec l'empereur ; la lutte de François P'' contre son puissant rival devait finir par l'épuiser; alors lui, l'héritier des Plantagenet, pourrait recouvrer la Guienne, la Normandie, qui sait? la France entière. Quand on construit des châteaux en Espagne, il n'y a que le premier pas qui coiite; les rêves vont vite. On croit rêver, en effet, lorsqu'on entend Henri VIII dire sérieusement qu'il espérait régner en France. Le cardinal Wolsey flattait cette folle ambition ; il dressait des plans de campagne, et trouvait que le chemin était facile
de Calais à Paris. De son côté, le pape se faisait fort de lui aplanir la voie, il dressa une bulle par laquelle il déliaii les sujets de François P' de leur devoir de fidélité (1).
L'astucieux Wolsey comptait plus sur la couronne pontificale, à son profit, que sur la couronne de France pour son maître. L'un et l'autre furent déçus dans leurs espérances. Deux fois le saintsiége devint vacant; deux fois trompé, le cardinal anglais jura une haine à mort à Chaiies-Quint. La bataille de Pavie lui donna un prétexte favorable. Effrayés de la victoire de l'empereur, les États italiens firent une ligue contre lui; on l'appela sainte, parce que le pape en était le chef Henri VIII en fut déclaré protecteur ; mais la sainteté de la ligue ne suffit pas au roi d'Angleterre et à son ministre pour s'y engager; il fallut promettre au roi une principauté dans le royaume de Naples, et afin que ce ne fût pas une principauté pour rire, il eut soin de stipuler qu elle devait produire un revenu de trente mille ducats ; on promit h Wolsey des terres d'une valeur de dix mille ducats (2). Entrait-il une idée d'équilibre dans cechangemenl de politique? Le ministre anglais eut soin de donner cette couleur à son désir de vengeance ; il représenta à son maître que Pavie était le premier échelon de la monarchie universelle; il flatta sa vanité en lui disant que l'Angleterre seule pouvait empêcher Charles-Quint d'y arriver. Les contemporains prirent ces paroles au sérieux (.3). Il est certain que l'alliance de l'Angleterre avec la France contre le vainqueur de Pavie, était tellement commandée par l'intérêt politique, que f on devait supposer des calculs d'équilibre à Henri VIII et à son ministre. Mais il est tout aussi certain que la première pensée du roi après la bataille de Pavie fut la conquête de la France; il croyait voir la main de Dieu dans la défaite de François I", et, interprétant les desseins de la Providence à son avantage, il trouvait que ne pas profiter de l'occasion que le ciel lui offrait, ce serait manquer au Tout-Puissant. Henri VIII demanda le concours du pape pour
'.{) Voyez les témoignages authentiques de ces folies dans Mignet, Riralitc de Charles-Quinl et <le François 1", et dans Ranke, Deutsche Geschichte.T. II.
(2/ Robei'lson, Histoire de (jharles-tluint, livre IV.
(.3) Du Bellay, Mémoires, dans Petilot, T. XVUI, p. 5 : « Le roi d'Angleterre, craignant que l'empereur ne voulût se faire si grand, qu'après il lai courût sus, tourna sa malveillance envers le mi en amitié. »
cette sainte entreprise, sous le prétexte que la déchéance de François I" serait le seul moyen de mettre la paix dans la chrétienté. Il tâcha de gagner l'empereur, en lui promettant de restituer ce que la France avait usurpé sur la maison de Bourgogne et sur l'empire. Après tout, disait-il, l'Angleterre et la France devaient revenir à Charles-Quint, si, d'après leurs conventions, il se mariait avec sa fille Marie (1).
Voilà la politique du roi d'Angleterre : elle est aveugle, h force d'égoïsme. Après la victoire de Charles-Quint à Pavie, le bon sens le plus vulgaire commandait de s'unir avec François I"' et les États d'Italie contre le vainqueur. Que fit Henri VIII? Au lieu de s'opposer àla puissance de l'empereur, il proposa de l'augmenter, en démembrant la France! Sans doute, il prenait pour lui la belle part; mais comment ne voyait-il pas, qu'en supposant même ses armes victorieuses, sa conquête serait incertaine, à raison de la puissance excessive de Charles-Quint? Que dire du projet extravagant de réunir les couronnes de France et d'Angleterre sur la tête de celui qui était" déjà roi d'Espagne et de Naples, duc de Bourgogne et empereur d'Allemagne? Voilà bien la monarchie universelle, et c'est un roi d'Angleterre qui en faisait l'offre à la maison d'Autriche? Dira-t-on encore après cela que Henri VIII avait pour politique de maintenir la balance entre François V' et son rival? Il n'avait pas même le sentiment de l'indépendance nationale, si puissant dans la race anglaise; l'Angleterre comme la France se seraient effacées dans une monarchie dont le roi d'Espagne eût été le chef; les nationalités qui font la gloire de l'Europe, eussent été anéanties dans leur berceau. Projets insensés, dont on a tort de s'occuper un instant, car ils sont aussi irréalisables que criminels! Dieu veilla à ce que l'union dangereuse de Henri VIII et de Charles-Quint fût rompue; les passions mêmes du roi et de son ministre renversèrent leurs projets. En se séparant de Rome, le roi donna la plus forte garantie à l'indépendance nationale qu'il était prêt à sacrifier à sa folle ambition.
(l) ElliSj Lelters illustrative of english history, 2* série, T. I, p. 3i7. — Ruake, Deutsche Geschicbte, T. II, p. 329, s., et Ranke, Englische Geschiclite, T. 1, 136-158.
N^ 1. La politique des papes.
Au xvi« siècle, les papes ont encore une politique, ils interviennent dans les guerres des rois; c'est un signe qu'il leur reste quelque vie. Aujourd'hui le silence des tombeaux règne là où la la vie débordait au moyen âge ; demander au xix" siècle quelle est la politique des papes, serait une amère dérision. L'irrémédiable décadence de Rome chrétienne a son principe dans la monarchie universelle qu'elle avait voulu établir sous couleur de religion. Au xvi*^ siècle, les papes se disaient toujours avec les empereurs les chefs de la chrétienté, mais c'étaient des mots vides de sens, une vaine ombre d'un passé glorieux. Les réformateurs battirent en brèche le pouvoir spirituel de celui qui se prétendait le vicaire de Dieu ; quant à son pouvoir temporel, il y a longtemps qu'il n'en était plus question que dans les traités des canonistes. Au xvi'^ siècle, ce sont les nations qui régnent et qui luttent entre elles; pour mieux dire, ce sont les princes qui les représentent, bien qu'imparfaitement. II y a des tendances à reconstituer l'unité sous la forme de monarchie universelle; il y a opposition instinctive des nationalités contre ces ambitieuses tentatives; il y a surtout un mouvement général des États pour agrandir leur puissance. Quel est le rôle des papes dans ce pêle-mêle d'ambitions qui se croisent et qui se heurtent? Puissance du passé, et immuable par sa nature, la papauté devait tenir au maintien de l'unité, telle qu'elle s'était développée au moyen âge. Le protestantisme menaçait de détruire l'unité catholique ; les papes lui firent une guerre à mort. Ils ne reculèrent devant rien: les bûchers, les conspirations, le meurtre même, tous les moyens étaient licites à leurs yeux, quand il s'agissait de la cause de Dieu , c'est à dire de leur domination. Pour combattre la réforme, ils furent obligés de prendre appui sur les princes qui s'étaient mis à la tète de la réaction catholique. C'était la maison d'Autriche qui, confondant ses intérêts avec ceux de la vieille religion, voulait bâtir une monarchie universelle sur les fondements du catholicisme. Le but du
pape et de l'empereur était le même; mais l'intérêt du souverain pontife, comme chef des États romains, se trouvait en collision avec ses intérêts comme chef de la chrétienté. Si l'empereur devenait maître de l'Italie, le pape risquait de descendre au rôle de chapelain. De là une sourde opposition des papes contre les projets qui tendaient à restaurer l'empire. Sous ce rapport, la position du pape ne différait en rien de celles des rois de France et d'Angleterre. L'intérêt politique était si vif, qu'il l'emporta plus d'une fois sur les passions religieuses ; il arriva au vicaire spirituel de Jésus-Christ de contrecarrer le vicaire temporel dans la lutte qu'ils soutenaient l'un et l'autre contre les protestants.
Ennemis de toute puissance qui compromettait leur souveraineté italienne, les papes semblaient devoir prendre parti pour les nationalités contre la maison d'Autriche; mais leur titre de chefs spirituels de la chrétienté ne leur permettait pas de se prononcer ouvertement pour un mouvement qui était au fond protestant, et dans lequel étaient engagés en première ligne des États attachés h la réforme. En définitive, les papes du xvj^ siècle n'eurent pas plus que les princes séculiers, une politique arrêtée, et la chose était impossible; d'une part, la tradition, si puissante dans le sein du catholicisme, les tenait attachés à l'unité du moyen âge dans laquelle l'empereur figurait à leur côté, comme maître du monde; d'autre part, l'intérêt politique, plus fort que le dogme, leur faisait craindre un protecteur qui pouvait facilement devenir un maître. Que firent les papes? En apparence, ils maintinrent la théorie de l'unité chrétienne; en réalité, ils se gouvernèrent d'après l'intérêt du moment, et se montrèrent tout aussi ambitieux d'étendre leur domination temporelle que les princes de la terre.
Les ultramontains célèbrent les papes comme les défenseurs de la liberté et de l'indépendance de l'Italie. Écoutons le plus profond des politiques italiens; Machiavel nous apprendra ce qu'il faut penser de l'influence de la papauté sur les destinées de sa patrie : , « Nous autres Italiens, » dit-il, « nous avons h l'Église et auxj prêtres cette première obligation, d'être impies et corrompus : les j peuples qui touchent de plus près à l'Église romaine sont ceux qui j ont le moins de religion. Nous lui avons encore une autre obliga-j tion plus grande, qui est cause de notre ruine : c'est que l'Église
a tenu et tient ritalie divisée. Cependant aucun pays ne fut puissant et lieureux, à moins d'être réuni tout entier sous les lois d'une république ou d'un prince, comme cela est arrivé de la France et de l'Espagne. La cause pour laquelle l'Italie n'est pas dans ces conditions et n'a pu être ramenée au gouvernement d'une république ou d'un prince, c'est uniquement l'Église. Ayant usurpé le pouvoir temporel, elle n'a été ni assez forte ni assez entreprenante pour occuper le reste de l'Italie et s'en rendre maîtresse; d'un autre côté, elle n'a pas été si faible que de n'avoir pu appeler à son secours les puissances étrangères contre les nationales, ainsi qu'on l'a vu anciennement, lorsque, par Charlemagne, elle chassa les Lombards, qui déjà étaient quasi maîtres de toute l'Italie, et de nos jours, lorsqu'elle ôta le pouvoir aux Vénitiens avec l'aide des Français, pour cliasser les Français avec l'aide des Suisses. L'Église, n'ayant donc pas été capable d'occuper l'Italie, et n'ayant pas permis qu'un autre l'occupât, a été cause que celle-ci n'a pu se ranger sous un clief, mais qu'elle est tombée sous plusieurs princes et seigneurs ; par où elle est arrivée à ce degré de division et de faiblesse, qu'elle est devenue la proie, non seulement des Barbares en renom, mais de quiconque s'est donné la peine de l'attaquer. Et telle est l'obligation que nous avons à l'Église et à nul autre (1). »
Machiavel était contemporain de celui des papes que les historiens aiment à représenter comme le patriote italien par excellence. Jules II, pontife guerrier et politique, se donnait pour mission de chasser les Barbares d'Italie (2). Supposons qu'il eût réussi à expulser les Français, qu'est-ce que l'indépendance italienne y aurait gagné? La situation serait toujours restée telle que le grand politique de Florence l'a tracée avec une rigueur mathématique. Les papes sont condamnés par la force des choses à être un obstacle h l'unité de l'Italie. Jules II avait une passion plus forte que sa haine contre les Barbares ; il voulait étendre la puissance temporelle du saint-siége; mais comme la papauté ne pouvait jamais dominer sur toute la Péninsule, l'Italie et ses papes rentraient dans ce terrible cercle, aussi fatal, aussi immuable que
1. Machiuvelli, Discorsi, lib. 1. (Opéra, T. III, p. 258, éd. d'Italia.)
■l: Guicciardini, Histoire d'Italie, livre IX, ch. 2.
les cercles de l'enfer du Dante, Peut-on célébrer Jules II comme un patriote italien, quand ou le voit se faire complice de la Ligue de Cambrai, vraie alliance de brigands, contre Venise, boulevard de l'Italie? Lui-même sentait que c'était un singulier moyen de délivrer l'Italie des Barbares, que de les y appeler pour dépouiller une république italienne; il aurait voulu revenir sur ses pas (1), mais l'ambition du prêtre l'emporta sur les sentiments du patriote; La spoliation se consomma, et le saint-siége y eut une bonne part. Jules II fut satisfait; mais que devint le dessein de chasser les Barbares? Le pape se ligua avec les Vénitiens contre les Français; il comptait ensuite se délivrer des Espagnols avec l'aide des Suisses. Projets fantastiques ! Si réellement le pape avait eu le patriotisme italien qu'on lui suppose, il aurait dû commencer par s'allier avec Venise, pour écarter les Barbares de l'Italie. Une fois que les étrangers y eurent mis le pied, les papes tentèrent vainement de les expulser ; ils n'avaient de force contre les Français, qu'en s'appuyant sur l'Espagne, et ils ne pouvaient attaquer l'Espagne, qu'en prenant appui sur la France. Le grand dessein de délivrer l'Italie des Barbares, aboutit à les y établir pour des siècles.
Jules II était au dessus des autres papes de son temps par son désintéressement. Sixte IV, Alexandre VI et presque tous les papes du XVI* siècle ne songèrent qu'à procurer des principautés à leurs neveux ou à leurs bâtards, tandis que Jules II n'eut en vue que la puissance du saint-siége. Mais comme cette ambition est mesquine, quand on la compare aux gigantesques desseins des papes du moyen âge! Les Grégoire, les Innocent n'oublièrent jamais qu'ils étaient chefs spirituels de la chrétienté : la domination temporelle n'était pas un but pour eux, mais un moyen. Grégoire VII, chassé de Rome, et mourant dans Texil, est mille fois plus grand que Jules II couvert du casque et montant à l'assaut. Au xvir siècle, les papes ne sont plus que de petits princes italiens, occupés les
(1) p. Bembiis, Histor. Venetae, lib. VII : « Confecto fœdere Julius tametsi cupidilate ferebalur Arimino Faventiaque potiendi, quia tamen et Gallortim regciu magnœ per se potentiœ, mullo majorera suo permissu fieri noiebat, et cum illam nationem, tum Germanise populos in possessionem ItaHœ venire, optimaeque ejus partis atque populosissima; dominos fieri, sibi reiiquisque Italis detrimenlosum existimabat futurum, ut ab iiiis Venetos opprimi sineret, adduci prope non poterat. »
uns à agrandir leurs États, ce sont des rois plutôt que des pontifes, les autres à établir leurs neveux, c'est le grand nombre. Les hommes les plus éminents, tels que Laurent de 3Iédicis, considéraient comme un devoir pour les papes de soigner avant tout les intérêts de leur famille (1), Ne pouvant transmettre leur dignité à \euvi parents, ils cherchaient à les rendre puissants et riches. « C'était, »dit un envoyé vénitien, «une causeincessante de guerres et de bouleversements. Les papes ne pouvaient fonder des principautés pour leurs neveux sans dépouiller ceux qui étaient en possession des domaines convoités; et comme la papauté passait, après un court règne, d'une maison à une autre, il fallait accomplir cette œuvre de violence de suite, sans aucun respect des droits acquis, sans qu'il y eîit moyen de compenser les pertes de ceux que l'on dépossédait; il fallait tout mettre sens dessus dessous, pour contenter l'ambition de chaque pontife. Il n'y a pas un seul État dans cette pauvre Italie, s'écrie Navagero, qui n'ait été déchiré et démembré par la cupidité sans cesse renaissante des papes (2). »
Les papes usaient et abusaient de leur influence spirituelle, pour contenter cette misérable ambition qui dégradait les successeurs de saint Pierre, en les abaissant au niveau des petits tyrans d'Italie. Leur sainteté mettait les chefs de la chrétienté à l'abri de toute guerre offensive. « Ils savent, dit Giiicciardini, qu'on ne peut les attaquer sans se couvrir de honte, et sans soulever les autres princes en faveur du saint-siége. Ils peuvent par contre faire impunément la guerre à leurs ennemis; sont-ils victorieux, ils profitent de la bonne chance; sont-ils vaincus, ils n'ont rien à perdre, car si le vainqueur voulait profiter de sa victoire aux dépens de l'Église romaine, il s'attirerait la haine des fidèles, et il
(1) Voyez la lettre de Laurent de Médecis à Innocent VIII, dans lianke, Fursten und Vœlkervon Sûd-Enropa, T. H, p. 43.
(2) Navagero écrit en 1331 : « II quale desiderio ha travagliato e travaglierà sempre qnesta povera Italia : perché non essendo i pontefici romani nalurali ed eredilari, ne polendosi con poco tempo acqnistare e stabilire un nnovo stato, come disegnano per gli snoi,è neccssario clie mettano sotto sopra il mondo, facendo liga, ora con qnesto, ora con quell' allro principe, per ginngere per qnesli raezzi , non potendo per altro , al loro fine , che é di iasciare i snoi non privati , come erano avanti il loro pontiûcato, ma con grandezza e con stato nnovo, il che non sipuo fare, senza far torlo ad altri. Non vengo a particolari esempi, perché qnalche povera republica d'italia e qnalche altro slalo ne porta ancora sqaarciato il vollo. i (Alberi, Relazioni, H, 3, p. 376.)
craindrait, s'il était lui-même croyant, de s^exposer à la vengeance de Dieu (1). »
La crédulité des peuples et des princes était une excellente mine à exploiter; les papes n'y manquèrent point. Ils osèrent mettre les foudres de l'Église au service de leur ambition temporelle : tous ceux qui, forts de leur droit, s'opposaient aux usurpations des vicaires du Christ, étaient mis au ban de la chrétienté, anathématisés comme ennemis de Dieu. On ne sait ce qu'il faut le plus admirer, l'impudence des prêtres qui prétendent fermer les portes du ciel à ceux qui résistent à leurs iniquités, ou l'aveuglement des peuples qui s'obstinent à révérer le pouvoir divin de ceux qui se jouent si indignement de leur foi. Jules II, le pape patriote, en prenant part h la Ligue de Cambrai, dépassa le crime de ses alliés, en excommuniant les Vénitiens, en permettant do leur courir sus, et de les réduire en servitude (2). Ainsi le pape voulait faire Dieu même, complice d'un acte de brigandage! C'était une pratique habituelle de la cour de Rome; ce saint-siége qui se dit le gardien du droit et de la moralité, consacrait la force brutale par son autorité divine, dès que son intérêt politique le demandait. Ferdinand d'Aragon s'empara de la Navarre. Quel était son titre? Il n'en avait d'autre qu'une bulle d'excommunication lancée par Jules II contre le roi de Navarre. Et pourquoi le pape livra-t-il ce royaume en proie au cupide Espagnol? Parce que son roi était l'allié de Louis XII (3). Voilà la politique pontificale au début de l'ère moderne! C'est l'abus de ce qu'il y a déplus sacré, au profit d'une coupable ambition.
N" 2. La papauté dam la lutte de François f"'' et de Charles V.
L'historien de Léon X dit qu'il voulait établir la paix entre les princes chrétiens dans le but de les unir contre les infidèles; que
(1) Ce sonl les paroles de Aavuoero, l'envoyé vénilien (Alberi, II, 3, p. 407) et de Guicciardini, \9, célèbre historien (Histoire d'Italie, livre IV, ch. 5).
(-2) Les historiens catholiques, dans leur amour delà vérité, ont bon soin de ne pas parler de cette clause de la bulle; Guicciardini l'a transmise à la postérité pour la honte éternelle des papes. {Gieseler, Kirchengeschichte, II, 4, § 135, note e.)
(3) Voyez les témoignages dans P/escoU, History of Ferdioand and Isabella, T. III, p. 231.
comme prince italien, il se proposait, ainsi que Jules II, de délivrer l'Italie des Barbares; que s'il intervint dans les guerres et les traités de Charles-Quint et de François I^"", ce fut pour balancer leur puissance, afin que l'un d'eux n'acquît point une prépondérance dangereuse aux autres États (I). L'écrivain anglais a jugé Léon X d'après ses paroles, sans faire attention qu'elles sont en contradiction complète avec ses actes. Il y a un langage qui est de style chez tous les papes; vicaires du prince de la paix, ils ne manquent jamais d'exhorter les peuples à la paix. Ces sentiments pacifiques, affichés par Léon X, ne l'empêchèrent pas d'être continuellement en guerre avec ses voisins, et de prendre une part active aux luttes de la France et de la maison d'Autriche. Est-ce sérieusement que le pape voulait unir les princes chrétiens contre les infidèles? Nous avons dit ailleurs que les appels incessants à la guerre sainte qui partaient du Vatican, étaient le plus souvent une comédie. LéonX imposa une trêve générale à la chrétienté, pour l'armer contre les Turcs ; et qui fut des premiers à la violerï Lui-même (2). Les papes du xvi*' siècle n'agissaient plus en chefs du monde chrétien ; leur politique embrassait tout au plus les intérêts temporels du saint-siége. Il en fut ainsi de Léon X. Nous doutons fort qu'il ait jamais pensé à une balance de pouvoir, qui eût assuré la liberté de tous les États. Guicciardiiii, son contemporain, nous apprend que son ambition, comme chef de l'Église, était de conserver les conquêtes de Jules II, Parme et Plaisance, et qu'il désirait aussi la possession de Ferrare (3). Son ambition, comme chef de la famille Médicis, était bien plus grande : il voulait élever son frère Julien sur le trône de Xaples, et réserver la Toscane, en y réunissant les duchés de Ferrare et d'Urbin, pour son neveu (4). Nous allons voir si, dans ses relations avec Charles-Quint et François P% il songeait à devenir le libérateur de l'Italie.
L'Italie était le théâtre de la lutte entre deux rivaux : François I"" revendiquait Milan comme son héritage, et Charles-Quint occupait le royaume de Xaples. Guicciardini dit que l'empereur et
1, lioscot, Lifoof Léo thcTenlh, T. IU,p. 323,3-25, édit. de Heidelberg.
(2) Voyez le lome IX' de mes Éludes.
(3) Guicciardini, Yiii\.o\Tt d'Italie, livre XIV, ch. 1.
(4) Hoscoe, History of Léo Ibe Tenth, T. H, p. 167-171. — Zwzi, Relazione, dans fianAe, Fiirslen Bod Vœlker, T. IV, 2, p. ii.
le roi de France firent tout pour attirer chacun le pape dans son parti ; maître de Rome et régnant à Florence par sa famille, il pouvait, en s'alliant avec fun ou fautre, chasser soit les Français, soit les Espagnols d'Italie; mais il pouvait aussi, dit l'historien italien, maintenir la paix, en observant une exacte neutralité. Guicciardini ajoute, et la chose est évidente, que telle était la politique commandée au pape par l'intérêt du saint-siége; en effet, en s'alliant à l'un des deux monarques, il lui donnait une prépondérance qui compromettait l'indépendance des États romains et l'autorité des Médicis à Florence. C'est cependant ce dernier parti que prit Léon X; nous le voyons allié tantôt à Charles-Quint, tantôt à François I-% non pour maintenir la balance entre les deux rois qui se disputaient l'Italie, mais pour chasser l'un d'eux, ce qui aboutissait nécessairement à rendre l'autre maître absolu. Quel était le mobile de Léon X dans ces changements d'alliance? Il n'en eut jamais d'autre que l'agrandissement des États romains et de sa famille.
Quand François P'' voulut reconquérir le Milanais, que Louis XII avait perdu, une ligue se forma contre lui, et nous trouvons le pape parm.i les coalisés. La bataille de Marignan rompit la coalition. On avait cru, lepremier jour, à la victoire des Suisses, et déjà Léon X l'avait célébrée par des feux^de joie. Lorsqu'il apprit le lendemain que le roi de France était vainqueur, il changea immédiatement d'alliance, et tâcha de tirer profit de l'amitié du vainqueur. fl en obtint d'abord le fameux concordat qui mit à néant la pragmatique sanction, si odieuse à la cour de Rome, puis il décida François T' à maintenir les Médicis à Florence et à dépouiller le duc d'Urbin en faveur d'un neveu du pape. Mais malgré les instances du saint-père, le roi refusa de lui rendre Parme et Plaisance : c'était blesser son nouvel allié dans son ambition de prince. Léon X lui en fit un grief, et il resta ennemi de François P% quoique son allié en apparence. A peine avait-il signé la paix et l'alliance avec le vainqueur de Marignan, qu'il prit part, sous main, à la ligue de l'Espagne, de l'Angleterre et de Maximilien pour le rétablissement de Sforza sur le trône de Milan. Quand Maximilien descendit en Italie, Léon X était prêt à trahir le roi de France, mais la victoire s'étant prononcée pour les armes françaises, il envoya au vainqueur les secours qu'il s'était engagé à fournir
contre lui; François V accepta l'argent, mais en disaiit que, comme l'alliance du pape lui était inutile pendant la guerre, il ferait un traité avec lui qui ne vaudrait que pendant la paix.
François V' était victorieux; et h. Rome, on a toujours été de l'avis de Brennus : vive le vainqueur! et malheur au vaincu! Le cardinal Ribera écrivit à la mère du roi, de la part de Léon X : « Le pape veut vivre et mourir dans la vraie union et le parfait amour qu'il a pour le roi et pour vous. « Quelle tendre amitié! Voyons les résultats de cette profonde affection. Les deux alliés firent un traité pour la conquête du royaume de Naples; une moitié devait revenir à la France, et l'autre au saint-siége. Partager un royaume avant de l'avoir, c'était partager la peau du lion. C'est ce que sentit Léon X: vrai Médicis, il savait calculer, aussi bien qu'un marchand, les profits que promettait une entreprise. Il crut qu'il était plus avantageux de s'entendre avec Charles- Quint. Le pape, qui venait de protester qu'il serait à jamais l'ami de François I", qui venait de signer une alliance pour l'expulsion de Charles-Quint, conclut un nouveau traité avec Charles-Quint pour l'expulsion de son allié, le roi de France. Cette politique de fourbe avait-elle au moins pour excuse un intérêt général? L'empereur lui restitua Parme et Plaisance, il lui promit son appui pour le duché de Ferrare, il accorda à son neveu un établissement territorial dans le royaume de Naples. Voilà les avantages présents, que le cupide Médicis préféra aux bénéfices très problématiques de l'alliance française. Cependant en apparence il resta l'allié de François P^ Il ne se borna pas à le trahir, il s'engagea encore l\ l'excommunier et à frapper la France d'interdit. Pourquoi ces foudres? François I" s'était-il déclaré pour Luther? Voulait-il faire un schisme? Il n'avait pas cessé d'être le roi très chrétien, mais l'empereur et Henri VIII s'étaient ligués pour le démembrement de la France; Léon X, entré dans la ligue, et ne pouvant fournir ni argent ni soldats, offrit ses armes spirituelles contre l'ennemi commun (1).
Ceci donne la mesure des vues politiques de Léon X, et de son caractère moral. Faut-il encore demander si le pape se proposait de délivrer l'Italie des Barbares? Il est vrai que c'est la haine de
.1) Voyez les témoignages dans G uicciarcl.ini , Roscoe, Rankeei Mignel.
!a France qui dominait chez lui, malgré ses protestations d'une éternelle amitié ; un ambassadeur vénitien en fait la remarque (1), et nous en avons la preuve authentique dans les traités. Ennemi de la France, il était forcé de devenir partisan de l'Espagne : or la prépondérance de Charles-Quint était plus dangereuse pour l'Italie que celle de la France, parce qu'elle était plus sérieuse et plus stable. Le dernier traité signé par Léon X eût conduit à la monarchie universelle de la maison d'Autriche, s'il avait pu être exécuté. Et que serait devenue en ce cas la domination temporelle du saint-siége? Le pape était aussi imprévoyant dans son égoïsme, que le roi d'Angleterre. L'un et l'autre auraient pu être les gardiens de l'équilibre, tandis que l'un et l'autre le sacrifiaient à leur ambition, sans réfléchir que l'agrandissement de leur puissance, qu'ils convoitaient avec tant d'àpreté, n'aurait aucune garantie de durée, si la maison d'Autriche parvenait h régner sur la plus grande partie de l'Europe. Léon X était encore plus coupable que Henri VIII, car il sacrifiait l'indépendance de l'Église et l'intérêt de la religion, à la grandeur temporelle du saint-siége et de sa famille ; et pour atteindre le but de cette mesquine politique, il n'hésitait pas à trafiquer de son pouvoir spirituel. Il ne voyait pas qu'en faisant un abus aussi scandaleux de son prétendu droit divin, il compromettait l'existence de la papauté.
Adrien VI était un pape sincère, qui n'avait en vue que l'intérêt général de la chrétienté. Pourquoi donc, au lieu de l'exalter comme Léon X, les historiens ultramontains le traitent-ils presque de niais? C'est qu'il eut un tort impardonnable aux yeux des hauts dignitaires de l'Église; il fit l'aveu des abus qui souillaient la cour de Rome et il en promit le redressement. Le pape voulait opérer une réformation légale, pour arrêter la révolution religieuse qui soulevait l'Allemagne; il échoua devant la sourde opposition des orthodoxes qui tenaient aux exactions, parce qu'ils en profitaient.
(i) Grculenigo dit qae, si Léon X avait parfois semblé pencher pour la France, c'était pure hypocrisie : tFenzeva esser amico del re di Francia. » (Ranhe, Fiirslen und Vœlker, T. IV, 2, p. 16.)
Adrien VI voulait aussi, et sincèrement, la paix entre les princes chrétiens, atin de les unir contre les infidèles ; mais la croisade était tout aussi impossible que la régénération de l'Église. Le pape imposa une trêve aux parties belligérantes, et menaça des censures ecclésiastiques ceux qui résisteraient; François L' refusa de consentir c\ une trêve qui consacrait sa dépossession ; h des menaces, il répondit par des menaces, en rappelant ce qui s'était passé au xiv*' siècle : « Boniface VIII l'entreprit contre Philippe le Bel, dont se trouva mai ; vous y penserez par votre prudence. » Le pape n'osa pas lancer ses foudres ; il échoua dans sa tentative de paix, comme il avait échoué dans son essai de réforme. Henri VÏII et Charles-Quint firent une ligue contre François P', et invitèrent Adrien VI à y accéder. Rien n'était plus contraire au rôle d'un père commun des fidèles ; mais la force des choses entraîna le faible pontife. Une formidable coalition se forma contre la France, elle comprenait tous les États italiens et les principales puissances de l'Europe. Les chefs de la ligue ne songeaient h rien moins qu'à démembrer la France, ce qui eût conduit infailliblement à la monarchie universelle de l'Espagne (1). Voilà encore une fois la papauté complice d'une coalition qui aurait mis le monde chrétien dans la main d'un homme, et compromis non seulement l'indépendance temporelle, mais même le pouvoir spirituel du saintsiége.
La vraie politique des papes eût été de chasser les deux rivaux de l'Italie, mais ils n'en avaient pas la force. De \h il arriva que le hasard des événements les ballotait, en les attachant tantôt h Charles-Quint, tantôt à François I". Clément VII, de la famille des Médicis, avait été, comme cardinal, partisan de l'alliance espagnole; à peine assis sur le trône desailit Pierre, il se rapprocha de la France. Quelle fut la cause de ce changement de politique? Un misérable désir d'agrandissement. Le duc de Ferrare, dont les papes convoitaient les États, s'était emparé de FiCggio, après la mort de Léon X. Clément Vil voulait que Charles-Quint tournât
(1) Mignel, Rivalité de Charles-Quint et de François 1".
avant tout ses armes contre le duc; l'empereur, qui était alors tout entier à ses grands desseins contre la France, refusa : de là un protond mécontentement du pape (1). Telle fut la première origine de la mésintelligence de Clément VII et de Charles-Quint. Lorsqu'après la bataille de Pavie, le souverain pontife rompit détlnitivement avec l'empereur, il ne manqua pas d'invoquer la liberté de l'Europe et l'indépendance de l'Italie (2), menacées par le tout-puissant vainqueur. Faut-il prendre ces paroles du manifeste pontifical au sérieux, et célébrer Clément VII comme le continuateur de la politique de Jules II?
Un historien allemand dit que les papes ne pouvaient pas prêter la main à la domination des Espagnols, à Milan et à Naples; que déjà ceux-ci montraient l'insolence d'un maître étranger, et ne cachaient pas le peu de considération qu'ils avaient pour le saintsiége; que la victoire de Pavie, en les délivrant d'une dangereuse rivalité, allait placer l'Italie dans la dépendance absolue des vainqueurs ; que Clément VII voulait secouer ce joug, sans pour cela retomber sous celui de la France (3). Sans doute, l'intérêt du saintsiége commandait celte politique, et Clément VII, esprit fin et délié, devait voir ce qui, du reste, était clair comme le jour. Mais si le pape avait de la finesse, il manquait de grandeur; c'était, dit un envoyé vénitien, un Médicis, timide jusqu'à la pusillanimité, irrésolu, variable et ne se décidant que par des considérations mesquines, une nature de commerçant, d'épicier (4). L'intérêt terriritorial du sainl-siége, l'intérêt de la maison Médicis l'emportaient, chez lui, et sur la liberté de l'Europe et sur l'indépendance de l'Italie. Si jamais le pape avait dû se préoccuper de l'Italie et de la chrétienté, c'était quand Charles-Quint, vainqueur à Pavie, tenait François P' dans les fers. Cependant Clément traita avec l'empereur; ce fut seulement lorsque celui-ci refusa de donner
(1) Rankc, Deutsche Ge>chichte im Zeilaller der Reformation, T. U, p. 333, s.
(2) Bref de Clément VH contre Charles-Quint, dans Le Plat, Monumenta Concilii Tridentini, ï. II, p. 24o : I Ul impendens Italise grave servitutis periculum ac turbationem universœ christianitatis. quantum in nobis est, propnlsemns. «
(3) hunhe, Deutsche Geschichte, t. II, p. 100-lOi.
(■4) S'Ji-iano, Relazione (1531), dans Alberi, II, 3, 278 : « Sua Santita é dotata di non ordinaria tlmidità, per non dir pusillanirailà... Questa timidità é causa che sua sanlità é mollo irresolnta, e molto lardaarisohcrsi, r seppnr si risolve, è molto facile a raularsi, nongia per cosi dimomento ma pintlosto per causa vile e di poco momento. »
satisfaction au saint-père quant au duché de Ferrare, que Clément songea h l'équilibre et à la liberté de l'Italie (i). Ces grands mots perdent leur sens dans la bouche du pape; ils signifient, non que la cour de Rome prend à cœur le salut de l'Europe, mais que sa misérable ambition est blessée. Veut-on une preuve bien évidente de cette petitesse d'esprit? Rome fut prise par l'armée de l'empereur, et saccagée comme elle ne l'avait pas été par les Barbares. Charles-Quint, tout en protestant de son innocence, garda le pape en captivité pendant six mois. Nous comprenons que Clément ait traité avec son hypocrite vainqueur sous l'empire de la nécessité; mais il alla plus loin, il sollicita et obtint l'appui de Charles-Quint pour ramener Florence sous le joug des Médicis; l'on vit cette même armée d'hérétiques et de mécréants, qui avait pillé Rome, profané les mystères de la religion et tenu le pape prisonnier, faire le siège de Florence, à la demande du pape, et donner le coup de mort à ce qui restait de liberté en Italie (2),
VoiU\ comment Clément VII fut le libérateur de sa patrie. Il voulait, dit-on, délivrer l'Italie de la servitude étrangère. Dans la bouche des papes, ce grand projet était un prétexte et un mensonge ; dans la bouche des historiens qui croient h leurs paroles, c'est de la crédulité poussée jusqu'à la simplicité d'esprit. Peu importait au pape que l'Italie fût esclave, pourvu que la maison Médicis régnât =à Florence ! Cependant le pape finit par se rapprocher de nouveau de François P^ Les raisons qui l'éloignèrent de Charles-Quint sont caractéristiques ; elles prouvent que l'envoyé vénitien Soriano ne le jugea pas trop sévèrement, en disant qu'il se déterminait toujours par des m.otifs vils et indignes d'un pape. Premier grief: l'empereur décida les contestations territoriales qui existaient entre le saint-siége et Ferrare, au profit du duc. Second grief (3) : l'empereur avait l'ambition de rétablir l'unité chrétienne ; il croyait pouvoir ramener les protestants dans le sein de l'Église par un concile qui leur donnerait satisfaction en corrigeant les abus. Clément VII, qui craignait le concile bien plus que Luther, chercha dans l'alliance de François P'" un appui contre les instances
(1) Ranke, Deutsche Geschichte, T. H, p. 336, 337.
(2) Conturini, Relazione, dans Alheri, II, 3, 266.
(31 HankCj Fiirsten nnd Vœlker von Sûd-Europa, T. II, p. HO, ss.
yO CHARLES-QUINT.
imporlunes de Charles-Quinl. Voilà certes des motifs dignes d'un vicaire de Dieu ! François P', qui avait un grand intérêt à détacher le pape de l'alliance espagnole, lui fit toutes les concessions qu'il dét^irait; il alla jusqu'à consentir à une union de famille qui devait placer une Médicis sur le premier trône de la chrétienté. Mais le pape paya cher cet honneur et cette protection ; il promit aux futurs époux la possession de Pise, de Livourne, de Parme, de Plaisance, de Modène et de Reggio; l'on prétend même, et la chose est très prohahle, qu'il prit des engagements relatifs à 3Iilan et à Naples (1). Ainsi, pour échapper à la domination espagnole, et pour procurer un brillant mariage à sa nièce, Clément VII démembrait l'Italie, et il la livrait à la France! Voilà le patriotisme du pape qui avait arboré le drapeau de l'indépendance italienne !
Léon X et Clément VII étaient des princes plutôt que des papes; de même que les rois, ils avaient un désir immodéré de s'agrandir. Avec Paul III, nous entrons dans l'époque de la réaction catholique. La politique des papes va-t-elle changer? Vont-ils s'élever à la hauteur des pontifes du moyen âge, sinon pour l'étendue de leur puissance, du moins pour la grandeur de leurs vues? L'ambassadeur de France à Venise écrit à Henri II (lo47) que « tous les desseins de Paul III ne tendaient qu'à croître et perpétuer sa maison (2); » et le plus grand historien du xyi*^ siècle dit que les intérêts de sa famille occupaient bien plus le pape que ceux du saint-siége (3). Bien que le népotisme fût presque considéré comme un devoir par ceux qui osaient s'appeler les vicaires du Christ, les contemporains trouvèrent que Paul III dépassait toutes les bornes du favoritisme (4).
Il commença par élever deux de ses neveux, tout jeunes encore, au cardinalat; l'empereur lui en ayant fait des reproches, le pape répondit qu'il ferait comme ses prédécesseurs; que l'on avait des
(1) Solda7i, Geschichte des Protestantismusin Frankreich, T. I, p. 125.
(2) Charrière, Négociations de la France avec le Levant, T. U, p. 19.
(3) De Thou, Histoire universelle, livre VI.
(4) Soriano, Relazione, 1535 : i E inclinalissimo a far grandi i suoi. ■
exemples de cardinaux qui étaient des moutards au berceau. Les dignités ecclésiastiques ne suffirent pas à l'ambition paternelle de Paul III, il voulut que son fils et ses neveux devinssent des princes. Il avait marié son fiisFarnèse à la fille naturelle de Charles-Quint; il demanda à l'empereur qu'il l'investît du duché de Milan; il comptait marier sa nièce avec l'héritier présomptif du Piémont et de la Savoie. Le saint-père intriguait dans toutes les cours d'Italie pour établir ses parents (1).
Paul III est le premier pape de la réaction : il songeait sérieusement, dit-on, à réformer l'Église. Comment concilier ce zèle réformateur avec un népotisme que les Italiens eux-mêmes trouvaient excessif? Les uitramontains se tirent ordinairement d'embarras en niant. Ici les faits sont trop patents pour permettre ce système de défense ; Pallavkini avoue donc que le pape, si sévère pour les autres, était un peu trop indulgent pour les siens ; mais il fait une rude guerre à Sarpi, parce que l'illustre historien dit que Paul III demanda l'investiture de Milan pour son neveu Farnèse : « Comment croire, dit-il, que Paul III eût osé écrire à l'empereur les lettres que nous possédons, si réellement il l'avait prié d'investir Farnèse du Milanais? Il faudrait qu'il eût été un hypocrite éhonté (:2). » L'apologie a tourné contre le pape; le fait, si audacieusement nié, est certain; il faut donc dire, avec le défenseur de la cour romaine, que Paul lîl était un fieffé hypocrite (3).
Cependant Paul lîï était un zélateur. C'est sous son règne que Charles-Quint prit les armes contre les protestants, et les excitations du pape furent pour beaucoup dans cette première guerre de religion. Le saint-père envoya des troupes auxiliaires à l'empereur, et il essaya d'engager toutes les puissances catholiques dans une lutte à mort contre le protestantisme. Charles-Quint fut vainqueur. Qui ne s'attendrait à voir le pape redoubler d'efforts pour anéantir la réforme? Paul III rappela, au contraire, ses troupes de l'Allemagne et consentit à ce qu'elles passassent à la solde de François P'". Il s'éprit subitement d'une belle passion pour la
(\) Ranke, Fûrsten und Vœlker, T. H, p. 244, 252,254.
(2) « Simulatione sfacciata. r (Pallavicini, Istoria del concilio Tridentino, lib. V, c. 14.)
(3) Ranke, Fûrsten und Vœlker, T. IV, 2, p. 48.
France. « J'ai lu, » dit-il au cardinal de Guise, « es livres anciens, j'ai ouï dire, lorsque j'étais cardinal, j'ai expérimenté depuis que je suis pape, que toujours le saint-siége a été florissant, quand il s'est appuyé des rois de France, et que faisant le contraire, il avait reçu diminution, et toute l'Italie souffert grande perte. Je ne pardonne pas au pape Léon d'avoir mis l'empereur au royaume de Naples et duché de Milan, et aidé à en chasser les Français... Je me fais à moi-même des reproches (Tavoir aidé l'empereur dans sa guerre contre les protestants d'Allemagne (1). » Voilà donc le zélé pape qui fait des vœux secrets pour la cause du protestantisme. Il ne s'arrêta pas en si bon chemin. Paul III voulut une alliance de plus en plus intime avec la France ; l'on songea à remanier la carte d'Italie, on reprit les projets sur Milan et Naples, on excita une révolution à Gènes. Il fallait des alliés pour de si grandes entreprises. Le saint-père ne voyait aucun mal à ce que le roi de France se liguât avec le sultan pour la conquête de Naples, et afin de ne pas s'embarrasser d'une guerre avec l'Angleterre, il lui conseilla de faire la paix avec le jeune Edouard; il est vrai qu'il était protestant, mais il s'agissait du bien public de la chrétienté, et la fin ne justifie-t-elle pas les moyens (2)?
L'on voit qu'il est avec le zèle religieux des accommodements. Pourquoi Paul III passa-t-il subitement de l'alliance espagnole à l'alliance française? d'une guerre à outrance contre les protestants h des vœux pour leur cause? de la haine pour les infidèles h une ligue avec les ennemis du nom chrétien? On dit que les succès rapides remportés par Chaiies-Quint contre les princes allemands, firent craindre au pape la domination de l'Espagne en Italie ; mais en s'alliant avec l'empereur contre le protestantisme, en lui fournissant des soldats et de l'argent, il devait bien s'attendre à la victoire des armes catholiques. Nous croyons que des motifs plus personnels le déterminèrent ti changer d'alliance. Charles-Quint refusa d'investir Farnèse du Milanais; de là la colère de Paul III contre l'Espagne et sa passion pour la France. Le pape n'eut pas le courage de mettre ses desseins à exécution ; il mourut du chagrin que lui donnèrent ses neveux, pour lesquels il avait tout sacrifié.
(1) Ribier, Lettres et mémoires d'Etat, T. Il, p. 75.
(2) Ibid; T. II, p. 117. — Ranhe, Fûrsten und Vœlker, T. II, p. 265-268.
Paul III, ayant réuni Parme aux États de l'Église, ses neveux se crurent volés, et se révoltèrent; leur ingratitude brisa le cœur du vieux pontife.
On ne peut pas parler sérieusement de Jules III ; le cardinal Farnèse écrit au roi de France : « Trois choses manquent au saintpère, le cœur, l'argent et la réputation; j'ai grand'pitié de voir le saint-siége ainsi gouverné (1). » Jules III fut-il Espagnol ou Français? Il tint le langage de tous les vicaires du Christ; il écrivit k Charles-Quint et h Henri II, il écrivit à la reine de France, et au connétable de Montmorency, il écrivit à Philippe d'Espagne, pour rétablir la paix dans la chrétienté (2) : vaines phrases auxquelles le pape lui-même ne croyait pas? Dans ses conversations intimes, il se montrait favorable à la France. « Il aurait bien voulu, disait-il, que le roi très chrétien eût un bon pied et sûr en Italie; parce qu'il trouverait en lui un support, quand un roi de Naples ou autre voudrait lui donner ennui ; la grandeur de Charles-Quint, ajoutait-il, n'était que la diminution de l'État et puissance ecclésiastique (3). » Voilà les paroles, voyons les actes.
JulesIII voulait enlever Parme aux Farnèse, ses ennemis, pour la réunir aux États de l'Église; il oublia ses prédilections françaises, et se ligua avec Charles-Quint, moins par ambition que par désir de vengeance. Le cardinal de Tournon lui représentant « qu'il allumerait peut-être un tel feu en Italie que malaisément on pourrait éteindre, » le saint-père répondit qu'il avait pensé à tout et qu'il en adviendrait ce qu'il pourrait, que plutôt il se rangerait à l'ennemi d'enfer que de reculer. » Voilà des sentiments dignes d'un vicaire du Christ! Le roi de France, allié des Farnèse, en fit de vifs reproches à Jules III : « Au lieu de mettre la chrétienté en paix, il a mieux aimé mettre sa main aux armes et embraser toute l'Italie en guerre... Tout prince catholique en doit avoir douleur et déplaisir, même de voir que le trésor et revenu
(1) Hibier, Lettres et mémoires d'État, T. H, p. 531.
(2) Raynuldi, Annales, ad a. 1553, n" 19 et ss.
(3) Ribierj Lettres et mémoires d'État, T. H, p. 542.
i)4 CHARLES-QUlNT.
de l'Église, qui sont les biens ordonnés pour le service de Dieu et pour la sustentation delà foi catholique et des pauvres, est employé à telle guerre, pour telles partialités, contre le peuple chrétien et pour si peu de chose (i). » L'ambassadeur de France à Trente, le célèbre Amiot, reproduisit ces accusations en plein concile (2). Jules m est le type de la papauté du xvi'' siècle, avec ses intérêts mesquins, ses petites passions italiennes, sacrifiant le bien de la chrétienté, la liberté de l'Italie et l'indépendance même du saintsiége à de misérables querelles de famille.
Nous avons hâte d'arriver à un esprit plus sérieux. Paul IV est de la race des Grégoire et des Innocent, sinon pour le génie, du moins pour les prétentions; vrai pontife de la réaction catholique, il tenait, au xvr' siècle, le langage des papes du xn''. Il disait « qu'il était le maître de tous les princes, comme vicaire du Christ qui fut tout ensemble roi et prêtre; que les empereurs et les rois devaient plier devant le saint-siége (3). » Paul IV avait-il aussi la hauteur de vues, la grande ambition de ceux dont il imitait l'orgueil et l'outrecuidance? A le juger par ses paroles, il faudrait dire qu'il avait un désir ardent de pacifier le monde chrétien. Dès le lendemain de son élection, il écrivit à Charles-Quint pour l'engager à la paix, en lui disant combien elle était nécessaire à la chrétienté; il écrivit au roi Ferdinand d'Autriche, d'user de toute son influence sur son frère , afin de procurer ce bienfait à l'Église (4). Que doit-on penser de la papauté et de ses protestations, quand on voit Paul IV, préconiser la paix, puis se faire le boute-feu de rEurope?« C'était une chose admirable à plusieurs, dit un contemporain, de voir le pape qui jamais n'avait fait profession que d'une apparence d'étroite religion, ne parler plus, dès qu'il fut promu à la dignité papale, que d'armes et de guerre, de menées et
(1) Ribier, Lettres et mémoires d'État, T. H, p. 323 et 344.
(2) De Thon, Histoirp universelle, livre Vlll. . (3) Navafjero, Relazione {Alheri, 11, 3, p. 380) : t El pontificato dice essere per mellere i re
e gr imperatori sotto i piedi. • — MocenigOj Relazione, iti.j II, 4, p. 48. (4) Ruynaldi, Annales, ad a. 1555, n* 24.
le pratiques (1). » Les catholiques s'en scandalisèrent, et à bon [iroit : « Celui qui, comme chef de l'Église, dit Pasquier, aurait liù être le premier père de la paix, est le premier auteur et promoteur des guerres entre les princes chrétiens (2). » Raijualdi ;ui-même, apologiste officiel de la politique pontificale, dit que Paul IV. dont il loue le courage, aurait mérité une plus grande [gloire si, au lieu de faire la guerre au roi d'Espagne dans l'intérêt de ses neveux, il s'était occupé du concile général et de la paix de la chrétienté (3).
Paul IV a du moins un mérite, c'est qu'il a une politique décidée; la haine de l'Espagne respire dans toutes ses actions. « Il restait des heures entières à table, buvant un gros vin de Naples, capiteux, volcanique, et se déchaînant contre l'empereur et contre les Espagnols : il n'appelait jamais ceux-ci « que des hérétiques, des schismatiques, maudits de Dieu, une semence de juifs et de Maures, la lie du monde, et il déplorait la misère de l'Italie, réduite à servir une nation si abjecte et si vile (4). » Paul IV était un Romain de la vieille roche; il regrettait l'heureux temps oii l'Italie ressemblait « à un instrument bien accordé; » il appelait Naples, le saint-siége. Milan et Venise « les quatre cordes dont l'harmonie pouvait faire le bonheur de la Péninsule; » il maudissait les dissensions qui avaient livré la patrie commune en proie à l'étranger. Des traditions de famille et des offenses personnelles augmentèrent sa haine contre Charles-Quint (o). Quand l'empereur fut vaincu par les protestants, l'ardent pontife crut le moment venu de chasser les Espagnols d'Italie; il voulut leur enlever Naples, Sicile et le Milanais ; expulser les Médicis de Florence et y rétablir la république. Pour trouver des alliés qui l'aidassent à accomplir ses gigantesques projets, le pape n'hésita pas à bouleverser l'État territorial de l'Italie et l'équilibre de l'Europe; il tenta l'ambition de Venise, en lui donnant la Sicile en partage, il offrit des accroissements de territoire aux ducs de Parme, de Ferrare et d'Urbin; enfin pour se concilier la France, sans l'appui de
(1) De la Place, de TÉtat de la République, livre I, p. 2.
(2) Pasquier, Lettres, IV, 1.
(3) Raynakli, Annales, ad a. 1557, a' i5.
(4) i\avugero, Relazione (Alheri, 11,3, 389).
(5) Ranke, Fûrsten und Vœlker,T. U, p. 586, s.
laquelle on ne pouvait songer h combattre Charles-Quint, il promit à Henri II le duché de Milan et. le royaume de Naples pour deux de ses fils (1). Paul IV fit appel à la crainte des princes, en même temps qu'à leur convoitise : « L'empereur et le roi Philippe, disait-il, se rendraient maîtres du monde, si on ne les arrêtait; il fallait profiter de l'occasion qui se présentait d'abaisser leur puissance ; il s'agissait de sauver la liberté de tous les États et de garantir leur indépendance (2). »
Un événement inattendu menaça de rompre les grands desseins de Paul IV, avant qu'ils se fussent manifestés. Au moment d'abdiquer, Chaiies-Quint voulut assurer la paix à son fils, pour le commencement de son règne; il conclut avec Henri II une trêve de cinq ans. La trêve était très avantageuse à la France, puisqu'elle restait en possession de la Savoie et des trois évêchés, Metz, Toul et Verdun. Il fallait donc rompre une convention solennelle, briser des engagements consacrés par des serments, rejeter la France et l'Europe dans les hasards des guerres; le pape ne recula devant aucun obstacle, il s'abaissa jusqu'à faire écrire par son neveu, le cardinal Caraffa, à la duchesse de Valentinois, maîtresse de Henri II. L'ambition française se laissa tenter par l'offre de Naples et de Milan. Restait le scrupule de la parole jurée; mais quand on a le pape pour allié, il n'y a pas de promesse qui oblige. Paul IV fut prodigue d'absolutions; il permit même au roi d'attaquer l'empereur et son fils avec lesquels il venait de traiter, sans leur déclarer la guerre, le tout en vertu du pouvoir de lier et de délier que Jésus-Christ a donné à ses apôtres. La violation des serments devient un acte méritoire, quand c'est le vicaire de Dieu qui l'ordonne ! C'est sous ces auspices que l'alliance offensive et défensive fut conclue entre In France et le saint-siége. Paul IV n'avait pas oublié ses intérêts; il recevait pour sa part des dépouilles, Bénévent et ses dépendances, Gaëte et le territoire en deçà du Garigliano ; le nouveau souverain de Naples devenait son vassal et lui payait un tribut considérable.
Paul IV, ce pontife si zélé pour la réforme de l'Église, usait et abusait de son pouvoir spirituel pour assouvir sa haine contre la
(1) Mjignei, Charles-Quint, p. 88.
(2) Savagero, Relazione, dans Albert, II, 3, p. 392.
domination espagnole. Il sanctifia la violation de la foi jurée en France; en Espagne, il suspendit le service divin, sans rime ni raison, rien que pour nuire à son ennemi. Ainsi, le chef de la chrétienté compromettait le salut de millions de fidèles, pour satisfaire ses passions ! Et le pontife qui se permet de jouer ainsi avec la religion, n'est pas un Alexandre VJ, c'est un prêtre de mœurs sévères, c'est un réformateur. Qu'est-ce donc que la morale catholique, quand ceux qui se disent les vicaires du Christ, agissent comme s'ils n'avaient aucune notion de morale ! Nous ne sommes pas au bout des iniquités romaines. Charles-Quint s'était toujours montré le défenseur de l'orthodoxie, le patron de l'Église. Quant à Philippe II, qui a jamais douté de son attachement au catholicisme? Cependant, le croirait-on? Paul IV procéda contre Charles- Quint et son fils comme s'il§ étaient des hérétiques; son fiscal conclut à ce qu'ils fussent privés, l'un de l'empire, l'autre du royaume de Naples. En même temps que le pape poursuivait les rois très catholiques, son neveu le cardinal traitait avec les protestants, il traitait avec Soliman, pour l'exciter à se jeter avec toutes ses forces sur la Sicile et le royaume de Naples (1). Peut-on concevoir une conduite plus odieuse? Le pape menaçait d'excommunier des princes qui étaient le bras armé de l'Église, et il appelait en Italie les ennemis éternels du nom chrétien !
Laissons là le chef spirituel de la chrétienté, et apprécions la politique de la cour de Rome. Amis et ennemis ont accusé Paul IV d'avoir troublé la paix de la chrétienté dans l'intérêt de sa famille. Leducd'Albe, vice-roi de Xaples, lui dit qu'il voulait la guerre pour le désir qu'il avait de rendre grands les siens; il lui dit qu'au lieu d'ensanglanter le monde dans le but unique d'élever ses neveux, il aurait mieux fait de réprimer les hérésies qui surgissaient de toutes parts (2). Henri II écrit à son ambassadeur à Piome : « J'ai déjà tant expérimenté les saillies, passions, colères et légèretés de ce pape et de ses neveux, et m'a si cher coûté à les connaître pour m'y conformer, qu'il me semble qu'avec bonne et juste occasion je m'en dois retirer, sans plus m'y laisser aller...
(i) Ranke, Fûrsten iind Vœlker.T. II, p. 296, 290.
(2) Lellre du duc d'Albe an pape {Granvelle, Papiers d'Élat, T. IV, p. 669). — Rilier, Lettres et mémoires d'Élat, T. II, p. 655.
Et puis en un vieil homme et en gens nécessiteux comme sont ses neveux et toute leur maison, il n'y a jamais grande ressource... Ils sont tendant la main à chacun, pour se laisser aller à qui plus leur voudra donner, afin de profiter le mieux qiCils pourront de ce papat, avant que ce bon homme prenne congé de ce monde (i). » S'il en faut croire les envoyés vénitiens, le désir d'agrandir sa famille fut la principale cause de la guerre que Paul IV excita en Italie (2). Le grave de Thon abonde dans ce reproche. « Le pape, dit-il, voudrait bien qu'on le considérât comme un martyr qui souffre pour la cause de Dieu, tandis qu'il met la chrétienté en feu dans l'intérêt de ses neveux (3). » Et quels neveux! Paul IV disait lui-même qu'ils avaient le bras trempé dans le sang jusqu'au coude; la haine qu'ils affectaient contre l'Espagne était leur seul mérite (4).
L'ambition et l'aveuglement de Paul IV pour les siens, sont un fait incontestable; mais les contemporains n'ont-ils pas jugé le pape trop sévèrement, en l'accusant d'avoir sacrifié la paix de la chrétienté, rien que pour procurer un établissement territorial à ses neveux? Il est vrai qu'après avoir comme cardinal condamné hautement le misérable régime de favoris, qui dominait à la cour de Rome, il poussa le favoritisme aussi loin qu'aucun de ses prédécesseurs. Néanmoins nous ne croyons pas qu'une mesquine ambition de famille ait été le mobile principal de PaulIV. Sa grande passion était la haine de l'Espagne; elle éclate avec trop d'évidence dans ses actes, pour qu'il soit possible de s'y tromper. Depuis Clément VII, la crainte de la domination espagnole inspirait la cour de Piome. Paul IV eut le courage de tenter, ce que ses prédécesseurs s'étaient bornés ù désirer, l'expulsion de Charles- Quint. C'était en apparence une politique nationale; mais c'est une illusion de croire que le pape, s'il avait réussi, eût affranchi l'Italie et délivré le monde chrétien du danger de la monarchie universelle. La politique antiespagnole, en la supposant couronnée de
U) Rifder, Lellres et mémoires d'Etat, T. U, p. 768.
(2) Navagero, Relazione {Albcri, H, 3, p. 389) : « La più prossima e la più polente cagioDe délia guerra è il disegnare di fare grande con l'armi la casa sua. •
(3) De Tliou, Histoire, livre XVUL
(4) Ranke, Fiirsten und Vœlker,T. H, p. 29!.
succès, n'eût abouti qu'à faire changer Tllalie de maître, en transportant l'ambition de la monarchie à la France.
Les Vénitiens, avec lesquels Paul IV négocia une ligue contre Charles-Quint, ne redoutaient pas moins la puissance de la France que celle de la maison d'Autriche. Ils représentèrent au pape qu'il y aurait tout à craindre pour la liberté de l'Italie, quand les Français seraient les maîtres à Milan et à >'aples. Paul chercha à calmer ces inquiétudes : « Les fils du roi de France, disait-il, établis à Milan et à Naples, deviendraient bientôt Italiens ; il serait, d'ailleurs, toujours facile de s'en délivrer, lorsqu'on le voudrait, parce que l'expérience des événements passés avait montré que les Français étaient incapables de s'établir à demeure en Italie, tandis que la nation espagnole était comme le gramen qui s'enracine là où il s'attache (1). » Avec les Français, Paul IV tenait un tout autre langage; écoutons les protestations du vieux pape : « Il déclara à l'ambassadeur de Henri II, qu'il ne le cédait à cardinal quelconque, Français qu'il fût, pour être plus Français et aimer plus le roi que lui ; que Sa Majesté pouvait bien faire son compte de ne voir jamais pape tant sien que lui, quelque Français naturel qu'il pût être; qu'il avait maintenant Vocca.mn pour acquérir la monarchie du monde, qu'il serait adoré comme rédempteur de l'Italie (2). » Ainsi le pape, qui excitait les Vénitiens à prendre les armes contre Charles-Quint, par la crainte de la monarchie universelle, faisait espérer cette même monarchie au roi de France ! Ainsi le pape qui brûlait du désir d'expulser les Espagnols de Milan et de Naples, voulait y implanter les Français 1 Ainsi le patriote italien se vantait d'être plus Français que les Français mêmes!
Voilà la politique pontificale. On fait trop d'honneur aux papes qui régnèrent dans la première moitié du xvi^ siècle, quand on leur prête des desseins patriotiques, ou quand on les croit préoccupés du bien général de la chrétienté; ils ne songeaient qu'à leur intérêt, intérêt de petits princes italiens, qui cherchaient à agrandir leurs États et leurs familles. Au commencement du xvi^ siècle, ils étaient hostiles à la France; mais pour chasser les Français, ils furent obligés de favoriser les Espagnols, dont l'ambition était
(1) Navagero, Relazione(/lM/erj,II,3,p.3œ), (2;» Ribierj Lettres et mémoires d'État, T. II, p. 666.
bien plus persistante, bien plus tenace, comme le disait avec raison Paul IV. La domination espagnole ne tarda pas h peser au saint-siége; les papes se mirent à regretter le régime français, et le plus audacieux osa dédarer la guerre au maître des deux mondes, A quoi eût abouti cette révolution politique, si elle avait réussi? A remplacer le joug de l'Espagne par celui de la France. Toujours l'étranger! Ainsi se vérifie la grave accusation de Machiavel contre la papauté ; elle est un obstacle éternel à l'unité italienne. On dirait qu'une malédiction pèse sur les successeurs de saint Pierre : les efforts qu'ils font pour chasser les Barbares d'Italie, ne servent qu'à consolider la domination étrangère. C'est que Dieu ne bénit que les bonnes intentions ; et le but des papes n'était pas l'indépendance de l'Italie, mais leur propre grandeur.
§ 4, Les Turcs.
N" 1. Monarchie universelle des Turcs.
Les Turcs jouent un grand rôle dans la lutte de Charles-Quint et de François P^ Le roi de France les appela à son aide contre son puissant rival; pour la première fois, le croissant se mêla à l'étendard du Christ, et c'est pour maintenir l'indépendance de la chrétienté menacée par celui qui s'en dit le chef temporel. Cependant, chose remarquable! les Turcs qui sauvèrent l'Europe du danger d'une monarchie universelle, étaient eux-mêmes des prétendants à la monarchie; et h en juger par la terreur qu'ils inspiraient, leur joug était bien plus h craindre que la domination espagnole.
Nous avons de la peine aujourd'hui h croire à la réalité de ce danger. Quand on voit l'irrémédiable décadence de la race musulmane, on doute qu'elle ait jamais compromis sérieusement la liberté de l'Europe. Mais gardons-nous de transporter dans le passé le dédain que nous inspire le présent; les peuples comme les individus ont leur époque de grandeur et de déclin. Le vieillard dont les forces sont épuisées se plaindrait h bon droit si de sa décrépitude actuelle, on concluait qu'il a toujours marché sur des béquilles; les nations également ont le droit de demander à l'histoire
qu'elle apprécie leur vie passée, sans se laisser influencer par les préjugés du présent. Évoquons les souvenirs du xvi'' siècle. Un immense et universel cri de terreur retentissait dans toutes les parties du monde chrétien : chaque jour l'on se croyait à la veille d'une invasion turque, comme, au x'^ siècle, l'on se croyait à la veille de la consommation des choses.
Les papes avaient pour mission d'être les sentinelles de la chrétienté dans la lutte séculaire qui divisait les infidèles. En 1517, Léon X adressa un mémoire aux princes chrétiens sur la guerre à faire aux Turcs : il ne s'agit plus, dit-il, de délibérer si elle est nécessaire, Soliman nous menace, notre existence même est en jeu (1). Les réformateurs se défiaient de Rome, comme les Troyens se défiaient des Grecs; ils craignaient qu'il n'y eût une arrièrepensée d'exploitation dans les appels incessants que les papes faisaient à la chrétienté. Ils n'en redoutaient pas moins l'invasion des Turcs; ils la croyaient même inévitable, comme étant annoncée par les prophètes : Daniel ne prédit-il pas que, longtemps après les Romains, il s'élèvera une nation qui essaiera de détruire la religion chrétienne? Cette prophétie ne peut concerner que les Turcs, dit Melanchthon, et elle témoigne que ce n'est pas un petit malheur qui est prêt à éclater sur nos têtes (2). Les hommes politiques n'étaient pas moins effrayés que les zélés chrétiens. Charles- Quint, voyant les Turcs gagner sans cesse et avancer toujours, jeta un cri de détresse, mais digne d'un empereur : « Je crois, dit-il au pape, que Dieu veut que nous soyons Turcs; que la volonté de Dieu se fasse, mais je serai le dernier à m'y soumettre (3). » Les Vénitiens étaient les plus exposés, ils pouvaient dire, sans exagération aucune, que leur existence était enjeu ; mais ils craignaient le même sort pour toutes les nations chrétiennes, et, connaissant la fureur destructrice des nouveaux Rarbares, ils s'attendaient, non h une conquête, mais à une guerre d'extermination (4). C'était effectivement la crainte générale, et elle n'était pas
(i) Charrière, Négociations de la France avec le Levant, T. I, p. 31.
(2) Lettre de Melanchthon à l'arrhevêque de Mayence. {Brclschneider , Corpus Reformatorum, T. I, p. 875.)
(3) Navagero, Relazion6.(.i;//p?-î, 1,358).
(4) Marco Minio, Relazione (1522) : « Tutla la crislianita doveria temer di non incorrer in qualche grande eslerminio. »
dénuée de fondement. Un contemporain, esprit clairvoyant, écrit : (( Quand je compare la puissance des Turcs à celle de nos princes, je désespère presque de notre avenir (1). »
Qu'est-ce qui faisait la force des Turcs, en face de l'Europe à qui l'esprit guerrier ne manquait certes point? La chrétienté était divisée, prête à s'entre-déchirer dans d'odieuses guerres de religion; et les jalousies politiques étaient tout aussi vives; voilii pourquoi elle ne parvint jamais à s'unir contre l'ennemi commun. Les ligues se dissolvaient plus vite qu'elles ne se formaient; les dissensions des alliés rendaient leurs victoires mêmes inutiles. Après la glorieuse bataille de Lépante, un noble Vénitien écrit : « Il est impossible aux princes chrétiens, à raison de leur désunion, de détruire la puissance des Turcs; il ne reste qu'à compter sur la protection divine pour relever la chrétienté opprimée et pour abaisser l'orgueil des infidèles (2). » Tandis que la religion était une cause de faiblesse pour l'Europe, elle était un élément de force pour les Turcs. L'islam fait un devoir à ses sectateurs de la guerre contre les infidèles, guerre incessante, jusqu'à ce que le monde entier soit soumis aux vicaires de Mahomet. Sous l'inspiration de ce fanatisme conquérant, les Arabes avaient porté leurs armes victorieuses dans les trois parties du monde. Le génie guerrier des Turcs vint donner une impulsion nouvelle à cette ambition envahissante. Mahomet, le vainqueur de Constantinople, fit vœu, dit-on, « de ne prendre de repos que lorsque le sabot de son cheval aurait foulé les dieux d'or, d'airain et de bois que les chrétiens adoraient (3). » C'était proclamer la guerre sainte, guerre sans relâche, qui ne pouvait avoir d'autre fin que la destruction des nations chrétiennes. Un ambassadeur vénitien dit que les Turcs avaient pour religion et pour loi de subjuguer la chrétienté, que leur ambition était de dominer sur tous les peuples (4).
La constitution politique et militaire de l'empire était en harmonie avec l'inspiration religieuse des Turcs; c'était la plus formidable unité que le monde ait jamais vue. Dans l'Europe chré-
'1) Langucl, Epist. secr., 1, 15.
(2) Relazione di Costanlinu Garzoni, dans Alberi, IH, l,i35.
(3) Zinksisen, Geschichte des oUomanischcnfieiches,T. II, p. 568, note 3. (i) Alberi, Relazioni, lU, 2,398.
tienne, le despotisme a beau dire : « l'État c'est moi ; » il y a une puissance d'individualité dans les sentiments elles idées ainsi que dans la religion, qui rend impossible la concentration de toutes les forces d'une nation dans la main d'un homme. Cette utopie était réalisée à Constantinople. Le sultan est l'àme, l'empire est le corps. Le sultan est un être libre, ayant une personnalité et des droits; ses sujets sont esclaves : tout ce qu'ils ont, biens et enfants, est à leur maître, qui en use selon son bon plaisir. Que l'on réfléchisse un instant au pouvoir immense qu'une pareille organisation donne au chef d'un vaste empire : la religion lui cominande une guerre à mort contre la chrétienté, la race ne respire que la guerre, et tout ce qu'elle a de volonté, de richesses, un seul homme en dispose. Les envoyés vénitiens qui voyaient fonctionner cette admirable machine, étaient unanimes à dire qu'il n'y avait aucune puissance humaine en état de résister aux Turcs : «■ Le sultan, dit Marcantonio Barharo, est pour les Turcs, ce que le soleil est pour les êtres créés, le principe de vie, principe unique, auquel tout se rapporte. » « Cette unité d'intentions et de volontés, ajoute Lorenzo Bernardo, imprime une irrésistible force à leurs armées (1). «
On conçoit maintenant que les sultans se soient crus prédestinés à la monarchie universelle. Les titres pompeux que les rois asiatiques aiment à se donner, étaient presque une réalité; écoutons Soliman écrivant à François I'"" : « Moi qui suis l'empereur des empereurs, le dispensateur des couronnes aux monarques de la surface du globe, l'ombre de Dieu sur la terre... Nuit et jour mon cheval est sellé et mon sabre est ceint (2). » Cet orgueil nous paraît aujourd'hui presque puéril; il n'en était pas de même au xvi« siècle : Soliman possédait déjà trente royaumes, son immense empire renfermait plus de huit mille lieues de côtes, et il avançait toujours, comme si la domination dont il menaçait la chrétienté était fatale : « Ne sais-tu pas, disait en 1528 Mustapha, gendre du sultan, à Lasky, ambassadeur de Ferdinand d'Autriche, que, de même qu'il n'y a qu'un soleil dans les cieux, de même Soliman est le maître unique de l'univers? » Soliman comptait bien
(1) Alben^ Relazioni, 111, 1, 327 ; 111, 2, 369.
(2) Charrière, Négociations de la France avec le Levant, T. I, p. lie-118.
faire valoir ses prétentions à la monarchie universelle. Il envahit l'empire d'Allemagne et planta son étendard devant Vienne; de là il se proposait d'envahir l'Europe chrétienne; il avait calculé que trois années lui suffiraient pour accomplir ses gigantesques desseins (1). Ces superbes prétentions échouèrent devant Vienne : celui qui se disait l'ombre de Dieu, l'empereur des empereurs, ne parvint pas à se rendre maître d'une ville à peine fortifiée : celui qui dans son orgueil oriental refusait le titre d'empereur à Charles- Quint, n'osa pas livrer bataille à son armée. C'était abdiquer sa présomptueuse ambition. Le maître du monde avait rencontré une force plus grande que celle d'un sultan, une force vraiment irrésistible, celle qui a son principe dans l'individualité humaine : l'unité de l'Orient échoua contre l'esprit de la race germanique. Aussi lontemps qu'il y aura du sang germain dans nos veines, la monarchie universelle ne sera qu'un vain rêve.
Soliman le Grand fut le plus puissant des empereurs de Constantinople : il pouvait croire que sa capitale deviendrait la capitale du monde. Cependant, déjà sous son règne, commença la décadence de l'empire turc. Soliman avait un fils, l'image de son père, l'idole de l'armée; qui peut dir-e les terribles luttes que la chrétienté aurait eu à soutenir, si Mustapha avait arboré l'étendard de Mahomet? Pourquoi ce fils valeureux ne prit-il pas la place du héros qui avait fait trembler les peuples chrétiens? Une intrigue de harem aveugla le malheureux Soliman, au point qu'il ordonna la mort de son enfant, et il fut spectateur de la sanglante exécution ! La sultane favorite avait atteint son but, son fils Selim fut appelé au trône ; mais au lieu d'avoir à leur tète un guerrier, les Turcs eurent pour maître un homme perdu de débauches. Déjà, du vivant de Soliman, les dissensions de la famille impériale, en affaiblissant l'empire, vengèrent la chrétienté des maux que les Turcs lui avaient fait souffrir depuis un siècle (2). Un second fils de Soliman
(i) Ranke, Deutsche Geschichte, T. UI, p. 195, 202, 418.
(2) Ce sont les paroles de l'ambassadeur de France à Constantinople (1559). Charrière, Négociations de la France dans le Levant, T. II, p. 578, note.
périt encore, victime des jalousies du harem. Alors le vieux sultan eut peur de l'unique fils qui lui restait, du misérable Sélim. On lit dans une dépêche d'un ambassadeur de France ces horribles paroles : « C'est la coutume de cet empire que les pères soient meurtriers de leurs enfants, et que les fils soient parricides (1). »
Quelle fut la cause de la décadence de l'empire turc? Le principe même qui paraissait faire sa force, la toute-puissance du sultan. Si l'unité était l'idéal de l'humanité, l'empire turc eût été indestructible, et il aurait fini par embrasser la terre entière. Mais l'unité absolue, loin d'être un idéal, est un germe de mort, car elle aboutit nécessairement au despotisme, c'est à dire au gouvernement déréglé des passions humaines. L'homme, être faible et imparfait, ne supporte pas le poids de la puissance illimitée; elle dégénère dans ses mains en un aveugle arbitraire; celui qui peut tout, au lieu d'être tout-puissant pour le bien, emploie son pouvoir pour le mal, et, par un châtiment divin, il sévit contre lui-même, et devient l'instrument de sa perte. Alors on voit des choses horribles, des pères qui tuent le fruit de leurs entrailles, l'espoir de la nation : puis vient un spectacle plus dégradant encore, les sultans n'ayant plus d'autre but à leur vie que la satisfaction de leurs désirs, se vautrent dans les voluptés du harem, jusqu'à ce qu'ils tournent à l'état de brutes. Quelle peut être la destinée d'un empire soumis à un pareil régime? L'unité de commandement est un excellent instrument de guerre; mais pour conserver les conquêtes, il faut tenir compte d'un autre élément de la nature humaine, il faut développer les forces individuelles, qui seules constituent la puissance des États : or comment le despotisme pourrait-il développer l'individualité, lui qui repose précisément sur la négation des droits de l'individu?
L'empire turc était fondé sur l'esclavage. On a trop vanté l'égalité qui règne chez les musulmans, c'est l'égalité sous le despotisme. Il est vrai que l'esclave devient grand vizir, mais le grand vizir reste esclave, il n'a aucun droit, pas même un droit à la vie. Or l'esclavage est un crime qui ruine tôt ou tard ceux qui y fondent leur puissance. Il a ruiné l'antiquité; cependant chez les anciens, il y avait au moins une classe d'hommes libres, tandis qu'à Con-
(1) Qharriire, Négociations, T. II, p. 717.
slantinople le même arbitraire pèse sur le maître et sur l'esclave, sur les gouvernants et sur les gouvernés. Le despotisme y porta les fruits qu'il produit partout. En 1573, un envoyé vénitien écrit: « Bien que l'empire des Turcs soit immense, il est néanmoins faible, parce qu'il est ruiné en grande partie. Ils disent que là où un cheval ottoman a passé, l'herbe ne croît plus ; ce mot est devenu une triste réalité (1). » Quelle était la cause de cette ruine? L'ennemi n'avait pas désolé les campagnes du vaste empire, les Turcs avaient encore le privilège de porter la dévastation chez les nations chrétiennes; mais ils avaient dans leur sein le plus terrible des ennemis, un gouvernement qui ne respectait aucun droit, parce qu'il n'en reconnaissait aucun. Un pareil régime attaque la vie jusque dans son principe : « Les hommes, dïlMorosini, n'étant pas sûrs de profiter des fruits de leur travail, ne travaillent plus que pour payer l'impôt et pour subvenir à leurs besoins les plus pressants. Ils se gardent bien de produire plus, car ils savent que le superflu leur serait enlevé (2). »
De là la décadence des provinces les plus richement dotées par la nature ; elles ne produisaient plus assez pour subvenir aux nécessités du gouvernement. Avant la fin du xvi« siècle, il y avait un déficit permanent; et cependant le fisc ottoman prenait ce qu'il voulait, au besoin le capital avec le revenu; mais c'était précisément cette tyrannie qui tarissait la source des recettes, en appauvrissant la nation (3). En 1585, un envoyé vénitien écrit : « Les provinces sont tellement opprimées, le pays tellement détruit, que l'empire va tous les jours en se dépeuplant ; et l'on peut hardiment prédire que cela ira de mal en pis (4). » Les ambassadeurs de Venise s'étonnent de la misère qui règne, là où il devrait y avoir une abondance fabuleuse : « Chez nous, disent-ils, la misère provient d'un excès de population ; ici elle vient du manque d'hommes (5). » C'est la marque la plus certaine de la décrépitude. La dépopulation était effrayante. Dans les premières années du xvn" siècle, il
(1) Burburo, Relazione, daus Alheri, HI, 1, p. 309.
(2) Morosini, Relazione (1S851, dans Mberi, \\\, 3, p. 273. — Raaazzoni, Relazione, ib., 111, 2, p. 100.
(3) Zinkeisen, Geschichte des oltomanischen Reiches, T. 111, p. 351, 354.
(4) J/o»'osmfj Relazione Ç4Zhe»-«\, 111, 3,272).
(5) Barhuri), Rel,izione (,1373), dans Mberi, III, i, p. 313.
y avait oo3,000 villages ; en 162:2, il n'y en avait plus que 7o,000. L'ambassadeur d'Angleterre, qui rapporte ce fait, ajoute : « L'on peut voyager pendant trois jours dans la Grèce et dans l'Anatolie, les plus belles provinces de l'empire, sans que l'on trouve un œuf à manger et sans rencontrer un être humain (1). »
Les envoyés vénitiens avaient longtemps admiré l'obéissance aveugle que rencontraient les ordres de l'empereur; ils la célébraient comme un élément de force. Mais la soumission de la volonté humaine a des bornes; quand le despotisme va au point que l'homme n'a plus rien à risquer, il se regimbe contre un arbitraire qui ne lui laisse pas même le droit à la vie : « Le désespoir des populations est tel, écrit un envoyé vénitien en 1373, que l'empereur n'ose plus compter sur elles (2). » Ce n'était pas seulement les sujets chrétiens qui se révoltaient ; les mahométans euxmêmes auraient préféré la domination étrangère à un régime qui détruisait au lieu de gouverner (3), Il faut se féliciter des insurrections permanentes qui troublent l'empire ottoman, c'est la vie qui s'insurge contre la mort; si les populations restaient obéissantes h un pareil gouvernement, il faudrait désespérer de leur avenir.
Les Turcs, en dépit de la décadence qui minait leur empire, conservèrent longtemps le prestige de la valeur guerrière. Mais l'esprit militaire, qui survit souvent à la décadence des nations, linit également par se perdre. Un ambassadeur vénitien en fait déjà la remarque, en 1573 : « Les Turcs, dit Marcantonio Barbaro, qui autrefois ne respiraient que les armes, les fuient aujourd'hui (4). » Faut-il s'en étonner, quand on voit les empereurs, à partir de Sélim, estimer que la vraie félicité d'un prince consiste à passer sa vie dans les plaisirs du sérail, avec les femmes et les bouffons (o)? Gela même n'est pas étonnant; la corruption, poussée jusqu'à la bestialité, est le fruit le plus certain du despotisme;
(l; Thomas Roe, Négociations, p. 66. — Zinheisen, T. III, p. 784.
(2) Barbara, Relazione (1573; : > Sono talmenletiraneggiile, e cosi dislrulti li paesi,e lenuli ia tanta villa e disperazione, che sarebbe pericuiosissimo agli oUomani impcralori vaJersi di loro. • {.Uberi, 111,1, p. 307.)
(3) Darbai'o, ib.,p. 327: cTantoé insupporlabile il procéder loro, poichéadallronon atteodono c'ie alla dislrazione délie provincie e dei regoi. •
(i,' Id., ibicL, p. 310.
(5' Bci-nardo Lorenzo, Relazione, dans Alher't, UI, 2, p. 374.
c'est aussi la marque la plus évidente du déclin des empires. On a dit de nos jours que la Turquie est malade, et les convoitises ne manquent pas pour se partager l'héritage du mourant. Il y a des siècles qu'il en est ainsi. Soliman venait d'épouvanter l'Europe, et le nom des Turcs répandait toujours la terreur parmi les populations chrétiennes, quand un envové vénitien écrivait ces paroles remarquables : « L'empire ottoman ne sera pas détruit par la force des armes, parce que les princes chrétiens ne parviendront jamais à s'entendre ; mais il se consumera de lui-même, sous l'influence fatale d'un régime qui n'a aucune idée de justice, qui ne connaît que violences, rapines et destruction des faibles (1). » Tiepolo écrivait, en 1576. Au commencement du xvn* siècle, l'on parlait déjà de se partager les dépouilles des sultans (2). Si le partage n'a pas eu lieu, c'est par la raison que signalait l'ambassadeur de Venise, la désunion des princes chrétiens et leurs intérêts opposés.
Cependant l'orgueil de la toute-puissance survit à une décadence séculaire. C'est comme une punition divine qui frappe l'ambition insensée des hommes. Voilà des siècles que les sultans ne vivent plus que par tolérance, ce qui ne les empêche pas de conserver les titres pompeux que l'Orient a toujours prodigués à ses maîtres : ils sont les dispensateurs des couronnes, ils sont Vombrede Dieu. Que sont-ils en définitive? Un témoignage vivant de la" vanité humaine, et de l'inanité des projets de conquête qui embrassent le monde entier. S'il y a encore des conquérants et des penseurs qui rêvent la monarchie universelle, qu'ils jettent les yeux sur Constantinople! Nous ne savons si les ambitieux et les rêveurs seront jamais guéris; mais l'histoire, en tout cas, peut conclure que la monarchie universelle est la plus irréalisable et la plus fausse des utopies.
Is'o 2. Le saint-empire romain et les Turcs.
Au xvi'= siècle, la chrétienté craignait l'invasion des Turcs, et redoutait leur domination comme un mal inévitable. Qui sauva
(1) Tiepolo, Relazione, 1576 (Alberi, UI, 2, 172).
(2) Zinkeisen, Geschichte des otlomaDischen Reiches,T. ni, p. 870, s.
l'Europe de ce danger, le plus grand qui l'ait jamais menacé, puisque le régime ottoman entraîne à sa suite la décadence et la mort? Un historien moderne répond, que les peuples chrétiens doivent ce bienfait à la maison d'Autriche (1). Il est vrai que l'Espagne continua, pendant le xvr' siècle, et parfois avec gloire, la lutte contre les infidèles; il est vrai encore que la guerre entre les Turcs et l'empire d'Allemagne fut presque sans relâche. Si nous nous en tenions aux déclarations du plus puissant des princes de la maison d'Autriche, il faudrait dire, avec Rcuike, que Charles- Quint s'était donné pour mission de combattre les Turcs, et de reprendre sur eux les conquêtes qu'ils avaient faites, au grand préjudice de la foi chrétienne. En supposant que la maison d'Autriche ait réellement nourri celte haute ambition, les faits, sont loin d'être aussi glorieux que le pense l'historien allemand. Aujourd'hui que les correspondances intimes ont dévoilé les desseins du grand empereur, nous pouvons affirmer qu'il ne songea jamais sérieusement à porter l'étendard du Christ dans la capitale des sultans ; le zèle qu'il ne cessa d'affecter pour une guerre contre les infidèles, ne fut qu'une politique de parade. C'était un rôle qui convenait au chef temporel de la chrétienté, mais ce n'était qu'un rôle. Mettons en regard les protestations officielles et la pensée secrète, la comédie et la réalité.
Les Turcs refusèrent longtemps de tenir des ambassadeurs en résidence, même chez leurs alliés : k Les empereurs ottomans, écrit dWrvieux à Louis XIV, reçoivent agréablement ceux que les princes chrétiens leur envoient, pourvu qu'on leur apporte des présents et qu'ils trouvent leur compte dans les propositions qu'on vient leur faire. Ils se font un honneur singulier d'être recherchés de tous "et de ne demander l'amitié de «pas un. » C'était plus que vanité, c'était prétention à l'empire du monde : les présents offerts par les ambassadeurs étaient considérés comme un tribut que les esclaves payaient à leur maître. Par suite de cet orgueil asiatique, les Turcs ne traitaient pas encore, au xvi« siècle, d'égal à égal avec les chrétiens; à leurs yeux, les traités n'étaient pas des contrats, mais des ordres émanés du sultan ; aussi ne se croyaient-ils pas liés par les conventions
(1) Ranke, Fûrsten und Vœlker von Siid-Europa, T. I, p. 75.
no CHARLES-QUINT.
qu'ils signaient; ils les révoquaient, les restreignaient, les étendaient, suivant leur bon plaisir. Les sultans redoublaient d'orgueil avec celui des princes d'Occident qui avait également l'ambition d'être le maître du monde; jusqu'au xyu*^ siècle, ils refusèrent le titre d'empereur aux Césars d'Allemagne, et les trêves qu'ils daignaient consentir étaient conçues dans ces termes méprisants : « Accordé ^gracieusement par le sultan, toujours victorieux, au roi infidèle devienne, toujours vaincu (1). » Les Turcs avaient quelque raison d'affecter cet insolent mépris. Ce fut le chef temporel de la chrétienté qui prit l'initiative pour solliciter la paix des Barbares d'Orient, et, pour l'obtenir, il ne recula devant aucune offre, devant aucune humiliation.
Écoutons d'abord Charles-Quint; il écrit, en lo!24, à son frère Ferdinand : « Vous savez assez, et il est à tous notoire, comme toujours mon désir a été d'entretenir la paix en la chrétienté. Et tout ce que j'ai fait et fais présentement, n'est sinon tendant à l'effet de ladite paix, moyennant laquelle les forces des chrétiens se puissent joindre, afin de non seulement repuiser les Turcs, mais aussi leur faire la guerre, augmenter et amplier la religion chrétienne (2). » Charles-Quint avait raison de dire que ses desseins étaient notoires, car il en parlait dans toutes ses négociations ; il ne cessait de dire qu'il voulait la paix universelle, « pour mieux dresser les communes armées contre les infidèles (3). » A entendre l'empereur, on le dirait animé du zèle qui inspira les croisades. Après la prise de Rome, il écrit que, s'il se réjouit de cette victoire, c'est qu'il espère qu'il en résultera deux grands biens pour la chrétientéj d'abord la paix et puis le rétablissement de l'unité chrétienne : « Le comble de ses vœux serait, dit-il, pour rendre grâces à Dieu de toutes les victoires qu'il lui a accordées, d'entreprendre à son service une expédition contre les infidèles; il ne saurait exprimer combien le désir qu'il éprouve de réaliser ce dessein, est grand (4). » La guerre sainte était le sujet habituel
(1) Lavallée, des Relations de la France avec rOrient {Revue iruiépendan te , T. X, p. 480, notes 1 et 2).
(2) Lanz, Correspondeuz des Kaisers Karl V, T. I,p. 81.
(3) Instructions données par l'empereur à son envoyé en Auglelerre, 1524. Uluchhollz, Geschichte Ferdinands II, T. Il, p. 503.)
(4) BuchhoUz, Geschichte Ferdinands, T. III, p. 98, s.
3 ses entretiens : « Son plus grand bonheur serait d'exposer sa ie dans une expédition contre les Turcs; s'il y laissait la vie, il pourrait pour Jésus-Christ, et gagnerait le ciel ; s'il était vainueur, il étendrait l'empire de la chrétienté jusqu'à ses anciennes
mites et acquerrait une gloire éternelle. » La vivacité qu'il met- |iit à exprimer ces vœux, ajoute l'envoyé vénitien, montre que 'était chez l'empereur une pensée sincère et une vraie passion (1). erdinand d'Autriche, le frère de Charles-Quint, ne témoignait pas loins de zèle; en 1529, il adressa un manifeste à la chrétienté Dur l'appeler aux armes contre les Turcs; il demanda des subsides
tous ceux qui vénéraient le nom du Christ, espérant qu'avec leur ppui il délivrerait le tombeau du Seigneur (2). Voilà les paroles, oyons les actes.
Une année avant qu'il appelât la chrétienté aux armes contre 3S infidèles, Ferdinand d'Autriche envoya une ambassade à Contantinople; il proposa aux Turcs d'évacuer la Hongrie, en leur romeltant une indemnité pécuniaire pour les villes qu'ils y occulaient. Celte offre d'acheter la retraite des infidèles est bien loignée de l'héroïsme des guerres saintes. L'accueil que reurent les ambassadeurs, les réponses qui leur furent faites, lous apprennent quelles étaient les relations entre Vienne et ]onstanlinople. Ibrahim Pacha demanda aux envoyés de Ferdiland, ce s'ils ignoraient que toute terre, une fois foulée par un îheval du sultan, était pour toujours sa propriété. Comment )saient-ils faire au chef des croyants la proposition d'abandonner les villes par lui conquises? Autant vaudrait exiger qu'il cédât iOnstantinople! « Soliman répondit qu'il irait lui-même, à la tête le son armée, au devant de Ferdinand, et qu'il lui restituerait en )ersonne les forteresses qu'il réclamait (8). » Le sultan tint )arole et quitta bientôt Constantinople, suivi de 230,000 hommes, j'est alors que Ferdinand adressa son manifeste guerrier à la ;hrétienié. L'Allemagne , directement menacée , s'émut ; les roupes de l'empire s'acheminèrent vers Vienne. Que fit l'archiduc l'Autriche? Au lieu de se mettre à la tête de l'armée, pour con-
(i) Tiepolo, Relazione, 1332 (Albert^ 1, 1, p. 139.)
(2) Buchholz, Geschichte Ferdinands, T. U, p. 263-266.
(3) Zinkeisen, Geschichte des oltomanischen Reiches.T. H, p. 666-668.
112 CHARLES-QUlNT.
quérir le tombeau du Christ, il crut plus prudent de mendier la paix. Une nouvelle ambassade, chargée de conclure une trêve de" dix ans, prit le chemin de Constantinople pour l'obtenir; le frère de Charles-Quint offrit de payer un tribut annuel au sultan, sous le nom de pension; il autorisa ses envoyés à acheter la protection d'Ibrahim Pacha, moyennant une autre pension. On n'admit pas même les ambassadeurs à faire ces offres humiliantes •: le sultan était en marche, les destinées de l'Europe devaient se décider devant les murs de Vienne (i).
Le courage des Allemands et l'inhabileté des Turcs firent échouer le siège de Vienne. Soliman dut renoncer aux projets gigantesques qu'il avait formés, en quittant Constantinople : n'était-ce pas une occasion providentielle pour Charles-Quint et Ferdinand, de réaliser des desseins si souvent annoncés? Nous avons la correspondance des deux frères; loin de s'enhardir par le succès, ils rivalisent de prudence, nous allions dire de lâcheté. Ils sont d'accord sur un point, c'est qu'en dépit de la victoire de Vienne, il faut solliciter une paix ou une trêve; ils ne diffè-l rent que sur les moyens de l'obtenir. L'empereur, après avoir si souvent étalé son zèle pour la guerre sainte, n'osait pas traiter ouvertement, il craignait les reproches de ceux qu'il avait appelés aux armes et qui avaient répondu à son appel (2) ; il ne voulait pas que l'on traitât avec les Turcs par ambassade, mais bien secrètement, afin de sauver les apparences. Ferdinand n'avait pas même ces susceptibilités d'amour-propre; il était d'avis qu'il fallait envoyer une ambassade solennelle à Constantinople pour acheter la paix moyennant une pension. Ainsi ce fut le vainqueur qui implora la paix, et le vaincu se montra plus insolent que jamais. Ibrahim Pacha, en recevant les députés, refusa de donner le titre de roi à leur maître, il l'appela Ferdinand tout court; quant à Charles-Quint, il n'était aux yeux du tout-puissant visir que roi d'Espagne : « Qu'est-ce que ce roi de Hongrie, dont parlent les ambassadeurs de Ferdinand? C'est le sultan qui est seigneur
(1) Zinkeisen, Geschichte des oltomanischen Reiches, T. Il, p. 676-680.
(2) « Sachant que ne faites telles choses sans mon su, ne faudront à dire que moi qui dis tant de Tonloir faire emprise contre les Turcs, pourquoi je vous conseille de le faire, et même étant empereur. > Lettre de Charles-Qninl à son frère, dn 41 janv. 1530, dans LanZj CorrespondeDi, T. I, p. 361-363.
de la Hongrie. Y aurait-il par hasard un autre royaume du même nom? » Soliman ne daigna pas adresser la parole aux envoyés autrichiens. Les offres d'une pension annuelle de 100,000 ducats furent reçues avec mépris : le pacha leur dit que les Sept Tours étaient remplies d'or et d'argent. Il ne resta à Ferdinand que la jhonte d'avoir fait des propositions indignes d'un roi d'Allemagne, Iplus indignes encore d'un vainqueur (1).
, Pourquoi Charles-Quint et son frère montrèrent-ils tant de pusiljlanimité? L'empereur dit dans la lettre qu'il écrit à Ferdinand que « leurs forces ne sont pas suffisantes pour contredire à une si grande puissance. » Quant à l'appui des autres princes chrétiens, ajoute-t-il, il n'y faut pas compter, car ils préfèrent leur intérêt à celui de la chrétienté, et ils craindraient d'augmenter le pouvoir de la maison d'Autriche en combattant les Turcs {^). Charles- Quint avait raison dans ce qu'il disait des autres princes; mais il ne voyait pas que lui-même en faisait autant et qu'il mettait aussi son intérêt au dessus du service de Dieu. Son confesseur lui en fit plus d'une fois de vifs reproches, en son nom et au nom du pape (3). Les historiens de l'Église le lui imputent à crime : « il aimait mieux, dit Raynaldi, guerroyer contre François P% que de combattre les infidèles (4). » Il n'y a pas jusqu'à sa tante Marguerite, qui lui écrit en l'année 1529, « que son honneur exige qu'il se mette à la tête de l'armée qui marche contre les infidèles, non seulement pour secourir son frère et rebouter le Turc, mais pour le poursuivre et augmenter la sainte foi : ce qui lui sera sans comparaison bien plus grand honneur et mérite, que de beaucoup s'amuser au recouvrement d'aucunes villes en Italie (o). » Tel n'était pas l'avis de l'empereur; il préférait une ville prise en Italie à des conquêtes très incertaines à faire sur les Turcs; il était homme de calcul plus qu'homme de foi.
Le mauvais succès de ses envoyés ne découragea par Ferdinand. En lo31, nous trouvons de nouveau une ambassade autrichienne à Constantinople; les propositions qu'elle fit au sultan
(1) Zinkeisen, Geschichle des ottomanischen Reiches.T. U, p. 698 700.
(2) Lettre de Charles-Quint à son frère, da 11 janv. 1530 (Lanz, Correspondenz, T. I, p. 361, s.).
(3) Heine, Briefe an Kaiser Karl von seinen Beichtvaler, p. 233,253, 264,274. (t) Raynaldi Annales, ad a. 1543, n* 41, et passim.
(5) Lettre de Marguerite à Charles-<îuint, du i oct. 1529 {Lanz, Correspendenz, T. I, p. 346).
étaient plus humiliantes encore que celles que nous venons d'ea tendre : le roi se contentait d'une trêve d'un an, il offrait un tribut sous le nom de pension, même pour la partie de la Hongrie dont il était en possession. L'on pardonne cette honte à Ferdinand; il était dans l'impossibilité de résister aux Turcs, et il se voyait sur le point de perdre toute la Hongrie. Le vrai coupable, était Charles- Quint : il encouragea, il excita son frère à traiter h tout prix. Qu'était devenu le saint zèle de l'empereur pour la guerre sainte? Il était occupé, de concert avec le pape, h réduire Florence sous le joug des Médicis; la destruction de la liberté italienne l'intéressait plus que la délivrance du tombeau de Jésus-Christ. H nourrissait des desseins plus vastes; il voulait rétablir l'unité chrétienne, en ruinant la réforme en Allemagne, ce qui l'aurait rendu maître absolu, de l'empire. Pour cela il lui fallait la paix avec Soliman, car dans les desseins de Dieu, le sultan était le soutien des réformateurs; Charles-Quint ne pouvait pas songer à combattre le protestantisme, aussi longtemps qu'il avait besoia des princes protestants, pour repousser les Turcs. Voilà pourquoi l'empereur mit tant d'insistance pour obtenir une paix, ou du moins une trêve. Soliman refusa l'une et l'autre; il signifia fièrement à Charles- Quint qu'il allait au devant de lui, afin que le roi d'Espagne pût exécuter plus commodément le projet dont il entretenait depuis si longtemps la chrétienté : « Si Charles-Quint veut combattre les Turcs, dit-il, qu'il vienne, sinon qu'il paie tribut au chef des croyants (1). «
L'expédition de Soliman échoua; mais l'empereur, de son côté, ne fit rien, au grand scandale de la chrétienté. André Doria, le héros génois, sauva fhonneur du nom chrétien, en remportant quelques avantages sur mer qui rendirent la Porte plus traitable. Pour la première fois, le sultan daigna envoyer un plénipotentiaire à Vienne, pour arrêter les préliminaires de la paix. Le traité fut conclu, mais Soliman refusa d'y comprendre Charles- Quint : il signifia à son secrétaire, Cornélius Schepper, que si son maître voulait la paix, il n'avait qu'à la négocier lui-même à Constantinople (2). En lo34, l'empereur et son frère chargèrent
(1) Zinkeisen, Geschkhie des oltomaDischcnReiches,T. II, p. 723-730.
(2) M,i6irf.,T. II, p. 738-746.
LES TUKCS. Mo
Schepper de leurs intérêts (Ij, mais les négociations n'aboutirent pas : Soliman fut plus intraitable que jamais; il connaissait parfaitement la faiblesse des princes cbrétiens, car il était allié de François P"". Spectacle inouï! les armes des infidèles et celles du roi très chrétien allaient s'unir contre l'empereur, le défenseur de l'Église. Charles-Quint reprocha amèrement au roi de France cette espèce d'apostasie; ce qui n'empêchait pas les princes de la maison d'Autriche de mendier chaque année la paix ou une trêve à Constantinople. Les négociateurs finirent par se lasser du rôle humiliant qu'ils jouaient ; l'un d'eux écrivit en lo37 a Ferdinand P-" : « Que Votre Majesté considère les réponses que les Turcs ont faites à vos propositions, et elle jugera sans doute qu'il ne faut plus envoyer d'ambassadeur à Constantinople, pour y servir de jouet aux Barbares, mais des armées pour venger les insultes dont on nous abreuve (2). »
La paix signée en lo33 ne fut pas même une trêve; les hostilités, ne cessèrent pas un instant en Hongrie, et le plus souvent les troupes de Ferdinand étaient battues. Que lui restait-il à faire, sinon de recourir encore une fois, malgré les avances des Barbares, à la voie des négociations? Mais plus le prince autrichien montrait d'empressement pour obtenir la paix, plus il révélait sa faiblesse, et les Turcs en profitaient pour augmenter leurs exigences. En lo40, le sultan fit mettre l'ambassadeur aux Sept Tours; puis il déclara la guerre à Ferdinand dans un manifeste insultant : « La Hongrie est à moi, mon droit est aussi clair que la lumière du soleil; pourquoi donc y eirs'oyez-vous vos armées? Je crois vraiment que vous cherchez à ruiner la chrétienté. Que la volonté de Dieu s'accomplisse! » Après plusieurs années d'une guerre funeste à l'Autriche, Ferdinand se décida à implorer la paix. Son ambassadeur, obligé de négocier en prison, dut se contenter d'une trêve de cinq ans, chèrement achetée; le roi céda à Soliman toutes les places conquises par les Turcs, et il consentit à payer un tribut, sous le nom d'un présent annuel, pour la partie de la Hongrie qu'on voulait bien lui laisser : le vainqueur daigna
(1) Mission diplomallque de Cornélius De Schepper, par M. (le Saint-Génois et Yssel De Schepper, 1856.
(2) Rapport du seigneur de Sprinzeustein à Ferdinand I". {Zinkeisen, T. II, p. 828.)
lie CHARLES-QUINT.
aussi permettre au vaincu d'avoir un ministre résidant à Constantinople. L'empereur fut compris dans la trêve. Ce n'est que dans la seconde moitié du xvi'^ siècle que la trêve fut convertie en paix. Le traité de lo67 mit les ambassadeurs de l'empereur sur la même ligne que ceux des autres princes chrétiens ; il stipula qu'ils ne pourraient plus être emprisonnés en cas de guerre; toutefois le chef temporel delà chrétienté resta tributaire du sultan (1).
Que l'on compare ces honteuses transactions avec le langage de Charles-Quint; le contraste ne saurait être plus déshonorant. L'empereur dit à qui veut l'entendre, qu'il brûle du désir de combattre les infidèles et d'étendre le royaume du Christ. Ces fanfaronnades espagnoles retentissent jusqu'à Constantinople. Le sultan défie et brave son rival, et lui donne rendez-vous sur le champ de bataille. Charles-Quint reste sourd à l'appel ; il négocie et négocie toujours, il mendie la paix, il achète des trêves ; il finit par devenir tributaire de ceux qu'il devait chasser de l'Europe. Voilà comment la maison d'Autriche a sauvé la chrétienté ! C'est la décadence de la Turquie qui empêcha l'Europe de tomber sous le joug ottoman, et cette décadence est une punition des vices qui infectent toute monarchie universelle; si elle fut plus rapide chez les Turcs, c'est que nulle part le fléau du despotisme n'a sévi avec plus de fureur.
N° 3. François I" et les infidèles.
L'empereur est le défenseur de la chrétienté contre les infidèles; de là le langage de Charles-Quint et son désir de la guerre sainte. C'est un rôle traditionnel ; Charles-Quint ne s'aperçoit pas que la tradition chrétienne s'écroule, que l'unité du moyen âge se déchire et que tous les efforts pour la rétablir sont vains. Il est lui-même la preuve vivante de T'inanité d'une ambition qui prétend maintenir ce qui est condamné à périr, et ressusciter ce qui est déjà mort. Il veut reconstituer l'empire, et il échoue; il veut ramener les protestants dans le sein de l'Église, et il échoue; il veut chasser les infidèles de l'Europe, et il échoue plus honteusement encore, au point qu'il est permis de douter qu'il ait songé
(i) Zinkeisea, dans Raumer, Hislorisches Taschenbuch, 1856, p. 649^70.
sérieusement au dessein qu'il menait sans cesse en avant. La guerre contre les infidèles était un immense anachronisme ; elle supposait que la chrétienté avait encore pour les sectateurs de Mahomet cette haine vigoureuse qui alluma les croisades; elle supposait que les chrétiens avaient encore cet enthousiasme aveugle qui les arma, au xr siècle, pour la délivrance d'un tombeau. Or cet enthousiasme et cette haine étaient loin des sentiments du XYi" siècle. Dès lors l'unité chrétienne, telle qu'elle s'était formée au moyen âge, n'avait plus de raison d'être. De fait, elle n'existait plus qu'en apparence ; François P' va lui donner le coup de mort.
François l*"" portait le nom glorieux de roi très chrétien: il ambitionnait le renom d'un roi chevalier. A ce titre, il était obligé de maintenir l'unité chrétienne, tout autant que Charles-Quint. Si l'on en croyait ses déclarations officielles, il brûlait, aussi bien que son rival, du désir de combattre les infidèles. En 1516, il écrit à Léon X : « Vous savez que, depuis mon enfance, je n'ai eu qu'une ambition, c'est que la paix entre les princes chrétiens leur permît de s'unir contre les Turcs et contre tous les ennemis de la foi catholique... Je tiens à prouver que ce n'est pas en vain que je m'appelle roi très chrétien; je verserai avec joie mon sang pour Jésus-Christ (1)... » Bientôt la lutte s'ouvrit pour la couronne impériale, et l'Allemagne, sans cesse menacée par les armes ottomanes, voulait avoir à sa tête un prince capable de la défendre : François l^' jura que trois ans après l'élection, il serait à Constanlinople ou qu'il serait mort (2). Quelques années plus tard, le roi très chrétien fit alliance avec Soliman. C'est un des grands événements du XVI*' siècle, une révolution dans l'ordre politique analogue à celle que Luther accomplit dans l'ordre religieux. De tous côtés l'unité chrétienne se brisait. Au moyen âge, la chrétienté était une; la religion, une par essence, dominait toutes les relations. II en résulta une opposition hostile entre l'Europe catholique et l'Orient infidèle; l'hostilité survécut aux guerres saintes, et les invasions des Turcs lui donnèrent un nouvel aliment. François I""" osa se mettre au dessus des préjugés religieux,
(l) Charrière, Négociations de la France avec Ir Levant, T. I, p. 16-18. <i^ Mignet, Rivalité de François 1" «l de Charles-Quiot.
en contractant une alliance avec les ennemis du nom chrétien. C'était affranchir l'État de la domination de la foi. La révolution avait encore cela de remarquable, qu'elle se faisait par un prince catholique : la France resta dans le sein de l'Église, mais sur le terrain politique, elle entendait se gouverner d'après ses intérêts, et non d'après ses croyances.
Un historien allemand dit que l'alliance avec Soliman fera toujours de François P'' une des grandes figures des temps modernes (1). Nous croyons que c'est faire honneur à l'homme d'une gloire qu'il faut rapporter à Dieu, et après lui au génie de la nation française. Ce ne sont pas des convictions qui poussèrent le roi de France à s'allier avec le sultan, c'est la nécessité. Il est vrai que la nécessité ne suffisait pas pour contracter l'alliance; il fallait de plus être au dessus des préjugés dominants, et presque en dehors du christianisme traditionnel; or telle était précisément la situation de la France au xvi*' siècle. François V% en s'unissant avec les Turcs, obéissait à l'instinct de sa nation et à la force des choses, c'est dire qu'il était l'instrument des desseins de Dieu. Chose singulière! ce n'est pas même lui qui eut la première idée de l'alliance dont on lui fait un titre de grandeur, c'est sa mère, Louise de Savoie qui, voyant son tils prisonnier de Charles-Quint, et ne sachant plus où trouver un appui pour le délivrer, s'adressa en désespoir de cause à Soliman (2). Ainsi c'est la main d'une femme, d'une mère, qui noue les premiers liens entre deux mondes divisés jusque-là par une haine à mort! Faut-il insister après cela pour montrer l'action de Dieu dans cette immense révolution?
La nécessité qui donna l'idée des premières relations, fut aussi la raison qui les perpétua. Dans une espèce de préambule qui précède le traité de 1535 entre le sultan et la France, on lit : « Le roi François I-'", travaillé de continuelles guerres par l'empereur Charles-Quint, lequel bien souvent lui suscitait encore le roi d'Angleterre, étant recherché sous main par le sultan Soliman, empereur des Turcs, fut contraint pour se défendre de l'oppressioi de tels ennemis, qui tenaient, du côté d'Espagne, de Flandre, d'Italie et d'Angleterre, le royaume de France comme assiégé, d'entendre à
(i) Ranke, Denlsche Geschichte, T. IV, p. 37-3'.'.
(2) Zinkeiscn, Geschichte des ottoraanischen Reiches, T. II, p. 63S-64
quelque amitié ou intelligence avec ledit Soliman (1). « Une fois le premier pas fait, l'intérêt politique qui légitimait l'alliance, éclata avec tant d'évidence, qu'il devait frapper tous les esprits. L'Europe était menacée par la prépondérance de la maison d'Autriche; et qui le tenait en échec? Le sultan. « Je ne nie pas, disait François l" à l'ambassadeur de Venise, que je ne désire voir le Turc très puissant, non pas pour lui, car c'est un infidèle, mais pour affaiblir la puissance de l'empereur et pour rassurer tous les autres gouvernements contre un ennemi si grand (2). »
Cependant François P'" n'osa longtemps avouer son alliance; il continuait à protester de ses sentiments religieux; il voulait, comme ses prédécesseurs, mériter le nom de roi très chrétien; il se disait prêt à combattre les Turcs, s'ils menaçaient la chrétienté en Italie, mais il prétendait qu'en Hongrie ce n'était qu'une querelle entre le roi Ferdinand et les Turcs. Quant au reproche qu'on lui faisait d'exciter les entreprises de Soliman contre l'empire, il le repoussa avec la hauteur habituelle qu'il mettait dans ses démentis : « Là où un ambassadeur voudrait soutenir cela, vous lui pouvez répondre qu'il en a menti par la gorge; car mes prédécesseurs et moi avons par le passé trop longuement maintenu le nom que nous portons en honneur et réputation, pour varier maintenant en cela. » François P"" adressa ces fièrcs paroles k l'évêque d'Auxerre, en 153 1 ; quelques années plus tard, l'alliance qu'il repoussait comme une calomnie, était publique et avouée. Les protestations et les dénégations de François P"" témoignent combien les préjugés chrétiens étaient vivaces. Elles nous montrent encore, sous un jour peu favorable, la conduite du roi chevalier; il accusait ses ennemis de mentir par la gorge, au moment où lui-même mentait avec une rare impudence.
L'alliance deFrançois P' et de Soliman n'était rien de moins qu'une révolution; il lui fallut du temps pour pénétrer dans les mœurs. Bien que les intérêts politiques fussent alliés, les esprits étaient toujours divisés. Lorsqu'on io43, la flotte turque, sous Barberousse, fut réunie à celle de François I"' h Toulon, le roi ordonna aux habitants d'évacuer la ville, parce qu'il n'était point convenable
(1) Cliarrière, Négociations dfi la France avec le Levant, T. I, p. !
(2) Alberi, Relazioni, l" série, T. 1, p. i67.
120 CHARLES-QLINT.
de demeurer et converser avec la nation turquesque, pour les inconvénients qui pouvaient survenir (1). » Ces préjugés se dissipèrent assez rapidement au sein d'une nation qui comptait déjà, au xvr siècle, plus d'un incrédule. Les catholiques mêmes firent l'apologie de l'alliance turque : « Contre son ennemi, dit Montluc, on peut de tout bois faire flèche. Quant à moi, si je pouvais appeler tous les esprits des enfers pour rompre la tête à mon ennemi qui me veut rompre la mienne, je le ferais de bon cœur, Dieu me le pardonne (2). »
L'évêque de Valence, frère de Montluc, se chargea de justifier l'alliance de François V' avec Soliman, devant le sénat de Venise. Il dit que Charles-Quint avait mauvaise grâce de reprocher celte alliance aux Français, puisque lui-même la recherchait. Il ajouta que les impérialistes forgeaient un nouvel article de foi, qui défendait aux princes de s'aider pour leur défense du secours de ceux' qui ne suivaient pas leur religion : « Ils ne s'advissent pas, dit-il, qu'en blâmant le roi, ils taxent David, roi valeureux et saint prophète, lequel, poursuivi par Saùl, s'enfuit vers un roi idolâtre (3). » François!''' s'éleva à de plus hautes considérations dans l'apologie qu'il adressa au pape Paul III; on y voit les germes du cosmopolitisme qui fait la gloire de la France : « Les Turcs ne sont pas placés en dehors de la société humaine, de sorte que nous aurions plus de rapports avec les brutes qu'avec les infidèles. C'est méconnaître les liens que la nature établit entre les hommes; ils ont tous la même origine, rien n'est étranger à l'homme de ce qui regarde son semblable. Si les nations sont divisées, ce n'est pas la nature qui les sépare, mais les mœurs et les usages; fl en résulte des rapports plus intimes entre les membres d'un même peuple, qu'entre ceux qui appartiennent à des États différents, mais la séparation ne va pas jusqu'à briser l'union que la parenté commune établit entre les divers membres de l'humanité. Si les liens du sang et de la patrie séparaient les sociétés particulières de la société universelle du genre humain, ils seraient un mal, au lieu d'être un bien. Les erreurs des
(1) Cliarrière, Négociations dP la France avec le Levant, T. I, p. 567 et 569.
(2) Mémoires de Montluc, dans la Collection de Pelilol, T. XX, p. 417.
(3) Id., ibid., p. 417-434.
hommes et leur imperfection les empêchent de s'unir en une même religion, mais la diversité du culte pas plus que celle des coutumes ne détruit l'association naturelle de l'humanité (1). »
Ce cosmopolitisme philosophique, bien qu'il ait sa racine dans la croyance chrétienne de l'unité du genre humain, n'a jamais été du goût des sectes chrétiennes. Les protestants étaient plus intraitables sous ce rapport que les catholiques. Nous venons d'entendre un évêque faire l'apologie de l'alliance turque au point de vue religieux; l'autorité de David et de la Bible qu'il invoqua, ne fit aucune impression sur les protestants. L'électeur de Brandebourg demanda que le pape ôtât au roi de France le titre de très chrétien, « l'ayant avec tant d'énormes crimes et plus que punique déloyauté largement perdu (2). » La diète de Spire déclare « que François I" était autant ennemi de la chrétienté que le Turc même, qu'il fallait procéder contre lui par voie de fait, afin que les autres princes chrétiens ne prissent pour l'avenir occasion de faire comme lui (3). « Charles-Quint exploita les passions religieuses ;de la réforme, pour armer les protestants contre la France unie aux Turcs, c'est à dire contre les seuls appuis qu'ils eussent en face de la puissante maison d'Autriche. Ils payèrent cher leur aveuglement. Une seule chose les excuse, c'est qu'il était presque général; les Italiens mêmes, plus politique que religieux, jetèrent la pierre à François I" : « L'alliance turque est une honte pour la France (4), » s'écrie un ambassadeur de Venise. « Les pierres, dit un autre Italien, devraient se mouvoir contre le roi très chrétien (5). »
La postérité est partagée sur l'appréciation de cette fameuse alliance. Il va sans dire que les catholiques la réprouvent comme un acte impie : « François I", dit Raynaldi , oublia son nom de chrétien, il oublia son salut, quand il se ligua avec les ennemis du Christ. » L'historien ecclésiastique ne manque pas de trouver une vengeance divine pour un crime si énorme; Dieu punit le roi de France, en éteignant sa race (6). Les écrivains politiques sont
(1) Le Plat, Monumenta concilii Tiidenlini, T. III, p. 185, s.
(2) Lettre de l'électeur de Brainlebourg au cardinal Farnèse, légat du pape. (Gronvelle, Papiers d'Etat, T. m, p. 14.)
(3) Réponse des États de l'empire réunis à Spire. {Granvelle, Papiers d'État, T. III, p. 13-15.)
(4) Alberi, Relazioni, T. I, p. 167.
(5) Lugo di Soria au cardinal de Trente. (BuchhoUz, Geschichte Ferdiuands, T. LX, p. 270.)
(6) Raynaldi, Annales, ad a. 1533, n» 21 ; ad a. 1537, n* 30.
122 CHARLES-QUIXT.
d'un avis tout à fait opposé; s'ils blâment François I", c'est pour n'avoir pas fait de bonne heure une alliance solide avec Soliman : « Ses relations avec les Turcs, dit Ancillon, se formèrent trop tard, et elles ne furent jamais bien intimes; la religion, ou la crainte d'irriter le pape le retenait (1). » Les historiens modernes ont raison de s'élever au dessus des préjugés de religion, en jugeant l'alliance turque, mais ils perdent de vue une autre face de la question. Nous appelons parfois les Turcs des Barbares; ils l'étaient réellement au \\f siècle. Leurs guerres ne ressemblaient en rien aux hostilités des nations chrétiennes; c'étaient des brigandages et des pirateries; les vaincus étaient vendus sur les marchés deConstantinople, et les habitants inoffensifs, surpris pendant la nuit, étaient traités en ennemis. Ce n'est pas seulement la foi, c'est l'humanité qui se révolte, quand on voit l'allié de François L'"" traîner en esclavage des milliers de femmes et d'enfants, à l'abri de l'alliance française. En vain dit-on que la ligue tendait uniquement à défendre la France et l'Europe contre la domination de la maison d'Autriche. D'abord l'alliance n'était pas purement défensive, et l'eiit-elle été, il n'est pas vrai que tout moyen soit légitime, alors même qu'il s'agit de défendre son existence; le moyen doit trouver en lui-même sa légitimité, sinon il faut se ranger à la morale perverse que l'on reproche aux jésuites et dire que la fin justifie tout.
François T' est d'autant plus coupable, que son alliance avec les Turcs n'était pas même sincère; il voulait reconquérir Milan, et pour cela tous les moyens lui étaient bons; il donnait une main aux infidèles, il offrait l'autre à Charles-Quint contre les infidèles, ami tout ensemble et ennemi. Cet égoïsme déloyal, au lieu de faire sa force, fit sa faiblesse. Un contemporain, partisan de l'alliance, remarque que « malgré le secours des Turcs, les affaires du roi ne s'en portèrent pas mieux (2). » Henri II en fit l'aveu, il écrit h son ambassadeur à Constantinople : « Je suis blâmé d'un chacun d'avoir toujours été si crédule en l'amitié du grand seigneur, vu que ses forces qu'il m'a souvent envoyées ont plutôt été employées parles ministres et conducteurs d'icelles à endommager la chré-
(1) Ancillon, Tableau des révolutions du système politique de l'Europe, T. I,p.
(2) MonllUf, Mémoires. (Pe/î/o/j T. XX, p. 335.)
tienté qu'à toucher au vif l'ennemi commun, qui a été tout le rebours de ce que j'en espérais (1). » Si les rois de France, ajoute un ambassadeur français k Constantinople, eussent employé l'argent que leur coûtait l'alliance turque, à bâiir force galères, ils eussent peut-être obtenu plusieurs victoires que l'insolence des Turcs et le désir de butiner leur étaient des mains (2). » Pourquoi l'alliance turque a-t-elle si peu profité à François P'? C'est qu'il était allié peu sincère, toujours prêt à trahir ses amis, le sultan aussi bien que les réformés d'Allemagne, et à tourner ses forces contre eux, si Charles-Quint avait consenti à lui donner le duché de Milan. C'était une politique sans principe, sans conviction, fondée sur le mensonge et la mauvaise foi ; or Dieu ne veut pas que la fraude profite à celui qui l'emploie. L'histoire est une grande leçon de morale, que Dieu donne aux nations et à ceux qui dirigent leurs destinées.
Si l'histoire doit condamner la politique immorale de François I", ce n'est pas à dire que l'alliance turque ne soit, au point de vue providentiel, un des grands événements de l'histoire; mais, contrairement aux desseins de ceux qui la conclurent, elle a une importance religieuse plutôt que politique. Elle brise l'unité chrétienne, laquelle était viciée dans son essence, car, au nom de la charité et de la fraternité, elle prêchait la haine et la division. Ces sentiments régnaient encore au xvf siècle chez les orthodoxes; un pape canonisé nous en offre un curieux témoignage. Charles IX, dans une lettre adressée à Pie V, appela le sultan empereur des Turcs; le saint-père lui répondit « que celui qui ne connaissait pas le vrai Dieu, ne pouvait jamais être empereur : donner le nom d'empereur à un infidèle, n'était pas autre chose tfue d'appeler le mal bien, elle bien mal (3). »
Voilà ce que les sentiments étroits d'une religion qui se dit universelle, avaient fait de l'unité humaine! Pour mieux dire, le catholicisme n'a jamais compris l'unité humaine, ils n'a conçu l'unité que sous la forme religieuse. Cette fausse unité devait être brisée, pour que la vraie unité pût s'élever sur ses ruines. Telle
^1; Charrière, Négociations de la France avec ie Levant, T. II, p. 524.
(.2) Id., ihid., T. Il, p. 744, noie.
(3) Falluux, Histoire de S. Pie V, T. II, p. 239.
fut l'œuvre de Luther et de François I". Mais ne confondons pas dans notre admiration le réformateur sincère, ardent dans ses convictions jusqu'il l'aveuglement, avec le prince frivole, léger, sans foi ni loi, qui s'alliait au Turc et au pape, parce qu'il ne croyait pas plus h l'un qu'à l'autre. C'est h Dieu que remonte la gloire, et après lui, ii la race française : cosmopolite par essence, c'était à elle à inaugurer l'ère de l'humanité. *
§ 5. Ce que les hommes veulent et ce que Dieu veut.
On crie au fatalisme, quand les historiens montrent la main de Dieu dans les destinées du genre humain; on dit que c'est nier la liberté de l'homme que de dire qu'il est un instrument de la Providence. Nous applaudissons à celte réaction contre le fatalisme historique, parce que sans un sentiment énergique de la liberté, les peuples s'affaissent et meurent. Mais pour faire place h l'homme dans l'histoire, il n'en faut pas bannir Dieu. Il y a la part de la liberté humaine, il y a la part de l'action providentielle. L'idéal serait que l'homme, en usant de sa liberté, ne voulût jamais que ce que Dieu veut. Cet idéal est irréalisable, puisqu'il suppose la perfection dans un être imparfait. Cela n'empêche pas que la mission des créatures ne soit de s'approcher progressivement de la perfection du créateur. Plus l'humanité avance, plus elle a conscience des desseins de Dieu, et plus elle peut et elle doit s'y conformer. Mais il y aura toujours une opposition plus ou moins grande entre ce que veulent les hommes et ce que Dieu veut. Celte opposition éclate au grand jour dans l'histoire; elle nous révèle les desseins de Dieu, et nous montre la vaine ambition des hommes. Ne faisons pas honneur aux hommes des suites de leurs actions, qu'ils n'ont ni prévues ni voulues, et ne les condamnons pas davantage; en les appréciant, nous n'avons qu'à considérer ce qu'ils devaient faire et ce qu'ils ont fait; leurs mérites et leurs démérites n'ont rien de commun avec le but que poursuit la Providence. Mais il est bon de mettre à chaque occasion ce but en évidence, pour que les hommes sentent la main qui les protège et les conduit, pour qu'ils cherchent h pénétrer les desseins de Dieu, afin que leurs actions concordent de plus en plus avec sa volonté. Voilà le lot
de la liberté humaine : qui oserait s'en plaindre, s'il le comprend dans toute sa grandeur?
Nous avons dit que Ton fait trop d'honneur à Charles-Quint en lui supposant l'ambition de la monarchie universelle. Son idéal était l'empire romain d'Allemagne; il voulut reconstituer l'unité chrétienne, qui se dissolvait précisément au moment où il arriva à l'empire. Charles-Quint se trouvait donc d'accord avec le pape, et il devait croire qu'il marchait dans la voie de Dieu ; mais, si la papauté est infaillible dans l'ordre religieux, elle ne l'est guère dans l'ordre politique. Le pape et l'empereur se trompaient également sur la marche providentielle de l'humanité ; aveuglés parleur orgueil, les deux vicaires de Dieu s'imaginaient que l'unité catholique était une loi divine, immuable, qu'ils seraient toujours les chefs spirituels et temporels de la chrétienté; ils ne voyaient pas que l'unité du moyen âge n'avait eu qu'une mission passagère, et que la tendance providentielle des faits était de la briser pour faire place aux nationalités, base de l'unité future du genre humain. Le xvi*" siècle allait consommer la rupture; c'est alors que Charles-Quint essaya de la maintenir, ou plutôt de la ressusciter, car elle était déjà morte dans le domaine des idées. Que représentsit-il? Était-il l'organe d'une nationalité? Non; ni Espagnol, ni Belge, ni Allemand, ni Italien, il était chef d'une famille, de la maison d'Autriche; empereur, il voulait plier les nations les plus diverses sous les mêmes lois. C'était une œuvre impossible, contraire aux desseins de Dieu. Charles-Quint échoua complètement.
Au moyen âge, l'unité reposait sur la religion. La paix d'Augsbourg brisa l'unité religieuse, et par suite l'unité politique; le pape refusa de la signer, il refusa de reconnaître l'abdication de Charles-Quint et l'élection de Ferdinand; il rompit par là le dernier lien qui rattachait l'empire à la papauté. Charles-Quint tenta de rendre l'empire héréditaire dans sa famille; l'énergique résistance des princes allemands le força de renoncer à son projet. Fidèle à sa devise, Charles-Quint avait l'ambition d'aller toujours plus outre; il voulait reconquérir les provinces qui avaient appartenu à la Bourgogne et à l'empire. Qu'est-ce que le saint-empire romain gagna par les longues guerres de son empereur? L'empire perdit ses possessions italiennes, qui devinrent le domaine parti-
culier de la maison d'Espagne; l'empire perdit les Pays-Bas, il perdit une partie de la Lorraine, les trois évêchés, que Charles- Quint essaya vainement de reprendre. La mission de l'empereur était de combattre les infidèles, Charles-Quint ne fit la guerre aux Turcs qu'en paroles; les chefs de l'empire finirent par devenir tributaires du sultan. Charles-Quint préférait guerroyer contre François 1"; plus d'une fois il avait compté ruiner son rival; cependant, avant d'abdiquer, il signa une trêve, qui laissa la France en possession de toutes ses conquêtes dans la Savoie et dans la Lorraine : « La France, dit un ambassadeur vénitien, fut plus puissante que jamais, après les guerres dans lequelles l'empereur avait espéré de l'accabler (1). »Le génie des nationalités l'emporta sur l'ambition de la monarchie universelle.
L'opposition contre les tentatives de reconstitution de l'empire n'est que l'une des faces de la lutte de Charles-Quint et de François P'". Le roi de France faisait cause commune avec les protestants d'Allemagne; la liberté religieuse était donc en jeu aussi bien que l'indépendance des nations. Allié peu sincère de la réforme, François P' la protégeait en Allemagne, et il la persécutait en France; les protestants n'étaient pour lui qu'une arme contre son rival. Charles-Quint était-il plus sincère dans la défense de la vieille orthodoxie? Ses contemporains l'accusaient de se servir de la religion comme d'un prétexte pour couvrir son ambition. Il est certain que le patron de l'Église romaine était un esprit politique, plutôt qu'une âme religieuse; s'il prit parti pour le catholicisme, c'est que ses intérêts se confondaient avec ceux de la vieille religion. Ainsi les deux rivaux n'avaient en vue que leur grandeur; plus ou moins indifférents à la question religieuse, ils l'exploitaient comme un instrument d'attaque ou de défense. Ce qui pour Charles-Quint et pour François P"" n'était qu'un moyen, était un but dans les desseins de Dieu : il s'agissait du plus haut intérêt de l'humanité, de la liberté de penser. Ici les rôles se renversent ; la Providence se sert de la misérable ambition des princes pour conquérir la liberté religieuse. François I" devient, malgré son mauvais vouloir pour les réformés, le protecteur du protestantisme allemand : ses luttes incessantes avec Charles-Quint
(1) Nttvagero, Relazione, 15i6. {Alberi, l, 1, p. 364. >
obligent l'empereur à ménager les prolestants, et l'empêchent d'étouffer la révolution religieuse dans son berceau. En définitive, aucun des deux rivaux n'atteignit le but de son ambition, François I" pas plus que Charles-Quint; ils firent ce que certainement ils ne voulaient pas faire, mais ce que Dieu voulait : ils sauvèrent la réforme.
Voilà une preuve bien évidente de l'action de la Providence sur les destinées du genre humain. En veut-on un témoignage plus éclatant encore et plus singulier? Il n'y avait certes rien de commun entre les protestants et les Turcs ; les réformateurs professaient une sainte horreur pour les infidèles ; leur antipathie était telle, qu'elle les entraîna à une guerre impolitique contre François h", leur seul appui. Mais les hommes ont beau se fuir et se détester, Dieu les unit, en dépit de leurs passions; voilà comment il se fit que les infidèles devinrent les défenseurs de la réforme. Ceci n'est pas une vaine théorie, imaginée après coup; les témoignages des contemporains confirment les enseignements de la philosophie de l'histoire. Nous avons dit ailleurs (1) que la crainte incessante des Turcs força Charles-Quint à faire aux prolestants les concessions qu'on lui a tant reprochées et qui consolidèrent la réforme. Charles-Quint fut réellement dans l'impuissance de réduire les protestants, aussi longtemps qu'il eut besoin de leur secours pour combattre les Turcs. Dès qu'il eut obtenu une trêve, il se jeta sur les confédérés de Smalcalden, et sa facile victoire semblait annoncer la fin de la réforme. C'est alors que Maurice de Saxe releva la cause du protestantisme, en s'appuyant sur la France. A cette occasion, Soliman adressa une lettre aux princes protestants, par laquelle il se déclarait leur ami, comme allié de Henri II, et il les excitait à se délivrer de la tyrannie et de la fausseté de Charles d'Espagne : « Il restera leur ami, dit-il, aussi longtemps qu'ils seront alliés de son allié, et il espère que cette alliance durera toujours (2). » La coalition des protestants et de Henri II, appuyée par le redoutable Soliman, força l'empereur à céder. Ferdinand traita avec les protestants à Âugsbourg. Charles- Quinl, qui voyait s'évanouir le rêve de toute sa vie, recula devant
(1) Voyez le tome IX* de mes Éludes.
'2i La lettre est rapportée dans ChurrUre, Négociations, T. U, p. 219, note.
cette concession suprême; Ferdinand signa sans le consentement de l'empereur; il écrivit à son frère qu'il l'avait fait par la crainte du Turc (1).
Voilà ce que Dieu voulait, et ce que voulaient les hommes.
(1) Lunz, Gorrespondeoz Kaisers Karl V,T. UI, p. 666-675.