‹ Les navigateurs français; histoire des navigations, découvertes, et colonisations françaisesChapitre 4 sur 27 · ROI DES ILES CANARIES · texte numérisé non relu

ROI DES ILES CANARIES

— De U02 k I4^>5. —

Je vous dirai aussi simplement' que possible , d'après rancienne chronique, Thistoire de messirejean de Béthencourt en Caux, seigneur de Grainville k Teinturière, de Saint-Sère sous Neufchâtel, de Lincourt,.de Riville», -du] Grând-Quesnay, de Huqueleu, de Gourel en Caux, baron de Saint-Martin le Gaillard, au comte d'Eu, chambellan du roi de France; Charles VI, lequel Jean, par le fait de ses navigations et prouesses, aux mers réputées lointaines , fut aussi roi des Canaries , et florissait , en cette qualité , dans les dernières années du quatorzième siècle et dans les premières du quinzième.

Les succès du roi Charles V, surnommt le Sage, avaient à peine permis à la France de respirer un peu, îf]prèsles longs jours d'adversité des règnes de Philippe de Valois et de Jean , son fils , que déjà rhumeur aventureuse des Normands pour les voyages et les conquêtes s'était réveillée, comme au temps où les fils de Tancrède de Hauteville allaient jeter les fondements d'un royaume clans la Fouille et la Sicile.

L'étude des anciens , (pielques vagues rapports venus de

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pmi^ie t»n proche par la Mauritanie, avaient mis, quoique confusément, sur la trace des îles que Fantiquité aurait connues sous le nom de Fortunées, et qui n'auraient été autres que ces délicieuses Hespérides, théâtre présumé d'une partie des travaux d'Hercule. Les Phéniciens paraissent avoir eu, les premiers d'entre les navigateuins , connaissance de ces îles, dans des temps très reculés. D'après la tradition qu'ils en avaient pu recueillir des Phéniciens, les Carthaginois les reconnurent ensuite, plus de cinq C4^nts ans avant Jésus-Christ, sous la conduite d'Hannon, leur amiral, qui, selon quelques-uns, aurait fait le tour de l'Afrique, selon quelques autres serait allé jusque vers le cap Blanc; selon d'autres enfm aurait borné sa navigation au cap Noun, par delà lequel on ne croyait plus trouver que des mers sans limites , agitées de continuelles tempêtes et couvertes de ténèbres éternelles, l'image du chaos en un mot. Mais les Grecs n'avaient jamais eu qu'une idée bien vague de cette découverte ; le souvenir s'en était perdu à Carthage même; et ce n'était qu'assez longtemps après la destruction de cette ville que les Romains avaient soupçonné l'existence des îles Fortunées. Depuis la chute de l'empire romain on ne s'en était plus occupé, et le cap Noun , regardé en général comme le terme des navigations des anciens , ne paraît pas avoir même été entrevu par les navigateurs chrétiens avant la dernière moitié du treizième siècle. Mais depuis cette époque les efforts des navigateurs des diverses nations européennes commencèrent à se tourner de ce côté avec une persévérance qui devait amener la découverte des deux Indes. Lancelot de Maloysel (Lanciloto ou Lanzaroto Maroxello), Génois, d'origine française, paraît avoir abordé le premier aux îles Fortunées, que l'on appelait dès lors aussi Canaries, et avoir donné son nom à l'île Lancerote, où l'on trouva plus d'un siècle après, en 1402, les restes d'un château qu'il y avait construit. En 1544, don Louis de la Cerda, amiral de Castille, que l'on met aussi au rang des amiraux de France, se fit nommer, par h* pape Clément VI, roi des îles Fortunées, et l'on prétend qu'ensuite, avec l'autorisation du roi d'Aragon, il avait

équipé deux vaisseaux et s'en était servi pour attaquer File de Gomère d'où les indigènes l'avaient en définitive repoussé. Toutefois, un voile épais est resté jeté sur cette expédition, s'il est vrai, chose douteuse, qu'elle ait eu lieu. Ce qui est mieux démontré, c'est que les Espagnols faisaient, dans les dernières années du quatorzième siècle, des courses assez fréquentes vers les iles Fortunées; mais ils y venaient seulement en pirates, enlevant sur les côtes les indigènes remarquables par leur stature , et disparaissant avec cette proie destinée à l'esclavage. Les relations des marins génois, espagnols et français étaient d'autant plus communes alors, que l'on était accoutumé à voir leurs flottes et leurs équipages confondus, tantôt pour le service du roi de France, tantôt pour celui du roi de Castille. Les uns et les autres durent s'entretenir de ces pays extraordinaires, presque fabuleux, et bientôt on vit les Français conduire les autres peuples aux Iles Canaries ^ . De ces expéditions , toutefois , il n'était résulté rien de stable, rien même qui donnât aux nations européennes une idée bien positive des terres nouvellement retrouvées, car on verra bientôt un roi de Castille lui-même en parler comme de choses étranges, inouïes, quand Jean de Béthencourt résolut d'aller tenter aventure aux iles lointaines, moins pour son profit que pour la conversion des mécréants et la gloire de Dieu. Pour ce faire, il prit consentement du roi de France Chai*les YI, qui alors n'était pas encore plongé dans les calamités de la fin de son règne, engagea une partie notable de son bien à Robert de Braquemont, son oncle, et chercha des compagnons de dangers.

Or, c'est ici que commence l'histoire véridique de ce seigneur, telle que l'ont racontée ses chapelains et que l'a mise en lumière un des héritiers de son nom. Le peu qu'on y mêlera sera extrait

1 Un poète espagnol a parlé de rexpédilion d'un Français , nommé Servant, qui aurait condait des Espagnols et des Français aux iles Canaries ; un a dit aussi que Braquemont , amiral de France , et parent, par les femmes, de Béthencourt , ayant été aussi revéïu du titre de roi des iles Fortunées , aurait tenté à son tour une expédition infructueuse aux (Canaries ; mais ces deux circonstances ne sont appuyées sur rien de sérieux. Les travaux que M. d'Avezac vient de faire sur cette matière jettent un grand jour sur la question de priorité aux r4anaries.

en généml des auteurs contemporains ou les plus rapprochés du temps de Texpëdition.

Jean de Béthencourt partit de son hôtel de Grainville la Teinturière en Caux , et s'en vint à La Rochelle, où il trouva Gadifer de La Sale, un bon et honnête chevalier, qui attendait son aventure à la manière des anciens preux et chevaliers errants, et qui, étant de son humeur, entra en pouqiarlers avec lui. Béthencourt lui dit beaucoup de choses merveilleuses touchant son entreprise , et Gadifer ne pouvait se lasser de Touïr parler et lui disait qu'il irait à «on aventure. Il y eut entre eux beaucoup de belles paroles encore qui seraient trop longues à répéter.

Ils partirent ensemble de La Rochelle , le premier jour de mai 1402, sur un très bon navire, bien fourni de vivres et d'hommes, qui la plupart étaient Normands et le reste Gascons, Angevins et Poitevins, avec dessein d'aller conquérir les îles fortunées, et d'en convertir les hal)itants à la foi chrétienne. On devait tenir le chemin de Belle-Isle; mais, au passage de l'île de Ré, on eut un vent contraire qui força de cingler vers l'Espagne où l'on aborda au port de Vivero. Béthencourt et ses compagnons restèrent là huit joui*s, et l'entreprise faillit être rompue par suite de désaccord entre les gens de l'expédition; mais Béthencourt et Gadifer les calmèrent. Béthencourt alla ensuite à la Coi*ogne, où il eut quelques difficultés avec les gens d'un navire d'Ecosse, qu'il sut toutefois tenir en respect. La petite expédition doubla le c^p Finisterra, longea la côte de Portugal jusqu'au cap de Saint- Vincent, puis, se repliant, elle prit la route de Séville et arriva au port de Cadix. Là Béthencourt fut accusé par des marchands de Séville d'avoir efifondré et pillé trois navires, et on l'emmena à Séville devant le conseil du roi de Castille, où il n'eut pas de peine à se justifier d'un acte de piraterie dont il n'était pas coupable. Mais, pendant ce temps, ses équipages s'étaient découragés et furent considérablement réduits, le reste n'ayant pas voulu poursuivre l'entreprise. Béthencourt ne perdit pas confiance, se rembarqua et fit voile de Cadix directement pour les (Canaries,

eu sY^oiguant peu de la côte, suivaut Tusage d'uue uavigatiou eucore inquiète et timide. Ce voyage^ si insignifiant pour ceux qui le font aujourd'hui, et dont le terme n'est plus en quelque sorte que la première station des navires qui vont dans les mers explorées par les modernes, se présentait à Timagination des compagnons de Béthencourt avec un caractère plus mystérieux encore que ne le peut revêtir à présent une expédition vers les pôles du mo^de. Par là, on avait entrevu un peuple de géants , des hommes qui ne semblaient avoir eu aucune relation avec ceux des autres pays , qui marchaient dans un état de nudité presque entière; des terres qui n'avaient l'aspect d'aucune autre , l'une surtout que Ton découvrait de très loin, qui s'élançait jusqu'au ciel et d'où semblait sortir, chose effrayante et bien capable de troubler l'âme des plus hai*dis matelots , une fumée étrange, parfois éclairée de flammes; par là, il y avait aussi mille causes d'attrait à côté de mille causes de terreur, une nature neuve et riante jusque sur les laves et les autres produits volcaniques dont se composait son sol ; des bois luxuriants où se trouvaient en foule ces belles pommes d'or, dont les Ai*abes avaient fait jadis présent à l'Europe , comme de tant d'autres fruits propres au climat de l'Afrique; et de ces bois parfumés soitaient, disait-on, des volées d'oiseaux aussi extraordinaires par leur mer>'eilleux gazouillement que par leur charmant plumage. Comme on devisait de ces merveilles connues seulement par des rapports fugitifs , on découvrit , après cinq joui's de navigation , les plus septentrionales des îles Canaries , dont les côtes semblaient s'élancer à pic du fond des eaux. La premièi'c n'était qu'un îlot que Béthencourt nomma Joyeuse ( en espagnol, AUegranza), soit à cause de son riant aspect, soit à cause du plaisir qu'il eut à la rencontrer. Une autre petite île, qu'il aperçut bientôt après et qui lui parut présenter un agréable lM)uquet de verdure , fut appelée par lui Gracieuse ( en espagnol , (iraciosa); tout souriait aux navigateurs, et ils n'avaient pas assez (\c noms flatteurs à donner aux terres qu'ils reconnais-

saieiit. Béthencourt vit ensuite, dégagé de tout nuage, un troisième îlot, qu'il nomma Moniclatr (Monteclara). Enfin il débarqua à Lancerote , que les naturels de l'île , au nombre de trois cents environ, sans compter les femmes et les enfants, ainsi qu'on ne tarda pas à rapprendre, appelaient Tite-Roy-^aira. Il chercha tout de suite à s'emparer de quelques insulaires pour lui servir d'intermédiaires dans le pays, quoique déjà il en eût amené un de France; mais il n'y put réussir aussitôt qu'il l'aurait désiré. Cependant, comme il délibérait avec Gadifer et quelques autres gentilshommes de sa troupe , il aperçut des indigènes qui descendaient de la montagne , et qui lui annoncèrent (pie leur roi , Guardai*fia, se montrait disposé à avoir une entrevue avec les étrangers. Guardarfia vint en eflFet dans un lieu convenu, eut un entretien amical avec Béthencourt , et celui-ci , par des caresses, obtint de lui la permission de bâtir dans l'île une espèce de château-fort, qu'il nomma Rubicon. Les constructions de ce genre n'étaient point extraordinaires aux yeux des habitants de Lancerote , car eux-mêmes , chose qui les distinguait, avec ceux de Fortaventure, des autres Guanches de l'archipel canarien, se bâtissaient des demeures en pierres de taille.

Peu après, Béthencourt confia la garde de son château et de l'île Lancerote tout entière à Bertin de Bemeval, gentilhomme normand, et à qudques-uns de ses gens. Et après avoir mouillé à la petite île Lobos, où l'on pouvait faire une pêche abondante de loups marins ,* il alla avec Gadifer et le reste de sa troupe reconnaître Tîle de Fortaventure, que les naturels appelaient /Trbajiiêy et qui était divisée en deux royaumes par un grand mur de pierre la partageant d'un bout à l'autre. Sauf les habitants qui ne paraissaient nullement disposés à se laisser dominer par des étrangers, tout se montrait sous un aspect séduisant dans cette île. On y voyait des bocages enchanteurs où seipentaient des ruisseaux d'eau douce, des bois de dattiers, de divers genres de palmiers, de grandes tiges blanches de la hauteur d'un arbre, qui rendaient une liqueur onctueuse et agréable au goût et

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nVtaieiil autres que des cannes à sucre; on y recueillait mw graine ou plutôt une sorte de lichen , nommé orseillc , dont on extrayait une belle couleur et qui faisait une admirable teinture. Une nuit, Gadifer, avec Remonet de Lenedan et quelques autres des siens, pénétra le plus avant qu'il put jusqu'à une montagne où était une fontaine. Son dessein était d'y surprendre les indigènes; mais ceux-ci n'avaient pas plutôt aperçu le navire, qu'ils s'étaient retirés à l'autre extrémité de l'île. Gadifer resta là huit jours entiers ; mais les vivres venant à manquer , il résolut de suivre à pied la côte jusqu'à une rivière nommée Vien de Palme, pendant que le navire longerait l'île le plus près possible, et de s'y fortifier jusqu'à ce qu'il eût soumis le pays à la foi catholique. Bientôt le défaut de vivres et une nouvelle mutinerie des matelots l'obligea à reprendre le mouillage de l'île Lobos, puis à repasser à Lancerote avec Béthencourt. Ayant tout à craindre des suites de leur faute, les mariniers ne furent pas plutôt revenus au château de Rubicon, que beaucoup d'entre eux désertèrent. Béthencourt, ayant pris à ce sujet conseil de Gadifer, leur fit savoir qu'il était disposé à retourner en Eui'ope pour y chercher des secoui-s ; il les engagea à mettre à terre ce qui se trouvait de provisions sur le navire , moins celles dont ils pouvaient avoir besoin pour leur retour; après quoi, il s'éloigna avec eux sur le bâtiment, et alla mouiller à l'autre extrémité de Lancei*ote. De là, il entretint quelque temps des relations secrètes avec Gadifer, par l'intermédiaire de Jean Le Verrier, son chapelain, et d'un nommé Le (Courtois, cherchant à rétablir la paix et l'union parmi les compagnons de son entreprise. Peu après, ayant donné ses instructions à Gadifer et à Bertin de Berneval, nommé lieutenant de l'île de Lancerote, il cingla vei's l'Espagne, avec le dessein d'en ramener les secours et les renforts dont il avait besoin pour la poursuite de sa conquête.

En son absence , Bertin de Berneval , qui était devenu , par un sentiment de jalousie, l'ennemi persoimel de Gadifer, se lit l'âme secrète de plusieurs complots conlre celui-ci. Il entraîna dans sa

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faction |iiusieurs geiitilsbommes gascons et poitevins. Gadifer ayant été obligé d^aller, avec onze de ses gens seulement, à Tile de LoImis, |iour s'y approvisionner de peaux de loups maidns et renouveler, par ce moyen, la chaussure de ses compagnons, Beilin de Benieval en profita fiour jeter la perturt>ation par toute nie de Lancerote, et mener à fin sa trahison. Dans ce but, il s'entendit avec le |>atron de la nef espagnole la Tranchemary qui était venue dernièrement jeter Tancre à Tile Graciosa, lui promettant, |M)ur prix de sa complicité, quarante indigènes des plus beaux qui fussent à Lancerote et qui vaudraient bien deux mille francs. En effet, s'étant rendu sous des apparences amicales au principal village de cette ile, le traître et félon attira dans un piège le roi tiuardarfia, et vingts-quatre des siens, sous le prétexte de les garder contre les tentatives des Espagnols; il les fit souper avec lui ; puis quand il les vit endormis autour de lui avec confiance, il les réveilla , Tépée à la main , pour les faire lier et les emmener esclaves à bord du bâtiment étranger. Mais il ne vint pas à l)out du roi de Lancerote, comme U s'en était flatté. Guardai-fia , homme d'une taille et d'une force athlétiques , i-ompit ses liens comme il aurait fait d'une paille, étendit à ses pieds tous ceux qui voulurent essayer de le ressaisir , et fit si bien et si bravement que nul n'osa plus l'approcher, et qu'il retourna libre au milieu de ses sujets. Vingt-deux Guanches de Lancei-ote furent néanmoins jetés sur le navire espagnol. Non content de cela, Bertin de Berneval s'empara d'une embarcation que Gadifer avait envoyée au fort de Rubicon pour lui apporter à File Lobos les vivres dont il avait besoin, pilla ce fort dont on lui avait confié la garde , et enleva jusqu'aux femmes françaises qui s'y tmuvaient , pour les livrer , malgré leurs prièi*es et leui's cris, aux Espagnols.

Gadifer eut avis, mais ti*op tard, de ce qui se passait à Lancerote, par une barque que lui envoya, à la prière de ceux qui étaient restés fidèles à sa fortune, le patron d'un autre navire espafmol , (|ue précédenmient les pm|K>sitions do Berneval

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n'avaient pu tenter. Quand cette petite embarcation arriva, à travers mille dangere, à Tîle Lobos, Gadifer était sin* le point d'y mourir de faim et de soif avec ses onze compagnons. Afin (rétancher quelque peu cette soif brûlante qui desséchait son palais, il avait eu l'idée d'étendre chaque nuit un drap à la rosée et de le tordre ensuite , pour en extraire et en recevoir les gouttes sur les lèvres. N'ayant rien compris au long silence de son perfide lieutenant, à qui il avait renvoyé son navire, sa surprise d'une telle trahison fut à peine égalée par la joie qu'il eut de trouver un moyen de retourner à Lancerote. Et entrant incontinent dans la barque , il ne pouvait se défendre de dire :

« Elle m'est bien lourde, la grande méchanceté et trahison c[ue l'on a faite à ces pauvres gens que l'on avait assurés (il parlait des naturels de Lancerote). Mais de tout cela il faut prendre hon parti (quoiqu'au fond il ne le prit pas trop) ; nous n'y pouvons apporter remède. Que Dieu soit loué en toutes ses œuvres, lui qui est juge en cette querelle. »

Et il ajoutait :

« Qu'en vérité ni M. de Béthencourt, ni lui, n'eussent jamais pu imaginer que Berneval oserait faire une telle machination ; car l'un et l'autre ils le tenaient pour l'un des plus loyaux et capables de la compagnie; mais que le bon seigneur Béthencourt et lui, ils avaient été bien mal avisés. »

Cependant les deux chapelains de Béthencourt , frère Pierre Bontier et messire Jean Le Verrier, s'étaient fait conduire par le patron du second navire espagnol , à bord de la nef Tranchetnar, et étant accompagnés de deux gentilshommes, nommés Pierre du Plessis et Guillaume d'Allemagne, ils essayèrent de parler au cœur du traître. Mais celui-ci n'eut pas plutôt reconnu les deux gentilshommes, qu'il dit d'un ton assuré, montrant le fruit de son piUage :

« Ne croyez pas que ces choses soient à Béthencourt ni à Gadifer, elles sont à moi. J'en prends à témoins ces deux chapelains.

— NfUis savons tout au contraire, i-épondirent aussitôt ceux-ci,

que quand vous vîntes avec M. de Béthencourt, vous n'aviez sou ni maille. A ce point que M. de Béthencourt vous donna cent francs à Paris, lorsqu'il projeta cette entreprise qui, s'il plaît à Dieu, en viendra à son honneur et profit. Tout ce qui est ici appartient aux seigneurs de Béthencourt et Gadifer : les devises et livrées qui sont dessus eu font foi.

— Eh bien ! repartit le traître d'un air hypocrite, j'irai tout droit en Espagne, là où est M. de Béthencourt, et si j'ai quelque chose qui lui appartienne , je saurai le lui rendre , et de cela ne vous mêlez. Croyez de phis que le sieur de Béthencourt apportera

. remède à de certaines choses desquelles on peut bien se douter, et desquelles je veux me taire ici. » Donnant à entendre qu'il avait des accusations à faire valoir contre Gadifer.

Et le voyant persister dans sa félonie :

« Bertin , lui dirent les chapelains , puisque vous êtes décidé à emmener ces pauvres gens , laissez-nous du moins Isabelle la Canarienne (c'était une femme Guanche qu'on avait baptisée et qui servait de truchement) ; car, sans elle , nous ne savons nous faire entendre des habitants de l'île; et aussi laissez-nous le bateau chargé de pi'ovisions, que vous avez pris, car sans lui, en vérité, nous mourrons de faim.

— Il ne m'appartient pas, mais à mes compagnons, répondit Berneval; qu'ils en fassent ce qu'ils voudront. »

Et alors les deux chapelains et les deux gentilshommes se saisirent du bateau. Sur-le-champ, les compagnons de Bertin de Berneval prirent la pauvre Isabelle la Canarienne, et la jetèrent à l'eau par un sabord. La malheureuse eût infailliblement péri dans les flots, si un des gentilshommes de Gadifer ne se fût jeté après elle, et ne l'eût apportée demi-morte dans le bateau qui appareilla aussitôt avec le second navire espagnol pour aller au fort Rubicon.

Bertin de Berneval commença à avoir peur des suites de sa trahison et des complices même de son crime. Pensant qu'ils pourraient bien tourner contre lui les armes dont ils s'étaient

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servis pour l'accomplissement de sa félonie, il résolut de les abandonner à leur tour y ne voulant pas d'ailleurs partager avec eux le butin entasse sur la Tranchcmar. Les malheureux, laissés à terre dans le plus grand mais le plus mérité emban*as, virent tout à coup la nef espagnole qui, s'éloignant du rivage , cinglait à toutes voiles avec le fi*uit de leurs propres rapines , et avec rhomme deux fois traître qui s'était joué de Gadifer et d'euxmêmes ensuite. Leur désespoir ne fut alors égalé que par leur irrésolution. Revenant d'abord à résipiscence, et se flattant d'obtenir leur pardon devant Dieu et devant les hommes, ils allèrent se confesser aux chapelains de Béthencourt, disant :

« Ah ! que si notre capitaine Gadifer voulait nous pardonner notre méchante action, nous lui serions dévoués pour toute la vie, et nous donnerions volontiers notre sang pour son service. »

Et ils chargèrent Guillaume d'Allemagne de requérir ce pardon en leur nom. Mais cet honnête mouvement dura peu, et avant d'avcdr obtenu une réponse, ils se saisirent du bateau amené par les chapelains, se mirent dessus, et tirèrent rapidement au large, prenant leur direction vers les côtes du Maroc. Cette nouvelle félonie ne leur porta pas bonheur. Leur embarcation fut submergée; dix d'entre eux furent noyés; les deux qui restaient, dont était Siot de Lartigue, tombèrent au pouvoir des Maures, qui les * firent esclaves.

Gadifer, revenu au fort Rubicon, essayait d'y tout remettre en ordre. Mais les naturels de Lancerote rendant tous les étrangers complices de la trahison dont Bertin de Berneval avait fait victimes plusieurs d'entre eux , ne voulurent plus entendre parler de la foi chrétienne et s'armèrent pour leur indépendance. Gadifer, tout en prenant ses mesures pour combattre le soulèvement qui causait la mort de plusieurs des siens, écrivit en France pour demander la punition des traîtres qui l'avaient causé, dans le cas où ils auraient revu leur patrie.

Déjà les Guanches avaient fait un assez grand nombre dv Français prisonniers. Gadifer les somma de rendre ceu^-ci, sous

peine de dures représailles. Sur les entrefaites arriva au fort Rubicon un naturel de Lancerote, nommé Asche, qui ambitionnait la royauté du pays et qui s'entretint longuement avec Gadifer. Quelques jours après, Asche députa à Gadifer son neveu que Béthencourt avait naguère amené de France pour être son truchement * , et, par cet intermédiaire , il lui manda que Guardarfîa haïssait les étrangers, que l'on n'obtiendrait rien de ce prince que par force, et qu'il était coupable de la mort des Français, offrant de faire en sorte de le livrer avec tous ses complices. A ces ouvertures, Gadifer répondit par une entière approbation, mandant à Asche qu'il disposât tout pour le mieux et lui fît connaître l'heure et le lieu d'agir. Mais cet insulaire était plus rusé que les Européens et ne voulait se ser> ir de Gadifer contre son roi que pour prendre la place de celui-ci et ensuite se défaire des Français par trahison. Gadifer s'y laissa prendre d'abord. Asche lui fît dire de venir en un endroit où se tenait le roi de Lancerote avec cinquante hommes seulement, pour surprendre cet ennemi des étrangers. Gadifer partit incontinent, lui vingtième, marcha la nuit et anîva au lieu indiqué avant le lever du jour. Le roi de Lancerote ne dormait pas, et tenait justement conseil contre les étrangers. Gadifer, qui avait cru entrer sans peine dans la demeure du prince, trouva les portes bien gardées, et tout disposé pour la défense. Le combat s'engagea et la victoire fut longtemps disputée. Plusieurs des compagnons de Gadifer furent tués ou blessés. Enfin les Français forcèrent l'entrée de la demeure royale, qui était une spacieuse et obscure caverne, et y firent prisonniers tous ceux qu'ils trouvèrent. Ils en relâchèrent plusieurs que Guardarfia, dans son amour pour ses sujets, jura ôtre innocents avec un ton si persuasif qu'on le crut. Mais ce prince fut retenu avec un de ses principaux conseillei's : tous deux

I « A tant s'en alla Asche, et aucuns iours après il transmit son neveu ; lequel monsieur «le Béthencourt avoit amené de France pour être son truchement. » Ce passage de In ConquHe des Canaries exprime nettement que de précédents navigateurs français auraient amené des Guanches en Franco , et que de Béthencourt en aurait ramené aux Canaries pour lui servir de truchements.

furent conduite , la chaîne au cou^ à la place où Ion avait tué les Français et couvert de terre leurs cadavres. A cette vue, Gadifer, entrant dans un grand courroux, voulait faire trancher sur rheure la tête du compagnon de Guardarfia ; mais ce prince généreux se sacrifia pour cet infortuné, comme déjà il avait fait pour tous, et engagea sa tête en garantie de Tinnocenee de son ami. Gadifer , qui ne désirait pas en réalité d'occasion de répandre du sang et qui seulement voulait assurer la vie du petit nombre des siens, dit à Guardarfia qu'il prît bien garde à ce qu'il venait d'affirmer ; car on s'informerait avec soin de la vérité. Sur ce, le roi ayant promis de livrer plus tard les coupables, on le conduisit avec son compagnon au château de Rubicon, et, comme sa force extraordinaire avait déjà été éprouvée, on lui mit deux paires de fers; cela ne paraissant pas encore suffire, on le fit couvrir de chaînes.

Le Guanche Asche vint peu après au fort Rubicon demander le salaire de sa perfidie , promettant de se faire chrétien avec tous ceux de son parti, si on le faisait roi. Guardarfia l'apercevant, jeta sur lui un regard de mépris , et , pour toutes paroles , lui dit en sa langue : « Méchant traître ! » Mais Asche fut insensible à ce reproche et s'en alla de Rubicon , satisfait pour l'instant d'avoir obtenu de Gadifer le titre de roi et de pouvoir ceindre le diadème orné de coquilles, marque principale, assure-t-on, de la dignité royale à Lancerote et à Fortaventure , tandis que les princes des autres îles de l'archipel se contentaient de la couronne de lauriers. Asche, qui n'attendait qu'une occasion de se débarrasser des auteurs de sa fortune usurpée, crut bientôt l'avoir trouvée. Un jour que Gadifer avait envoyé quelques-uns de ses gens pour ramasser de l'orge, et que ceux-ci, ayant fait leur récolte et l'ayant déposée dans un vieux château , dont on attribuait la construction à Lancelot de Maloysel, revenaient, au nombre de sept, chercher du renfort à Rubicon pour les aider à la transporter jusque-là , Asche se présenta subitement , lui vingt-quatrième, à leur rencontre avec des semblants d'amitié.

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et fit un moment route avec eux. Jean Le Courtois, Tun des Français , n'était pas rassuré ; il engageait ses compagnons à marcher serrés , et ne permettait point que les Guanches se rassemblassent autour de lui; mais Guillaume d'Andrac, moins prudent, continua à marcher au milieu d'une troupe d'insulaires. Soudain ceux-ci, quand ils crurent le lieu et le temps opportuns, se ruèrent sur lui, l'abattirent à terre et lui firent treize blessures. Ils l'auraient achevé, si Jean Le Courtois et ses compagnons, avertis par ses cris, n'étaient revenus en toute hâte sur leurs pas, ne l'avaient délivré et ramené méconnaissable à Rubicon.

Il arriva que, dans la nuit même qui suivit cet événement, le légitime roi de Lancerote, donnant une nouvelle preuve de sa force prodigieuse, s'échappa de sa prison, traînant après soi ses fers et sa chaîne. A peine fut-il de retour dans sa demeure, qu'il fît arrêter, puis lapider et enfin brûler l'usuipateur. Dans le même temps, les Français, restés au vieux château de Maloysel, ayant eu connaissance de la perfidie dont leurs camarades avaient failli être victimes, s'emparèrent d'un Guanche à qui ils allèrent trancher la tête sur une haute montagne, et ils exposèrent, à la manière des barbares, cette tête sur une perche très élevée, pour qu'on la pût voir de loin, comme un signal de guerre et de terreur. On fît aussitôt main basse sur un grand nombre d'infortunés insulaires, sans distinction de sexe, ni d'âge. • Tout ce qui put échapper à la poursuite des étrangers alla se cacher dans de profondes cavernes, n'osant plus se montrer à la lumière du jour. On essaya de les atteindre jusque dans ces sombres retraites, avec le dessein an'êté de mettre à mort tous les hommes en âge de combattre, et de prendre les femmes et les enfants pour les faire baptiser. Plus de quatre-vingts habitants de Lancerote se virent ainsi rangés par la violence, le jour de la Pentecôte de l'année 1402, au nombre des chrétiens. Gadifer et ses compagnons n'étaient pas sans quelques remords d'une si

barbare conduite, et pour se la pardonner à eux-mêmes, ils en

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reportaient tout Todieux sur la trahison de Bertin de Berneval , qui les avait mis dans la nécessité de se montrer si inhumains ou d'être eux-mêmes exterminés.

Cependant Béthencourt était depuis plusieurs mois arrivé en Espagne, où son premier soin avait été de punir les matelots qui lui avaient donné le plus de sujet de plaintes. Mais comme il avait envoyé ensuite de Cadix à Séville, où il se rendait par terre, la nef sur laquelle il était revenu des Canaries et qui appartenait à Gadifer, il eut le chagrin d'apprendre qu'elle avait fait naufrage. Parmi ses autres causes de douleur, il faut compter sans doute les }ruerres civiles auxquelles il sut (jue sa patrie était en proie, et qui, l'empêchant d'avoir rien à espérer du roi de France, le mettaient dans la nécessité d'avoir recours à un prince étranger. A Séville , Béthencourt fut très bien accueilli par le roi de Castille Henriipie III.

(( Sire , lui dit-il à la première entrevue, je viens avec confiance vers vous pour qu'il vous plaise me donner congé de conquérir ot mettre à la foi chrétienne -des îles qui s'appellent Canaries , où je suis déjà allé et où déjà j'ai entrepris quelque œuvre, si bien que j'y ai laissé de mes compagnons, sous la garde d'un bon chevalier, nommé messire Gadifer de La Sale, lesquels m'attendent chaque jour impatiemment. Et» parce que, très cher sire, vous êtes le roi et le seigneur de tout le pays environnant, et le prince chrétien le plus voisin de ces îles , je suis venu requérant votre grAce qu'il vous plaise me recevoir à vous faire hommage. »

Ce qu'entendant le roi, il fut fort joyeux, et dit à Béthencourt qu'il était le bien-venu, et il le loua singulièrement d'être allé de si loin que le royaume de France pour gagner de l'honneur et conquérir du pays. Il ne se lassait pas d'ajouter, se retournant vers ceux de sa cour, en leur montrant Béthencourt : <( Il faut avouer que c'est beau à lui de vouloir venir me faire hommage d'une chose qui est , ainsi que je peux entendre , à plus de deux cents lieues d'ici, et de laquelle je n'avais jamais ouï parler auparavant. «

1C LES NAVKiATEl KS FHViNÇAIS.

Heni-ique III reçut Bt^theiuxmrt à hoininage (*t lui octi*oya la seigneurie, tout autant qu'il était possible ^ des îles Canaries, avec permission d'y battre monnaie, lui donna le cinquième des marchandises qui viendraient de ces iles en Espagne, et de plus lui fit immédiatement compter vingt mille maravédis ' .

Mais un certain Ënguerrand de La Boissière, qui déjà était soupçonné d'avoir volé ce qu'on avait pu sauver de la nef périe dans le passage de Cadix à Séville, fut peu après accusé par de Las Case, un des compagnons de Béthencourt, de détourner à son profit cet argent qu'on lui avait confié. Sur les entrefaites, Béthencourt revint trouver le roi Henrique, et le supplia de hii faire avoir un navire et des hommes pour faire passer des secours à ses compagnons restés aux Canaries. Ce prince lui donna en effet un bâtiment bien armé, quatre-vingts hommes, quatre tonneaux de vin, dix-sept sacs de farine, et toutes les provisions et munitions nécessaires. Béthencourt expédia, avec ce navire, de ses nouvelles à (Jadifer ; il lui promettait d'être bientôt de retour, rengageait à entretenir et même à pousser les choses du mieux qu'il pourrait, et lui conseillait de faire quelques explorations autour des îles, afin de se tenir au courant de ce qu'on y pourrait faire ; il lui marquait en outre qu'il avait appris la trahison de Beilin de Berneval, et qu'il en aurait satisfaction ; enfin il s'étendait sur les grâces et ftiveurs dont le roi de Castille l'avait comblé , et sur l'hommage qu'il avait fait à ce prince. Le navire arriva, au mois d'août 1405, aux Canaries, avec quatre-vingts Espagnols, de rartillerie et des vivres.

wSî Gadifer se montra très satisfait de ces secours que lui expédiait Béthencourt, il le parut moins tout aussitôt de la circonstance dç l'hommage et du titre dont on avait revêtu son compagnon d'aventures; car, au fond, il élevait des prétentions sur certaines des îles à conquérir. Il resta quelque temps plongé dans de

* Le mniavédi d'or valait quinze sous ; el le simple maravédi le quart d'un réal. (Noie de la Conqt^etfe des Canaries.)

LES NAVIGATEURS FRANÇAIS. il

sombres réflexions et mangeant à peine ^ ce dont ses compagnons Bétonnaient fort, croyant^ au contraire , qu'il avait sujet de joie. Entiu il dissimula im peu son mécontentement et sembla prendre son parti. Peu après , Gaditer se mit en devoir d'aller explorer quelques-unes des autres îles Canaries et d'en coni|uérir, s il était possible, à Faide de l'ardeur et de Timpatience que montraient les Espagnols nouvellement aiTivés de se signaler et encore plus de s'enrichir. A son débarquement à Fortaventure j grand fut rétonnement de Gadifer, en voyant que les Espagnols prenaient possession du pays au nom de Béthencourt, et proclamaient que nul ne pourrait s'y établir sans le congé de ce seigneur; car ainsi le voulait le roi de Castille. Toutefois, il lui fallut encore en pi'endre son parti. Il était accompagné, outre ceux-ci, de Remonuet de Lenedan, d'Hannequin d'Auberbosc, de Pierre de Reuil, de Jamet de Barége, de quelques prisonniers qu'ils avaient faits, et de deux Guanches pour truchements.

Peu de jours après son débarquement , il alla, avec trente-cinq hommes, à la découverte dans l'intérieur du pays, et parvint, comme la nuit appprochait, à une fontaine où il prit quelque repos. Puis il gravit sur une haute montagne d'où l'œil pouvait embrasser une grande partie de l'ile. Les Espagnols ne voulurent pas poursuivre l'excursion dans l'intérieur de Fortaventure et reprirent le chemin de la côte. Mais Gadifer continua bravement son exploration avec quelques-uns de ses compagnons seulement. Il se rendit, lui sixième, à l'endroit où une rivière se jette dans la mer, pour voir si l'on n'y trouverait point un port. 11 remonta ensuite les bords de cette rivière jusque vers sa source, et il trouva Remonnet de Lenedan et quelques-uns des siens qui l'attendaient à l'entrée d'une gorge étroite. Les hardis explorateui's s'y engagèrent, désireux de connaître où elle les conduirait; le passage était en pente, et pour ainsi dire dallé de marbre lisse, ce qui obligea Gadifer et ses compagnons à retirer leurs chaussures et à se traîner sur les pieds et les mains, ceux qui étaient derrière soutenant en outre les pieds de ceux qui étalent en

avant )ivec le bois des lances^ et ceux qui étaient en avant tirant les derniers après eux. Tant de peines et de fatigues ne furent pas sans récompense. Au sortir de la gorge, un délicieux vallon apparut aux regards émerveillés , tout couvert de palmiers hauts de plus de vingt brasses , et entrecoupé de ruisseaux découlant de claires fontaines. Les exploi*ateurs s assirent sous Tombrage et sur Therbe verte, et prirent leurs repas sur les bords des ruisseaux ai*gentés. Ils se remirent ensuite en route, montèrent sur un coteau très élevé, et Gadifer ordonna à trois d'entre eux d'aller en avant à la découverte. Ceux-ci ne tardèrent pas à rencontrer des Guanches, à la poursuite desquels ils se mirent. Les infortunés insulaires, qui se trouvaient être en général des femmes et des enfants, s'enfoncèrent dans les cavernes qui leur servaient de demeures. Les étrangère, dirigés par un de leurs truchements, pénétrèrent dans l'une d'elles et s'emparèrent de trois femmes. A leur vue, une de ces malheureuses qui allaitait un enfant , l'étrangla pour qu'il ne tombât point en esclavage ' . Gadifer jugea qu'à peu de distance de ce lieu devait se trouver une population assez nombreuse, et il ne s'aventura plus qu avec beaucoup de circonspection. Il arriva cependant que quelques Espagnols qui étaient restés avec lui tombèrent au mi«* lieu d'une troupe de cinquante Guanches. Les hommes qui en faisaient partie amusèrent les étrangers, jusqu'à ce qu'ils eussent m leurs femmes et leurs enfants hors d'atteinte ; puis ils se je-tèrent sur eux, les armes à la main. Remonnet de Lenedan, averti le premier par les cris des Espagnols, accourut seul d'abord pour leur venir en aide ; mais il se vit entouré en un instant, et, sans Hannequin d'Auberbosc qui arriva soudain et fit cent appertises et beaux traits de vaillance , il eût été tué infailliblement. Survint aussi Geofiroi d' Auzonville , un arc à la main , qui aida ses compagnons à mettre les Guanches en ftiite. Gadifer, qui

* La Chronique de la conquête des Canaries dit • qu'on pense bien que ce fust pour doute qu'il ne criast. » Mais ce motif ne saurait être admis pour un tel acte » en présence de l'énergie que montrèrent depuis les femmes guanclies, comme leurs épouxi en sauvant la liberté plutôt que la vie à leurs enrants.

LES NAVIGATEURS FftÀNÇAtS. 4B

^tait engagé y lui quatrième, fort avant dans le pays^ arriva quand tout était fini , et prit le chemin de la montagne par où il supposait que ses compagnons devaient se rendre. Les Guanches s'étaient mis à la poursuite des étrangers dans toutes les directions, et» sans la nuit qui survint, pas un de ceux-ci n'aurait échappé. Gadifer et ses compagnons, marchant en toute hâte à travers les ténèbres, eurent toutes les peines du monde à se rejoindre, et, s'estimant trop heureux de pouvoir se rembarquer avec quatre femmes qu'ils avaient faites prisonnières, ils se promirent bien de ne se plus risquer dans Tile Fortaventure avant le retour de Béthencourt. Toutefois Gadifer, avant de revenir à Lancerote , voulut visi- 1er la grande Canarie , d'où tout l'archipel que forment ces îles tire sou nom * . Il mouilla dans une anse située entre deux villes qui s appelaient Teldes et Argoniz. Cinq cents Guanches environ st^ raontiièrent aussitôt sur le rivage et entrèrent en relations amicales avec lei^ étrangers. Ils étaient de haute taille et bien constitués, allaient à peu près nus, ayant le coips enduit de suif mêlé avec le jus de quelques herbes pour se préserver du froid, avaient des devises et autres ornements taillés dans leur peau, ou plutôt, suivant un voyageur vénitien qui vint aux Canaries cinquante ans environ après les Français ^ avaient le corps peint en vert, en rouge, en jaune, avec le jus de certaines herbes ; ils portaient leurs cheveux liés en tresse derrière leur tête. Leui*» femmes paraissaient foit belles et étaient en paitie revêtues de peaux de chèvre^ ou , selon d'autres voyageurs d'étoffe végétale ; leurs cheveux noirs ou teints en noir formaient des tresses flottantes diversement entrelacées avec des joncs de couleurs variées^

' « Les nncteTis les ont appelpes Fortunées à cause de la bonté de la terre et température de Tair, et Canaries pour l'abondance des chiens qu'il y a en la Grand'Canarie , ou pour autre raison Incognûe : car il semble que ce nom leur est plus ancien que la langue lutine n*y a e^lé cognue, puisque Pline l'avoit jà pris de Juba, historien africquain. » [TraieUdes Niivigaiians, par Bergeron, page :205.) Ajoutons que Juba, roi de Mauritanie, envoya effeclivement quelques vaisseaux pour visiter les lies Fortunées , et écrivit pour Tempereur Auguste la relation de ce voyage, dont on retrouve quelques fragments dans Pline. Od y voit qu'on amena à Juba de la grande Canarie deux chiens d'une race parti-* cattère à ci» fies. Cette race noire et très petite existait encore du temps de Béthencourt.

*Cadaniosto.

eut pénétré au centre de Tile qui est d'une grande hauteur, il trouva de magnifiques forôts, dans lesquelles les pins entre autres étaient si gros que deux hommes ne les pouvaient embrasser ; on voyait aussi de superbes lamders ; mais, en fait d'arbres, la merveille de cette île étaient ceux qui, semblant attirer les nuages, croissaient au sommet du pays et avaient des feuilles semblables a celles de Tolivier, d'où une eau pure et extrêmement digestive dégouttait sans cesse pour tomber dans des fossés creus«'^es au bas du tronc, qui fournissaient toute Tile, dépourvue en apparence de rivières et de fontaines ' . Les animaux ne manquaient ])oint à rtle de Fer; on y trouvait des porcs, des chèvres et des brabis. Les étrangei's y remarquèrent d'abord avec effroi des lézards gros comme des chats, hideux à voir, mais sur le compte desquels ils se rassurèrent bientôt en jugeant qu'ils ne faisaient aucun mal. Parmi les oiseaux qui abondaient à File de Fer, il y avait des alouettes, des cailles, des espèces de faisans de courte-volée, des éperviers et des faucons. Gadifer et ses compagnons paraissent ne s'être pas détachés sans regret de cette île, d où ils emmenèrent quatre femmes et un enfant. Leur succès eut été entier sur ce point , s'ils eussent eu un truchement connaissant parfaitement la langue et les usages de l'île de Fer, mais les dialectes des Guanches étant extrêmement variés , chacune des Canaries aurait exigé un interprète particulier. Gadifer retourna du côté de l'tle de Palma et y mouilla à l'embouchure d'une rivière qui tombait dans la mer. Elle parut à ses compagnons la plus délicieuse des îles que l'on eût jusque-là explorées. L'air en était pur et salubre; on y était rarement malade, et les habitants atteignaient une gi'ande longévité. On y trouvait en abondance des dragonniers , des palmiei*s et de tous les arbres fruitiers naturels à C4»s îles ; on y voyait de beaux pâturages et des terres très favorables à

* Thomas KicoU, Anglais, qnl visita 1*i1e de Fer, semble dire qu'il n'y nrait qn'un arbre de ce genre ; mais les cliapelains de Bélliencourt disent dei arbre». Les Kspagnols ont donné le nom de saUU k l'arbre tant soit peu Tabuleux de Tile de Fer, que l'on a mis au nombre des menreltles de la nature.

la culture. La population de File de Palma était superbe et nombreuse, car elle avait été préservée jusqu'ici des pirateries et des enlèvements des navigateurs étrangers. Gadifer, après y avoir fait de Teau, en partit, et, en moins de deux jours et deux nuits, fut ramené par un bon vent au port de Rubicon , distant de plus de cinq cents milles. Cette exploration avait duré trois mois.

II trouva que ceux de ses compagnons qui étaient restés à Lancerote avaient fait de grands progrès en son absence. On comptait plus de cent prisonniers dans le château de Rubicon , et le nombre des Guanches qui avaient été tués dans divers combats n était guère moins grand, de sorte que File était presque entièrement dépeuplée, et que ce qui y restait d'indigènes n'espérait plus de salut ici-bas qu'en se faisant baptiser par ces singuliers prédicateurs de la foi. Le fanatisme des Espagnols dernièrement envoyés par Béthencoiul, n'avait pas peu contribué à répandre ce barbare moyen de conversion.

Gadifer, aussitôt après son retour à Rubicon , expédia un navire pour l'Espagne avec un compte -rendu pour Béthencourt des dernières explorations ; mais avant que ce navire où étaient des Espagnols et un gentilhomme français nommé Geoffroi d'Aussonville, fût arrivé à sa destination, Béthencourt vint mouiller dans le port de Rubicon avec d'assez nombreux renforts. Gadifer et ses compagnons allèrent au devant de lui avec de grands signes de joie, et lui firent la meilleure réception qu'ils purent. Les Guanches nouvellement convertis vinrent aussi pour lui faire honneur, et ils s'étendaient à terre conmfie pour se livrer à sa grâce et merci, ce qui était leur manière de saluer et de montrer de la déférence. On se mit tout de suite en devoir d'achever la soumission de l'Ue où le gigantesque et valeureux Guardarfia tenait encore avec un parti de dix-neuf à vingt Guanches. On relança ce prince jusque dans la grande et (4)scure caverne appelée depuis dos Verdes, qui lui servait de palais et de retraite. Il fut pris de nouveau et consentit enfin à se reconnaître pour vaincu en se couchant à terre et en déclarant qu'il était prêt à se faire baptiser avec tous les siens. Ce fut un grand

sujet de contentement pour Béthencourt, qui fit instruire et baptiser par ses chapelains le roi Guardarfia» dont on changea le nom en celui de Louis ; et dans le même temps se firent aussi baptiser tous les autres Guanches de Lancerote. Cela eut lieu au mois de février 1404.

Un certain jour dé cette même année, il advint que Gadifer de La Salle parut si profondément plongé dans ses réflexions que Béthencourt lui demanda ce qu'il avait. A quoi Gadifer répondit qu'après avoir si longtemps, et avec tant de peines et de périls, travaillé en sa compagnie, il lui serait bien douloureux de n'en tirer aucun avantage, et qu'il le priait de lui donner Tlle de Fortaventure, celle de Gomère, et une autre qu'il avait aussi reconnue, mais sans y aborder, et qui se nommait Enfer (Ténérifle), pour qu'il les conquit et mit en valeur au profit de sa famille. Lorsqiie Béthencourt l'eut laissé parler de la sorte, il lui répliqua :

« Monsieur de La Salle, mon frère et mon ami, n'est-il pas vrai que quand je vous trouvai à La Rochelle vous fûtes content de venir en ma compagnie, et que vous ne demandiez rien autre chose que d'aller à mon aventure? L'expédition que j'ai faite a eu son commencement à mon hôtel de Graînville, en Normandie, et j'y employai mon navire , mon artillerie , mes vivres et mes gens, tout ce que je pus enfin, jusqu'à La Rochelle, où je vous trouvai; si bien qu'avec l'aide de Dieu, de vous et de tous les bons gentilshommes et autres bons champions de ma compagnie je suis arrivé ici. Et pour vous répondre, les îles et pays que v)us demandez ne sont pas même encore conquis, quoique j'espère qu'avec la grâce de Dieu ils le seront, et leurs habitants baptisés. Je vous prie de ne vous pas ennuyer avec moi qui ne m'ennuie pas avec vous. Mon intention n'est point que vous perdiez votre peine et que vous ne soyez pas récompensé : car certainement vous avez droit de l'être. Achevons donc notre ouvrage, croyez-moi, et restons frères et amis.

— C'est fort bien dit, repartit Gadifer à ce discours un peu

LES NAVICATEUUS FRANÇAIS. 25

ëvasif; mais il est une chose dont je suis très fâché , c'est de I hommage que déjà vous avez fait des Canaries au roi de Castille ^ et de ce que vous vous dites seigneur de toutes ces îles, si bien que ce roi Ta fait crier dans son royaume , et particulièrement à Séville , proclamant en outre que nul ne pourrait venir auxdites îles sans votre congé , et quil voulait que toutes les marchandises qui en viendraient soient portées en Castille, pour que vous en ayez le cinquième en nature ^ ou le cinquième en produit.

— Il est très vrai, dit Béthencourt, que j'ai fait Thommage des îles, et il est vrai aussi que je m'en tiens pour seigneur, puisque plaît au i*oi de Castille. Mais, pour vous satisfaire, soyez sûr, s'il vous plaît attendre, que je vous donnerai et laisserai chose de laquelle vous aurez lieu d'être content. »

Ces réponses ambiguës et qui ne sentaient pas mal son diplomate, parurent à Gadifer un peu normandes; et d'autant peutêtre qu'il n'approuvait pas qu'on eût fait hommage à un roi étranger et non au roi de France, il finit en disant qu'il était décidé à l'etourner à La Rochelle le plus tôt possible. Gadifer resta quelque temps en grand froid avec Béthencourt ; mais enfin l'habileté et les formes engageantes de celui-ci l'apaisèrent un peu^ et il consentit à le suivre dans une nouvelle expédition à Fortaveuture.

Ils firent ensemble une grande course dans cette île , et s'y sîiisirent tout d'abord de beaucoup de Guanches à l'aspect étrange, <iui, au rapport des anciens voyageurs, se couvraient, dans cette partie des Canaries, de gi*ands bonnets à poil, ornés de plumes, et avaient la barbe épaisse et hérissée. L'excellence de l'île de Fortaventure, dont les montagnes et les vallées étaient admirablement boisées, et où l'on recueillait, comme déjà on a pu le voir, Yorseille * en abondance , décidèrent Béthencourt à s'y for-

' L'orseille est une matière préparée avec le lichen rochelta de Linné , qu'on trouve sur les rochers qui bordent certaines Iles, telles que celles de l'Archipel et les Canaries. On le mêle arec de Turine et de la chaux, et on en forme une pâle sèche, d'une rouge Tlolet, qu'on

tifier sans plus attendre. Un autre motif qui lui fit prendre cette décision, c'est que le bruit se répandait que le roi de Fez, sur la côte barbaresque d'Afrique, élevait des prétentions sur les Canaries, et avait dessein d'y faire passer des troupes. Béthencourt fit constioiire un fort au penchant d'une montagne , auprès d'une fontaine, à une lieue de la mer, et l'appela Richeroque.

Les difficultés ne tardèrent pas à recommencer entre Béthencourt et Gadifer ; elles en vinrent même à ce point qu'ils s'écrivirent des lettres de menaces. Gadifer ayant élevé, de son côté,un fort nonmic Baltherays, adressa à Béthencourt, pour toute nouvelle, ces mots : « Si vous y venez ! si vous y venez ! si vous y venez ! ...» A quoi Béthencourt répondit non moins brièvement : « Si je vous y trouve ! si je vous y trouve! si je vous y trouve! ...» Cette nouvelle querelle dura quinze jours, au bout desquels ou se rapprocha, et Béthencourt con« fia une belle et bonne compagnie à Gadifer, pour aller à la grande Canarie. Celui-ci s'embarqua le 25 juillet 1404. La traversée ne se fit pas sans \mne ni dangers : battu d'une afireuse tourmente, Gadifer fut jeté à cent milles du but de son voyage. Enfin il arriva à la grande Canarie; mais par des vents si contraires encore, que, comme la nuit régnait, il n'osa jeter l'ancre. On louvoya longtemps ; après quoi on vint mouiller au sud-est de l'ile sous une ville nommée Argygneguy, où il y avait un assez bon port de refuge pour les petits navires. Gadifer y resta onze jours, pendant lesquels il noua quelques relations, par l'intermédiaire d'un truchement natif du pays, avec le fils du roi Artamy et les autres habitants du voisinage. Cette bonne intelligence dura peu. Quand les Guanches de la grande Canarie eurent vu que, par la quantité de son monde, Gadifer pouvait avoir sur eux des projets menaçants, ils lui dressèrent ainsi qu'aux siens des embûches. Ils attirèrent une fois les étrangers avec une embarcation tout près du rivage, sous le prétexte de leur donner de l'eau et des porcs ; mais quand l'embar-

emploie dans la teinta re dn petU iêint, Depols que l'art de la teinture a*e«t perfectionné celte matière est beaucoup moins employée. • (Walckenaér, tome 1, page 298 de ï Histoire 4€i reiations de voyagu en Afrique,)

LES NAVIGATEUUS FRANÇAIS. 37

cation étant proche , on eut jeté une corde aux insulaires pour la hâler et Tamarrer, ceux-ci firent pleuvoir une grêle de pierres quiis maniaient avec une vivacité et une adresse extraordinaires ; tous ceux qui se trouvaient à bord en fuirent plus ou moins atteints. En même temps, ils se mirent dans la mer, pour venir enlever l'embarcation. Annibal, fils naturel de Gadîfer, quoique grièvement blessé, se saisit d un aviron, et le faisant voltiger avec prestesse et dextérité, vint enfin à bout de les écarter et de tirer au large, mais non sans que Ton eût perdu deux rames, un câble et trois barils d'eau. On retourna au navire bien honteux et navré. De nouveaux compagnons se jetèrent dans Tembarcation pour aller venger leurs frères. Mais les Guanches s'avancèrent intrépidement sm* le rivage et jusque dans la mer, armés qu'ils étaient de boucliers conquis par eux, l'année précédente, sur les Espagnols, et lançant des traits qui rarement manquaient leur but. Désespérant d'en venir à ses fins de ce côté , Gadifer fit lever l'ancre et s*en alla mouiller sous une autro ville de la grande Canarie, qui avait nom Teldes. N'y ayant sans doute guère mieux réussi qu'à Argygneguy, il retourna un peu centriste, mais non désespéré, à Fortaventure où était resté Béthencourt.

Le temps contraire l'obligea à descendro assez loin du lieu où celui-ci s'était fortifié, et à l'aller rejoindre par terre. Chemin faisant, il rencontra une troupe d'Espagnols qui venaient d'arriver avec un navire tout plein de vivres et de munitions pour Béthencourt. Le patron de ce navire lui ayant parlé de la gi'ande estime dans laquelle le roi de Castille avait Béthencourt, Gadifer ne put se défendre de lui dire avec humeur, que ce seigneur était loin d'avoir tout fait , et que si lui et ses autres compagnons ne l'avaient fort aidé, les choses ne seraient pas à beauraup près si avancées; que même si Béthencourt n'avait pas tant tardé à revenir, on aurait fait bien mieux encore: Si bien que tous ces discours parvinrent aux oreilles de Béthencourt qui reçut Gadifer avec des signes marquée de mécontentement.

« Je suis bien ébahi, mon frère, lui dit-il, que vouii vous mon-^

triez si envieux de mes biens et honneurs, et jamais, en vérité, je n'aurais cru que vous eussiez tant de fiel contre moi. »

Gadifer répondit, comme à l'ordinaire, qu'il ne devait pas avoir perdu sa peine , que depuis assez longtemps il était loin de sa famille pour rien, et qu'il voyait bien que plus il restei*ait moins il gagnerait.

u Que c'est mal dire! reprit Béthencoiiil , car je n'ai pas si déshonnéte vouloir que je ne reconnaisse vos services, quand les choses seront en meilleur état, ce que j'espère, s'il plaitau ciel.

— Eh bien ! dit Gadifer, si vous voulez me donner ces îles dont je vous ai déjà parlé, je serai content. »

Mais Béthencourt ayant répliqué qu'il en avait fait hommage au roi de Castille et ne s'en dessaisirait point , de grosses paroles furent échangées qui annoncèrent une rupture complète.

Bientôt après, en efifet, Gadifer appareilla avec un navire particulier pour l'Espagne, et Béthencourt, qui avait à craindre qu'il ne lui nuisit dans l'esprit du roi de Castille, appareilla sur un autre et ne se laissa pas devancer à Séville par son ancien ami , devenu son rival.

Gadifer, qui dans toutes ces aventures avait apparu brave et entreprenant compagnon, mais moins prudent et habile politique que Béthencourt, ne gagna rien auprès d'Henrique 111; ce que voyant, il retourna en France, et, depuis lors, ne revint pas aux Canaries.

Pour Béthencourt, il reprit la route de ces îles avec de nouveaux renforts et des pouvoirs du roi de Castille plus expHcites encore que ceux qu'il avait auparavant, en vertu de lettres patentes passées devant un tabellion de Séville. Il débarqua en premier Heu à Fortaventure , où il pensait avec raison que sa présence était nécessaire,' Gadifer avant laissé dans cette île son fils naturel Ânnibal, qui devait agir tout à fait dans les intérêts de ce dernier. Ânnibal vint saluer Béthencourt, mais n'apercevant pas son père en sa compagnie, il demanda avec inquiétude ce qu'il était '

devenu. Bëthencourt ayant répondu que Gadifer de La Salle avait juge à propos de retourner en France, Annibal désolé s'écria qu'il ne désirait désormais rien tant que d'y repasser aussi. A quoi Béthencourt repartit qu'il verrait à Ty reconduire quand son entreprise serait terminée. Et comme Annibal s'étonnait que son pre ne lui eût rien écrit de particulier, Béthencourt dit qu'un homme de sa suite avait des lettres pour lui , ce qui était vrai. Tout en causant ^ Béthencourt cheminait, et arriva au fort de Richeroque. Dans ce moment-là même, quinze hommes de la garnison avaient fait une sortie contre les habitants de File, qui escarmouchaient sans cesse pour débusquer les étrangers de leur position* Cette sortie ne fut pas heureuse : six hommes du fort Richeroque périrent, et le reste ne rentra qu'à grand'peine et cruellement maltraité. Béthencourt s'appliqua sans délai à remédier à un tel état de choses. Il partit avec toute la garnison de Richeroque pour se rendre au fort nommé de Baltherays , où naguère Gadifer s'était maintenu dans une sorte d'indépendance ; il laissa au dépourvu la première de ces positions pour concentrer toutes ses forces dans la seconde qui lui paraissait plus impor-* tante et plus facile à défendre. Les Guanches ne s'en furent pas plutôt aperçus, qu'ils se jetèrent sur Richeroque et détruisirent de fond en comble cet établissement. Après cela, ils se rendirent à un port, nommé de Gardins, qui était distant d'une lieue, et où Béthencourt avait un magasin et une chapelle, en enlevèrent le fer, les canons, les cofires, les tonneaux, les vêtements sacerdotaux, et renversèrent et brûlèrent toutes les constructions faites sur ce point.

Béthencourt, à ces désastreuses nouvelles, entra en campagne avec tout le monde dont il pouvait disposer à Fortaventure, et livra aux insulaires des combats multipliés. Les Guanches de cette île étaient d'une persévérance et d'une intrépidité à toute épreuve. Ils occupaient des bourgades nombreuses et assez bien bâties, très solides quoiqu'en pierres sèches ; on y voyait çà et là dans la campagne des espèces de chateaux-forts à leur usage et qui

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indiquaient suffigaroment qu'ils s'étaient fait la guerre entre eux; ils élevaient des temples au soleil, à la lune, aux étoiles, et tenaient fermement à leurs demeures, à leurs champs, et à leur loi. L'amour de l'indépendance , chez eux, n'était pas seulement individuel, mais de chacun s'étendait sur tous, tellement que quand l'un était pris, les autres couraient sur les chrétiens qui l'emmenaient, et ne l'abandonnaient qu'après lui avoir donné la mort, qu'il semblait, à cette heure, recevoir avec reconnaissance. Ils étaient d'une agilité surprenante, et bondissaient, comme des chamois , d'une montagne à l'autre , plutôt qu'ils ne couraient. Leur taille était efirayante et leur force ne l'était pas moins. Béthencourt, adoptant le système, quelquefois dangereux, de la plupart des conquérants, se servit contre les Guanches de Fortaventure , des Guanches de Lancerote , qu'on avait dressés à l'européenne et dont on avait fait d'excellents archers. Il battit les insulaires de la première de ces lies, particulièrement dans deux journées importantes, en tua plusieurs et fit passer à Lancerote tout ce qu'il put en prendre de vifs, pour qu'on les y employât au labourage et à r ouvrir les fontaines et les citernes que l'on avait fait boucher avant la conquête, comme un moyen d'amener, par là soif, les Lancerotiens à se soumettre. Les Guanches de Fortaventure ne se découragèrent point, et leurs chefs ordonnèrent une levée de tous les hommes , depuis T Age de dixhuit ans. Vivant de chair non salée, et par conséquent ne pouvant amasser des provisions de cette nature, ils avaient abandonné leurs châteaux-forts pour ne pas s*y laisser bloquer, et tenaient fièrement la campagne. Cependant, lorsque Béthencourt leur eut fait éprouver des pertes assez considérables, il alla relever de ses ruines le fort de Richeroque , où il mit une bonne garnison tirée de Lancerote. Il envoya ensuite Jean Le Courtois et Guillaume d'Andrac, avec quelques hommes, sur une embarcation, le long des côtes , afin d'épier les mouvements des insulaires. Comme les étrangers étaient débarqués et péchaient à la ligne 9 soixante Guanches tombèrent inopinément sur eux , et ne

leur laissèrent pas regagner sans peine le foil Richeroque^ situé à deux lieues de là y les obligeant à toujours combattre en faisant retraite. Si les flèches étaient venues à manquer aux étrangers , pas un seul n^eût échappé. Trois jours après ^ d'autres hommes armés jusqu'aux dents rencontrèrent une troupe de Guanches qui les attaquèrent avec fureur et dont ils n'eurent pas moins de peine à se débarrasser. Jean Le Courtois et Annibal, fils de Ga-. difer, courant la campagne avec quelques-uns de leurs compagnons f arrivèrent à un village où ils trouvèrent une grande partie des gens du pays assemblés en armes ^ et leur livrèrent un rude combat ^ dans lequel tomba mort un Guanche d une taille prodigieuse , que Ton ne put prendre vif, quoique Béthencouit eût depuis longtemps recommandé de faire en sorte de ne le pas tuer*. Ce ne fut pas non plus sans avoir beauœup souffert, que les étrangei-s réussirent dans cette occasion, où ils enlevèrent mille chèvres aux indigènes. Il y eut encore bien des rencontres entre les gens de Béthencouit et les Guanches de Fortaventure , qui toutes ne furent pas à l'avantage des étrangers.

Cependant le fils de Gadifer retiré au fort de Baltherays, élevé par son père , n'obéissait qu'avec dépit à Béthencourt , et cherchait à former le noyau d'une faction contre lui; d'Andrae et quelques autres en faisaient déjà partie. Béthencourt les fit tous sommer, par Jean Le Courtois, de garder la foi qu'ils lui devaient, et leur fit demander de quel droit ils s'étaient permis de déchirer une lettre qu'il leur avait envoyée. Annibal et d'Andrae ne répondirent pas d'une manière satisfaisante. Jean Le Courtois trouva moyen de leur enlever trente prisonniers guanches dont on leur avait laissé la garde. Dès lors la querelle éclata d'une manière ouverte- Annibal et d'Andrae déclarèrent que s'ils ne pouvaient résister par la force qui leur manquait ,

' La Chrofitqtie dei» chapelains de Béthencoart dit qn'U vtbM neuf pteds de haat ; mats fl est permis d'en rabattre quelque chose ; de même que de la taille de quinze pieds et de Il tète à quatre-vingts dents du géant trouvé au sépulcre du roi de Guymur, au rapport ^ r Anglais Edmond Scory,

ils faisaient clameur contre Béthenc^urt et demanderaient l'assistance de tous les rois chrétiens. Le Courtois n'en tint aucun compte, et emmena les prisonniers ; objets de la contestation. Cela donna à Béthencourt une nouvelle occasion de montrer sa finesse plutôt que sa justice. Jean Le Courtois étant venu lui rapporter les prétentions qu'élevaient Annibal et d'Andrac et le pressant de rabaisser au plus vite leur orgueil.

i( Taisez-vous y dit ce seigneur , et ne me parlez de cela; car je sais à quoi m'en tenir. Je ne suis pas content que vous leur cherchiez querelle à ce sujet , et je veux qu'ils aient , comme les autres, leur part de prisonniers. Au surplus, j'y apporterai bon remède, et à mon prochain voyage, je les emmènerai dans leur pays; on en sera ainsi délivré. Il ne faut pas toujours faire ce que l'on pourrait; il est bon de savoir dissimuler et garder son honneur plus que son profit. '>

Mais ce n'étaient que semblants de réparation : car, quelques jours après, Annibal et d'Andrac ayant i^efusé de rendre des femmes guanches qui étaient en leur pouvoir, Jean Le Courtois , envoyé de nouveau pour obtenir satisfaction au nom de Béthencourt, lut obligé d'en venir aux menaces les plus violentes, et de tout disposer comme s'il allait mettre le feu au fort de Baltherays. Alors seulement, les rebelles se résignèrent, mais en continuant à protester. Courtois entra dans le foil et en enunena tous les Guanches, hommes et femmes, qu'il y trouva.

Heureusement pour les projets de Béthencourt les insulaires ignoraient la division qui régnait parmi les étrangers, et les deux royaumes de Fortaventure s'étaient eux-mêmes bien afiaiblis par leurs anciennes guerres. En cet état les deux rois guanches, désespérant de pouvoir résister davantage aux forces des chrétiens, sollicitèrent la paix et mandèrent à Béthencouil qu'ils désiraient se faire baptiser. Celui-ci aussitôt leur fit répondre qu'il était prêt à les recevoir et à les traiter en amis et avec la plus grande faveur. Ils ne tardèrent pas à se rendre à cette invitation, apportant on présent les plus beaux et les ]ilu8 odo-

raiits fruits du pays. Tous les deux furent baptisés avec un assez grand nombre de leurs sujets; à l'un on donna le nom de Louis, qui déjà était celui du roi baptisé de Laneerote; à l'autre on donna le nom d'Alphonse. Bientôt il n y eut plus que des chrétiens dans Fortaventure , et l'île ne laissa plus sur aucun point le moindre signe d'insurrection.

Béthencourt avait un vaste projet en tête, en s'établissant, de manière à n'en pouvoir plus être expulsé, dans l'île de Fortaventure, celle des Canaries qui est la plus voisine du continent africain. Déjà, dans ses divers voyages, il avait visité toute la côte occidentale du Maroc, et avait avisé comment il serait facile aux princes chrétiens de soumettre toute cette côte et même au-delà. Son intention était de parcourir la terre ferme depuis le cap Cantin jusqu'au cap Bojador et à ce qu'on appelle à présent le Rio-de-Ouro (le fleuve de l'or), voulant juger par lui-même s'il y avait un bon port où il pût se fortifier, pour avoir la clef du pays, et soumettre ensuite celui-ci * . La navigation au cap Bojador n'était donc point un sujet de crainte pour Béthencourt; il y pensait comme à une chose qu'il aumit pratiquée plus de trente ans avant que les Portugais ne doublassent ce cap, et si ce seigneur, disent ses chapelains, eût trouvé quelque confort au royaume de France, il ne faut point douter qu'il n'en fût venu à son objet, qui était de s'y établir en maître.

Béthencourt fit voile de Fortaventure pour la France, le dernier jour de janvier 1405, emmenant avec lui plusieurs des gens de Gadifer, mais point Ânnibal néanmoins, qui s'était décidé à rester. Après vingt-un jours de traversée, le conquérant débarqua heureusement à Harfleur, où il fut reçu avec beaucoup de signes d'amitié par messire Hector de Bacqueville et beaucoup de gens

' « Or est rintention de M. de Béthencourt de visiter In contrée de la terre ferme de cap de Cantin, qui est mi-voye dMcy et d'Espagne , Jusques an cap de Bageder, qui fait la pointe de la terre fernoe au droit de nous , et s'estend de l'autre bande jusques au fleuve de l'Or, pour voir s'il pourra trouver aucun bon port et lieu qui se peust fortifier et être tenoble quand temps et lieu sera ; pour avoir l'entrée du pays , et pour le mettre en treu ($ojêlion, tribut), s'il chct à point. » [Conqwe^îei des Canaries.)

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qui avaient ouï parler de ses prouesses. II se rendît de là à soii château de GraînvîUe, où il trouva son oncle messîre Robert de Braquemonty depuis amiral de France, à qui il avait engagé ou plutôt loué sa terre de Béthencourt et sa baronîe de Graînville. il fut grandement fêté par celui-ci et par tous les seigneurs des environs. Eustache d'Erneville, le baron de la Heuse et beaucoup d'autres, vinrent le féliciter sur sa conquête. Madame de Béthencourt était absente j il la fit aussitôt venir à Grainville avec messîre Renaud de Béthencourt, son frère, et il leur donna beaucoup de nouveautés et de curiosités qu'il avait apportées des Canaries, et qui tenaient fort ébahis tous ceux qui les voyaient. II déclara qu'il se proposait de retourner dans peu de jours aux îles, de tâcher de conquérir la grande Canarie ou au moins de commencer à s'y fortifier, et qu'il emmènerait, pour sa nouvelle expédition , le plus de Normands qui se présenteraient : « Car, dît-il, j'y veux conduire des gens de tous métiers qui soient au monde ; et quand ils y seront, il ne faut point douter qu'ils ne se trouveront en bon pays pour vivre à l'aise et sans beaucoup de peine ; et à tous ceux qui m'accompagneront, je donnerai suffisamment de terre à cultiver, si cela leur plaît; il y a bien des ouvriers en Normandie qui n'ont pas un pouce de terre et qui ne savent comment vivre, s'ils veulent venir par delà, je leur promets de leur faire tout le mieux que je pourrai, mieux qu'à gens d'autres pays ijui les imiteraient, et plus qu'à ceux des îles qui se sont faits chi*étiens. »

Aussitôt plusieurs gentîlshotnmes qui étaient présents s'offiirent, entre autres Jean de Bouille, Jean Du Plessis et Maciot ou Mathieu de Béthencomt, qui était neveu du conquérant, et plusieurs de ses frères. L'exemple de ces seigneurs fut suivi par une grande quantité de gens de tous métiens, de gens mariés et à marier, tant que vous eussiez vu tous les jours venir dix, puis douze, puis trente personnes par jour qui ne réclamaient aucun gage pour le suivre, et encore y en avait-il qui ne demandaient pas mieux que d'apporter leurs provisions. Béthencourt n'eut que

LES NAViGATËlîftS rtlANCAJS. SB

rembarras du choix. Il prit d'abord cent quatre-vingts hommes en état de porter les armes, et ensuite un bon nombre d'ouvriers et de cultivateurs. Pour les emmener, il acheta un navire à Robert de Braquemont qu'il joignit à celui dont il était déjà possesseur, et activa les préparatifs de son départ. H employa ses trois derniers jours dans Grainville, à fêter somptueusement toutes les dames et damoiselles d'alentour; et partit le premier de tous pour Harfleur où était le rendez-vous général. Personne n'y manqua. Le 9 mai 1405, le vent soufflant à souhait, on leva Fancre.

C'était à Lancerote que Béthenex>urt avait dessein de descendre d abord. Du plus loin qu'on vit blanchir ses voiles, on accourut sur le rivage avec de grandes démonstrations de joie. Bientôt on entendit trofiipettes et clairons sonner, tambourins, menestrés, harpes, rebequets, busines et toutes sortes d'instruments du temps retentir sur les navires, à couvrir le bruit du tonnerre s'il eût alors roulé dans respac>e. Les Guanches étaient dans un étonnement inexprimable, les Européens restés à Lancerote se montraient aussi fort émerveUlés de cette musique, et Béthencourt lui-même était agréablement surpris; car s'il savait avoir amené des musiciens, il ne se doutait pas que beaucoup d'autres jeunes gens , qui n'en faisaient pas leur métier, avaient apporté des instru^ ments avec eux. C'était Maciot de Béthencourt qui lui avait ménagé cette fête, en choisissant parmi ses compagnons le plus possible d'individus se plaisant à faire de la musique. Cependant les navires approchaient , et les bannières et les étendai*ds flottaient au vent; et tous les hommes qui arrivaient étaient en leur plus belle tenue ; Béthencourt leur avait donné à chacun un hoquetou neuf, et autour de lui se tenaient six gentilshommes habillés d'argent à ses frais, et plusieurs autres qui l'étaient aussi, mais aux leurs. Jamais Béthencourt ne s'était montré avec si grande pompe ; et d'une demi-lieue de loin , les Guanches de Lan* cerote avaient bien reconnu que c'était leur roi et seigneur. Vous les eussiez vus qui se précipitaient sur la côte au-devant de luîj

vous les eussiez ouïs qui criaient en leur langage : «Voici notre roi qui vient. » Et ils étaient si joyeux, si Ton en croit la chronique, qu'ils sautaient, s'embrassaient, se frappaient les uns les autres de plaisir; ce qui sans doute a été un peu exagéré par l'enthousiasme des bons chapelains du conquérant. Béthencouil mit pied à terre au milieu des acclamations de ses compagnons et des signes de soumission des Guanches qui se couchaient devant lui selon leur usage. Il alla ensuite se loger dans son château de Rubicon. Les nouveaux venus de Normandie étaient dans T enchantement de tout ce qu'ils voyaient. Les arbres, les fruits, le sol même du pays , les coutumes , la taille des insulaires , tout leur était un objet de surprise. Us ne se lassèrent pas de longtemps de regarder tant de choses inconnues d'eux. Cependant le bruit de l'arrivée de Béthencourt n'avait pas tardé à parvenir à Fîle Fortaventure, et bientôt arrivèrent à Lancerote, pour le complimenter, Jean Le Comtois, son lieutenant, avec six de ses compagnons au nombre desquels était Annibal, le fils naturel de Gadifer. Béthencourt demanda à celui-ci comment il trouvait la quantité et la bonne ordonnance de son monde.

u II me semble , répondit Annibal , que si l'on fût venu tout de suite ainsi; les choses n'eussent pas duré si longuement et qu'on les aurait encore poussées plus loin. Monsieur, c'est en vérité une fort belle compagnie et bien honnête, et quand les habitants des autres îles, qui ne sont pas encore chrétiens, verront si belle ordonnance, ils s'ébahiront plus que jamais ils n'ont fait. »

Béthencourt passa à Fortaventure avec tous ceux qu'il avait dernièrement amenés de Normandie. On l'y reçut avec les mêmes démonstrations de joie et de soumission qu'àLancerote. Les deux rois nouvellement baptisés de l'île vinrent au-devant de lui; il leur fit très bon accueil et les retint à souper avec lui. Pendant tout le repas, il y eut des instruments qui jouèrent, ce qui charmait extrêmement les deux rois; et de même ils étaient dans l'enchantement de voir les casaques ou hoquetons brodés et chargés d'orfèvrerie des Français*

(( Or çà, dit Béthencourt, mon intention est de faire une course à la grande Canarie et de savoir ce que c'est.

— L'idée est bonne, reprit Jean Le Courtois, et si je ne me trompe, les habitants ne tiendront pas longtemps quand il aura plu à Dieu qu'on puisse connaître l'entrée et les passages du pays. «

Et Annibal, le fils de Gadifer, qui était là, dit à son tour :

« J'ai intention d'y tremper mes soupes et d'y gagner bon butin. J'y suis autrefois allé ; il me semble que ce n'est pas si grand'chose que ce qu'on dit.

— Ah ! que si ! c'est grand' chose, repartit Béthencourt, tellement ({ue je suis averti qu'ils sont là dix mille gentilshommes , ce qui est bien grand' chose, que je pense, et, à vrai dire, nous ne sommes pas assez de gens pour en venir à bout. Mais, pour ce qui est (le connaître le pays et de s'y préparer le chemin , c'est autre chose, et nous ferons notice effort d'y aller, ne fût-ce que pour en connaître les ports et passages. »

Béthencourt, qui avait ses vues sur son neveu, dit qu'il emmènerait avec lui Jean Le Courtois, son lieutenant, ce dont celui-ci se montra fort joyeux, et qu'il laisserait Maciot de Béthencourt à Porta venture, afin qu'il connût le pays.

« Car mon intention, dit-il, n'est point de le ramener en France; je ne veux plus que ce pays soit sans le nom de Béthencourt et sans quelqu'un de mon lignage. »

Avant de partir pour la grande Canarie , Béthencourt alla au fort de Baltarhays pour y tenir sur les fonts baptismaux un entant guanche. Là il y avait une chapelle à laquelle il donna l'image de Notre-Dame, des cloches et de beaux ornements, et qu'il voulut que l'on appelât désormais Notre-Dame-de-Béthencourt.

Le 6 octobre i405, Béthencourt cingla vers la grande Canarie avec trois galères, dont deux étaient à lui et l'autre lui avait été dernièrement envoyée par le roi de Castille ^ . Un coup de vent le

* Nous suivons ici le texte de la chronique ; Il ne sérail pa^ sans intérêt de savoir si à celte époqae des galères atîronlaient les périls des caps occidentaux d'Afrique ; mais on

jeta avec ses trois navires à la côte d'Afrique, tout près dun port du cap de Bojador. Béthencourt mit pied à terre avec ses gens et resta huit jours sur le continent. Il y prit quelques hommes et quelques femmes qu'il emmena avec lui, et abattit une grande quantité de chameaux. Gomme il s'était ensuite rembarqué, un nouveau coup de vent dispersa ses trois navires : Tun revint à Fortaventure , l'autre fut porté à l'tle de Palme , et le troisième, sur lequel il se trouvait en personne, fit meilleure route vers la grande Canarie. Béthencourt ayant jeté l'ancre près de cette ile, pariementa quelque temps avec le roi Artami. Sur ces entrefaites arriva un des navires qui était aussi allé à la côte de Bojador et sur lequel étaient Jean Le Courtois, Guillaume d'Aub^bosc, Annibal, d'Andrac et plusieurs autres qui se montraient très fiers d'être allés si avant en terre ferme ; tellement que l'un se vantait de traverser avec vingt hommes toute la grande Ganarie, les habitants fussent-ils dix mille pour essayer de l'empéchw. La prudence de Béthencourt ne put retenir leur fougue, et, malgré lui, ils descendirent à terrô, au nombre de quarante-cinq, près du bourg d*Argynéguy, et commencèrent leui-s courses â qui mieux mieux. Soit par crainte, soit par ruse, les Guanches firent dabord retraite assez profondément dans le pays et se laissèi^nt poursuivre. Mais quand ils eurent vu les étrangers s'attacher en désordre après eux, ils se rallièrent, firent volte-face et les cwnbattirent avec avantage. Là périrent Guillaume d'Auberbosc, qui avait commencé l'escarmouche , Jean Le Courtois , Annibal , fils de Gadifer, Geofiroy d*AussonviIle, Guillaume d'Allemagne, Girard de Sombray et seize auti*es bons compagnons. Les Guanches poursuivirent les vaincus jusqu'au rivage et osèrent même les aller tuer jusque sur leurs embarcations. Une de celles*-ci tomba en leur pouvoir.

doit remarquer que les chapelains de Béthencourt appellent presque indifféremment nefs, barges et galées les bâtiments dont se servirent les conquérants des Cauanes. 11 est probable que les deux navires appartenant à Béthencourt étaient les deux nefs qu'il avait «n dernier Ueu anieDées de Nomandie.

Bethencourt, après celte funeste journée que sa sagesse n'avait pu prévenir y ne voulut pas rester plus longtemps à la grande Canarie^ et fit voile pour Ttle de Palme, où il trouva son troisième navire qui avait opéré de ce côté une descente plus heureuse. Aussitôt il se mit en devoir de venir en aide à ses compagnons qui livraient des combats incessants aux Guanches de Palme. £n six semaines, il se fut à peu près assuré la conquête de ce pays; néanmoins, il ne parait pas s y être établi. Puis il passa avec deux de ses navires à Tîle de Fer. Voyant que ses succès mêmes dans les combats épuisaient ses forces, il recourut à la ruse, on pourrait même dire à la perfidie, contre les Guanches de Tîle de Fer. En effet, à Taide d'un truchement, qui était le frère du roi de ce pays, il attira près de lui le prince et cent onze de ses sujets sous de feintes promesses d'amitié; et aussitôt que, sur la foi jurée, ils furent aiTivés , il s'empara de leurs personnes, les partagea entre ses compagnons, et en laissa vendre beaucoup comme esclaves. Les historiographes de Béthencouit donnent pour cause à cette perfidie la nécessité où leur seigneur se trouva de satisfaire ses compagnons, et de distribuer des terres aux derniers venus de Normandie sans faire tort à ceux de Lancerote et de Fortaventure. En effet, Tîle de Fer se trouvant à peu près dépeuplée par Fodieux coup de filet que l'on venait de jeter sur les indigènes, Béthencourt la distribua entre les Normands qui y établirent environ cent vingt ménages.

Béthencourt repassa ensuite à Fortaventure où il prit pour demeure la tour de Baltarhays. Il s'y occupa activement de l'organisation de ses colonies. Il exempta de tout droit pendant neuf ans les derniers venus de Normandie, comme n'ayant pas eu autant d'occasions de s'enrichir que les autres. Il interdit expressément la vente de l'orseille sans son congé. Il n'accorda pas la dime, mais il donna seulement le trentième aux curés de Fortaventure et de Lancerote, jusqu'à ce qu'il y eût un évêque aux Canaries. Deux fondés de pouvoirs pour chacmie des deux îles furent choisis pour administrer la justice sous l'autorité de celui qui de-

vait être lieutenant pour le roi, et Béthencourt engagea ce dernier à les appeler les premiers autour de lui lorequ'il y aurait lieu de tenir de grandes délibérations de justice, alin que le jugement étant rendu par le plus de gens possible et des plus notables, il parût que Dieu y eût présidé.

Les dispositions que prenait Béthencourt semblaient présager son prochain et définitif départ pour la France. Durant quelques mois encore, il chevaucha avec deux mules dans ses Etats, présentant son neveu Macîot aux gens du pays comme devant le remplacer, parlant à ceux-ci avec douceiur et bonté, au moyen d'interprètes qui le suivaient, et montrant dans sa route à son architecte en titre ce qu'il désirait que l'on fît pour le plus grand avantage des îles. Quand il eut chevauché ainsi par tout le pays et devisé de ce qui lui semblait être utile, il fit crier par ses hérauts que son départ était fixé au 15 décembre 1405, et que si dans le mois qui restait à courir d'ici là, il s'en trouvait qui eussent des réclamations à adresser, ils pouvaient venir à leur seigneur et roi en toute confiance. Béthencourt passa ce dernier mois à Rubicon , dans Lancerote , où il reçut tous ceux qui s'adressèrent à lui pour réclamer sa justice. Personne ne vhit de l'île de Fer, personne de l'île de Gomère. Quant à l'île de Lobos, elle n'était point habitée et ne servait de séjour qu'aux loups marins, de la pêche desquels on tirait grand profit. Guardarfia, l'ancien roi de Lancerote, vint trouver Béthencourt, et lui demanda la propriété du lieu qu'il habitait avec des terres à cultiver. Béthencourt lui concéda qu'il aurait demeure et terres plus qu'aucun autre indigène ; mais il lui interdit d'avoir aucune forteresse. Le roi guanche s'en alla satisfait ; car il savait bien quelles teri-es il avait demandées, et c'étaient les meilleures du pays. Les deux anciens rois de Foilaventure vinrent aussi, et de grandes concessions de terre leur furent également faites. Il distribua aux gentilshommes normands les châteaux et les lieux propres à en faii*e de nouveaux. Enfin, il réunit une dernière fois ses compagnons et les trois rois guanches autour d'une table bien senûe, et api*ès

LES NAVIGATEURS FKANÇAIS. 41

le dîner il monta sur une espèce de trône , et parla de la sorte à toute l'assemblée :

« Mes amis et mes frères chrétiens, il a plu à Dieu que ce pays fût mis à la foi catholique. Qu'il lui plaise de le maintenir tel, de me donner pouvoir et à vous tous de le bien conduire ! Je vous ai réunis en assemblée générale, d'abord pour que vous vous aimiez comme frères, et ensuite pour que vous sachiez par ma bouche ce que je veux et ordonne. Premièrement, j'ordonne Maciot de Béthencourt, mon parent, comme lieutenant et gouverneur de toutes les îles et de toutes mes affaires, soit en guerre, justice et autres choses, et le revêts de toute mon autorité, à la charge de garder mon hoimeur et mon profit et l'honneur et profit de ceux du pays , Et vous tous, je vous prie et charge de lui obéir comme à ma pereonne. J'ai oiilonné que le cinquième denier serait à moi, c'est-à-dire le cinquième du bétail, de la récolte et de toute chose ; et de ces deniers et redevances, deux tiers seront réservés pendant cinq ans pour faire constmire deux belles églises, l'une à Forlaventure , l'autre à Lancerote ; et le dernier tiers sera à mon lieutenant Maciot, qui le conservera tant qu'il vivra et au bout de cinq ans m'enverra le surplus en Normandie. Il sera tenu de m'envoyer tous les ans des nouvelles de ce pays. Je vous prie d'être tous bons chrétiens, de servir Dieu et de l'aimer. Faites pour le mieux à cet égard, en attendant que Dieu vous ait donné un évêque qui ait le gouvernement de vos âmes. Et, s'il plaît à Dieu, ce sera bientôt; car j'irai à Rome requérir le pape qu'il en donne un aux îles. A présent, ajouta Béthencourt en terminant, que s'il en est qui aient quelque avis à me donner, qu'ils parlent, et, petits ou grands, je les écouterai. »

Personne n'éleva la voix pour ouvrir un nouvel avis , et au contraire tous disaient que l'on ne pouvait mieux penser ni parler.

Le 13 décembre, comme il l'avait annoncé, Béthencourt mit à la voile de Lancerote , emmenant avec lui plusieurs de ses compagnons, et Jean Le Verrier, son chapelain. Il dit un adieu, qu'il ne croyait pas devoir être le dernier, à ces îles délicieuses qu'il avait en

partie conquises et dont il s'était fait un royaume. Parmi elles, il en était une où jamais^ que Ton sache, on neFavait vu aborder, une que garantit quelque temps des agressions des Européens et son étrange aspect et jusqu'à son nom même. C'était Ténériffe que loi)

appelait Enfer à cause du volcan toujours brûlant de la gigan-^ tesque montagne dont elle est formée tout entière et de laquelle on ne s'approchait pas sans un sentiment d'efifroi mêlé de superstition '. On pouvait la considérer d'autre part comme Ttle sacrée, comme le sanctuaire des populations guanches. Sept rois se h partageaient, qui avaient, comme leurs sujets, des cavernes ou grottes régulières pour demeures. Les Guanches de Ténériffe pas* saient pour les plus belliqueux et les plus redoutables de tout l'archipel. Aussi jamais encore n'en avait-on réduit au servage. Dans cette île suilout, Tart des embaumements que possédaient en général les indigènes- des Canaries, était pratiqué sur la plus vaste échelle , et la mort avait ici ses villes aussi peuplées, aussi en ordre que la vie ^, Les plus belles mais aussi les plus inacces-

^ « Ténériffe est la plus plaisante de toutes les iles des Canaries : elle a été appelée Nivaria ou Neigeuse, k raison de la neige, laquelle, comme un collier, environne le col du pic da Teydai le nom de Ténériffe lui a été imposé par les habitants de l'Ue de Palme, car tener, en langage palmeslen, signifie de la neige, et t/fe, une montagne.... Je ne sais si la grande montagne de Teyâa, communément appelée le pie de Ténériffe, donne plus grande admiration quand vous en approchez ou quand vous la regarde^ de loin../. Encore que le haut semble être aussi pointu qu'un pain de sucre , à quoi elle ressemble plus qu'à toute autre forme , il ne laisse pas d'y avoir une plate-forme au sommet , de la largeur d'un acre de terre, et au milieu de cette plaine un gouffre duquel souventes fois sont jetées hors de grosses pierres, avec grand bruit, feu et fumée.... Souvent en temps d'été les feux sortent hors de ce trou qui est au faite de la montagne, dans lequel, si vous faites rouler quelque grosse pierre , elle résonne comme si quelque pesant fardeau tombait sur un grand nombre de vaisseaux d'airain creux. Lies Espagnols appellent par raillerie ce trou le ehoudron du diable, dans lequel bout toute la provision de l'enfer ; et les Guanches mômes , naturels habitants du pays , affirment que c'est là l'enfer, et que les âmes de leurs prédécesseurs qui ont été méchants sont réduites en ce lieu là ; mais que celles de ceux qui ont été gens de bien et vaillants , vont en bas en la plaisante vallée en laquelle est à présent située la grande cité de Laguna, au prix de laquelle et des bourgades voisines d'icelle , Je ne crois pas qu'il y ait aucune place en tout le monde de plus plaisante et agréablf température d'air, ni d'un plus bel objet à la vue , étant posée au centre de cette plaine , d'où l'on peut contempler comment la nature s'est plue à dtver- «ifler la beauté de cette grande montagne. » (EmiraU de» Obtêrvatiom de sir Edmond Seory, traduit par Bergeron.)

* m Avant la conquête de cette lie (Ténériffe) elle était gouvernée par sept rois qui habitaient en de9 cfiv^, ainsi que le reste du peuple ; leurs habits étalent de peaux de chèvres,

sibles cavernes lui étaient rëservëes. Là, les corps, transformés en momies, précieusement conservés par un procédé différent de celui des Égyptiens, étaient rangés sur des espèces de tréteaux, quelquefois jusqu'au nombre de deux mille dans une même grotte; de no8 jours encore, on découvre aux Canaries de ces grottes sépulcrales, dont plusieurs avaient été soigneusement murées par les Guanches, sans doute pour qu'on ne les profanât point. A Téo^riffe, les Guanches exempts de tout contact avec les étrangers avaient conservé leur antique physionomie, leur caractère primitif. Peuple pasteur dont Torigine remontait à des temps impossibles à retrouver, les Guanches, de haute taille, de belles proportions, robustes, infatigables, d une agilité surprenante, aimaient éper-* dûment la danse , la musique , le chant , la poésie , ce premier langage de Thomme en face de la nature , et il paraît que c'é-* taient dans des poètes, répétées d'âge en âge, qu'ils perpétuaient leurs vieilles traditions.

3fais il ne £aut pas plus longtemps perdre de vue Béthencourt* Il eut assez bon vent après son départ de Lancerote, et, en sept jours, il arriva à Séville, puis se rendit à Yalladolid où le roi de Castille lui fit jdus noble accueil que jamais ; il resta quinze jours à la cour d'Henrique III, au milieu des fêtes et des honneurs. On ne lassait pas de Touïr raconter les choses surprenantes qu'il avait vues ou accomplies. Avant de prendre congé du roi de Castille, il le pria de Taider dans ses démarches pour obtenir du pape Innocent VII qu'un évoque fût donné aux lies nouvellement conquises. Henrique III lui remit en conséquence des lettres pour le souverain pontife et lui adjoignit pour raccompagner à Rome Alberto de Las Casas , qu'il désirait voir nommer au nouveau siège épiscopal. Béthencourt partit pour Tltalie au commencement de

comme cen de Ganarie. Us se noarriseaient de mtoe* Leurs fiépoUorn étaieat en des caves où ils dressaient les corps debout contre les murailles , et aux plus honorables donnaient on bâton en la matn , et un vaisseas plein de lait près d'eux. J'ai quelquefois vu trois cents de ces corps en une même cave, dont la chair s'était tellement desséchée qu'ils ressemblaient h du parchemin. » {Description des Canaries, de Fan 1526, par Thomas Nicbois , tradttctloB de fiergeron.)

rauiiée 1405, et arriva à Rome en onze jours. Le pape Innocent VII ne le reçut pas avec moins de faveur que n'avait fait le roi de Castille. Ayant ouvert les lettres d'Henrique III, il lui dit:

(( Vous êtes un de nos enfants et pour tel je vous tiens ; vous avez obtenu un beau commencement, accompli un beau fait- Le roi d'Espagne m'écrit que vous avez conquis certaines îles, et que vous en avez amené les habitants à la foi catholique. Le premier vous aurez été cause que d'autres de mes enfants arriveront à des choses plus étendues; car, ainsi que j'entends , le pays de terre ferme n'est pas loin de là, et le pays de Barbarie et celui de Guinée ne sont pas à plus de douze Ueues ; et même le roi d'Espagne m'écrit que vous êtes allé à bien dix lieues dans ce pays de Guinée et que vous avez tué et amené des Sarrasins (des mécréants). Vous êtes bien homme de qui on doit tenir compte; aussi veux-je que vous ne soyez pas mis en oubli , et que vous soyez compté, par écrit, au catalogue des autres rois. Pour ce que vous me demandez qu'il y ait un évêque aux Canaries, votive raison et votre volonté sont honnêtes; celui que vous voulez qui le soit, puisqu'il est homme capable, je vous l'octroie. »

Les bulles furent en effet très promptemeiit expédiées en faveur d'Alberto de Las Casas* , nommé évêque de toutes les Canaries. Béthencourt, au comble de ses vœux, s'en alla de Rome, après avoir été quinze joure logé et fêté dans le palais papal. 11 prit la route de France pendant que le nouveau prélat retournait en Espagne pom*de là passer aux Canaries. A son passage par Florence, Béthencourl fut l'objet de la curiosité de tous les habitants. La communauté de cette ville fameuse et alors si riche tint à honneur de le défrayer et de lui faire une belle réception . Toujoura chevauchant, il arriva à Paris, puis à Béthencourt, où il trouva sa femme. De là , il se rendit en son château de Grainville où vinrent bientôt après madame de Béthencourt, Renaud de Béthencourt^ sou

1 Les chapelains de Bétheocourl traduisent ce nom par Albert de Maisons.

LES NAVIGATEURS FRANÇAIS. i5

frère, alors grand-maître d'hôtel du duc de Bourgogne Jean sans Peur, et un grand nombre de personnes qui lui composaient en quelque sorte une cour plus digne et plus honnête que n'allait Tétre bientôt celle de Tinfortuné roi de France Charles VI. Il reçut quelque temps après la nouvelle que ses deux navires s'étaient perdus, le premier auprès de La Rochelle, en revenant de Séville, le second en faisant la traversée des îles à Ronfleur avec un riche chargement fait par Maciot de Béthencourt. Mais, en i*evanche, il eut la consolation d'apprendre que l'évêque des Canaries était arrivé à bon port à Fortaventure, où Maciot lui avait fait une belle réception; que depuis, à chaque prône en l'église , ce prélat faisait faire une prière publique pour lui , en qualité de roi et souverain des îles, et qu'enfin tout semblait aller pour le mieux dans ses États. A quelques années de là, madame de Béthencourt mourut sans lui laisser d'héritiers directs. Il tomba à son tour malade, en l'année 1425, et vit bien que son dernier jour approchait. Il envoya chercher plusieurs de ses amis et particulièrement son frère, qui était son plus proche héritier. Mais celui-ci n'arrivant pas assez tôt, il chargea ceux qui étaient présents de lui dire d'aller à Paris chez un notaire qui lui remettrait un coflTret de papiers, sur lequel étaient écrits ces mots : « Ce sont les lettres de Grainville et de Béthencourt. » A peine avait -il prononcé ces paroles, il rendit l'âme dans les bras du Seigneur. On lui fit de grandes funérailles, et on Tenteira dans l'église de Grainville la Teinturière, devant le maîtreautel.

Le successeur que Jean de Béthencourt s'était donné aux Canaries dans la personne de son neveu Maciot ou Mathieu de Béthencourt n'était pas digne d'un héritage de ce genre. Apre au gain plus qu'à l'honneur, il n'ajouta aux conquêtes de son oncle celle de l'île de Gomère, que pour aliéner avec plus d'avantages la petite souveraineté qui lui avait été laissée. On l'accuse môme de l'avoir vendue plusieurs fois à des acquéreurs de nationalité différente, ce qui ne pouvait manquer d'amener de grandes con-

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testations et difficultés. En 1428^ il Tâliéna par acte authentique au roi de Portugal, en échange de terres et propriétés industrielles aux lies Açores. Plus tard les lies Canaries firent retour à la couronne d'Espagne et aux Espagnols^ qui n'en achevèrent la conquête qu'en exterminant jusqu'au dernier des Guanches. Le nom de Bétheucourt, nonobstant l'aliénation faite par Maciot ou Mathieu de Béthencourt, ne cessa pas d'exister aux Canaries, en même temps qu'il se perpétuait aux Açores. En mars 1783, un Béthencourt ou Betancor-Noronha, né à Madère, fut présenté à Louis XYI, qui reçut en lui le descendant collatéral d'un des navigateurs dont le nom avait le plus honoré la France ' •

^ Autorités *. UUtoWê d9 la première àeêamDerte e\ conquètU dee Canaries, faiie dit Van 1 402, par meseire Jean de Bitkeneourt, rhambelian du rai Charlee /^/, eeerite du tempe même par F, Pierre Bontier, religieux de eaint Françoie, et Jean Leverrier, pteetre, dumeeiiquee dudit eieur de Béthencourt^ et miee en lumière par M. Gaiiên tie Béthencourt, Paris, MCXXX. — Traicté de In navigation, de Bergeron. — Notieiae de fa hietoria gênerai de tas ieUis Canarias, par don Joseph de Vlera y Glavijo, Madrid, 1783, 4 Tol. ÏD-A^, <— Lee tlee de C Afrique, dans V Univers , par M. d'Avexflc. -^ Consul é, mais non à titre d'autorité. Essaie sur les îles Fortunées et Vantique Atlantide, par M. fiory de Saint-Vlnoent ; Paris 18ua, in- 12. (L'auteur ne parart pas avoir lu avec attention i'ouvrnge des chapelains de Béihencourt,} ** Ftvyage pittoresque à Vite de Franca^ au cap de Botine-Espéranee et d l*%le de Ténériffe, par M. Hilbert, peintre embarqué sur ta corvette le Géographe. Paris, 1812, t vuL lo»8<>i elc, etc.

Noos devons faire remarquer que la Chronique des chapelains de Béthencourt, que nous n'avons fait en quelque sorte que traduire du vieux français en français moderne, ne donne nulle part le nom de Guanches aux habitants des îles Canaries, mais celui de Canares ou Canariens. Gela n'a pas dû nous empêcher d'adopter le nom véritable des anciens habitants de ces lies*

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