CORSES ET SARDES
Le perfectionnement social et le progrès des bergers de la Gallura n’ont point altéré leur caractère ni leur physionomie poétique. Ils continuent de chanter leurs vers improvisés. . Quelquefois deux de ces bergers, à la manière de ceux des Bucoliques, se mettent à lutter par des chants alternatifs,
alternis ig1tur contendere versibus ambo cæpere, et ils se font, avant de préluder, les mèmes politesses. Les compositions de ces Corydons et de ces Thyrsis sardes sont fort peu répandues, car il n’y a point là de sténographes. Je dois à un chanoïne des environs de Tempio le texte de ces improvisations. Voici la plus remarquable:
Dis-moi, toi, Pierre d’'Achena, Que je veux interroger :
Si n'ayant rien à manger, Je trouve de quoi prendre.
Prendrai-je le bien d'autrui ?
— Si tu demandes un conseil,
Je veux bien te le donner.
Et si tu n'as pas à manger
Si tu trouves à prendre,
Bien fou si tu ne prends pas, etc.
Cette facilité poétique des Sardes paraît antique, témoin ce
Tigellius le Sarde, improvisateur de César et Auguste, chanteur à la mode, peint par Horace... (Valery I p. 38-41).
Le berger sarde parle comme le berger des Bucoliques : Dic mihi, Damæta, cujum pecus ? et il s'accompagne, comme lui, de la flûte à deux ou trois roseaux, la launedda.
hommes. Elles sont grandes, sveltes, et ont de la grâce; mais elles perdent, avant la fin de leur printemps, cette douceur d'expression, ces formes élégantes, dont la nature n’a pas brisé l’empreinte chez ces peuples barbares, mais qu'elle paraît ne leur laisser qu’un instant et à regret. Parmi un très grand nombre de femmes que j'ai été à portée de voir, je n’en ai distingué que trois de jolies : l'air grossièrement effronté des autres, l’indécence de leurs mouvemens et l'offre rebutante qu’elles faisaient de leurs faveurs les rendaient bien dignes d’être les mères ou les femmes des êtres féroces qui nous environnaient ».
Ce jeu de chansons alternées est fort ancien sur les rivages de la mer occidentale. Les Hellènes nous disent qu'ils avaient emprunté la bucolique aux indigènes siciliens : ce genre littéraire aurait été créé à Tyndaris sur la côte Nord de Sicile. Le poète me semble avoir connu déjà ces tournois poétiques sur les côtes de Sardaigne”. Car «le berger qui appelle le berger, le bouvier qui cède la place (ou la parole) à un gardeur de moutons, si bien que l’un entre (en scène) quand l’autre (en) sort », ont une ressemblance assez remarquable avec les bergers de la bucolique ; les vers 6BL Totuéva Touurv Mnver etozAdov, 6 ÔE T' ÉEeldov ÜTrakobes….
me semblent donner la meilleure définition de ce genre littéraire. Virgile dirait : et cantare pares et respondere parati. Théocrite a décrit ces rivalités de bouvier et de « moutonnier » : Le premier, se tournant vers Daphnis, Ménalkas parla : O berger des bœufs mugissants !... etc. Et Daphnis lui répondit : O berger des brebis à l’épaisse toison 1... D'ordinaire, en effet, c’est un berger de bœufs et un berger de moutons qui sont aux prises : L’aimable Daphnis, le bouvier, rencontra Ménalkas qui paissait les moutons sur les monts élevés. Ici encore, un vers odysséen ne semble que le résumé de ces deux vers de Théocrite (VIII 1-2), Tdv UÈV Poukoléov, tèv À’ &pyupa ufla vouebov.
Le paysage, de part et d’autre, est le même ; les mêmes hautes montagnes viennent tomber à la mer, et les guettes du thon se dressent de chaque côté de la baie (Théocr. III 26),
GTep TOG Büvvoc okoméletar "Ont à ypirrebc.
L'occasion de ces chants est la même aujourd’hui qu’autrefois. Aujourd’hui, c’est pendant la tonte et la récolte de
‘ Les « bucoliques » de Sardaigne ont pour pendant sur l’autre rive du Détroit les « vocifératrices » de Corse, que le monde entier connaît par la Colomba de Mérimée.
la laine ; jadis, c'était pendant la coupe et la récolte du blé ; la dixième bucolique de Théocrite est intitulée Les Travailleurs ou les Moissonneurs : « ces chants conviennent ‘ aux hommes peinant sous le soleil » (X 56).
Le berger qui ne s’endort pas, l’homme vraiment éveillé (le texte odysséen dit ävnvos, comme le grec moderne dit É&unvosc : nous disons éveillé, intelligent), le berger le plus intelligent gagne un double prix,
Evô& k’ &vrivos &vhp Sorodc ÉEñpato utoBouc, car ces chants alternés sont des concours et des joutes, où chacun des rivaux doit déposer un enjeu, yépas, à&eBAov, S&pov, cf. Théocrite VIII 11 :
xphoderc dv Éotdeîv, yphodeic kataBeîvar &eBhov ;
Les bergers de Virgile exigent aussi le dépôt de l’enjeu, du gage :
Men. — Vis ergo inter nos quid possit uterque vicissim
experiamur ? ego hanc vitulam [ne forte recuses:
bis venit ad mulctram; binos alit ubere fetus)
depono : tu, dic mecum quo pignore certes.
Dam. — De grege non ausim quicquam deponere tecum.
Le vainqueur à la fin touche, « lève », — le poète odysséen dit é&ñnpato, — les deux enjeux : Thyrsis reçoit ainsi la double récompense, ôotoùdc utoBoëc, la chèvre et la coupe.
En cette lutte poétique, l’énigme, aujourd’hui comme autrefois, tient une grande place. Les voyageurs nous disent que les bergers de la Gallura se posent en vers des questions toutes semblables à celles de Damætas et de Ménalcas :
Dic quibus in terris, et eris mihi magnus Apollo, tres pateat cœli spatium non amplius ulnas ?
Peut-être — si l'explication donnée plus haut ne paraît pas suffisante — peut-être aurions-nous un écho de ces énigmes sardes dans notre vers odysséen « sur les chemins si proches du jour et de la nuit »,
ÉYyÙS yàp vuktéc te Kai Auatoc Eîor kéAEvB OL.
Le poète trouva dans son modèle la description de ces fêtes et tournois sardes, peut-être même quelque modèle de ces chansons : le périple d’Hannon nous a décrit les bamboulas des nègres sénégalais et leurs danses nocturnes au son des flûtes, des cymbales et des tambourins (Geogr. oræc. min. Ï p. 11-12); Cook et les premiers explorateurs
des mers australes nous ont décrit les représentations
dramatiques des insulaires de Tahiti :
On joua pour nous une pièce appelée Mididii Harramy, ce qui signifie l'Enfant vient. Le dénouement fut l'accouchement d’une femme en travail: ils firent paroître tout-à-coup sur la scène un gros enfant, haut d’environ six pieds, qui courut autour du théâtre, traînant après lui un grand torchon de paille, suspendu par une corde à son nombril. Un homme jouoit le rôle de la femme.
Il est impossible d'exprimer les éclats de rire des naturels, lorsqu'ils virent le nouveau-né courant sur la scène et poursuivi par des danseuses qui essayoient de l’attraper. Les femmes contemplèrent, sans rougir, toute la pièce, qui n'étoit point du tout indécente pour elles, et elles ne furent pas obligées, comme nos dames d'Europe, de regarder à travers leurs éventails. Au commencement, à la fin et dans les entr’actes, il y eut des danses et des pantomimes. Des hommes jouèrent aussi des farces, dans les chansons desquelles nous reconnûmes le nom du capitaine Cook, de plusieurs personnes de l'équipage, et il nous parut qu'il étoit question d’un vol commis par un de leurs compatriotes. Une autre farce représenta l’invasion des Insulaires de Bolabola ; et ils se battirent les uns les autres à coups de courroie ou de fouets qui produisoient un bruit retentissant.
En tout cela, nos Lestrygons apparaissent comme un peuple aussi réel que les Cyclopes : le poète ne fait encore ici que nous décrire tout à la fois la côte et les mœurs, les mouillages et le commerce des indigènes.
Ces montagnards de la Sardaigne ne peuvent offrir aux peuples de la mer que les produits de leurs troupeaux et de leurs montagnes : du lait, du fromage, de la laine et
des bois. Les bois trouvent toujours une clientèle chez les navigateurs, qui toujours en ont besoin pour leurs bateaux ou pour leurs villes. La Sardaigne est restée jusqu’au milieu du dernier siècle une terre de grandes forêts et de beaux arbres : les marins et les villes maritimes d'Italie, de Provence et d’Espagne en ont toujours convoité les chênes, sapins et châtaigniers. Mais l’exploitation de ces forêts a toujours été malaisée, presque impossible, faute de routes commodes pour amener le bois du sommet des montagnes jusqu’au bord de la mer :
Toute la région du mont Urticu, — dit La Marmora (IL p. 45- 46), — était couverte d’une magnifique forêt. Mais, depuis quelques années, on a abattu tous les chènes, qui pouvaient servir comme bois de construction et il n’est plus guère resté que des chênes-verts. La forêt de Scano, que j'ai connue fort belle, fut exploitée en 1821 par des spéculateurs génois, qui ne tirèrent pas de cette coupe un profit équivalent au dommage qu'ils y ont causé. Ceci peut se dire de toutes les coupes que l’on a faites dans les parties de l’île et que l’on continue à faire aujourd’hui. La grande difficulté qu'éprouvèrent les concessionnaires de la forêt de Scano fut pour charrier les immenses pièces de bois jusqu'à la côte la plus voisine, qui est très mauvaise pour les bâtiments. Les patrons des bâtiments se faisaient payer un nolis énorme, en raison du péril qu’il y a de rester sur cette côte en chargement. Une autre forte dépense fut celle d'ouvrir, dans cette forêt et dans tout le trajet jusqu'à la mer, des routes praticables au chariot.
Cette côte occidentale de la Sardaigne fournit encore aujourd’hui des chargements de bois aux vaisseaux de Gênes et de Livourne : les Znstructions nautiques disent « qu’on exporte de Bosa des bois de construction ». Il a fallu, pour établir ce commerce, percer de grandes routes entre les ports et les montagnes de l’intérieur. Ces percées furent longues et coûteuses à faire, la structure et la pente générale du pays ne s’y prêtant pas. Sur notre côte des Bouches, au contraire, les pentes de la Gallura et la
vallée de la Liscia tracent une route naturelle, que toujours ont dû suivre les chars indigènes.
Le chariot des Sardes est au moins aussi ancien que leur charrue. Il est divisé en deux parties, qui sont simplement posées l’une sur l’autre. Les roues sont fixées à l’axe, qui roule entre deux pièces échancrées. Elles sont pleines et formées de trois morceaux de bois joints ensemble. Le chariot sarde ressemble parfaitement au plaustrum des Romains et même à l’äuaïa des Grecs. Les roues pleines, formées de trois pièces, que lient encore deux traverses, et fixées à un axe mobile par un trou carré, sont exactement conformes à celles que les Romains appelaient tympana. On attelle des bœufs au chariot comme à la charrue... Ce chariot sert à tous les travaux des agriculteurs : quand ils veulent transporter de la paille, de la terre, etc., ils placent contre l’intérieur des parois une espèce de natte, qui forme comme un grand panier. Cette voiture marche assez difficilement : le frottement de l’essieu produit le bruit très désagréable, dont parle Virgile (Georg.
III 536), . montesque per altos
contenta cervice trahunt stridentia plaustra.
Les envoyés d'Ulysse rencontrent ces chariots, ces amazxes, qui descendent du haut des monts vers la ville : ñ Tep auaË a
à&otu à’ äbp' ÜpnAGv ôpéov katayl{veov ÜAnv.
Si nos calculs sont exacts, un pauvre écueil du détroit, la Pierre Colombière, aurait donné son nom à la côte voisine, puis à l’hinterland proche ou lointain : deux pauvres écueils sur une autre côte méditerranéenne ont donné leur nom arabe Al-Djezaïr [Les Iles) à la capitale, Alger, et à nos trois départements algériens de la France d’Afrique. Mais sous les noms de Lestrygons et Lestrygonie, donnés par les gens de mer, est-il possible de retrouver les appellations indigènes ?
Les plus vieux noms de peuples que les Hellènes aient connus en ce Nord de la Sardaigne sont Balares, Bakapot, et Korses, Képoot. Korses et Balares, au dire de tous les - géographes, mythographes et historiens, étaient des peuples autochtones, et toutes les autres populations de lile, Sardes, Ioléens, Iliens, Libyens, Ibères, etc., étaient venues de la mer. Mais les Hellènes savaient aussi que Balares n’est pas un nom propre : ce n’est, dans la langue des Korses, qu’une épithète signifiant fugitif, exilé, échappé, puyés, ou, comme diraient les insulaires actuels, bandit, banditto. À travers tous les siècles, nous voyons la Gallura et les îles voisines se peupler d’exilés et de bandits corses : le dialecte de la Gallura, — nous disait plus haut La Marmora, — est bien plus voisin du corse que du sarde. Balares n’étant qu’une épithète, le nom de Æorses semble avoir été le seul et véritable nom du peuple établi sur les deux rives des Bouches.
La Maddalena et toutes les îles qui l’avoisinent du côté de la Sardaigne, au Sud du détroit, n'avaient jamais été regardées comme dépendantes du royaume sarde avant l’année 1767. Alors seulement le vice-roi Des Hayes y envoya une force navale pour en prendre possession au nom du roi. Ces îles étaient à peine habitées par quelques familles de bergers originaires de Corse... Celles-ci firent alliance avec les familles de bergers de la Sardaigne septentrionale et, en fort peu de temps, il y eut en ce lieu une population de gens robustes (iwbmor Axtotpuydves), formée du sang des deux nations... La colonie corse, qui s'établit il y un siècle environ à la Maddalena, occupa d’abord le sommet, au point où se trouve aujourd’hui la petite église de la Trinité. Cette colonie s’accrut, depuis, des réfugiés fuyant la conscription de l'Empire (Valery II 4).
Nos cartes connaissent encore, dans l’archipel de la Maddalena, le Cap des Réfugiés, Punta Banditti : les Grecs et Romains auraient dit « le Cap des Balares ». Si l’on voulait chercher quelle put être pour les premiers navigateurs sémitiques l’exacte traduction de balaros,
banditto, puyäc, on verrait aussitôt qu’il faut recourir à la racine s.r.d, qui signifie tout à la fois s'enfuir et s'échapper, quitter sa maison et éviter le danger. Les Hébreux et les Arabes ont l’adjectif sarid, pour désigner le fugitif, l’'errant, ce qui reste d’une tribu ou d’une armée après une razzia ou une défaite. Cette forme sarid ou des formes équivalentes, saroud, sared, etc. traduiraient donc banditto, puyés et Bañlapés. Les Hellènes savaient que le héros Sardos était venu de Libye et qu’il était un descendant d'Héraklès. Je crois que le nom de Sardes ne fut que la traduction phénicienne de Balares. Les premiers navigateurs eurent ici leur pointe ou cap des Balares, des Sardes : non loin de la source Artakié, la pointe, qui jusqu’à nous a gardé le nom de Punta di Sardegna, n’est qu’une autre Pointe des Bandits. Cette pointe Sardegna n’est pas, — comme le cap corse dans l’autre île, — la dernière extrémité de la terre insulaire, la première pointe de Sardaigne qui s'offre aux navigateurs : derrière l’abri des îles de la Maddalena, ce doit être l’ancienne pointe des Sardes, des Korses fugitifs qui venaient débarquer en ces rades de Liscia ou de Mezzo-Schiffo, comme au xix° siècle, nous dit Valery, ils venaient encore à Porto-Longone et Santa- Teresa.
Je me rendis par une détestable embarcation à Longon- Sardo. Je fus reçus dans la maison d’un Corse, M. Antoine Perretti, fixé en Sardaigne après avoir été obligé de quitter la Corse, par suite d’une rixe qui avait éclaté le jour de Pâques dans l’église d’Olmeto, sa patrie, scène du Moyen- Age où deux hommes périrent, où plusieurs furent blessés et qui valut à Perretti un coup de stylet. Après dix-huit ans d’exil, Perretti a été récemment acquitté par la cour royale de Bastia et il pourrait rentrer dans son île natale.
Cet homme extraordinaire, dont je savais le courage et les aventures et que depuis longtemps je désirais connaître, était en fuite à mon arrivée en Sardaigne et caché à cause d’une affaire entre la douane et les contrebandiers, à laquelle il s'était,
disait-il, mêlé accidentellement et où il fut atteint d’une balle dans le ventre. À mon passage par Longon-Sardo, Perretti était encore obligé de garder la campagne après sa querelle avec un médecin qu’il taxait d’impertinence et que, trop susceptible, il avait fortement contusionné à la tête, du manche de son stylet.
Je crois que le poète avait, dans son modèle, ce Cap des Fuyards : c’est de ce nom de lieu qu’il a tiré, à sa mode ordinaire, l'aventure de son héros. De même, que les colères et les apaisements du Stromboli, — les changements d'humeur d’Éole, — suivant la direction des vents, nous ont valu le double voyage d'Ulysse en Éolie et la double réception d'Éole, bienveillante par le vent du Nord, irritée par le vent du Sud, de même, dans notre île des Sardes, près de la Pointe des Fuyards, le poète n’imagine que fuites : fuite des hommes envoyés pour explorer le pays, tTà Ôë dv’ &lEavte puyf éni vfac ikéoBnv…., fuite d'Ulysse, qui ne tire sa vaillante épée que pour couper ses amarres et s’enfuir en abandonnant le gros de sa flotte, {v’ ÜTIÈK KOAKOTNTAX PÜVOLUEV.
L'épisode chez Calypso est la captivité d'Ulysse, sa disparition dans l’Ile de la Cachette; l'épisode des Lestrygons en est la fuite, la libération miraculeuse, àonmaoloc Ô’ Èc TéVTOV ÉTIMPEPÉNXG DÜYE TÉTPAG VN0GS UN.
Dans l’ensemble et dans les détails, tout l'épisode des Lestrygons a été combiné pour cette fuite : le gros de la flotte, qui ne devait pas en réchapper, est allé mouiller dans le port creux; le seul bateau d'Ulysse, qui devait s'enfuir, est resté en dehors. Ni chez le Cyclope, ni chez Circé, ni chez Skylla, Ulysse n’abandonne ainsi ses compagnons : d’ordinaire, quand il tire son épée, c’est pour défendre ses équipages et non pour les trahir. Mais ici nous sommes dans l’île de la Fuite, en Sardaigne.
Le périple odysséen devait fournir aussi le nom des Korses. Pausanias (ou l’auteur copié par lui, X 17 8-9), après nous avoir renseigné sur le vrai sens du mot balaros et sur l’origine libyenne des héros sardes, ajoute que l’île,
nommée Æurnos par les Hellènes, avait reçu des Libyens aussi son nom de Æorsika. Si Korsos est de même origine que Sardos, il faut le rapporter à la racine sémitique k.r.s, qui signifie mordre, déchirer, tant au propre, c’est-à-dire couper et broyer avec les dents, qu’au figuré, c’est-à-dire mordre par des insultes, des railleries ou des critiques. En arabe, le verbe Æ.r. s a tous ces sens : en hébreu, pour le sens figuré, on emploie plutôt la tournure mordre le morceau, ekal keras, ce que les traducteurs grecs de la Bible traduisent par opoôp&@c éo8lw, manger terriblement, op6ôpa kak®G Ayo, médire terriblement, Bvopnu&, décrier : l’équivalent le plus exact serait encore parler contre, àvtlpnu. Le roi des Lestrygons est un terrible mangeur, qui saisit l’un des envoyés d'Ulysse et s’en fait un repas, aÛTLy” Éva péphac ÉtTépov ômAlooato SEîTtvov,
et c’est, en même temps, l'accusateur, le médisant, le contradicteur, Anti-phatès, "Avtipétns. Le poète semble avoir su que les Korses, Korsim, étaient des déchirants, des mangeurs de morceau, okelim keres, ou, comme disent encore les Arabes, des mangeurs de viande, okelim laham : il se peut que, traduisant d’une part en Anti-phatès, le poète ait transcrit de l’autre en Lamos, et peut-être c’est pourquoi Télépylos, ville d’Antiphatès, est aussi la ville de Lamos, comme Pylos, capitale de Nestor, est aussi la ville de Nélée, A&uou and rrol(eBpov.
À l’origine de toutes ces belles choses, il ne faut placer peut-être que la phrase transmise de périple en périple jusqu’à Diodore (V 14): « Les indigènes de l’île usent comme nourriture de lait, de miel et de viandes », ot Ÿ Éyxpror tTpopaîs pÈv ypôvrar yélakte kal UÉALTL ka kpéaot. Ce ne sont pas des Mangeurs de Pain, ni des Mangeurs de Lotos ; ce sont des Mangeurs de Viandes, des Déchireurs de Chair, des Æorses : « le nom de Xorses, — dit Eustathe {Ad Dionys. 458), — vient de Korsis, femme esclave, gardienne de bœufs ». En Sardaigne, on trouve des mangeurs de blé : le Sud de l’ile « a des plaines fer-
tiles en toutes choses, mais surtout en blé » — dit Strabon (V 2 7). Mais les bergers des Bouches et de la Corse sont des fauves ou des bestiaux, qui désertent les plaines et le labourage « et ne vivent que de laitage et de chair » (Diod. Sic. V 14). A la chair de leurs troupeaux, ils joignent la chair du thon et tel autre passage du même Diodore, copié par lui dans les périples de la mer Érythrée, nous fournirait le texte même (ou un exact équivalent) du périple primitif et des phrases, que le poète odysséen ou son modèle purent avoir sous les yeux”:
Le flux apporte une énorme quantité de poissons qui viennent chercher leur nourriture dans le creux et sous les rochers de la côte, et le reflux les abandonne en ces creux. Alors les indigènes en foule, hommes, femmes et enfants, accourent sur les rochers et, partagés en bandes, avec de sauvages hurlements, ils se mettent en chasse. Les femmes et enfants prennent les poissons les plus petits et les plus voisins de la côte. Les hommes s’attaquent aux grosses pièces, sans autres armes que des cornes aiguisées ou des fragments de pierre.
Il se peut, au reste, que ces Ichthyophages de Sardaigne, comme tels autres Mangeurs de Poissons, que nos explorateurs du xvirr° siècle ont fréquentés dans les mers australes, aient aimé à varier leur nourriture et se soient faits à l’occasion des Mangeurs d'Hommes.
Les mers australes ont leur Corse et leur Sardaigne dans les deux îles de la Nouvelle-Zélande que sépare le Détroit de Cook. De Tasman à Cook, ce détroit fut célèbre durant près de deux siècles par les terribles aventures des navigateurs :
Les Zélandais, — raconte Cook en son Troisième Voyage, — ont été des ennemis très dangereux pour tous les vaisseaux qui ont abordé sur leurs côtes. Tasman, qui découvrit cette contrée
{ Cf. en mai 1830 le naufrage du Silène et de l’Aventure sur la côte d'Alger; les naufragés massacrés par les « Kabailes » des monts : cent neuf têtes envoyées à Alger (Le Navigateur IL p. 89).
en 1642, perdit quatre hommes dans la Baïe des Assassins; les naturels emportèrent un des morts sur leurs pirogues et, sans doute, ils mangeaient déjà de la chair humaine; ils ont tué dix hommes à l’Aventure, en 1773; l’année auparavant, ils avaient assassiné M. du Fresne-Marion et vingt-huit Français de son
équipage.
Les Français survivants eurent la preuve que Marion et ses gens avaient été mangés. Cook ne tarda pas à avoir, lui aussi, la preuve « que les Zélandaiïs étaient en vérité un peuple bien abominable ». Car un de ses vaisseaux, l’Aventure, s’étant séparé du reste de l’escadre, Cook n’en eut de nouvelles qu’en relâchant au Cap, sur le chemin du retour : « J’y trouvai une lettre du capitaine Furneaux, qui m’avertissait de la perte de sa chaloupe et de dix de ses meilleurs hommes dans le canal de la Nouvelle- Zélande ». Rapport du capitaine Furneaux :
Le 17 décembre, après avoir achevé l’eau et le bois dont nous avions besoin, le grand canot alla cueillir des plantes comestibles; M. Rowe commanda ce petit équipage, et je lui ordonnai de revenir le soir, parce que je voulais mettre à la voile le lendemain; mais le bateau ne revenant pas le même soir, ni le lendemain matin, je commençai à avoir beaucoup d'inquiétude. J’envoyai la chaloupe sous le second lieutenant, M. Burney, avec des matelots et dix soldats de marine... M. Burney, de retour à onze heures du soir, nous raconta ainsi la scène horrible qui s'était passée :
«Je rangeais alors de près la côte orientale et j'arrivais à un autre établissement, où les Indiens nous vendirent du poisson. Une heure après je remarquai sur une petite grève jointe à l'Anse de l’Herbe une grande double pirogue, qu’on venait d'y échouer, et deux hommes et un chien. Dès que les naturels nous aperçurent, ils s’enfuirent dans les bois. |
» Nous ouvrimes environ vingt paniers placés sur la grève et fermés avec des cordages : les uns étaient remplis de chair rôtie et d’autres, de racines de fougère, qui servent de pain aux naturels. En continuant nos recherches, nous trouvâmes un grand nombre de souliers et une main que nous recon-
nûmes pour celle de Thomas Hill, parce qu’elle présentait les lettres 7. Æ., tatouées à la manière des Tahitiens. A l’ouverture de la baie voisine de celle de l’'Herbe, nous vimes sur le rivage un grand nombre d’Indiens qui à notre approche, ‘ se retirèrent sur une petite colline...
Sur la grève, je fis des recherches soigneuses et bientôt une scène affreuse de carnage s’offrit à nos yeux : les têtes, les cœurs et les poumons de plusieurs de nos gens étaient répandus sur le sable et les chiens en rongeaient les entrailles.
Cook et les deux Forster, ses naturalistes, nous donnent des Néo-Zélandais, de leur pays, de leur habitat, de leur vie et de leurs goûts une peinture dont bien des traits se retrouvent en nos Lestrygons :
La taille des habitants de la Nouvelle-Zélande est en général égale à celle des Européens les plus grands; ils ont les membres forts, charnus et bien proportionnés; mais ils ne sont pas aussi gras que les oisifs et voluptueux insulaires des mers du Sud. Ils sont extraordinairement alertes et vigoureux et on aperçoit dans tout ce qu’ils font une adresse et une dextérité de main peu communes. Leur teint en général est brun; il y en a peu qui l’aient plus foncé que celui d’un Espagnol qui a été exposé au soleil. On n’aperçoit point dans les femmes la délicatesse d'organes qui est propre à leur sexe...
Le pays, en vérité, est pauvre; ses forêts n’ont pas les arbres à fruit qui abondent dans les îles équatoriales ; les habitants sont souvent en querelle et en guerre « Peut-être paraîtra-t-il étrange qu’il y ait des guerres fréquentes dans un pays où il y a si peu d’avantages à obtenir par la victoire » :
Mais leur principale nourriture est le poisson, qu'ils ne peuvent se procurer que sur la côte de la mer, laquelle ne leur en fournit une quantité suffisante que dans un certain temps. Les tribus qui vivent dans l’intérieur, et même celles qui habitent la côte doivent donc être souvent en danger de mourir de faim : leur pays ne produit ni moutons, ni chèvres, ni cochons, ni bétail; ils n’ont point de volailles apprivoisées, et ils ne con-
naissent pas l’art de prendre les oiseaux sauvages en assez grand nombre pour fournir à leur nourriture, si quelques voisins les empêchent de pêcher du poisson, qui supplée à presque toutes les autres nourritures animales ; excepté les chiens, qu'ils mangent, ils n'ont pour leur subsistance que les végétaux que nous avons décrits et dont les principaux sont la racine de fougère, les ignames et les patates; si ces ressources viennent à leur manquer, la détresse doit être terrible. Parmi les habitants de la côte eux-mêmes, plusieurs tribus doivent se trouver fréquemment dans une pareille disette, soit que leurs plantations n'aient pas réussi, soit qu'ils n’aient pas assez de provisions sèches dans la saison où ils ne peuvent prendre que peu de poisson. Ces réflexions nous mettent en état d'expliquer et le danger continuel où paraissent vivre tous les peuples de ce pays, et le soin qu'ils prennent de fortifier tous leurs villages ; on pourrait même rendre raison de l’horrible usage de manger ceux d’entre eux qui sont tués dans les batailles.
Nos Lestrygons sont, eux aussi, des mangeurs de poisson... Les hippah, villes et forteresses de cette Nouvelle- Zélande, n’ont pas les murs de pierres des Lestrygons, et se contentent de palissades. Cook visite l’un de ces hippah, appelé Warretouwa :
Sur une pointe élevée qui s’avance dans la rivière, on aperçoit les restes d’un fort qu'ils appellent Eppah ou Heppah. Le plus habile ingénieur de l’Europe n'aurait pas pu choisir une meilleure situation pour mettre un petit nombre d'hommes en état de se défendre. Les rochers sont si escarpés que l’eau qui enferme ce fort de trois côtés le rend entièrement inaccessible et, du côté de terre, il est fortifié par un fossé et un parapet élevé en dedans.
Du sommet du parapet, jusqu’au fond du fossé, il y a vingtdeux pieds. Le fossé en dehors a quatorze pieds de profondeur et une largeur proportionnée.
Il est situé sur un promontoire qui s’avance dans la mer, près du fond de la baie. Deux des côtés, lavés par les flots, sont entièrement inaccessibles ; deux autres sont contigus à la terre : depuis la grève, une avenue conduit à un de ceux-ci, qui est très escarpé. Une palissade d'environ dix pieds de
haut environne le tout, composée de gros pieux, joints fortement ensemble avec des baguettes d’osier. Le côté faible, près de la terre, était aussi défendu par un double fossé et une seconde palissade, mais à une assez grande distance du bord...
Ce n’était pas une Télépvlos aux « larges portes » : P Py ges P
Un passage, étroit d'environ douze pieds de long et aboutissant à l’avenue escarpée qui vient du rivage, en forme la seule entrée : elle passe sous une des plates-formes; quoique nous n’ayons rien vu qui ressemblät à une porte ou à un pont, elle pourrait être aisément barricadée, de manière qu'il serait très dangereux et très difficile d'essayer de la forcer. En cas de siège, la place paraissait être bien fournie de toutes sortes de provisions, excepté d’eau : nous aperçûmes une grande quantité de racines de fougère, qui leur sert de pain, et de poissons secs, amoncelés en tas ; mais nous ne remarquâmes pas qu'ils eussent d'autre eau douce que celle d’un ruisseau qui coulait au-dessous de la colline.
Le modèle du poète odysséen devait dépeindre les premiers habitants de la Gallura avec les mêmes mœurs que nous leur connaissons par les textes postérieurs et par les monuments. Ces montagnards de la Sardaigne semblent avoir été les Suisses de la Méditerranée phénicienne, de véritables soldats, des mercenaires, toujours prêts à accepter la solde et le harnais de guerre. Les statuettes de bronze trouvées dans l’île nous les représentent, «tels que lPartiste les a vus autour de lui et les a figurés de son mieux, avec les costumes qu’ils portaient à la guerre, à la chasse ou dans leurs occupations domestiques : les soldats forment la série la plus riche et la plus intéressante” ».
Les archéologues décrivent longuement ces soldats vêtus de métal, casqués et guêtrés de métal, armés du bouclier, du poignard, de l’arc, du sabre, du harpon ou
! Sur tout ceci, cf. Perrot et Chipiez IV p. 8 et suiv. Hérod. VII 165; Diod. Sic. XIV 95; cf. Païs Sardi o Sardoni dans Bollet. Arch. sardo 2° série I p. 1.
de la massue ; la stature de ces hauts guerriers” est encore allongée par les deux cornes géantes du casque ou par d’autres insignes, qui pointent très haut derrière l’homme ou sur sa tête : tiges de fer fixées derrière la statuette et qui semblent sortir du carquois ? flèche agrandie, indiquant la profession ou l’habileté du personnage? palme, symbole de victoire? L’une de ces tiges, terminée par deux roues, a toute l’apparence d’un timon de char, auquel serait attachée une sorte de corbeille.
À ces vaillants soldats, l’Écriture donnerait le titre qu’elle décerne toujours aux gens de guerre des Juges et des Rois : gibor haïl, grand de force, géant de vaillance; cette périphrase, dans l’Ecriture, arrive à ne plus signifier que soldat, àävhp Suvatéc, êuvardc ioyüt, traduisent les Septante. Je pense que le périple primitif devait appliquer aux Sardes quelque titre pareil : notre poète a traduit par géants de force, TpBuuor Yiyavtec.
18 mai 1901. — Partis hier au soir de Civita-Vecchia par le vapeur qui porte en Sardaigne le courrier quotidien, nous arrivons ce matin, avant l’aube, dans la baïe d’Aranci : c’est l’avant-port du golfe boueux de Terranova. Nous prenons ici le petit vapeur qui, deux fois par semaine, fait le service de la Maddalena : nous avons quatre ou cinq heures à l’attendre.
1 À. Knivet dans de Brosses Hist. des Navigations…. 1 p. 232 : « La côte du Port Désiré est habitée par des géants de 15 ou 16 palmes (ou empans) de haut. J’affirme que j'ai mesuré sur ce rivage la trace du pied d’un d’entr’eux, laquelle étoit quatre fois plus longue qu’une des nôtres. J’ai mesuré aussi deux de ces hommes, nouvellement enterrés sur le rivage, dont les cadavres avoient quatorze empans de longueur. Trois de nos gens, qui furent ensuite pris par les Espagnols sur les côtes du Brésil, m'ont assuré qu’étant un jour à l’anchre près de la côte, ils furent obligés de s’éloigner parce que les géants lançoient du bord jusqu’à eux des quartiers de
Prancar XIV
A ee 1 fn
TE mc men ot E Line bonne te —— =
(cf. p. 281 et suiv.)
RE
EL
RP em emma na Et ED
ARE JS 3
2 de € Porto Badine ce Fr: —$ :
; ; R. 24 ô7 Sf 65 38 35 18 17 50 Sr gras. sé 20 R 3 74 Lo.
96 S» 69 S>. : 20 35 22 19 / 99 R Cog. Dirt 24 Cog.br Mad 38 À de Non | 2 53 Far Sf:
79 Var Sf. É 24 4 68 s 86 Vurg.j: 64 Mr | 100 Vjarg. ; Far Sf : | É 83 29 Coy br. A Mid og sf ê7 Far S.
É » Ép, } - 8. f Coymp'6r. 00 4 So Cogm.
” 7 SR EE | 78 Jr 5 85 Frs Ë+ Sr Cog ër | HO Vgrm. |