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CHAPITRE II

l’albatros.

Un homme à la mer. — Au secours I — Essais de sauvetage. — Le sauvera-t-on ? — L’oiseau fatal. — Jamais!

Le capitaine Redwood et l’Irlandais avaient été douloureusement affectés par l’horrible spectacle dont ils venaient d’être témoins. Les enfants eux-mêmes s’étaient brusquement relevés et regardaient avec stupeur par-dessus le bord. Il n’y avait pas jusqu’à l’impassible Malais qui, bien accoutumé cependant à des scènes émouvantes et parfois sanglantes, n’avait pu regarder les flots troublés par ce dé-

nouement tragique sans en éprouver un sentiment d’horreur. Tous se laissèrent retomber sur leurs bancs; seul le matelot fou resta debout, examinant les vagues comme s’il y cherchait encore la trace de ce qui venait de se passer. Son regard, fixe et opiniâtre, semblait vouloir pénétrer jusqu’au plus profond de l’Océan. Si ses compagnons avaient gardé jusqu’alors quelques doutes sur sa folie, son attitude en ce moment la leur démontrait d’une façon irrécusable.

Au bout d’un instant, poussant un cri plus sauvage et plus véhément encore que le premier, il se dressa sur l’un des bancs dans l’attitude d’un plongeur prêt à s’élancer. Il n’y avait plus à s’abuser sur son intention, le capitaine, Murtagh et le Malais se levèrent à la fois pour le retenir, mais il était trop tard.

Avant qu’ils pussent l’atteindre, l’insensé avait accompli son fatal projet.

Pas un d’entre eux ne se sentit assez fort pour plonger après lui et tenter de le sauver.

Suivant toute probabilité, leurs efforts eussent été infructueux. Peut-être même la fré-

l’albatros.

nésie qui avait porté le fou à se précipiter dans l’abîme agissant encore sur son esprit l’eût-elle poussé à entraîner une autre victime avec lui.

Retenus par cette pensée, tous restèrent donc debout dans l’embarcation, attendant que le matelot reparût.

11 remonta en effet, mais à une assez grande distance. Une brise s’était élevée graduellement et avait poussé la pinasse en avant. Quand on découvrit de nouveau la têté du matelot au-dessus des vagues frangées d’écume, l’infortuné était à cent mètres à peu près au vent du canot. Il n’était pas si loin qu’on ne pût distinguer parfaitement les traits de son visage, dont l’expression avait changé comme par magie.

A l’expression égarée de la folie avait succédé celle de la crainte ou plutôt de la terreur.

L’immersion dans la mer profonde et froide avait agi sur le cerveau enfiévré du pauvre insensé et opéré une réaction subite. Le ton d’effroi avec lequel il appelait à son secours

LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.

démontrait clairement qu’il comprenait le péril dans lequel il s’était placé. Ses cris ne restèrent pas inécoutés. Murtagh et le Malais se précipitèrent sur les rames, pendant que le capitaine s’élancait à l’arrière et saisissait le gouvernail.

En un instant, la pinasse eut viré de bord et s’avança vers le nageur qui, de son côté, se dirigeait vers l’embarcation aussi vite que le lui permettaient ses forces épuisées.

Il semblait impossible qu’on ne le ramenât pas à bord. Le seul danger à craindre était l’attaque du requin, mais on pouvait espérer que le monstre, encore occupé à dévorer sa récente proie, n’en cherchait pas de nouvelles. A la vérité il n’était pas impossible qu’il y eût un autre requin ou même plusieurs dans ces parages, mais ils n’en avaient encore aperçu qu’un au voisinage immédiat de la chaloupe; donc, malgré leur faiblesse et la difficulté d’avancer contre le vent, ils approchaient de l’infortuné nageur sûrement, quoique avec lenteur.

Ils avaient franchi environ la moitié de la

l’albatros.

distance, une demi -encablure les séparait à peine du matelot luttant avec effort contre les vagues; on ne voyait sur la mer ni requin, ni poisson d’aucune sorte, seulement dans les cieux planait à une grande hauteur un oiseau immense, que son long bec crochu et ses ailes courbées comme la lame d’un cimeterre leur firent reconnaître pour un albatros.

C’était le grand albatros des mers de l’Inde, qui atteint presque la taille du condor de l’Amérique du sud et dont l’envergure dépasse celle des plus grands aigles.

Ils ne jetèrent sur l’oiseau qu’un simple coup d’œil; ce qui les préoccupait, c’était le requin, et ils examinaient la mer à l’entour d’eux, cherchant à en pénétrer de leurs regards ardents la profondeur azurée.

Pas de requin en vue, tout semblait favorable, et en dépit des cris lamentables du nageur, qui n’avait plus guère que la force de se soutenir sur l’eau, les marins de la pinasse se croyaient sûrs de le sauver.

Il n’y avait plus à franchir qu’un quart d’encablure, le canot, soulevé par les avirons,

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avançait toujours. Cinq minutes encore et ils allaient arriver près de leur camarade et le hisser par-dessus le bord.

« Pauvre garçon, dit le capitaine Redwood, il semble tout à fait guéri, et nous allons pouvoir le sauver. »

L’Irlandais ouvrait la bouche pour répondre par quelques mots d’espoir, lorsqu’il fut subitement réduit au silence par un cri de Saloo, qui avait cessé de ramer comme s’il eût été soudainement paralysé.

Cet arrêt et ce cri avaient été provoqués par une ombre projetée comme si quelque chose eût traversé rapidement l’espace au-dessus du bateau.

L’attention du capitaine et de Murtagh n’avait pas été éveillée, mais en entendant le cri de Saloo ils regardèrent en avant.

Ils ne virent rien que l’albatros volant dans l’espace, non plus avec la même lenteur, mais avec la rapidité du faucon s’abattant sur sa proie. Il ne semblait pas descendre suivant une ligne droite, mais suivant une parabole allongée, comme un aérolithe projeté vers la

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