LE CAPITAINE COUSIN
Ce navigateur normand naquit présumaWement â Dieppe, dans le courant du quinzième siècle. Les renseignements que l'on a sur sa personne sont un peu vagues ; ceux que Ton a sur ses voyages manquent malheureusement aussi de témoignages suffisants. Ou ne saurait donc raisonnablement les rapporter que tous la forme dubitative. Si la rigoureuse histoire pouvait les admettre comme authentiques , ce ne serait pas à Colomb , mais à Cousin, que reviendrait la gloire de la découverte du Nouveau- Monde; à lui encore, et non à Yasco de Gama, qu'appartiendrait d'avoir doublé le premier le cap de Bonne-Espérance. Il paratt que ces circonstances si importantes ne reposaient que sur des traditions, quand les historiens de Dieppe s^avisèrent de les constater et de les traduire en faits positifs sur le papier. Nous laissons la responsabilité du récit des navigations de Cousin à ceux qui les ont recueillies avant nous.
Cousin, dît-on, s'était distingué dans sa jeunesse par son couîagc et sa présence d'esprit dans les combats de mer; il se signala de nouveau dans une affaire contre plusieurs bâtiments de guerre anglais, en 1487. Sa valeur à la fois et son habileté lui
acquirent la contîance des armateui-s dieppois. Il y avait alors à Dieppe, berceau de Thydrographie, un hydrographe nommé Descaliers, dont une foule de marins suivaient les leçons, et e^ fut de lui, dit-on, que Cousin apprit à s'éloigner des cAtes et à oser s'élancer dans la pleine mer. Parti, en 1488, dans la compagnie d'un étranger nommé Pinçon, pour les côtes occidentales d'Afrique, où, dès 1354, les Français auraient possédé déjà un petit fort, il se serait élevé, selon les annalistes dieppois, fort au large dans rOcéan atlantique, aurait été porté à l'ouest, par un courant très puissant, sur une terre inconnue, et aurait aperçu l'embouchure d'un grand fleuve, que l'on a supposé être le Maragnon ; il aurait ainsi découvert l'Amérique quatre ans avant Colomb, et le Brésil en particulier douze ans avant Cabrai. Ayant pris ensuite la hauteur de cette terre pour courir à l'est, et aborder aux côtes les plus méridionales de l'Afrique, suivant les instructions qu'il avait reçues, il aurait découvert d'abord la pointe de cette contrée, et lui aurait donné le nom de Potnle des Aiguilles, que les Portugais changèrent depuis en celui de cap de Bonne- Espérance. Après cela Cousin aurait dirigé sa route vers les côtes du Congo et d'Adra, où il aurait fait un commerce d'échanges, et serait revenu à Dieppe dans le courant de l'année 1489. Cousin se serait plaint de la conduite insubordonnée tenue par l'étranger Pinçon pendant la navigation, et les armateurs auraient renvoyé de leur service celui-ci, qui aurait indiqué à Colomb la route du Nouveau-Monde, et serait le même qu'Alonzo Pinçon, compagnon de l'immortel navigateur.
Cousin , de son côté , aurait parlé à Descaliers de ses découvertes, et particulièrement de celle du Cap des Aiguilles; et l'hydrographe l'aurait pressé d'entreprendre un nouveau voyage dans ces parages. Cousin aurait cinglé en conséquence une seconde fois vers la pointe de l'Afrique, l'aurait doublée et finalement aurait débarqué dans l'Inde un siècle avant Vasco de Gama. Apres une navigation de deux ans, il aurait accompli son retour à Dieppe vers l'année 1491.
LES NAVIGATErRS FRANÇAIS. i'.t
Cousin se serait ensuite nol)lement reposé de ses fatigues, en professant à son tour l'hydrographie aux marins, après h\ mort de Descaliers et de Prescot, autre élève distingué de celui-ci '.
Quoi qu'il en puisse être des traditions relatives à Cousin , on ne saurait enlever à Christophe Colomb l'honneur d'avoir découvert l'Amérique, ni à Vasco de Gama celui d'avoir le premier doublé, en 1497, le cap de Bonne- Espérance, que Barthélémy Diaz, son compatriote, avait découvert, sans le franchir, en 1428. Les vrais découvreurs sont ceux dont les entreprises profitent au monde. On va voir dans la notice suivante quel est le premier Français à qui l'on ne puisse disputer d'avoir doublé le cap de l'extrémité de l'Afrique à la suite de Vasco de Gama , et l'on verra dans la vie d'un autre de nos navigateurs quel est celui des Dieppois à* qui des souvenirs authentiques concèdent l'honneur d'avoir le premier d'entre les Français reconnu les tenues que le hasard avait fait découvrir à CabraP.
* Voir Mémoires ehranologiques pour servir à Vhittoire de Dieppe , pur Desmarquetz. — 9féfnoires biographiques sur les hommes célèbres du département de la Seine^hifé" rieurs, par Guilhort. — Recherches sur les voyages et découvertes des navigateurs normoMis, par M. Estancelin, etc.
* Voir la vie de Jean Parmenlier.
PAULMIER DE GONNEVÏLLE.
— De I90S à 4!10S. —
Les navigations de Bînot Paulmier de Gonneville, natif de Honfleur, reposent sur des données plus certaines que celles de Cousin. Seulement un voile confus couvre encore leur résultat réel. Yasco de Gama avait ouvert depuis six ans aux Portugais la voie des Indes orientales, quand une compagnie de cx>mmervants de Honfleur, qui trafiquaient avec Lisbonne, résolut d'envoyer sur sa trace à la recherche des trésors dont le Portugal semblait vouloir se réserver le monopole. On confia, dans ce but, le commandement d'un navire à Paulmier de Gonneville, qui n)it à la voile de Honfleur au commencement de juin 1503. Comme Vasco de Gama , il doubla le fameux cap que ses orages avaient fait nommer cap des Tourmentes et le Lion de l'Océan, avant que ridée des heureux pays auxquels il devait conduire eût fait changer ce nom en celui du cap de Bonne-Espérance; mais assailli lui-même d'une violente tempête, il perdit sa route et se trouva ensuite dans un calme plat au milieu d'une mer inconnue. Ayant aperçu plusieurs oiseaux qui semblaient aller et venir du côté du sud , il en augura qu'il trouverait par là une terre ; il la trouva en efifet, et l'appela du nom vulgaire que les navigateurs donnaient aloi-s volontiers à toutes leurs découvertes, c'est-à-dire
ItuÈes méridionales. Paulmier de Gouneville mouilla dans un fleuve dont il compai'a la largeur à celle de la rivière d'Orne, sur laquelle s'assied la ville normande de Caen. Il eut des rapports avec les habitants de cette contrée, gens simples, selon son rapport, ne demandant qu'à mener une existence joyeuse, sans grand travail, vivant du produit de la chasse et de la pèche, de légumes et de racines, allant pour la plupai*t demi -nus, et se couvrant seulement au milieu du coi'ps, de peaux, de nattes déliées ou de plumes. Les femmes portaient des colliers d'os et de coquilles; leurs cheveux étaient gracieusement tressés sur leui*s têtes nues avec de petits cordons d'herbes teintes de couleurs vives et luisantes. Les hommes avaient de longs cheveux flottants et la tète ceinte de plumes ; ils portaient pour armes un os afiilé et un épieu de bois très dur, brûlé et aiguisé d'en haut. Le pays dans lequel Gonneville s'enfonça bien jusqu'à deux journées de marche , et dont il suivit beaucoup plus longtemps les côtes, tant à droite qu'à gauche, parut à ce navigateur très fertile, pourvu de beaucoup d'animaux singulier et inconnus à la chrétienté . et sur lesquels maître Nicole Le Fébure de Honfleur, homme d'un grand savoir, qui était volontaire en ce voyage, prit des notes que malheureusement on devait perdre au retour. La population semblait assez bornée. On voyait pourtant des hameaux de i^atrevingts cabanes environ, faites avec des pieux fixés en terre, des herbes et des feuilles ; les toitures étaient pareillement de feuillage; à l'intérieur de ces cabanes il y avait des lits composés de fines nattes remplies de feuilles ou de plumes. Les ustensiles de ménage étaient de bois, môme les pots à bouillir, mais on les avait enduits d'une façon d'argile épaisse d'un doigt, qui empêchait le feu de les consumer. Les indigènes fermaient les portes extérieures de leurs maisons avec des clefs de bois semblables à celles qu'on employait dans les campagnes de Normandie pour fermer les étables. Le pays était divisé en petits cantons dont chacun avait son roi, et, bien que ces princes ne fussent guère mieux logés ni vêtus que leurs sujets, ils n'en étaient pas
moins révérés; pei'sonne n'eût été assez hardi pour (lésol)éir à un roi qui avait pouvoir de vie et de mort sur tout ce qui était audessous de lui. Un jour Gonneville vit jeter à Teau, par l'oitlre du souverain, un jeune homme qui avait donné un soufflet à sa mère, bien que celle-ci n'eût pas porté plainte. Il eut de fi'équentes relations avec ce souverain , dont le nom était Arosca , homme de soixante ans d'âge environ, de grave maintien, de moyenne stature. Son royaume était d'une journée environ d'étendue, et se composait d'une douzaine de villages dont chacun avait son capitaine particulier. Ârosca avait six enfants. 11 vivait en bonne intelligence avec les princes des pays limitrophes du sien ; mais il faisait de concert avec eux la guerre à des peuples qui habitaient l'intérieur des terres. Deux fois il alla ainsi en campagne, pendant que Gonneville était dans ces contrées; il conduisait de cinq à six cents combattants. Il aurait bien désiré que quelques-uns des étrangers l'accompagnassent avec des lances à feu et de l'artillerie. Mais ûonneville s'en excusa prudemment. Un jour, cinq rois à la fois du pays vinrent visiter avec curiosité le navire de Gonneville. Sauf les plumes qu'ils avaient sur leur tête et qui étaient d'une seule couleur, rien ne les distinguait des autres indigènes. Le capitaine normand trouva que ses compagnons et lui, eussent-ils été des anges descendus du ciel, ils n'auraient pu être mieux accueillis par les habitants de cette terre inconnue. Voulant laisser en ces lieux le souvenir de son voyage, Gonneville fit faire une gi*ande croix de bois haute de trente-cinq pieds, superbement peinte, sur laquelle on grava d'un côté les noms du pape, du roi de France et de son amiral, du capitaine, de l'armateur et des compagnons de l'expédition, depuis le premier jusqu'au dernier, et, de l'autre côté, un distique latin de la composition de Maître Nicole Le Fébure , avec la date de l'année. Le jour de Pâques de l'an 1504, tambours battant et trompettes sonnant, l'équipage chantant les litanies, Gonneville, avec les notables du navire, la porta, pieds nus, et la planta sur un tertre, le roi Arosca, ses enfants et les principaux du pays aidant
à celte opéi*aiion. Par des signes, ou douna à entendre aux indîgèues que le moins qu'ils pussent faire au sujet de cette croix , c'était de la consei*ver et de Thonorer. Plusieurs décharges d'artillerie, un festin et d'honorables présents couronnèrent ensuite la cérémonie.
Enfin, le navire ayant été radoubé et chargé des vivres nécessaires au retour, on se disposa à mettre à la voile. Mais, pour obéir à la coutume qui était alors générale , de ramener chez les chrétiens quelqu'un des habitants de terres nouvellement découvertes, on fit tant auprès du roi Arosca qu'il consentit à laisser partir avec les étrangers un de ses fils, nommé Ëssomericq, et un autre indigène du nom de Namoa , sous la promesse qu'on les ramènerait dans vingt lunes (car c'était ainsi qu ils entendaient les mois), et qu'on apprendrait à celui-ci à se servir de Tartillerie , pour maîtriser les ennemis de son père , l'art de la coutellerie, de l'armurerie, de la miroiterie, tout, en un mot, ce qu'ils enviaient aux chrétiens, et jusqu'à la prétendue pien*e philosophale. Le 5 juillet 1504, on leva l'ancre; Arosca et ses sujets étaient sur le rivage , qui jetèrent un grand cri d'adieu et donnaient à entendre qu'ils conserveraient avec soin la croix, faisant le signe de celle-ci en croisant deux doigts. Depuis le jour du départ jusqu'au lendemain de la Saint-Denis , on n'aperçut plus la terre, et l'on courut de grands hasards; on eut aussi beaucoup à soufifrir de fièvres ; quatre des gens du navire en moururent , savoir : Jean Bicherel, de Pont-l'Évêque, chirurgien, Jean Renoult, soldat de Honfleur, Stenot Vennîer, natif de Gonneville sur Honfleur, valet du capitaine, et Namoa, le compagnon du fils du roi Arosca. On avait été incertain si on devait ou non baptiser celui-ci dans son agonie, pour sauver son âme; mais Maitre Nicole, s' étant prononcé contre l'exécution de cet acte, qui, dans Tétat d'ignorance de Namoa , lui eût semblé une profanation , le baptême n'avait pas eu lieu. Toutefois Mattre Nicole en eut depuis scrupule, si bien que le jeune Ëssomericq, se trouvant à son tour malade et en danger de mort, il fut d'avis de lui admini-
5t LES NAVIGATEURS FRANÇAIS.
strer le sacrement et lui-même s'acquitta de ce devoir. Gonneville fut parrain; à défaut de marraine , on prit Ândrien de La Marc pour tiers-parrain ; et le fils d' Arosca fut appelé Bînot, qui était le nom de baptême du capitaine. Le jeune étranger^ après cette cérémonie, se sentit, dit -on, aller de mieux en mieux, et se guérit entièrement. Déjà le navire approchait des cAtes de France, lorequ'il fiit enlevé par un corsaire d'Angleterre, qui dépouilla les Français de tout ce qu'ils possédaient. Cependant, Paulmier de Gonneville , ayant recouvré la liberté ainsi que les siens et étant revenu .à Honfleur avec le fils du roi Arosca, fit sa déclaration au greffe du siège de l'amirauté de cette ville, le 19 juillet ISOo , déclaration qui fut signée des principaux de l'équipage. Malheureusement il paraît qu'on n'avait pas rendu à Paulmier de Gonneville le journal de sa navigation qui resta ainsi en-*veloppée d'un nuage. N'ayant pu se procurer les moyens de ramener Essomericq à son père, ce navigateur adopta le jeune étranger, lui fit donner une éducation européenne, le mana à une de ses parentes, et le laissa héritier de son nom et d'une pallie de sa fortune. Essomericq vécut jusqu'en 1583, et, par un singulier jeu de la fortune, c'est à son arrière-petit-fils, l'ablié Binot Paulmier de Gonneville , chanoine de Lisieux , résident du roi de Danemarck en France, que Ton dut, en 1665, une publication sommaire, la seule que l'on possède» du voyâ^ qui avait amené son aïeul parmi les populations chrétiennes-
Maintenant quelle était cette terre inconnue que le navigateur de Honfleur avait découverte ? Longtemps on la plaça au hasard sur les cartes. Plusieurs lui donnaient le nom de Terre des perroquets. Jusque dans le courant du siècle dernier , des voyages furent faits pour la retrouver, mais sans succès*. Les détails donnés par le chanoine de Lisieux ont fait penser que c'était simplement la grande ile de Madagascar. De moins timides en conjectures ont écrit que c'était l'Australie ou Nouvelle-Hollande,
< Voyei Lozicr-ttoUvtl et Kcrguclcn, dans ce volume.
où les Français seraient ainsi allés^ sans s'en douter, plus d'un siècle avant les Hollandais ; d'autres encore ont cru que c'était une partie de l'Amérique méridionale. Mais en n'admettant même que la plus probablement vraie de ces opinions sur la terre inconnue à laquelle al>orda Gonneville, les Français auraient donc précédé les Portugais à Madagascar, puisque ceux-ci n'y abordèrent pour la première fois que le 10 août 1506 * .
1 Voir : Mémoires touchant VitablinemefU d'une mission chrétienne dans le troisième monde, autrement appelé la Terre aiatrale méridionale, antarctique et inconnue , dé^ diés à IV. S. P. le pape Alexandre f^II , par un ecclésiastique originaire de cette même terre australe. Paris , 16G3, tn-8», avec une carte. — Histoire de la grande isle de Madagascar, par Flacourt. — L'article Gonncville, de la Biographie universelle, tlù à M. Ryriès. — Recherches sur les voyages et découvertes des navigateurs normands , par M. L. Estancelin.