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POLITIQUE DE PHILIPPE II

états généraux comme candidat au trône et, Ji son défaut, il proposa sa fille, comme légitime héritière des Valois. Il fut tout près de réussir, et que lui restait-il à faire alors pour être monarque de la chrétienté? Charles-Quint avait essayé de placer la couronne impériale sur sa tête; Philippe reprit ce projet. Il fut prodigue de promesses pour gagner les princes allemands; il flatta leur amour de l'indépendance, en disant qu'il leur abandonnerait le gouvernement, et ne garderait pour lui que le titre et la dignité; il flatta même leurs passions religieuses, en s'engageant à réunir les Pays-Bas h l'empire, et à observer partout la paix d'Âugsbourg(l). L'ambition du roi d'Espagne était réellement universelle; il porta ses vues jusque sur le Nord, et songea à démembrer le Danemark à son profit, en se rendant maître du détroit du Sund, de la Zélande et du Jutland. Déjà il croyait avoir atteint le but; nous avons des médailles frappées h l'effigie de Philippe II, sur le revers desquelles on voit le char du soleil, traîné par des chevaux ailés et surmonté d'une couronne royale portant cette inscription : « Il éclaire le monde entier (2). »

L'ambition de Philippe se liait étroitement à celle du catholicisme; quoiqu'il ne portât pas la couronne impériale, il était bien plus que l'empereur le patron de l'Église, et son orthodoxie servait admirablement son ambition. Un avocat général au parlement de Paris disait, en 1583, que « le pape et le roi d'Espagne s'entretenaient la main et s'entreprêtaient l'épaule, l'un pour la monarchie spirituelle, l'autre pour la temporelle (3). » Les intérêts du catholicisme et ceux de Philippe II s'identifiaient au point qu'il est difficile de dire si le roi d'Espagne combattait pour étendre sa domination, ou pour rétablir la foi romaine. A fentendre, il était le champion de l'orthodoxie : c'est pour sauver la religion qu'il conspirait contre le trône et contre la vie d'Elisabeth : c'est pour détruire fhérésie qu'il soudoyait la ligue et qu'il faisait la guerre à Henri IV. Il n'y a pas jusqu'à la conquête du Portugal, qu'il ne cherchât à légitimer par l'intérêt de la foi; il est vrai qu'il n'y avait

(1) Lettre de Schomberg (.1573) au duc d'Anjou. {Groen van Prinsterei', Archives de la maison d'Orange, T. IV, Appendice, p. 30.)

(2) Dépêche du consul de France à Dantzick, adressée à Richelieu. {Weiss, l'Espagne depuis le règne de Philippe II, 1" partie, chap. 1.)

(3i Le Plat, Monumenla Coccilii Tridentini, T. VII. p. 2:-8.

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pas de calvinistes à Lisbonne, mais le roi catholique déclara dans ses proclamations que, maître de la Péninsule, il lui serait facile de répandre l'Évangile dans l'Afrique et dans les Indes, voire même de détruire l'empire de l'islam (1). Le renom de défenseur du catholicisme donna une force immense à Philippe; dans un siècle déchiré par les passions religieuses, le lien de la religion avait plus (le force que celui de la patrie; or Philippe était le vrai chef delà chrétienté orthodoxe. En ce sens il était le monarque du monde catholique.

La foi était-elle un instrument pour Philippe ou un but? Ceux de ses contemporains qui ne partageaient pas son fanatisme, lui ont amèrement reproché son hypocrisie : « L'ambition , dit Fr. Pithou, en parlant du roi d'Espagne, est chose détestable à Dieu qui veut que les hommes se contentent du partage qu'il leur donne en la terre ; mais les prétextes qui se présument du pur service de Dieu pour autre sujet sont encore pires et crient plus de vengeance devant sa sainte face (2). » Nous n'oserions pas souscrire à cette accusation. L'ambition et le fanatisme s'unissaient si bien chez Philippe, qu'il est impossible de les séparer; nous ne mettons qu'une restriction à cette espèce d'apologie, c'est que souvent l'ambition dominait le fanatique. En usurpant le Portugal, le roi d'Espagne prétendit agir dans l'intérêt de la foi, mais voici que le pape prend paiti pour le droit contre la violence, et envoie légats sur légats à Philippe pour l'arrêter; le roi très catholique va-l-il obéir au vicaire du Christ? Il répond que son droit est manifeste, il ne veut pas que le saint-père prenne la peine de s'inquiéter de cette affaire (3). En France, Philippe II protesta qu'il n'avait en vue que l'intérêt du catholicisme, que la religion serait perdue, si un prince hérétique occupait le trône; mais voilà que Henri de Navarre se convertit. Cela ne suffit pas, répond le zélé défenseur de l'orthodoxie, il faut l'absolution du pape. Le saint-siége, en dépit des obsessions espagnoles, accorda l'absolution. Que fait Philippe H? Il éclate en invectives et en menaces contre le saintpère. Le fanatisme n'aveuglaii donc pas le fils de Charles-Quint

(1) Dfi Thon, llisloirn universelle, livre LXIX.

(2) Mémoires de la Ligue, T. V, p. 683.

(3) ne Thi)M, Ilistcire universelle, livre LXIX.— D'Aulignâ, Histoire, T. Il, p. 463.

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sur ses intérêts politiques; il avait la force que donnait le zèle pour la religion dans un siècle où les passions religieuses dominaient; il n'avait pas la faiblesse que produit le fanatisme quand il sacrifie tout ti sa folie.

En apparence, l'ambition de Philippe II était à la hauteur de sa puissance; que lui a-t-il donc manqué pour atteindre le but constant de la maison d'Autriche, la monarchie universelle? Les apparences ont trompé les contemporains et elles trompent encore les historiens modernes. La vérité est que Philippe II n'avait ni la puissance qu'on lui supposait, ni le génie qu'il faut pour aspirer h l'empire du monde. On lui a fait de vifs reproches de n'avoir pas profité de ses victoires sur Henri II, pour marcher sur Paris. « Les Espagnols, dit un témoin de la défaite de Saint-Quentin, pouvaient parachever la totale extermination des forces de France, et nous ôter toute ressource et toute espérance de nous remettre sus... Mais il semble que le suprême dominateur, le Dieu des victoires, les arrêta là tout court (1). » C'était l'opinion générale : au dire du maréchal de Montluc, la France fut plutôt conservée « par la volonté de Dieu que autrement; car Dieu ôta par miracle l'entendement au roi d'Espagne, de ne suivre sa victoire droit à Paris (2). «Charles-Quint lui-même s'impatienta, dit-on, contre son fils, dans la solitude de Yuste ; il comptait qu'il devait être sous Paris, pendant que le vainqueur de Saint-Quentin restait dans l'inaction (3).

Cependant l'empereur devait savoir pourquoi Philippe reculait devant une guerre d'invasion; déjà, en io48, il lui avait conseillé de maintenir la paix, à cause de l'épuisement où se trouvaient ses États héréditaires par suite des guerres incessantes dans lesquelles il avait été engagé (4). Au moment où Philippe II aurait dû faire la conquête de la France, un de ses ministres disait au Vénitien Soriano que le roi « était sans soldats, sans argent et sans crédit (5). » Le roi d'Espagne se plaignit de ses embarras d'argent dans sa correspondance avec son père, disant que les fonds manquaient pour les dépenses les plus nécessaires ; le maître

(1) Les Commentaires dfi Françuis île Rabulin, dans PtiUot, T. XXXIl; p.C(t.

(2) Moniluc, Mémoires. (Petitot, T. XXI, p. 408.)

(3) Lettre deQuijada à Vasqnez, dans Mignet, Charles-Quint, p. 279.

(4) Instractions de Charles-Quint à son fils. (Granvelle, Papiers d'État, T. HI, p. -271. i

(5) Relazionedi Soriano j dans Alberi, 1,3, p. 376.

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du Pérou n'avait pas de quoi payer ses officiers de justice (1). Quoique vainqueur, il était aux abois, au point qu'il fit à l'ambassadeur de Venise cet aveu liumiliant, qu'il voulait la paix h tout prix, et que, si Henri II ne l'avait pas demandée, lui aurait pris l'initiative (2). Il aurait désiré de continuer la guerre, qu'il ne l'aurait pas pu, à moins de soulever les populations foulées et désespérées (3). Philippe II reçut, à son avènement, des roj-aumes ruinés par la guerre, et son long règne augmenta leur désolation. Le prince, dont ses contemporains redoutaient la puissance, fut réduit, h plusieurs reprises, à faire une honteuse banqueroute.

• Mais quand il aurait eu les inépuisables trésors qu'on lui supposait, M n'était pas homme à en profiter pour conquérir l'empire du monde. Un historien moderne le traite « de cul-de-jatte et de bureaucrate (4) ; » il est certain que Philippe II avait les allures et la capacité d'un premier commis, bien plus que celles d'un conquérant. « Il n'y a au monde, dit Granvelle, de secrétaire qui manie autant de papiers que le roi (5). » Toutes les affaires lui passaient par les mains, il voulait tout voir, ou pour mieux dire, tout lire; il ne lui suffisait pas de donner jusqu'à deux mille signatures par jour; il faisait ses observations par écrit, il écrivait des billets sans nombre à ses ministres : Perez à lui seul en avait deux caisses pleines (6). Il gouvernait le monde par écrit, comme un inquisiteur au milieu de ses dossiers. Or on ne conquiert pas la monarchie, la plume à la main; il faut payer de sa personne, comme les Alexandre et les César. Au rapport unanime des ambassadeurs vénitiens, Philippe II était porté au repos et à. la paix, même dans l'âge où la plupart des hommes aiment la gloire des armes; s'il avait eu le génie entreprenant de son père, disent-ils, il aurait pu devenir dangereux, mais il cherchait bien plus à conserver ses États par la paix qu'à les étendre par la guerre (7). Ce n'est pas

(1) (jachard. Retraite et Mort de Charles-Ouinl,!. II, p. 429.

(2) Soriano, dans Albe7'i, I, 3, p. 383.

(3) « Le forze del re potevano poco più durare alla guena, senza inauifesta sollovazione de popoli. » (Marc Antonio de Miila, dans Alheri, I, 3, p. 401.1

(4) Michdct, Histoire de France, T. X, p. 243.

(5) Granvelle, Papiers d'État, T. VIII, p. 55.

(6) Contarini et Gradeniyo, dans Rankc,¥msien und Vœlker, T. 1, p. 147, s.

(7) So7'iano, Relazione,1559 {Albert, 1, 3, 379). — Giovanni Micheli {ib., 1,2,337). — Gar/ta?'d, Relatioas des ambassadeurs vénitiens, p. 124.

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que le roi d'Espagne fût dépourvu d'ambition ; ses entreprises en Portugal, en France et en Angleterre prouvent qu'il restait fidèle à la devise de sa famille : Plus outre; mais le génie des conquêtes lui faisait défaut. Sa puissance, quoique n'étant pas aussi grande qu'on l'a cru, serait devenue formidable à l'Europe, s'il avait su l'utiliser. Il ne sut même pas, comme le remarque un contemporain, tirer parti de la fortune. Quand il trouva des adversaires tels que Henri IV et Elisabeth, son bonheur eut une fin (1), et en définitive, il échoua dans toutes ses entreprises.

Pour expliquer l'échec de Philippe II, on dit qu'il embrassa trop de choses à la fois, que son ambition manqua le but, parce qu'il voulait fimpossible. Cela est vrai ; il gaspilla ses forces en France, dans les Pays-Bas et en Angleterre, tandis qu'il aurait dû les concentrer. Il en résulta qu'au lieu de conquérir les couronnes de France et d'Angleterre, il perdit une moitié des Pays-Bas. Mais en reprochant au roi d'Espagne d'avoir éparpillé ses efforts dans toute la chrétienté, on ne réfléchit pas que telle était la nécessité de sa position. Défenseur de la foi catholique, il était obligé d'intervenir partout où il y avait lutte entre le catholicisme et la réforme; son ambition était universelle, parce qu'il était l'organe d'une Église qui voulait conquérir la domination universelle. Ainsi le catholicisme, qui faisait la force de Philippe II, devint aussi la cause de sa faiblesse. Sa grandeur était attachée 5 la réaction catholique; si elle avait été victorieuse, le roi d'Espagne serait devenu le roi de la chrétienté; l'idéal du moyen âge eût été réalisé : un Dieu, un pape, un roi. Mais la réaction catholique no pouvait pas l'emporter sur le protestantisme; dès lors, Philippe II devait échouer. Il y a plus : l'obstination fanatique qu'il mit k défendre la religion du passé, entraîna la décadence de l'Espagne. La liberté intellectuelle, la liberté civile et politique sont une condition de vie; celui qui veut arrêter le mouvement progressif de la société, ou la ramener avec violence vers le passé, la tue, autant qu'il est permis à fhomme de détruire l'œuvre de Dieu. En fer-

(1) De l'État de la France, par Michel. Hiueau, petit-fils de l'Hospilal {,Ménioirts de ta Ligue, T. III, p. 37) : • Partoat il a eu de l'heur, parce qu'en nul lieu il n'a trouvé quelqu'un qui lui pût faire venir du mallieur; et encore avec cela il n'a pas fait graud'chose. A cette heure (1588), qu'il a des ennemis dignes de ses forces, nous verrons ce qu'il fera en Angleterre avec tout ce grand appareil, nous verrons s'il gardera encore cette grande renommée de bonne fortune, s

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maiil l'Espagne aux idées nouvelles qui régénéraient l'Europe, Philippe il lui enleva l'air vital, il répandit les semences de cette torpeur séculaire que la nation espagnole a tant de peine à secouer. Toutefois la décadence ne se manifesta qu'à la longue. Philippe II fut réellement, jusqu'à sa mort, le chef des catholiques dans toute l'Europe; en ce sens, on peut dire qu'il a été monarque universel. 3Iais par cela même que les cœurs de tous les catholiques battaient pour le roi d'Espagne, les États qui tenaient à la liberté religieuse, ou du moins à leur indépendance, devaient réagir contre une domination qui les menaçait : de là la rivalité constante de la France et de l'Angleterre.

^ 2. Rivalité de la Fiance et de l'Espagne.

N'J J. Disputes .sur le rang.

En loo:2, le roi Ferdinand d'Autriche, outré de ce que les prolestants avaient obligé l'empereur à signer la convention de Passau, écrivit à son frère qu'il devait se venger sur le roi de France, et le châtier comme l'auteur du mal. Charles-Quint lui répondit que sans doute la France était la cause de tous les troubles d'Allemagne, mais que Ferdinand se trompait grandement s'il croyait que c'était chose facile de châtier Henri II; que pour lui il ne se faisait aucune illusion, et considérait la chose comme impossible (1). L'envoyé vénitien, Michèle Soriano, établit quelques années plus tard le bilan des deux puissances, et il trouva qu'elles s'équilibraient parfaitement. « Le roi d'Espagwe, dit-il, a beaucoup de royaumes, mais ils sont séparés et désunis. Le roi de France n'a qu'un seul royaume, mais tout uni et obéissant. Les sujets du roi d'Espagne sont plus riches, ceux du roi de France sont plus prompts à servir leur roi. Pour les armées de terre, il n'y a guère de différence; l'Espagne a. une marine plus considérable, mais la France compense ce désavantage par l'alliance turque (2). »

L'Espagne avait pour elle l'apparence d'une domination univer-

(1) Lavz, Gorrespondenz des Kaisers Karl V, T. HI, p. 32't, s.

(2) -iorionn, KuLizione. {Alberi, I, 3, 375..

selle; l'orgueil de la race espagnole s'en exalta jusqu'à mépriseitoutes les nations étrangères ; la gloire de ses hauts faits remplissait les deux mondes; sa langue, ses usages, ses mœurs envahissaient la chrétienté, il n'y avait pas de limite à ses ambitieuses prétentions (1). Les Français avaient aussi leur vanité nationale; ils se croyaient la première nation du monde (2), traitaient les Espagnols de parvenus, et opposaient à leur orthodoxie récente les services rendus pendant des siècles par les rois très chrétiens y la religion et à l'Église. Écoulons l'ambassadeur de France à Constantinopie; il écrit à l'ambassadeur de France à Venise : « Il n'y a aujourd'hui homme vivant, tant soit-il de peu d'esprit, qui ne confesse que les ambassadeurs du roi de France ont été en tous endroits préférés à ceux des autres princes. » Il attribue cette prééminence, « tant à la grandeur et ancienneté de cette noble couronne, que pour avoir été notre sainte foi par elle plantée en plus grande partie de l'Asie et de l'Afrique et en toute l'Europe. » Le diplomate français traite les Espagnols de juifs et de Maures, que les armées des rois de France ont contraint de se baptiser, « dont au lieu de se rendre humbles et reconnaissants, ils se montrent merveilleusement ingrats (3). »

Les ambassadeurs commençaient à jouer un rôle au xvi-^ siècle. Leurs disputes de préséance nous paraissent aujourd'hui mesquines et presque ridicules; pour les apprécier, il faut négliger la forme et pénétrer au fond des choses. Les nations naissaient à peine, et leurs premières rencontres furent hostiles; il fallait dans cette lutte ardente maintenir sa place, sa dignité : c'était une question de point d'honneur national, aussi vif et aussi important que le point d'honneur individuel. En effet, la préséance des ambassadeurs marquait la considération dont jouissaient les princes dans la république chrétienne. L'Espagne et la France prétendaient l'une et l'autre au premier rang, après l'empereur qui, comme chef temporel de la chrétienté, avait une prééminence honorifique sur les rois. Partout où leurs ambassadeurs se rencontrèrent, la riva-

(1; Lamjvel, Epist. ad Sydnaeura, p. 333 : • Qui dicunt regem Hispania; non esse ambitiosum, aliquid dicunt, verum gens ipsa est ambiliosissima et aliaram genlium contemplrix. •

(3) Lipomano, Relazioae, 1377, dans Tomaseo, Relations des ambassadeurs vénitiens, T. U. p. 568.

(3) Chnriière, Négociations de la France avec le Levant, T. H, p. 477, note.

iité des deux nations éclata (1). En 1558, l'envoyé de Philippe II h Venise réclama la préséance sur l'envoyé de France ; il ne dédaigna pas de recourir à la ruse pour l'emporter sur des rivaux qui étaient en possession. Vargas se présenta en qualité d'ambassadeur de Charles-Quint, empereur. On lui répondit que Charles-Quint avait abdiqué. Alors le fier Espagnol soutint que Philippe II devait avoir la préséance, ou au moins l'égalité avec le roi de France. L'ambassadeur français résista à ces exigences inouïes; il prouva que son maître était en possession immémoriale, il invoqua la grandeur et la dignité du roi très chrétien; enfin il menaça de quitter Venise, si l'on ne faisait droit à ses justes prétentions. Le sénat donna gain de cause au roi très chrétien (2).

La vanité des Français n'était qu'à moitié satisfaite; ils souffraient de devoir se soumettre à la décision d'une république de marchands : « Ce n'est pas à eux, dit de la Vigne, ambassadeur à Constanlinople, à donner ou à ôter les honneurs à si hauts princes, étant plus leur gibier de juger d'une aune de drap ou de l'estime de quelque navire que de semblables matières (3). » La dispute se renouvela au concile de Trente. Lansac, ambassadeur de France, avait pour instruction de maintenir h tout prix l'honneur du roi très chrétien : « Et d'autant que les ambassadeurs du roi catholique ont mis en dispute en beaucoup de lieux le rang des ambassadeurs du roi, nos ambassadeurs se garderont bien de recevoir au concile, ni en autres lieux et actes où il sera question d'avoir un siège d'honneur, autre rang que celui qui sera le premier après l'ambassadeur de l'empereur. El si d'aventure on veut le mettre en dispute, ils déclareront absolument qu'ils ne l'endureront jamais, et que le roi et son royaume n'approuveront en rien le concile, et ordonneront aux évêques de France de partir incontinent (4). » L'ambassadeur d'Espagne ne manqua pas de réclamer la préséance

(1) Lettre de François 11 à son ambassadeur prés l'empereur, 1360 {Négociations relatives ait règne de François H, p. 50t) : « Il semble que Ihs Espagnols aient délibéra de débattre la préséance depuis un des bouts de la chrélitnlé jusqu'à l'autre. » H y eut des dispuies sur la piéséaoce à Rome, à Venisf, an concile de Trente et en Suisse. {Fiassan, Histoire de la diplomatie française, T. H, p. 66-69.)

(2) Ribier, Lettres et Mémoires d'État, T. II, p. 730-742.

(3) Lettre de de la Vifirne à l'évêque d'Acqs, ambassadeur à Venise. {Charrière, Négociation.'. T. II, p. 477, note.)

(.4) Le Plat, Monnraenla Concilii Tridcntini, T. V, p. 155.

sur tous les rois (1), à raison de la grandeur de ses États et de la vaste étendue de sa puissance (2), » Le pape favorisait sous main Philippe II, parce qu'il était le défenseur du catholicisme, tandis qu'en France l'hérésie gagnait tous les jours du terrain (3); d'ailleurs le roi d'Espagne était pour le moment le plus fort, et à Rome plus que partout ailleurs on adore la force. Mais n'osant heurter de front le roi très chrétien, les légats essayèrent de donner la préséance à l'ambassadeur d'Espagne par une surprise. Ils avaient compté sans l'irritabilité française. Les ambassadeurs préparèrent une violente protestation contre Pie IV; ils l'accusèrenj; de semer la discorde entre les princes pour relever sa propre autorité sur les conciles: rappelant les services que les rois de France avaient rendus au saint-siége, ils reprochèrent une cruelle i.ngratitude au pape, qui, foulant aux pieds la justice et l'équité, profitait de la minorité de Charles IX pour le dépouiller sournoisement de son rang : ils déclarèrent que les évêques français quitteraient le concile, et que la France ne recevrait pas ses décrets (4). C'était une menace de schisme; le pape le croyait accompli, et l'exemple du roi très chrétien serait devenu contagieux. Le saint-père conjura l'orage en cédant à la furie française ; mais en cédant à la France, il mécontenta l'Espagne. L'ambassadeur de Philippe II soutint que la première place était due au roi catholique, h cause de l'immensité de ses États, et surtout à cause du zèle qu'il avait pour la propagation de la religion et pour la défense de l'Église; il protesta contre tout jugement qui reconnaîtrait la prééminence ou même l'égalité au roi très chrétien; il rendit le pape responsable de tous les malheurs qui pourraient résulter de sa sentence, et pour le saint-siége et pour la chrétienté (5).

Voilà le langage que le roi très chrétiea et le roi catholique osaient tenir au vicaire du Christ au sein d'un concile général, quand le pape blessait l'orgueil de l'un ou de l'autre. Rien ne prouve mieux l'importance des nationalités. Le concile de Trente était convoqué pour rendre la paix et l'unité h la chrétienté déchi-

{i) Raynaldi, Annales, ad a. 1563, n' 91 : = Omnibus ut ritgibus loco et honore prasferantur. »

(2) De Thou, Hisloire universelle, livre XXXI.

(3) Raynaldi, Annales, ad a. 1503, n" 108.

(4) Le Plat, Monumenla Concilii Tridenlini.T. VI, p. 116-120.

(5) De Thou, Histoire universelle, livre XXXVI.

rée par la réforme; il n'y avait pas, aux yeux des croyants, une plus haute autorité sur la terre, puisque ses décrets étaient censés l'œuvre du Saint-Esprit. Cependant le roi très chrétien foulait aux pieds, et le respect dû au concile, et le pouvoir du saint-père, dès que son honneur était en cause; il plaçait son rang de premier prince de la chrétienté, au dessus des intérêts de la religion et de l'Église : périsse la foi, pourvu que le roi de France ait la préséance sur le roi d'Espagne! Les paroles de Philippe II, quoique moins vives dans la forme, étaient tout aussi irrespectueuses au fond : lui aussi préférait jeter la chrétienté dans la discorde et le trouble que de renoncer à la préséance. Il est clair comme le jour que ce ne sont pas là des sentiments chrétiens; ils n'en sont pas moins légitimes. 11 y a un principe qui domine même la foi, c'est celui de la personnalité, ce qu'on appelle honneur et dignité, car c'est l'élément vital des hommes et des peuples. L'orgueil national, tel qu'il se manifesta au xvi^ siècle, est l'exagération de ce sentiment, mais il est respectable jusque dans ses excès. Ce qu'il avait d'outré devait s'user dans la lutte; après avoir prétendu tour è tour à la prééminence, les nations finiront par reconnaître qu'aucune d'elles n'a de supériorité sur les autres, que l'égalité est la loi de leurs relations, et qu'elles doivent mettre leur gloire à remplir la mission que Dieu leur a donnée dans la vie générale de l'humanité.

N" 2. Les frontières naturelles.

La rivalité des ambassadeurs est l'image de la lutte des deux nations. On pourrait croire que la France, déchirée par les guerres religieuses, et gouvernée par des enfants, ne pouvait songer à rivaliser avec son puissant voisin. Cependant, la rivalité fut sans relâche, en dépit de la faiblesse des rois, en dépit du fanatisme catholique qui aurait volontiers assujetti la France h l'Espagne pour assurer le triomphe de la vieille orthodoxie. Le sentiment national l'emporta sur les passions religieuses; il donna de la force aux princes les plus faibles qui aient régné sur un grand peuple. Qu'importe que la race royale soit en décadence et qu'elle s'éteigne! Elle va faire place à un sang plus généreux, à une famille plus entreprenante, qui achèvera l'œuvre séculaire de

mbition française, en plaçant dans la main des rois de France ;tte monarchie dont la maison d'Autriche avait si longtemps tenu

sceptre.

Le début du règne de Philippe II fut signalé par des victoires ir la France. Au lieu de rester fidèle à la trêve deVaucelles, qui

i garantissait la possession provisoire de ses conquêtes dans le iémont, Henri II se laissa entraîner par Paul IV à une nouvelle /enture en Italie : il rêvait la possession de Milan et de Naples. expédition échoua. Dans la Flandre, la guerre fut plus malbeupuse encore; la défaite de Saint-Quentin obligea le roi à signer [ paix de Cateau-Cambresis qui enleva à la France toutes ses bnquètes italiennes. Telle fut l'issue de la fausse politique qui, i3ndant plus d'un demi-siècle, avait poursuivi un but impossible, agrandissement de la France en Italie. Renoncer à cette ambion, et y renoncer forcément, c'était déchoir et laisser à l'Espagne i prépondérance que les deux nations s'étaient disputée avec tant acharnement. Aussi la paix fut-elle amèrement blâmée partons 3ux qui avaient du sang français dans les veines. Le savant Pas- 'iier maudit l'épée fatale que Paul IV envoya à Henri II, comme i défenseur du saint-siége; il maudit la paix qui d'un trait de lume dépouilla la France des conquêtes qu'elle avait faites depuis •ente ans ; il dit qu'il a vainement cherché dans l'histoire un traité ussi honteux, qu'il faut descendre jusqu'au Bas-Empire pour renontrer une paix que l'on puisse comparer à celle de Cateau-Camresis (1). Tavannes la flétrit comme soldat et comme politique :'

Les associés y furent trahis, les capitaines abandonnés à leurs nnemis, le sang, la vie de tant de Français négligés, cent cinuante forteresses rendues, pour tirer de prison un vieillard conétable et se décharger de deux filles de France, qui fut une pauvre ouverture de lâcheté. » Tavannes ajoute que si la paix n'alluma as les guerres de religion, elle leur fournit l'aliment, en licenciant înt de capitaines et de troupiers qui, pour s'employer, allèrent 'enrôler parmi les huguenots (2).

Cette paix tant maudite rendit néanmoins à la France la ville de lalais, dernier débris de la domination anglaise sur le continent.

(1) PasqiLier, Lettres, IV, 2; XV, 19.

{i) Mémoires de Tavannes, dans Petitot, T. XXIV, p. 2V1.

C'était comme une indication de la vraie politique de la France : la Tutte contre l'Espagne était dans la force des choses, mais il fallait la combattre sur les frontières, pour les étendre, au lieu de guerroyer en pure perte en Italie. Les guerres de religion qui désolèrent la France pendant la seconde moitié du xvi'^ siècle, eurent du moins un avantage, celui de mettre fin à la folle politique de ses rois, et de préparer sa future grandeur, en donnant un but plus immédiat et plus réalisable à son ambition. Cette gloire appartient aux huguenots. Les luttes religieuses ne suspendirent qu'en apparence la rivalité de la France et de l'Espagne; elle continua sous le couvert de la religion. Dès l'origine des guerres civiles, les catholiques firent appel au roi catholique par excellence; le fanatisme imposait silence à la voix de la patrie. Pour détruire la réforme, les Français catholiques, les zélés du moins, étaient prêts à mettre la couronne de France aux pieds de Philippe IL Cette honteuse désertion réveilla le sentiment national dans le parti contraire. Les huguenots prirent en main la cause des intérêts et de la grandeur de la France, que les catholiques sacrifiaient à la domination du catholicisme. C'est des rangs de la réforme qu'est sorti le cri du patriotisme, essayant de rallier tous les Français contre l'Espagnol : « Peuple, s'écrie du Plessis-Mornay, on veut vendre à l'Espagnol notre pays et chasser la France hors de la France pour y faire des logis de l'Espngne... Que ce qu'il y a de reste de la France en France se rallie et se rejoigne contre celle conjuration maudite. Qu'on n'ait plus entre nous les noms de papiste et d'huguenot; que partout il ne soit plus parlé entre nous, sinon d'Espagnols et de Français. »

L'intérêt des huguenots se confondait avec celui de la France, car l'ennemi du nom français était également l'ennemi mortel du protestantisme. C'est sous l'influence de ces sentiments que se développa la politique des réformés. Leur illustre chef, l'amiral Coligni, voulait que la France attaquât l'Espagne dans les Pays-Bas, et qu'elle étendît de ce côté ses frontières jusqu'à l'Escaut. Ces vues du parti huguenot sont exposées dans un mémoire rédigé par du Plessis Mornay et adressé au roi. C'était une conviction générale que, pour tarir la source des guerres civiles, il fallait | employer dans une guerre étrangère les forces exubérantes d'une nation militaire, qui, faute d'un ennemi du dehors, déchirait ses

propres entrailles. Mais il ne suffisait pas aux sévères disciples de Calvin que la guerre contre l'Espagne fût utile; ils se demandaient avant tout si elle était juste. Du Plessis prouve, et la chose n'était pas difficile, que Philippe II n'avait pas cessé un instant, depuis la paix de Cateau-Cambresis, d'être l'ennemi de la France; qu'il lui avait fait la plus dangereuse des guerres, en nourrissant les fureurs civiles par le secours qu'il donnait aux catholiques. Le roi d'Espagne prétendait qu'il était intervenu h titre d'ami. « Singulière ;amilié! » dit Mornay. « Est-ce que celui-là serait estimé bon ami de quelqu'un qui, le voyant transporté de passion jusques à se vouloir tuer soi-même, lui baille la dague en main pour se défaire? Ou n'est-ce pas plutôt celui qui la lui refuse, tant que la colère ait cédé à la raison? Ce sont vieilles finesses de nourrir la guerre en un État voisin, tant que le parti vaincu nous appelle à son secours, ou que tous les deux abattus soient contraints de nous recevoir. » Reste à savoir s'il convient d'attaquer l'Espagne en Italie ou dans les Pays-Bas. Ici se montre la politique nouvelle inaugurée par les huguenots : « Pour l'Italie, il' faut passer les Alpes, et chacun sait que, quoique le pays ait été engraissé de notre sang, jamais les lys n'y ont pu bien fleurir. Il faut, sire, entreprendre sur les Pays-Bas, où le peuple vous appelle, où l'occasion vous invite, où la division vous ouvre les portes des villes... Justement irez-vous sur les justes prétentions que vous avez sur Flandre, Artois et Hainaut, auxquelles la seule adversité a fait renoncer vos prédécesseurs, et en viendrez facilement à bout, ayant l'ennemi loin et distrait, et vos forces et celles de vos alliés tout à l'entour. » DuPlessis allègue encore un dernier motif, qui est comme un pressentiment de la lutte terrible qui remplit la première moitié du xvii« siècle : « La guerre n'est point juste seulement, mais nécessaire, si l'on ne veut à l'avenir en avoir une très périlleuse (1). »

La politique des huguenots est restée celle de la France. Continuée par Henri IV et Richelieu, elle lui donna cette prépondérance ou cette domination qui est la seule forme possible de la monarchie universelle dans l'Europe moderne. C'est la politique de la conquête; nous n'entendons pas la justifier. Toutefois il est

(1) Du Plessis Mornay, Mémoires et correspondance, T. II, p. 20, ss. Discours au roi Charles IX pour entreprendre la guerre contre l'Espagnol es Pays-Bas.

vrai de dire que l'ambition d'agrandir un royaume, jusqu'à ce qu'il ait atteint ses limites naturelles, a un côté légitime et même providentiel, pourvu qu'elle ne serve pas de prétexte à la passion de la guerre. C'est aux huguenots que revient la gloire d'avoir ramené la politique française dans les voies indiquées par la grandeur de la nation. L'on pourrait dire que nous faisons honneur à la politique de ce qui était tout simplement une nécessité de position, et que si les huguenots conseillèrent d'attaquer l'Espagne, c'est que Philippe II était leur ennemi mortel. Mais ce qui prouve que chez les chefs du parti l'intérêt de la nation dominait les passions religieuses, c'est qu'ils n'étaient guère plus sympathiques à l'Angleterre qu'à l'Espagne. Dans la dernière lettre que Coligni écrivit à Charles IX, il dit « que les plus grands ennemis que le roi ait, sont et seront toujours le roi d'Espagne et la reine d'Angleterre, quelque démonstration qu'ils fassent du contraire; il conseilla au roi de ne cesser jamais qu'il ne les eût ruinés tous deux (i). »

Une autre gloire était réservée à Coligni; il inspira sa politique au prince qui devait être son bourreau. L'insurrection des Pays- Bas contre Philippe II donnait aux rois de France une occasion favorable de nuire à leur trop puissant voisin. Il est vrai qu'euxmêmes faisaient la guerreaux huguenots, et que Philippe II était leur allié dans cette lutte, mais ces contradictions n'ont jamais arrêté la royauté française; depuis François P'' jusqu'à Richelieu, elle fut l'alliée des protestants à l'étranger, tout en les poursuivant à l'intérieur par le fer et par le feu. C'était une politique vraiment machiavélique. La cour de France fournissait des subsides considérables aux insurgés, elle relevait le courage de Guillaume le Taciturne, quand il était près de défaillir, et à Madrid elle excitait le roi contre le prince d'Orange, « l'adjurantpour l'honneur de Dieu et de son Église de n'entendre jamais à la paix avec lui (2). » Les Allemands n'avaient pas tort de dire : « Du côté de la France, il n'y a que mensonges et tromperies (3). » Coligni voulut remplacer

(1) Lettre de Catherine de Médecis à Fénelon, ambassadeur de France à Londres. (Correspondance de La Molhe Fénelon, T. VII, p. 343.)

(2) Groen van Prinsterer, Archives de la maison d'Orange, T. IV, p. xxii, lu, et supplément, p. 18.

(3) Lettre de W. Zuleger au comte Louis de Nassau. (Ib., T. IV, p. 31.)

cette politique de fraude par une alliance loyale avec les insurgés des Pays-Pas et avec l'Angleterre contre l'Espagne. Il gagna une singulière influence sur l'esprit de Charles IX : le roi appelait le chef des huguenots son père, et n'écoutait que lui. On a expliqué ces relations amicales, en les mettant sur le compte de l'hypocrisie consommée du jeune roi. C'est calomnier un prince, sur lequel pèse une responsabilité assez terrible pour qu'on n'ait pas besoin de lui forger des crimes. Que Charles IX ail prêté l'oreille aux conseils de Coligni, quoi de plus naturel? L'amiral lui donnait un moyen certain de briser la puissance de l'Espagne, et d'élever sur ses ruines la grandeur de la France : il fallait faire ouvertement et avec loiiies ses forces, ce que l'on faisait en secret et avec des moyens insuffisants. Charles IX abonda dans ces grands desseins, il se mit en rapport avec les protestants d'Allemagne et avec la reine Elisabeth. Il ne s'agissait plus d'intrigues et de sourdes menées, mais d'une ligue formelle, dirigée contre la maison d'Autriche. On noua même des relations avec la Turquie : le sultan s'engagea à appuyer la France avec sa flotte il). Les insurgés des Pays-Bas reçurent l'assurance que le roi était décidé « à employer les forces que Dieu avait mises en sa main, pour les tirer de l'oppression sous laquelle ils gémissaient (:2). » Charles IX eut une entrevue avec le comte de Nassau, quelques semaines avant la Saint- Barthélémy; il s'y montra déterminé à arracher les Pays-Bas à Philippe II, et disposé à donner la liberté religieuse à ses propres sujets (3). Déjà l'on formait une armée; le duc d'Albe inquiet, demanda des explications; le gouvernement nia comme d'habitude, mais ce mensonge diplomatique ne l'empêcha pas de continuer ses préparatifs.

Cependant Chailes IX éprouvait quelque hésitation; il aurait voulu s'assurer du concours de l'Angleterre avant de commencer les hostilités. Elisabeth était partagée entre le désir de secourir les insurgés pour affaiblir la puissance redoutable de Philippe II, et la crainte que les Pays-Bas, délivrés du joug de l'Espagne, ne tombassent sous celui de la France. Les Anglais préféraient que

U) Sully, (Economies royales, politiques et militaires, T. 1, p. 74 (éd. d'Amsterdam,. (2) Lettre de Charles IX au comte de Nassau du 2" avril 1572. (Gachard, Correspondance de Philippe II, T. II, p. 269, note 2.) (3; Walsingham, Lettres et ncgociatioDS, p. 136, 138, s.

les Belges conquissent eux-mêmes leur liberté; ils craignaient que la France, si c'était elle qui délivrait les Pays-Bas, ne les laissât pas jouir longtemps de leur indépendance; or la réunion de la Belgique h la France était redoutée dès lors par l'Angleterre comme un danger pour son existence; l'ambassadeur anglais déclara à Coligni, « qu'elle » ne pourrait le souffrir h aucun prix (1). Coligni avoua que l'ambassadeur anglais avait raison ; pour calmer les inquiétudes de l'Angleterre, il lui promit une part dans les Pays-Bas, part qui serait au moins aussi belle que celle de la France. L'idée d'un partage souriait à toutes les ambitions; les princes d'Allemagne qui redoutaient également la grandeur de la France et qui ne voyaient dans la révolution des Pays-Bas qu'un intérêt princier, proposèrent d'abandonner à la France la Flandre et l'Artois, qui lui avaient autrefois appartenu, la Hollande et la Zélande seraient cédées à l'Angleterre, et les autres provinces devaient former une principauté pour la maison d'Orange (2).

C'est sur ces bases que l'habile Walsingbam négociait à Paris : il s'agissait « d'une perpétuelle et éternelle amitié entre l'Angleterre et la France. » Ce n'était rien de moins qu'une révolution politique. En effet, l'Angleterre avait toujours été l'alliée de la maison de Bourgogne, et cette alliance était dirigée contre la France. L'ambassadeur anglais nous dit les r.aisons pour lesquelles il proposait h son gouvernement de rompre ces liens traditionnels et d'en nouer de nouveaux : « La maison de Bourgogne a été jusqu'à ces derniers temps inférieure à l'Angleterre, et en a par conséquent dépendu; h présent qu'elle est unie à la maison d'Autriche, elle est si puissante, que d'inférieure elle est devenue supérieure, de bonne et paisible voisine, une puissance dangereuse et ambitieuse; nous en ferons l'expérience un jour, si nous ne nous précautionnons au plutôt. » Walsingham avoue que l'alliance française ne sera pas aussi profitable h l'Angleterre que l'était l'union avec la maison de Bourgogne; mais ce qui le décide, ce sont les intérêts religieux : « La maison d'Autriche est la protectrice du pape, et l'ennemie déclarée de l'Évan-

(1) Ellis, Lelters,2'séne,T. m, p. 5 (du 17 juin 157-2) : a'fhat ofall olhcr things we colde Icast lyke Ihal Frawnse shulde command Flawnders, fortherin we dyd see apparawntlye tbe grcatness of our dainger and llierfore in no wayse coldels'uffer il. »

(2) Walsingham, Lettres et négociations, p. 143.

gile, qu'elle travaille sans relâche à extirper. Comme nous faisons profession de l'Évangile, nous devons nous opposer à elle. En entrant en ligue avec la France, nous avancerons l'Évangile non seulement ici, mais aussi ailleurs. Ainsi, quoique cette ligue nous apporte moins d'avantage au temporel, le fruit que nous en pouvons tirer au spirituel mérite, je crois, que nous prenions ce parti (1).» L'intérêt religieux était en même temps un intérêt politique, car fortifier la réforme, c'était affaiblir Philippe II, et consolider le pouvoir toujours contesté d'Elisabeth. Walsingham avait donc raison de dire, « qu'il fallait remercier Dieu qui présentait aux Anglais une bonne occasion, et pour l'avancement de sa gloire, et pour la sûreté de la reine. «

N° 3. Négociations avec l'Angleterre.

La ligue allait se conclure, lorsque la Saint-Barthélémy répandit l'horreur du nom français dans tous les pays protestants. Ce fut un coup de foudre pour les insurgés des Pays-Bas; le prince d'Orange se crut perdu, car tout son espoir, disait-il, était du côté de la France (2). Les contemporains ont cru que ces horribles massacres étaient le fruit longuement prémédité d'une conjuration royale. Il n'en est rien: « les noces sanglantes » furent une vengeance catholique et non un coup d'État de la royauté. Si Charles IX avait eu pour but d'exterminer les réformés, il aurait di!i, après le 24 août 1572, changer de politique, rompre avec l'Allemagne protestante et avec Elisabeth, pour se jeter dans les bras de Philippe II. Or le roi de France fut après la Saint-Barthélémy ce qu'il avait été avant, le rival jaloux de la maison d'Autriche el l'allié des protestants : « Il craint, écrit-il, que, si Philippe II soumet les Pays-Bas, nul n'aura la hardiesse et la puissance de s'opposer aux desseins de la maison impériale, laquelle donnera enfin la loi à toute la chrétienté (3). » Charles IX renoua les négociations avec les insurgés. Ceux-ci, abandonnés par Elisabeth, se virent obligés de

(l) Wal-nnghain, Lettres et négociations, p. 435, s.

(2^ Cffoen van Prinsii'vrr, Archives de la maison d'Orange. (T. IV, ['. 2il.; (3) Lettre de Charles IX à son ambassadeur en Espagae.du 17 mars 1573; (Groen vaii Prinslerer, Archives de la maison d'Orange, T. IV, Supplément, p. 33.;

loO PHILIPPE II.

traiter avec le meurtrier de leurs frères, et de lui offrir même la protection ou la souveraineté des Pays-Bas ; mais ils eurent soin de stipuler que le roi « permettrait la religion libre en son royaume sans cavillation, ni fraude, ou malengin; » ils demandèrent que « cela fût confirmé par les états du royaume et les parlements, que la confirmation fût mise entre les mains des princes protestants d'Allemagne, avec promesse de le faire maintenir par tout le royaume sans dissimulation quelconque (l). » Ces précautions injurieuses, accumulées dans une seule clause, attestent combien les défiances étaient profondes. La négociation n'aboutit pas.

11 en fut de même en Angleterre. Charles IX prolesta après la Saint-Barthélémy, qu'il ne désirait rien tant que d'être de plus en plus des amis d'Elisabeth ; mais la confiance était détruite. Walsingham lui-même eut des scrupules et des doutes : « Je suis persuadé maintenant, écrit-il, que ce que le roi de France dit et ce qu'il pense sont deux choses bien différentes (2). » Se défiant de la France, Elisabeth se rapprocha de l'Espagne; il y eut un traité de commerce entre les deux États. Philippe II se faisait humble à Londres, pour brouiller l'Angleterre avec la France (3). Mais il y avait entre la reine et le roi d'Espagne des raisons d'inimitié trop capitales, pour qu'une alliance politique fût possible. En dépit de la défiance qu'inspirait le massacre du 24 août, les intérêts communs de la France et de l'Angleterre firent reprendre les négocialions. On sait qu'Elisabeth, quoique bien décidée à ne jamais se marier, amusa le duc d'Anjou d'un projet de mariage. Il y avait au fond de ces négociations une pensée sérieuse, l'idée d'une alliance politique contre l'Espagne. La reine en fit la proposition; elle écrivit t^ son ambassadeur : «Vous demanderez que désormais nous et le roi soyons unis toute notre vie de cœur et d'esprit pour le maintien de notre rang, de nos personnes, de nos États, de nos dignités; en sorte que nous el le roi soyons à l'avenir amis de nos amis et ennemis de nos ennemis (4). « Elisabeth s'engageait à secourir sous main le duc d'Anjou dans les Pays-Bas el le prétendant Antonio

(1) Gioen van Prinsl.erer, Archives de la maison d'Orange. 'T. IV, p. 119, s.) (2i Walxiw/lxim, Lettres et négociations, p. 282,357.

(3) Corre^-pondance de La Molhe Fi-nèlun, 9 et io nov. 1572 (T. V, p. 1%, 200.)

(4) Walsinghanij Lellrns et négociations, p. 416.

dans le Portugal (1). Les négociations, continuées sous Henri III, échouèrent, parce que la reine, tout en voulant une ligue offensive et défensive avec la France, refusait de rompre ouvertement avec Philippe. Elle consentait à lui faire la guerre sous main, mais ses ministres cherchèrent en vain à lui inspirer une résolution plus franche et plus décisive; elle ne voulait pas entendre parler d'une guerre ouverte (2). Elisabeth, qui paraît si grandeà distance, était d'une irrésolution et d'une mesquinerie qui désespéraient ses négociateurs. Walsingham s'en plaignit amèrement : « Quand on presse Sa Majesté de se marier, il semble qu'elle veut une ligue, et quand on lui demande de l'argent pour la ligue, elle revient au mariage (3). «Walsingham, qui dépensa sa propre fortune au service de sa maîtresse, était révolté de sa lésinerie, alors qu'il s'agissait de l'intérêt de l'Angleterre et de la chrétienté ; il osa écrire h Elisabeth elle-même : « Il est surprenant que dans toutes les instructions que j'ai reçues durant le cours de la présente négociation, j'ai eu ordre spécial de ne consentir h rien où il y eût de la dépense à faire... Que Votre Majesté se souvienne, je l'en supplie, que l'épargne a perdu l'Ecosse ; Dieu veuille que cette même épargne ne vous mette peut-être en danger de perdre l'Angleterre (4). »

Les craintes de Walsingham manquèrent de se réaliser : au moment où il écrivait, Philippe II faisait les préparatifs de l'invincible armada. Si Elisabeth avait contracté avec la France la ligue offensive que ses ministres l'engageaient tant à faire, elle aurait prévenu l'invasion du roi d'Espagne ; il est vrai que l'Angleterre fut sauvée, mais elle dut son salut aux tempêtes autant qu'au courage de ses marins. Pourquoi la reine résista-t-elle aux iustances de ses négociateurs? Était-ce lésinerie, mesquinerie d'esprit? Il y avait peut-être un sentiment ou un instinct plus légitime dans sa résistance. Il s'agissait d'aider la France h conquérir les Pays-Bas; or cette conquête eût fait de la rivale de l'Angleterre, la puissance prépondérante du continent : la reine pouvait-elle prêter la main k un agrandissement qui serait devenu un danger

(1) Lclire de Burleigh à Walsingham, 11 août 1573. {Walsingham, p. 437.)

(2) Walsingham, Lettres et négociations, p. i40, 463.

(3) Lettre de Walsingham à Burleigh,20 aoiit 1581. (Walsingham, p. 473.)

(4) Lettre de Walsingham à la reine, 2 sept. lôSl. [Walsingham, p. 489.)

pour elle? On lui promettait à la vérité une part dans les dépouilles, mais la possession de deux provinces eût été bien précaire, si la France avait été maîtresse de toutes les autres. Nous verrons Elisabeth alliée très tiède de Henri IV, quoique l'existence du roi de France fiît en jeu ; à plus forte raison ne pouvait-elle pas vouloir d'une alliance qui tendait à remplacer la monarchie de l'Espagne par la domination française.

No 4. Négociations avec V Allemagne.

En même temps que Charles IX négociait une ligue avec l'Angleterre, il engageait les princes protestants d'Allemagne à s'unir avec lui contre la maison d'Autriche. Au point de vue des intérêts du protestantisme, les princes allemands auraient dû entrer dans cette alliance sans hésiter; ils auraient peut-être prévenu les horreurs de la guerre de Trente ans, et le démembrement de l'empire. La réaction catholique commençait. Philippe II intriguait en Allemagne au profit du catholicisme et de son ambition; les deux branches de la maison d'Autriche étaient solidaires, quand il s'agissait de la cause de l'Église, et elles ralliaient toutes les forces catholiques. II fallait prévenir cette ligue dangereuse, en s'unissant pour conquérir la supériorité, ou du moins l'égalité, garantie contre toute velléité d'oppression. Les esprits prévoyants ne cessaient de prêcher la nécessité de l'union (1). Le roi de France proposa aux princes protestants une ligue défensive. II s'agissait, comme l'écrit son ambassadeur Schonberg à la reine -mère, « d'abjurer éternellement la maison d'Autriche (2). « Le moyen infaillible de l'affaiblir en Allemagne, était de lui enlever la couronne impériale, dont, au dire du roi de France, elle ne s'était servie « qu'à la diminution de l'autorité et ruine même du corps du saint-empire (3); « il représenta aux princes qu'en continuant à élire un chef dans la famille d'Autriche, la dignité impériale deviendrait héréditaire, ce qui entraînerait la ruine de la liberté

(1) Lettre du comte Louis de Nassau du 18 août 1573. (Groen van Piinsterer, Archives de la maison d'Orange, T. IV, Appendix, p. 101.)

(2) Lettre de décembre 1573. (Groen vanPrinslerer, Archives, IV, 297.)

(3) Lettre de Schonberg, dans Groen van Prinsterer, Archives, T. IV, Appendix, p. 109.

allemande, tandis que l'élection d'un empereur protestant mettrait fin à cette espèce d'usurpation et assurerait la liberté tout ensemble et la religion des réformés. Le roi s'engageait à soutenir l'élu contre l'opposition probable de l'Autriche et de l'Espagne (1). C'eût été une espèce de révolution; mais l'opposition du catholicisme et du protestantisme était telle, qu'une révolution ou une guerre était dans la force des choses. Les princes protestants n'auraient pas désiré mieux, mais ils n'eurent pas la force d'agir. Ajoutons, pour dire toute la vérité, que les négociateurs français prévoyaient ce résultat; leur but réel était d'amener les protestants à transférer la dignité impériale à la maison de Valois. Ils n'épargnèrent pas les promesses : « Le roi de France, disnient-ils, ne désirait pas la couronne dans l'intérêt de sa grandeur, il voulait garantir la liberté de l'Allemagne et la paix de religion; il s'engageait encore à faire au profit des Pays-Bas tout ce que les princes allemands demanderaient (2). »

Les négociations, continuées sous Henri III (3), ne conduisirent qu'à de vagues promesses. Elles étaient entravées par la crainte des princes protestants, qui redoutaient l'ambition de la France autant que la domination de la maison d'Autriche, et ce n'était pas sans raison. Pendant que Charles IX cherchait à soulever l'Allemagne contre la monarchie universelle de Philippe II, ses négociateurs le nourrissaient lui-même du fol espoir de devenir monarque du monde (4). Les promesses françaises inspiraient peu de confiance aux Allemands : « Nos voisins, dit le landgrave de Hesse, ne tiennent à leur parole, qu'autant qu'ils y ont intérêt. »Il rappela à ses compatriotes la fable des grenouilles qui voulaient avoir un roi : « Prenons garde, écrit-il, que la France, au lieu de nous sauver, ne nous domine (o). » Ces craintes étaient légitimes; mais si les princes allemands se défiaient des sauveurs d'outre Rhin, ils auraient dû se mettre en mesure de s'aider eux-mêmes.

'1; Leltredu comte Louis oe Nassau, dans Groen vuii Prinsitrer, ib., 99, lOi.

(2) Lettre de Schonberg'G/'OfJiranPri/i.s/e/er, IV, Appendix, p. 110); lettre du comte Louis de Nassau à Charles IX {ib., p. 8i) ; lettre du comte Louis de Nassau au prince d'Orange ^,ib., T. IV, p. ;79).

(3) Groen van Prijislerev, Archives de la maison d'Orange, T. V, p. 19 et 61.

(4) Lettre de l'ambassadeur de France à Madrid à Charles IX : « Il faut que Votre .Majesté, par force et raisons, se fasse monarque du monde, i 'Groen van Prinslerer, T. IV, Appendix, p. 95.)

(5) Lettre du landgrave de Hesse, dans Grota vnn Prinslerer, ib., p. 115, 12.3.

lo4 PHILIPPE ir.

Ils ne voulurent pas de l'alliance française, et au lieu de s'unir entre eux, ils se divisèrent de plus en plus; n'ayant pas su se défendre à temps contre la réaction catholique, ils subirent la loi de la maison d'Autriche, et, en définitive, ils ne furent sauvés que par une guerre terrible, par l'intervention de l'étranger et par une paix désastreuse.

N" o. La France et les Pays-Ban.

La France aurait pu ruiner la puissance de la maison d'Autriche, sans l'appui des protestants d'Allemagne; elle n'avait qu'à prendre en main la cause des insurgés des Pays-Bas. Abandonnés ou faiblement secourus par leurs frères d'Angleterre et d'Allemagne, les malheureux Belges furent obligés de se jeter dans les bras de la France. On offrait donc à l'ambition française la possession de ces belles provinces qu'elle a tant convoitées depuis. Dès la seconde moitié du xv!*" siècle, c'était l'idée des hommes poliiiques, qu'il fallait porter les frontières de la France jusqu'au Rhin; mise en avant par les réformés, elle gagna promptement du terrain. Pasquier dit que les Pays-Bas étaient comme le faubourg de Paris; c'est presque la pensée de Napoléon (1). Jamais circonstances ne furent plus favorables. Les Belges se livraient à la France ; en accédant ii leurs vœux, la royauté française arrachait à l'Espagne le sceptre de la monarchie. Mais pour cela il eût fallu un Henri IV ou un Richelieu, et la France était gouvernée par Henri III, le plus misérable des Valois, prince moitié homme, moitié femme, corrompu et dévot, vrai type de décadence physique et morale; il n'eut pas le courage du rôle magnifique qu'on lui proposait et il n'en était pas digne. Son frère, le duc d'Anjou, appelé à la souveraineté des Pays-Bas, ne valait guère mieux. « Il me tromperait bien, disait de lui Henri IV, s'il ne trompait tous ceux qui se lieront en lui ; il a le cœur si double, le courage si lâche, le corps si mal bâti, et est tant inhabile h toutes sortes de vertueux exercices, que je ne saurais me persuader qu'il fasse jamais rien de généreux (2). » La surprise d'Anvers prouve de

(1) Lettres de PamiMV'r, livre V, I. UEuvres, T. II, p. 117.)

(2) Mémoires de Srilly, T. I, p. ICI.

RIVALITÉ DE LA FnANCE. 455

quoi il était capable : « cette action, dit Sully, rendit les Français en horreur et en opprobre, voire en exécration h toutes les nations (1). »

Malgré cette rude expérience, les Belges furent obligés d'offrir de nouveau la souveraineté des Pays-Bas à Heari III. De Thou nous apprend pourquoi ils préféraient la domination de la France à celle de l'Angleterre; ils redoutaient les Anglais, toujours durs et impérieux, et ils craignaient qu'en cas de mort d'Elisabeth, les Stuarts appelés à lui succéder ne les vendissent à l'Espagne. L'illustre historien dit aussi ce qui se passa dans les conseils du roi de France, quand on délibéra sur les propositions des insurgés. Il n'y avait pas à hésiter un instant, car le roi était dans cette position qu'en acceptant, il agrandissait la France aux dépens de l'Espagne, tandis qu'en refusant il consumait la France dans les guerres civiles nourries par l'Espagne. Eh bien, il ne se trouva pas un courtisan qui osât dire que tel était l'objet du débat; les uns craignaient les Espagnols, les autres les favorisaient en secret (2). Les réformés élevèrent seuls la voix pour défendre les vrais intérêts de la France ; du Plessis Mornay adressa un Discours au roi Henri JIl sur les moyens de diminuer l'Espagnol (3). Il établit la nécessité d'une balance de pouvoir entre les princes : « Les États ne sont estimés forts ou faibles, qu'en comparaison de la force ou faiblesse de leurs voisins; quand ils sont parvenus à s'équilibrer, il faut maintenir cette balance, sinon le plus faible est emporté par le plus fort. Or la maison d'Autriche s'est grandement renforcée et accrue, et de réputation et de pays, pendant que la France s'est affaiblie par ses guerres civiles. Le salut de la France exige que la puissance espagnole soit abaissée. Il suffit que la France prenne l'initiative de la rupture pour que tous les États de la chrétienté, qui ne s'entretiennent que par contrepoids et ont la grandeur d'Espagne pour suspecte, se tournent contre l'ambition déréglée de la maison d'Autriche. » Ces mâles conseils ne furent pas écoutés; Henri III, comme ledit un de ses ambassadeurs, répudia le plus magnifique héritage que prince ait jamais conquis (4).

(1* Mémoires de SuUy, T. I, p. 184.

(2) De Tlum, Histoire universelle, livre XXX.

(3) Du Plessis Mornay, Lettres et mémoires, T. II, p. 580, ss.

(4) Groen van Prinstei'er, Archives de la maison d'Orange, 2' série, T. I, XXV, et L.

lo6 PHILIPPE II.

Une chose surprend presque autant que le refus de Henri III, c'est la longanimité de Philippe II, en face des hostilités incessantes de la France. Celle-ci ne cessa de secourir les insurgés des Pays-Bas; en autorisant son frère à se mettre à leur tête, Henri III faisait indirectement ce qu'il n'osait faire ouvertement. Et Philippe resta impassible en présence de ces provocations! Le cardinal Granvelle s'en étonne et s'en plaint : « Je ne vois pas, dit-il, ce que l'on peut appeler une rupture, si ce qu'ils font ne l'est... Mieux vaudrait la guerre ouverte, que de se laisser amuser de paroles, en subissant le mal, sans pouvoir le rendre. L'empereur ne l'eût pas pris ainsi; en cédant toujours h nos ennemis, nous augmentons leur insolence. (1). « N'est-il -pas singulier d'entendre les Espagnols accuser la faiblesse de leur roi, dans ses rapports avec un misérable prince, tel que Henri III ? En réalité, Philippe II était loin d'être inactif, mais il préférait la guerre d'intrigues aux champs de bataille, et dans cette lutte, c'est bien|lui qui avait pris l'initiative, en France et en Angleterre. C'est plutôt une ambition excessive qu'on pourrait lui reprocher que de l'indolence et de l'apathie; il conquérait le Portugal, il combattait les insurgés des Pays-Bas, il complotait avec les catholiques anglais contre Elisabeth, il soldait la ligue. Mais ce n'est pas par des conjurations que l'on gagne des royaumes. Philippe II fut obligé de tirer l'épée; la guerre ne lui réussit pas mieux que la diplomatie; il rencontra des ennemis qui lui étaient supérieurs, Henri IV et la reine d'Angleterre, non par la puissance matérielle, mais ils avaient pour eux des principes et des idées contre lesquels on lutte en vain, parce que Dieu les protège, l'esprit de nationalité et la liberté religieuse. Voilà les vrais adversaires sous lesquels succomba le roi d'Espagne. La révolution des Pays-Bas unissait les deux tendances; ce sont les gueux, nos héroïques ancêtres, qui ont brisé la puissance formidable de Philippe. D'un côté, toutes les forces d'un immense empire, d'autre part, la désunion et la faiblesse; mais les faibles avaient pour eux l'esprit de liberté, et les forts n'avaient que l'unité du despotisme ; les faibles l'emportèrent sur les forts; et pour que leur victoire fût d'autant plus éclatante, ils

(!) Lettres du cardinal de Granvelle, dans Croen vnnPrinslerer, T. VIII, p. 11, l!i, s., 56, 8:j.

furent abandonnés ou faiblement secourus par ceux-là mêmes qui auraient dû prendre leur parti : c'est la liberté seule qui vainquit la tyrannie religieuse et politique incarnée dans Philippe II.

§ 3. Elisabeth. Henri IV et Philippe II.

N" 1. Élisabelh, Henri IV et la réforme.

Philippe II fut !e chef armé du catholicisme; ses adversaires naturels étaient donc les rois qui avaient embrassé la réforme. Parmi les champions du protestantisme, brille en première ligne la reine d'Angleterre. Son illustre contemporain , Guillaume d'Orange dit « qu'elle était par dessus tous les princes, comme seule nourrice et défenseur de la vraie religion (1). « Les historiens modernes ont répété ce mot à l'envi : « Elisabeth, disent-ils, opposa à la ligue catholique qui se formait sur le continent pour la restauration de l'Église, une ligue protestante, à la tête de laquelle elle se plaça hardiment; partout où Philippe II voulut rétablir la vieille croyance, elle se donna la mission de maintenir la nouvelle; elle pensionna les princes luthériens en Allemagne, elle soutint les lords de la congrégation en Ecosse, elle encouragea les huguenots armés eu France, elle aida les insurgés religieux des Pays-Bas; plus habile ou plus heureuse que Philippe, elle fit triompher le protestantisme en Angleterre, en Ecosse, en Hollande et rempê:;ha de succomber en France (2). » Elisabeth, la plus vaine des femmes, était avide de flatteries, et les courtisans ne les lui épargnèrent pas de son vivant; on dirait que les historiens veulent continuer ce rôle après sa mort, en lui faisant honneur d'une politique généreuse qui n'était guère dans ses sentiments, et de succès qui sont dus à la puissance de la réforme et aux efforts héroïques de ses vrais défenseurs. Il est certain que la protection du protestantisme était presque une question d'exis-

(1) Groen van Prinslerer, Archives de la maison d'Orange, T. VIII, p. 375.

(-2) Mxgnet, Marie Sluart, chap Vin,IX et XII. — ffce/'eft^HIstorische Schriflen.T. I,p. lii.

tence pour Elisabeth : déclarée bâtarde par le souverain pontife, et inhabile à régner, ayant dans le sein même de son royaume une reine catholique considérée comme la légitime héritière du trône par les catholiques, elle devait embrasser la nouvelle confession, comme sa seule planche de salut ; il ne lui suffisait pas de la maintenir en Angleterre, elle devait la soutenir sur le continent, car si la réforme y succombait, sa chute dans les îles britanniques était certaine, et la reine tombait avec elle. La destinée d'Elisabeth étant liée à celle du protestantisme, quoi de plus naturel pour la reine que de se placer à la tête de la révolution religieuse, pour vaincre ou mourir?

Cependant il s'en faut de beaucoup que la reine d'Angleterre ait pris ce parti avec la décision dont les historiens lui font honneur. Il n'y avait rien de moins décidé que la hautaine Elisabeth ; elle était toujours hésitante, surtout quand il s'agissait de s'engager dans une grosse dépense : voilh ce que les contemporains se disaient à voix basse (1), et ce que ses ministres osèrent parfois dire à leur vaniteuse maîtresse (2). Aux flatteries publiques, nous opposerons les confidences intimes : elles nous apprennent que la reine n'intervint qu'avec une excessive répugnance en faveur des protestants d'Ecosse (3); nous y lisons des plaintes amères sur l'abandon des huguenots (4), et sur son indifférence pour les Pays-Bas (5). Elisabeth n'accordait pas les secours qu'on lui demandait, elle ne refusait pas, ou si elle refusait un jour, elle donnait de l'espoir le lendemain. Quelle était la raison de ces irrésolutions qui désespéraient le prince d'Orange (6)? On a supposé à la reine des scrupules religieux; Elisabeth détestait les puritains autant que les catholiques : de là, dit-on, sa répugnance à prendre parti pour les

{i) Lettre d'André Ghrisliani au comte Jean de Nassau, 1380. {Groenvan Prinsterer, Archives de la maison d'Orange, T. VU, p. 217.)

{^Walsingham écrit en 1573 à Elisabeth .- « Je s,upplie très humblement Votre Majesté de me permettre de vous dire qu'on vous a reproché ici publiquement que vous n'aimiez pas à dépenser lors même qu'il s'agit de votre sûreté. » (Lettres et mémoires, p. 450.)

(3) Lettre de Cecil à la reine Elisabeth. {Wright, ThequeenElizabelh.T. I,p. 24.)

(4) Du Plessis Mornay écrit à Walsingham en 1576 : « Depuis l'an septante, la reine n'a pas dépendu un denier des huguenots. » (Mémoires, T. I, p. 179.)

(5) Ed 1376, Brunynck, le secrétaire du prince d'Orange, lui écrit : « Les envoyés des États sont retournés sans aucun fruit, et ne devons espérer aucun bien de la reine. » (Groen van Prinsterer, Archives,!. V, p. 565.)

(6) Lettre du prince d'Orange au comte Jean de Nassau, 1576. {Groen van Prinsterer, Archives ï. V, p. 334.)

calvinistes de Hollande et de France. Ces scrupules, s'ils existaient, étaient politiques plutôt que religieux, et en réalité la fille de Henri VIII ne voyait dans !a religion qu'une question de souveraineté. Despotique par nature, elle tenait à l'obéissance des sujets plus qu'à tous les dogmes; elle ne voyait pas, disait-elle, comment elle pourrait prendre des insurgés sous sa protection (1). Elisabeth avait d'autres craintes qui la retenaient. On a célébré le généreux couraged'unefemme(2)qui osa braverPhilippe II. La vérité estqu'elle redoutait le roi d'Espagne, et qu'elle fit tout pour conserver la paix avec lui ; elle fermait, pour ainsi dire, les yeux à la lumière pour ne pas voir le danger qui la menaçait. Si l'invincible armada avait pu débarquer les vieilles bandes d'Alexandre Farnèse, elles auraient trouvé l'Angleterre sans défense. Elisabeth n'osait pas secourir les insurgés, de crainte de rompre avec l'Espagne. Cette politique prudente avait ses périls : les Belges, au désespoir, ne pourraient-ils pas se jeter dans les bras de la France? Or la reine, par jalousie nationale, redoutait encore plus devoir les Pays-Bas dans les mains des Français que dans celles des Espagnols (3): si l'antique rivale de l'Angleterre était en possession des places maritimes de la Flandre et de la Hollande, que deviendrait le commerce des Anglais ? que deviendrait leur souveraineté de la Manche (4)? D'un autre côté, la victoire définitive du roi d'Espagne n'était pas moins dangereuse pour Elisabeth : d'Anvers et de Flessingue à Londres, le trajet n'était pas long.

Telles étaient les chances qui augmentaient l'irrésolution naturelle de la reine. Il en résulta une politique sans initiative, sans grandeur. Elisabeth refusa la souveraineté des Pays-Bas que les insurgés lui offrirent, mais pour ne pas les désespérer, elle accompagna son refus de promesses de secours (5). Ses ministres la poussaient à faire ouvertement ce qu'elle faisait sous main et avec

(1) Camhden, Annales, ad a. 1573, p. 267.

(2) Id., ibUI., p. 412: t Belgarum palrocinium palam suscipil, orbis christiani principibus mascnlam in muliere fortitudinem demirantibus, qnae potentissimo monarchœ quasi bellum denuDciare ausa. >

(3) Si la reioe n'aime pas le voisinage des Espagnols, » dit l'envoyé vénitien Lippomano (1577), « encore moins aime-t-elle celui des Français ennemis, nés et rivaux de rAngleterre. » {Tomaseo, Relations des ambassadeurs vénitiens, T. ïl, p. 422.)

(4) Lettre deBurleigbà Walsingham. (Walsingham, Lettres et mémoires, p,247.) ;5) Cambden, Annales, p. 267. — De ThoUj Histoire universelle, livre LX.

mesquinerie. Walsingham écrit dès 1572 : « Si Dieu n'avait pas suscité le prince d'Orange, pour donner de l'occupation à l'Espagne, il y a longtemps qu'il se serait allumé chez nous un dangereux incendie. C'est donc nous secourir nous-mêmes que de le secourir, puisque nous devons courir la même fortune que lui. Toute la différence est que, si nous l'abandonnons, les premiers maux tomberont sur lui, et viendront ensuite k tous ceux de nous qui font profession de la même religion. Les puissances catholiques ne balancent pas à se déclarer, et font voir par là qu'elles ont du zèle et du courage. Nous n'agissons, au contraire, que sous main, et nous montrons en cela que n'avons ni zèle, ni courage. Jamais entreprise oii il est entré de la crainte n'a bien réussi, car rien n'est plus ennemi de la prudence que la peur (1). »

Walsingham était l'organe de l'opinion publique (2); mais en s'élevant contre la politique de la peur, il touchait précisément le côté faible d'Elisabeth. Elle craignait tout : elle craignait don Juan, le gouverneurdes Pays-Bas, parce quele vainqueur de Lépanteavaitdes prétentions à la main deMarieSluarlet au trône d'Angleterre: elle craignait le duc d'Anjou, croyant qu'il était l'instrument de l'ambition française. Elle ne voulait pas que les Belges traitassent sans elle, « leur unique défenseur (3), » et elle ne faisait rien pour leur indépendance. En 1579, elle écrit aux états généraux : « Le duc d'Anjou nous a toujours protesté qu'il n'avait d'autre but que de vous maintenir en vos privilèges et libertés, sous l'obéissance due à votre seigneur et prince naturel, et conserver le droit de la maison de Bourgogne en son entier, sans en diminuer tant peu que ce soit au préjudice du roi, notre dit seigneur, sans quel témoignage et protestation n'eussions jamais consenti qu'il se fut embarqué en l'action de votre défense (4). » N'osant pas accepter la souveraineté des Pays- Bas pour elle, et craignant que la France ne s'en emparât, la reine se vit forcée de traiter avec l'Espagne pour obtenir des. conditions favorables aux insurgés. Elle voulait la paix; quand Philippe II montrait des dispositions pacifiques, elle menaçait les insurgés

(1) Walsinyliani, Lettres et négociations, p. 264.

('2) Voyez les lémnigtiages rapportés dans Groen van PriwUi'ci', Archives, T. VI, 409; T. Vil, p. 399, note 3.

{3) Voyez les témoignages dans Groen van Prinsierer, Archives, T. VI, p. 406-408. (4) Groen van Prinslerer^ Archives de la maison d'Orange, T. VI, p. 534.

de les abandonner. Que dis-je? Elisabeth, que l'on a tant prônée comme le champion du protestantisme, fut plus d'une fois sur le point de se joindre aux Espagnols pour comprimer l'insurrection (1)!

Elisabeth finit néanmoins par traiter avec les insurgés. Était-ce pour sauvegarder la liberté? était-ce pour défendre le protestantisme ? Ses agents les plus dévoués nous diront les motifs de son intervention. L'un écrit que l'Angleterre a intérêt h secourir les Belges pour sa propre sûreté d'abord; puis elle pourrait occuper quelque port, Flessingueou Middelbourg; enfin, dit-il, il importe d'éloigner les Français « dont nous avons toujours été et dont nous sommes encore jaloux (2). » Un autre écrit que l'Angleterre n'est pas capable de se défendre contre tous ses ennemis, « qu'elle doit se servir des insurgés comme d'un bouclier pour parer les coups qui lui sont destinés (3).» Nourrir les troubles chez l'ennemi, dit un troisième, est le meilleur moyen d'avoir la paix chez soi (4). On le voit, pas un mot de liberté, pas un mot de religion; du calcul, et rien que du calcul : des avantages politiques et des projets commerciaux, voilà les motifs qui engagent la reine d'Angleterre il prendre la défense des Belges.

Nous n'avons pas encore dit toutes les roueries de la politique d'Elisabeth; en même temps qu'elle traitait avec des sujets révoltés, elle se défendait comme d'une calomnie du reproche qu'on lui faisait de soutenir la révolte. La reine écrit à Philippe II pour lui persuader que c'est dans l'intérêt de la domination espagnole qu'elle donne des secours aux insurgés : « Elle lui rappelle les efforts qu'elle n'a cessé de faire pour les maintenir en son obéissance; si elle leur a accordé des subsides, c'est pour les empêcher de se jeter dans les bras de la France; elle a refusé la souveraineté qu'ils lui offraient, elle a même refusé de les prendre sous sa pro-

(1; De 77(011, Histoire universelle, livre LXUL — Borgnel, Philippe \l el la Belgique, p. 143, et note 2. — Lipimano, Relazione, dans Jomaseo , Relations des ambassadeurs vénitiens, T. H , p. 370.

(2) Th. Cotton, lettre à lord Burghley, 157-2. ( Wrighl, Queen Elizabeth, T. i, p. 435.)

(3) Lettre de sir Paulet au comte de Leicestcr, 1577. {G7'oen van Prinslerer, Archives, T. VI, p. 239.^

(4) Walsingham, Lettre à Leicester. (Lettres et négociations de Walsingham, p. 144.) — Vie de <hi Plessis Aîornay, p. 43 : < La reine Elisabeth était bien aise d'entretenir la guerre de ses voisins pour nourrir sa paix, i

lection; elle a été jusqu'aux menaces, pour les forcer à s'entendre avec leur maître et seigneur. Que tous les princes, que Philippe II lui-même jugent si ce n'est pas là une conduite digne d'une reine chrétienne, et si elle n'a pas bien mérité de son allié le roi d'Espagne ! Maintenant encore, en traitant avec les Belges, elle a exigé d'eux la promesse, qu'ils resteraient fidèles au roi et qu'ils n'innoveraient rien en matière de religion » (1).

L'on se demande qui la reine trompait, les Belges ou Philippe H? ou trompait-elle tout le monde? Il est vrai qu'elle ne voulait à aucun prix que les Pays-Bas fussent réunis h la France; en ce sens elle était alliée de Philippe, parce qu'elle avait le même intérêt que lui. Mais il est vrai aussi qu'elle ne voulait pas le triomphe du roi d'Espagne; si elle l'avait désiré sérieusement, elle se serait liguée avec lui contre ses sujets révoltés. Enfin il est douteux qu'elle voulût l'indépendance des Pays-Bas, car, malgré son alliance, elle ne les aida que d'une main irrésolue et avare. Les insurgés se désespéraient de ses lenteurs (2) et de sa lésinerie. Même quand elle eut accepté le protectorat de la jeune république, celle-ci se plaignit « du naturel froid et chiche de la reine et de son grand trésorier (3). » Quand Philippe II lança l'armada contre Elisabeth, il ne lui resta plus aucun prétexte; étant en guerre ouverte avec l'Espagne, elle n'avait plus aucune raison pour ne pas secourir les Pays-Bas ; cependant le comte Guillaume de Nassau écrit en 1593 « que la reine continuait, selon son habitude h ménager ses trésors (4). » Quels étaient donc les nouveaux scrupules d'Elisabeth? Elle craignait la puissance naissante de la république ; la rivalité de son commerce, le danger d'une alliance possible des Provinces Unies avec la France. Voilà pourquoi elle applaudit à la cession que Philippe II fit des Pays-Bas espagnols à l'infante Isabelle : c'était une barrière pour l'ambition de la république, tout ensemble et pour celle de la France : c'était la reconstitution de la Bourgogne, sans le danger de la puissance espagnole.

(1) Cambden, Annales ad a. 1377, p. 283, s.

(2) YiUiers, le conlidenl du prince d'Orange, lui écrit en 1580 : « Nous avons peut-êlre attendu trop longtemps après son secours. » (Groen van Prinslerer, Archives, T. VII, p. 272.)

(3) Groen van Prinsferer, Archives de la maison d'Orange, ii587, 2" série, T. I, p. 75.

(4) Id., ibid., 2* série, T. 1, p. 213.

Telle fut la politique d'Elisabeth dans les Pays-Bas, politique timide, intéressée et sans grandeur. Telle fut aussi sa conduite à l'égard des huguenots et de Henri IV.

En lo62; la reine d'Angleterre conclut le traité de Hamptoncourt avec les huguenots. Dans une déclaration solennelle adressée au gouvernement français, elle dit « que les sujets du roi lui adressaient des requêtes continuelles et lamentables, pour la prier de les défendre, eux, leurs vies, ports et villes, de l'oppression et tyrannie des Guise; qu'elle avait fait droit à leurs supplications, dans l'intérêt de la vraie religion que les Guise voulaient détruire par force, en suscitant partout des guerres civiles; qu'elle ne doutait point que la sauvegarde du sang chrétien ne fût agréable à Dieu (1). » Voilà, à première vue, Elisabeth dans son rôle naturel de défenseur de la réforme ; mais ce n'est qu'un rôle. Le traité de Hamptoncourt stipulait que le Havre de Grâce serait remis à la reine, et qu'elle le conserverait comme gage jusqu'à la restitution de Calais qui avait été promise par la paix de Cateau- Cambresis. Cette condition parut tellement dure aux huguenots, que le prince de Condé hésita longtemps à l'exécuter; il ne céda que sous la pression de la nécessité (2). Une autre raison qui porta Elisabeth à secourir les huguenots était l'hostilité des Guise qui, alliés à Marie Stuart, avaient fait prendre à leur nièce le titre de reine d'Angleterre. C'était en effet Marie Stuart qui, aux yeux du monde catholique, passait pour la légitime héritière du trône, usurpé par la fille bâtarde de Henri VIII. Ces prétentions compromettaient l'existence même d'Elisabeth. Tels sont les vrais motifs pour lesquels elle intervint en faveur des huguenots, comme nous l'apprend Cecil, son prudent ministre (3). Cela n'empêcha pas la reine de protester qu'elle ne prenait pas les armes dans un intérêt

(1) Protestation de la reine d'Angleterre, dans les Mémoh'es de Condé, T. ni, p. 699-701.

(2) WrUjM, Queen Eiizabeth, T. I, p. 93, 99.

(3) Ceci! allégae ces deux raisons : « One to stay the duke of Guise, as oar sworne enemy, from his singular superiority, th'other to procure us the restitution of Callice, or some thing lo countervale it. •

iC4 PHILIPPE II.

personnel, mais pour l'avantage du jeune roi qui, à raison de son âge, ne pouvait pas protéger ses sujets contre la tyrannie des Guise (1).

Voilà l'amour désintéressé d'Elisabeth pour l'Évangile! Les agents de Condé lui avaient demandé un subside de 300,000 couronnes, elle ne consentit à en donner que 100,000; encore eut-on bien de la peine à les lui arracher; il fallut les clameurs séditieuses des auxiliaires allemands , les prières de Coligni et les instances de ses ministres pour la décider à lâcher ses chers écus (2). Quand la paix fut faite, les huguenots aidèrent le roi h chasser les Anglais du Havre. Cette mésaventure rendit Elisabeth plus réservée encore et plus parcimonieuse; elle ne donna plus de secours aux réformés que sous main, en usant à l'égard du roi de France de la même duplicité qu'à l'égard de Philippe II. Quand les ambassadeurs français se plaignaient de l'appui qu'elle accordait à des sujets révoltés, la reine niait hardiment, et expliquait comme quoi c'étaient des particuliers qui, par zèle pour la religion, équipaient des vaisseaux destinés aux huguenots; elle poussait l'hypocrisie au point de féliciter son frère, le roi de France, sur les victoires qu'il remportait dans les guerres de religion. Pendant qu'elle jouait cette comédie en public, son conseil délibérait, si l'on ferait une guerre ouverte à la France ; Burleigh fit décider que l'on maintiendrait la paix, sauf à la reine à aider les huguenots de son autorité « par paroles et autres moyens. » Le roi de France était informé par son ambassadeur de tout ce qui se passait à Londres : « Les Anglais, disait Fénelon, attendaient quelque bonne occasion pour commencer la guerre, et si les affaires du roi allaient mal, la mauvaise affection qu'ils portaient à la France, leur en ferait bientôt trouver une (3). » Il n'y a aucun doute sur les sentiments hostiles d'Elisabeth ; mais elle ne voulait pas plus de guerre avec la France qu'avec l'Espagne; elle préférait troubler le royaume sous main, tout en protestant « qu'elle priait Dieu de donner au roi tout bon et heureux succès contre ses sujets révoltés. « Elle osa ajouter « qu'elle ferait contre sa conscience de lui

(i) Mémoires de Condé, T. HI, p. 695, 699, 700.

(2; Lingard, Histoire d'Angleterre, T. VII, p. 478.

(3) Correspondance de Lamoihe Fénehm, T. 1, p. 36, '«6, 47,48.

nuire, et que Dieu pourrait justement la punir par là où elle l'aurait offensé (1). »

Il y avait dans le conseil de la reine des hommes plus zélés, qui demandaient qu'elle se déclarât ouvertement pour la défense de la religion. Elisabeth refusa de s'engager dans une guerre, et elle eut le front de s'en faire un mérite auprès du roi de France; elle repoussa comme un outrage la pensée de nourrir la discorde dans ses États, disant « que ces pratiques ne convenaient ni à son honneur ni à sa conscience (2). » Sa conscience était en repos, parce qu'elle évitait de prendre publiquement parti pour les huguenots ! Mais comme il arrive d'habitude à ceux qui suivent une politique de mensonge, elle mécontenta tout le monde : le roi de France lui fit dire qu'en envoyant des secours à ses sujets révoltés, elle commençait la guerre sans la déclarer : les huguenots se plaignirent amèrement de l'indifférence de la reine. Dans un mémoire adressé à Walsingham, du Plessis Mornay dit « qu'Elisabeth a abandonné les huguenots en leurs besoins, qu'elle les a laissés, en tant qu'en elle a été, en risée et en proie à leurs ennemis. » « On dit toutefois à la reine, ajoute le rude calviniste, qu'elle a fait merveilles, et on nous reproche l'ingratitude; mais elle se peut souvenir que depuis l'an septante, elle n'a pas dépensé un denier pour nous. Et encore ce qu'elle fit l'an lo69 fut moyennant certaines j'AGUEs (3). » Ainsi la grande reine protégeait la réforme, en prêtant aux huguenots sur gages !

Un plus grand personnage paraît sur la scène. Avec la netteté et l'élévation qui caractérise le génie français, Henri IV déclare que le débat est entre le catholicisme et la réforme, et que la lutte religieuse cache une ambition politique tout aussi vaste, tout aussi funeste que celle de l'Église romaine. Il écrit à Elisabeth : « L'alliance de Philippe II et du pape tend ii rétablir l'autorité de

'1) Conespondancfi de Lamoltte fénelon, T. I, p. 62.

(2) Ibid., T. I, p. 217-251; T. Il, p. 395.

i3) Ihi Plessis Mon-nay, Lettres et mémoires, T. II, p.2M>.

Rome dans tous les Étals chrétiens; et le roi d'Espagne, qui dès longtemps s'est imaginé la monarchie universelle de la chrétienté, veut atteindre par là au sommet de la grandeur qu'il s'est promise, sousombrederétablirlepapeetremettrerÉgliseenson entier (1).» Ces graves intérêts, où il s'agit de la liberté religieuse et de l'indépendance des nations, se débattent pour le moment en France, continue Henri IV : « La France est le théâtre où se joue la tragédie; laLigue est aidée des deniers d'Espagne, ce sont des effets de l'alliance du pape et des princes et États qui lui adhèrent, qui commencent par nous, pour achever, si Dieu le leur voulait permettre, sur tout le reste. Tous les princes chrétiens y doivent donc ressentir leur intérêt; ils ne voudront pas rester spectateurs oiseux d'une action de laquelle le succès leur est commun, encore que les premières peines et les premiers dangers nous semblent en particulier appartenir... Le meilleur moyen est que nous avisions tous de nous unir étroitement ensemble et que nous montrions au moins autant de concorde et de liaison à notre conservation, que le pape, le roi d'Espagne et les leurs en apportent à notre ruine. » L'héroïque guerrier ajoute « qu'il se propose d'être le capitaine général contre l'ennemi commun {-2). «

Voilà les hautes pensées et le lier langage que Henri IV adressait à la reine d'Angleterre; il prenait hardiment le rôle que les historiens ont attribué bien gratuitement à la vaniteuse Elisabeth. Quelle dilTérence entre la politique du roi de Navarre et celle de sa puissante alliée! L'un et l'autre étaient également intéressés à combattre le catholicisme et Philippe II; mais Henri voit la chose de haut, avec le coup d'œil de l'aigle, et il ne sépare pas sa cause de lacause générale; tandis qu'Elisabeth ne voit jamais que son intérêt particulier, intérêt du moment, qu'elle ne sait pas mettre en rapport avec l'avenir, politique égoïste et mesquine qui vit au jour le jour, sans se préoccuper des destinées de la religion et de l'humanité. Quel accueil fit-on à Londres aux lettres de Henri IV? Nous laissons la parole à son ambassadeur. Le comte de Ségur écrit à un ministre d'Elisabeth : « Je n'eusse jamais pensé que les belles paroles et grandes promesses fussent à si bon marché en votre

(1) Recueil des lettres missives de Henri IV, publié par Lerger de Xivrey, T. H, p. 32.

(2) Lettres de Henri IV à Elisabeth (1o8j) {Recueil, T. II, p. 52); au roi d'Ecosse (tb.j 11,57).

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