OLITIQUE DE PHILIPPE II
Philippe II disait avec orgueil, que le soleil ne se couchait jamais dans ses États; et les Espagnols, aussi orgueilleux que leur roi, se vantaient que la terre tremblait, quand l'Espagne remuait (i). Si jamais l'orgueil national, qui méprise et humilie le reste de l'humanité, pouvait être légitime, l'orgueil de la race espagnole l'eût été au xvi« siècle. Aujourd'hui elle est repliée dans sa péninsule, et presque ignorée du monde. Sous Philippe II, elle remplissait de son nom l'Europe et l'Amérique; des aventuriers de génie conquéraient à son profit des royaumes dans le nouveau monde, et l'ancien pliait sous ses bandes victorieuses. La fortune favorisa Philippe II plus encore qu'elle n'avait favorisé son père; elle lui donna le plus grand capitaine du siècle, dans Alexandre Farnèse, pour mener à la victoire des troupes aguerries par les longues guerres de Charles-Quint; la fortune le débarrassa, au début de sou règne, des puissants rivaux qui avaient tenu l'empereur en échec. François l" et Henri VIII étaient descendus dans la tombe, où Soliman allait bientôt les suivre. Bouleversée par les passions religieuses, sous des rois mineurs, la France semblait être une proie facile pour l'ambition d'un conquérant. L'Angleterre, liée d'abord aux destinées de l'Espagne par son retour au^catholicisme, échappa à l'influence espagnole sous Elisabeth ; mais la lutte des factions religieuses l'affaiblissait; elle avait un ennemi dans son sein, le catholicisme, et cet ennemi était l'allié du roi d'Espagne. L'Allemagne était profondément divisée par le protestantisme; la réaction approchait, et tous les catholiques voyaient dans Philippe II le défenseur de la foi ; grâce au catholicisme, la branche allemande de la maison d'Autriche et la branche espagnole étaient unies par un lien plus fort que le sang. L'Italie ne comptait plus; ses républiques étaient en décadence, et la papauté subissait la domination de ses défenseurs. La Turquie entrait dans l'ère de son déclin; les princes guerriers faisaient place à un Sélim, « gros ivrogne, qui n'aimait qu'à boire, » et à un Amurat, « à demi idiot (1). » Enfin, la fortune réserva une der-
(1) « Corne se mueve la Espana, la tierra Iriembla. • WeisSj l'Espagne depuis le règne de Philippe II, introduction.
(2) Ce sont les expressions d'un contemporain,. Uîc/ieii4!/rau?t, petit-fils de THospital, Discours sur l'état présent de la France (Mémoires de la Ligue, T. in, p. 36).
iiière faveur au fils de Charles-Quiut, en lui ouvrant le irône de Portugal, ce qui complétait pour la première fois l'unité de la Péninsule.
Voilà des éléments de puissance qui expliquent les craintes des contemporains; une haute ambition, unie au génie de conquête, pouvait réaliser, au moins pour quelques générations, le rêve d'une monarchie universelle. L'ambition ne manqua pas à Philippe II; son père, avant de se retirer dans la solitude d'un monastère, lui laissa entrevoir la possibilité d'une domination embrassant tout l'Occident, et il lui en prépara la voie. En mariant Philippe avec Marie Tudor, Charles-Quint révéla des projets et des espérances qui prouvent que la monarchie était bien le but de la maison d'Autriche. L'acte de mariage stipulait qu'à défaut d'héritiers de Charles-Quint, les descendants de Marie hériteraient des États d'Espagne et d'Angleterre. Là ne s'arrêtaient pas ses desseins ; il écrivit à son ambassadeur que cette union serait « le vrai moyen de tenir les Français en frein; voire que les rois d'Angleterre pourraient espérer de recouvrer la Guienne et peutêtre le royaume de France (1). » Ce n'est donc pas sans raison que ce mariage alarma les hommes qui avaient quelque prévoyance politique. « Tout ce que l'empereur a fait, dit un seigneur anglais, tout ce qu'il veut faire encore par ci-après, n'est à autre fin que pour faire sa maison grande et se faire monarque (2). » La mort de Marie ne découragea pas le roi d'Espagne; il offrit sa main à Elisabeth, et sur le refus de la reine de partager son trône, il essaya de le lui enlever, d'abord par des conspirations, puis par la guerre ouverte. Il échoua dans sa gigantesque entreprise, mais il réussit à réunir le Portugal à l'Espagne, par la force des armes plus que par la justice de sa cause. Pendant trente ans, Philippe fomenta les dissensions religieuses en France; il nourrit l'ambition des Guise, comptant bien les supplanter après la victoire. L'extinction des Valois fut un de ces coups de fortune qui ont si souvent favorisé la maison d'Autriche. Philippe se présenta aux
(Ij Granvelle, Papiers d'État, T. IV, p. 113.
(2) Ambassades de yoaittes, ï. II, p. 185 : Discours d'un seigneur anglais, publié à Londres, au sujet des propositions de mariage entre la reine d'Angleterre et le prince d'Espagne, fils de l'empereur.