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SERVANT D'INTUODUCTION HISTORIQUE
Peu à peu le modeste édifice que nous nous sommes proposé d'élever à la gloire de la marine française prend une forme plus complète et s'achève. Depuis cinq ans, avec une infatigable constance, chaque jour, et nous pourrions dire aussi chaque nuit, nous y apportons une pierre ; et, non content souvent de l'exhausser, nous le revoyons, nous le retouchons, nous le refaisons même dans ses parties qui paraissaient terminées, comme cela vient de nous arriver pour la troisième ÉDITION de notre Histoire maritime de Franck, publiée en même temps que ce
nouvel ouvrage. L'année dernière, nous avons donné les Marins illustres de la France, livre dans lequel nous payons à Tindividualité du marin militaire, aux détails de sa vie, qui n'avaient pu trouver place dans une histoire maritime, vue d'un point beaucoup plus général, le tribut particulier qu'ils méritent. Trois à quatre noms glorieux manquaient à cette seconde série ; nous espérions, à l'aide d'un supplément, les pouvoir inscrire à la fin de notre nouveau livre ; mais pour celui-ci même , c'est à peine si l'espace nous a suffi ; de sorte que nous voilà encore obligé de renvoyer ces trois à quatre noms à un autre travail. Nous n'avons plus à donner au public que I'Histoire de la marine contemporaine, depuis la révolution dei789 jusqu'en 1845, en un volume du genre et de la force de ceux qui l'ont précédé, et un sixième volume consacré aux Armateurs, Corsaires et Flibustiers français; et alors notre œuvre, telle que nous l'avons annoncée, n une légère modification près, dès le moment de la publication des Marins illustres, sera terminée.
Parmi les travaux que nous nous étions imposés, aucun ne nous îiura c<oûlé autant de peines, de fatigues, de luttes pénibles que celui que nous apportons ici. En réalité, et si la conscience de l'effort qu'on a tenté peut emprunter la voix do
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l'affirmation et porter quelque conviction dans les esprits, nous croyons avoir fait une œuvre d'un grand intérêt national et historique, la seule œuvre d'ensemble que Ton ait encore essayée sur la matière, et qui, malgré ses défauts, éclairera bien des points jusqu'ici restés douteux, inconnus ou ensevelis de l'histoire des navigations françaises. Ceux qui nous ont vu travailler, dont nous avons tant à nous louer pour l'aide qu'ils nous ont souvent prêtée, ceux à qui nous devons ici des remerciements spéciaux, MM. Jomard, Dubeux, Paulin-Paris, Pilon, de Manne, de la Bibliothèque du roi ; Ferdinand-Denis, de la Bibliothèque Sainte- Geneviève; d'Avezac, garde des archives de la marine, Angliviel, bibliothécaire du dépôt de la marine, et nombre d'autres pei^sonnes qui sont venues souvent d'elles-mêmes au-devant de nos efforts S ne s'étonneront pas, du moins nous l'espérons, que nous soyons arrivé à un résultat de quelque importance par ce livre.
Notre titre n'est pas tant dans celui qui a paru le plus sourire à la raison commerciale, LES Navigateurs français, que dans celui qui s'eiTace si humblement au dessous : Histoire des navigations , découvertes et colonisations françaisks. Là véritablement est notre livre. Le nom propre n'est qu'un moyen d'ordre dans Tensemble, comme la date ; il marque une époque et une grande entreprise : tel est son objet; au dessous se groupent et se classent les événements. C'est pourquoi nous engagerons nos lecteurs à ne pas trop sauter sans méthode d'un nom à l'autre, mais à nous suivre dans l'ordre que nous avons cru devoir garder.
Quoique nous ouvrions la série des navigations françaises par l'expédition de Béthencourt, en iiOS, ce n'est pas à dire pour cela qu'il n'y eût eu auparavant des tentatives d'explorations belles et glorieuses pour le temps. 11 faut remonter à la Gaule et à l'antique Massalie pour retrouver les premières navigations et colonisations de nos pères. Comme nous l'avons dit dans notre Histoire maritime de France^ les lies de la Grande-Bretagne sont des colonies gauloises; la Galice, le Portugal, par leurs noms seuls, racontent assez leur origine ; l'Italie et l'île de Sicile ont vu les Gaulois, sous le nom de Celte-Ombriens d'abord, puis sous leur nom le plus vulgaire, laisser sur leurs côtes d'ineffaçables empreintes; Venise, longtemps reine de la Méditerranée, n'est peut->être, et bien que nous connaissions l'origine plus généralement admise, qu'une fille de ces vieux Vénètes qui, des pointes et des langues de terre sur lesquelles ils avaient assis, dans le golfe du Morbihan, leurs cités comme autant de vaisseaux prêts à mettre à la voile, s'élançaient en maîtres jusqu'au delà de la mer Germanique, et, avec leurs flottes, furent sur le point de mettre un terme à l'ambition et aux conquêtes de César luimême. Mais à Massalie, aujourd'hui Marseille, apparaissent à la fois, dès le qua-
1 Nous devons un remerciement parUculler à M. Estancelin qui s bien voulu nous faire offrir, sans que nous eussions Thonneur de le connaître que par ses savants et patriotiques travaux, tous les nouveaux documents et renseignements qu'il avait pu rassembler pour une nouvelle édition de ses navigations des Normands. Miilhcureuscment notre ouvrage était i\é'}h fait, et nous n'avons pu mettre à profit un si ol)lis;cant ptoccflé.
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trièine siùclo avaut Jésus-Ciii isl et contemporfiiits d'Al^^u^^li'^ 1^ GraïKl, deux des plus illustres, des plus audacieux et savants navigateurs de l'antiquité. C*e8t P\théas et Eutymènes que Rome, jalouse de ne pouvoir les suivre dans leur lointain sillage et d'être de si longtemps devancée par eux dans des pays et des ntors que ses vaisseaux ne pouvaient encore atteindre, fit attaquer comme imposteurs, mais sans porter la conviction dans les esprits, par ses plus fameux {géographes, disposés eux-mêmes à fixer les limites du monde au terme de leurs propres connaissances. Le Grec Polybe, mû par un sentiment que Ton pourrait croire analogue, ou s'étant laissé surprendre aux idées des Romains pendant qu'il était retenu chez eux comme otage , ne fut pas d'ailleurs plus juste que Slrabon envers Pytbéas; ainsi est fait malheureusement le cœur présomptueux de Tbom^ie : il aime à nier ce qu'il ignore. Mais peu à peu le jour se lit, et, à travers des nuages, des incertitudes, des contradictions même si l'on veut et des erreurs qui étaient inséparables de premières navigations où l'inconnu n'apparaît encore que comme une espèce de mirage, on finit par accorder aux deux voyageurs marseillus plus de confiance et d'autorité. Déjà même le grand géogrsH^he Ératosthènes et le savant astronome Hipparque, moins incrédules que Polybe et Straboo, avaient accueilli leurs navigations comme exactes, le premier surtout qui, florissant presqu'à la même époque que Pythéas et beaucoup mieux placé qu'aucun autre par conséquent pour juger de l'authenticité des faits et de la confiance que devait inspirer leur auteur, n'a pas hésité d fixer les connaissances géographiques de son temps, à l'Occident et au Nord, sur celles acquises, dans la pratique, par ce navigateur. Plutarque, Pline, Marcian, Sénèque sq'montrèreot justes à leur tour envers les navigateurs marseillais; à mesure que les études s'approfondirent, on estima et Ton admira davantage les connaissances dans lesquelles ils avaient devancé le monde. C'est ainsi qu'd arrive encore aujourd'hui pour le célèbre Marco-Paolo ; après l'avoir longtemps traité de fabuleux narrateur, on découvre chaque jour qu'il n'avait rien exagéré au sujet des pays visités par lui. Pythéas, disciple de Pythagore, osa, bien des siècles avant Galilée, être de ceux qui plaçaient le soleil au centre du système planétaire et faisaient emprunter sa lumièr9 aux mondes gravitant dans ce rayonnant orbite. Le premier de l'antiquité il découvrit la véritable théorie des marées. Il décrivit, après ses hardies explorations, quelques-unes des étoiles voisines des pôles. Un savant moderne, Cassini, a sanctionné ses observations astronomiques. Faisant une étude continuellç de l'ombre et de la hauteur d'un gnomon, du temps fixe du solstice, il vint à bout, calcul prodigieux alors et qu'ont admiré les savants Feuiliée et Gassendi, de préciser la latitude de Marseille à quarante secondes près, estimant que cette ville était à une distance de 43'' 17' de l'équateur. Avant lui les navigations étaient pour la plupart circonscrites dans la Méditerranée. Il franchit les colonnes d'Hercule ou détroit de Gibraltar, il longe les côtes occidentales de l'Ibérie et celles de la Gaule, il double les caps redoutables de l'Armorique, il afironte les tempêtes de ce bras de mer que les modernes ont nommé la Man-
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clie, passe le délroit Gallique ou Pas-de-Calais, longe la côte orientale de la Grande-Bretagne, sans boussole vogue en pleine mer du Nord, où Hérodote disait qu'aucun \oyageur de son temps n'avait encore pénétré; s'approche de la Teutonie, fait le tour de ce qu'on appelait le cap Occidental et de la presqa'Ue Scandinave, pénètre, par le détroit du Sund, jusqu'au fond des golfes de Finlande et de Rothnie dans la Baltique, et ne revient de cette mémorable navigation qu'après avoir poussé peut-être jusqu'à la volcanique Islande qui serait Hic nommée par lui Thule,'^au delà de laquelle il n'y avait plus d'azur dans le ciel, ci où il estima que la durée du jour solslicial était de vingt-quatre heures, d'où l'un pourrait inférer qu'il s'était avancé jusqu'à une latitud^e nord de 66° 32*. Pythéas renouvela ce périlleux voyage ; noua ainsi des relations commerciales avec les peuples septentrionaux de l'Europe, donna à Marseille le commerce de l'étain et de l'ambre jaune, et bientôt les navires massaliotes arrivèrent en foule sur les côtes dfî la Teutonie. Un des principaux objets de ce grand citoyen, la richesse de sa patrie, était atteint. 11 ne songea plus qu'à illustrer encore l'heureuse Massalie par ses observations et ses savants écrits; il lui donna un Périple du monde éi un Livre sur VOcéan, desquels malheureusement on ne possède plus que de rares fragments. Dans le môme temps que Pythéas passait les trois détroits d*Hercule, de Gaule et de Scandinavie, en courant au septentrion, Eulymènes, son compatriote et son émule de gloire, franchissant aussi les colonnes d'Hercule, se dirigeait de là au contraire vers des côtes méridionales; il contournait les caps de TAfriquc occidentale, et n'était point arrêté, dit-on, par les dangers alors et depuis encore estimés grands de la Corne du Midi ou du cap Noun, terme qu'assignent à la navigation des anciens ceux qui se refusent à croire au périple de l'Afrique par les Carthaginois, sous la conduite d'Hannon. Doublant ce cap ot celui de Bojador, il aurait reconnu l'embouchure d'un fleuve qu'il appela le second Nil de l'Afrique, et que plusieurs auteurs ont supposé être le Sénégal.
On peut voir dans notre Histoire marilitne de France^ que la navigation quelque temps suspendue dans la Gaule par la conquête des Romains et ensuite j)ar l'irruption des peuples septentrionaux, puisa bientôt un nouvel élément dans la fusion de certains de ces peuples eux-mêmes, particulièrement des Normands, avec la race gauloise et gallo-romaine , et que les Francs, qui finirent par imposer leur nom à tout le pays, connurent de tout temps l'utilité de la marine, et se confièrent, dès l'origine, aux flots avec une rare audace. ' Après avoir lutté quelque temps d'émulation, sous le rapport maritime, avec les populations des provinces de France que baigne la Méditerranée, les populations des provinces situées sur l'Océan finirent par les dépasser pour la hardiesse de leurs entreprises. Le commerce du Levant absorba la navigation du midi de la France ; Marseille, Narbonne et les autres villes de la côte de la Méditeiranée semblaient avoir assez du riche monopole de ce commerce et du transport des croisés; les MéridionaMx voyagèrent sans doute beaucoup, visitèrent des peuples et des climats lointains ; mais la plupart ne ceux qui ont laissé des i*elation^\ S€
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tirent seulement transporter, comme le Marseillais* Vincent Le Blanc, par un navire français, sur la côte d'Egypte ou sur celle de Syrie, et de là poursuivirent leurs pérégrinations tantôt par terre, tantôt sur quelque Mliment étranger. Ainsi ne firent point les Bretons, les Normands, et les autres habitants des côtes françaises de rOcéan, qui , par goût et par situation, accomplirent presque tous leurs voyages par mer et sur des navires français.
Nous nous proposions de discuter ici Tantériorité des Français sur les Portugais à la côte occidentale d'Afrique ; mais un de nos savants amis, M. d'Avezac s'occupe de le faire dans un ouvrage spécial à l'objet, qui ne nous laisserait presque rien à dire. Seulement comme on sait que des hommes de beaucoup de science, parmi lescruels on compte M. Walckenaêr et M. le vicomte de Santarem, ont avancé qu'avant un certain Villaut de Bellefond, en 1666 *, et le P. Labat, en 1728*, aucun auteur n'avait songé à parler de& prétendus voyages et des prétendus établissements que les Français auraient faits sur la côte d'Afrique au delà du cap Bojador, dans le quatorzième siècle, établissements que les guerres civiles du règne de Charles VI auraient laissés dans l'abandon et à la merci des Portugais, qui s'en seraient alors emparés, notre unique réponse est d'abord dans Bergeron, nié par M. le vicomte de Santarem, comme parlant des voyages des Français au cap Bojador, dans la chronique de Béthencourt, publiée par cet auteur, chronique que nous avons pu voir manuscrite et dont nous nous sommes en quelque sorte borné à moderniser le style ; puis dans les citations suivantes :
« Henri de Portugal, père du roi Edouard,... le premier, par ses premières recherches de mathématiques , lit en l'an mil quatre cent vingt entreprendre la navigation jusqu'aux caps de Non et Boiador, où nos Français en conquestant tes Cattaries avaient desia esté. » (Voyages fameux du sieur Vincent Le Blanc, depuis 1567, Marseillois. Paris, mdciclix^ in4«, p. 61, non cité par M. de Santarem dans sa liste des auteurs).
« Dans ce trajet et dans ce château même, de même que dans la province d'Acarie, j'ai vu des hommes qui avaient atteint au dessus de cent trente ans. Questionnés par moi, ils me racontaient que le château delà Mine avait commencé à être fondé et construit par des négociants gaulois, depuis un grand nombre d'années déjà ( jam ante multos annos a gaUis negociatoribus fundari extruique eœptum fuisse). Comme chaque année, pendant trois mois, des pluies conti-
' • Ce ne fat qu'en 1666 et 1667, dans la seconde moitié du dix-septième siècle, qu'un certain Villaut de Bellefond, ayant fait un voyage à la côte de Guinée, dans la relation qu'il en dédia à Golbert, Jugea à propos de dire, sans toutefois citer aucun docu- ■lent, ni donner la moindre de ces preuves requises pour établir la véracité d'une histoire, qae les marins de Difppe avaient les premiers découvert la Guinée, où ils aTaient fondé des établissements, en 136a. {Recherches sur la découverte de» pays situés sur la côteoeeidemtafe d'Afrique au delà du cap Bojador, par M. le vicomte de Smlnrem, I vol. in-8". Raris, 1842, pag 6 et 7.)
^histoire des V"yages en Afrique, t- m, p»g. 239 et suiv., par U. Walckenaêr.