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PLancue I. (cf. p. 11 et suiv.)
ITINÉRAIRE D'ULYSSE DANS LES DEUX MERS pu LEVANT ET pu COUCHANT.
{Carte reproduite de l’Atlas Vidal-Lablacke, p. S-9. Librairie Armand Colin.)
E. Lecranr. — Bibliographie ionienne Paris 1900; Bibliographie albanaise Paris 1912
F. Manek, G. Pexmisi et À. Srorz. — Albanesische Bibliographie Wien 1909
A. SHewan. — Scheria-Corcyra® Class. Quart. 1913 p. 4-11; Class. Pilote p0971918 p: 321, 1919 p. 97
A. GRASsET SAINT-SAUVEUR. — Voyage... dans les îles ci-devant vénitiennes du Levant Paris 1800 L. C. V. pe SomMmières. — Voyage... au Monténégro Paris 1820
Tu. Smart Hucxes. — Voyage... en Albanie (Trad. franc.) Paris 1821
C. À. Kaenzer. — Nausikaa nach der Urschrift der Odyssee Leipzig
O. Riemann. — Recherches sur les Iles Ioniennes Paris 1879
W. Goonisson. — An... Essay upon the Islands of Corfu.……. etc. London 1882 ;
E. OBERHUEMMER. — Phoenizier in Akarnanien Muenchen 1882
F. Weccxer. — Die homer. Phaeaken und die Inseln der Seligen Berlin 1882
J. Parrson. — Die Insel Korfu Peterm. Mitt. Erg. XIX 1887-1823 p. 88
W. Muss-ArNozT. — Semitic Words in Greek and Latin Boston 1892
H. Lewy. — ie Semitischen Fremdwoerter im Griechischen Berlin
! Dans les bibliographies de ce volume, plus encore que dans celles des autres, je devrai me restreindre à ne citer que les auteurs indispensables, en particulier ceux auxquels je suis redevable en quelque façon que ce soit. Je renvoie le lecteur aux: bibliographies complètes que d’autres ont dressées et que j'allègue en tête de chacune de mes listes. Pour ce chapitre Chez Alkinoos, en particulier, cf. Zthaque et la Grèce des Achéens p. 205.
2 On trouvera en ces articles toute la bibliographie de la question depuis un siècle.
H. Lorimer. — The Country-Cart Journ. hellen. Stud. 1903 p. 132
O. Trenxez. — Zur Phaealkis und Telemachie Bernburg 1903 S. Errrem. — Die Phaeakenepisode Oslo 1904 Pu. CHAMPAULT. — Phéniciens et Grecs... Paris 1906 (ouvrage com-
plété par une série d'articles au Mercure de France de 1912-1913 : Nausicaa, Au Pays de Circé, le Calembour, etc.)
F. Sruermer. — Die Phaeakendichtung in der Odyssee Zeiïtsch. oester. geogr. Gesellsch. 1907 p. 481
M. R. Hoste. — Nausicaa London 1907
Arc. Lupwic-Sazvator. — Parga Prag 1907 ; Geschichte von Parga Prag 1908
W. Mrzzer. — The Latins in the Levant London 1908
G. Fries. — Das Zagmukfest auf Scheria Mitt. vorderas. Gesellschaîft 1910 p. 2; Phaeakenadventeuer.. Orient. Litter. 1911 p. 52
À. Lanc. — The World of Homer London 1910 K. KreTscHMER. — Geschichte der Geographie Gotha 1912 J. I. Manarr. — Aegean Days London 1913
O. Mauss. — Die Irrfahrten des Odysseus im Pontos Guetersloh 1915
E. Fezs. — Die neuere Kartographie der Insel Korfu Peterm. Mitt. 1922 p. 212; die Kuesten von Korfu Mitt. geogr. Ges. Muenchen 1923 p. 28-114
K. Cesrian. — Geschichte der Kartographie im Alterthum Gotha 1923
A. SHeparD. — Sea-Power in ancient History Boston 1924 P. Haupr.— The Adventures of Odysseus Am. Journ. Phil. 1924 p. 61 M. Car. — The Greeks and the ancient Trade with the Atlantic
Journ. hell. Stud. 1924 p. 166
R. Hennic. — Die Frage der Phaeakeninsel Geog. Zeit. 1925 p. 293; die Lage des Phaeakenlandes Peterm. Mitt. 1926 p. 66; neue Betrachtungen zur Geographie Homers Geog. Zeit. 1926 p. 290: neue Erkentnisse... Rhein. Mus. 1926 p. 266
À. Hermann. — Die Bedeutung Homers fuer die griech. Geographie Zeit. Gesellsch. Ethn. Berlin 1926 p. 171; die Irrfahrten des Odysseus Berlin 1926
A. W. Mac-Waorter. — Corcyra and the peloponnesian War Trans. and Proc. 1926
C. Wartzicer. — Die griechische Heroenzeit und Homer N. Jahrb. 1926 p. 1
U. von Wicamowirz-MoELLENDORFF. — Die Heimkehr des Odysseus Berlin 1927
De Calypso à Nausicaa. — La «Terre » des Phéaciens : côte forestière ; rivage d’écueils ; fleuve, cascades et lavoirs ; route et cultures ; source, vignoble et bois sacré ; ville aux deux ports et fontaine ; manoir ; le Rocher du Bateau.
Corfou : la Serpe et le Karavi. — Aphiona et Port Alipa. — Palaio-Castrizza. — Le fleuve et la plage de Saint-Georges.
Les Phéaciens, marins étrangers : Pargos et Assos ; mœurs et coutumes levantines. — Hauteville et sa Campagne,
Appendices À, B et C. — Texte homérique ; Navigation et Naufrages ; Secret des Thalassocrates.
Ulysse a quitté l’ile de Calypso et revient vers son Ithaque, du fond de la mer du Couchant où nous avons retrouvé la fille d’Atlas et son Ile du Persil'.
Il est assis au gaillard d’arrière; il tient le gouvernail de son radeau et veille en méditantles conseils de la Nymphe; car il doit garder toujours le Nord sur sa gauche, pour suivre le droit chemin au long des côtes africaines d’abord, puis à travers la mer Îonienne, sans dériver ni vers les mers septentrionales des Baléares et de la Sardaigne, ni vers le fond de l’Adriatique ensuite. Une brise favorable et douce pousse le radeau par derrière d'Ouest en Est :
1 Sur la fille d’Atlas, cf. Calypso et la Mer de l’Atlantide p. 213. Pour tout cet épisode Chez Alkinoos et les corrections que j'ai apportées au texte traditionnel, cf. l’Appendice À à la fin du présent chapitre, p. 89.
Dans les parages de Gibraltar et le long des côtes algériennes, les vents, — disent les Znstructions nautiques (n° 760 p. 2-3, n° 801 p. 36 et suiv.}, — se réduisent à deux: les vents d’Est et les vents d'Ouest, que l’on nomme dans le pays Levantes et Ponientes. Les vents d’Est sont annoncés longtemps avant leur venue : une grande humidité, un brouillard au-dessus des terres en sont des indices presque certains, qui continuent pendant toute la durée du vent ; les Levantes, au lieu d’être secs, sont humides... Avec les vents d'Ouest, les nuages disparaissent complètement. L’atmosphère devient plus sèche. Les montagnes et le ciel deviennent clairs.
Les vents d'Ouest ne sont ni fréquents n1 fixes pendant la saison navigante : « Sur la côte méditerranéenne du Maroc, — ajoutent les Jnstructions (n° 801 p. 11), — on peut diviser l’année en deux saisons bien distinctes : la belle saison qui commence en mai et dure jusqu’en novembre; la mauvaise, qui comprend les mois de novembre à avril. Les vents de la partie Est (du N.-E. au S.-E.) soufflent principalement pendant la belle saison et surtout de juin à septembre. Les vents de la partie Ouest (du N.-0. au S.-0.) dominent en novembre-avril »
Pendant les mois de juin-août, le temps est beau; les vents de la partie Est dominent au large et soufflent frais avec une grosse mer; près de terre, on a le plus souvent ou des calmes ou des brises solaires qui se lèvent au N.-E. vers huit heures du matin pour mollir au coucher du soleil en halant le S.-E. II arrive assez souvent que ces brises veillent une partie de la nuit. On peut avoir des brises d'Ouest qui suivent une marche analogue et pendant lesquelles le temps reste clair.
C’est l’une de ces brises d'Ouest qu’en pleine belle saison, Calypso a fait souffler derrière le radeau d'Ulysse : une brise « tiède et tranquille », — dit le poète (V 268), — et non pas un de ces vents qui soufflent trop frais et soulèvent une grosse mer, selon les termes des /nstructions.
Calypso fit souffler la plus tiède des brises, un vent de tout repos. Plein de joie, le divin Ulysse ouvrit ses voiles. Assis
près de la barre, en maître il gouvernait : sans qu’un somme jamais tombât sur ses paupières, son œil fixait les Pléiades et le Bouvier, qui se couche si tard, et l’Ourse, qu’on appelle aussi le Chariot; il la voyait tourner, épier Orion et, seule des étoiles, ne jamais se plonger aux bains de l’Océan; l’avis de Calypso, cette toute divine, était de naviguer sur les routes du large, en gardant toujours l’Ourse à gauche de la main. Dixsept jours, il vogua sur les routes du large; le dix-huitième enfin, les monts de Phéacie et leurs bois apparurent : la terre était tout près, bombant son bouclier sur la brume des mers.
Ulysse vogue comme sur un fleuve : « Le courant général du Détroit, qui court de l'Ouest à l’Est, apportant dans la Méditerranée les eaux de l'Atlantique, se fait sentir au large des côtes du Maroc; sa vitesse est variable et dépend beaucoup des vents; elle peut atteindre 1 mille 1/2 à 2 milles à l'heure entre le Détroit et les îles Zaffarines” » :
Pendant la belle saison, les bâtiments à voiles, allant de l’Ouest à l’Est, ont intérêt à se maintenir à 25 ou 30 milles de la côte afin de profiter de toute la force du courant général vers l'Est et parce qu’on a des brises d’autant plus fraîches qu'on s'éloigne plus de la terre.
Ulysse vogue donc au large, hors de la vue des côtes; il se dirige sur le soleil et sur les astres, n’ayant à conserver que la direction de l’Est. Au delà des Zaffarines, « le courant général de surface sur la côte d’Algérie est encore dirigé vers l'Est » :
La navigation le long de la côte d'Algérie est tout à fait sûre et facile de mai à octobre; on n’a jamais de coups de vent à craindre en cette saison; tout au plus sera-t-on exposé à quelques grains ou orages d’une ou deux heures de durée... Du mois de mai à la fin de septembre, les navires à voiles doivent,
4 Instr. naut. n° 801 p. 14-20 et, pour la suite, p. 91; sur cette côte du Rif, cf. Calypso et la Mer de l’Atlantide p. 291 et suiv.; cf. dans le même volume p. 222 la navigation d’Ali-bey entre le Détroit de Gibraltar et les côtes du Péloponnèse.
en sortant du détroit de Gibraltar, se tenir au milieu du canal entre la côte d’Espagne et l’île d’Alboran, jusqu'à ce qu'ils soient à la hauteur du cap de Gate. Ils rallient ensuite la côte d'Algérie qu'ils longent, mais sans trop s’en rapprocher, afin de se maintenir dans le courant Est. Ils passent au Nord de la Galite, d’où ils manœuvrent pour laisser au Nord ou au Sud l'ile Pantellaria et les îles maltaises.…
Survient Posidon qui rentre de son voyage chez les Nègres du Nil, où il était allé faire la fête. Du haut des monts Solymes, qui, à l’Est de Rhodes”, sont comme le seuil levantin des mers helléniques, le dieu aperçoit au loin Ulysse et son radeau. Sa rancune éclate contre celui qui, jadis, aveugla son fils, le Cyclope (V 282-296) :
— ÂAh! misère! voilà, quand j'étais chez les Noirs, que les dieux, pour Ulysse, ont changé leurs décrets. Il est près de toucher aux rives phéaciennes, où le destin l’enlève au comble des misères qui lui venaient dessus. Mais il me reste encore à lui jeter, je jure, sa charge de malheurs!
À peine avait-il dit que, prenant son trident et rassemblant les nues, il démontait la mer et, des vents de toute aire, déchaînait les rafales; sous la brume, il noyaït le rivage et les flots; la nuit tombait du ciel; ensemble s’abattaient l’'Euros, et le Notos, et le Zéphyr hurlant, et le Borée qui naît dans l’azur et qui fait rouler la grande houle.
Chacune des épithètes de ces vers 295-296 oùv Ô’ Eôp6ç te Nértoc te nméoov Zébpupéc te Ôvoxnc Kat Bopénc aiBpnyevétnc, uéya küua kuAlvSov.…. est commentée par les Jnstructions nautiques de la mer Tonienne et de l’Adriatique {n° 706 p. 8-11) :
Dans l'été, les vents sont ordinairement faibles et variables: on y trouve, à cette époque, des calmes fréquents et quelque-
‘ Sur les voyages et festins des dieux chez les Nègres, cf. Pénélope et les Barons des Iles p. 458 et suiv. Sur les dix-sept journées de navigation et les deux journées de nage d'Ulysse, voir l’Appendice B à la fin de ce chapitre p. 89.
fois des orages brusques, accompagnés de vents du Nord, mais qui heureusement ne durent pas longtemps... Les vents de la partie du S.-O. (c’est le Notos du poète) et surtout du S.-E. (c'est son Euros) sont ordinairement plus fréquents vers l’embouchure de la mer Adriatique. Il arrive très fréquemment que des brises fraîches de N.-E., N.-O. et S-E. soufflent en même temps et dans différentes parties de cette mer. Les vents qui soufflent le plus fréquemment sont ceux du N.-E. à V'E.-N.-E. et ceux du S.-E. au Sud. Les premiers, que l’on nomme Bora, sont les plus à craindre et exigent: une surveillance active et incessante... Le Bora est un vent très dangereux et très redouté des marins, parce qu’il se déclare subitement avec une violence extrême. Il n’est pas tant à craindre à cause de sa violence que parce qu'il s’élève tout à coup et souffle par rafales. Ces rafales sont telles qu’elles soulèvent tout à coup une mer courte et agitée, dont le mouvement en tourbillon suffirait à lui seul pour occasionner des avaries à un navire sous voiles.
Voilà le Borée « qui fait rouler la grande houle » et voici le Borée « qui naît de l’azur » :
Les plus furieux coups de Bora sont annoncés par les symptômes suivants : un nuage noir et compact, surmonté d’un autre nuage plus léger et cotonneux, couvre l'horizon dans le N-E. Le ciel prend tout à coup une teinte livide et, un peu avant le coup de vent, on ressent des calmes et de folles brises.…. Le Bora dissipe ordinairement tous les nuages et la brume ; quand il est très fort, le temps est très clair; on n'aperçoit que quelques petits nuages ronds qui courent rapidement sur un ciel
bleu.
En regard de la tempête odysséenne, on peut mettre la tempête décrite par l’amiral Smythet citée par nos /nstructions de l’Adriatique (n° 706 p. LL
Le 9 août 1819, j'étais mouillé sur une ancre dans le petit port fermé de Lussini Piccolo. Le matin, je vis des nuages inquiétants quoique, la veille au soir, le temps eût été remarquablement beau. Le vent était au S.-O., les nuages, livides, l'atmosphère, sombre et l'aspect général du ciel, singulier et
menaçant. Dans l'après-midi, l'horizon devint aussi noir que possible et cette teinte paraissait d'autant plus sombre qu’elle était surmontée d’une bande de nuages blancs et cotonneux.…. Quelques minutes après, un violent coup de vent du N.-O. soufflait évidemment, quoique nous sentissions encore au mouillage les vents de S.-0. plus forts peut-être que dans la matinée, car les nuages étaient tous chassés à droite et à gauche. La scène devint alors magnifique : des masses de nuages en mouvement depuis le zénith jusqu’à l'horizon laissaient voir par moments un ciel d’airain.
Les pêcheurs, — continue l'amiral anglais, — couraient à la côte, et les marins, aidés de la population, cherchaient à échouer leurs barques dans les rues. A la fin, de larges gouttes de pluie commencèrent à tomber et l’atmosphère sembla se changer en une fumée noire. À ce moment, nous vimes venir sur nous un épais nuage de poussière chassé par le vent du Nord. La rafale tomba aussitôt à bord en rugissant affreusement, avec une violence telle que nos deux amarres furent cassées comme des fils. Tous les bateaux du port furent submergés ou chavirés. Les avirons, les gouvernails, les bancs flottaient de tous côtés et tous les navires furent jetés les uns sur les autres à la côte...
« Ah! de quelles nuées Zeus tend les champs du ciel! il démonte la mer, où les vents de toute aire s’écrasent en bourrasques ; sur ma tête, voici la mort bien assurée! », — s’écrie Ulysse. Il n'avait pas fini de parler qu’ « en volute, un grand flot le frappait : choc terrible! le radeau capota; Ulysse au loin tomba hors du plancher; la barre échappa de ses maïns, et la fureur des vents, confondus en bourrasque, cassant le mât en deux, emporta voile et vergue au loin, en pleine mer; lui-même, il demeura longtemps enseveli... Enfin il émergea de la vague ; quoique meurtri, il ne pensa qu’à son radeau : d’un élan dans les flots, il alla le reprendre, puis s’assit au milieu pour éviter la mort ».
Tout eût été détruit certainement, — reprend l'amiral anglais, — si le coup de vent eût continué plus longtemps avec cette violence. Heureusement il ne dura que quelques minutes
ct dans moins d’une heure tout avait repris son calme ordinaire. Le dégât fut encore plus considérable à terre que sur mer. Une grande quantité d’arbres furent déracinés, des toits de maisons, enlevés, des fenêtres et des portes, enfoncées, et jusqu'à des planchers, déplacés et précipités dans les étages inférieurs.…
La bonne Déesse Blanche, Ino-Leucothéa, vient donner à Ulysse le conseil de dépouiller ses vêtements, de quitter le radeau et de gagner à la nage la côte voisine; elle lui remet un instrument de sauvetage : « Prends ce voile divin; tends-le sur ta poitrine; avec lui, ne crains plus ni souffrance ni mort ».
Ulysse résiste à ce conseil; il veut rester sur le radeau, même retourné, tant que les bois tiendront, unis par les chevilles.
Mais l'Ébranleur du sol souleva contre lui une vague terrible, dont la voûte de mort vint lui crouler dessus... Sur la paille entassée, quand se rue la bourrasque, la meule s’éparpille aux quatre coins du champ; c’est ainsi que la mer sema les longues poutres. Ulysse alors monta sur l’une et l’enfourcha comme un cheval de course, puis quitta les habits que lui avait donnés Calypso la divine; sous sa poitrine, en hâte, il étendit le voile et, la tête en avant, se jetant à la mer, il ouvrit les deux mains pour se mettre à nager.
« Durant deux jours, deux nuits, Ulysse dériva sur la vague gonflée : que de fois, en son cœur, il vit venir la mort! Quand, du troisième jour, l’Aurore aux belles boucles annonçait la venue, soudain le vent tomba; le calme s’établit : pas un souffle; 1l put voir la terre toute proche; son regard la fouillait, du sommet d’un grand flot qui l’avait soulevé ».
Une heure après, — conclut l’amiral anglais, — la violence du vent ayant diminué, il tomba de larges gouttes de pluie et, deux ou trois jours durant, nous avions une brise fraîche de Nord avec beau temps...
L'amiral Smyth, — ajoutent les /nstructions nautiques, — dit que le Bora le plus redouté est celui qui souffle par rafales pendant trois jours, qui tombe alors et qui reprend ensuite pour souffler pendant trois autres jours avec la même violence. Dans l'été, le Bora ne dure jamais plus de trois jours... En mars, à la fin de mai et au commencement de juin, il est bien rare qu'il n’y ait pas un coup de vent de Bora. Ces coups de vents sont toujours très violents, surtout à cette dernière époque de l’année.
La première vision qu'Ulysse a de la « terre » phéacienne est un peu effrayante. De loin, c’était une montagne ombreuse et des pentes forestières; de près, c’est le moins hospitalier des rivages (V 398-405) : « Il nageaït, s’élançait pour aller prendre pied ; il n’était déjà plus qu’à portée de la voix... Il perçut le ressac qui tonnait sur les roches; la grosse mer grondait sur les sèches du bord : terrible ronflement! tout était recouvert de l’embrun des écumes, et pas de ports en vue, pas d’abri, de refuge !... rien que des caps pointant leurs rocs et leur écueils! ».
Ulysse alors gémit en son âme vaillante : « Malheur à moi! quand Zeus, contre toute espérance, rend la terre à mes yeux, lorsque j'ai réussi à franchir cet abîme, pas une cale en vue où je puisse sortir de cette mer d’écumes! Ce n'est, au long du bord, que pointes et rochers, autour desquels mugit le flot tumultueux; par derrière, un à-pic de pierre dénudée; devant, la mer sans fond; nulle part, un endroit où planter mes deux pieds pour éviter la mort!... Que j'essaie d'aborder : un coup de mer m’enlève et va me projeter au rocher de cailloux; tout élan sera vain!... Mais si je continue de longer à la nage, cherchant à découvrir la pente d’une grève et des anses de mer, j'ai peur que, revenant me prendre, la bourrasque ne me jette à nouveau dans la mer aux poissons; ah! j'aurai beau crier : heureux si l’un des dieux ne m'envoie pas du fond quelqu'un
de ces grands monstres que nourrit en troupeaux la fameuse Amphitrite!.:.1». |
« Un coup de mer le jette à la roche d’un cap. Il aurait eu la peau trouée, les os rompus, sans l’idée qu’Athéna, la
déesse aux yeux pers, lui mit alors en tête. En un élan, de ses deux mains, il prit le roc : tout haletant, il s’y colla, laissant passer sur lui l’énorme vague. Il put tenir le coup ; mais, au retour, le flot l’assaillit, le frappa, le remporta au J large. ».
Quand il en émergea, le bord grondait toujours ; à la nage, il longea la côte et, regardant vers la terre, il chercha la pente d'une grève et des anses de mer. IL vint, toujours nageant, à la bouche d’un fleuve aux belles eaux courantesi’et c’est là que l'endroit lui parut le meilleur : pas de roche, une plage abritée de tout vent.
Ulysse implore la divinité de ce fleuve. Le dieu « laisse tomber sa barre et, rabattant la vague au devant du héros, lui offre le salut de sa grève avançante ».
Les deux genoux d'Ulysse et ses vaillantes mains retombèrent inertes : les assauts de la vague avaient rompu son cœur; la peau de tout son corps était tuméfiée; la mer lui ruisselait de la bouche et du nez; sans haleine et sans voix, il était étendu, tout près de défaillir sous l’horrible fatigue. Mais il reprit haleine; son cœur se réveilla; alors, de sa poitrine, il détacha le voile qu'il lâcha dans le fleuve et la vague mêlés; un coup de mer vint l'emporter au fil de l’eau, et tout de suite Ino dans ses mains le reçut.
Ulysse sort du fleuve et monte à la forêt qui domine la rive; au sommet de la pente, il se cache dans les feuilles sèches que les vents ont accumulées entre les rejets touflus de deux oliviers, l’un franc, l’autre greffé. Athéna vient lui verser le sommeil, puis se rend au manoir d’Alkinoos, où elle apparaît en songe à Nausicaa, la fille d’Alkinoos, et lui conseille de demander à son père la voiture et les mules pour porter aux lavoirs du fleuve les vêtements de la famille royale : « Toi-même, il te vaut mieux aller en char qu’à pied : tu sais que les lavoirs sont très loin de la ville ». L’aurore venue, Nausicaa suit le conseil de la déesse. Son père lui accorde aussitôt la voiture et les
mules. Sa mère charge sur la voiture les provisions de la journée, car il faut tout un jour pour le double voyage et la lessive. Nausicaa et ses femmes se mettent en route.
On atteignit le fleuve aux belles eaux courantes. Les lavoirs étaient là, pleins en toute saison. Une eau claire sortait à flots de sous les roches, de quoi pouvoir blanchir le linge le plus noir. Les mules dételées, on les tira du char et, les lâchant au long des cascades du fleuve, on les mit paître l'herbe à la douceur de miel. Les femmes avaient pris le linge sur le char et le portaient à bras dans les trous de l’eau sombre. Rivalisant à qui mieux mieux pour le fouler, on lava, on rinça tout ce linge sali; on l’étendit en ligne, aux endroits de la grève où le flot quelquefois venait batire le bord et lavait le gravier. On prit le bain et l’on se frotta d'huile fine, puis, tandis que le linge au clair soleil séchait, on se mit au repas sur les berges du fleuve et, s'étant régalées, servantes et maîtresse dénouèrent leurs voiles pour jouer au ballon.
Le ballon tombe au trou d’une cascade, et filles aussitôt de pousser les hauts cris. Ulysse, réveillé par la clameur, sort de son abri. Il implore Nausicaa qui lui fait donner des vêtements et le repas. On recharge ensuite dans la voiture le linge lavé, séché et plié. On prend enfin le chemin du retour. Nausicaa ramène Ulysse :
Allons, debout, notre hôte! il faut rentrer en ville! Je m'en vais te conduire au manoir de mon père : c’est un sage et chez lui tu pourras voir, crois-moi, la fleur des Phéaciens. Mais écoute-moi bien : tu parais plein de sens. Tant que nous longerons les champs et les cultures, suis, avec mes servantes, les mules et le char : vous presserezle pas : je montrerai la route. Quand nous dominerons la ville, tu verras la hauteur de son mur, et la beauté des ports ouverts à ses deux flancs, et leurs passes étroites, et les doubles gaillards des vaisseaux remisés sur le bord du chemin, chacun sous son abri, et, dans ce même endroit, le beau Posidion, qu'entoure l’agora avec son carrelage de blocs tirés du mont, et, près des noirs vaisseaux, les fabricants d’agrès, de voiles, de cordages, les polisseurs de rames... Sur le bord du chemin, nous trouverons un bois
de nobles peupliers : c’est le bois d’Athéna; une source est dedans, qu'une prairie entoure; mon père a là son clos de vigne en plein rapport; c’est tout près de la ville, à portée de la voix... Fais halte en cet endroit; tu t'assiéras, le temps que, traversant la ville, nous puissions arriver au manoir de mon père. Puis lorsque tu pourras nous croire à la maison, viens alors à la ville! demande aux Phéaciens le logis de mon père, du fier Alkinoos; c’est facile à trouver : le plus petit enfant te servira
de guide.
On revient à travers « les champs et les cultures », par une route aisée, semble-t-il : « En vitesse, on quitta la ravine du fleuve. Au trot parfois, parfois au grand pas relevé, Nausicaa menait, sans abuser du fouet, pour que les gens à pied, Ulysse et les servantes, pussent suivre le char. Au coucher du soleil, ils longeaient le fameux bois sacré d’Athéna. C’est là que le divin Ulysse, ayant fait halte, implora sans tarder la fille du grand Zeus ».
Ulysse attend que Nausicaa et ses femmes aient eu le temps de rentrer au manoir. Puis il reprend le chemin de la ville; il est enveloppé d’une nuée miraculeuse par les tendres soins d’Athéna. La déesse l’accueille à l’entrée de la ville : elle a pris les traits d’une petite fille qui vient d’emplir sa cruche à la fontaine. Elle le conduit à travers le bourg : « Invisible à ces armateurs de Phéacie, il allait admirant les ports, les fins navires et, dans les agoras, la foule des héros et, merveilleuse à voir, la ligne des hauts murs, garnis de palissades ».
Il arrive au manoir, où il est accueilli par la reine Arété et le roi Alkinoos. Il y passe la nuit. Le lendemain, dès l’aube, Alkinoos l’emmène à l’agora, et l’assemblée des Phéaciens décide de le reconduire en Ithaque à bord du plus neuf de leurs vaisseaux. Tandis que l’équipage descend au port préparer le navire, les rois ramènent le héros au manoir. On y passe tout le jour au festin, puis à entendre, de la bouche d'Ulysse, les Récits chez Alkinoos. Le soir venu, Ulysse redescend au port, accompagné d’un héraut
et de deux servantes'. Il s’embarque. Il s’endort. Les cinquante rameurs durant toute la nuit font voler sur la mer le vaisseau plus rapide que l’épervier : « Juste à l'heure où paraît la reine des étoiles, qui vient pour annoncer le lever de l’Aurore en son berceau de brume, le navire, achevant sa course sur la mer, abordait en Ithaque ».
Les Phéaciens déposent Ulysse endormi sur le rivage et reprennent la mer. Posidon, auquel ils ont arraché sa victime, jure de les punir :
Il s’en fut en Schérie, en terre phéacienne, et là, il attendit. Le croiseur, arrivant du large, était tout proche; il passait en vitesse : l'Ébranleur de la terre fit un pas, étendit la main et, le frappant, il en fit une roche enracinée au fond...
Quels discours échangeaient en paroles aïlées ces gens de Phéacie, ces armateurs, ces mariniers aux longues rames! Se tournant l’un vers l’autre, ils se disaient entre eux : « Misère! ah! qui vient donc d’entraver dans la mer le croiseur qui rentrait? on le voyait déjà de la pomme à la quille! »
Ainsi parlaient les gens sans comprendre l'affaire. Mais, prenant la parole, Alkinoos leur dit : « Ah! misère! je vois s’accomplir les oracles du vieux temps de mon père : Posidon, disait-il, nous en voudrait un jour de notre renommée d'infaillibles passeurs et, lorsque reviendrait de quelque reconduite un solide croiseur du peuple phéacien, le dieu le briserait dans la brume des mers et couvrirait le bourg du grand mont qui l’encercle. Tous ces mots du vieillard, vont-ils donc s’accomplir?.. Allons, croyez-m'en tous : faites ce que je dis; renonçons à passer quiconque vient chez nous; offrons à Posidon douze taureaux de choix; implorons sa pitié; qu’il laisse notre bourg sans l’avoir recouvert de la longue montagne ».
Il dit et, pris de crainte, le peuple phéacien apprêtait les taureaux...
Si l’on veut dresser la carte de ce pays des Phéaciens, on i{rouve :
! Ici encore, je dois renvoyer le lecteur à l’Appendice À à la fin du chapitre p. 89.
1° une « terre » {le mot est à noter : le poète dit toujours la « terre » des Phéaciens; il ne dit jamais « l’île »);
2° une côte montagneuse qui, aux navigateurs venus de l’Ouest, apparaît dominée par des cimes forestières ;
3° un rivage accore, hérissé de rocs et d’écueils et battu par la grosse mer;
4° une embouchure de fleuve aux rives herbues, avec des cascades et des trous d’eau; en haut, des arbres; en bas, une grève avançante qui peut devenir un terrain pour le jeu du ballon;
5° une route assez longue, à travers champs et cultures, qui mène aisément du fleuve à la ville;
6° au devant de la ville, un bois sacré et un vignoble autour d’une source ;
7° une ville fortifiée, entre deux ports au goulet étroit, avec des grèves où tirer les navires et une ou plusieurs esplanades, dont l’une était alors une agora pavée ;
8° une fontaine à l’entrée de la ville;
9° un manoir homérique, une résidence fortifiée à l’autre bout ;
10° du côté de la terre, une longue montagne qui encercle la ville et la menace de sa chute;
11° dans la mer voisine, un rocher qui ressemble à un vaisseau en pleine vogue...
Telles sont les différentes vues de ce pays et, pour le gîte, le poète nous dit à deux reprises qu’il faut chercher cette terre de Schérie, — tel est son nom, — à l’écart des autres humains. Nausicaa dit à ses filles : « Nous vivons à l’écart et les derniers des peuples, en cette mer des houles, si loin que nul mortel n’a commerce avec nous... ». Des naufragés sont jetés parfois en cette Phéacie dont le peuple fait métier de passeurs : « J’ai là cet étranger, dont j'ignore le nom, — dit Alkinoos à l’assemblée des Phéaciens (VIII 28-33); — en ma demeure, après naufrage il est venu... Il prie qu’on le ramène... Nous, comme à l’ordinaire, hâtons sa reconduite : jamais, au grand jamais, on ne vint
sous mon toit pour vivre dans l’angoisse, en attendant sans fin la journée du retour... ». Mais si les autres peuples ne viennent pas en Phéacie, les gens d’Alkinoos vont exercer au dehors leurs métiers de la mer : ils connaissent de longue date (XIII 113) le port désert de Phorkys en Ithaque, dont ne les sépare qu’une nuit de vogue rapide; ils vont (VII 9-10) enlever des femmes en Épire, semblet-il; ce sont dés navigateurs venus du dehors :
Athéna s’en allait vers les pays et ville des gens de Phéacie. Jadis, ils habitaient Hauteville en sa plaine; mais, près d'eux, ils avaient les Cyclopes altiers, dont ils devaient subir la force et les pillages. Aussi Nausithoos au visage de dieu les avait transplantés loin des pauvres humains et fixés en Schérie..
A l'Ouest d’Ithaque, — qui est la dernière des îles achéennes, — il est une terre, qui s’appelait jadis Xerkura ou Xorkura” et que nous appelons Corfou ; elle avait gardé pour les Anciens son nom plus vieux de Schérie et passait pour avoir été le royaume d’Alkinoos. Parmi les contemporains de Thucydide (TI 25), cette opinion, qui faisait loi, se traduisait même dans la politique : « Les Corcyréens méprisent un peu Corinthe, leur mère-patrie, à cause de leurs richesses, de leurs forces et de l’antique renommée que valut à leur île l’établissement antérieur des Phéaciens ». Maïs l’école mishomérique d’Eratosthène rejetait, comme on peut s’y attendre, cette identification : puisque toute la géographie homérique n’est qu’un tissu de fables,
! Je répète au sujet de ces noms propres ce que j'ai dit en tête de mes autres volumes. Il m'a été matériellement impossible de donner pour chacun de ces noms les textes qui les concernent ou la bibliographie des ouvrages qui en traitent. Je prie une fois pour toutes le lecteur de se reporter aux dictionnaires et encyclopédies Daremberg-Saglio, Pauly-Wissowa, Roscher, etc., qui lui fourniront tous renseignements’et renvois nécessaires.
(cf. p. 24 et suiv.)
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Les DéÉrrorrs DE PHÉACIE.
la Phéacie n'avait pas eu plus d’existence réelle que la Cyclopie ou la Lestrygonie.
Les géographes, philologues et commentateurs modernes se sont partagés entre ces deux affirmations. On trouvera le débat résumé dans le livre d’O. Riemann et une bibliographie plus complète et plus récente dans le mémoire de Partsch : Die Insel Korfu.
La terre des Phéaciens dans l’Odyssée s’appelle Schérie, Zxepin. Pas plus que le nom historique Æorkyre ou Kerkyre, Képkupa ou K£épkupa, ce vieux nom de Schérie ne paraît susceptible d’une étymologie grecque. Mais l’île avait un nom grec, Drépanon ou Drépané”, l’ile de la Serpe, ôpéTravov. Elle a la forme d’une serpe, disent certains : elle présente, en effet, sur nos cartes la courbure allongée d’une serpe ou d’une faucille. Mais les navigateurs antiques n’avaient pas nos cartes sous les yeux, et leurs regards n’embrassaient pas, au-dessus de l’eau, en une vue cavalière, les cent kilomètres de la courbure corfiote : sur la mer, — et non sur la carte, — Corfou est une longue muraille crénelée, — l’île s'appelle aussi Makris, la Longue, — dont la hauteur va croissant du Sud au Nord. Pourtant les premiers marins virent dans ces parages la serpe qui avait servi à émasculer le bon père Kronos ; Zeus avait jeté dans la mer cette serpe avec les testicules sanglants de son père, et Corfou l’avait reçue toute rouge de sang” :
La pointe de San Stefano, qui est médiocrement élevée, forme l’extrémité N.-E. de Corfou, — disent les Znstructions nautiques (n° 691 p. 16). — À 1/2 mille dans le S.-0., on voit sur une colline haute de 110 mètres les ruines d’un moulin. Les Roches Serpa, qui sont juste à fleur d’eau, gisent à environ 1/3 de mille de la petite anse qui se trouve sous le moulin. Ces roches sont accores avec de grands fonds sur leur côté Est.
! Sur ces doublets insulaires, cf. dans Les Phéniciens et l'Odyssée I le chapitre « Noms de Lieux ».
2 Schol. Apoll. Rhod. IV 983 : Exxheïto Aperdvn Ôua vo êxet puAdtteodot TV Ôperdvny Tv TUNTxAV TOY ToÙ Kpôvou œidotwv.
Elles réduisent à mille la largeur du chenal qui les sépare de la côte d’Albanie. Par temps calme, leur couleur rougeâtre contraste avec la couleur bleue de la mer.
Le mythe du dieu émasculé et de la serpe sanglante est très ancien chez les Hellènes : Hésiode le chante déjà. Les . premiers navigateurs grecs, qui vinrent ici, connaissaient depuis leur enfance la serpe que Zeus avait jetée dans la mer du Couchant. Ce rocher donna son nom au mouillage voisin, puis à la côte qui portait ce mouillage, à l’île tout entière. C’est ainsi que sur la côte de Cythère-Cérigo, le Rocher de la Mitre ou du Bonnet a donné son nom au mouillage voisin, puis à la ville et à l’île du Bonnet, Kythéra'. C’est tout pareillement que le Rocher de la Cachette a donné son nom au continent d’Z-spania*. Sans même sortir de Corfou, c’est ainsi que les deux sommets du mouillage vénitien, Kopuopol, Kopupoüc, Æoryphous, Korphous, ont valu à la ville moderne le nom de Corfou, que l’île tout entière porte aujourd’hui :
La ville de Corfou, sur le côté Est de l’île, est bâtie dans une situation pittoresque, sur un promontoire qui s’avance dans l'Est; elle est baignée par la mer de tous côtés et son importance est considérable. Dans l'Est de la ville, se trouve la citadelle, qui en est séparée par un fossé ayant 7 à 8 pieds d’eau : elle est bâtie sur un rocher escarpé dont le sommet est formé par deux pics, couronnés chacun par une forte batterie.
On pourrait imaginer un nom de même sorte, mais un peu différent, donné à cette même île par des navigateurs qui l’aborderaient sur une autre façade. La côte nordoccidentale de l’île offre un autre rocher caractéristique : surgissant de l’eau, c’est un navire qui marche, avec sa mâture dressée, sa voilure déployée et son canot attaché à l'arrière. Découpé comme à l’emporte-pièce, ce rocher
1 C£. Les Phéniciens et l'Odyssée 1 p. 205.
? Cf. Calypso et la Mer de l’Atlantide p. 291.
sans épaisseur a sur les deux côtés le même profil. De toutes les montagnes qui occupent la partie Nord de l’île, les indigènes peuvent l’apercevoir : « Vu du col d’'Hagios Panteleimon, — dit O. Riemann (p. 11), — et éclairé par le soleil, l’ilot ressemble tout à fait à un caïque qui navigue, sa voile triangulaire déployée; un rocher émergé à l’arrière semble le canot attaché à l'arrière du grand navire ». De la mer, pour les navigateurs, le Bateau est aussi distinct : parmi les îlots et les rochers qui sèment le front Nord de l’île, sa masse noire et son profil singulier se découpent sur l’écran des falaises blanches.
Deux routes de mer importantes longent cette côte septentrionale de Corfou : les vaisseaux, qui montent dans l’Adriatique ou qui en descendent, croisent ici les vaisseaux qui passent des terres grecques aux terres italiennes ou, inversement, des côtes italiennes aux côtes épirotes". Ce carrefour de routes maritimes est dangereux : chassés par un coup du terrible Bora, les bateaux peuvent être jetés dans un fouillis d'îles et de roches ; il faut manœuvrer prudemment pour atteindre les mouillages et les plages de la côte corfiote; notre Bateau est un amer, un guide de grande utilité. Les Grecs modernes l’appellent Karavi, le Bateau. C’est le nom qu’ils donnent aussi à une autre petite île entre Cérigo et la Morée, « petit ilot ou rocher stérile tirant son nom de sa ressemblance, à distance, avec un navire sous voiles ; il est haut de 33 mètres,
‘ Thucydide (1 36 et 44) vante l'utilité de la relâche de Corfou pour le passage de Grèce en Italie et en Sicile : rñç ’Iratas xai Zuxehlas Had mapämhou xeïtat. Les relations du Nord de l’Europe avec le canal de Suez ont fait la fortune de Brindisi. Aux temps odysséens, nous verrons que, de l’Afrique du Nord (Utique), une grand’route de commerce maritime suit les côtes occidentales de Sicile et méridionales de l'Italie, où nous en retrouverons les escales (Cf. plus bas Appendice F p. 191) : atteignant le détroit adriatique par le S.-O., cette route fait la renommée de la Guette Blanche, Messapia Iapygia ; la ville d’Alkinoos est comme la Brindisi de ce temps ou, mieux encore, elle est ce que fut plus tard, sur l’autre rive du détroit, la Tarente des Hellènes.
accore de tous côtés et presque inaccessible ; par beau temps, il est fréquenté par les pêcheurs » ({nstruct. naut. n° 691 p. 125). Notre Karavi de Corfou a même hauteur et même aspect : « il est élevé de 30 mètres et accore »‘.
La description odysséenne du bateau pétrifié trouverait ici son exacte application. Quand les Phéaciens ont déposé Ulysse endormi sur la plage d’Ithaque, leur croiseur les ramène. Il arrive près de la terre phéacienne : n’étant pas encore entré dans le port, il n’a pas encore fait la manœuvre habituelle aux bateaux homériques, qui, pour venir dans l’intérieur du mouillage, démâtent ou carguent la voile et gagnent à la rame leur remise sur la plage de débarquement. Le croiseur est encore mâté; il est encore sous voiles... Soudain Posidon en fait une pierre qu’il enracine dans les flots. Voilà bien, proche de terre, notre Roche du Bateau avec sa mâture, sa voile triangulaire et son canot à la remorque.
Sur l’autre façade de Corfou, dans le canal de la Serpe, nos marins connaissent une autre roche qu'ils appellent /a Barque ou la Barquette, « petit rocher, émergeant de quelques pieds seulement et accore, qui n’est pas plus grand qu’une embarcation, la quille en l’air ». On voit la différence entre cette barque naufragée, retournée, émergeant de quelques pieds seulement, à peine visible au ras de l’eau, et notre bateau mâté, garni de toile, haut de 30 mètres, voguant à travers les chenaux de roches. Les légendes
! Il n'est pas de mer où les navigateurs n'aient pas rencontré quelqu'un de ces bateaux de pierre : cf. le roc de la Galère entre Rhodes et Castellorizo, la Pointe de la Galère en Crète, près d’'Hiérapytna, les îles de la Nao sur les côtes d’Espagne, les îlots Bergantins, « qui ont l’apparence d’un navire à voiles » (/nstructions nautiques n° 760 p. 130 et 214). Bougainville (I p. 333) décrit « deux roches qu’il est impossible de ne pas prendre pour deux navires à la voile, l’un assez grand, l’autre plus petit ». Dampier décrit pareillement (1 p. 146) « le Cap Blanc, ainsi nommé à cause de deux rochers blancs qui se découvrent de loin et paraissent d’abord comme deux vaisseaux à la voile ».
populaires n’ont jamais oublié l’origine miraculeuse de cet ilot. Pour les Grecs modernes, c’est le successeur de Posidon dans l’empire de la mer, saint Nicolas, qui, voulant punir les irrévérences d’un capitaine et d’un équipage mécréants, pétrifia leur vaisseau. D’autres racontent une plus belle histoire” : « Il y avait jadis sur le promontoire corfiote d’Aphiona une grande ville nommée Pamphlagona. Elle avait reçu ce nom de la reine Pamphlagona, sœur de la princesse Corcyre. Son roi s’en fut en guerre dans un lointain pays et se laissa charmer par une méchante reine qu’il épousa. Il la ramenait à son bord. Pamphlagona, la reine légitime, connut la trahison et guetta leur retour, Quand leur nef apparut à l’horizon, elle invoqua le châtiment de saint Nicolas, qui pétrifia la nef° ».
Mais si notre Karavi, notre Bateau, est un croiseur rapide, vn9c Bof, nous allons comprendre peut-être le vieux nom de Xorkyre ou Kerkyre, K£ëpkupa, Képkupa. Le kerkoure ou kerkyre, képkovpoc, cercurus, est une sorte de vaisseau dont le nom se rencontre pour la première fois dans Hérodote {VI 96-97). La flotte de Xerxès comprend trois mille navires environ, trièkontores, pentékontores, kerkoures et vaisseaux à chevaux : dans cette flotte, les meilleurs voiliers sont fournis par les Phéniciens et, parmi les Phéniciens, par les Sidoniens. Pline rapporte
1 C£. Partsch p. 73. Partsch déclare avoir fait grand usage d’une description manuscrite, faite en 1824 par un médecin du corps d’occupation anglais, le D' Bentza. Partsch connut ce manuscrit à Corfou, entre les mains du professeur Romanos. En avril-mai 1901, j'ai vainement cherché ce manuscrit. Le professeur Romanos étant mort, ses héritiers avaient vendu ses papiers et ses livres à un libraire de Naples, m’a-t-on dit.
2? Pour ce vaisseau pétrifié, cf. P. Labat IV p. 137 : « M. le comte de Gennes, ayant pris le fort de Gorée en 1696, fit charger sur deux vaisseaux les nègres qu'il trouva dans les magasins des Anglais. Un de ces vaisseaux avait quelques négresses fort habiles dans les sciences diaboliques, qui, pour s’exempter de faire le voyage, arrétèrent si bien le vaisseau que le chemin, que l’on fait ordinairement en deux fois vingt-quatre heures, ne put être achevé en sept semaines : le vaisseau resta comme s’il eût été cloué dans le même
aux Chypriotes l’invention du kerkyre, et les scholiastes ajoutent que c’est un vaisseau de course, un vaisseau léger et non un lourd vaisseau de charge. Le kerkoure figure dans les flottes de Carthage. Les Arabes ont encore des Aurkura, « vaisseau long et grand ». Ce mot kerkoure ne veut rien dire en grec ni en latin; mais il a une claire étymologie sémitique. Les Hébreux appellent kerkera les chamelles de courses, les coureuses : ôpou&c, dromas, disent les Hellènes, dont nous avons fait dromadaire ; kerkera, dromas, la coureuse, cette épithète devint un nom commun, que les terriens appliquaient à leurs bêtes de courses ; les gens de mer l’appliquèrent à leurs croiseurs.
Le bas latin cursorius, dont nous avons fait coursaire ou corsaire, nous en donnerait une juste traduction : comme les Grecs anciens avaient emprunté kerkoure aux Sémites, les Grecs modernes ont emprunté korsarikon, kopoapikôv, aux « Francs » et ils ont dit armatono eis korsarikon (cf. À. Jal Glossaire nautique), pour dire armer en corsaire, GpuaTovo EG Kopoapikév, Jusqu'au Jour où les puristes ont voulu chasser de la langue ces mots intrus et revenir aux expressions classiques : ils disent aujourd’hui katadromikon, kataôpoutkôv. L'Odyssée a traduit de même kerkoure, et la meilleure traduction de ce mot nous est fournie par elle : c’est vn0s Bof, « vaisseau rapide » (galère-subtile, auraient dit les gens du xvr° siècle) ; nous disons « croiseur ». C’est un croiseur homérique, que Posidon change en pierre
sur les côtes de Kerkyra, AMBov EyyoBr yalns vni 8of KE Aov.
endroit à quelques lieues de la terre... On négocia et on convint qu'on remettrait la négresse à terre, avec deux ou trois autres qu’elle nomma, et elle promit de faire partir le vaisseau. On fut donc obligé de retourner à terre. On y laissa cette malheureuse ; après quoi le vaisseau continua son voyage le plus heureusement du monde ».
1 Cf. H. Lewy Semit Fremdw. p. 152; Plin. VII 57; Appian. Pun. LXXV 121. Cf. Muss Arnolt p. 120. Ce mot a dû revenir aux Arabes par l'intermédiaire des Grecs ou des Romains.
Les héros, pour leurs courses et croisières, ne se servent guère que de croiseurs. Les deux mots vaisseau-rapide deviennent presque inséparables en un mot composé, auquel on ajoute les mêmes épithètes qu’à vaisseau tout seul : le poème nous parle des « vaisseaux noirs » et des « vaisseaux-rapides noirs », et voilà qui nous explique peut-être le second nom, le nom homérique de Corfou : Schérie n’est qu’une épithète de Xerkyra.
Dans la mer Adriatique, les Anciens connaïssent une autre Kerkyre ou Korkyre, qu’ils appellent « la Noire », Korkyra Melaina. C’est l’île actuelle de Curzola, au long de la côte dalmate. Cette île et sa voisine, Meleda, sont les premières que rencontrent les navigateurs venus du Sud. Jusqu’à ces îles, la mer Adriatique n’est qu’un désert inhospitalier : ici, commence la bordure d’archipels qui vont s’aligner au long de la côte orientale jusqu’au fond de ce golfe de Venise.
Meleda et Curzola, parallèles à la grande terre, offrent par tous les temps, des mouillages assurés contre les deux vents dominants, Bora et Sirocco. Les Instructions nautiques décrivent encore minutieusement toutes les anses de ces refuges. Cette Korkyra dalmate, — les Anciens disaient : liburne, — servait aux mêmes navigateurs qui, venus du Sud ou du Sud-Ouest, avaient salué déjà du nom de Æorkyra la Roche corfiote. Entre les deux Korkyres, les Anciens établissaient des rapports de parenté. La Korkyra liburne, disaient les uns, avait reçu son nom de colons grecs, de Cnidiens qui l’avaient emprunté à la grande île et transporté ici. D’autres, au contraire, savaient que les Liburnes avaient un instant possédé la Korkyra corfiote et que les premiers colons grecs les en avaient chassés (Strabon IT 5 20; VIL36et55; VI24). Les deux Korkyres datent, en effet, de la même thalassocratie.
Les mêmes marins sémitiques, qui dénommèrent la première Korkyre, laissèrent auprès de la seconde un
indice de leur passage : l’île voisine, Meleda, est une ancienne Malte, une Mélité, Meklrn. Ce nom de Mélité est fréquent dans l’onomastique insulaire de la Méditerranée. La plus célèbre de ces Mélités, notre île de Malte, fut l’une des grandes stations phéniciennes entre les métropoles de Syrie et les colonies africaines : « Malte, — dit Diodore (V 12), — est une colonie des Phéniciens qui, dans cette île isolée et pourvue de bons ports, avaient un reposoir pour leur commerce répandu jusqu’à l’Océan occidental ». On s’accorde à donner au nom de Mélité une étymologie sémitique, qui paraît vraisemblable, mais que rien ne certifie : la racine m. l. t signifie protéger, sauver ; melit a, serait, comme dit Diodore, le reposoir ou le refuge, katapuyh". Auprès de Malte, une autre île, Gozzo, portait le nom authentiquement phénicien de Gaulos, Faÿos : « Gaulos, dit Hésychius, est un nom de vaisseau phénicien ». Nous connaissons déjà ce mot sémitique g. ou. l, qui, chez les terriens de Chanaan, signifiait vase ou paisselle et qui, chez les marins de la côte syrienne, désignait un vaisseau”. Gaulos étant de même origine et de même sens que Æorkyra, il s'ensuit que nos deux groupes d'îles Mélité-Gaulos et Mélité-Korkyra sont onomastiquement d’une parfaite symétrie et d’une même origine : la Mélité et la Korkyra dalmates furent des stations phéniciennes au même titre que la Mélité et la Gaulos des mers de Sicile.
Or cette Korkyra dalmate a l’épithète de Noire, péAauva : elle est le Vaisseau Noir, le Croiseur Noir, la naus thoé melaina du poète. Le croiseur phéacien, que Posidon pétrifie, étant un croiseur noir, la roche corfiote pourrait donc, elle aussi, être une roche du Croiseur Noir, une Kerkyra Noire, Kerkyra Melaina : la racine sémitique s. 4h. r signi-
‘ H. Lewy Semit. Fremdw. p. 209.
? Hesych. s. v.; H. Lewyÿ Semuit. Fremdw. p. 209; cf. aussi Les Phéniciens et l'Odyssée I p. 395.
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(cf. p. 33 et suiv.)
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Le RoyauME D’ALKINoos.
fie étre noir, et une forme adjective skher'a en viendrait naturellement. Æerkura Skher'a, tel était primitivement le nom complet de ces Roches ou Iles du Croiseur Noir. Pour la station liburne, les Hellènes traduisirent le second terme et transcrivirent le premier : ils eurent KXerkyra Melaina. Pour la station corfote, ils avaient transerit les deux termes; mais l’usage commun ne garda que le premier, Æerkyra ou Korkyra, alors que la poésie odysséenne n'avait conservé et popularisé que le second, Skheria. Ces différentes opérations onomastiques sont fréquentes dans toutes les mers où les marines successives ont eu plusieurs langues”.
Nos deux stations de l’Adriatique primitive auraient eu le même nom de Æerkura Skher’a : ce n’est pas autrement que l’on rencontre deux caps Zapygiens sur la côte italienne toute voisine, deux Kara-tasch Bournou des Turcs sur la côte cilicienne, deux Soloi des Phéniciens sur le détroit de Chypre et d'innombrables Castel Novo ou Castel Vecchio des Francs et des Italiens dans toute la Méditerranée.
Tout au long des côtes corfiotes, les archéologues et les explorateurs ont cherché la ville des Phéaciens. Trois ou quatre sites, dit-on, correspondent à la description homérique : la seule difficulté est de choisir entre eux. Sur le
1 À l'entrée du golfe de Smyrne, le Cap Noir, "Axpa Mélaiva des Heïllènes a été exactement traduit par les Turcs en Kara Bournou; mais nos /nstructions et nos voyageurs disent tantôt le Cap Kara Bournou (ce qui fait pléonasme), tantôt le Cap Kara (ce qui fait une traduction régulière, Bouroun — Cap, et une transcription) et tantôt le Cap Bournou (ce qui fait une répétition inutile). D'une pointe que les Italiens appelaient Bianco Cavallo, le Cheval Blanc, les Francs firent tantôt le Cap du Cheval ou le Cap Cavallo et tantôt le Cap Bianco ou Blanc. Les mêmes Italiens avaient semé dans la Méditerranée leurs Châteaux des Pèlerins, Castellum Peregrinorum, Castel Pelegrino : d'Arvieux, Thévenot et les Francs, qui nous parlent de la station syrienne, disent tantôt Chdteau ou Castel Pele-
canal qui sépare Corfou de la côte albanaïse, deux ports ont toujours été fréquentés des navigateurs, le port même de Corfou et le mouillage de Cassopo : tous deux ont une double baïe. Sur la côte du large, deux autres refuges, Aphiona et Palaio-Castrizza, présentent, aux flancs de leurs presqu’iles rocheuses, chacun une paire de mouillages accomplis. Entre ces quatre emplacements pour les deux ports d’Alkinoos, la difficulté du choix est peut-être moins grande qu'elle ne paraît, si l’on veut bien se rappeler la valeur exacte de certains mots.
Les stations de nos flottes, port, refuge, mouillage, etc., ne conviennent en aucune façon aux flottes primitives. Un port homérique, nous le savons, n’est ni une grande rade enfoncée dans les terres, ni un grand bassin d’eau profonde : il n’a que faire d’une vaste superficie de mer ; ses bateaux ne restent pas à flot. Mais il lui faut, pour tirer les navires à sec, une assez grande étendue de plages où chacun aura sa remise : Sous un promontoire qui porte la ville, une crique suffit, à condition qu’elle soit bien couverte de la haute mer et qu’à l’intérieur du goulet, elle renfle sa panse et présente sur la courbure de ses plages le maximum de dentelles, de festons et de petites anses, avec des pentes de sables pour recevoir les vaisseaux halés. De chaque côté de son promontoire, la ville d’Alkinoos à un « beau port » de cette sorte ; deux caps
grin et tantôt Pelegrin tout court. Dans le golfe d'Athènes, les Francs distinguaient de l’île Saint-Georges de l’Arbre l'ile Saint-Georges de Milo; les voyageurs parlent tantôt de l'Ile Saint-Georges et tantôt de l’Ile de l’Arbre. De même au Sud d’Astypalée, les portulans du siècle dernier distinguent du petit archipel Saint-Jean di Serni le Saint-Jean de Patmos : nos /nstructions décrivent les îlots Sérina ou Aghios Ioannis, Saint-Jean. L’onomastique palestinienne a une Prairie des Vignes que les Hébreux appellent Abel Keramim : les Septante transcrivent les deux mots; d’autres traduisent vignes et transcrivent prairie ; d’autres enfin, traduisant le second terme et transcrivant prairie, disent Abel Ampelon; d’autres enfin traduisent les deux termes et disent Komé Ampelophoros. Dans notre île même de Corfou, la plus haute montagne du Sud s’appelle en grec
ou deux redents de la côte leur font un goulet étroit, où les navires doivent gouverner prudemment pour gagner ensuite, chacun d’eux, sa remise. Nos quatre mouillages corfiotes sont loin de répondre tous à cette description‘. Entre deux rades ouvertes, juchée sur les deux sommets qui lui valurent son nom, la capitale actuelle de l’île à pour nous deux ports, l’un dans la rade de Vido et l’autre dans la baie de Kastradais ; mais ce ne sont vraiment que deux mouillages forains :
Bâtie sur un promontoire, — disent les Znstructions nautiques (n° 691 p. 17 et suiv.), — la ville s’étage sur un rocher escarpé dont le sommet est formé par deux pics que couronnent de fortes batteries. La rade de Vido, qui s’étend le long de la face Nord, est abritée par l’île de Vido des gros vents de N.-E., qui soufflent avec une grande violence pendant l'hiver. La baie de Kastradais, environ 3/4 de mille d’étendue, à des petits fonds et n’est visitée que par les pêcheurs.
Ni l’un ni l’autre de ces mouillages ouverts ne ressemble, même de loin, aux beaux ports d’Alkinoos. Des travaux importants, — disent les dernières Znstructions nautiques, —doivent être exécutés pour la construction d’un port d’abri. Il est vrai que la ville ancienne de Corcyre n’était pas en ce site. Un peu plus au Sud, elle occupait le flanc oriental de la longue, large et haute presqu’ile qui s’avance entre la baie de Kastradais et la lagune de Kallichiopoulo.
les Dix Saints ou plutôt les Saints Dix, Hagiot Deka : les marines occidentales ont traduit le premier terme Hagioi, Saints, et transcrit le second, Deka; elles auraient dû régulièrement dire Saints Deka ou Santi Deka; mais comme elles avaient oublié le sens exact du second terme, deka, et comme ce mot avait la terminaison «a du féminin, elles imaginèrent bientôt de faire accorder l’épithète avec le nom, et la dernière édition de nos Instructions nautiques (n° 731 p. 29) nous dit : « Sur le côté Ouest et plus dans le Sud, le mont San Giorgio s'élève à 500 mètres au bord de la mer et, dans le Sud-Est de ce dernier, on voit le mont Santa Decca, haut de 560 mètres ».
1 Cf. Calypso et la Mer de l’Atlantide p. 121.
Mais cette presqu’ile ne peut pas nous représenter le promontoire rocheux des Phéaciens : elle est démesurément trop grande ; ses trois ou quatre kilomètres carrés contiendraient huit ou dix villes comme Mycènes ou comme la capitale d’Alkinoos. De chaque côté, s’ouvre un mouillage, nous dit-on; mais ni l’une ni l’autre de ces baies, rades ou lagunes ne correspond, ni comme dispositions ni comme dimensions, à de « beaux ports » homériques. La baïe de Kastradais est entièrement ouverte. La lagune de Kallichiopoulo est fermée : devant l’entrée, « se trouve le pitioresque ilot d'Ulysse, haut de 20 mètres, avec une chapelle; ce lac Kallichiopoulo est actuellement peu profond et se remplit ; on y a établi une importante pêcherie ».
Le chauvinisme des Corfiotes modernes a retrouvé ici le port d’Alkinoos : « Voilà, disent-ils, le port fermé et voici la roche du vaisseau pétrifié ». Embouée de vases, bordée de marais qui en rendent tout le pourtour inaccessible, cette lagune sans eaux profondes ne peut servir de rien à nos marines. Elle n’a pas pu servir davantage aux marines primitives, qui ne trouvaient ici aucune plage de remise, aucune pente de sables. Leurs vaisseaux se seraient échoués et enfoncés dans la vase du pourtour. Ces vieilles marines, d’ailleurs, auraient vu en cette rade intérieure, non pas un port, mais une petite mer : long de deux kilomètres et demi, large de deux, ce trop vaste bassin ‘eût nécessité des heures de rame pour aller du goulet aux remises. Ajoutez que cet îlot d'Ulysse n’a jamais eu la forme d’un navire. Jamais les marines qui se sont succédé ici n’ont eu l’idée d’y voir un bateau, une galère ou un caïque : jamais il n’a porté le nom de Xaravi, Galera ou Nave; il s’appelle l'Île aux Rats, Pondiko-Nisi. Cette appellation même suppose une île pourvue d’eau, de végétation et de vie. Or, pour qu’une île garde à travers les siècles un profil caractéristique et le nom que ce profil entraîne, pour qu’une île ressemble à un bateau et, depuis l’antiquité jusqu'à nos Jours, s'appelle l’Ile du Bateau, il
faut qu’elle soit un bloc de rochers nus, sans végétation, sans terre friable. Les changements de la végétation arborescente et les éboulis de la terre mobile auraient tôt fait d’altérer le profil du bloc. Tous les ilots, auxquels les Grecs modernes donnent le nom de KXaravi, près de Corfou, près du cap Malée, près du cap Matapan, près d’Astypalée, sont des rochers nus. Pareillement, les Nave sur les côtes italiennes sont des rochers ; l’ilot de la Galera, en face de Syracuse, « est un rocher plat, que la carte française appelle l’'Œuf », et la Galère de Ponsa est encore un autre rocher élevé et à pic. La charmante Ile aux Rats flotte à l’entrée de la lagune corfiote, comme un vase fleuri d’où pointent les hautes tiges des cyprès : c’est une gerbe droite de verdure et de grands arbres, dont le profil varie sans cesse, au gré du vent qui balance ce panache, au gré des hommes qui le respectent ou l’abattent, au gré des saisons qui le dessèchent ou le vivifient.
Autre site. Nos marines récentes et déjà les marines de l’antiquité avaient, sur la côte N.-E. de Corfou, un dernier reposoir au bord du grand détroit adriatique. Le temple de Zeus Kasios et l’église de N.-D. de Cassopo s’y sont succédé. C’est la station antique de Kassiopé, la station moderne de Kassopé ou Cassopo. [ci viennent relâcher les voiliers qui sortent du canal corfiote, quand le Bora, fermant l’entrée de l’Adriatique, les empêche d’aller plus avant vers le Nord. Ici relächent de même les voiliers venus de l’Adriatique et naviguant vers le Sud, quand le sirocco leur ferme l’entrée du canal. Toutes les fois que les routes habituelles de la navigation empruntèrent ce canal, Cassopo et ses cultes furent en grande renommée : les itinéraires de la Terre Sainte, Paul Lucas {II p. 313) et les autres voyageurs « francs » mentionnent les hommages rendus, les coups de canon tirés à N.-D. de Cassopo. Ce port est aujourd’hui déchu : « La pointe Cassopo porte les ruines d’une belle forteresse vénitienne. La rive Ouest forme la baie d’Aprau, où il y a mouillage par des fonds
de 20 à 35 mètres, et le petit port Cassopetto avec 7 mètres d’eau. Ces localités ne sont guère fréquentées que par les pêcheurs » (/nstruct. naut. n° 691 p. 5). La rive orientale du promontoire borde une autre crique en cul-desac, un fjord étroit que les /nstructions ne mentionnent même pas. Dans ces deux mouillages de Cassopo, on a voulu pourtant reconnaître les « beaux ports » d’Alkinoos'. Même en négligeant de traduire la moitié des mots, le texte odysséen ne peut pas s'appliquer ici : aucun de ces deux mouillages n’a, derrière un étroit goulet, un bassin aux multiples remises.
Aucun autre site de la côte orientale, telle que nous la décrivent les /Znstructions nautiques (n° 691 p. 17-20), ne saurait offrir les traits du site odysséen.
Tout au long du canal, j'ai longuement, mais vainement cherché, en avril-mai 1901 et en septembre-octobre 1912, les vues du poète. Les plages sablonneuses du Sud ne sauraient être mises en cause. Les pentes boisées du centre ne conviennent pas mieux : leurs rapides talus, coupés de ravins, semés de pierres roulantes et de rochers, mais vêtus d’oliviers, de cyprès et de broussailles, n’offrent jamais une façade abrupte. Les marais et les vases assiègent les promontoires de la ville ancienne et de la ville nouvelle. Voici l’énorme lagune de Kallichiopoulo et son entrée si large que l’homme a dû la barrer
1 Si quelques écrivains, à la suite de Mustoxidi (Cos. Corcyr. p. 643), ont, malgré tout, placé le débarquement d'Ulysse en ces parages de Cassopo, c'est que, dans le canal voisin, le rocher de la Barchetta fut pour eux le vaisseau pétrifié. Pour les littérateurs « barque, embarcation, bateau, vaisseau et navire » peuvent être termes synonymes. Mais la langue des marins est d’une autre précision : une barquette n’est jamais un navire. Ce nom de Barchetta est italien. Dans les rochers à fleur d’eau, les Italiens (cf. Instr. naut. n° 731 p. 172 ; n° 760 p. 172) voient facilement des Barca, Barcaccia, Barca Brucciata et Barquetta. L'Odyssée parle la langue des Instructions : la Barchetta à fleur d’eau, montrant la quille d’une embarcation naufragée, ne peut pas être notre croi-
seur en marche.
d’une jetée et d’une chaîne : les pentes d’oliviers et de vignes ou les talus d’herbages et d’aloès descendent jusqu’à la bordure de champs et de boues ; la mer n’apparaît du haut de la colline qu’entre les troncs et la verdure.
Au Nord de la ville actuelle, la lisière de marais va jusqu’au pied du mont Pantokrator : sur une quinzaine de kilomètres, la rive basse n’est interrompue de loïn en loin que par des îlots rocheux qui flottent dans la boue. Une plaine et une route plate longent ce rivage, ‘au bord des prairies mouillées ; deux îles crochues forment, dans les eaux lourdes ou dans la vase durcie, le port de Govino, l’ancien arsenal vénitien aujourd’hui emboué. Entre la ville et Govino, deux rives de hautes herbes amènent un fleuve paresseux, chargé de boue. Schliemann y reconnut le fleuve de Nausicaa et retrouva même les deux pierres du lavoir. Mais où sont les cascades et les tourbillons, les rochers et le vallon clos, la forêt toute proche et l’anse abritée du vent ?... dans la bourbe de ces eaux, le linge de Nausicaa aurait pris d’étranges couleurs... Puis le Pantokrator surgit en travers de l’île : de la côte du canal à la côte du large, il allonge sa muraille en fronton.
A la corne orientale du fronton, ce qu’aperçoivent les navigateurs du canal, ce ne sont ni des falaises abruptes ni des roches accores : c’est une cascade de croupes rondes, festonnées de criques caillouteuses, de sables et de graviers. Sur la grande mer de l’Ouest au contraire, le fronton écorné plonge brusquement, et, dans cette Mer Sauvage, — comme disent les indigènes : Agrio-pelagos, — de « hautes falaises escarpées portent les ruines du château Saint-Ange, forteresse vénitienne au sommet d’un rocher élevé de 330 mètres », disent les Znstructions ; les tours ruinées dominent à pic le flot hurlant; à leurs pieds, par tous les temps, la lame brise sur une ceinture d’écueils pointus. Toute la façade de l’île sur cette Mer Sauvage est une muraille pareillement escarpée. Nous retrouvons le paysage odysséen.
Dans cette muraille côtière, derrière les écueils et les îlots, se creusent quelques petites plages de sables, sous des collines couvertes de forêts, et trois baies s'offrent au débarquement : au Sud, l’anse d'Ermonais ; au centre, sous le château Saint-Ange, la triple baie de Liapadais ; au Nord, sous le cap d’Aphiona, la rade ouverte de Saint-Georges.
L’anse d'Ermonais n’est qu’un mouillage temporaire : abritée vers le Nord par la masse de l’île et par la guette du mont Plakka, elle s’ouvre en plein vers le Sud et le sirocco ; elle a du moins l’avantage d’une longue et large plage de sable et d’une rivière constante qui y débouche.
La baie de Liapadais et la rade de Saint-Georges, bien plus sûres, ont toujours servi aux petits caboteurs venus de l’Ouest : les insulaires, chaque fois qu’ils eurent à redouter les descentes de quelque marine occidentale, firent bonne garde sur les promontoires voisins. Les Vénitiens, redoutant les pirates barbaresques, avaient construit sur la baie de Liapadais leur château Saïnt-Ange que remplaça une batterie française, puis anglaise. Les Français de l’Empire, successeurs des Vénitiens, redoutaient les Anglais de Malte : ils dressèrent une autre batterie à la pointe d’Aphiona pour couvrir la rade de Saint-Georges. En ces deux baies de Saint-Georges et de Liapadais, on a cru retrouver la ville d’Alkinoos.
À première vue de carte, la rade de Saint-Georges semble remplir toutes les conditions. Une « langue de terre, qui se projette à près de 1 mille dans le Sud-Ouest », se détache de la côte et couvre la rade : « il y a une belle plage de sable et un bon mouillage d’été par 10 à 15 mètres d’eau, mais exposé aux vents du Sud-Ouest ; aussi l’utiliset-on rarement ». Un fleuve, le « Grand Fleuve », Mégapotami, Vient se jeter ici. Les rivières de l’île ne sont pour la plupart que des torrents furieux durant l’hiver et des traînées de cailloux secs durant l’été. Le Mégapotami est toujours pourvu d’eau. Il a sa source dans la chaîne
PLanxcne IV.
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