CHAPITRE XXIII
LE DRAPEAU AMI
Ils descendent la montagne. — Heureux auspices. — Arrivée à Labuan. — Actions de grâces. — Tl ne se sépareront pas. — Prospérité finale.
Les voyageurs avaient quitté de bonne heure les bords du lae. Le soleil n’était pas encore levé, qu’ils avaient déjà traversé la plaine et commencé à gravir les montagnes qui s’élevaient au delà.
Après un autre long jour de marche et de fatigue, ils arrivèrent au sommet de la grande chaîne de montagnes qui s’étend longitudina-
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lement dans l’île de Bornéo, aussi loin qu’ont pu pénétrer, jusqu’ici, les explorateurs et les géographes.
Ils pouvaient voir s’élever vers le nord l’immense cime du Kini-Balu, haute de près de 1 2 000 pieds et dont la distance estompait les contours. L’aspect de cette montagne ne fut pas la seule cause de joie des voyageurs.
Ce qui surtout les rendait si joyeux, c’est qu’entre eux et les murailles de bois de la vieille ville malaise de Bruni, ils n’apercevaient rien qui pût les arrêter.
À Bruni, ou plutôt à Labuan, situé le long de la côte, un peu au nord de la ville malaise, le capitaine était sûr de trouver aide et protection.
Par la position du Kini-Balu, reconnaissable à son sommet carré, le capitaine savait au juste de quel côté se diriger. Il ne pouvait plus du reste hésiter sur la route qu’il devait suivre, car il avait sur lui son compas de vaisseau, et comme il n’y avait plus.de forêts à traverser, il allait pouvoir observer
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les astres, prendre ses points et marcher dans une direction certaine.
Après une honne nuit de sommeil passée au sommet d’une montagne, les naufragés se mirent à descendre le versant occidental.
D’abord, le soleil qui se levait derrière eux, teignant de pourpre le feuillage des forêts, leur fut caché par les hauteurs, mais bientôt l’orbe lumineux s’élevant dans le ciel, projeta devant eux ses rayons et ils continuèrent leur voyage sous la joyeuse lumière du jour.
Leurs forces et leur santé étaient complètement revenues, ramenant avec elles la gaieté et l’espoir. Sans la crainte que leur inspiraient les sauvages, ils auraient avancé avec plus de hâte et d’assurance. Mais ils devaient se précautionner contre les dangers que pouvait amener la rencontre de ces Dyaks, dont les voyageurs ont raconté tant et de si effroyables histoires.
Les naufragés n’étaient destinés ni à s’assurer par eux-mêmes si ces histoires étaient vraies, ni à figurer comme acteurs dans au-
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cune aventure analogue, Le mauvais génie qui les avait persécutés dans toute la partie orientale de l’île semblait les avoir abandonnés depuis qu’ils avaient franchi les montagnes et pénétré dans 1 ouest.
Comme nos gens n’étaient pas fatalistes, ils ne croyaient pas que les accidents fussent inévitables; aussi prenaient-ils toutes les mesures nécessaires pour éviter les mauvaise rencontres, ne voyageant que lorsque la « côte était sûre » et se cachant chaque fois qu’ils apercevaient le moindre signe de danger. Saloo formait toujours l’avantgarde; il se glissait dans les buissons, furtif et silencieux comme un serpent, et sous sa conduite on avançait de colline en colline, de vallon en vallon, sans perdre l’ouest de vue. .
Après plusieurs jours de cette marche circonspecte, les naufragés eurent à gravir une chaîne de montagnes escarpées qui leur barrait le passage. Il leur fallut plusieurs heures de fatigue pour en atteindre le sommet, mais lorsqu’ils l’eurent atteint et qu’ils
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regardèrent devant eux, la fatigue fut oubliée.
Au pied des montagnes, un peu à gauche, s’élevaient les murailles de bois de la vieille ville de Bruni. A droite, séparé d’eux seulement par un étroit bras de mer, apparaissait l’îlot de Labuan sur les riches bâtiments duquel flottait l’éclatant drapeau de la libre Angleterre. Le capitaine salua ce drapeau avec autant de joie que si c’eût été celui de sa patrie. Puis , tombant à genoux entre ses deux enfants, à quelques pas en avant de Murtagh et du Malais , il adressa une prière d’ardente reconnaissance à Celui dont la main toute-puissante peut seule sauver et consoler; à Dieu, le Père de tous les hommes.
Il revint ensuite vers ses compagnons.
« Vous aussi, mes amis, je dois bien vous remercier, dit-il à Saloo et à Murtagh en leur tendant à chacun une de ses mains. Hélas, c’est tout ce que je puis, au moins quant à présent, pour vous témoigner ma reconnaissance.
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— C’est assez, capitaine, dirent les deux hommes. D’ailleurs, ajouta Murtagh, moi je n’ai rien fait; c’est Saloo qui nous a toujours tirés d’affaire. Et quand je pense que d’abord je ne l’aimais pas. Comme on se trompe pourtant.... •
— Il y a du bon et du mauvais partout, ami Mula , lui dit Saloo. Vous saurez maintenant qu’il faut juger les hommes par leurs actions et non pas à la couleur de leur visage.
— C’est bien dit, reprit le capitaine. Saloo n’est pas seulement un brave, c’est un sage.
Quant à Murtagh, il a fait tout ce qu’il a pu, et que peut-on demander de plus à un homme ?
En avant, maintenant, nos épreuves sont h leur terme.
— Et nous avons sauvé Hélène, s’écria Henri.
— Oh oui î dit Hélène, vous m’avez sauvée, tous, tous!... Et quelle peine je vous ai donnée!. . Mais, père, ajouta-t-elle en hésitant et regardant tour à tour Saloo et Murtagh, père, est-ce que.... est-ce que?... »
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Des sanglots étouffèrent sa voix; mais son père l’avait comprise, et il vint en aide à son émotion.
« Tu veux me demander, mon enfant, lui dit-il, s’il est bien possible que nous nous séparions ainsi de Saloo et de Murtagh ? N’est-ce pas cela?
— Oui, père, il me semble que sans eux à présent notre famille ne serait plus au complet.
— Tu as raison, chère enfant; aussi je comptais demander à chacun de nos amis s’il ne leur répugnerait pas d’essayer de prendre avec nous, dans un autre voyage, une revanche de celui-ci, où j'espère que toutes les mauvaises chances auront été épuisées pour nous. »
Henri sauta au cou d’Hélène et l’embrassant sur les deux joues :
« C’est toujours toi, lui dit-il, qui as les bonnes idées et qui oses les dire! »
Henri , on le comprend, avait eu la môme pensée qu’Hélène; mais, étant plus âgé, le sentiment de subordination filiale l’avait em-
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pêché d’aller au devant des intentions de son père.
« Mon souhait est le vôtre, mes enfants, reprit le capitaine en passant la main sur la tête de son fils. Il ne s agit plus que de savoir ce qu’en pensent Saloo et Murtagh.
— Est-ce qu’ils ont besoin de le dire? demanda Murtagh. Si .nous sommes ici tous les cinq, c’est que Dieu ne veut pas que nous soyons séparés.
— Oui, capitaine, dit à son tour le Malais, Allah a parlé; Saloo ost à vous pour la vie et il vous suivra partout où il vous plaira de le mener, dans votre pays comme dans le sien.
— Houral » cria Murtagh, et le pacte fut scellé par un cordial échange de poignées de main.
On a dit il y a longtemps et plus d’une fois que le bonheur n’a pas d’histoire. Il faut croire que les entreprises du capitaine Redwood justifièrent ce proverbe et furent toutes désormais bénies de Dieu , car il fit de nombreux voyages avec son fils et ses deux fidèles ma-
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telots, sans qu’aucun ait ajouté un seul chapitre à l’histoire trop féconde des naufrages. L’Océan leur paya sa dette, et, en vérité, c’était bien juste.