‹ Les nations rivales dans l'artChapitre 30 sur 32 · CONCLUSION SUR LA PEINTURE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

CONCLUSION SUR LA PEINTURE FRANÇAISE

cadence de Tari français, parce qu'il leur arrive de compter au Salon dix , vingt œuvres médiocres pour une œuvre excellente. Ceux-là sont affectés d'une sorte de myopie particulière qui les empêche de voir à distance ; ils ne s'aperçoivent pas que le médiocre retombe dans l'oubli, par son propre poids, aussitôt après la fermeture de Texposition; tandis que les belles œuvres, dont le nombre augmente chaque année, s'ajoutent Tune il Fautre et grossissent le glorieux Siud book de notre école. IJ y a bien encore d'autres alarmistes, moins intéressants, ceux qui obéissent à Tesprit de système ou de parti; leur jugement en matière d'art est infirmé d'avance. Sans souci de ces lamentations, auxquelles Toreille s'habitue comme k une ritournelle obligée, inscrivons donc parmi les très-bonnes années cette année de 1867. La France est sortie triomphante de cette épreuve. Notre école de peinture a établi une fois de plus sa supériorité dans les diflérents genres.

Si nous comparions entre elles ces diverses manifestations du sens artistique, c'est au paysage qu'il faudrait accorder, non la préférence peut-être, mais le prix d'excellence. En effet, sauf d'illustres exceptions dans les autres genres, le paysage a trouvé la voie offerte à l'art moderne, celle de la sincérité; aussi tous nos paysagistes ont-ils cette quiétude d'esprit, cette sécurité dans la production que donnent la conscience et le culte du vrai. Après celte longue et heureuse sieste dans les vertes prairies, au bord des eaux courantes, à Tombre des rameaux frémissants, nos artistes ne se décideront- - ils point a revenir vers les villes où mille sujets attendent rinterprétation d'un talent ferme et sincère? Sans doute le passé, l'histoire ouvrent' devant l'artiste de génie leurs

su

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profondes et sublimes perspectives; mais le présent eshl absolument déshérité, ne voit*on point qu*il importe de . laisser un' témoignage de nous-mêmes? A défaut du génie , n*estHïe pas dans la vie moderne que l'artiste de talent pourrait trouver et devrait ehereher des eréadon originales? 11 n'est vraiment ni juste ni glorieux que l'esprit humain se répète k Tinfini. S*il ne pent bm nulrement, au moins doit-il s'appliquer à varier les formules, et c'est à cela que Tart fiançais réussira sil continue h se retremper dans k source étemeliement féconde, la Nature. I/école française lui est redevable d'une de ses plus belles fleurs, d'un fleuron de sa coutonne, le paysage; mais le paysage n'est que Rêverie, il nous, faut désormais l'Action !

LA SCULPTURE

U SCULPTURE

DANS LES ËGOL£S ÉTRANGÈRES

Angleterre : MM. Wyon , Adam s , d'Epinny , Marshall -Wooil. — Belgique : MM. Bourré, A. Cattier, J. (îeefs, Groot, L. Harvé.

Allemagne : MM. F. Drake, R. Begas, Rîetaohel. — Bussie : MM. Komensky, Lieberieb. — Suiete : MM. Somajini, Caroni. *— Italie : MM. Yela» Miglioretti, Luocardi, Argent!, Strazza, Magoi, Bepgwzaiii, Jean Dnpié. •— Conelution.

L'art statuaire était représenté dans les galeries étran- . ^ëres, au Champ de Mars, d'une façon bien moins complète que la peinture. La difficulté et l'appréhension des transports ont fait reculer beaucoup d'artistes. Notre étude ne pouvant porter que sur ce qui nous a été montré* ne* saurait conséquemment avoir le caractère d*un jugeipent définitif sur chaque école.

Ainsi nous avons pu nous arrêter longuement aux tableaux de l'école anglaise. En dépit d'une certaine infériorité de pratique, elle méritait en effet d'être analysée avec soin» précisément à cause du contraste violent qu'elle oppose aux habitudes esthétiques des écoles du continent. Mais la sculpture du Royaume-Uiii est bien loin d'oflfrir une égale somme d'intérêt. Si le lecteur n*a ]ias oublié ce que nous avons dit du tempérament spécial

374 u sciQjpmB

de 1* Angleterre en fait d*art, aisément il se rendra compte

de rincoiupâlibililé qui existait entre ce tempéraïueut et un art comme la sculpture, essentiellement classique. L*idéalité abstraite, purement plastique, qui s'impose à la statuaire» demeure infailliblement sans action sur des intelligences tout entières tournées à la spéculation pn« tique, charmées même, en peinture, par l'intérêt anecdo» tique du sujet plutôt que par la beauté propre de Tœuvre d*art, entraînées vers Fobservation et la reproduction minutieuses de la réalité plutôt que vers Tinterprétation et Fépuration de la forme.

Or*, 8*il est un art qui doive se dégager do Tétroite réalité, c'est surtout la statuaire. Les laideurs et les in-* firmités humaines peuvent avoir leur beauté pittoresque; l'ancienne école espagnole ne s'est pas fait faute de l'exploiter. Mais la sculpture répugne énergiquem'ent au diffornie ; le marbre ne convient qu'à la beauté absolue. Cette beauté, en outre, ne trouvant sa plus haute expression que dans le nu, tend par cela même à choquer les j habitudes de réserve sévère adoptées par la société an« glaise. Toutes ces causes, qu'il suffit d'indiquer, se sont opposées au développement de l'art statuaire chez nos voisins.

Les rares sculpteurs anglais donnent une application

pratique à leur talent. Ils font des portraits, des bustes. Parmi ces artistes nous nommerons MM. Wyon, Adams et . d'Epinay. La seule statue de quelque importance qui ait • été exposée n'est en somme que de la statuaire de genre, s'il est permis d'accoupler ces deux mots ; elle est signée par M. Marshall Wood qui a pris pour thème la célèbre Chanson de la chemise, de Thomas Hood. Mais l'arliste, avec ses délicatesses de pratique, avec ses grâces d'in« j

PANS LES ÉCOLES ÉTRANGÈRES

terprétatioo, a complètement dénaturé le sombre drame dtt poëte. Des larmes amères qui brûlent tes yeux de la pauvre fille, des sanglots qui soulèvent sa poitrine, il a fait une douleur de kbepsake.

La Belgique témoigne d*efforts un peu plus heureux dans cet art diflicile. Mais la même préoccupation de l'utile ou de Tanecdote se manifeste eu ses envois. On citera, comme exception, Tessai de statuaire monumentale tenté par MM. Bouré et Armand Cattier, auteurs des statues d'Ambiorix et de Boduognat, qui doivent décorer une des portes d*Anvers; et la statue équestre dé Léopold par M. Joseph Geefs, œuvre sage, raisonnable, bien faite, bien composée, sans défauts, et sans qualités exceptionnelles, convenable en tous points pour sa destination officielle. Les Belges auront là une image

décente et ressemblante du fondateur de la dynastie. A

Texception d'un buste très-remarquable exécuté par M. de Groot, le portrait de M. Van Wolxem, ancien bourgmestre de Bruxelles, nous ne voyons guère parmi les meilleurs ouvrages des autres sculpteurs belges que des rémihiscences traitées d*nne main assez habile, mais au total dépourvues d'accent, de caractère, d'originalité. D'autre part, le succès fait par la foule aux grotesques charmants et spirituels de M. Léopold Harvé n*est vraiment point do nature à encourager Tart sérieux en Belgique.

En Hollande, pénurie complète de statuaires. A peine çà et là quelques bustes sans intérêt pour le public européen. Eu Allemagne, peu d*envois. Le plus important . est la statue équestre du roi de Prusse, par M. Frédéric Urake. Statue énorme, monumentale, d*un fier et fertne caractère, que le jury a placée au premier rang

U fCUUPTURS

dans Tordre des récompenses. M. Dr^ke est élè?e de Christian Rauch. L'élève ne fait point oublier le maître qui avait exposé en 4835 le modèle du monument de Frédéric. Au Salon annuel de 186^» quelques amatems avaient remarqué une statue d*un autre élève de Rauch, (?gas, une Vénus consolantl Amour piqué far une abeille. L'œuvre avait une rare puissance de vie : richesse et vérité de modelé, ampleur de chairs travaillées à la Hubens. Elle nous avait mis en goût de voir jde nouvelles œuvres du même artiste. Nous aurions dA nous en tenir à notre première impression. Dans son groupe en marbre, Pan instruisant un enfant, M.Begas a exagéré son procédé déjà brutal^ et perdu cette fleur de vie, ce velouté de la chair, ce modelé gras et ferme qui donnaient une rare valeur au plâtre de la Vénut exposé en 1865.

Nous ne nous faisons ici qu'une idée fort incomplète des réputations le plus solidement établies à l'étranger. C'est à peine si nous connaissons le nom de M. Rietscbel, dont la mort est fort regrettée au delà du Rhin, et nous ne connaissons rien de ses grands travaux de statuaire monumentale. Il ne faudrait donc pas juger l'artiste d'après les deux petits bas-reliefs exposés sous son nom, et pourtant, à défaut d'originalité, ils révèlent une main Iiabile, un artiste soigneux, une heureuse et charmante inspiration.

Phénomène curieux, et dont chacun aura été frappé, l'art statuaire, cet art marmoréen, semble répugner aux climats glacés. £n Danemark, en Suède, en Norwége, rien; h peine un graveur en médailles, le Suédois Ericsson. £n liussie, quelques statues lourdes, banales, froidement académiques; un eflbrt pourtant de statuaire

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moderne : la Veuve, par M. Kamensky ; et quelques bronzes de M. \Jcberich, qui s*essaie avec une certaine naïveté hésitante dans un genre que notre Barye a rendu illustre, la sculpture d'animaux.

Le Nord éUnl si pauvre, redescendons vers le Midi.

La Suisse, — est-ce le voisinage des glaciers? — n'est pas mieux partagée. De ses cantons italiens lui viennent cependant quelques siatuaires, au nom et au talent étroitement italiens : M. Somajini, H. Caroni, qui ont acquis toute riiabileté de pratique où excelle la statuaire d' outremonts.

Et c'est l'Italie effectivement qui a fait l'envoi de statues le plus considérable. (L'Espagne et le Portugal ne sont pas sérieusement entrés dans la lice. )

La foule s'est arrêtée, dès l'ouverture de l'Exposition, devant la statue de M. Vincenzo Vela roprésentant les Derniers Jours de Napoléon. Ici le public a été subjugué par l'intérêt du uiolif, plein d'une si profonde émotion. Il a étudié aussi et avec curiosité les tours de force du praticien qui a eu la patience de sculpter en trompel'œil une oonviTlure de laine jetée sur les genoux de Vempereur mourant et les dentelles qui tombent sur sa poitrine et sur ses mains. Ces mains elles-mêmes dont le détail d'épiderme a été poursuivi et rendu avec une minutie qui n'est au fond que deFeufanUilage, ont excité l'admiration du passant. L'artiste a hérité une partie des couronnes que consacrait à la mémoire du héros le sou- ^ venir populaire. Pourtant, si nous allons au fond des choses, rœuvre, comme statuaire, n'a qu'une valeur tout à fait secondaire. Je ne m'arrête même point au défaut de ressemblance, qui a son importance en un tel sujets mais, à part cette dextérité de praticien dont

U SCULPTimE

M. VeU' fait preuve dans les accessoires, la statue, en

elle-même, n*a qu'un mérite d'ingéniosité. La tête est d'un modelé tout à fait insuliisant; 1 expression a été cherchée, amenée jusqu'à la convention théâtrale. Les amis du talent de M. Vela le retrouvent plus complet et plus à Taise dans Taimable figure intitulée le Prin- Impê que dans son Napoléon ou dans son Christof^ Colomb. La dextérité de M, Vela ne parait point s'accommoder des œuvres de iorce.

C'est un peu là d'ailleurs le caractère général de toute récole de sculpture italienne, merveilleusement habile et souple, féconde en élégances maniérées, en détails amusants, mais puérils^ et travaillant le marbre avec une adresse exceplionnelle. Étes-vous touché dos finesses d'un bas brodé à jour ou d'un travail de guipure? arrétez-vous devant la Charlotle Corday^ de M. Miglioretti ; étes-vous plus sensible à l'imitation de l'écume et des remous du flot? contemplez la Scène du déluge, de M. Luccardi. Dans ce débordement d'afféteries, distinguons cependant le Rêve à quinze ans, œuvre gracieuse de M. Argenli; le groupe élégant à'Aminthe et Sylm>, par H. Strazza, de Milan; le 5ocrale, plus sévère, de M. Maijjni; et enfin un groupe arrivé trop tard pour prendre part au concours des récompenses : les Amours desÀnget^ par M. Benganzani, composition «lui réunissait à toutes les ([ualités italiennes de la pratique, de rares qualités d'iospiralion, de dessin et de mouvement.

Mais une œuvre capitale, qui prend place d'autorité au premier rang, figurait dans la galerie italienne; c'est la Piéià de M. Jean Dupré^ de l'académie de Florence. M. Dupré est un statuaire savant et de plus un artiste,

DANS LES ECOLES ETRANGERES 379

c est-â-dire uû poëte, uu homme inspiré qui ne se sert du marbre que pour exprimer plastiquement une émotion profonde, qui ne pétrit la forme humaine que pour •traduire un grand sentiment. Là est tout le secret de la supériorité de M. Dupré sur ses compatriotes si habiles, mais si complètement dénués (rinspiratioii. Dans celte Piétà^ la ligure de la mère, le mouvement des traits et Tattitude du corps ont une rare puissance d'expression, — éloquence douloureuse, — élan de passion ! Le jury a légitimement accordé une médaille d'honneur à cette œuvre tout à fait remarquable.

Le public a été surpris par cette adresse de main qui fait à peu près tout le mérite de la statuaire italienne. Il s'en est fallu de peu, sous le coup de cette surprise, qu'il ne lui donnât le pas sur la statuaire française. L'erreur eût été grave. Toute cette adresse, ne l'oublions point, n'est que du métier. Or, le métier n'a de valeur que s'il est mis au service d'une science plus haute et d'un senti« ment d'art supérieur.

L'Italie pourtant est la seule nation qui entre sérieusement en ligne avec la France sur ce point. Il est à remarquer que l'art statuaire, qui a trouvé sa plus pure formule sur le sol de l'Italie de la Renaissance, n'a jamais pu s'acclimater plus au nord que la France. Nous verrons, dans un prochain chapitre, quel élément particulier nos artistes ont ajouté à cette forme de l'art; mais, dès aujourd'hui, nous pouvons constater que nos frontières septentrionales sont l'extrême limite de la zone où peut germer, croître et s'épanouir cette fleur de sévère allure.

Pourquoi cela? c'est que la statuaire est, en effet, an art de plein air, de plein soleil, de place publique, de palais aux vastes portiques, un art de vie commune, vie

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de fêtes ou vie politique. Aussi voit-on les quelques tentatives de sculpture qui puissent compter dans le Nord se manifester dans la décoration des églises gothiques. Ailleurs! Non. Assurément, l'Europe entière, aujourd'hui» est trop pénétrée des mêmes éléments d'éducation, Télile a trop reçu les mêmes goûts, a trop les mêmes besoins pour que, de la Baltique à la Méditerranée chaque nation ne veuille orner de statues ses palais, ses places, ses monuments religieux et civils; mais il saute aux yeux que ce besoin de décoration, spontané au Midi, est factice dans le Nord ; qu'ici l'instruction laborieuse fait des sculpteurs, tandis que là ceux qui luttent avec le marbre le font par choix, par entrainement naturel, avec passion.

Si, — ce qui n'est pas douteux, — le climat influe sur les formes instinctives de lart chez les peuples, c'est dans le dénombrement géographique des grands statuaires que cette influence s'affirme avec le plus d'évidence. Qui nommcrez-vousauNord? Thorwaldsen! Bauch! Schwan* tbalcr, si vous le voulez 1 mais quoi? des exceptions écloses dans la serre chaude de la tradition classique. La vie, là-bas, vers ces brouillards, dans ces neiges, proche du pôle, est tout intime» trop resserrée, tassée près du foyer. L'art de cette intimité, c*est la peinture; — le maitre? Kembrandt.

Ik. SCULPTURE

DANS L*£COLB FRANÇAISE

IfM. Guillaume, Perraud, Carpeaux^* Paul Dubois, A. Préault, Clésinger, Cain, Frémiet, Brian, Crauk, Salmson, Mathuriii Moreau, Cavelicr, A. Millet, Gumeiy, Pal^uière, Burtholdi, Thomas, Uttin, Carrier-Belleuse, Gaston Guitton

L*école de sculpture française est aujourd'hui sans rivale en Europe, c'est-i-dire dans le monde de Fart. Quels que soient, nos devoirs de courtoisie envers les artistes étrangers qui ont accepté rhospitalllé de la France, nous- ne pouvons dissimuler révidente supérlorilé de nos statuaires. Le jury, qui disposait d'un nombre de prix limité, a dû se trouver furt embarrassé pour les répartir entre tous ces hommes de talent dont la plupart avaient des droils égaux à obtenir des récompenses d'égale valeur.

Les deux grandes médailles ont été accordées à M. Guillaume et à M. Perraud. M. Guillaume, le Irèséminent directeur de notre École des Beaux-Arts, a exposé une série de bustes de Napoléon l^^ représenté * aux diverses époques de sa vie : élève de Brienne, général en chef de l'armée d'ilalie, premier Consul, Ëmpe-

LA SCULPTURË

reur ^1804 et 181:2), à Sainte-Hélène. Celle précieuse collection appartient au prince Napoléon. Toute la délicatesse et. toute la science de Tartiste, son habile pénétration (le la physionomie humaine se manifestent avec éclat dans cette répétition multipliée du même type, étudié si scrupuleusement dans les modiications imposées par le cours des années et des événements. Cette belle téte, au masque romain, se prétait merveilleusement, il • est vrai, à la sévère interprétation, aux lignes fières et majestueuses de l'art statuaire. Muis nous avous vu précédemment qu'entre les mains d'un artiste de moindre génie le type, si ferme qu*41 fût, pouvait être singulière* ment altéré. £t puisque nous évoquons ici le souveuir du Napoléon mourmi^ de M. Vela, qu'on mù permeUe encore une critique à propos de cette œuvre si vivement goûtée, une objection capitale que j'avais hésité à exprimer. En présence d^ ouvrages de M. Guillaumei toute hésitation cesse, car il 8*agit de bien expliquer la supériorité de l'artiste français : supériorité, non-seulement de facture et de main, mais, ce qui importe plus encore, supériorité d*ins|Hration, qualité d^art plus haute. C'est surtout le motif qui me choque dans la statue de M. Vela. Une vignette^ un tableau de genre, passe encore. Hais j*ai toutes les peines du monde k m*ex|^ quer comment un artiste devant le bloc de marbre d'où il voulait faire sortir Timage de Napoléon^ a pu songer au Napoléon affaissé, brisé par l'angoisse des dernières heures. Cette attitude, qui rappelle celle du Malade imaginaire, convient-elle au héros î Où esil'épée? ou le Code? où le sceptre? Un artiste français n'eât jamais donné suite , quand bien même elle eût traversé sou

cerveau, à une mcaptio^ ^ étroiie,' h pettie» si peu

DANS L^ECOLE f^RANÇAlSÊ 381^

digne de l'idée de grandeur qu'éveille en nous le nom seul de Napoléon. Aussi détounié-je les yeux de cette couverturei de çet oreiller qui ont une odeur de fièvre, de pharnfacie, de chambre close, pour lea reporter sur la belle, héroïque el fière statue de l'Empereur qui domine la suite des busies de M. Guillaume; là est formulée ridée plastique du héros dont le génie rayonne sur l'histoire du monde aux premières années du dix-neuvième siècle. L'artiste a résumé daus oelte ^vre, concentré dans cette synthèse, la série d'observations, la multiplicité d'expressions si patiemment suivies et analysées dans bust«8«

H. Perraud a borné son envoi à ce groupe de Y Enfance de Bacclms qui déjà lui valut une médaille d'honneur au Salon de 1863, œuvre tout à fait remarquable par la composition et par Texécution, combinaison harmonieuse de lignes élégantes et simples, .de morceaux savamment traités et groupés dans une heureuse et vivante unité; excellente statue décorative, en un mot. Maintenant, faut-il le dire, nous sommes toujours étonné, et de telles surprises ne nous sont point ménagées par les sculpteurs français, de voir lanl de science réelle, me maestria de talent si peu contestable aboutir à de semblables résultats. L'imagination est un don qui parait être, à quelques exceptions près^ rigoureusement refusé à nos statuaires. Est-il donc impossiblti d'arracher la sculpture moderne au cercle éternellement parcouru des motifs mythologie ques? le monde, depuis deux mille ans, n'a-t-il pas fourni une seule idée plastique? sommes-nous condamnés aux Faunes à perpétuité? si le lointain des vieilles théo*gouies est indispensable pour ajouter quelque idéal aux formes de cet art qui ne vil que de dure maticre» FOl^mpe

384 LA SCULPTURE

grec est-il Tunique source de cet idéal? Non, et tout le uioudc le sait aujourd'hui, excepté les sculpteurs.

Mais la longue et rude éducation de nos statuaires les éloigne, semblerait-îl, de toute lecture, de toute étude nouvelles. On leur a iudiqué une ïuine jadis féconde : l'antiquité classique; et ils y retournent sans cesse, bien qu'elle soit h jamais épuisée. Peu leur importe! Au lieu de chercher dans la poésie mystique des autres races, au lieu de chercher dans la vie réelle des motifs originaux, ils préfèrent reprendre, ressasser h l'infini les vieux thèmes retourués de toutes laçons par leurs devanciers.

La France moderne n'aurait donc pas eu de statuaire si les mondes hellénique et romain ne nous avaient légué les chants de leurs poêles ! £t que d'idées fausses, coutradictotres, consacrées ainsi 1 Dira-tH)n que c'est trop s'attacher au sens littéral des mots; que rj^difcaltaii dÈê Bacchus^ par exemple, sous son apparence mythologique, est la formule plastique de l'éducation de l'enfant? £h bien! quand même, il y aurait lieu de protester, et avec énergie. Car, de toute évidence, personne d'entre nous ne consentirait à con6er son enfant à ces paysans lubri* ques que vous baptisez du nom de Faunes, S'agirait-il de Bacchus lui-même, au contraire? Ce serait pire. Qtt'avon&-nous de commun avec ce dieu de la tonne? quelle pensée, quelle sympathie pour ce roi du Caveau?

M. Perraud n'a donné que ce groupe jusqu'à présent, et un Adam. Ce bagage Ta conduit k l'Institut. U est vrai que ce sont là des œuvres de praticien savant, sévère; nous l'avons assez dit pour qu'il nous soit permis aujourd'hui de demander que chez M. Perraud l'artiste succède à l'homme de talent, que le poète, (juc l'homme d'imagînatiou se révèle derrière le praticien.

DAMS l'j^COLë française

Quelle abondance, au contraire, et que de souplesse dans l'œuvre de M. Carpeaux, depuis le. groupe d* Vgolin jusqu'à la stalue du Prince impérial ! Le beau bronze qui dans le jardin des Tuileries est placé en regard du Laocoon n'a cependant pas quitté son socle de pierre pour aller figurer au Champ de Mars. Conçue en prévision du marbre, Timportante composition a enfin reçu sa destination primitive. Lorsque le temps aura adouci les âpretés de ce marbre à peine échappé aux morsures de la râpe, lorsqu'il aura perdu ce premier éclat froid, dur^ bleuâtre que lui a laissé le travail de pratique si récent, le groupe A* Vgolin restera comme Tun des plus fiers ouvrages de TÉcole française. Les transparences de la blanche matière ont jeté des demi-teintes dans les cavités profondes de rénorme bloc. L'œuvre, à cette transformation, a gagné parles lumières, par les valeurs. Quant au grand sentiment d'ensemble» il reste le méme^ et — k considérer le détail — rien de plus poignant, de plus touchant, de plus vrai, de plus simple que les corps des trois enfants les plus jeunes, affaissés, niorts, ou dans les affres de la mort, aux pieds d'UgoUn.

Qu on rapproche de ce groupe dramatique la gracieuse figure du petit Péchêur à la eoguilkt la Rimse si charmante, l'élégante et séduisante image du Prince impérial, ces bustes d'allure si noble, comme celui de madame la princesse Matbilde, ou si vivante, comme celui du peintre Engène Giraud ; qu'on se rappelle le fronton magnifique du pavillon de Flore, et ce chef-d'œuvre dans le même ensemble décoratif, le bas-relief, la Flore : et Ton admirera cette fécondité du jeune maître, cette souplesse, cette puissance et cette science obéissant toujours à l'inspiration dominante qui lui permettent d'aborder tour

LA 8CULPT0RB

k tour avec une égale asaurance, avee un égal succès ies

œuvres de force et les œuvres d'élégance, les grandeurs tragiques et les simplicités souriautes, les passions humaines, an un mot, dans leur inépuisable variété.

Dans le vaste panorama des quais de Paris, les plus beaux du monde au point de vue pittoresque» use longue façade de palais souverains dresse sous la ciel son âé* gante architecture toute chargée des œuvres capricieuses • et charmantes du ciseau français de la Renaissance. En son harmonie première, cette façade fut brisée et resta pendant des siècles interrompue par les constructions eommeacées aous Henri IV, continuées sous la régence de Marie de Médicis et destinées à relier au' palais des 1 Tuileries le Louvre de Henri II qui s'arrêtait au pavillon de Lesdigttières. L'aile bitie par l'arcbitecte Meleiaan entre le pavillon Lesdiguières et le pavillon de Flore était lourde et sombre ; elle contrastait d'une manière regret^ table avee rarcbitecture légère et colorée de Philibert Delonne. Cette disparité choquante n'existe plus. L'œuvre de reconstruction récemment entrepris, rapidement pour* suivi, s'achève en ce moment. L'ancien pavillon de Flore est déjà relevé, terminé \ sur ses deux façades à angle droit il s'est couronné de sculptures. La façade d'honneur sur le jardin a été décorée par M. Caveller, un artiste élégant et correct. La décoration de la seconde façade, celle qui se refléta dans la Saine, et d'un crépuscule à l'autre baigne dans la pleine lumière du soleil> est écliiie à H. j.-B. Carpeaux.

L'ensemble de cette décoration se divisa an trois pi^-

ties: un bas-relief entre les deux fenêtres de l'altiqne; au-dessus, une frise d'enfants supportant un fronton drealaira i enfin le cearonnemant de ce frontoa.

DANS L'eGOLB française

Le sujet principal était eeltti-ei : c La France impé-*

riale portaut la lumière et protégeant rAgricuiture et la Science, » Assise sur Taigle aux ailes déployées, la jeune et fière figure de la Frnnce tient en sa droite le flambeau dont Fédat se répand sur le monde. A ses pieds, sous sa main tutélaire, deux figures d'hommes, couchées sur la double pente du fronton, représentent, Tune les travaux des champs, Tautre les travaux.de Fesprit. Cette deniière figure, accoudée du bras gauche^ et la tète dans la main, mesure au compas la sphère terrestre. La première s'adosse au bœuf de labour, ses deux bras reposent sur la croupe de la forie béte dont la téte aux yeux doux revient en avant par un arlifice de com* position très-habilement calculé,* A droite et à gauche, des instruments sjrmboliques achètent de préciser le ctt« ractère de la composition : là une ancre, un canon, ici un fer de chartocj la ruèhe-et le van.

Cette aride énumération de figures ne peut éveiller ridée la plus lointaine du résultat superbe auquel est arrivé M. Carpeaux, de Tharinonie et de la légèreté qu'il a su donner h ce groupe colossal, de Faisanoe et de la vie qu'il a fait entrer dans la forme pyramidale, triangulaire, où il avait k se mouvoir. Avec son art fait de science, de souplesse et d'imagination, il a maintenu dans un puissant contraste de formes et dans une grande unité d'aspect ces trois figures importantes. La eomposi** tion est pleine partout, sans enfantillage, sans bouchetrou, sans cheville ; il semble (et cela doit être) que le groupe soit sorti d'un jet de la pensée de Tartiste; cliaipie délai! y est rigoureusement nécessaire et comme imposé. Les belles figures latérales se font équilibre, soutiennent cette lourde masse dans leur parallélisme dé*

U SCOLPTDRE

gagé cependant de loute symétrie en réplique et des glaeialesrépétilions; elles ont, aYecIaccent de rorigioalilé • la moins contestable, la mâle tournure des. figures de Michel-Ange au tombeau des Médicis. Le génie français, cehii des pompes décoratives du dix-septième siècle, si bien en son lieu, ici, et en un tel sujet, <— anime Tensemble et revit d'une façon toute particulière dans la figure de la France, dans ce corps aux formes pleines et cependant juvéniles, dans ces hautes draperies moulées dans le pli du vent par une main vigoureuse.

La frise d'enfants se détache sur le nu de la pierre avec une singulière'énergie. Les six petits génies chargés de palmes se modèlent sous le soleil avec l'ampleur et la couleur de la vie. Ces reliefs de la frise si fortement en« levés se justifient par la nécessité bien comprise par Tar* tiste de donner pour le regard une base résistante au lourd fronton qu'elle supporte sans fléchir. 11 fallait là, évidemment, une ligne épaisse, saillante aux yeux, chargée en couleur.

Mais la merveille, le chef-d'œuvre dans cette œuvre magnifique, c'est le bas-relief; la figure de Flore agenouillée, pleine de grâce et de sourires, et sous ses beaux bras étendus faisant passer une ronde joyeuse d'enfants turbulents et trébuchant. Comparez ce jeune corps de femme aux meilleurs marbres de 1 exposition. Ces derniers, même chez les plus habiles statuaires, sont et resteront toujours du marbre. La Flore de M. Carpeaux est faite de chair vivante et frémissante ; le sang de la jeunesse, impétueux et riche, gonfle ces tissus ; il circule, abondant et chaud, sous cette pierre transfigurée. Nulle géne, nulle contrainte en ce corps si frais, si jeune, si souple! Et pourquoi? C'est qu'il est admirablement

DANS L i^COLE FRANÇAISE

couslruit et proportionné; ccst que sous Tenveloppe des contours on sent le ferme appui de la charpente intérieure. Quoi de plus exquis que la poitrine, les flancs, rattache des bras, que Tadmirable geuou gauche de cette Flore? La figure entière est un chef-d'œuvre, je le répète, et dans cette figure on goûte un charme irrésistible à étudier isolément chaque fragment.

Tout ce fronton, exécuté par un maître en Tart sta« tuaire, a été composé pour Teffet d'ensemble comuie par un peintre. J'ai dit le rôle de la frise d'enfants, le calcul rigoureux de ses reliefs lumineux et de ses fortes ombres; le groupe de Flore con(,'u dans le même sentiment pittoresque, soutient et continue Teffet prévu de la frise ; il consolide la base aux fortes résistances, sur laquelle s'élève et s enlève dans la sérénité, dans la Imnière, le couronnement aérien du grand fronton.

. Ce n'est pas un des moindres mérites de M. Cnrpeaux que d'avoir en ce temps-ci accompli cette décoration non pas dans les conditions habituelles de la statuaire d'atelier, mais pour la place que sa sculpture devait occuper, pour le plein soleil, et pour le style de l'architecture dont le modèle s'étend du pavillon Lesdiguières jusqu'au pavillon d'Apollon. Son oeuvre s'incorpore au monument, s'attache k la pierre comme une vivante enveloppe et y laisse pour jamais l'énergique empreinte d*un talent su* périeur, le sceau des maîtres.

L'art des maîtres, eh effet, ne réside point seulement dans l'originalité de leur facture, il se manifeste aussi • par la variété de leurs créations et par l'originalité propre à chacune de leurs œuvres. C'est pourquoi de très-habiles artistes parmi nos contemporains, parmi les peintres surtout, enfermés et spécialisés dans un procédé unique, ne

U SCULPTURB

réalisent pas les espérances de grandeur que certaines de

leurs produclions avaiont pennis de concevoir. Les luaîlres en peinture, les Véronèse» les Rubens, les Titien, les Rembrandt ont traité avec une égale majesté les genres et les spécialités où se confinent tant de peintres adroits; le paysage, le portrait, la nature morte, où excellent, mais à un degré inférieur, les petites écoles ! Cette souplesse du talent, M. Carpeaux la possède comme personne aujourd'hui. Son pavillon de Flore en fournit les témoignages les plus irrécusables, son œuvre entier rattesle, U a en chacun du ses bustes nombreux, en chacune de 3es créations personnelles, affirmé la variété inépuisable de son talent et de son sentiment d'artiste.

Voyez sa statue du Prince Impérial. Les eût-on soup« . çonnées capables de saisir avec une telle assurance b grâce délicate, la beauté, la bonté de l'enfance, et la flère intelligence de la race, ces mains qui avaient manoeuvré les masses pesantes du fronton des Tuileries? Il n*Y a pas à s*y méprendre cependant : c'est bien la même science profonde du corps humain, la même sûreté d'observation et, ce que je n'ai pas encore signalé chez M. Carpeaux, le même don heureux d'imprimer à tout ce que touche son ébauchoir l'accent nobje, généreux, sympathique qui fait Tatlrait particulier de ses œuvres, qui en est comme la signature. Sa science, il la doit à Tétude des maîtres et de la nature; sa facilité de composer, à l'imagination, h Vintelliiçence; mais l'élévation, la chaleur, le caractère de bonté inhérent à ses productions, cest à quelque chose de plus intime et d'absolument personnel qu^il le doit; c'est du cœiu' de l'artiste que sort cette force attractive, ce courant de sympathie qui s'établit entre son œuvre et le spectateur.

DANS |.*£COL£ FRANÇAISE

Qui a vu le Prince Impérial une fois reste frappé de la pénétrante ressemblance de ce portrait. Je dis t ressemblance pénétrante ; » il ne s'agit pas là, en effet, d'une similitude de traits pure et simple, d'une reproduction cor* recte d*après un modèle. C'est la pensée qui habite sous la courbe élégante de ce beau front, c'est le regard jeune et intelligent, doux et ferme de ces yeux grands ouverts, c'est l'harmonie, l'équilibre moral et physique de tout l'être que le savant artiste a surpris ainsi et fixés pour la postérité. Quand on a vu le Prince, disais-je tout k l'heure, la ressemblance de l'image vous stupéfait. Effacez son nom de la plinthe, présentez Tœuvlre à qui vous voudrez, laissez*la traverser les siècles : il n'est personne, en la voyant, aujourd'hui, comme dans deux mille ans, personne qui ne reconnaisse Torigine et la prédesti* Dation sonver'aines de Tangtiste enfant.

L'artiste a représenté le Prince Impérial debout, simplement vétu du costume élégant des enfants de son âge : la veste longue, le pantalon large, bouffant, retenu audessous du genou et recouvrant la jambe à demi. Le bras droit tombe naturellement le long du corps ; la main fine et charmante s'attache au poignet par une légère inflexion d'une grâce exquise. Le bras gauche est passé autour du cou de Noirot, le grand épagneul de l'Empereur. Le bon chien redresse sa grosse tête et cherche des yeux le regard de son jeune maître. Noirot n'est-il pas là comme le légitime symbole de la fidélité placé sous la protection de cette jeune main qui s'ouvrira un jour pour tant de puissance I

L'exposition de M. Carpeaux confirme donc, sous des formes bien différentes, ce qu'avaient attesté déjà ses œuvfes antérieures, si diverses : un talent puissant, éga-

U SCULPTURE

lement habile à exprimer force et la grâce, reposant sur la science accomplie de son art, sur le respect, sur le

cuite des maitres, sur Tobscrvation attentive, toujours en éveil, que donne Tamour profond de la nature; un talent épris de grandeur et de sincérité. Je dirai peut-être un . jour comment ce talent s'est révélé, s est formée par quelles traverses il a passé, de quels obstacles, amoncelés par les fatalités de la vie, il a triomphé victorieusement ; je dirai au prix de quelle dépense de volonté — la volonté : un mot qui résume toute la vie de M. Carpeaux ! — au prix de quelles luttes et de quels efforts, il est arrivé à prendre le premier rang dans la statuaire française.

L*Exposilion universelle met de nouveau sous nos yeux bien des œuvres qui nous sont chères. Énumérons les plus importantes : et, tout d*abord le Narcisse, le Saint Jean^ le Chanteur llorentin de M. Paul Dubois et un groupe qui nous était inconnu une Vierge temnt Venfant Jésus, du même artiste. En ces œuvres, nulle pompe, nul déploiement de force, mais un goût exquis, une Oeur de jeunesse et une délicatesse dans l'invention qui révèlent Tartiste supérieur.

Voyez l'inconstance des jugements humains : M. Paul Dubois n'a obtenu qu'une deuxième médaille à TËxposilion universelle pour une œuvre qui lui avait valu en 186*^ la médaille d'honneur, et d'emblée, à Tuuani* mité» alors qu'au contraire le jugement de peinture avait cette année-lh été l'objet de tiraillements sans nombre.

Ne soyons point surpris de ce contraste et surtout craignons d'en tirer sur la prospérité comparative de la peinture et de l'art statuaire, des conclusions vraisemblablement justes et absolument fausses dans la réalité.

DANS LficOLE FRANÇAISE

C'est qu'en effet, de ces tiraillements daas les opérations du jury pour la section de peinture opposés à Tunanimité qui s'est produite pour la section de sculpture, on pourrait être tenté de conclure à la supériorité incontestable de nos artistes sculpteurs sur nos peintres. Rien ne serait plus contraire à la vérité, car ce qui a provoqué rembarras du jury, c'est précisément la difficulté de choisir entre une quantité considérable d'œuvres excellentes en peinture, mais excellentes dans les genres et avec les mérites les plus divers. Pour la sculpture, au contraire, le terrain est beaucoup moins compliqué : tout sculpteur, comme le sculpteur voisin, n'exécute qu'une figure isolée (deux au plus et c'est rare, il faut avoir l'audace et le talent de Carpeaux pour tenter et réussir un groupe de cinq figures). Les lois de l'exécution en sta^ tuaire sont les mêmes pour chaque artiste et elles se résument en un petit nombre de préceptes facilement vérifiés, contrôlés, jugés dans leur application bonne ou mauvaise. Je suis loin de dire que la sculpture soit un art facile, tant s'en faut ; je le considère comme de plus en plus inabordable, autrement que par le génie, a mesure que notre civilisation se raffine ; mais de la simplicité rigoureuse des lois qui rendent cet art si malaisé, il résulte une unité de jugement, une unité d'opinion qui s'est révélée une fois de plus et manifestée avec éclat dans la décision qui accordait la médaille d'honneur k M. Paul Dubois.

Voyez, à ne s'en tenir qu'à la surface des apparences, comme il serait facile de s'égarer : — de l'aveu de tous, notre sculpture française est, à Fheure présente, incon- * testablement sans rivale en Europe; nos peintres, au contraire, rencontrent à nos propres expositions, dans

LA SCULPTURE

certains genres au moins, des rivaux irès-redonisbles

fiiez nos vjusins du Nord. La mémo question que noi» discutions tout à l'heure se préseule de nouveau, et à moins d'y réfléchir on ne tendrait à rieu moios qn*à donner le pas à nos sculpteurs sur nos peintres dans l'ordre de mérite des manifestations esthétiques. L'erreor serait donc la même que tout k l'heure, et voici pour*

quoi.

Malgré toutes les difficultés de pratique, nos statuaires, de tout temps bien enseignés dans un art dont les Ma

sont iavariables, sont arrivés à ce résultat très-estimable d'une correction assurée. Les incorrigibles comme Préauit sont seuls à violer ces lois essentielles de la correction, et sans doute parce qu'ils ne veulent pas se donner la peine de les observer. La correction est le triomplie de la technique, de la pratique, du métier, mais point du tout le triomphe de l'art. Où est la vie, la passion, la lutte en notre école? dans la peinture. La statuaire s*immobi« lise dans le procédé, dans un calme plat. 11 y a sans doute quelques exceptions, je nommais Carpeaux tout à I*heure, il a en lui Tavenir, la gloire de notre statuaire française au dix-neuvième siècle; on nommerait encore d'autres noms : Barye» Crauk, Clesinger» Cordier, IfiUet, Fremiet, Gain, qui sont des artistes et non point seulement des praticiens, qui peuvent se tromper, mais qui ne peuvent point être nuls et tomber, dans la banalité. A celte liste que chacun grossira à sa guise, nous ajoo* terons désormais ie nom de M. Paul Dubois.

Mais constatons combien l'attribution de cette médaille d'honneur, si légitimement qu'elle ail été donnée, vient confirmer ce que nous avons dit de la sculpture. Qu'on parcoure le jardin de l'Exposition, on n*y trouven

DANS L ECOLE FUA.\CAISE SOS

pas une œuvre choquante, on n*y trouvera pas non plus

dix ouvrages qui s'élèvent au-dessus du niveau commun. Daus cet assemblage de statues troidemeut correctes, une œuvre très-parlieulièrement élégante, conçue par une intelligence d'artiste, une œuvre line, charmante, mais ne révélant point une puissance de jet bien extra-* ordinaire, une œuvre qui traduit une émotion délicate apparaît, et, du coup, sans avoir aucune prétention au grand style, elle écrase, par son style même, elle éclipse, elle relègue dans l'ombre de leur vertu glaciale des centaines de productions inintelligemment savantes.

Ah! nous ne saurions trop l'applaudir, ce jeune faomiue qui nous apporte le secours de son émotion, de sa grâce , pour éclairer cette question si importante de la passion et de la vie dans l'art. Nous tous, qui consacrons notre existence à interpréter ces belles créations du génie de l'homme, les œuvres du sentiment plastique et du sentiment pittoresque, nous entassons articles sur articles, livres sur livres , pour affirmer nos sensations, celles du public en présence des œuvres de vie et de passion; nos paroles restent sans effet, sans action ; nous en arriverions à douter de nos propres émotions, de leur légitimité, de leur justesse, quand de temps en temps, au moment le plus inattendu, une œuvre d*un inconnu de la veille s'ajoute avec le poids du triomphe h nos efforts et rend évidentes à tous les yeux les vérités que nous avions jusque-là proclamées et maintenues en dépit des artistes sans flamme, sans génie, sans intelligence de leur propre force.

Un Chanteur florentin au quinzième siècle^ tel est le motif dont M. Paul Dubois a tiré cette fine et souple composition, qui est comme un souvenir des créations

Ik SCULPTURE

de Dooatello, souvenir animé par Fesprit moderne. Déjà

le Saint Jean enfant cl plus encore le Narcisse du même artiste avaient annoncé un talent souple, fertile eu inventions ingénieuses et délicates. Il n'est pas jusqu'i ces réminiscences de Fart toscan de la fin du quinzième siècle qui n'ajoutent un attrait imprévu, comme une sorte de parfum vague à ces œuvres bien originales pourtant et particulièrement ingénieuses. L'artiste a cette fois réalisé son réve ; sa conception sest moulée exactement dans Tœuvre accomplie, et (car il faut y revenir) quoique ce ne soit pas une grande œuvre, c'est une œuvre excellente couune toute traduction heureusement venue, d'une saine idée plastique.

Aux seconds plans se déploie Tannée de nos statuaires, plus épris de correction que de passion, hommes habiles, prudents, savants, pleins de mérite, mais sans invention.

Dans notre pénurie de talents qui s'élèvent franchement au-dessus* de ce niveau honorable, estimable, trèsméritant, mais peu fécond en grandes choses et point du tout glorieux, j'avoue que je uie sens un faible irrésistible et toujours croissant vers les talents d'exception, fussent-ils même incorrects, bizarres, enflés, outrés, démesurés, excessifs, violents, irritants. L'irritation même qu'ils nous causent est préférable à l'ennui. L'assoupissement est plus malsain pour l'art (comme pour le corps et l'esprit de l'homme) qu'un mouvement de généreuse colère. C'est pourquoi Je m'arrêterai k quelques œuvres exceptionnelles, bien qu'elles n'aient point toutes figuré à l'exposition du Champ de Mars, œuvres exceptionnelles aux titres les plus divers, aux ouvrages de MM. Préault, Ciésinger, Gain, Frémiet, feu Brian et Crauk. J'ai longuement parlé de M. Auguste Préauli en

DANS l'École française

1863 (i), et eo présence de la froide et coDStaote bana* lité de nos expositions de sculpture, je suis presque tenté de me reprocher l'analyse très -ferme, très-sévère, quoique très^sympatbique, que j'ai essayé d'appliquer à ses envois de 4863. Arrivons tout de suite à ceux de 1864, qui sOni Tœuvre d'un artiste vraiment supérieur. II avait exposé deux grands médaillons : Fun, qui est plutôt une médaille qu*«n médaillon , porte l'effigie du huitième empereur romain, de ce Vitellius élevé sous les yeux de Tibère à Caprée, favori de Caligula, de Claude et de Néron, habile, intelligent, pourri de vices, et qui garda 1 empire huit mois entiers.

Les yeux petits, soupçonneux et fixes, s'enfoncent profondément sous Tarcade sourcilière, d'où s'échappe un regard aigu et froid comme une lame de stylet; les joues pleines et fermes descendent à plis puissants vers le lril)le monlon épais, lourd, débordant de graisse, tombant comme un fanon sur un col monstrueux, musculeux comme le cou d*un taureau; le nez a cette courbe audacieuse et fine que, par une cxai^ération tombée dans le courant de la langue, on compare habituellement h celle d'un bec d'aigle; la bouche dédaigneuse, aux plissnres . étroites et fléchissantes, est impassible ; le menloii creusé, séparé en deux par un sillon profond, se projette en avant, dur, audacieux, insolent, accusant une énergie ellVayanle. Sur le front haut et vaste, siège de Tintelligence, se rejoignent les feuilles extrêmes d'une couronne de lauriers. — Sauf le front et le menton, tout le reste est de la béte. C'est la ruse et la méchanalé des carnassiers élevées à une puissance exceptionnelle, incarnées

(1) UArt et les ÀilUles moJernci, 1 vul. chez Didier.

LA SCULPTURE

dans rhomme et pnr Ih s'.ijouianl h lous les instincts

malfiiisaiils (|ni sont pariiculiers à riiunKiniié. La poilrine est relie de ï Uercule iarnise. Le type est un chefd'œuvre.

Sans doute celte adiiiirable aicJaille n*a pas la beauté correcte des Af allons d'académie; mais était-ce le cas de chercher et d'ap[)lii|uer cette sorte de beauté? 11 est vrai que cette clievclure crépue cumine celle d'un nègre se pelotonne, s'amoncelle par places et se modèle à li façon d'une perruque formée d'épongés sèches; roais^ ï côté de ces partis pris violents, regrettables si l'on veut, j'étudie ce masque même au point de vue strict de Texécution, et je conclus que pas une œuvre au Salon ne montrait, poussé à ce degré, le scutiuiint des plis de la peaU; de la mollesse des chairs, de la fermeté des muscles, de la fluiililé du santç. Ce Viuilius est donc une œuvre hors ligne. La face pesante, modelée, fouillée avec passion, palpite et tressaille, vit et résiste sous k doigt : il faut renionler à Puget, dans l'école française, pour retrouver l'équivalent de ces mêmes qualités pure* ment pratiques.

J'ai dit « qualités purement pratiques », je me trompe et me reprends. Ce ne sont point là des qualités pratiques, seulement techniques, (pii s'acquièrent dans la fréquentation des ateliers. Au moins faut-il avoir un sentiment esthétique supérieur, une vision exceptionoelle des choses pour les rendre avec cette force, pour leur donner ce caractère uel et puissant qui se frappe dans l'esprit et y reste comme incrusté, à jamais garanti contre Toubli. Supposez cette médaille mise en sa place, appliquée snr une faeade d'arcliitecture, à une ccrtiiine hauteur, pouit trop haut cependant et à portée du regard : Texcessif dis-

Dans l^hcolb i^uançaise

parait aussitùl; la chevelure clle-iuênie, si formidable, reprend par la perspective ses proporlious normales, et en ces dimensions restreintes il reste une œuvre d*art lûoiiumentale d'un elfet décoratif excellent.

H. Clésinger aussi a voulu faire de la sculpture monumenlale. Le François le Napoléon /^'', deux statues équestres, et la statue de César sont le résultat d'un effort dont peu d'artistes en ee temps-ci eussent été capa* bles. On ne mène point à leur fin de pareilles entreprises sans une vigueur de talent et d'esprit peu com«* iiiune. Ce qui me frappe dans ces œuvres comme dans toutes les productions du môme artiste» c'est surtout le mérite plastique. On a souvent comparé et assimilé l'un à l'autre le talent de M. Clésinger et celui de M. Auguste Préault : qu'on les compare , je le conçois et je vais le faire moi-même ; mais je ne vois point qu'il soit possible de les assimiler avec quelque apparence de justesse.

L'un poursuit avant toutes choses la fantaisie plas* tique, le mouvement de la forme; il est séduit par l'accident, par le détail pittoresqûe, qu'il fouille et reproduit jusqu'à satiété. L'ornement surabonde en ses ouvrages, il le fait naître à tout propos, le prodigue, y épuise son sujet; l'œil ne sait où s'arrêter, et le plus grand tort de ses créations, c'est qu'il n'y ménage pas assez les repos et arrive ainsi à la confusion. On peut blâmer ce défaut, cette tendance générale, excessive chez M. Clésinger, et i on serait encore plus fondé à la critiquer si, moins rare, en ce qu'elle a de bon, parmi nos sculpteurs, on se bor<nait à en blâmer l'excès. A l'excès on pourrait opposer alors la juste mesure dans laquelle cette science de la plasticité abondante serait appliquée par nos sculpteurs. Mais, pour la plupart, ils n'ont ni cette

LA SCDLPTUBB

science ni ce défaut, ni cet honneur ni cette indignité.

Est-ce là le seul défaut de M. Clésinger? Non, sans doute. Il abuse des formes rondes; mais ces formes soot vivantes et pleines. I! prend souvent la dimension pour la grandeur; mais parfois aussi il concilie les deux termes du problème. Eutin, sous ces imperfections, on sentie souffle viril d*un artiste épris de son art jusqu'il la passion, ardent h la lulle, infaligable, opposant un nouvel effort à un effort resté infécond, se trompant encore parfois, mais toujours en éveil et toujours prêt à recommencer. Y a-l-il beaucoup de tempéraments d'artiste aussi vigoureusement trempés que le sien en ce temps^l Je les cherche. J'en trouve, mais je dois dire qu'on ks compte.

Le reproche le plus grave que je sois tenté de faire i M. Clésinger, c*est, dans son art qu'il manie en praticiei

consommé, de ne vouloir considérer que la fantaisie plastique et de subordonner à c l'art pour Tart », comme on disait jadis, le caractère, l'expression générale d« sujet. (Qu'on ap|ilique cette critique au François /^S au Napoléon et au César.)

Si Âf. Préault, lui aussi, prodigue le mouvement, ce n*e$t point du tout dans la même intention. Voyez : il est sobre d'ornements, il néglige le détail; il veut le mouvement, mais le mouvement expressif, non pour sa beauié propre, mais pour le caractère du type qu'il crée, il enfle ses figures et n'hésite point devant une contorsion, ou il les réduit et ne recule pas devant la suppression d'un détail anatomique important; pour tout dire, il nous montre bien souvent des formes strapassées, non parce que cela fera bien au point do vue pittoresque ou comme équilibre de lumière dans son œuvre; mais parce qu'il

Digitizc

DANS CicOLE FRANÇAISE .

croit atteindre et fixer pins sûrement ainsi la sensation qu'il a éprouvée et voulu rendre.

L*art (j'allais dire rartifue de Tart), avec son abondance de procédés, forme et ferme Tborizon de M. Clésinger. M. Préault traite ces mêmes procédés et l'art lui-même avec impatience et violence, comme un orateur qui brutalise la langue pour lui faire exprimer sur-leehampetavec force une idée puissante, au risque même d*un barbarisme. C'est là souvent ce qui constitue Téloquence. La comparaison étant acceptée en ces termes : M. Préault serait un orateur fougueux, confondant parfois la fougue avec le géuie ; M. Clésinger, uu merveilleux rhéteur de décadence.

Laissons ces deux athlètes, Tun à son ardente curiosité de praticien émérite, Tautre à sa passion nerveuse d'artiste emporté par le diable au corps; ce n'est pas la dernière fois que nous les voyons sur ce cbamp de «bataille des expositions, où d'autres individualités audacieuses appellent aujourd'hui notre attention.

Un mot encore cependant sur une œuvre de M. Clésinger. J'ai souvent regretté de voir nos artistes s'écarter de plus en plus du but décoratif de l'art statuaire, l'observation subsiste, et j'oppose à ce penchant de l'école vers l'art de Musée, sans destination possible, le Combat de taureaux de M. Clé^nger^ composition excellente, dont l'effet serait admirable si on l'adossait aux charmilles d un parc ou au pied de quelque terrasse, dans une grande résidence, sous le mobile reflet des hautes et verdoyantes ramures.

Depuis qu'un maître, M. Barye» n'expose plus, nous n'avions rien vu de comparable, comme sculpture d'aniluaux, à la Liomie du Sahara de M. Auguste Cain, qui

402 LA SCULinUUE .

a lait et méritait de faire sensation an Salon de 1804. Ici j point de fougue désordopoéc, point do recbercbes méù* culeuses : une seule intpression, celle de la force. Le jeune, uiailre a fait une œuvre grande par les dimeusioos i et grande par le caractère. L'expression léonine, haa* taine, jalouse, sûre de son indomptable puissance, est admirablement traduite. C'est une lionne mère, assise dans le désert et prêtant ses mamelles h ses petits ; elle est dressée haute et fernoe sur ses pattes de devant, la téte relevée, Toreille dressée, le regard fixé sur rimniensité, surveillant les mouvements de Thorizon, attendant Fennemi. Si je tenais à faire une critique (légère) de cette rruvre remarquable, je diraisque l'artiste a peut-être abusé des grandes simplitications de plans. Bien qu'elles soient très-légitimes dans une œuvre monumentale, il a pousse ce système un peu loin dans le modelé du dos, des flancs et de réchine. De profil la ligne est très-pm*e et très-belle, de face aussi; vu exactement de dos, le corps de ranimai n'oUVe que des lignes carrées. Si l'œuvre doit être fondue en bronze ou taillée en pierre, n*y aurait-il pas lieu d'adoucir les arêtes un peu vives de toute cette partie du corps? C'est là une réserve bien légère, mais je dois y insister d*autant plus qu'en ses dernières créatiens M. Gain exagère ses tendances encore davantage.

H. Fremiet est tout simplement en train de conquârir une des plus belles places de Tart contemporain. Statuaire savant, élevé à la forte école de Rude, il admire et sent les beautés de la sculpture antique sans se croire astreint à les copier cternellemenl. Il croit que Tartisle moderne n'est pas déshonoré pour chercher des formules qui n'aient point été rabâchées par tous les manœuvres d*atelier. La vie mdderne môme n'effarouche pas son

DANS L*£COLE FRANÇAISE

ébauchoir : on sait avec quel talent remarquable et quel sens vraiment artiste il a reproduit les types des diffrircnts corps in rarméc Irauçaise. Sous rétiquetic mythologique, qui est de rigueur, il a m faire de Tart, pur de toute imitation , et par conséquent original et vraiment moderne. A quelle école, à quelle convention raltacberait-on son adorable petit Pan jouant acee de jeunes ours? Il prend un bain de lumière, le jeune dieu ; le soleil frappe de ses flèches d'or sur la peau souple, lisse, ferme et bien tendue de ce dos et de ces reins, oil elles rebondissent émoussées; lui, avec son rire charmant, Toeil bridé et plein de malice, couché à plat ventre sur la pierre brûlante, il pousse et retire alternativement un fragment de ruclio emmiellée qui allèche fort de petits oursons tout avalés sur leurs jarrets, goinfres et rageurs, grognant, se bousculant pour prendre part au gâteau, et bien penauds de recevoir sur leur museau tout poissé un coup léger de cette badine que tient en sa main leur providence d*un quart-d'heure, cet insouciant gamin chèvrel)ieds. — Voilà une œuvre d'art sans prétention, pleine de science, de talent, d'invention, bien dédaignée sans doute des abstracteurs de quintessence, des chercheurs d'idéal, et qui est un petit chef-d'a^uvre de vie. Et savezveus quel fut le maitre de M. Fremiet en cette étude? L'antique? Nullement. Le souvenir des leçons de Rude? Peut-être, mais plus encore, j'en réponds, la nature interrogée par un véritable artiste, qui ne craint pas de re* garder avec ses yeux excellents et de laisser les bésicles à l'école. Où a-t-il vu, me dira-t-on de jeunes Pans au pied fourchu, aux cuisses velues, à l'oreille aiguë, au front cornu? Où? Mais !h où les Grecs eux-mêmes les avaient vus ; dans cette éternelle nature. L'incomparable

LA SCULPTURE

nourrice lui a montré comment se soudaient entre ell» les formes les plus diverses, et il a retenu ses enseigne* merits.

il y a plus (le réminiscences de l'antique dans une œuvre bien renjarquable exposée à Tun de nos derniers Salons et qui reparut fondue en bronze à l'Exposilioa universelle; c'était un Mercure.

Ce Mercure de M. Brian était un plâtre moulé sur uoe esquisse demeurée inachevée dans Fatelier de Tartiste décédé. Je ne sais point ce qu'aurait été rœiivre teriuinée, la terre devenue marbre; cependant je ne crois point que Timpression eAt été la même. Mais ne raisonnons pas sur des chimères : telle qu'elle est, cette esquisse est un admirable morceau. Dans les statues inspirées de l'art grec, et on les a vues par centaines, je n*en connais aucune assurémeut qui donne au même degré Tillusioa de Tantique. A travers ce voile de Texécution inachevée, dans ce vague et cette transparence de Tesquisse interrompue, quoique déjà menée très<loin, les formes prennent cette pureté, cette sobriété, cette convenance parfaite (jui fut le privilège des premiers maîtres de l'art statuaire. La téle est idiote, les pieds sont vulgaires et patauds ; mais le torse avec les jambes est un chef-d'œuvre d'indication. Néaninoiiis, je persiste à croire que l'art ni la gloire de feu Brian n'ont rien perdu à cette malignité delà Parque hâtive, qui, croyant ne nous léguer qu'une ébauche iiiforine,nousa laissé une admirable esquisse de ce qui pouvait ne devenir qu'un pastiche habile et sans flamme.

L'art statuaire n'a point les ressources d'expression qui se trouvent en si grand nombre sous la main du peintre, la statuaire monumentale surtout. La mobilité

DANS L*BCOLB FRANÇAISE 405

expressive des traits du visage est interdite aux créations

de cette sorte faiies pour être vues de loin. L'expression d'une statue monumentale doit être déterminée par Fattitude du corps , par le mouvement de Tensemble. C'est ce qu*a parfaitement compris M. Crauk, l'auteur de cette statue de la Victoire dont une épreuve est placée an centre du square des Arts et Métiers.

De quelque dislance que l'on aperçoive le bronze de M. Crauk, on reconnaît infailliblement une Vieloire^ et si la distance est normale, la Victoire eouronnani h drapeau français. Un des mérites, et non le moins précieux, de ce morceau exquis, est de présenter une forme correspondant exactement à la conception : une idée claire, clairement exprimée*

Les souvenirs de l'antique ne sont point étrangers k la perfection de cette admirable Victoire ; mais avec quelle science et quelle vivacité ne sont-ils pas ramenés au sentiment moderne ! Svelte, légère, elle effleure de son pied aérien le globe terrestre, elle plane sur le monde par un imperceptible mouvement de ses ailes divines. D'une main elle serre contre son cœur la hampe et les plis glorieux du drapeau, et de la droite, par un geste d'une grâce incomparable , en souveraine et en mère joyeuse et fière, enivrée du succès de ses fils , elle pose sur Taigle impériale une couronne de lauriers. La chaste et ample . draperie qui lenveloppe se gonfle au vent de sa course rapide et flotte en plis abondants sur ses talons d'airain. La tète au pur prolil a la sérénité du triomphe accoutumé.

Comme conception l'œuvre, est irréprochable. Comme

exécution, prise dans son ensemble, étudiée dans ses détails, examinée sous toutes ses faces, elle donne la

as

LA SCULPTURG

puré joie des œuvres parfailes; les pieds, lesmaiDs sant admirables d*ëlégance ; les mouvements «ont d'une jas^ tesse, d'une souplesse qui révèle la beauté d'un corps jeuue et. fort; les draperies voltigeâmes sont disposées avec un goût plein d*audsc6 raffinée et de féconde inva* tion. — Voilà doue uue création originale en même temps qu'une œuvre d'art des plus belles, achevée» complète, correspondant au temps présent ; elle restera h rbonneor de notre époque et pour la plus grande gloire du noui de son auteur, M. Gustave Crauk.

On nous avait tant répété que les anciens avaient dit le dernier mot de Tart statuaire qU'i la longue nous nous serions peut-être laissé ébranler; mais heureusement nous voilà plus raiïerniis que jamais dans nos croyances: une statue comme la Vicloire de M. Crauk suffit à donner raison à ces rêveurs ambitieux cpii ont foi et réternelle vie de Tart et plaident pour leur siècle contre Toppressibn des siècles écoulés.

On a également revu au Champ de Mars de charmantes conceptions, bien connues et légitimement admirées : la Déindeusê, de M. Salmson; hF%letài$, àe M. Mathurio Moreau, qui sont de jeunes sœurs de la Pénélope, de M. Cavelier, le jeune maître à qui nous devons le beau groupe de la Mire des Gracques du Luxemboui|;; Y Ariane, de M. A. Millet, les sévères et nobles figures de M. Gumery, notamment la Science, du monument du prérident Pavre, à Chambéry ; le Vainqwur de M. Falguière et les belles compositions si variées, d'un" sentiment si moderne, signées Bartholdi.

Arrétons-nous aussi devant la belle statue de Virgile, par M. Thomas. Ce qui nous a séduit tout particulièrement dans cette œuvre, c'est qu'elle n'est pas seulement

DANS LLCOLIi FRANÇAISE

un portrait de Virgile, mais, njieiix que cela, une image plastique excellente, traduisant h merveille la méditation du poète considérée (Vunc façon absolue. Sur de sa main, maître de son talent en de tels sujets, où le nu se revêt de draperies antiques , M. Thomas a d'autant plus de mérite d'avoir tenté une œuvre d'un caractère absolument moderne, un portrait de mademoiselle Mars. L4U lustre comédienne pourtant est représentée dans le costume et avec les atours de Célimène; l'artiste a donc accepté un compromis avec la tradition qui éloigne du domaine de la statuaire le costume contemporain ; il n'est pas allé toutefois, comme l'a fait récemment M. Clésiuger pour madame George Sand, jusqu'à draper son modèle % ranti(]iie ; mais il n'a point osé non plus fixer dans le marbre l'image consacrée par le porlrait de Gérard. L'hésitation évidente de l'artiste, en présence de ce sujet tout à fait neuf, s'est manifestée jusque dans l'exécution matérielle de l'œuvre, qui en a gardé imè sorte d'indécision générale. L'effort, néanmoins, est méritoire, et il est bonde le noter, de le signaler à sa date.

Rappelons enfin quelques noms d'artistes sympathiques au public des expositions : M. Ottin, l'auteur du groupe des Lutteurs; M. Carrier Belleuse, que le Salon annuel de 1867 a mis définitivement en lumière; M. Gaston Guitton, l'auteur de la Martyre païenne.

En résumé, la sculpture est, parmi les arts du dessin, celui où| de notre temps, on rencontre le plus d bonnéte habileté , le plus de talents soigneux , expérimentés et sages. Dans tous les ateliers, aujourd'hui, on sait convenablement modeler une figure nue, dresser sur sou socle une statue présentable , exempte de défauts grossiers et même suffisamment dotée de qualités moyennes,

LA SCULPTURE

telles qu'une certaine élégance, une surte d'ingéniosilé, une invention patiente et froide. Nos statuaires ont atteint, à peu d'oxii'plions près, le nec plus uhrà du talent qui s'acquiert. Leurs œuvres sont le triomphe de U correction.

A la faveur de cet lioniiiiage rendu à notre école de sculpture, il me sera peut-être pennis de demander si ce sont là, en somme, des mérites bien éclatants et faits pour nous mener à la gloire. Nous sommes d*autant plus à Taise pour poser une pareille question que l'amourpropre d'aucun artiste n'aura à en souffrir. Nous raisounons ici sur une impression d'enseuible.

Sauf quelques exceptions éclatantes et violentes, l'art statuaire se soutient au niveau d'une habileté niovenne et méritoire. Sans passion, sans flamme, sans vie, sans énergie autre qu'une sorte de besoigneuse patience, noire sculpture possède mille qualités néi^alives, c està-dire que ses productions ne feront tache nulle part, ne soulèveront aucun blâme, et par contre ne soulèveront aucun enthousiasme.

Quelques individualités supérieures se détachent toutefois de cette honnête moyenne. Elles sont en petit nombre et cela n'a rien qui nous étonne. Aquelle éi)oque en a-t-il été autrement? Uuand a-t-on vu les armées réunir plus de grands capitaines que de vaillants soldats? Il n'y a donc pas lieu de crier à la décadence pour un fait normal. 11 est juste de dire, au contraire, que jamais les artistes du second degré n'ont eu plus de (aient. Seulement ils forment uuemasiie imposante qui ne court point les périls et n'a point non plus les privilèges et les mérites de l'exception. Ils ne risquent point de s'éiçarer, et c'est beaucoup. Mais, d'autre part, n'exaltons pas outre

DANS L ÉCOLE FRANÇAISE 409

mesure cette (Vuide vertu qui u'est guère que torpeur et apathie» et félicitons-nous de voir de temps en temps des artistes plus vigoureux rompre le charme tout à coup et sortir de cette léthargie par quelque coup d*audace, par quelque œuvre excellente où toutes les conditions de l'art siatiiaire sont observées et supportées avec cette hautaiùe liberté d*allures qui est au fond de Tâme des grands artistes. Nous mettons hors de cause un certain nombre de sculpteurs que chacun nommera et qui sauront bien se reconnaître; pour les autres, ils marchent d'un pas lourd et monotone vers un but tout de convention qu ils confondent sincèrement et naïvement avec ridéah Rien n*égale leur assurance à cet égard. L*idéal, à leurs yeux, est pleinemement réalisé par la froide immobilité du modèle d*atelier, correctement rendu. Toute leur élude (et je parle de ceux qui approchent des plus forts) consiste à revoir et corriger certaines vulgarités de formes du modèle , dans le sens de la beauté fade et correcte* Ne leur parlez ni de l'iinagination, ni de Tinveniion, ni de l'idée créatrice; n'essayez même point de regretter l'absence de viè, de mouvement et d émotion; rien de tout cela n'est l'idéal, c Cette clavicule est-elle à sa place, le corps porte-t-il bien, tout esi-il correct? » Telles sont les questions qui voussout adressées. Si vous y répondez aflirmaiivemeut, i'artisté croira volontiers qu'il a escaladé les plus hauts sommets de l'idéal. — Après tout, ce mot t idéal » est si vague, si peu défini et si rebelle à toute définition que Terreur est bien excusable.

Revenons donc sans scrupule à notre interrogation ; De quel prix payons-nous cette froide correction trèsgénérale et très-remarquable en la plupart des œuvres

LA SCULPTURE

sculptées par les artistes conlenjporains? La correciion chez les maiires de l'art oe se déploie jamais au détriment de la vie. Or, la vie, eu statuaire, emprunte ses éléments au caractère, à la passion, à l'iuvention originale, à la beauté imprévue des mouvements» k l'aeeen* luation du relief, au jeu mobile et profond des lumières et des ouibres. Si c'est là, en effet, ce qui constitue la supériorité des créations magistrales, il faut bien se dé* cider à reconnaître que la correction n'est k elle seule ' qu'un mérite élémentaire, — essentiel, le premier d6 tous, le plus indispensable, mais élémentaire, — un mé* rite d'écolier. L'élève qui, en musique, sur un thème donné par le professeur, sait écrire un morceau de longue haleine à l'aide des ressources multiples qqe lui offrent les règles de l'harmonie, celui qui peut d'une phrase de quatre mesures composer une mélodie de quatre pages, en ayant recours à la variété des mouvements, des tons* lités et des rhythraes, aux richesses des accompagnements élégants et savants, au développement pour ainsi dire mécanique de Tidée première : celui-lk est admira» * blement préparé pour tirer parti de ses inspirations mu» sicales; mais si l'inspiration lui fait défaut, il ne restera, toute sa vie, qu'un excellent élève. Eh bien! en sculpture, je vois beaucoup de bous élèves et bien peu de maîtres. Nos artistes ont beaucoup des excellents rhétoriciens (je varie autant que possible les termes de comparaison pour me faire mieux comprendre) : ils possèdent à fond la grammaire, ne commettent pas une faute d'orthographe, ils sont familiers avec la syntaxe, ils pourraient être des professeurs parfaits; mais ils ne savent ni manier leur langue, ni lui faire exprimer une seule idée originale. Gela ticiidrait-il à ce qu'ils

DANS l'École française

n'auraient point d'idées? Que de plus audacieux que moi

se chargent de répondre.

Ce qu^il y a de bien évident, c'est que Tinspiralion leur fait- défaut, et qnh part des exceptions que chacun a déjà nommées, ils n'expriment aucune idée neuve, originale. De ce côté nous avons donc fort à faire. Notre personnel d'artistes est admirablement i)r6paré, leur instrument est parfait; mais qu'ils osent donc enfin s'en servir pour parler au monde moderne un langage conforme h son propre esprit. Un maitre ne peut se féliciter de l'éducation qu'il a donnée à un enfant, considérer sa lâche comme finie que le jour où, devenu jeune homme, l'élève se révolte , s affranchit délibérément, et, s'il le faut, soutient des théories en contradiction formelle avec celles qui lui ont été enseignées. Les vieux maîtres de la Grèce et de la Renaissance, nous voyant si timides, seraient-ils fiers de leur descendance? Nullement. Le salut, l'avenir de l'école exigerait plus d'audace, un affranchis* sèment d'imagination définitif.

Un même cournnt civilisation, passsnl à travers notre continent, efl'acc île jour en jour les derniers ves* tiges d'originalité locale dans les écoles d*art européennes où jadis, avec tant d'éclat, s'affirmait le Gem'vs loci. Malgré le soin que nous avons mis à rechercher et à signaler les quelques traces encore subsistantes de Fin* dividuaiilé nationale en chaque école, l'analyse et la discussion ne pouvaient porter que sur des nuances. A titre (le contraste, je voudrais arrêter pendant quelques instants Tattention du lecteur sur les manifestations d'un nrt que le courant venu d'Europe menace déjà, mais n'a pas encore sérieusement entamé, un art de Texlréme Orient. Le curieux retrouvera facilement les éléments de cette étude en quelques visites faites chez nos marchands de curiosités dites chinoiseries.

Ce n'est pourtant pas la Chine qui va nous occuper, • mais bien le Japon, ce petit pays voisin de la Chine, il est vrai, mais dont la population n*offre avec la race mongole que d'sfpparcnies similitudes. La confusion entre les deux peuples est tellement entrée dans nos esprits

l'art japonais

occidentaux qu'il faudra bien des années encore et oae

constante protesiaiion de la part des voyageurs et des critiques pour faire cesser une méprise qui est toute aa désavantage de la race japonaise.

Je dis race avec intention. Si Torigine du peuple japonais est la méuie que celle de la grande famille tooranienne ou mongole, ses tendances religieuses et pliiloso|)liiques Ten séparent nettement et dénoncent une qualité d'âme et d*intelligenee infiniment plus haute. Pour moi, il n'est pas douteux qu'à une époque extrêmement reculée, — et dans la nuit qui enveloppe Thistoire de ces peuples, on ne saurait la préciser, — il n'est pas douteux, dis-je, que la race japonaise accuse un mélange de sang arien et de sang mougoL Ea effet , on sait quelles chimères épouvantables, quels monstres de ter-» reur Timaginalion louranienne a toujours associés à l'idée de Dieu, et avec quelle rapidité l'esprit Iroid» pénétrant, purement rationnel de la Chine est tombé dans l'athéisme le plus absolu.

Le Japon révèle aussi, manifestement, ses attaches touraniennes par la profusion de formes monstrueuses qui peuplent sa mythologie; on n'ignore point cependant que de tout temps le Japon eut une religion propre, locale, bien antérieure k l'invasion du bouddhisme et qui, à côté des images de terreur, à côté des génies malfai* sants, à cété des cauchemars de Timagination touranienne faisait une part égale sinon supérieure k Tinfluence active d*un principe de bonté, aux génies bienfaisants» agents delà puissance suprême. Par là s'affirme le dua* lisme, la conscience du bien et du mal, qui est le fond même de la tradition arienne.

Aussi les difiérences, les oppositions sont-elles grandes

LAKT JAPONAIS 417

entre les deux races. ÀuLmt le rationalisme étroit et sec de la Chine a contribué à plonger Timmense population mongole dans l'immobilité et à l'éloigner de toute idée d'avenir^ à lui faire, dans sa présomption, repousser avec horreur toute tentative de progrès ; autant, au con-* traire, le peuple japonais montre d'ardeur et d'activé inlellig^HiGe à s'assimiler toutes les découvertes de la dvi<lisation occidentale. Un seul fait établirait, justifierait eette assertiou jusqu'à l'évidence. Depuis que le premier bateau à vapeur américain a pénétré dans les mers du Japon* les Japonais, rapidement instruits, ont établi chez eux des ateliers, des chantiers maritimes où ils consiruisent eux-mêmes des machines à vapeur applicables à la navigation.

Leur supériorité sur la race chinoise éclate d'une

façon bien plus lumineuse encore dans leurs mœurs po* litiques et sociales. Je ne sais quels bienfaits leur apportera l'intervention des idées occidentales; sans doute, ils seront importants et nombreux. Mais incontestablement aussi, avant d*en jouir pleinement, le Japon aura & tra<verser une crise douloureuse. C'est qu'il avait trouvé une forme de gouvernement qui, bien que féodale, à la vérité, par l'éqiiilibre et la pondération des pouvoirs, par le bien-être qu elle répandait sur toutes les classes de la population , lui donnait, h défaut des idées de liberté dont il était fort éloigné encore, une sécurité, une certitude, une confiance dans la durée des choses établies qui le tenait h Técart de toute préoccupation et de toute agitation politiques. Ce n'était point le despotisme impuissaut qui pèse sur la Chine, mais une collectivité d'efforts et, en quelque sorte, une fédération de princes tenus en bride et surveillés par deux pouvoirs plus élevés : un

pouvoir exécutif et temporel délégué aux luaius duUicouo, par le chef spirituel, leMilLado.

Je n'indiquerai immédiatement qu'un trait de niœiiis, et il sufiirait pour témoigner uoe fois de plus de la prééminence de la race japonaise sur la race cliinoise* ta contrées de 1* extrême Orient, ie Japon est la seule où Tod accorde à la femme, dans Tactivité sociale, une importance réelle. Il est inutile de rappeler à qud état d*iiiBriorité morale les femmes sont réduites en Chine. Soumises à Timmobilité par ia torture, infirmes, estropiées dès l'enfance, elles y simt ramenées à Pëtat de cvédiwA inertes et en quelque sorte transformées en bétes à plaisir. Le rdle de la femme au Japon est, au contraire, ttk étendu. Jeune lille, elle jouii de toutes les liberlés, do peu k la façon anglaise et américaine, bien qu'avec uoe absence de préjugés pins complète encore et qui, je dois le dire, révolterait nos habitudes occidentales. Mais, une fois mariée, elle rentre sous le joug de la discipline b plus sévère et doit se consacrer uniquement et tout entière à l'union, à l'association conjugale. Un signe extérieur indique ostensiblement ce renoncement. Les jeDocs filles entretiennent avec soin Téclat de leurs dents» et, aussitôt mariées, elles renoncent à cette parure; Tédii disparait pour faire place à une teinte noirâtre artificiel' lement obtenue.

L'importance de la femme et la considération dont eUe jouit vont plus loin encore que rette liberté d'actioD. Ainsi^ — contrairement à Texclusion prononcée par quelques nations européennes, et en particulier parlaFraice elle-même, — elles sont admises à hériter du trône de> mikados. Je ne dissimulerai point cependant que ee néGçe accordé aux femmes japonaises a bien aussi (iMi*

l'art japonais 419

ques inconvénients qui effraieraient sans doute bon nombre de Parisiennes. £iies partagent absolument et jusqu'en ses dernières conséquences la responsabilité des actes du mari; la responsabilité de ses dettes, des délits qu'il lui arriverait de comiucllre et même de ses crimes; c'est-à-dire que, si le mari se dérobe par la fuite au chà; timent imposé par la loi, la femme est passible de la peine édicléCi fût-ce la mort.

Ces rigueurs sont assez rares, mais c'est assez qu'elles soient imminentes el dans l'esprit de la loi, pour ajouter une force considérable (j'entends une force morale; à l'union du mari et de la femme. On comprend^ sans qu'il « soit besoin d'y insister, qu'un pareil partage de resjionsabilité transforme le lien conjugal en un lien véritable et d'une haute moralité. II exige, en effet, non-seulement un écbange d'affection, mais encore un échange constant d'idées, un calcul commun, calcul de tendresse et aussi d'affaires; en un mot, forcément il fond le mari et la femme en une individualité unique et fait d'eux, selon la parole biblique, une seule et môme chair.

Cette supériorité de la race japonaise sur la race chi« noise s'affirme avec non moins d'évidence dans les arts. L'art décoratif en Chine a certainement atteint un degré de beauté que nous pouvons lui envier, mais dépassé encore dans l'art japonais. Arrétons-nous à un premier exemple. On a souvent et bien à tort reproché aux œuvres décoratives de la Chine l'absence complète de perspec-» live. 11 est certain que, pour des regards habitués à voir appliquer sur nos porcelaines occidentales des reproduc'* lions de tai)leaux poursuivies jusque dans les nuances les plus fugitives du clair-obscur et du modelé, il y a une Térilable barbarie dans ces traits rapides, dans ces

420 l'art japonais

leinles plates, qui président îi la décoration des porcelaines chinoises. Uais il faul en appeler de ce jugement. Il est temps de le reconnaître : dans cet t)rdre, c'est neos qui sommes les barbares, et ces « magots » qui sont nos Biaitres, qui nous font la leçon, qui sont dans le vrai, dans 1 absolu de l'art décoratif.

Qui ne s* est rendu compte de Teffet déplorable que produisent ces imitations de peinture lorsqu'elles sont appliquées sur des surfaces tournantes comme celles d'un vase, ou lorsque ce vase lui-même n^^st pas posé a la hauteur voulue pour que le regard occupe précisément . le point de vue du tableau représenté. Qu'arrive-t-îl alorsî C'est que, par la courbure des surfaces, le dessin perspectif se trouve complètement faussé, d'une part, et que de toutes façons il serait impossible de déplacer l'objet décoré d'après ces principes, de le mettra soit à terre, soit au haut d'un meuble sans déBgurer complètement le dessin de l'œuvre d'art primitive, maladroitement transportée sur cet objet.

L'absence de perspective, dans les œuvres chinoises, est donc le résultat d'un calcul très-juste et non point un fait d'ignorance. A quelque hauteur que l'on pose une porcelaine chinoise, quelque place qu'on lui réserve, elle conserve toujours son aspect décoratif, logique, séduisant pour rœil par Tharmonie des couleurs et ne l'oflusquant jamais par les déformations de lignes dont les décorations européennes offrent de si fréquents et si fâcheux exemples.

Cependant les Japonais ont réalisé un progrès encore sur rart ornemental de leurs voisins. Comme eux, dans leurs porcelaines, dans leurs peintures déioraiives, ils ont systématiquement écarté l'emploi du clair-obscur;

mais ils ent adopté, avec une sagacité unique, un merveilleux compromis entre la perspective linéaire, géométrique et la perspective que j'appellerai perspective de

sentiment.

La plupart de leurs motifs sont pris d'un point de vue très-élevé, de manière à ce que les divers plans s'étagent

en hauteur. De cette façon, sans avoir recours à la perspective aérienne, il suffit des différences de proportions pour établir Tillusion de la perspective réelle. Leurs compositions décoratives ne sont doue pas, comme il arrive souvent en Chine , un assemblage de petits motifs isolés, mais au contraire des compositions formant toujours un ensemble.

Autre remarque tout h fait essentielle : si les Japonais n*ont pas dans la représentation de la figure humaine le sens de la beauté plastique tel que nous Ta légué la Grèce antique, ils ont cependant un sentiment très^vif, une science très-profonde du caractère expressif de la forme humaine. A cet égard, leurs dessins sont superbes de.vigueur et de précision.

Un de leurs maîtres, Oksaï, a public quatorze albums de croquis relevés sur ses cahiers de notes, pris au jour le jour, sur nature, dans le mouvement des villes et des ports, dans l'enceinte des théâtres, dans les arènes de lutteurs, au bord des fleuves, sur les rivages de la mer, dans les champs, dans les forêts, partout où le poussait son humeur aventureuse et voyageuse. Rien de plus vif, de plus rapide, de plus expressif, de plus varié et de plus vrai en même temps que ces croquis innombrables jetés sur la feuille blanche en deux traits de pinceau. Toutes les attitudes auxquelles se peut ployer le corps humain y sont saisies avec une verve incomparable, une sûreté de

fA

Ài!È Cam japonais

main et un entrain d'imagination, un charme et un esprit d'observation, dont Télude de ces albums peut seule donner une idée. Tous les scnlimeDls, des plus aimables aux plus graves, — y sont tour à tour exprimes; tous les vices et toutes les vertus, toutes les innocences et toutes les violences : toujours pourtant avec une pointe d'humeur railleuse, avec le léger sourire d'une, pliilosi* phie sans amertume, mais malicieuse et moqueuse. Tous les niéliers avec les pénibles déformafions auxquelles il> ploient la misérable machine humaine, avec la série complète des instruments qui s'y rattachent , apparaissest successivemeut eu ces feuilles si vivantes. Les scènes de la vie privée y sont retracées et aussi celles de la place publique : loileltes de femmes, causeries intimes, petiî"^ concerts de famille, rixe entre gens du peuple, exercices d'acrobates, de jongleurs, d'archers, jeux d'eo* fauls, caricalures, grotesques, etc., etc. Un cahier, le cinquième, est consacré à l'architecture religieuse; j'j remarque même un cours de persi)eclive fort clair, fort bien fait; un autre aux représentations mythologiques; un troisième ii des études d'animaux, tantôt réels, tantôt fantastiques; il y a là tel tigre que Géricault, Delacroix on Barye seraient fiers de signer. D'ailleurs la scieoee prodigieuse et la fécondité d'invention d'Oksaî et en général de tous les artistes japonais, se révèlent dans h façon, tout à fait magistrale, avec laquelle ils créent le monstre.

On peu^ dire que c'est là une épreuve et une preuve. Ën effet, force d'études académiques^un homme, quelque peu qu'il soit doué, arrivera (au moins à la longue) à se piénétrer des caractères essentiels de la beauté correcte; mais il faut quelque chose de plus, une faculté

d*observation et dinvention Irès^péciale pour réussir h

construire un monstre dans des conditions qui rendent probable, possible même, la vie imaginaire de rauimal. Ainsi, M. Ingres a pu faire sa délicieuse fignre de la Source^ une ligure de jeune vierge qui pa.^se à juste titre pour un dief-d'œuvre; mais jamais il n*a réussi à créer un monstre. Rappelons-nous combien Thippogriffe dans son tableau d'Angélique etMidor^ placé au Luxembourg, est pauvre d^allure, pauvre d'invention; combien il se dérobe à tonte possibilité d'existence; avec quelle invraisemblance le corps de Taigle se rattache au corps du cheval. Voyez au contraire dans un sujet de même nature, dans le Per&éô délivrant Andromède^ d'Eugène Delacroix, combieu le monstre est vraisemblable et — si je puis le dire à propos d^une. œuvre de pure invention — combien il est vrai. Eh bien! celte faculté créatrice, les artistes japonais l'ont au suprême degré. Avec le sens de la beauté en plus, les Grecs créant leurs admirables centaures, leurs admirables faunes, n'étaient pas plus forts.

On a pu voir que nous ue ménagions point les ré-*

serves au point de vue du sentiment de la beauté chez ces dessinateurs de l'extrême Orient. Il n'en faudrait point conclure cependant qu'ils n'ont aucun soucia aucune ambition qui les porte vers l'idéal. Un des témoignages les plus curieux qu'Us nous donnent d'une pareille préoccupation réside dans le type absolument conventionnel qirils ont adopté pour la représentation de la femme; c'est d'ailleurs la seule trace de convention que j*aie jamais remarquée dans leurs dessins. Oksaf lui-même, le plus libre et le plus sincère des maîtres japonais, s'y est soumis. Nous avons vu des photographies nombreuses

4t4 L*ART JAPOlUIS

de femnies japonaises, tout le monde a pu voir également

à l'Exposition qiiel(|ues-iines de ces femmes; elles ont les traits caractéristiques de la race mungole, un peu adoucis cependant, moins accentués, moins écrasés que chez les femmes cliinoises-, le ton de la peau est un peu cuivré, Tensemble du visage est rond, le uez court, les yeux ont une légère tendance à se relever vers les tempes.

A part la direction des paupières, les autres traits ty« piques disparaissent absolument danslesimages de femmes

que nous montrent les albums japonais. Le visage s*y aUonge démesurément, le nez prend une courbure aquiliiie et se termine en pointe, le teint lui-même y est systématiquement blauci et de la blancheur artificielle que donne la poudre de riz. Le type en ces images a beaucoup de celui de notre classique Pierrot. Évidemment *une contradiction si énorme entre le type réel et le type figuré démontre clairement, — répétée, renouvelée avec cette constance, — que la beauté blanche et aux longs traits est Tidéal de la femme japonaise, idéal ardemment et, il est inutile de le dire, vainement poursuivi.

A part cette dérogation aux lois de l'observation fidèle et de la sincérité en face de la natui e, on peut dire que les^ariistes Japonais ont pour la réalité un respect profond qui s'allie chez eux à une intelligence esthétique admirable. Ils ont le don d'assouplir le réel aux caprices dMmagination les plus étonnants, sans jamais trahir ni dénaturer celte réalité, principe et point de départ infaillibles de toutes leurs combinaisons de formes. La nature leur fournit toujours l'élément prî« mordial. Seulement ils en usent librement au point de vue du caractère. Ainsi les formes de l'animal et de la

végétation seront choisies toujours dans le sens expressif du sujet adopté par Tartiste, puis exagérées, amplitiées dans leur expression, de manière à Taugmenter et à la marquer avec plus de netteté, sans qu'on puisse néanmoins leur reprocher d'avoir, même par le plus petit détail, contrevenu aux lois essentielles delà nature; c'està-dire que les insertions de branches dans Tarbre, que les nœuds de sève dans le roseau, que les Inclinaisons, les peutes seront poussées à Texcès dans leur silhouette, mais respecteront toujours la forme essentielle de la construction, c'est-à-dire le principe vital par excellence.

Dans le dessin des animaux; non-seulement ils ont

étudié les formes extérieures, mais encore ils ont j)énétré les habitudes et le caractère moral de chacun d'eux, avec une telle exactiuide d'observation qu'au moyen de quelques lignes et d'un trait de pinceau, ils atieignent à une complète définition- de la nature Bien plus, ce qui est le propre de l'art, éliminant tous les accidenis secondaires, ils mettent en lumière, de façon à la graver profondément dans l'esprit du spectateur, la physionomie plastique et la physionomie expressive de l'animal. Ce qui prouve bien l'autorité du principe d'observation dans l'art japonais, c'est qu'il rend avec une puissance esthétique remarquable, avec une perfection de dessin sans rivale, les animaux qui se rencontrent habituellement dans les iles du Japon : réléiihant, le chien, le cheval, l'âne, la chèvre, le porc, la tortue, la cigogne, un grand nombre d'espèces d*oiseaux, le singe, le tis^re, etc.; mais il est d'une gaucherie que rien n'égale dès qu'il s*agit de représenter des animaux étrangers au climat japonais : le lion, par exemple, qui apparail fréquem-

ment dans la un tiiolop;ie, et que^ par coaséquent, il est appelé à reproduire souvent.

Tous ces albums auraient pour nous plus d'intérêt si nous |)Ouvions décliillrer les caractères qui accompagnent la plupart de leurs images; le jeu des physionomies y est si vif cependant qu'il suffit à nous intéresser et souvent h nous expliquer le motif de la scène représentée. J'ai là| sous les yeux, un petit croquis d'Oksai, qui sa passe parfaitement de texte. Il y a quatre personnages, le père, la mère et deux jeuues gens. La mère, tenant ttne légère baguette à la main, apostrophe avec énergie et accable de reproches un jeune homme agenouillé devant elle et. qui détourne la téte en portant la main à sou front comme pour parer un coup. L'explication de cette scène de violence nous est fournie par le geste du père et l'attitude de la HUe. £n effet, celle-ci est également agenouillée, la téte inclinée, les yeux baissés, les bras pendants le long du corps, affaissée sous le poids de la honte et de Tlmmiliation.

Ouvrant violemment la robe de la jeune femme, le père, les deux mains tendues, projetées en avant" montre avec une indignation éuergiquement exprimée, les signes non équivoques d'un commencement de grossesse nettement accusé par ceriaiiie rondeur anormale. La scène est traitée sérieusement, froidement, et cependant avec uo relief humoristique des plus amusants, âvec un comique, à langlaise, glacial.

Dans la série des jeux d'enfants, voici une autre scène enlevée également avec une verve charmante.

L'un d'eux est toiubé la téte la première dans un énorme vase de porcelaine rempli d'eau ; on ne voit plus que ses pieds. Grand émoi parmi les autres gamins»

l'art japonais

Deux d'entre eux tendent les bras vers l'immense poticbe d'un air désespéré ei poussent des cris allreux^ mais un troisième, plus avisé, a relevé sur le chemin une forte pierre et frappe à grands coups la porcelaine qui se brise et laisse éciiapper l'eau comme d'un jet de foutaiue.

Ces deux scènes sont empruntées aux mœurs populaires. Parlons maintenant de quelques dessins dont les motifs sont choisis parmi les récits des légendes mythologiques et historiques, puisés dans les contes de fées, de véritables contes qui rappellent ceux de Perrault et de madame d'Aulnoy.

Un vieux couple habiUit une des îles de Fempire di I Soleil Levant. Un jour, le bonhomme rapporta dans uoe câge, en sa maison^ une petite perruche au plumage vert et or. Bientôt le caquetage et le bat)il de la bé(e nignonno et jolie fatiguèrent la femme qui n'était pas tendre. Aussi avaii-elle grande envie d'en finir aveele perpétuel bavardage de l'oiseau jaseur. Elle ne buth pas à prendre son parti en ce sens. Mais comme elle redoutait la colère de son mari, elle n'osait point mettre à exécution le méchant projet auquel elle s*était arrêté sans avoir une réponse toute prête ou tout au inoiusuDe apparence de raison qui motivât la vilaine action qu'elle méditait.

Ce prétexte devait lui être tout à l'heure fourni par Foiseau lui-même. Un matin, tandis qu'elle était bors du logis, et son mari aussi, la petite béte réussit à ouvrir b porte de sa cage, prit sa volée dans la chambre, et en jouant coupa un à un tous les points d'un vêtement ad que sa maltresse venait de coudre. Au retour, la vieille, apercevant le dégât, entra dans une violente colère;

l'art japonais

trouvant l'occasion belle, s'anna d'une paire de ciseaux

et, à son tour, sans pitié, trancha par le milieu la langue de i'uiseau. Après ce beau coup, elle lui rendit la liberté.

Lorsqu'il revint à la maison, le mari vit tout de suite que la cage était vide; il s'informa de la petite perruche, et en apprenant la méchante conduite de sa femme, il fut profondément attristé; il lui reprocha bien vivement la cruauté dont elle avait fait preuve en mutilant la charmante béte, qu'il aimait autant qu'il eût aimé sa propre fille. Puis il sortit afin de se mettre en quête du pauvre animal.

Dans sa désolation, le bon vieillard battait les champs, parcourait les monts et les vallées, lorsque tout à coup, sur la pente d'une colline, lui apparut une belle jeune fille. Celle-ci, s'approchant de lui, se fit d'abord reconnaître sous sa nouvelle forme. C'était la perruche. Elle le remercia tendrement des bontés dont il l'avait entourée dans sa maison, et voulant, en témoicjnage de sa c^ratitude, lui faire un présent, elle lui offrit h choisir entre deux paniers, dont, l'un était fort lourd et l'autre moins pesant. Le vieillard préféra le plus léger, et la j(Mine iiile aussitôt lui en fit don en lui recommandant toutefois de ne l'ouvrir qu'à la maison.

A peine arrivé, le bonhomme se hâta de satisfaire sa curiosité, et, levant le couvercle du panier, il vit qu'il était rempli de vêtements somptueux, de pièces de soie brodées d'or, d'argent et de dessins magnitiques. Émerveillée, ravie, dès qu elle eut appris comment ces étoffes si- riches étaient arrivées- entre les mains de son mari, la femme voulut, elle aussi, tenter l'aventure. Immédiatement la voilà partie, et sans s'arrêter aux plaines ni

430 • l'aut japonais

.aix vallons, elle court les collines a la recherche de la j géuéreu&e perruche. |

Et, en effet, elle ne tarda point à rencontrer la hellê jeune fille, qui foniiiiença par lui faire de vives remontrances sur sa barbarie. Pourtant» la semonce achevée, elle lui offrit également à choisir entpe deux paniers sem* blables aux précédents. La vieille pril incootinenl le plus lourd, et aussi vite qu'elle le put» elle gagna le logis. £a entrant elle porte les mains au panier, Toiivre, et, h son grand ellroi, elle eu voit sortir deux gnomes railleurs et menaçants.

L*artis!e japonais, qui a voulu rappeler le souvenir de ce conte populaire, a choisi le moment oii la vieille lemme, épouvantée, renversée par la frayeur, est tombée sur le ('os, et les talons en l'air, tandis que les lutins s élèveal ihins Tespace avec une expression pleine de malice.

Redisons une autre légende à peu près de même nature, et (jni a fréquemment inspiré la verve des artistes japonais (1).

Un bon génie habitait le corps d'un chien appartenait

à un vieux couple qui, n'ayant pas d*e.nfanls, aimait ici!- j drement lanimal. Celui-ci conduisit un jour le mari dans une forêt des environs et réussit k lui faire comprendre qu'un trésor y était enterré; mais il se faisait tard, et il ne put le mener à l'endroit même ce jour^là. Un méchaat voisin surprit cette révélation. En conséquence, il emprunta le chien du vieillard et partit en forêt* La béle

(l) Ces contes populaires ont été analyses dans un ouvrage anglais PTi lRf)3 : Tlif Capital of Ihe Turoon, a narrative of a tbr ^e yenr"? residenco, in Jupaii, by sir Rutlicrford Alcock, K. C. B. lier Majesîy"* ctivoy extraordiuary and nunistcr plenipoteutiary in Japau. 2 vw. Loudou. Longman, Green, Longman, Ruberts et Green«

l'art japonais 491 #

s'élant arrêtée, le voisin crut que c'élait lùune fnroii de lui indiquer le point où il devait fouiller la lerre pour trouver le trésor. 11 se mil à Tœuvre aussitôt, et, au total,

n'ayant déterré que des pierres, dans sa déception, dans sa rage, il lua le pauvre chien d'un coup de bêche.

Duuluureust'meiit affligé d'un tel acte de cruauté (jui le privait d*uu coiupaguoa fidèle, ayant pleuré l'animal qu'il aimait de tout son cœur, le bou vieux s'informa du lieu où était tombé et resté le corps de son favori. Dès qu'il eu est instruit, il s'enfonce à son tour dans la foret et trouvé la bête morte au pied d'un- petit arbre. Il résolut alors d'élever sur la place même un monument à la mémoire de son chien. Avec sa liache, il coupe l'arbuste, en fîiçonne la tige, l'aiguise comme un épieu et se sert de cet outil improvisé pour creuser la fosse où reposera la dépouille de son ami. Mais à peine a-t-il remué le sol, effleuré la première couche de terre qu'il aperçoit aussitôt un monceau d'or.

Le méchant voisin eut bientôt connaissance de la bonne ioriune qui était échue aux mains du vieux couple et du moyen par lequel elle était arrivée en sa possession. Il revint donc chez le vieillard, et de même (ju'il lui avait déjà emprunté son chien, il lui emprunta l'épieu auquel il attribuait toute la vertu révélatrice. 11 en fut pourtant de cette seconde épreuve comme de la première ; il eut beau fouiller la terre, il ne put réussir à déterrer la moindre pièce d'or. Saisi d'un nouvel accès de fureur, il Jeta l'arbre dans le feu.

Très-humblement, le vieillard alla en recueillir les cendres, les rapporta chez lui et les garda pieusement. Quelque temps après, le bon génie qui avait habité lé

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corps du chien lui apparut dans uo réve et lui otimi d*aller, en emportant ces cendres avec lui, se placer ii

certain endroit de la roule où devait passer un damk ou prince japonais* Les formes extérieures du respeaau : Japon sont soignenseinent prévuos pour chaque caste, el | personne ne s'en écarterait sans courir de réels dangers. I Les gens des classes inférieures doivent s'agenouiller di plus loin qu*ils aperçoivent un daîmio. Néanmoiuslehia géuie recomniauda au vieillard de rester debout lorsque passerait le prince, de manière à attirer son attenlioD. à on l'interrogeait sur le motif qui le faisait agir aiosiai risipie d'un chàtimeut sévère, il devait répondre qui! | possédait un pouvoir magique) qu'il avait le don, es dépit des saisons, en dépit des lois naturelles, deftire eu plein hiver s'épanouir des fleurs sur les rameauiiléiris des arbres^ fût-M^e d'un arbre mort.

Plein de confiance, obéissant aveuglément aux paroles du génie, le pauvre vieillard, au réveil, va se poster sur le chemin, à 1 endroit désigné. 11 y' était à geîne depuis quel(|ues iiisiants qu'il entt-nd retentir au loin el se rapprocher d'une façon menaçante le terrible cvi Shitattirio- Agenouillez-vous I — Il puise dans sa foi le courage <le ne pas obéir, et dès qu'on l'interroge, il répond dans les termes qui lui avaient été indiqués. Les hommes d^l^ suite du daimio, apprenant le motif de cette infraction k l'usage commun, se décidèrent, avant de le châtier, à faire part de l'incident au prince*. '

Immédiatement le bonhomme est mis en demeure de faire la preuve de son pouvoir. C'était précisément uo jour d'hiver, les haies qui bordaient la route étaieot dépouillées de toute verdure; mais le vieillard, saisissml une pincée de cendres, la jette sur les branches qui s'al'

ongeaient au-dessus de sa léte, et sur-le-chaaip elles se couvrent de fleurs parfumées.

Le dessin japonais traduit spirituellement ice dernier iplsode ; il rend avec une profonde pénétration des jeux le physionomie, la joie, le ravissement du bonhomme en voyant les fleurs enchantées qui se sont ouvertes tout à ;oup par le seul fait de sou pouvoir magique. Évidemlient, jusque-IJk, quelle que fflt sa eonfiance en son bon génie, il éUit fort médiocrement rassuré et tremblait de tous ses membres; par là, d'autant plus un héros.

Achevons ce récit. Le vieillard fut emmené par le daïmio, qui le garda quelque temps en sou palais et ne le laissa partir qu'après l'avoir comblé de nombreux pré** seuls. Sur ces entrefaites, le méchant voisin revint à la charge et pria le vieillard de lui donner un peu de cette cendre merveilleuse. Sa demande ne fut pas d'ailleurs plus mal reçue que ne Tavaient été les demandes précédentes. Encore une fois, en sa bonté inépuisable^ le couple céda aux sollicitations de ce méchant.

Ce dernier vient donc, à son tour, prendre place sur la route ; il attend également le passage d'un daîmio ; comme le vieillard, à l'arrivée du cortège attendu, il reste debout, il se refuse à fléchir le genou et, lorsqu'on l'interroge, déclare, lui aussi, qu'il a le pouvoir de faire pousser des fleurs instantauément. Qu*arrive-t-il? — Voilà où commence le châtiment. — Il jette bien en l'air une pincée de cendres; mais au lieu du résultat sur lequel il compte, au lieu que chaque atome de poussière se transforme en une fleur éclatante de beauté, les cendres aussitôt s'envolent dans les yeux du daîmio. Outré de colère, le prince tire l'une des deux épées engagées dans la ceinture de tout noble Japonais; il en frappe le cou-

LMiï JAi'O^AiS

pable et le livre à la vengeaDce des geus de sa suite qui achèvent la besogne en coupant la téte du méchant.

Ainsi, dans les contes japonais comme dans les noim^ le vice est puni et la vertu récompensée.

Fermons ces livres de légendes et revenons plus spé* cialement à l'art lui-même, surtout à l'art décoratif. Ce qui fait le charme des décorations japonaises, c'estla fantaisie et l'imprévu (|ui président toujours à romemeotation. Es France nus artistes décorateurs ne s'écartent jamais de la symétrie calculée* de la pondération des formes, du parallélisme absolu des lignes. S'agit-il, ehez nous, de décorer une surface donnée, carré, cercle, ovale ï Nous savons d'avance quelle sera la disposition do l'ornement : une petite frise de feuillage, de fleurs ou de fruits, d'entrelacs ou de lignes géométriquement combinées courra siir les bords, suivant fidèlement le contour de Tobjet. Au centre s'étalerSi superbe» le motif priocipil. Assurément cela est logique» et je ne songe point à k condamner absolument. Mais il faut bien recoDuaiHe pourtant que cette éternelle symétrie dont nous n'osons pas nous écarter rétrécit singulièrement le champ de la fantaisie» en ce domaine de l'art décoratif où la fantaisie est souveraine et a toute liberté de se produire, je dirai même toute licence.

Voyez, au contraire, cinquante, cent, mille objets ja* ponais, — des plus humbles aux plus riches, des moins chers aux plus coûteux, — tous, ils ont dès l'abord une saveur précieuse, un imprévu d'originalité, une valeur» un attrait de curiosité propres à chacun d'eux. A quoi tient cette surprise du premier coup d'œil? précisément l'absence de toute symétrie. Remarquez avee quelle grâce cette ileur, cet insecte ou cette ^^>")Qche sont jetés,

posés comme au hasard sur ua poiat quelconque de la surface qu'il s'agit de déeorer; exactement comme si feuilles et fleurs, plumes et rameaux étaient lomhés par accident sur l'objet même où le pinceau de 1 artiste les a fixés. Ibis il ne faudrait pas croire que ces légers motifs de décoration soient aussi simplement appliqués qu'ils ont Tair de Tèlre. Point du tout. £t c'est au contraire avec un tact exquis, avec uo sentiment d*art des plus pénétrants, des plus justes et des plus fins que ces maîtres ont cboisi l'endroit précis où rornoment devait être posé pour faire valoir l'élégance de la ferme et charmer le re* • gard de l'observateur.

. Cette légitiofte horreur de la symétrie, nous la retrou-» vous encore plus audacieusement affirmée dans les ob-* jets destinés à aller par paires. C'est ainsi que deux YtseSt deux écranst deux éventailsi bien qu*appariéS| n^auront de commun que la forme extérieure» le contour général et l'aspect décoratif. Mais, daus le détail, on re-* marquera des nuances, des dilférences et une variété iafinies. Cette nature d'objets appartient pourtant à ce que nous appelons ici Tart industriel, c'est-^k-dire aux conceptions d*art méditées en vue d'objets d'usage commun, qui, par conséquent, doivent être reproduits en grand nombre et par les moyens mécaniques, par les procédés (iratique particuliers k chaque sorte d'industrie» Chea nous, en général, les deux objets d'une môme paire sont rigoureusement identiques. La paire (et c'est d*une pauvreté d*effet véritablement excessive) se compose de deux fois le même objet. Jamais pareille indigence ne se rencontrera dans l'art Japonais. Il trouve des formes nouvelles même pour les menus objets reproduits à grand nombre*

l'àht japonais

Faut-il prendre un exemple entre mille? Voici, par exemptet des épingles à cheveux des plus volgaires, mais

^ où l'infériorité de la matière est rachetée par le goût ex-

quis avec lequel elle est oroée. C'est tout simplement une petite tige d*Qs ou de bois, peinte de couleur bUmdie,

' fendue dans sa longueur et que terminent au sommet de

petits sujets ravissaots par Taboodante variété da oprice. Tantôt ce sera une rose rouge au eœur d*or mcompagnée d'un bouton de rose bleue délicatement eûtr'ouvert; un ruban rayé or et vert, blanc et violei, • rattache ces tiges frêles aux niasses épaisses de la cbevelure.

Quelques-unes de ces épingles sont plus simples encore : ici ce sont de petits filigranes d*or terminés par de minces feuillages r^uge et vert sans forme précise, ou bien de petits muguets roses glissés dans une touie de feuilles d'or; une autre fois un tout petit panier très-délicat de formes d'où s'échappent de longs fils de verdure parsemés de boutons d'or, ou encore des feuilles d'é* caille délicatement découpées e.t ajustées en forme d'aigrette transparente.

Pour les épingles plus chargées» Tornement se eonpe* sera d'une longue vréie rouge où sont suspendues de petites feuilles de clinquant rectangulaires, de délicaies passementeries disposées en tresses, en cœur, en foraa d'aile ouverte, en couronne; le tout de couleurs on ne peut plus variées et rapprochées» opposées l'une k l'autte avec un rare sentiment du contraste des couleurs. Dans le genre des épingles que nous venons de décrire, telle autre aura k crête chargée de fleurs de muguet ifÊr nouies, de petites brindilles violettes ornées de boutmis d'argent et soutenant entre leurs branches un. ravissaat

petit tambour japouais formé de deux cônes affrontés par les pointes; aux extrémités de la double caisse en soie violette, les cercles bordés de blanc étalent à leur centre UE magnifique cœur rouge brodé d'or.

Les noeuds de coiffure ont également les formes les plus diverses : feuilles, réseaux, entrelacs d*or portant une petite aigrette de soie dont les couleurs sont assorties au ruban qui les rattache. Je dis ruban^ c*est fil que j'aurais dû dire; en effet, ces nœuds le plus souvent sont composés de quatre fils réunis» entrelacés et partagés dans leur longueur en nuances différentes. I^s deux moitiés sont souvent chacune d'une seule couleur : tantôt Tor s'y allie à la soie écrue; tantôt un fil vert ou un fil d'argent k un fil rose; tantôt te violet intense au bleu de ciel très-pâle; quelquefois ce sont des torsades blanc et argent ou bien des tresses blanc et rose exécutées avec une diversité inépuisable, de manière à varier la disposition des couleurs et à lui donner un caractère tout à fait imprévu.

Les peignes, très-semblables aux nôtres pour la forme, sont» je parle même des plus simples, toujours ornés avec m goût exquis. J'ai là sons les yeux uu peiit peigne de bois peint en imitation d*écaille et qui vaut bien (de sa valeur vénale) une pièce de quatre sous. La décoration en est délicieuse : ce sont de petites lies, or et argent, plantées de roseaux qui se détaclieni sur le fond d'écaillé avec une souplesse et une liberté de mouvement eitraordinaires; puis des touches de vermillon, de jaune pâle, d'aventurine, jetées çà et là, révélant une entente incomparable de la couleur décorative. Ce petit peigne, sans valeur, je le répète, et que les plus pauvres gens peuvent se procurer, est vraiment un objet d'art.

L*A1tT JAPONAIS

Dans tout ce qui sort des mains de ce peuple arlisie, on retrouve cette même perfection et cette même liberic de goât, une ingéniosité et une fécondité d'invemii» sans rivale. Jamais Tariisle japonais ne se répète. Non; parlions tout h l'heure d'objets appariés. Voyez deux vas«s destinés à se faire pendant : ils seront naturellenent de la même matière, bronze ou porcelaine, de la même dimension ; ils auront le méine galbe, le même aspect la premier coup d*œil, mais cette similitude D^est qu'appireote.

Toi est, par exemple, un de leurs motifs favoris :1î panse d'une paire de vases en bronze est entourée i'fli» ceinture de flots roulés en spirale d'où s'échappe presque en ronde-bosse un dragon laniastique. Eh bien, dansk détail de l'exécution, ni les flots, ni Tanioial n'aumlfli seul trait commun. Sur Fun des vases le dragon nagen paisiblement la surface des vagues; sur l'autre, au contraire, il se redressera la gueule ouverte, les griffes nentçantes, et faisant entendre comme un bruit d'écâite horrible.

C*est un peuple d'imagination qui s*amuse il se fiix

peur, et qui se donne ainsi la volupté de l'émotion, w plaisir semblable à celui que souhaitent la plupart ^ enfants, lorsque, le soir, les yeux clos sous les lènts j de leurs mères, se sentant bien gardés, bien enlourés,il^ attendent avec impatience que le sommeil leur appori^ quelque gros cauchemar, quelque réve mêlé do brigis'S) i sachant bien qu'ils ne courent qu'un danger imaginaire ' L'imagination des Japonais se révèle à mille détail non^seulement dans leur art, mais encore dans le cMimerce de la vie quotidienne. Voici, par exemple, un it leurs dessins représentant aux environs d'une grao<l<^ ville, aux abords d*utt temple, dans un pays «ecideBlé<k

l'art japonais

molles collines, ombragé par quelques b()U(|iiets d'arbres, coupé par un ruisseau agile, une grande plaine,, une sorte de Longchamp où, en quelque jour de féie sans doute, une partie do la population s est réunie. Des lapis aux vives couleurs sont étendus sur le sol, et par groupes

' de quatre ou cioq les promeneurs y ont pris place : quelques-uns de ces tapis sont abrités du soleil par un vélum portatif que soutiennent quatre piquets licbés en terre. Dans chaque cercle les conversations s'engagent, les rafraîchissements, le thé et le saki circulent à qui mieux mieux; puis, à un moment donné, de tous les points de la plaine, s'élèvent dans le ciel et par centaines des cerlsvolaots de toutes formes, bariolés de dessins fantastiques, peints de mille couleurs éclatantes, planant au* dessus de rassemblée, entre-croisant leurs fils de ma* nière à former comnie un réseau sur Thorizon.

Un autre de leurs jeux est plus simple encore et plus ingénieux. Une cuvette pleine d'eau et une petite boîte contenant de légères parcelles de sureau en font tous les frais. On jette à la surface de Teau un de ces fragments de moelle qui n*ont aucune apparence de forme précise, et peu à peu au contact de l'humidité, ces délicates petites pièces sans dessin appréciable s'puvrent, s'étalent

• sur Teau en prenant sous les yeux du spectateur stupéfait les aspects ks plus singuliers : ici c'est un poisson, \k une plante avec son feuilla^^e, ses racines et ses fleurs; plus loin une rame, une voile, un petit bateau, une île, un volcan, un quartier de lune, un cerf«volaut à face humaine, une scie, un petit nuage rose, toutes sortes de formes bizarres, spirituelles et d'un goût ravissant.

Il nous reste à indiquer les applications de ce gôât duns les œuvres industrielles.

Avant (le parler des productions de l'art appliqué à rindustrie, il nous faut revenir encore sur le caractère du dessin d'Oksaî et en général des dessins japonais. Noi que j'aie rien à retirer de ce que j'ai dit précédemmeni sur la science profonde avec laquelle ces maîtres interprètent la nature. Mais il ne faut non plus rien dissimuler. Il faut insister sur certaines tendances de l'art japonais, déclarer nettement qu'il n'a point du tout, dans cette interprétation, le même but que se sont proposé les maîtres classiques de TOccident. Il est donc bien entendu qu'on ne dpit pas s'attendre à trouver en ces des* sins répuration supérieure appliquée par l'art grec aux formes naturelles, et qu'à part la convention qui préside à leurs images de la femme, les artistes, dans l'empire du Soleil Levant, ne se préoccupent nullement de ramener la réalité à une figuration idéale. Ils n'ont doue aucun souci de ces types de beauté que nous avons adoptés et dont nous faisons trop souvent une loi impérieuse à nos peintres et à nos statuaires. La tendance dominante dans l'art japonais, c'est l'accentuation, la mise en lumière do

caractère essentieU du caractère vilal et expressif de la plante, de ranimai, de rhotDme en ses diverses fonc«lions, de la nature tout entière prise dans ses ensembles 61 daDs ses particularités*

' Cette recherche de Texpression est tellement accusée dans les dessins japonais qu'on Ty voit ti^ès-fréquemment poussée jusqu'aux limites de la caricature; et par le fait, la caricature, avec sa verve et sa joyeuse humeur, sa malice et ses ironies, devait rencontrer chez ce peuple spirituel un public admirablement préparé pour la comprendre. Notez, en outre, que le public d'art, au Japon, se compose de la population tout entière, généralemeut très-instruite, très-curieuse de lecture et d'image. Le goût populaire, étant si manifeste, a donc sa littérature, doDt malheureusement nous ne pouvons pas juger, et son art, un art puissant, très-vivant, très-franc de colo«ration et cependant toujours harmonieux. On ne s'étonnera pas, ces circonstances étant connues, que le nombre des publications illustrées soit considérable au Japon. Les livres y sont presque tous accompagnés de gravures attirait d'après leurs différeots maîtres et vendus au plus bas prix. Les traités de dessin, les albums y pullulent, et à un extrême bon marché.

Si nous cherchions à ces dessins une parenté dans les manifestations des écoles occidentales, nous la demanderions vainement aux œuvres gréco-latines. Cherchons pltttét dans le Nord. L'analogie est frappante, en effet, eolre ces peintures de l'extrême Orient et celles des écoles flamande et hollandaise; précisément elles rappellent l'humour et en même temps la fidélité peu raffinée que Téniers, Ostade, Jean Sîeen apportaient à la re- . présentation des scènes populaires.

as.

l'art japonais

Tous ceox qui ont paroouru, feuilleté ces amiMiilag pages d*albiims japonais, auront égalenienf été frappés du penchant qu*îis trahissent pour certaines formes qn dans nos mœurs paraîtraient assurément ineowenanttt et même indécentes. Mais il est essentiel de ne pas oublier que lés Japonais n'ont aucune idée de la pudav (elle que la comprennent les nations occidentales. Il eH donc tout naturel qu*un peintre de scènes populaires reproduise les mœurs et les coutumes avec lesquelles il eâ familiarisé, qui ne Font jamais choqué et qui ne choquent personne autour de lui. La pure beauté de la statuaire |);recque donne aux œuvres antiques, même pour nov autres modernes, un caractère de chasteté, qui non-seulement les fait admettre dans nos musées, mais qui pe^ met encore de les mêler k notre vie de tous les jours so» forme de réductions et de reproductions de toutes sortes. Mais je ne crois pas qu*un Grec du temps de Phidias eâi été hlessé (autrement que dans son goAt et dans son sentiment esthétique) par des œuvres plus grossières et empreintes du réalisme d*un Jordaëus, d*un Rubens eu d'u Oksaî. L'artiste japonais, s'il lui arrive de porter atteiete au sentiment des convenances européeanesi le fait donc en toute innocence.

Dans le grotesque apparaît l'influence touranienne et son action sur Tiniagination japonaise. Toutes les difformités de Tespèce humaine y sont successivement poissées en revue, et aux difformités réelles s'ajoute un nombre infini de difformités imaginaires. A la réalité ils empruntent, par exemple» la variété infinie des supplices imposés par l'obésllé ou encore par l'excessive maigreur, les essouiflements, les sueurs, les plis de chair, les bourrelets de viande de l'homme gras; les transparences toé»

l'art japonais

miqiies, les défaillances, les ossatures fantastiques de

rhoium.e squelette; toutes les petites misères de la niala* dresse, de la fatalité, de la lutte contre la matière. Dans le inonde imaginaire défilent des ligures riMiducs cllVoyables par la disproportion de certaines parties du corps : * tantôt ce sont les jambes et tantôt les bras qui s'alloo* gent démesurément; une autre lois, c*est le cou qui, s' élevant et se contournant avec des souplesses de reptîle, projette au loin une tête ici griuiaranie et là souriante, portant tout à Theure une expression d'iudiflé** renée absolue, et maintenant une expression d*liorreur et de cauchemar. Toutes ces dislocations de Tanimal* homme, exécutées avec une sûreté de main remarquable, reposent sur une observation savante de la nature, je dirai même sur une connaissance approfondie de la cous* Iructiôn anatomique.

Mais il serait injuste, en dépit de leur inclination évidente vers le grotesque, de refuser aux artistes japonais le sentiment de Féquilibre harmonieux que comportent les (ormes liumaiues. Je ne sais rien de plus noble uo« tamment que Tattitude de certaine figure de prêtre debout îi la droite d'une divinité assise sur son trône, h ravant-dernière page du cinquième cahier des croquis d*OksaY. Le mouvement du bras, les lignes de la longue robe tombant verticalement , tout dans celle ligure a une grandeur, une sévérité de style que pas un maître, même parmi les plus grands, ne désavouerait. Et ce n'est pas là un hasard, un accident; la même élégance sévère (dans une admirable qualité de dessin) se remarque encore au tVontispice du pi emii r cidiier; il y a là ;iussi une ligure de femme drapée d*uue façon tout à fait magistrale.

l'aui japonais

£nlrc ces deux formes extrêmes de l'art japonais, le * slyle noble et le style grotesque, se plaee la multitude I (rimages vivantes et fines, maniérées avec grâce et toujours distinguées, toujours charmantes où sont fixées en - mille scènes mouvementées la vie intime et la vie publique des classes aisées, motif ordinaire des albums peints, fréquemment repris dans la décoration des por^ celaines.

Sur la céramique japonaise, si importante,- et dont Tétude fournirait la matière d'un volume, je enverrai le lecteur i l'excellent ouvrage de M. A. Jacquemart, publié j dans la Bibliothèque des merveilles. Cependant je relèverai tout de suite une indication qui expliquerala supériorité de la porcelaine japonaise sur la porcelaine chinoise. En Chine, la porcelaine est une fabrication industrielle proprement dite, et qui, à ce titre, garde la trace des mains ! nombreuses entre lesquelles elle a passé. Au Japon, j Toeuvre, au contraire, est absolument individuelle. Ce fait était déjà constaté en Europe dès le dix-septième siècle. « C'est rauciennelé, disaient dès cette époque ' Pierre de Goyer et Jacob de Keyser, et l'adresse des maîtres qui ont fait ces pots, qui leur donnent le prix; et comme la pierre de touche |)anni nos orfèvres fait connaître le prix et la valeur de l'or et de l'argent, de même pour ces pots ils ont des maîtres jurés qui jugent de ce qu'ils valent, et selon Tantiquiié, Touvrage, Tart ou la réputation de Touvrier, et c'est souvent d'un prix fort haut. De sorte que le roi de Sungo acheta, il y a quelque temps, un de ces pots pour quatorze mille ducats, et un Japonais chrétien, dans la ville de Sacaï, paya pour un autre, qui était de trois pièces, quatorze cents ducats. » On peut affirmer que le même cachet d'individualité, que

l'aiu japonais 445

les mêmes témoignages d'un talent personnel se feront aisément reconnaître de Tobservaleur en toute œuvre d'art décoratif venue du Japon.

D'ailleurs, dans tous les arts industriels, les Japonais ont réalisé une excellence d'exécution qui les laisse à peu près sans rivaux en Orient; bien plus, dans la fabrication de leurs porcelaines, de leurs bronzes^ de leurs laques, de leurs soieries et dans le travail des métaux, . ils exécutent en chacune de ces diverses applications industrielles certains ouvrages cpii se dérobent absolument à riniitation et qu'il nous serait impossible de re-* produire. Nous aurons occasion, dans le cours de cet article, de citer des exenaples de leur supériorité à cet égard.

Toute cette industrie japonaise abonde en merveilles.

Voyez les laques, entre autres productions exquises. La laque est un vernis qu'on se procure au moyen d'incisions faites dans Técorce d'un arbuste appelé Torosino-ki, ou rhus vernix. Les incisions, dit-on, doivent être pratiquées sur de jeunes tiges âgées de trois ans seulement. Ce vernis précieux est nuancé au moyen de matières colorantes avec lesquelles ou le mélange et appliqué ensuite par couches successives sur l'objet qu'il s'agit de ' décorer, puis rehaussé de dessins d'or et d'argent. Généralement on se sert de laque pour revêtir des objeis fabriqués tout d*abord en bois ; mais voici une particularité curieuse : les Japonais seuls ont imaginé de décorer la porcelaine par ce procédé» eu y ajoutant un travail de mosaïque en nacre. Les produits de cette industrie particulière portent le nom de porcelaine laquée-burgautée* C'est dans la décoration des laques surtout que se

t ABT JAPONAIS

maoïfeste, avec toutes les ressources d*une îmaginatioD toujours eu éveil, le sentiment si juste et si profond que

rariiste japonais a des beautés de la nature. £n traits légers et rapides, en filaments d*or on d'argent d*nne admirable souplesse, déliés comme des traits de pinceau, se découpent en silhouettes adorables les phénomènes les plus variés, les aceidents de paysage les plos imprévus et les plus ravissants. Presque toujours apparaît, à r horizon, cette figure de cône tronqué qu'on apprend bien vite à reeonnaltre, la montagne sainte, te volcan sacré, le Fusi-Yama; puis des premiers plans aux plus lointains, des enchevêtrements de nature véritable» ment féeriques, des perspectives infinies, des océans, (les montagnes, des terrains accidentés de longues roches schisteuses plongeant dans une mer chargée de voiles rectangulaires; des cimes volcaniques, de longues riait-' res, des torrents, des fleuves avec de grands arbres inclinés sur leur courant; de hautes herbes fouettées par le vent, des coins de villages allongés à rextrémité de quelque presqu'île; d'énormes clairs de lune sur lesquels se détache la vive arête, nettement découpée, de larges touffes de feuillage ; des nuages ocellés, tourmentés k la façon d'Albert Durer; puis, s*enlevant sur le tout, quelque admirable oiseau de proie, aigle ou faucon, quelque paon, ouvrant en éventail son immense plumage; on bien quelque héron plongeant dans les roseaux, se grattant de son long bec et l'aile pendante ; quelque tortue, symbole de longévité, ou encore le dragon impérial; en uo mot, tout le détail d*une nature merveilleusement riche et surtout merveilleusement comprise dans son sens caractéristique, et traduite avec un admirable sentiment Je la décoration.

Il n'est pas d'industrie à laquelle ne puisse s'appliquer

et à laquelle en réalité ne s'applique, au Japon, cette entente savante du principe décoratif : à leurs écailles d'une Jieauté sans égale, à leurs ivoires, à leurs émaux aussi parfaits que ceux de la Chine, h leurs armes même, si recherchées pour la trempe unique de leurs lames, à leurs étoffes et i leurs papiers de tenture. ^

Depuis un temps immémorial, les Japonais connaissent rart d'imprimer des dessins de couleurs variées par des procédés semblables à ceux que nous employons depuis un siècle. Cependant ils réussissent, dit-on, à imprimer leurs planches polychromes d'un seul coup, en ne faisant passer la planche sous la presse qu'une seule fois. Ou sait que nous n'en somnii^ pas encore arrivés là, et qu'il nous faut employer autant de planches et renouveler l'opération du tirage un nombre de fois égal à celui des eoûieursqui doivent entrer dans la composition.

L'invention japonaise réalise donc une économie de main-d'œuvre considérable, ce qui permet aux éditeurs du pays de livrer au commerce de détail leurs superbes feuilles coloriées à peu près dans les mêmes conditions que le font en France nos fabricants d*Épinal pour lima* gerie populaire. Dans les plus anciennes productions en ce genre, on remarquera également que les industriels japonais avaient découvert le moyen d'obtenir des teintes dégradées par le même procédé d'impression. Sur ce point, comme sur bien d'autres, le génie inventif de cette race a devancé de plusieurs siècles les plus récentes découvertes des peuples de V Occident.

n est tel de leurs métaux dont nos grands fabricants n*ont pu découvrir encore la composition ; certain bronze, par exemple, que nous réussissons parfaitement à dé-

composer par Tanalyse, doot nous mesuroBS les divers alliap^cs, mats qoMI noos est imposable de reproduire^ Nous n'arrivons pas à le reconstituer avec ses qualités de coloration, de sonorité et de densité, bien que noiB

fassions entrer dans nos essais de reproduction tous les éléments que nous a fournis Tanalyse cliiniique du bronze japonais. li y a donc un élâmnt essentiel qui nous échappe, une substance dont toute trace disparaît, probablement sous Faction de la haute température nécessaire à la fusion des divers nuétaux d'alliage, mais qui agit cependant d'une façon très-énergique sur la conaposition déiiQitive de ce bronze^

Leurs papiers sont également d'une qualité merveilleuse, d'une souplesse et d'une force de résistance que nous n'avons pas encore su réaliser. Aussi leur goût, s'exerçant sur ces matières de choix, donne aux moindres objets sortis de leurs mains une valeur d'art. loui à fait supérieure.

Il est bien entendu pourtant que je ne parle id que de l'art décoratif. En aucune façon, les œuvres des artistes japonais ne sauraient entrer en comparaison avec celles des maîtres qui font la gloire des arts deTOceidenL Mais à ce degré inférieur où l'art n'est considéré que pour le plaisir des sens, ils sont assurément beaucoup plus forts que nous. Ils ont poussé le dilettantisme, le sensualisme de rart au delà de ce qu'on saurait imaginer. Non-seulemeni ils ont ménagé aux sens de la vue les plus rares plaisirs, les satisfactions les plus exquises en déployant toutes les ressources, tous les prestiges, toutes les magies do la couleur^ mais, allant plus loin eocore, ils ont inventé ce que j'appellerai Testhélique du toucher. Les formes des objets fabriqués par eux sont calculées

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avec UD raffinemeot spécial pour éveiller et chatouiller toutes les délicatesses du tact. Leurs petits meubles, leurs boites, leurs bijoux, d'une forme toujours ingénieuse et toujours variée, leurs ebarmaotes amulettes, leurs boutons si cherchés de motifs et d'aspect : toutes ces bagatelles sollicitent et appellent pour ainsi dire les caresses de la main. Elles sont d'une fantaisie inépuisable, soignées, finies, achevées avec une précision toute mathématique, et faites pour être maniées et comme pétries, pour épouser étroitement les formes de la paume et des doigts, pour s'assouplir et se foudre eu quelque sorte sous Tenveloppe d'un toucber délicat, sous l'étreinte \oluptueuse d'une maiu de femme. Nulle saillie extérieure, tous les angles sont émoussés, arrondis en ces objets qui donnent au contact la sensation indéfinissable d'une matière dure et cependant malléable, la douceur laiteuse,' tiède et pourtant résistante de l'ivoire poli.

11 semblerait qu'une préoccupation si constante doit imposer aux c articles japonais un caractère de fadeur excessive. Cest précisément le contraire qui se produit, et, en effet, avec la finesse de jugement et de goût qui leur est propre, les artistes japonais ont su relever cet énervement de la forme par raccentuation et le caractère énergique du dessin, et aussi par l'imprévu des combinaisons qui président à l'architecture, à la cens* truction extérieure et intérieure de ces menus objets.

Ils éveillent chez Tamatenr l'idée de force et de résistance; ils suscitent l'illusion, la sensation du relief par l'esprit et par le trait nerveux du dessin. On remarquera, par exemple , que le dessin décoratif appliqué à ces laques, à ces ivoires, à ces buis, h ces écailles, à ces bronzes d'un modelé si savamment émoussé, affecte tou-

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jours des formas anguleuses, rompues, fràquemroenl coDtrattéeSf opfMisées dans leur direction, mais toujoon (il faut le rappeler et y insister), toujours indiquées en cooformilé d*esprU avec les types naturels, simpleuieai exagérés et aeeusés de parti pris dans le saDs de Ténergie.

Mais ce qui domine dans la fabrication industrielle, e'eet, avant toute ehose, l'invention» nna iinaginatioB inépuisable, s'exerçant et réussissant à varier incessamment l'aspect des objets, respectant scrupuleusement, tonteMs, le principe de leur destinatioa, se coo« formant tout d'abord au but qu'iU doivent remplir, et les appropriant soigneusement à l'usage et aux services pour lesquels ils sont faits. Aussi éprouve-t^on toujours UM réelle jouissance esthétique et go&te*t-on la pleine satis* fietion que laissent les muvres parfaites en préeenei d'une œuvre d*art venue de Nangasaki ou de Yeddo.

Et cet amour de la perfoction porte sur les plus petits détails. Ouvrez«vottS une botte japonaise, quels que soient les caprices du contour extérieur, le couvercle s'adaptera infailliblement aveo précision , glissera avee douceur, avec une facilité sans pareille, les charuières tourneront sans bruit sur leurs gonds, les tiroirs joueront exactement, étroitement et sans effort, dans leur gaine. Tous ceux qui auront souffert de la négligence de nos fabricant» pour ces menus détails fort importants eepen* (lant, qui auront vu arriver chez enx un meuble de luxe payé fort cher, faisant beaucoup d'effet, mais dont toutes les parties résistent en grinçant péniblement à la fone* lion qu'on attend d'elles, ceux-là, sans nul doute, apprécieront h sa valeur la précision achevée, la. perfection et le fini des ouvrages japonais.

Le caractère essentiel de ces ouvrages, c'est àou

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rharmonie répondant aux exigences du goût chez ce peuple passionné pour la sensaiion* U réalise à coup sAr rharmonie des formes modelées dont nous venons de parler longuement; il possède aussi cette science féconde 6D volnpIéB eathétiqnest l'harmouie dea eoloraiions. CeUe entente de la couleur se révèle d*uue façon tout à fait supérieure dans la décoration de leurs papiers peinis.. Assurément nos grands fabricants ont réalisé ém% les papiers de tenture des merveilles de richesse. £t pour-* tant les artistes japonais, avec une simpUdié de procédés beaucoup plus réelle et beaucoup moins coùleuse, lultenl saus. défaillance sur ce terrain avec les industries de VOecident.

Tel de ces papiers japonais sera composé de deux ions seulement, du ronge et dU vert, appliqués sur le fond même du papier dont la nuance dans la pâte même est d*un blanc laiteux, crémeux» véritablement exquis. £b bien I avec ces deux tons et le ton du papier, rariiste a su combiner le dessin le plus vivant, le plus coloré, le plus vibrant et le plus gai qu*on puisse imaginer. Ce sont de longues aigrettes de fleurs 8*épanouissant comme des gerbes déliées, à travers les mailles irrégulièrea for* mées par de grands roseaux aux feuilles tourmentées, aux. longues tiges gonflées de sève. Avec un ton de plus, le jaune, nous obteuons des lacets et des treilles de vigne vierge tout empourprée , rougie , dorée par les premières morsures des bises d*automne^ La même plante, si riche en cette saison, s'attachera sur une autre feuille h des cannelures aux orbes profondes, audacieusement entaillées dans le fût de quelque colonne inuiginaire. Augmentons-nous le nombre des tons, nous arrivons h des richesses de coloration féeriques, à des combinaisons

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de lignes empruntées avec une perfeetion magistrale

âux tornies naturelles, transformées par rimagioation la plus souple et la plus féconde. Et si j'ai dit qie notre fabrication française, dans le papier de luxe, remportait sur la iabncalion japonaise» cela est vrai, surtout au point de vue de l'imitation pour ainsi dire réaliste et ei trompe-Foeil de la fleur, plutôt que du sentiment décoratif et du sentiment de la nature dans lesqueb les arlisies japonais sont incontestablement nos oMittres.

C'est, en effet, que, plus que nous, ils possèdent et appliquent les principes infaillibles qui permettent de transformer en œuvre d'art décoratif les éléments fournis par la nature. Leur éducation, à cet égard, est parfaite et complète. S'ils luttent avec la réalité dans leurs peintures décoratives, c'est uniquement par la silhouette des formes naturelles, et point du tout par la recherche et rimitation des eilets d'ombre et de lumière. Ils ont depuis longtemps compris qu'une peinture tirée à grand nombre par les moyens d'impression, destinée par conséquent à décorer des habitations qui sont disposées et éclairées de la manière la plus différente, ne devait pas être artificiellement éclairée par l'artiste dans un sens le plus souvent et forcément contraire au sens de la lumière réelle qui pénètre dans l'appartement*

Nos dessinateurs de papiers peints commettent donc une erreur capitale lorsqu'ils simulej^t dans leurs peintures les dairs et les ombres portées que recevraient dans la réalité les objets représentés par eux. Ils oublient que, travaillant dans un atelier où le jour pénètre constamment du même côté, ils éclairent leurs peintures d'une façon convenlionnelle, et que l'orientation qu'ils auront adoptée se trouvera très-fréquemment opposée à

rorientâtion de Tappartenient où leur décoratiou doit prendre place. Malgré la perfection du rendu et précisément à cause de cette perfection, nos artistes décurateurs cèdent à un principe taux^ l'iUu&ion, tandis que les artistes japonais, ne peignant que par teintes plates, sont rigoureusement dans la logique et observent la loi fondamentale de Fart décoratif dès qu'il est forcé d'ayoir recours ^ux moyens de reproduction industrielle.

Ce que nous disons là du dessin appliqué aux papiers . de tenture est, à plus forte raison, également vrai des dessins destinés aux étoffes, aux tapisseries, aux faïences et aux porcelaines, c'est-à-dire à toute fabrication d'objets qui par nature sont essentiellement mobiles.

D'ailleurs ce sens délicat des lois de Fart décoratif n*est pas le privilège du Japon : tout l'Orient a connu ces lois et a su les appliquer avec une certitude et une perfection que nous pouvons lui envier.

Concluons donc phis spécialement sur l'art japonais. Rappelons que son caractère essentiel, c'est Tinvention, rimagination, transformant la nature savamment connue, profondément étudiée et la ployant aux nécessités expressives de Tart; rappelons encore cet amour exquis de la perfection dans les formes modelées qui a conduit ces maîtres à doter Tart d'une délicatesse nouvelle, la volupté du toucher; rappelons leur sentiment si juste du contraste des couleurs, et grâce auquel ils ne reculent devant .aucune intensité d'efl'et; rappelons la richesse éblouissante de leurs compositions peintes, leur recherche de l'harmonie dans la forme, de l'harmonie dans la coloration, du caractère dans le dessin; leur fécondité inépuisable, l'abondance avec laquelle ils varient à l'infini les motifs les plus connus pour leur donner l'esprit.

l'abt upomais

la grâce et une saYeur d*imprévo tout k fût locale et

spéciale.

Nous avoua vu à l*£xp.oaitiou dea tentatives de peuilares japonaiaea etécutéet par lea procédés européeas, d'iiprès la méthode du clair-obscur. Nous ne pouvons nous le dissimuler, ces premiers essais sont d'une média* erité déplorable et reHemUent k des ceuvrea d'écolier. ^ Elles ont perdu toute originalité, le charme et la sponta* néité du tempérament Japonaia. C'eal co qui noua fiûsait dire que rinfluence européenne pourrait exercer une action fâcheuse, au moins pour un temps, sur les moeurs et notamment aur Tart japonais. Le moment était doac précieux pour recueillir les témoignai^es de cet art pendant qu'il a encore toute sa vertu propre et pour eu tirer les enseignements qu'il peut conlenin

CONCLUSION

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