CHAPITRE XXII
Heureuse réunion. — A travers les profondeurs de la forêt. — Continuation du voyage. — On retrouve des provisions. — Embarras de Saloo. — Les différentes espèces de gorilles.
« Elle vit, Dieu soit béni, elle vit! » Tels furent les premiers mots qui frappèrent l’oreille d’Henri et de Murtagh, lorsque Saloo revint vers eux et leur racontg ce qui était arrivé. Puis il ajouta qu’Hélène était enfin revenue du long et profond évanouissement qui l’avait rendue insensible à presque tout ce qui s’était passé depuis l’instant de son
306 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.
enlèvement jusqu’à celui où elle avait été sauvée.
A part quelques égratignures peu profondes et une légère douleur causée par la pression prolongée exercée par le bras du singe, Hélène n’avait aucun mal, rien, du moins, dont elle dût se ressentir longtemps.
Tel fut le récit de Saloo, qui était revenu à la nage vers la rive pour chercher une hache et réclamer l’aide de Murtagh, car il était nécessaire de construire un radeau, afin de ramener Hélène de Pîlot qui avait failli lui être si fatal.
Un bouquet de bambous croissait près de là, et avec la science de Saloo et l’adresse du charpentier, on eut bientôt construit et mis à flot sur le lac une suffisante embarcation.
A l’aide de pagaies, elle fut conduite à l’ilot d’où elle revint bientôt chargée de sa précieuse cargaison.
Longtemps avant que le radeau eût touché le bord, Henri s’était mis à la nage pour aller à la rencontre de sa sœur.
Dès qu'il l’aperçut, il s’élança sur le lé-
ger plancher de bambous et serra Hélène dans ses bras. Quel doux embrassement! et combien il était différent de la rude étreinte dont le long bras velu du singe avait si longtemps pressé ce corps frêle !
Par suite de son angoisse au moment de son enlèvement, bien plus que par suite d’aucun des événements arrivés depuis, l’enfant était encore faible et le capitaine Redwood croyait prudent de faire une halte sur les bords du lac.
Mais l’air devait être humide et malsain et l'endroit était si lugubre , sans parler des pensées désagréables qu’il réveillait, que le capitaine désirait le quitter au plus vite. Ici encore, le Malais vint à son aide. Il était facile, fit-il remarquer, de fabriquer une litière sur laquelle l’enfant pourrait être transportée et où elle serait aussi à son aise que dans la plus douce chaise à porteurs qui ait jamais voituré une noble dame à Java ou au Japon.
« Faites, mon ami, » répondit le capitaine, tout occupé à contempler sa fille.
308 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.
Saloo réclama de nouveau la coopération de Murtagh. Avec ce qui lui restait d’outils, celui-ci se mit hardiment et joyeusement à l’ouvrage; il eut bientôt abattu les bambous nécessaires à la construction du palanquin.
Coupées à la longueur nécessaire et dépouillées de leurs longues feuilles lancéolées, les branches furent ajustées en forme de civière.
Le palanquin n’était pas encore complet, il avait droit, comme tout palanquin, à un toit qui pût abriter l’occupant contre la pluie ou contre le soleil. Mais, comme il n’y avait pas danger de pluie et qu’on ne pouvait nullement être gêné par le soleil dans une forêt où son orbe lumineux n’était jamais en vue et où ses rayons mêmes ne pénétraient qu’à peine, un toit n’était nullement indispensable.
La tâche de Saloo fut ainsi abrégée et le palanquin resta à l’état de simple brancard.
Le Malais tâcha cependant de le rendre doux et élastique. Cette dernière qualité fut obtenue par le choix des bambous qui servaient de traverses. Pour rendre le siège confortable, on y étendit les feuilles de bambous et on les
recouvrit d’un coton doux comme le duvet de l’eider et qu’on recueillit sur des cotonniers qui croissaient à peu de distance.
Couchée sur ce sopha que soutenaient de longs bâtons de bambou portés par Saloo et par Murtagh, Hélène voyagea comme une petite reine à travers cette forêt qu’elle avait traversée naguère en captive et d’une manière si périlleuse et si extraordinaire.
Le soleil n’était pas encore couché quand on sortit de la forêt; ses derniers rayons vinrent éclairer le pâle visage de l’enfant, quand on la déposa sur les bords du grand lac à côté de ce même arbre témoin de ses douloureuses anxiétés et de l’événement qui y avait mis le comble.
Avec la vigueur ordinaire de la jeunesse, la fille du capitaine fut bientôt remise. Les périls du naufrage et les divers dangers qu’elle avait précédemment traversés lui avaient rendu ce dernier incident, bien qu’il fut de ceux qu’on ne peut oublier, plus facile en quelque sorte à supporter qu’il ne l’eût été au début de leur voyage. Tant de périls
310 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.
et de souffrances avaient élevé le courage de l’enfant à la hauteur de celui de la femme la plus vaillante. Au bout de trois jours, elle avait complètement recouvré ses forces et son énergie, et ses compagnons purent se .remettre en voyage.
Ils emportaient avec eux assez de provisions pour être sûrs de ne pas être exposés à une nouvelle disette.
L’excursion entreprise par le capitaine et Saloo avant l’épisode du gorille avait été heureuse. Le capitaine n’avait pas tiré une seule fois, conservant ses munitions pour les cas d’absolue nécessité. Mais les flèches de Saloo avaient abattu un daim, un porc sauvage et plusieurs gros oiseaux.
Les chasseurs revenaient donc pesamment chargés, lorsqu’aux cris poussés par Hélène, Henri et Murtagh, ils avaient jeté là leur butin pour accourir plus rapidement.
Une fois le danger passé, le gibier délaissé par eux la veille leur revint en mémoire. Saloo et Murtagh se mirent en marche pour le retrouver. Ils le rapportèrent bientôt au cam-
peinent établi sur les bords du lac. Là, pendant les quelques jours de repos exigés par la santé d'Hélène, le porc et la venaison furent coupés et préparés de manière à pouvoir se conserver pendant tout le temps du voyage, si toutefois aucun obstacle inattendu ne venait entraver la marche des voyageurs et les retenir plus longtemps qu’ils ne le pensaient.
Les oiseaux qui étaient tombés sous les flèches de Saloo suffisaient pour la nourriture de quelques jours et grâce au lard fourni par le porc sauvage, on put les préparer d’une manière tout à fait somptueuse.
Cette fois ils se mirent en route avec plus d’espoir et de courage que jamais.
11 semblait que le sort, las de les persécuter et de les torturer en enveloppant chaque jour et presqu’à chaque heure l’un d’eux dans un nouveau danger, leur était enfin devenu favorable.
Depuis le bord du lac jusqu al’ extrémité de la grande plaine, ils ne trouvèrent qu’un chemin facile, où aucun des obstacles rencontrés précédemment ne vint les arrêter.
312 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.
Ils aperçurent plusieurs fois des traces de gorilles rouges, ils virent même quelques membres de l’horrible tribu passer rapidement' dans les branches au-dessus de leurs têtes, mais la présence de ces grands singes ne les effrayait plus autant.
Saloo ne pensait pas que le mias pappan fût dangereux et il était certain que les orangsoutangs qu’ils avaient rencontrés appartenaient à cette espèce. Il ne pouvait s’expliquer l’aventure qui leur avait causé tant d’effroi, car l’espèce qu’il craignait était le mias rombi , et jamais il n’avait entendu raconter rien de pareil de la part du mias pappan. Il fallait, pour avoir agi ainsi, que l’animal fût sous l’empire d’une extrême surexcitation causée, comme on l’avait déjà supposé, par sa lutte récente et acharnée avec le gavial.
Toutefois il est toujours prudent d’éviter toute collision avec ces gigantesques quadrumanes. Leur force prodigieuse les met en état de faire de terribles ravages lorsqu’ils sont irrités, ce qui arrive, du reste, rarement.
à moins qu’on ne les provoque. Ils n’attaquent presque jamais ceux qui passent près d’eux tranquillement.
En traversant la plaine, les voyageurs virent encore une autre espèce de siçge : le mias kassio , beaucoup plus petit que le mias pappan, et d’un caractère beaucoup plus doux. Mais ils ne virent aucun individu de cette espèce si grande et si redoutée de Saloo : le mias rombi. L’ancien chasseur d’abeilles soutenait cependant que cette espèce habitait aussi bien dans les forêts de Bornéo que dans les solitudes de Sumatra.
La plaine qu’ils traversaient était entrecoupée de ces lagunes et de ces marécages couverts d’arbres dont les gorilles font leurs retraites favorites. Ces grands singes, comme on l’a vu, établissent les plates-formes qui leur servent de repaires sur les arbustes qui croissent dans l’eau et au-dessus des marais, afin de rendre l’accès de leurs demeures plus difficile à l’homme, le seul ennemi qu’ils aient à craindre.