‹ Les nations rivales dans l'artChapitre 31 sur 32 · DES EXPOSITIONS INTERNATIONALES · texte numérisé non relu

DES EXPOSITIONS INTERNATIONALES

SUR l'avenir de l*art

Arrive au terme de cette étude, nous voulons essayer de répondre à une question importante qui n'a cessé d*étre présente à notre esprit pendant le cours de nos visites aux galeries d*art de rExposition universelle. Cette question s*iniposè nécessairement à l'observateur dès que, sortant du Champ de Mars, il rentre en pos* session de lui-même et réfléchit sur ce qu'il vient de voir : Quelle influence les expositions internationales exerceront-elles sur l'avenir de l'ai t ï

Je ne sais s'il m'appartient rigoureusement de démontrer le bénéfice considérable qu'apporteront à l'humanité ces vastes concours fréquemment renouvelés entre toutes les iudustries et entre toutes les nations du monde civilisé. On me permettra cependant, avant d'aborder directement le sujet qui nous touche de plus près, de rappeler que personne de bonne foi n'a jamais pu contester le bienfait des expositions industrielles au point de vue des progrès de rmdustrie. Cette digres^on est nécessaire pour mettre relativement aux beaux-arts la question dans tout son jour. U est évident pour tout le monde» en effet, que les expote

CONCLUSION

sitions d'industrie vont directement ti leur but, puisqu'elles coutribuent puissamment à nous faire parcourir les longues étapes qui nous séparent encore de notre idéal d'affranchissement, idéal enraciné au coeur de rhomme avec la ténacité de Tinstinct, avec une force en quelque sorte providentielle. L*homme, et c*est là sa grandeur, n*a jamais accepté les dures servitudes que lui impose sa condition terrestre. Il a dA les subir, il ne s'y est jamais soumis. Jeté nu, sans armes et sans défense, sur la planète qu'il occupe, il n'a pas un seul instant cessé de protester contre Finfériorité où il se trouvait placé vis-à-vis de la nature. Dès le premier jour, il est entré en lutte contre les obstacles incessants que les climats, que tes monts et les fleuves, quo les animaux et les végétations d'espèces malfaisantes dressaient devant lui) contre les pernicieuses influences en un mot que. les phénomènes astronomiques qui régissent le globe terrestre opposaient non-seulement à son bien-être, mais bien pis encore à son existence. 11 n'avait dans ce rude combat d'autre motif d'espérer que soft génie^ d'autre foi qu'en son audace {audax Japeli genus), il n'avait d'autre arme que le travail.

Avec ces moyens bien kttmbles en «pparenee et tout* puissants en réalité^ il a entrepris de discipliner ces forces ennemies, de les enrôler à son service, et, sous son active et intelligente direction^ de les faire concourir à son bonheur, à ce bien-être qu'elles semblaient lui refuser. Il s'est dit qu'en dépit de sa faiblesse, il saurait conquérir ce monde fomndaUemrat armé contre lui. Mais la conquête, au début, fut lente, et lente surtout par l'isolement des efforts individuels» Que de trésors acquis déjà, que de conquêtes partielles déjà aeconpIieB,

CONCLUSION

furent ainsi perdus sur ce terrain où il fallait disputer le sol pied à pied! Perdus! et pourquoi? sinon parce que chaque pionnier du grand œuvre marchait à Taveugle et seulement . pour son propre compte , ignorant que son voisin peut-être avait déjà défriché Tespace où il s'engageait à son tour, dépensant vainement à ce labeur et son temps, et sa peine, et son génie, alors que ses sueurs eussent été si fécondes s*il avait repris la tache commune précisénoent au point où l'avaient amenée ses devanciers. LMnformâtion (qui permet l*assoriation et la continuité des efforts), telle est la loi fondamentale des progrès ra« pides en fait d'industrie» loi dès longtemps prévue et appliquée par les premières sociétés dans la mesure étroite où le leur permettait la difficulté des commuiii* calions et conséquemmenC des échanges dHdées entre les pays les plus rapprochés. Il est donc certain que le retour fréquent des expositions industrielles, en généralisant sur la surface du globe l'information des découvertes isolées, concentre dans une action simultanée les forces qui jadis s*égaraient au hasard. A l'effort individuel a succédé l'effort collectif. Par là, à n'envisager que le résultat immédiat auquel tendent les convocations périodiques des énergies inventives de tous les peuples, et sans s'arrêter à de plus hautes et de plus lointaines espérances, on est largement autorisé à affirmer que les expositions de l'industrie universelle, une des grandes idées de ce siècle, Yoni tout droit à leur but si avouable, je dirai même si noble, à Taffranchissement du servage que la nature hostile fait peser lourdement sur Thumanité.

Est-il si évident que les expositions universelles concourent nécessairement aux progrès des beaux -arts? Est-il incontestable qu'elles exercent une influence éga-

CONCLUSION

leineot heureuse à ce point de vue chez tous les peuples? La question est complexe^ il faut la traiter avec soio et méthodiquement.

A priori, quelles que soient les conclusions auxquelles nous arrivions, nous déclarons qu'elles ne sauraient nous déterminer à combattre le principe de l'admission des beaux-arts dans les concours internationaux, et il serait parfaitement inutile, en effet, de les tenir à l'écart; le mal, si mal il y a, ne vient point du fait même de ces agglomérations, qui sont elles-mêmes un résuliat de causes plus hautes et plus générales. Qn aurait beau ne point mêler les beaux-arts à ces grandes exhibitions, que la facilité des communications, créée par l'industrie moderne, aurait toujours pour effet de vulgariser entre les peuples l'état, les ressources, les tendances et les manifestations de Tart chez chacun d'eux. Si cette vulgarisation doit présenter quelque danger, il est donc certain qu'il vaut mieux aller au devant du péril par l'immense publicité des expositions. La publicité, par contre-coup, aura tout au moins l'avantage d'accuser ces inconvénients avec certitude, et, par cela seul, de nous suggérer le désir, el peut-être le moyen de les combattre*

Évidemment les peuples encore enfants, en ce qui touche à la culture des beaux-arts, retireront des fruits précieux des enseignements que leur aj^orte l'expositioD de toutes les écoles d'art européennes. Ils apprendront nos procédés, et, mieux que cela, comment on peut regarder et interpréter les phénomènes extérieurs avec le sens et par les moyens de l'art. Ceux chez qui cette faculté

CONCLUSION

résidait latente et non encore révélée, à Tétat seulement de vagues aspirations, recevront en de semblables circonstances la confirmation de leurs instincts et s'engageront k leur tour dans cette voie de jouissances délicates qui satisfait aux plus nobles appétits de l'homme. Le seul danger pour ces débutants, c'est qu'ils acceptent sana contrôle des formules toutes faites, et qu*au lieu d'interpréter directement leurs sensations personnelles, ils se bornent à reproduire mécaniquement, pour ainsi dire, les manifestations d'art qui appartiennent à à&& peuples d*un génie différent.

Et c'est là précisément le péril qui menace non-seulement les peuples qui entreront désormais dans le monde de Tart, mais aussi les anciennes écoles du continent. Si la suprême vertu d'une école en général — et en particulier de chaque artiste — consiste à exprimer avec une absolue sincérité de sensation les émotions que lui font éprouver les spectacles de la nature, à traduire ses pensées, ses sentiments absalumefU personnêlê à l'aide des formes et des couleurs dont le monde extérieur lui fournit les éléments et les modèles; si (ce qui doit être un Credo rigoureux en fait d'art) la grandeur propre d'une école ou d'un artiste consiste à apporter aux hommes une formule nouvelle, si humble ou si vaste qu'elle soit; eu un mot, si l'originalité est véritablement le titre principal d'une école ou d'un artiste aux sympathiques empressements des foules, n'y a-t-il pas lieu de craindre que, par cette fréquente communication des écoles entre elles, l'originalité de chacune ne s'émousse singulièrement e( que l'art de l'avenir n'en arrive à se couler dans un moule uniforme, sans distinction de race ni de génie national, au détriment des âpretés natives et au plus

CONCLUSION

grand profit de la médiocrité banale? On le voit, la question méritait d'être posée. Ne povyant Télader, H faot Tt^border franchement et la traiter sans redouter d'envisager froidement toutes ses conséquences.

Autrefois, les écoles vivaient éloignées Tune de l'autre, dans un isolement à peu près complet. Sur un fond pri« mitif transmis par tradition à traf?ers la longue nuit àn moyen âge, rcrueilli dans les mannscrits où s'étaient conservées les formules de Tart byzantin», au nord et au midi, en Italie comme en Allemagne, des hommes d'un génie plus actif surent asseoir les preniières bases d'un art nouveau. Ils exprimèrent naïvement alors leurs cou* ceptions particulières de la vie morale et de la vie phy< sique, traduisant an moyen de la forme et de la couleur les spectacles naturels qu'ils avaient sous les yeux et lei( passions qu'ils partageaient avec les hommes dont ils étaient entourés. Ces premiers maîtres laissaient (luelques élèves initiés par eux à leurs procédés. Geux*ci à leur tour, rentrés dans leur ville, dans leur vill ige, continuaient, à j'aide de ces procédés, à exprimer leurs émo« tiens propres et non plus celles de leurs initiateurs. Leur • réputation se fondait, mais dans^ un rayon étroit; on venait à eux, mais de peu de distance, pour apprendre les moyens pratiques de l'art, et, ces moyens acquis, chacun les appliquait d'une façon vraiment originale. Il y avait assurément un lien, le lien qui formait école entre ces diverses générations d'artistes, mais ce caractère d'école ne tenait pas moins h la communauté d'origine, c*est-Sdire à une certaine communauté de mœurs, de passions, de sentiments, qu'à la communauté des principes re-^ cueillis à une même source.

CONCLUSION 468

(Test dans cet isolement relatif que se sont formées

les écofes du Nord, allemande, flamande, hollandaise, les écoles du Midi, Técole de Sienne, Técole florentinet Técole romaine, Técole bolonaise, l'école vénitienne, vivant côte à côte sur un petit espace de terre» et cependant mnrcpiées si franchement au sceau du génie local. C'est d'un tel état de choses que sortirent les Albert Diirer, les Rembrandt, les Ruysdaël, les Rubens, les Raphaël, les Léonard, les Michel-Ange, les Titien, les Véronèse, tous ces grands noms qui éclairent l'histoire de rart et brillent d'un éclat personnel si vif. Aujourd'hui les choses ont bien changé. L'enseignement est collectif, non-seulement pour les artistes d'une même nation, mais encore pour les écoles du monde entier. Les établissements publics consacrés à Téilucation spéciale de l'art admelteui des élèves de toutes les nationalités ; bien plus, beaucoup d'artistes étrangers viennent solliciter les leçons de nos peintres français, et au lieu de reporter chez eux les enseignements ainsi recueillis, ils adoptent définitivement la vie française, prennent résidence à Paris, exposent à nos Salons annuels, participent à tous nos concours, à toutes nos récompenses, et ne gardent de leur origine étrangère que la forme de leur nom. D'autre part, la majorité des artistes dans les écoles étrangères, sans aller si loin, garde les yeux tournés vers la France, périodiquement vient visiter nos expositions, y puiser plutôt encore des procédés et des modèles définitifs qu'un guide général et une manière d'observer.

L'Exposition universelle du Champ de Mara nouà montre en ses premiers résultats ce qui semble, au premier abord, devoir advenir de ce frottement constant des ééoles entre elles, je venx dire une sorte d'émoussement

CONGLDSION

inévitable du tempérament national dans Part et la naissance d'un art cosmopolite. Évidemment si la multiplicité des communications entre les peuples avait poor résultat inévitable d'amener et de produire cet effacement absolu de toute originalité dans Tart, il faudrait arrêter ici nos espérances d'avenir et fermer à jamais le livre glorieux de Thistoire des arts. Mais il est impossible qu'il en soit ainsi. Aveuglément et sans autres raisons que des raisons de pur sentin&ent, nous nierions intrépidement que nous ayons atteint le terme et touché le fond de celte faculté qui est comme le couroonenieut de la ^ civilisation pour l'humanité.

L*honime a reçu le sens de l'art comme il a reçu le sens du vrai et du bien. Il ne laissera pas plus périr le premier que les denx autres. Il est impossible, d'autre part, que les phénomènes sociaux qui contribuent au développement de l'industrie, c'est-à-dire à notre affranchissement de la matière, conduisent par une sinpilière et inacceptable contradiction à Técrasement de ce qui précisément domine la matière, k l'étouffement de l'idéal. Nous ne pouvons douter de la durée et de raceélération du mouvement industriel et social qui tend à rapprocher et à confondre les peuples de plus en plus. Nous avons vu ce que ce rapprochement apportait avec lui de bienfaits; on ne saurait admettre que ce qui profite si largement à l'humanité dans cette direction, puisse, sur le terrain de Tart, lui être nuisible. Il n'y a donc pas à se révolter contre cette loi des sociétés modernes, mais à compter avec elle. La période d'émoussement, de cosmopolitisme dans laquelle nous entrons sera plus ou moins longue, mais j'ai la ferme assurance qu'elle ne peut être qu'une période de transition. Peut-être n'j aiira-t-il plus

CONCLUSION 465

de grandes écoles locales» nationales; mais toujours 11 y

aura de grandes individualités qui, pour n*être point spécialisées, enfermées dans les lisières d'une tradition d'éede, n*en auront qu*une action plus large et plus énergique sur rhumanité. Au lieu d*être les représentants de la Flandre, de la Hollande, de TAliemagne, de Rome, de Florence ou de Venise, ils seront les représentants de rhumanité tout entière. De même que sur le terrain commun d'une école nous nous attendions autrefois à voir surgir des personnalités originales; de même sur le terrain commun de toutes les écoles fondues en une seule, surgiront des individualités non moins originales. Et d'ailleurs, bien qu'on en ait dit, le génie se produit en dehors des conditions de race, de milieu et de moment. Lorsque les hommes de génie auront à se manifester dans un milieu et à un moment où les races, confondant leurs lumières personnelles en un seul foyer, auront affirmé comme loi fondamentale de l'art un retour absolu à l'étude de la nature, considérée comme un moyen d'exprimer Tâme humaine : ils domineront d'un sommet d'autant plus haut. Ici, comme dans l'industrie, 'l'effort collectif aura grandi d'autant plus les affirmations du génie individuel.

Ajoutons d'autre part que les artistes prédestinés sont ^ à peu près insensibles à l'influence du milieu esthétique où ils se développent. Ils empruntent à leurs devanciers, ^ à leurs maîtres directs, une première somme de connais- \ sances et de procédés matériels nécessaire pour formuler t leurs pensées, mais ils n'acceptent aucune formule toute faite. Le public, les amateurs et les artistes inférieurs seuls étudient le milieu d'art contemporain, et ces der- 1 oiers sont seuls aussi à emprunter des éléments d'action

CONCLUSION

6l de succès aux nombreux ouvrages que lea exposiùoiu universelles mettent sons leurs yeux. Chaque anoëe m voit, comme une nouvelle plaie d'Ëgyple, lâ nuée des sauterelles de la vogue; on les voit, ces clierclieurs uds idée, ces plagiaires de l'idée d'autrui, pulluler, surgir de toutes prts après chaque succès éclatant, le fractionaer» Témietter, la corrompre, s'y mettre conome les ternit», lo creuser, s*y tailler de la besogne, le calquer, le copier, le retourner en tous sens, nous le montrer sous toutes ks faces jusqu'à nous en écœurer; et c'est bien à cela qu'ils réussissent en effet. A cela on ne peut rien faire. 11 ji toujours èu, il y aura toujours une plèbe dans l'aii oomne dans tous les autres ordres d'activité. Ne faut-il pas, pour satisfaire au nombre croissant des exigences, uo nombre croissant de ce que j*nppellerai des praiieiimt L'impulsion leur vient du dehors; l'inspiration, ils la reçoivent des maîtres, des artistes créateurs, et leur actioi se borne à la propager, à la vulgariser avec plus ou moins d'iiabileté, avec des modifications et des altérations correspondant à la finesse de goût plus ou noiis développée des diverses classes dans le milieu social.

Quant aux maîtres originaux, ne craignons point de le répéter, il n'y a pas à s'inquiéter de cette transformatioi des mœurs à laquelle le dix«neuvième siècle nous fait assister. Art local ou art cosmopolite, sur qoelqnetemii que ce soit, leur génie se manifestera spontanément, se développera libhHnent, sans s'arrêter à d'apparentes eatraves, parce que le génie est une force irrésistible, use fncullé indépendante des causes secondaires. 11 est possible que là moyenne de l'art subisse l'influence de cetu

transformation, qu'elle gagne en science, en procédés, et qu'elle perde en originalité. Mais, au total» ma coniir-

CONCLUSION

tion profonde et ma plus clière espérance, c'est que le patriaioine de Thumanité n'jn sera pas amoindri. Nous en avons pour garant Thistoire, qui nous révèle à chacune de SCS pages raction constante, Taclion providenûelle du génie.

Maintenant est^il possible de prévoir quelle forme déterminée prendra cette action, comment elle se rattachera aux évolutions des sociétés modernes !f Peut-être. Mais il faudrait un volume pour traiter une question si grave, assez grave pour solliciter la réflexion des esprits les plus sérieux et servir de thème aux méditations du philosophe. D'ailleurs ce n'est pas ici le lieu. Le champ des conjectures ne saurait être ouvert plus longtemps à cette place qui appartient uniquement aux faits. A une question si complexe, il faut une réponse longuement motivée : cette réponse fera donc Tobjet d*un travail ultérieur où seront étudiés le rôle social de Fart dans le passé et ses destinées dans le monde moderne.

Page 1