‹ Les navigations d'UlysseChapitre 14 sur 24 · L'ILE DE · texte numérisé non relu

L'ILE DE

CircCE.

D’Aranci à la Maddalena, il faut compter trois ou quatre heures de traversée. Mais le vent contraire, qui souffle avec violence du N.-0., retarde notre marche au long de cette côte très échancrée ; promontoires et enfoncements se succèdent, tous pareils, indiscernables, au devant d’une sierra régulière ; seul, l'œil habitué des pilotes sait y découvrir quelques points de repère : « Le mont Congianius à 650 mètres de hauteur et peut servir comme amer dans la navigation du golfe », disent les Znstructions. Plus loin, la Testa di Cane, avec sa forme spéciale, et le Cap Ferro, avec « sa nature ferrugineuse et sa couleur rouge foncé », servent encore de guides.

Au détour du cap Ferro, Ours apparaît soudain, entre les deux sommets de son promontoire croulant. Quand une fois ils l’ont découvert, les navigateurs venus de l'Est l’ont toujours en vue : l’Ours les guidera dans tous leurs trajets à travers les canaux des Bouches. Précise, bien détachée sur le ciel, bien plantée sur le piédestal de sa haute presqu'île, la silhouette de ce rocher reproduit d’une façon merveilleuse le profil de l’animal dont il porte le nom: tendant le cou, debout déjà sur les deux pattes de devant, le train de derrière encore ramassé et demi-vautré sur le sol, l’Ours va se mettre en marche en dodelinant de la tête. Il est impossible d'imaginer statue faite de main d'homme, qui donnerait à distance une pareiïlle illusion de vie. Dans le fouillis de ces promontoires, de ces golfes, de ces écueils et de ces pierres croulantes, au devant de cette côte uniforme que longe toujours à l’horizon la même

pierre d’une grosseur étonnante. J’ai vu au Brésil un de ces géants qu'Alonzo Diaz avoit pris au port Saint-Julien. Quoique ce ne füt qu’un jeune homme, il avoit déjà treize empans de haut... Les habitans du Port Famine dans le détroit sont une tout autre espèce de hideux cannibales de petite taille, n’ayant pas plus de 5 ou 6 empans de haut, le corps épais et robuste, la bouche fendue jusqu'aux oreilles. Ils mangent la chair quasi crue, ne faisant que l'écorcher un peu sur le feu, après quoi ils la dévorent et le sang ruisselle de leur bouche ».

sierra aux dents égales, les navigateurs sont assurés de leur route dès qu'ils ont mis le cap sur l’Ours. Il leur suffit d’aller à lui et d’en doubler la pointe pour enfiler tout droit le chemin du Couchant et, tournant le dos au chemin du jour, découvrir la bonne entrée des Bouches vers les mers de la nuit. Sur place, on estime à sa juste valeur l'utilité de ce promontoire et la renommée que lui firent les premiers thalassocrates.

Nous avons franchi la passe entre l’Ours et Caprera, puis la passe entre l’Ours et S. Stefano, et pris enfin le canal entre S. Stefano et la Maddalena. Nous atteignons la rade de cette dernière île. Ces chenaux insulaires, tous bordés des mêmes chaos granitiques, seraient un dédale sans issue, n’était encore le salutaire signal de l’Ours. Nous voici enfin dans le port de la Maddalena, une toute petite ville militaire, ceinte de forts détachés, coupée de rues à angles droits. Du vapeur même, sans prendre quai, nous frétons une barque qui nous fera traverser à nouveau le canal et nous conduira en terre sarde, dans l’anse de Parau ou Palau, à la Source de l’Ours.

En cette anse de Palau, aboutit la grande route qui, de l’intérieur et du haut des monts, amène les provisions de la Gallura vers le marché de la Maddalena. Au bord de la mer et de la source, quelques auberges ont planté leurs maisons blanches. À mesure que nous approchons de cette côte sarde, les blocs de granit, qui parsèment la rive, apparaissent plus distincts. Toute cette façade de la Sardaigne est jonchée d'énormes blocs. A l’échelle de Palau, parmi ces blocs, surgissent les dômes de gros tas de charbon : Palau n’a pour commerce que l’approvisionnement de la Maddalena et la vente du charbon de bois, qui descend ici des forêts de Tempio et que les petits voiliers français et espagnols viennent charger pour Marseille et Barcelone. Au devant des auberges, neuf tas énormes de charbon bordent la mer : des chars à deux roues, attelés de bœufs, arrivent en grinçant décharger leurs paniers.

Nous débarquons à l’échelle de Palau, au bout d’un petit môle. Nous cherchons une voiture qui d’ici nous mènerait à Porto Pozzo. Mais, dans les quatre auberges, il n’est pas de voiture : sur la route, en file, descendent et remontent seulement les chars à bœufs, remplis de charbon ou chargés de bois. Depuis Le temps de La Marmora, qui nous décrivait plus haut ces véhicules, les Sardes ont fait quelques progrès : leurs chars n’ont plus les roues pleines d’autrefois ; mais, sauf les rayons « européens », je crois qu'Ulysse reconnaîtrait encore les « amaxes qui, vers la ville, descendaient le bois des montagnes ». Une source très abondante jaillit non loin des auberges ; les filles et les bateliers y viennent remplir leurs cruches et leurs tonnelets : la forte fille du roi Antiphatès descendait à cette source Artakié.

Faute de voiture, nous avons repris une barque pour aller vers Porto Pozzo. Au moment de quitter le petit môle, voici qu’arrive un musicien qui nous demande de le prendre à bord. Il a sa guitare, sa mandoline et son flageolet. Il revient de la fête de S. Pasquale, où il a chanté, joué, dansé deux ou trois jours de suite. [Il voudrait passer à Santa-Teresa : 1l nous demande une place au fond de la barque, sur les cailloux qui nous servent de lest. À peine installé, il s’endort et ronfle avec une sonorité qui met en joie nos deux rameurs ; sans avoir jamais lu les vers odysséens, l’un d’eux parle comme le poète : « Voilà un chanteur qui gagnerait deux fois sa vie, avec son nez et avec sa bouche ».

Nous quittons Palau. Un maudit vent d'Ouest contrarie nos rameurs. Lentement, péniblement nous contournons la rade de Mezzo-Schiffo, puis la pointe Sardegna. Ce rivage est semé des mêmes blocs granitiques, polis, arrondis, chantournés, évidés et troués par les agents atmosphériques. La pointe Sardegna est un éboulis de ces blocs, qui, du sommet jusqu’à la vague, chevauchent les uns sur les autres, roulent et s’empilent. La première

comparaison qui vient à l’esprit est celle d'un champ de bataille où des géants se seraient battus à coups de rochers”. Pour nos marins occidentaux, surtout pour les Français du Nord, la vue de cette côte n’a rien de surprenant : telles de nos côtes bretonnes leur offrent de pareils spectacles. Mais, en Méditerranée, de tels chaos granitiques sont rares : on en chercherait vainement un aussi beau spécimen dans la Méditerranée levantine surtout. Les premiers navigateurs, venus du Levant, n'étaient habitués qu’aux sables ou aux murailles de leurs côtes calcaires; ils rencontraient ici, pour la première fois peut-être, ces éboulis de roches qui font mieux comprendre le vers odysséen « sur les pierres de jet, dont la moindre ferait la charge d’un homme », &nd netpäov àvôpayBéor xyepuaôtorouv.

La pointe Sardegna nous couvrait encore un peu; nous voici en plein exposés au vent d'Ouest qui nous est contraire. Il faut tirer des bordées sans fin. Le musicien réveillé doit se mettre, lui aussi, au dur travail de la rame. Pendant trois heures, nous virons et voltons, le cap sur le Scoglio Colombo, sur le Rocher de la Colombe, sur la Laas-Trugonié, qui, seule, peut nous indiquer l'entrée du Puits. Car la Punta delle Vacche, sous son éboulis de blocs, ressemble à toutes les autres pointes de cette passe. L'entrée du Puits est invisible. Le vent, toujours plus frais, soulève une forte houle qui se met encore en travers de nos efforts. Nous avons dépensé trois ou quatre heures pour franchir les cinq kilomètres qui, en ligne droite, séparent du Puits la pointe Sardegna.

1 Cf. Znstr. naut. n° 803 p. 290 : « Lavezzi offre l’aspect d’un amas chaotique de blocs rocheux, entassés les uns sur les autres. A voir ce formidable champ de granit, on a peine à croire à l'existence d'une trace de végétation sur l’île; cependant elle nourrit des moutons. L'intérieur présente quelques ravins assez encaissés pour retenir l’eau de pluie et permettre à l’herbe de pousser. Mais, près de la mer, il n'y à pour ainsi dire pas de continuité dans le sol, qui n’est qu’un amas de rochers juxtaposés sans cohésion véritable ».

Enfin, la Punta delle Vacche contournée, voici le Puits. La bouche fort étroite a, de chaque côté, une sorte de môle naturel qui, perpendiculaire à la rive, projette dans : la passe ses blocs éboulés. En travers de ce goulet, quelques écueils mal apparents rendent l’entrée fort difficile.

Nous avons arrêté notre barque en dehors du goulet. Voile carguée, rames rentrées, nous avons attaché l’amarre autour des roches de la pointe. Nous sautons sur les rochers de gauche. Derrière nous, dans la mer, au-dessus de la barque qui se balance au gré de la houle, apparaissent les écueils du Rocher Colombo. Devant nous, le Puits ouvre ses deux muraïlles de roches croulantes. La pente n’est pas très abrupte. Mais l’épithète odysséenne AABa- ToG, « où l’on ne peut marcher, monter », dépeint avec une parfaite exactitude cette pente de rochers chaotiques.

D’en haut, de la Pointe Macchiamala, toute la rade apparait, unie, sans un flot, sans une moire. Ce miroir un peu terni fait contraste avec la grande mer secouée de vagues dansantes, que le vent d'Ouest hérisse d’écumes et d’embruns en dehors du goulet. Au fond de la rade, une courte plage de sables et de marais limite une plainette ondulée. Quelques maisons, au hameau de Dispensa, bordent la route qui, lentement, monte vers le village de S. Pasquale.

Par derrière, au loin, la sierra côtière dresse sa muraille chargée de forêts et de nuages pluvieux. Ces « hautes montagnes » ferment l'horizon d’un cercle continu, dans lequel la vallée de la rivière Liscia creuse une large porte. Le ruban de la grand’route apparaît distinctement, avec sa ligne droite, partant de la rade et coupant la plaine, puis avec ses lacets accrochés au flanc des collines et des montagnes. À l'horizon du levant, par-dessus la pointe Sardegna, l’Ours profile son inoubliable silhouette.

Nous sommes revenus à notre barque. Nous avons détaché l’amarre. Nous aurions voulu doubler le Cap de l’Erèbe et nous en aller sur les chemins du couchant vers

Santa-Teresa. Mais le vent d'Ouest, qui fraichit de plus en plus, nous force de renoncer aux routes de la nuit et de reprendre vers la Maddalena les chemins du jour. Alors, avec ce grand vent arrière, qui tape en plein dans la voile, nous laissons « faire le vent et le pilote » : on re le vin du tonnelet ; le musicien reprend sa guitare et, chantant et buvant, nous courons sur le dos de la vague, qui saute et gémit le long du bord.

Le vent fraichit. Nous fuyons devant la rafale. Nous avons mis le cap sur la rade de la Maddalena. La pluie commence à tomber en grosses et larges gouttes. Brusquement, le détroit se remplit de cris et de sifflements. Une flottille de canots à vapeur accourt sur nous de tous les points de l’horizon. On nous hèle. On nous crie des ordres et, semble-t-il, des menaces. À toute vapeur, un canot rempli d’uniformes arrive au long de notre bord. Un chef de Lestrygons, — je veux dire : un « géant des forces navales », — fait abattre un grappin qui nous fait prisonniers. Deux Lestrygons en uniforme viennent s'installer dans notre barque pour surveiller nos gestes, nos paroles, et confisquer notre bagage. Avec des sifflets de triomphe, la flottille nous prend à la remorque et nous traîne dans «le port creux », dans la rade militaire. On emprisonne notre équipage, même le malheureux musicien.

Le lendemain, l’amiral italien, qui commande l’arsenal, nous fait longuement interroger : le texte grec de l’Odyssée, un Atlas antiquus et un dictionnaire hébraïque de F. Leopold parviennent à le convaincre que mes études ne sauraient être d'aucune façon dangereuses pour la sécurité des flottes italiennes ; nous sommes donc libres de rester à la Maddalena, mais non de circuler dans le détroit. Que faire en cette rade close où nous n’avons la liberté que sur parole ?...

Dans la journée, un bateau partait pour Livourne. Avec la permission d’Antiphatès, nous le primes, tv’ ônèk kakétnta püyouuev. Avant de fuir cette Lestrygonie, j'avais

obtenu du moins la liberté de notre équipage : le musicien quelque jour mettra peut-être en couplets cette aventure de mon « Retour ».

17 août 1912. — Je suis revenu avec Fr. Boissonnas dans ces eaux des Lestrygons. Nous étions munis cette fois de toutes les permissions de Rome. Nous avons pu librement visiter et photographier toute la côte depuis le cap de l’Ours jusqu’au fjord de Santa-Teresa. Nous aurons toutes les preuves de mes dires. Deux impressions dominent mes souvenirs. C’est d’abord l’étrange rencontre en pleine Méditerranée de cette mer granitique où chaque cap, chaque îlot rappelle quelque rivage breton, où la terre et la mer sont jonchées de blocs « à charge d’homme ». C’est ensuite la ressemblance entre elles de toutes ces baies pénétrantes, qui s’enfoncent au loin dans la terre ferme et dont chacune a quelque trait de la description odysséenne.

Il n’en reste pas moins que Porto Pozzo est le site le plus conforme au texte du poète et que le Scoglio Colombo d'aujourd'hui est la Pierre Colombière d'autrefois, de même que, sous le Capo d’Orso, la fontaine de Palau est la Source de l’Ours, Artakié. Mais les coups de vents d'Ouest, qui ferment souvent la route du détroit aux navigateurs du Levant, obligent les voiliers d’aujourd’hui, comme les longs-rameurs d’autrefois, à se réfugier et à se remiser de longues journées, de longues semaines parfois, dans la rade de Mezzo Schiffo, dans Porto Paddu ou dans Porto Liscia, etc., aussi bien que dans le Puits ou dans le Longone de Santa-Teresa. A l’entrée de tous ces refuges, nous avons trouvé quelque gros voilier abrité sous la première pointe et tout prèt à reprendre la mer : à l’intérieur de la baie ou de l’anse, en eaux calmes, dormaient partout des barques de pêche, amarrées à quelque pierre du rivage ou attachées en grappe les unes aux autres, telle l’escadre d'Ulysse.

Ici comme ailleurs, le poète, — ou son modèle, — a composé un tableau synthétique et précis avec les renseignements exacts, mais dispersés, qui lui venaient des premiers navigateurs. L’aiguade de l’Ours est le centre du tableau. La petite rade de Palau, où elle sourd, n’est pas le meilleur des abris pour nos gros vaisseaux qui restent à l’ancre. Mais ses plages offraient les meilleures des cales aux longs-rameurs que l’on halait à terre.

À peine débarqués, nous n’avons eu qu’à planter notre appareil photographique : tout était en place pour illustrer la Lestrygonie ; sur la route qui descend des monts de l’intérieur, de longues files de charrettes, attelées de bœufs, venaient décharger leur charbon aux grands tas qui Jalonnent toujours la rive; à la fontaine « Ursule » (pour traduire exactement Artakié — Ourse — Ursula), dix ou vingt filles et femmes lavaient leur linge ou emplissaient leurs cruches, tout en échangeant tendresses et railleries avec les gens d’un petit voilier, qui avaient roulé jusqu'ici leurs futailles à remplir et qui s’attardaient à ce bavardage.

Nous sommes montés jusqu'aux pieds de l’Ours et nous en avons mieux compris l’éternelle renommée parmi les gens de mer, en contemplant la bouche orientale du détroit, où dix et vingt rades, baies et passes s’offrent à l’arrivant, sans qu'il soit possible de discerner la route à suivre entre ces îles, roches, îlots et grandes terres : le seul Ours peut servir d'Ariane en ce labyrinthe, au fond du-

quel s’ouvrent les immensités sans îles du Couchant et de la Nuit.

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La montée chez Circé. — Le Monte-Circeo : forêt, maquis et marais Pontins. — Vieilles routes. — Les monts des Vols-

ques : le sanctuaire de Féronia ; affranchissement et libération. — La famille de Circé.

De Rome au Circeo. — Le bourg de San Felice. — La Grotte aux chèvres, le port, la forêt et la source. — La Guette.

L'Évocation des Morts. — Averne et Lucrin. — L’Océan. — Sibylle et Tirésias. — La mer des ombres. — De Circé à l'Hadès. — Un témoin.

Nous reprenons la mer, l'âme navrée, contents d'échapper à la mort, mais pleurant les amis. Nous gagnons Aïaié, une île qu'a choisie pour demeure Circé, la terrible déesse douée de voix humaine, Circé aux belles boucles, une sœur d’Aiétès aux perfides pensées : tous deux doivent le jour au Soleil des vivants, qui les eut de Persé, la nymphe océanide.

Nous arrivons au cap et, sans bruit, nous poussons jusqu’au fond du mouillage : un dieu nous pilotait; sans tarder, l'on débarque et, deux jours et deux nuits, nous restons étendus, accablés de fatigue et rongés de chagrin.

L'ile de Circé s’appelle donc Aï-aié et possède un port avec des grèves où l’on peut haler les navires. Au-dessus du port, une guette élevée permet de découvrir la mer et le pays d’alentour. Entre le port et la guette, une forêt et un fleuve servent de remise et d’abreuvoir au gros gibier :

Quand, du troisième jour, l’Aurore aux belles boucles annonce la venue, je prends à bord ma pique et mon estoc à

pointe et, quittant le vaisseau, je grimpe à la vigie: je pensais voir de là quelque œuvre des humains, entendre quelque voix.

Me voici sur le roc de la guette, au sommet: il monte une fumée du sol aux larges routes’. Mon esprit et mon cœur ne savent que résoudre: irai-je m'informer, maintenant que j'ai vu ce feu, cette fumée ?... Tout compté, le parti le meilleur me sembla de regagner d’abord le navire et la plage, de donner le repas, puis d'envoyer mes gens reconnaître les lieux.

Je rentrais au croiseur, et j'allais arriver sous le double gaillard, lorsque, prenant pitié de mon isolement, un dieu met sur ma route un énorme dix-cors, qui, du pâtis des bois, descendait boire au fleuve; car il sentait déjà la force du soleil. Comme il longeait la berge, au bord de la forêt, je le frappe en plein dos du bronze de ma pique.

Ulysse rapporte au vaisseau cette lourde proie. Il réveille ses compagnons. On dépouille et l’on rôtit la bête. On passe la journée au festin. Mais le lendemain, dès lP’aube, Ulysse convoque l’assemblée :

Uiysse. — Amis, de cet endroit, nous ne pouvons rien voir, ni le point du noroît, ni celui de l’aurore : où tombe sous la terre le Soleil des vivants ? par où nous revient-il ?... Donc, au plus tôt, voyons s’il est quelque autre avis; pour moi, voici le bon : grimpé sur le rocher de la guette, j'ai vu une île que la mer couronne à l'infini; c’est une plaine basse; au centre, une fumée m'est apparue dans le maquis et la forêt...

Ulysse partage ses gens en deux bandes. L’une reste avec lui près du vaisseau; l’autre, sous le commandement d’Euryloque, monte à l’intérieur :

Ils trouvent dans un val, en un lieu découvert, la maison de Circé aux murs de pierres lisses et, tout autour, changés en lions et en loups de montagne, les hommes qu'en leur donnant sa drogue, la perfide déesse avait ensorcelés. À la vue de mes

{ Sur les interpolations de cet épisode, je renvoie le lecteur à mon {ntroduction à l'Odyssée III p. 219 et suiv. ; il y trouvera toutes les raisons que je ne puis donner ici.

gens, loin de les assaillir, ces animaux se lèvent et, de leurs longues queues en orbes, les caressent...

Mais les voici debout, sous le porche de la déesse aux belles boucles. Ils entendent Circé chanter à belle voix et tisser au métier une toile divine, un de ces éclatants et grands et fins ouvrages, dont la grâce trahit la main d’une déesse.

Euryloque conseille de ne pas entrer. Les autres, au contraire, appellent à grands cris cette déesse aux Fauves :

Elle accourt, elle sort, ouvre sa porte reluisante et les invite; et voilà tous mes fous ensemble qui la suivent! Flairant le piège, seul, Euryloque est resté... Elle les fait entrer ; elle les fait asseoir aux sièges et fauteuils; puis, leur ayant battu dans son vin de Pramnos du fromage, de la farine et du miel vert, elle ajoute au mélange une drogue funeste, pour leur ôter tout souvenir de la patrie. Elle apporte la coupe : ils boivent d’un seul trait. De sa baguette, alors, la déesse les frappe et va les enfermer sous les tects de ses porcs. Ils en avaient la tête et la voix et les soïes ; ils en avaient l'allure ; mais, en eux, persistait leur esprit d'autrefois. Les voilà enfermés. Ils pleuraient et Circé leur jetait à manger faînes, glands et cornouilles, la, pâture ordinaire aux pourceaux qui se vautrent.

Euryloque revient au vaisseau et fait son rapport. Ulysse décide d’aller rechercher ses gens : il quitte le navire et la mer pour monter vers la belle demeure de Circé, TETUyuÉva Üduata kaxA&… Il venait de passer par le vallon sacré, epac à&và Bfooac, quand Hermès se présente à lui « sous les traits d’un de ces jeunes gens, dont la grâce fleurit en la première barbe ». Hermès donne au héros la plante salutaire, l’herbe de vie, le molu, qui le préservera des maléfices de Circé. Grâce au molu, Ulysse résiste à la drogue et à la baguette magiques ; il dompte la déesse ; il en devient l’amant; il obtient d’elle la délivrance de ses compagnons :

Circé, baguette en main, traverse la grand'salle et va ouvrir les tects. Elle en tire mes gens : sous leur graisse, on eût dit

des porcs de neuf printemps... Ils se dressent debout, lui présentent la face ; elle passe en leurs rangs et les frotte, chacun, d'une drogue nouvelle : je vois se détacher, de leurs membres, les soies qui les avaient couverts, sitôt pris le poison de l’auguste déesse. De nouveau, les voilà redevenus des hommes, mais plus jeunes, plus beaux et de plus grande mine. Quand ils m'ont reconnu, chacun me prend la main, et le même besoin de sanglotsles saisit : le logis se remplit d’un terrible tapage ! La déesse, elle aussi, est prise de pitié. Elle vient et me dit, cette toute divine :

Circé. — Fils de Laerte, écoute ! Ô rejeton des dieux, Ulysse aux mille ruses ! retourne maintenant au croiseur, à la plage ; commencez par tirer à sec votre vaisseau; cachez tous vos agrès et vos biens dans les grottes ; puis tu me reviendras et me ramèneras tout ton brave équipage.

Elle dit et mon cœur s’empresse d’obéir. Je reprends le chemin du croiseur, de la plage. Je retrouve au vaisseau mes braves compagnons.

Il ramène tous ses gens chez la déesse et l’on demeure le reste de l’année chez cette bonne hôtesse, qui ne les laisse manquer de rien.

Le poète ajoute un renseignement difficile à comprendre touchant le gîte de cette île Aïaié. Ulysse, ayant terminé son voyage à la Porte des Morts, reviendra chez Circé :

Nous voguons sur la mer, et le flot du grand large nous porte en Aiaié, vers ces bords où, sortant de son berceau de brume, l’Aurore a sa maison avec ses chœurs et le Soleil a son lever.

vfoôv t’' Aîainv, 681 t’ "Hoc Âpiyevelnc oîkla kal xopol stor kai &vrolai "HeAloro…

Que faut-il entendre par ces mots, que les commentateurs antiques ont copieusement discutés? La plupart admettaient que la haute cime de la guette, dominant au loin la mer et la terre, était comme un phare où venaient s’allumer les premiers rayons de l’aurore... Si nous connaissions la source première, d’où sortit cette description,

t CIRCÉ ET LES MORTS 287

peut-être y figurerait quelqu’une de ces « Maisons de Baal » ou « Maisons du Soleil », Beth Baal, Beth Shemesh que la Bible nous a transmis comme noms de lieu... ‘Avons-nous ici un souvenir de la cosmographie égyptienne ou chaldéenne ?

Pour les Égyptiens, le ciel reposait sur quatre piliers, auxquels veillaient quatre dieux, cf. G. Maspero Hist. anc. (I p. 228 et 543-596) :

Osiris ou Horus, l’épervier, présidait au pilier méridional, Sit au pilier septentrional, Thot à celui de l'Ouest, et Sapdi, l’auteur de la lumière zodiacale, à celui de l'Est. Ils partageaient le monde en quatre régions ou plutôt en quatre maisons, délimitées par les montagnes qui bordent le ciel et par les diamètres, qui se croisent entre les piliers. Chacune de ces maisons appartenait à un seul d’entre eux et les trois autres dieux, ni même le Soleil, ne pouvaient y entrer, y séjourner ni la traverser sans avoir obtenu l'autorisation du maître.

Les Chaldéens avaient une pareille division de l’univers :

On avait imaginé d’abord que la terre se divisait en sept zones, superposées le long de ses flancs à la façon des étages d’un temple. On la partagea plus tard en quatre maisons, dont chacune répondait, comme les maisons de l'Égypte, à l’un des quatre points cardinaux... L'expression astronomique ou astrologique, Xibrat Arbai ou Irbiti, les Quatre-Maisons, s’applique à des données de géographie ou d'histoire courante.

Ulysse, en quittant les Lestrygons, ne prend pas « les chemins de la nuit ». Il vogue face à la lumière et, tournant le dos à la Sardaigne, il coupe d'Ouest en Est notre mer Tyrrhénienne : en face des Bouches de Bonifacio, il rencontre au devant des côtes italiennes l’île de Circé, qui depuis les thalassocraties les plus anciennes jusqu’à nos jours, a conservé le même nom. Elle s’appelle aujourd’hui Circeo ; les Romains disaient Circei et les Grecs, Ktpkarov. Nous voyons, grâce au poème odysséen, que le nom grec Nèsos Kirkès, vfooc Kipkns, l’Ie de

l'Épervière, n’est que l’exacte traduction d’un nom sémitique antérieur, Ai-aié*.

J’ai déjà traité du doublet gréco-sémitique Nèsos Kirkès- Ai Aiè*. J'ai fait remarquer la fidélité du poète à traduire, scrupuleusement et jusqu'aux moindres nuances, les noms de lieu que lui fournissait son modèle. En grec, le féminin épervière, kirké, klpkn, est presque inusité : c’est le masculin kirkos, klpkoc, qui sert pour les deux genres ; le seul article, masculin ou féminin suivant les cas, sert à distinguer le mâle et la femelle. En hébreu, au contraire, le seul féminin aa est usité pour les deux sexes; les Hébreux employaient ce féminin aÿa comme nom propre, même pour désigner des hommes ; les Septante l’ont transcrit en aie Où ta.

Au devant de la côte italienne, le Monte Circeo dresse sur la mer sa double cime dégagée :

C’est une masse rocheuse isolée, très remarquable avec un sommet s’élevant presque à pic de mer, — disent les Znstructions nautiques (n° 731 p. 68-69). — Sur son point culminant, qui atteint 541 mètres, on voit les ruines du temple de Circé, un sémaphore et diverses constructions. La tour Paola est sur la pointe N.-O. Sur la batterie Cervia, à la pointe la plus Sud du mont, entre les tours Cervia et del Fico, on allume un feu fixe blanc, haut de 38 mètres et visible de 11 milles.

Ulysse monte sur cette «vigie », cette « guette abrupte*», …… AVALOV ÉG TTEPLOTT IV, ÉotTnv dE okomuv EG TaTaldeooav &veBov.

1 Le nom d'Açores (éperviers) leur vient du grand nombre d’oiseaux de cette espèce qu'on y aperçut en les découvrant.

? Sur ces noms d'oiseaux de mer, cf. Les Phéniciens et l'Odyssée I p. 437, II p. 422.

3 Cf. Script. Hist. Island. I p. 261 : De occupatoribus Islandiæ. « Relatum est quibusdam e Norvegia cursus in Færeyas fuisse ; hi, longe versus Occidentem per Oceanum jactati, magnam terram invenerunt ad cujus partem orientalem appulsa nave, montem quemdam conscenderunt et late circumspexerunt si quos fumos aut inhabitatæ terræ signa viderent..… »

Le Monte Circeo, pour les marins, a toujours été une ile, bien qu'il tienne par deux de ses façades à la plaine du continent : « Située à l’extrémité Sud des marais Ponüns, cette montagne a l’apparence d’une île quand on la voit à distance », reprennent les Instructions nautiques. La mer libre en baigne les faces du Sud et de l'Ouest ; les faces Est et Nord trempent dans les lagunes de la côte et les forêts ou maquis des marais Pontins : «Cette montagne de Kirké est vraiment insulaire entre la mer et les marais », dit Strabon {V 3 6), tù Kipkaîov ôpoc vnotüov Badttn te Kai ÉÂeoL.

On peut mouiller des deux côtés du mont Circeo, — ajoutent les /nstructions. — Mais on est mieux dans la partie Est, audessous du village San Felice, par onze à dix-huit mètres,

sable, à 3/4 de mille de la terre, bien abrité ainsi des vents de Nord et d'Ouest.

Ces recommandations conviennent à nos marines, dont les grands vaisseaux mouillent en eau profonde, loin des rives basses. Les marines odysséennes, qui tiraient leurs navires sur les sables, allaient les échouer sur l’autre façade de l’île ; une cale s’y offre d’elle-même aux bateaux, qui arrivent de la haute mer occidentale : sous la tour Paola, qui couronne l’extrême pointe vers l'occident, s’ouvre un étroit chenal, conduisant à la lagune de Paola; c’est, — disent les cartes et Znstructions nautiques, — l’ancien port de Circei. Quand les Romains fondèrent une colonie en ces parages fréquentés des navigateurs, ils installèrent en effet leurs entrepôts au bord de cette laœune ; ils avaient alors leur principal commerce avec les gens du Sud, Hellènes de Grande Grèce et de Sicile, Carthaginois d'Afrique ; « toute cette côte, — dit Strabon (V 36), —est battue du vent Libyque et n’a de refuge que le petit port sous le Circeo ». Les ruines de la ville romaine subsistent au bord de ce mouillage, qui s’appelle aujourd’hui Cala dei Pescatori, le Port des Pêcheurs. Enclos de

tous côtés, par la dune et la forêt, ce port offre un excellent refuge aux barques qui savent y pénétrer. Mais ici, conme dans la Petite Ile des Cyclopes, il faut bien manœuvrer : la passe est étroite. Ici encore, c’est un dieu qui pilote le vaisseau d'Ulysse jusqu’à ces grèves du fond, où tout se tait, où le flot vient mourir en silence :

EvOa Ô’ ëTr àkths va katnyayéueoBa atom

vabloyov EG Apéva, kal Ti BEdG yEudveuEv.

Dans les sables voisins, sourd la Fonte della Bagnaja. La montagne insulaire a des sources en grand nombre, et elle est trouée de grottes, les unes au ras du flot qui y pénètre, les autres derrière une grève asséchée, Grotta delle Capre, Grotta del Precipizio, Grotta della Maga.

Mais en cette Cala dei Pescatori, la vue est arrêtée à quelques mètres par le mont et la forêt : Ulysse ne peut pas rester ainsi dans l’ignorance de ce pays inconnu. II monte au sommet de la Guette, d’où il domine l’île entière, et la mer, et les terres environnantes". Devant lui, vers le Sud, se déploie l’océan sans limite ; cette façade de l’île plonge dans la grande mer :

£tôov yäp okontv EG Tairaléeoonv àveÀBdv vfoov, Tv Tépr TôvToc àTElpiTOG ÉOTEPAVOTOL.

« L'île est couronnée d’une mer sans limite ». Dans le texte homérique, ce vers s’applique à l’île même de Circé et à la terre adjacente. Il est possible que, dans le périple, il en fût ainsi : les premiers navigateurs, mal renseignés sur l’étendue et la nature véritable de ce continent italien, en ont pu faire une île. Le nom même Z-talia rentrerait, comme Z-spania, dans la catégorie de ces noms insulaires

1 Cf. Relation de Ph. Amidas sur la côte de Virginie (1584) dans Lediard I p. 428 : « Ils jetèrent l’ancre à l'entrée de Roanoke et montèrent sur les montagnes les plus proches de la côte, d’où, quoiqu’elles ne fussent pas bien élevées, ils découvrirent la mer de tous les côtés et conclurent que c'était une île qui pouvait bien avoir 20 milles de longueur et 6 de largeur ». Roanoke devient le centre de colonisation anglaise.

qui nous sont familiers : l’étymologie habituelle italia — vitalia —= terre des veaux, vitulus, est de même valeur à mes yeux que celle de Oinotria — terre du vin, — un simple -calembour. Mais il est possible également qu’à sa mode ordinaire, le poète ou son modèle, combinant différents détails du périple original, ait appliqué à l’île de Circé ce que le périple disait peut-être du voisinage : devant Ulysse, rien ne limite la grande mer, qui déroule « l’infini de son océan », Tévtos ànelpitoc, et sur laquelle pointent les Zles du Pontos ; Movtiau, Pontiæ, disaient les Anciens; nous disons Ponza. Strabon, qui, pour la description de cette côte italienne, copie visiblement quelque périple détaillé, nous dit : « En bonne vue, sont situées deux îles de haute mer, Pandataria et Pontia, petites, mais bien peuplées », ë£v 6er uéliota Tpékeivtar Ôbo vfioot TEA&yiar, Mavôatapla kai Movtia’.

Derrière Ulysse, vers l'Est et le Nord, s’étend la terre italienne, basse, plate, incertaine, coupée de bois et de marais. Elle aussi déploie, jusqu’à l'horizon montagneux, sa mer de forêts et de maquis, d’où montent par endroits des fumées : |

aÜTT) dE XBapañ Keita kaTtvdv 8’ vi pÉOON Edpakov ôpBaluotor êtà Ôpuua Tukvà kai üAnv.

Tout le long de cette rive italienne, depuis Astura jusqu'à Terracine et même au delà, pendant près de cent kilomètres, une chaîne de dunes borde le flot ; une suite

1 Cf. Le P. Labat Voyage... V p. 58 : « Ponza est petite; mais le terrain étant assez bon et l’air assez sain, on ne laisse pas de la cultiver. Elle est à douze milles de Monte Circello. I1 y a une grosse tour où les habitants se retirent quand il y a quelque chose à craindre des corsaires barbaresques, qui rôdent souvent sur ces côtés ». Les Phéniciens d Afrique ne devaient pas en user autrement. Cf. du même auteur «les descentes à Capri et les pillages des corsaires de Barbarie à qui l’envie du pillage et de faire des esclaves feroit franchir toutes les difficultés de la descente ». Pour les hivernages des marines anciennes, cf. toute l’histoire de Thucydide, divisée en étés et en hivers, II 103 et III 25 : xat Ô yemv éreheUta oùroc za Tpitov étos To mohépuwy éteheuta TOdE Ov Oovxvd(dns Evvéypadev.

de lagunes et de marais borde la dune et une succession de forêts et de fourrés impénétrables s’étend derrière les lagunes, jusqu’au pied des monts. Sables, forêts et marais, c’est une autre mer de sables et de verdures, une grande étendue plane, monotone et déserte : Seloa de Terracina, Macchia di Bassiano, Macchia di Caserta, Macchia del Quarto, Macchia del Piano, les façades Nord et Est du Circeo sont entourées de cette seloa et de ces maquis, que le poème odysséen décrit fort exactement par les deux termes ôpuui Tukvé, fourrés, et bn, forét. Nos Instructions emploient encore ces deux termes : « Une ceinture de ma-

quis borde la plage de sable et, en dedans, on voit de grands massifs d'arbres ».

Rien de plus singulier que ces macchie, qui ne sont ni selva, forêt, ni bosco, bois, — dit V. de Bonstetten (p. 56-58 et 125- 126). — Ce sont des arbres, des arbrisseaux, des buissons taillés, coupés, brisés à toutes les hauteurs, et la hache du charbonnier y est toujours en combat avec la nature la plus féconde qui, partout où l’on cesse de la tourmenter, s’élance et reprend ses droits et sa beauté... L'’épine blanche fleurissait partout. Le coassement universel des grenouilles remplaçait le chant des oiseaux. Nous roulions sur un pavé antique si parfaitement conservé que, par réflexion, on était effrayé de l’absence de vie... À travers l’épaisse forêt, se croisent mille sentiers tracés par le bétail à demi sauvage...

Toute cette côte est bordée d’une suite contiguë de dunes de douze à quinze pieds d’élévation, éloignées de la mer de trente à quarante pas. Entre la mer et Les collines, est la voie de Sévère, recouverte quelquefois de sable. Derrière les dunes, est la forêt. Nos guides paraissaient craindre de dépasser Torre Paterno, l’unique habitation qu'il y eût sur cette côte. Ils montaient fréquemment sur les collines de sable pour chercher, à travers la forêt, l'asile désiré. Tout à coup nous voyons du feu sur le rivage. C'était l'habitation temporaire de vingt-cinq pêcheurs napolitains, qui faisaient leur souper dans des cabanes de ramée, de paille et de roseaux... Arrivés (près d’eux), nous fûmes peu rassurés en voyant des hommes basanés, à

demi sauvages, tous armés de couteaux ou de coutelas à la ceinture. Mais heureusement pour nous ces cabanes étaient près de Torre Paterno, au bout même du sentier qui devait . nous conduire à l’unique gîte qu’il y eût dans ces déserts.

Les descriptions des voyageurs ne font que développer ces deux termes, maquis et forêt :

Le lendemain, — raconte Mercey (II p. 20L.et suiv.), — notre hôte s’est décidé à nous prêter de petits chevaux fort espiègles, mais, au fond, d’un bon caractère, pour faire une promenade dans la macchia di Cisterna. Lui-même, monté sur le plus fougueux de ces animaux et tenant à la main une longue gaule qui semble une lance, à l’aide de laquelle il baisse ou lève fort habilement les barrières, s’est mis en tête de la caravane. [Il n’est pas facile de cheminer dans ces terrains coupés de bois et de marécages. Sans un guide, on s’y perdrait et, si notre hôte ne nous eût pas donné l’exemple en passant le premier, nous n’eussions certainement pas traversé certains ruisseaux où nos chevaux avaient de l’eau jusqu’au poitrail.

Nous sommes bientôt arrivés au centre d’une belle forêt qui n’est que la continuation de celle de Fossa Nuova, où croissent des chênes, des chênes-verts ou lièges et des ormes de toute beauté. Par endroits, de grandes lianes courent d’un arbre à un autre : on pourrait se croire dans quelque forêt de l'Amérique : l'exploitation y est si difficile et le prix du bois si peu élevé que beaucoup d’arbres meurent sur pied et qu’on ne se donne pas la peine de ramasser ceux que le vent renverse ; il y a donc peu de différence entre ces forêts et celles du Nouveau Monde.

Si les autres fauves de Circé ont disparu, certains de ses animaux sacrés subsistent :

De temps à autre, nous rencontrions un buffle égaré, que notre guide chassait à grands coups de gaule vers l’apparence de sentier que nous suivions. Dans les endroits les moins fourrés, nous entendions des grognements et nous avons vu passer, à plusieurs reprises, des bandes de sangliers qui vivent dans ces marécages comme dans une terre promise. Des aigles et des pyrargues donnaient Ja chasse aux palombes et aux canards qui s’envolaient par bandes nombreuses au milieu des roseaux.

La ferme de Campo Morto, seul bien qui reste à l’église Saint-Pierre de Rome, — écrit de Mengin-Fondragon en 1833, — est située près des Marais Pontins, entre Velletri et Nettuno. Cette ferme possède 400 chevaux, plusieurs centaines de bœufs, vaches, buffles, etc. En outre, elle a deux mille porcs, nourris de glands dans la forêt, qui continue, presque sans interruption, depuis la Toscane jusqu'au mont Circé et qui est pleine de chênes blancs. Les marais nourrissent les buffles. La partie la plus élevée de la ferme entretient quatre mille moutons.

Du haut de son observatoire, Ulysse domine cette mer de verdure. Nulle trace de l’activité humaine. Nul bruit humain,

et noc Épya dom Bpotôv évonmv te TubBoiunv.

Seulement, de-ci, de-là, quelques fumées, quelques trouées que le bétail à demi sauvage se fraie dans les fourrés et, rayant cette plaine, la coupant de part en part, quelques « larges routes »,

kal por éeloato karivèG ànd yBovèc sdpuoôslnc.

L’épithète eüpuoôein, « aux larges voies », appliquée par le poète à ce pays désert, peut sembler étrange. Pourtant je croirais volontiers qu’il la trouva dans son modèle. Aujourd’hui, les cartes de l’état-major italien nous montrent l’intérieur de ce pays tout rayé de chemins rectilignes qui, de la mer, tirent vers l’intérieur et qu'aucun accident de terrain ne force au moindre coude. « Route des Pêcheurs », Strada dei Pescatori, le nom, que portent plusieurs de ces chemins, indique leur usage : les gens de mer montent vendre leur poisson aux bourgs et villes des terriens. Ce ne sont aujourd’hui que des sentiers : les « larges routes », depuis l’antiquité romaine, ne traversent plus la forêt et les maquis ; ce n’est plus vers la mer occidentale, vers la plage de sables et vers l’ilot montagneux que descendent les grands chemins des indigènes ; Via Appia des Romains, Linea Pia des Papes ou chemin de fer Rome-Terracine, depuis l’ère historique jusqu’à nos jours, les routes, évitant cette traversée des marais Pon-

tins, se tiennent sur le dernier talus des monts et, du Nord au Sud, viennent aboutir au mouillage de Terracine. Mais aux temps primitifs, il en allait tout diffé- remment : la tradition fait remonter jusqu'aux premiers temps de la République, peut-être même jusqu’à la Royauté, la colonie romaine de Circei, qui eut le rôle principal dans le commerce des siècles archaïques ; avant l'établissement de la paix romaine en ce pays et des routes romaines vers Terracine, l’ilot parasitaire servait d’entrepôt et de station aux peuples de la mer ; c’est vers lui que descendaient les « larges voies ».

Les archéologues semblent avoir retrouvé les preuves qu'avant l’époque romaine, cette région connut des jours prospères et put nourrir une population nombreuse ; Moulin de la Blanchère a mis le fait en pleine lumière dans son Chapitre d'Histoire pontine (p. 33 et suiv.) :

Par un beau jour du commencement d’avril, l'observateur qui, tournant le dos à Velletri et à ses vignes, monte sur un des tombeaux de l’Appia et regarde la campagne vide, voit un spectacle singulier. L’asphodèle (Asphodelus ramosus) règne sur les collines latines. Partout où le sol n’a pas été remué, où la nature n’a pas brisé le tuf, les touffes de la plante se dressent, portant des fleurs d’un blanc à peine rosé, rayé de violet pâle. Semée un peu partout, au hasard, on la voit croître, plus serrée le long de plusieurs grandes lignes qui courent à travers la campagne. Or ces tracés sont des routes : aimant les terres peu épaisses sous lesquelles la pierre est presque à fleur de sol, l’asphodèle suit les voies romaines. L’Appia ellemême en est couverte, et jamais on n'explore les lignes sur lesquelles la plante croit abondante, sans retrouver sous ses touffes les dalles de lave d’un pavage.

Ces vieux chemins, que, seule, l’asphodèle dessine encore, sont antérieurs à l’âge classique ; ils furent abandonnés dès la première conquête romaine.

Aujourd’hui, ce n’est que par tronçons que ces vieux chemins apparaissent. En suivant ces routes antiques, on en recon-

naît deux espèces. Les unes vont à une ville, comme celle de Velitræ à Antium ou comme la Via Antiana, qui rattache cette même cité à l’Appia : c’étaient, sinon des routes consulaires, au moins des chemins importants, des voies de grande communication. D’autres, au contraire, non moins belles, non moins bien faites en apparence, se dirigent à travers la campagne vers des endroits parfois sans nom.

La plaine Pontine présente en grand nombre des embranchements et bifurcations de routes ruinées, qui semblent n'avoir jamais concordé avec les sites des plus vieilles villes classiques et qui remontent aux temps où la plaine Pontine connut une période de grande richesse :

Dans l’histoire primitive de Rome, la famine revient à chaque instant: c’est dans les Terres pontines que les Romains vont alors demander du blé. On les voit, pressés par la faim, y faire la guerre pour se ravitailler. Ce pays est à peine conquis par les légions que le peuple y demande des champs, et les tribuns lui en promettent. Enfin, dès l’âge le plus antique, la légende des Rois y place une cité extraordinairement florissante, Suessa Pometia ; Tarquin y trouve un butin fabuleux.

« La voie Appienne passe au travers de tous les systèmes locaux comme elle passe près ou loin des villes indigènes, sans en tenir le moindre compte : elle n’a pour but ni de les relier ni de les desservir. Elle ne peut rien apprendre sur l’état antérieur du pays. Le lacis serré des voies locales montre, au contraire, ce qu’il était » :

Les chemins privés, qui mènent aux villæ, les chemins vicinaux ou d'intérêt commun, les routes de grande et de moyenne communication sont des témoins d’une valeur immense. De chaque ville, les routes, qui s'ouvrent en étoile dans plusieurs directions, ne s’en vont jamais à un point éloigné ; encore moins ont-elles pour objectif Rome ou même la Voie Appia, sauf quand celle-ci est proche. La limite est la ville voisine ou plutôt le système voisin.

La raison en est fort simple. Ce système correspond à un temps très différent de l’âge littéraire où les campagnes latines

étaient en pleine décadence, où le /atifundium était partout et le désert se créait; ce n’est pas alors que se fit un travail d’ensemble plus analogue à l’œuvre instinctive et parfaite d’une co- - lonie de castors ou d’une république de fourmis qu'aux produits de l'expérience humaine. Et ce n’est pas non plus à l’âge précédent, où les moissons cèdaient déjà la place aux prés, où la culture diminuait peu à peu avec la population libre, où la guerre dépeuplait les pays latin et pontin, où il n’existait plus de groupement des forces permettant même de concevoir des opérations pareilles. Il faut remonter aux premiers âges agricoles de l'Italie. Les communautés rustiques de l’époque primitive purent, seules, donner assez de bras à une œuvre de ce genre.

S1 réellement les terres Pontines ont eu, avant les temps romains, une période de richesse et de peuplement, leur réseau routier dut être fort complet : à travers ces eaux et ces terres diluées, on n’imagine pas que l’homme et les bestiaux pussent aisément circuler sans un système de chaussées dallées. Ulysse, du haut de son observatoire, n'apercevrait plus aujourd’hui ces larges routes; elles ont disparu ; mais le sous-sol à gardé un réseau de drainage, qui fut antérieur, lui aussi, à l’époque romaine et dont les auteurs anciens ne parlent jamais.

Sous les pieds même d'Ulysse, la plaine, vue de l’observatoire, était donc une mer de verdures, rayée de grandes routes, et la côte, une forêt qui escaladait les pentes du Mont. Autant la façade maritime de l’île est abrupte, rocailleuse et nue, autant la facade continentale est verdoyante et bocagère. Myrtes, orangers et palmiers nains se mêlent aux chênes et aux yeuses. Des sources et des ruisseaux descendent vers le Fleuve Tors, Rio Torto, sorte de fosse toujours pleine, qui, sur le pied du Monte Circeo, représente l’ancien détroit et mène les eaux boueuses dans le golfe de Terracine. C’est au bord de ce fleuve qu'Ulysse a tué son grand cerf : non loin de là, les marins connaissent encore la Torre Cervia.

Le manoir de Circé est loin de la mer, à l’intérieur du pays. On y « monte » de la plage, comme, des échelles levantines, on « monte » à la ville.

Entre la plage et le manoir, s’étendent la forêt et le maquis : Euryloque et sa bande s’en vont à travers ce fourré, fouev, &c EkéAeuec, àvà Ôpuué, et Ulysse s’en ira de même à travers l’île forestière, vfioov &v’ üAfñecoav. Au delà des bois marécageux, la montagne ouvre ses vallons, Booac, ses vallons sacrés, tepàs Pooac, où, dans un lieu découvert, Tepiokétito ëvi yép®, le manoir divin dresse ses murailles de pierres polies :

eÜpov Ô’ év Boonor tetuyuéva Souata Kipknc Esototoiv Adeoot, TepiokéTITE EVIL Ypo.

En ce manoir, habite la Déesse des Fauves ; autour

d’elle, se pressent les loups de montagne et les lions.

L'île de Pugne, qui est au port de Tumbez, — dit A. Thevet (Cosmographie IT p. 973), — fut jadis en grande estime, fort célébrée et bien connue de tous les peuples du Peru, veu que, de Cinco, Guayaquil, Popayan et Castille d'Or, on y venoit trafiquer... L'occasion pour laquelle ceste isle a eu, le temps passé, vogue, ça esté pource que, au milieu de ses bois, en un licu fort obscur, estoit basty un temple auquel venoient à troupes les peuples voisins pour avoir response à ce qu'ils demandoyent. Leurs temples estoient peints d’horribles et espouvantables peintures des diables; disans que, en cette figure, ils leur apparaissoient, ils leur faisoient sacrifice de diverses sortes de bestes et d'oiseaux...

Mais le temple le plus saint et le plus révéré de ces idolastres estoit en une isle nommée Plate. En ceste petite isle, n'y avoit habitation quelconque, sauf un grand temple basti, nommé par eux Gaca, auquel ils venoient faire leurs sacrifices plus grands et y estoit espandu le sang, non seulement des animaux et des oyseaux de diverses sortes, ains encore des estrangers ou de ceux du païs qu'ils avoient pris prisonniers en guerre, lesquels on gardoit pour cette fin.

A 15 ou 20 kilomètres environ du Monte Circeo, les montagnes continentales des anciens Volsques dressent leur muraille abrupte qui, du Sud au Nord, depuis le promontoire de Terracine jusqu'aux contreforts du mont Albain, s’allonge parallèlement à la côte sur près de 100 kilomètres. Cette muraille est appelée par les Italiens actuels Monts Lepini. Elle est couronnée de faîtes qui dépassent 1500 mètres. Elle présente à la plaine Pontine une falaise continue, qui tombe de 600 ou 700 mètres à pic, si bien qu'au bord de la mer verdoyante des Marais, c’est comme le rivage de la péninsule montagneuse. La plaine n’a pas, ainsi qu'on pourrait croire, sa pente régulièrement inclinée du pied des monts vers le rivage occidental : les fleuves ne descendent pas, perpendiculaires à la direction de la chaîne ; tout au contraire, c’est au long de la montagne que, lentement, en nappes tournoyantes et luisantes, les eaux s’écoulent vers la plage méridionale de Terracine.

Quand on monte du Circeo vers les montagnes de l’intérieur, il faut donc traverser d’abord la selva et les macchie, la forêt et les fourrés, puis deux, trois et quatre petits fleuves qui, mal contenus dans leurs rives incertaines, bordés de marécages et de flaques, couvrent de leurs plantes d’eau ou de leurs écumes cinq à six kilomètres de plaine.

Les Monts Lepini dardent dans la direction du Circeo l’éperon de la Punta di Leano, vers laquelle s’en allait, toute droite, l’une des Strade dei Pescatori : nos cartes marines marquent encore ce vieux chemin. Du haut de ses 676 mètres, la Punta surveille tout le Marais : surplombée par des cimes bien plus hautes, elle n’est que le contrefort avancé de la Montagne des Enchanteresses, des Fées, Monte delle Fate, dont les 1100 mètres dominent l’arrièrepays. Au pied de la Punta, un étroit vallon, la Valle de San Benedetto, s'enfonce dans la chaîne ; à l’entrée, la Déesse latine des Fauves, Fer-onia, avait jadis un sanctu-

aire. Durant toute l'antiquité, le culte de Féronia subsista en ce temple fameux ; il était en terrain dégagé, un peu en dehors de la forêt marécageuse, qu'ont traversée nos Achéens pour aller à la fumée qu’Ulysse avait aperçue au delà des maquis et de la forêt :

Kat por Éeloato karTtvdG àTrd xBovèc edpuodeinc.

Au delà du marais de Lauro, — dit V. de Bonstetten (p.167), — commencent les forêts de Borghèse, où l’on fait tous les neuf ans des coupes réglées. Ces bois, taillés par le pied, repoussent avec une abondance qui rend la forêt impénétrable. Le chêne-vert, le liège au tronc grisâtre et déchiré, le laurier, l'olivier, entremêlés de poiriers et de pommiers, souvent entourés de rosiers, de myrtes, de lentisques, le tout enlacé de lierre, de vigne ou de chèvrefeuille, formaient des massifs impénétrables, entre lesquels on découvrait çà et là de sombres sentiers, peut-être primitivement l'ouvrage des sangliers ou des troupeaux sauvages. Cependant le chant de mille oiseaux semblait verser la vie dans la nuit de ces épaisses ombres; leurs cris et leur fuite subite, quand on venait à passer, animaïent ces solitudes profondes.

Le pays est désert : ni fermes, ni villages. De tout temps, cette partie des Marais, la plus basse et la plus voisine de la mer, a été déshabitée durant la saison chaude, alors que, durant l’hiver les pâtres et les troupeaux transhumants la peuplent :

Au mois d'octobre, dans l’Apennin, — dit M. de la Blanchère (Terracine p. 11), — on sent que la neige approche; dans la plaine Pontine, les pluies de novembre vont réveiller la nature desséchée et abattre un peu les fièvres. À cette époque, la macchia se remplit. De l’Apennin romain, des Abruzzes, de toutes les montagnes, une foule de gens viennent s’y établir. Déserte en septembre, la macchia en décembre a la population d’une ville : 20 000 âmes environ y habitent. Bassiano, Anticoli, Veroli, dix autres & pays » s’y déversent. Chacun, dans la montagne, a ses habitudes, ses intérêts, ses contrats, qui le lient à un territoire pontin où l’on retourne tous les ans. Donc dans

l'immense forêt pontine, chacun va retrouver sa Lestra, c’est-àdire un essart fait par lui ou par un devancier, souvent par un ancêtre, car des familles se sont perpétuées pendant des siècles sur ces essarts. Une staccionata, lice grossière, garnie de broussailles, enferme les bêtes : des cabanes, en forme de ruche, enferment les gens.

« Pour son compte ou pour le compte d’un autre, l’occu-

pant exerce l’un ou plusieurs des mille métiers de la macchia »

Berger, vacher, porcher le plus souvent, bûcheron parfois, toujours braconnier et rôdeur, usant de la macchia sans scrupule comme un sauvage de la forêt vierge, il vit et, de son industrie, fait un revenu au maître du sol et à son propre maitre, qui lui a confié des bêtes, quand les bêtes ne sont pas à lui. Ainsi se passent six à sept mois. Juin arrive. Les marais sèchent. Les mares ont tari. Les enfants tremblent de fièvre. Les nouvelles du « pays » sont bonnes. En quatre jours, les chemins se couvrent de gens qui regagnent les montagnes. Famille par famille, lestra par lestra, la macchia se vide. On ne rencontre que ses habitants escortant leurs chevaux, leurs ânes et leurs femmes, chargés de tout ce qui doit s’emporter. Bien rares sont ceux que juillet surprend encore dans ces parages. La forêt est abandonnée à vingt espèces de taons et d'insectes qui rendent la vie impossible.

Le récit odysséen se passe en été, au milieu ou vers la fin de la saison navigante : Ulysse et ses compagnons, depuis leur départ d’Ilion, ont déjà dépensé plusieurs mois chez les Lotophages, les Cyclopes, Eole et les Lestrygons. La saison est avancée; ils vont hiverner chez Circé. On connaît ces hivernages de marins et les interminables séjours des capitaines « francs » chez les dames de l’Archipel, à Milo, Nio ou Mycono.…

Nous sommes donc en été : la forêt est déserte. On n'entend que le chant des oiseaux dans les arbres, le cri des aigles et des éperviers, Kipknc Ô” Evôov äkovov &etdovons ni ka, et les fuites de sangliers ou de cochons dans

le taillis. Euryloque et sa bande ne sont pas trop rassurés... Mais la forêt s’éclaircit. On approche des monts. Voici une maison de pierre :

Nous étions à cent pas de Torre Paterno, — raconte V. de Bonstetten (p. 125-130). — Nous avançons. Nos guides nous précèdent à travers la forêt. Il était nuit close. Nous arrivons à une maison. Notre escorte nous dit d'attendre, non à la porte, — il n’y en avait point, — mais au bas de l'escalier : « Pourquoi attendre? — Pour savoir si nous sommes reçus ». Nous voilà donc seuls dans la forêt, au hasard de passer une nuit assez froide, couchés sur un sol, en quelques endroits, pestilentiel, sans autre asile que celui des sangliers et des porcsépics ou des troupeaux sauvages que nous entendions s’agiter dans les taillis. Le plus grand et le seul véritable danger nous était inconnu : les Barbaresques croisaient près de nous, avec une flottille, et enlevaient jusqu'aux petits enfants qu'ils trouvaient sur cette côte... Enfin le cliquetis des armes pesantes de nos gardes, qui descendaient les escaliers, nous annonça la réponse. On nous dit de monter...

Avant de me coucher, je conversai avec mes hôtes, dont la chasse paraissait être la principale occupation. Ils me parlèrent des bêtes sauvages qui habitent la forêt. Il y a beaucoup de porcs-épics sur toute cette côte. Les sangliers sont communs et l'ont toujours été; ils s’accouplent fréquemment avec les truies et l’on aime la race qui en provient.

Les loups ne sont que trop communs dans ces bois, disaient les bergers. Les cerfs, assez communs dans les environs de Laurentum, rappellent le charmant tableau du cerf de Silvia dans le V° livre de l’Énéide…

Nos Achéens arrivent de même auprès d’une haute maison de pierre. Elle est en dehors du marais, dans le premier vallon de la montagne, en une clairière dégagée. Ce n’est pas une cabane provisoire, une hutte de branchages, une staccionata, comme en font les charbonniers ou les pâtres dans leurs lestras. C’est une maison véritable, durable, faite de pierres travaillées, un manoir ou un temple, une sainte maison, îepà Ôouata…. Les Phéniciens, comme

les Hébreux, devaient dire la « maison de Dieu », beth-El, pour le temple.

Au seuil du «vallon sacré», qui maintenant encore est le Vallon Béni, Valle di San Benedetto, cette « maison sacrée » ; peuplée de bêtes fauves”, est le sanctuaire de Féronia :

Féronia, — dit M. de la Blanchère (Terracine p. 27), — avait son sanctuaire à l'entrée de la Valle, au pied de la Punta di Leano, à trois milles au N.-O. de Terracine. Là étaient son bois sacré, sa fontaine, son temple, dont le soubassement en gros blocs a subsisté jusqu’à nos jours. Son culte est l’une des plus vieilles religions rustiques de l'Italie. Rome le reçut des Falisques. On sait aujourd’hui que Féronia était, non point une Junon, comme l’avait dit Servius, mais bien une divinité chthonienne, parente de Maïa et de Tellus, compagne de Soranus dans le fameux sanctuaire du Soracte. On lui rendait un culte barbare dans des bois généralement redoutés. On trouve des Luc Feromæ chez les Sabins, chez les Volsques. Mais les sanctuaires les plus célèbres étaient celui du mont Soracte et celui-ci, que quelques auteurs placent à tort dans le pays circéien. Avec les idées gréco-romaines, Féronia fut assimilée à Proserpine. On lui donnait les épithètes grecques de "Avünp6poc, Pihootepavos. La seule représentation certaine que l’on ait d’elle est sur les médailles de la gens Petronia, famille d’origine sabine. La tête est d’une jeune fille couronnée de fleurs de grenadier en boutons. Dans son sanctuaire, la déesse présidait aux affranchissements. On faisait asseoir l’esclave sur une certaine pierre dans le temple; on lui couvrait la tête du bonnet pileus et l’on prononçait la formule : « Bene meriti servi sedeant, surgant liberi ».

1 La présence des lions chez Circé, en terre italienne, dénote assurément quelque souvenir de ces déesses des fauves, motvix O6npüv, communes à tout le bassin oriental de la Méditerranée : nous les trouvons en Crète et en Syrie dès les plus hautes origines, cf. Ann. brit. School! Ath. XIV p. 63 et suiv. et XV p. 120-131.

Cf. dans B. Diaz p. 241 le temple des Divinités Féroces de Mexico, avec leurs tigres et lions, « dont une espèce ressemble à nos loups », nourris de la chair humaine des sacrifices, et leurs Cuves de serpents : « Ces reptiles et ces bêtes féroces avaient été offerts aux divinités implacables, afin qu'elles vécussent en leur

De Circé à Féronia, du récit odysséen aux rites de ce sanctuaire italiote, les points de ressemblance sont assez nombreux.

Féronia, déesse des forêts, est la déesse des Fauves : les fauves, fer-i, ont Fer-onia, comme bell-um a Bell-ona, pom-a Pom-ona et bov-es Bub-ona, etc. ; Petr-onia de Petrus, Fid-onia de fidus, etc., nous expliquent Fer-onia de ferus. Dans le conte odysséen, ces fauves n'apparaissent qu'un instant et c’est, non pas en fauves, mais en pourceaux que sont changés les compagnons d'Ulysse; les récits des voyageurs nous ont fait connaître les troupes de sangliers et de cochons sauvages, qui abondent en ce pays, couchent dans le fourré et vivent, non de pâtée servie par leurs maîtres, mais de fruits, glands ou cornouilles" :

… Totot ÔË Kipkn rép’ p’ äkuAov Bélavôov te BéÂev kapTidv TE kpavelnc £duevar, oo OÙEG yauateuvédec atëv Édouorv.

L’abondance des porcs sauvages ou domestiques avait valu, dès la première antiquité, les noms de Suessa et Setia à des villes toutes proches de Féronia”.

compagnie. Dans un tapage infernal, on entendait le rugissement des tigres et des lions, le glapissement des renards et des chacals et le sifflement des serpents ». Id. p. 31 : « En face de la Vera Cruz, auprès de l’Ile Blanche, une autre île a un temple et des idoles de mauvais aspect... Là se voyaient cinq Indiens sacrifiés depuis la veille; ils avaient la poitrine ouverte, les bras et les cuisses coupés; les murailles dégouttaient de sang ; nous appelâmes cette île l’Ile des Sacrifices ».

! Cf. A. Thevet Cosmographie 1 p. 219 : « Les corsaires turcs nous chassèrent d’un petit port, près un village nommé Corique, qui a été autrefois une grande ville; d’autres le nomment Gourona, pour la grande abondance de pourceaux qu'il y avait jadis en ce lieu; car ce mot gourona en langue vulgaire signifie pourceaux ».

? J'ai dit dans Calypso et la Mer de l’Atlantide p. 168 et suiv. l’enthousiasme des navigateurs pour les iles des mers australes où l'on trouve tous les avantages du pays de Circé. Cf. en particulier la découverte par Wallis (II p. 120-177) de cette Tahiti abondante en cochons, en volailles, en fruits et en végétaux de différentes sortes, avec de fraiches aiguades, des femmes complaisantes et une bonne reine qui donne en présent de beaux cochons et des tresses de ses

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