‹ Les navigations d'UlysseChapitre 3 sur 24 · LS AS Ÿ · texte numérisé non relu

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LA VILLE PHÉACIENNE.

du Pantokrator, au pied du mont Arakli (506 m.), serpente longuement entre des collines boisées, dont les ruisseaux l’alimentent, et vient, entre deux pentes de forêts, finir aux sables de Saint-Georges. Voilà, dit-on, le fleuve de Nausicaa. Et voici la ville d’Alkinoos. La « longue langue de terre qui couvre la baïe » est une étroite arête de montagne, étranglée en son premier tiers par l’échancrure du Porto Temone : le village actuel d’Aphiona est bâti sur l’extrémité Nord qui tient largement à-la côte ; la ville d’Alkinoos était bâtie, dit-on, sur l’extrémité Sud, que la mer enveloppe de toutes parts et qui ne tient que par un fil de roches à la masse du promontoire.

Lundi 6 mai 1901. — A l’aube encore toute blanche, nous quittons la ville pour aller en voiture à Aphiona. Il faut traverser la moitié de l’ile dans sa longueur, du Sud au Nord, d’abord la plaine côtière du canal, puis les valons et le dédale de collines qui bordent le pied du Pantokrator. Il faut ensuite franchir la haute chaîne au col de Panteleimon et redescendre vers la côte adriatique. Sous l’aube fraiche, dans la plaine de Govino, au long des marais et des lagunes, puis dans les olivettes de Saint- Dimitri, nos deux chevaux tirent allégrement leur vieux landau aux royales lanternes. Mais le soleil paraît sur les montagnes d’Albanie ; la chaleur pèse soudain, et voici la rude montée du Panteleimon.

La route en interminables lacets s’accroche au flanc du mont et met une grande heure à gagner le col. Soudain la vue s’ouvre de toutes parts, une admirable vue. L’ile entière est sous nos pieds. Derrière nous, vers la ville, la plaine se déploie, à peine vallonnée par des lignes de fauves collines : parmi les chênaies, les olivettes et les vignes, brillent les yeux de quelques petits lacs et les miroirs ternis des marécages, dont les verdures profondes s’enchâssent dans le clair feuillage des peupliers ; jusqu’au pied des montagnes, qui l’encerclent au

Nord et à l'Ouest, et jusqu’à la mer du canal, qui la borde à l’Est et au Sud, cette plaine du centre de l’île est toute fleurie de lauriers-roses, toute fleuronnée de cyprès...

Devant nous, vers le Nord, au loin, l’Adriatique scintille et danse à travers les îlots et le groupe des petites îles Fano, Samotraki; parmi les écumes, le Karavi, le Bateau pétrifié flotte avec son mât dressé, sa voile déployée et son canot à la remorque; jusqu’à cette rive du Nord et de l'Ouest, les pentes des monts, le tumulte des collines et le réseau des vallées disparaissent sous une houle de verdures remuantes, que retrousse le grand vent du Nord.

De ce côté, la chaîne du Pantokrator est moins abrupte, et la descente n’est à pic que dans le couloir voisin du col. Une courte série de lacets conduit bientôt la route à des terrasses de vignes et d’olivettes, sous des coteaux enchevêtrés, qui surplombent des vallons et des lits de rivières : la chaîne calcaire est flanquée d’une masse de schistes, que les roches ont trouée par endroits, que les eaux ont ravinée et bousculée partout; à droite, le Typhlopotamos et ses affluents poussent leurs fossés jusqu’à la baie de Sidari, sur la côte septentrionale ; à gauche, le Mégapotami, brusquement tourné vers l’Ouest, va sur la côte occidentale se jeter dans la rade de Saint-Georges. Nous suivons de haut la vallée de ce fleuve : Castellanais, Arkadadais, Monatadais, Asprotadais, de beaux villages dispersent sur les pentes ombreuses leurs maisons de pierre et leurs églises à l’italienne ; les olivettes aux vieux arbres géants sont tapissées de fougères ; dans les cyprès et les aloës, fleurissent les roses.

À Perlepsimadais, après un bref déjeuner, il faut quitter la voiture et gagner à pied le village d’Aphiona, sur l’autre rive de la rade de Saint-Georges. À pied, nous contournons, du haut des collines schisteuses, la vallée inférieure du Mégapotami et le fond de la rade. Dans la poussière jaune, mauve, rose ou bleue des schistes

bariolés, les pas des générations ont creusé une large piste. La rivière serpente à cent mètres au-dessous. La pente est un tohu-bohu de terres coulantes. Dilué, raviné, rongé par les pluies de la mer, le plateau du sommet est un dédale de bosses et de déversoirs. Brusquement les schistes font place à la roche dure : la presqu’ile d’Aphiona est un bras de calcaire, dont la roche n’a pas gardé le moindre coin de terre friable. Cette longue échine de pierre nue surgit entre la grande mer et la rade. Au point culminant, le village d’Aphiona et les ruines de la batterie française surveillent les deux côtes de la mer à droite et de la rade à gauche. Au large, parmi les roches bordières et les îlots plus lointains, le Karavi, le Bateau de pierre, remorque son canot vers les chenaux du Nord-Ouest.

Cette presqu'île d’Aphiona, entaillée à mi-longueur par une brèche profonde, présente aux yeux des marins et des terriens, qui la voient de profil, deux blocs inégaux : un énorme dôme trapu, qui tient aux schistes de la terre ferme; une fine aiguille, presque entièrement enchässée dans les flots du large. Entre les deux blocs, le Porto Timone enfonce sa crique dans le flanc Ouest de la presqu’ile ; du dôme à l'aiguille, une mince côte rocheuse maintient seule la communication...

Nous avons contourné à mi-pente le village d’Aphiona. Nous arrivons au bord de la brèche. Le petit port Timone est sous nos pieds. Sans largeur {il n’a pas.cent mètres de large), sans longueur {il n’a pas deux cents mètres de long), sans goulet qui le ferme {il est ouvert en plein aux vents d'Ouest), sans la moindre plage (trois barques tirées sur les pierres coupantes rempliraient son fond rocheux), Porto Timone n’est qu’un cul-de-sac, un méchant fjord, qui ne pouvait offrir aux flottes phéaciennes ni bassin à flot ni remises à sec. Et ce port est unique; il n’a pas le compagnon que réclame le texte homérique. On ne saurait donner le nom de port à la rade de Saint- Georges tout entière : cette gigantesque rade {je parle

comme les marins homériques) est un demi-cercle de deux kilomètres de diamètre ; frangé de sables vers la terre, mais ouvert, trop largement ouvert vers le plein sirocco, c’est un mouillage forain sans la moindre fermeture ; l'entrée a trois kilomètres de large. La ville d’Alkinoos, « Ville haute » à la mode du temps, disposerait d’un espace commode pour le troupeau de ses cases et les fortifications de son acropole, sur les pentes et le sommet de l'aiguille du Sud. Mais où trouver la place de l’agora pavée et du Posidion entre les deux ports ? Entre le fond de Porto Timone et la rade, l’isthme aigu n’est partout que roches abruptes. Où trouver encore les champs et les jardins du faubourg et la source à l’entrée de la ville et l’autre source dans le bois sacré d’Athéna ? nulle verdure ; pas un coin de terre arable. Et par où tracer la route carrossable qui, de la ville, autour des ports, doit conduire Nausicaa Jjusqu'aux lavoirs du fleuve ? À deux ou trois kilomètres d'ici, le Mégapotami vient aboutir sur l’autre rive de la rade Saint-Georges : les lavoirs de Nausicaa « sont fort loin du manoir ».. Le fond de cette rade est une plage unie où le char courrait à l’aise, où le linge sécherait au soleil. Mais cette plage ne vient pas, cernant toute la rive, aboutir à Porto Timone ; la montagne d’Aphiona interpose sa muraille abrupte, infranchissable : Porto Timone est inaccessible aux voitures. Les gens d’Aphiona, qui descendent parfois s’y fournir de poisson et de contrebande, quand relâche ou échoue un caboteur battu des vents, ont dù creuser dans la roche une échelle, un escalier de marches artificielles, où, seuls, leurs petits ânes peuvent s’aventurer : une voiture, aussi légère qu’on l’imagine, serait brisée au premier échelon et, du haut des falaises, l’équipage roulerait dans la mer profonde.

Les mots odysséens ne peuvent sûrement pas convenir à ce site. C’est grand dommage pourtant. À vue de carte, l'endroit m'avait plu. Le Karavi tout proche, le Mégapotami sur l’autre rive de la baie, la plage du fond, la ville

haute du bout, les falaises des caps voisins, les îlots et roches tout proches : à vue de carte, de loin, tout semblait convenir.

Nous remontons péniblement, de Porto Timone vers le village d’Aphiona par le long escalier. Le plateau du sommet garde encore les ruines de la batterie française : quel étrange séjour pour les paysans de Champagne et d’Auvergne que jadis l'Empereur oublia sur ces rochers !.. Le village désert semble une forteresse démantelée: il n’a pas dans son voisinage le moindre champ arable ; hommes, bêtes et femmes sont en train de labourer sur la grande terre où, peu à peu, les maisons commencent d’émigrer. A travers le dédale des collines, nous retrouvons à grand’ peine la voiture qui nous ramène vers le col de Panteleimon et vers la ville de Corfou. Derrière nous, dans le soleil couchant, sur la mer calme, plate, moirée de larges courants, irisée comme un verre antique, «sur la mer violette », le Karavi continue de flotter immobile.

Il ne faut pas courir si loin à la recherche des ports phéaciens. Il suffit d’ouvrir nos cartes marines. L’Amirauté anglaise a pris la peine de dessiner un commentaire de la description odysséenne ; les hydrographes français ont copié ce carton anglais en leur feuille n° 3052 : les deux ports d’Alkinoos s’ouvrent sur la Mer Sauvage, sous le morne du château Saint-Ange, au pied de la muraille du haut mont Arakli, dernier massif de la chaîne du Pantokrator vers l'Occident. Les trois cents mètres du Saint-Ange et les cinq cents mètres de l’Arakli tombent à pic dans la baie de Liapadais : au devant, deux îlots rocheux ont été rattachés à la terre par deux isthmes de sables et, près d’eux, un contrefort de la montagne pointe dans la vague sa longue lance aiguë. Par ces îlots et par cette lance, deux petits ports jumeaux sont dessinés :

le plus grand, à l’Est, a le nom d’Alipa; le plus petit, à l'Ouest, a le nom de San Spiridione. L’ilot ou presqu'île extérieure, au bord de la haute mer, porte aujourd’hui le monastère de Palaio-Castrizza. L’îilot ou presqu'ile intérieure, entre les deux ports, est désert ; mais c’est la place désignée pour une ville haute à la mode homérique, une ville de navigateurs sur une côte étrangère, un vieil emporion sur un îlot parasitaire. De chaque côté de la ville, les « deux beaux ports » à l’étroit goulet viennent finir en plages sablonneuses aux nombreuses remises. Port Alipa surtout semble dessiné d’après le texte odysséen. Son goulet n’a que trois cents mètres de large et les navires doivent prendre garde aux roches acérées qui l’étranglent. Mais derrière cette entrée, un triple refuge se creuse, divisé par des jetées de roches en de multiples compartiments, que terminent des pentes de sables. Chaque escadre et chaque vaisseau peuvent avoir ici leurs remises sèches ou leurs cales mouillées. La nature a fait le travail que les Anciens firent ailleurs, — cf. le port athénien de Munychie, — pour préparer des boxes à leurs coursiers de la mer. Sur l’isthme entre les deux ports, une plainette s’étend pour recevoir l’agora dallée.. Si la réalité correspond à cette carte des marins, nous avons ici le royaume d’Alkinoos.

Avril-mai 1901. — Tous les guides recommandent la promenade vers Palaio-Castrizza. Depuis la ville de Corfou, durant trois heures de voiture, la route, construite au temps de l’occupation anglaise, est charmante.

C’est d’abord au long du détroit, puis dans la plaine verte ou sur les collines chargées d’olivettes, le chemin que nous avons déjà suivi vers Panteleimon et vers Aphiona. Mais bientôt on incline vers l'Ouest, en longeant le pied de l’âpre Pantokrator et en laissant sur la gauche la plaine vallonnée, ses vieilles olivettes, ses petits lacs dormants, ses marais verdoyants, ses grasses terres

de labour. La route est une allée de parc anglais, qui, sans Jamais forcer le passage par des tranchées ou des remblais, contourne les collines et les vallons creux, court sous les olivettes, se mire au pourtour des lacs, dont le miroir terni, voilé d’écumes et de longues herbes, dort au fond d’un cadre de cyprès. La barrière du Pantokrator, avec ses roches surplombantes et ses villages suspendus, ferme le tout proche horizon de droite. Devant nous, les monts bordiers de la côte occidentale, moins hauts, mais presque aussi ardus, nous cachent la Mer Sauvage; perpendiculaire à l’axe du Pantokrator, cette sierra dentelée vient buter contre lui. Leurs masses confondues ne laisseraient aucun passage, n’était la brèche d’un torrent, qui, dans l'angle, s’est taillé une porte monumentale entre deux montants de roches éboulantes : par ce défilé, la route atteint la Mer Sauvage au fond de la baie de Liapadais. Nous entrons dans le pays des Phéaciens. Le voici tout à coup devant nos yeux. La carte marine ne nous a pas trompés.

Le mur abrupt de l’Arakli et le morne du château Saint- Ange font à la triple baie une côte de fer, déchiquetée de roches. À mi-pente, à trois cents mètres au-dessus de la mer, l’Arakli porte une terrasse où se sont groupées les maisons du petit bourg de Lakonais, qui s’est enfui là-haut par crainte des pirates. d’autrefois. Au xvirr° siècle, quand l’ingénieur de la marine française Bellin publiait sa Description du Golphe de Venise et de la Morée (1771), les renseignements vénitiens dont il se servait lui disaient (p. 147) : « Le territoire d’Agiru {c’est le nom vénitien du canton occidental de Corfou), qui est vers le Couchant, fournit en abondance tout ce qui est nécessaire à la vie. Il y avait autrefois une ville bâtie dans une presqu’ile, à l’endroit où est présentement un couvent de religieux qui ont une église dédiée à la sainte Vierge (c’est notre couvent de Palaio-Castrizza) : cette ville a été détruite par les Africains ». Ces descentes des Africains chassèrent les habi-

tants du rivage‘. Leur bourg de Lakonais, comme les hameaux voisins de Crini et de Macradais, alla se percher dans la montagne bordière, sur cette terrasse inaccessible, au haut de ces roches coupées qui dépassent 200 mètres d'altitude. En bas, au bord de l’eau, l’Arakli est flanqué d’un talus, sur lequel la route serpente. Le mont Saint-Ange, plus abrupt encore et qui plonge tout droit dans la mer sans fond, se reconnaît de loin aux ruines de la forteresse moyenâgeuse qui le couronnent.

Voici. Port Alipa et sa triple feuille de trèfle : de jolies plages de sables le festonnent tout autour. Dans la mer, se dresse la haute butte insulaire qui ne tient à la côte que par le premier isthme entre les deux ports”. Get isthme est plat, au ras de l’eau, sans la moindre pente, sans une bosse ; de la plage sablonneuse de Port Alipa au fond sablonneux de San Spiridione, il va tout uni; au delà de San Spiridione, un autre le poursuit jusqu’à la Mer Sauvage pour unir à la terre ferme la butte de Palaio-Castrizza, si bien que le regard peut suivre l’enfilade des deux esplanades isthmiques, depuis Alipa jusqu’à San Spiridione et jusqu’à la Mer Sauvage.

Alipa est de beaucoup le plus grand des deux ports. San Spiridione est très petit; derrière un goulet de roches, il a pourtant, lui aussi, de spacieuses pentes de sables, où

1 Cf. Carlier de Pinon Relations dans Rev. Or. latin 1918 p. 151 : « L’isle de Corfou est assez habitée, estant le baulouart de la crestienté, à cause des deux forteresses qu’elle a, dont une, qui est située vers l'Occident, de l’autre côté de l’isle, se nomme Il Castello di San Angelo, qui, encores qu’elle ne soit en rien à comparager à l’autre, si elle n’est sy faible qu'elle n’ait résisté et tenu bon alencontre de Barbarossa, lorsqu'il print terre en l’isle avec l’armée du Turcq ».

2 Les cartes marines sont ici inexactes : sur cet isthme entre les deux ports, elles indiquent par des hachures assez fortes une colline allongée qui unirait les pentes de la montagne insulaire aux pentes continentales de l’Arakli. Cette colline n’existe pas. J’ai corrigé cette erreur sur la reproduction que je donne de la carte française.

toute une flottille primitive remiserait ses navires : les moines du couvent de Palaio-Castrizza y ont leurs deux canots échoués. Au delà des isthmes, la plage foraine de la Mer Sauvage est semée de roches et de cailloux, garnie de rocs et de récifs, déchirée d’écueils et de falaises, et sans trêve la mer pousse une houle gémissante sur les pointes ou contre les parois de cette côte de fer: à la moindre brise, toute embarcation y risquerait d’être éventrée. Cette anse extérieure n’est donc pas un port.

Le couvent de Palaio-Castrizza, n'étant pas entre deux « beaux ports », n’occupe pas l’emplacement de la ville phéacienne. C’est Alipa et San Spiridione qui sont les « beaux ports » et c’est la montagne insulaire entre eux qui dut porter la ville d’Alkinoos. La raide et petite butte de Palaio-Castrizza ne saurait suffire à la plus petite ville : ses flancs abrupts supportent seulement, à grands renforts de terrasses, quelques jardins et quelques oliviers; au sommet aplani, le couvent et sa petite église n’ont pu trouver place qu’en débordant de toutes parts les lèvres du roc.

Mais, en cet endroit, on imagine sans peine le manoir du roi phéacien, d’où les vigies surveillaient les immensités de la mer occidentale pour annoncer les pirates et les flottes ennemies. Le château Saint-Ange offrit aux Vénitiens une vue plus ouverte encore : du haut de ses 330 mètres, son promontoire avancé et dégagé dépasse tout l’alignement de la côte occidentale et en domine toutes les falaises. C’est au Saint-Ange vraiment qu’étaient naguère la guette et la forteresse. Port Alipa, à ses pieds, était l'échelle pour le ravitaillement de la garnison et le sanctuaire pour les marins de passage.

Nous avons contourné, sous le mur de l’Arakli, le fond de Port Alipa. Nous arrivons sur le premier isthme, dont la plainette, entre les deux ports, a deux cent cinquante à trois cents mètres de long et cent cinquante à deux cents mètres de large. Elle est ombragée d’olivettes et couverte de champs de blé où se mêlent quelques carrés de légumes.

Elle offrait jadis un bel emplacement à l’agora nivelée et dallée de grandes pierres, où les Phéaciens réparaient leurs agrès, leurs vaisseaux, leurs câbles, leurs voiles. C’est le spectacle qu'offrent encore les quais dallés de nos petits ports méditerranéens. Allez un soir d’été sur la marine d’Amalfi : jadis grande cité maritime, Amalfi n’est plus aujourd’hui qu’un bourg de pêcheurs ; au pied de la montagne abrupte, sur la plage circulaire de sables et de cailloux, à l’écart du flot qui brise, les bateaux sont tirés ; devant la ligne des maisons de la basse ville, une esplanade dallée s’avance, qui sépare cette plage en deux pentes; les femmes accroupies sur ces dalles, tricotent leurs bas ou épouillent leurs enfants, et les hommes raccommodent leurs voiles, réparent leurs filets, tressent un cordage ou reclouent les tronçons d’une rame brisée.

Le beau Posidion jadis était là : il en reste un souvenir. Comme tant d’autres Posidia antiques, il fut remplacé par une chapelle de saint Nicolas. Mais le grand saint, malgré sa puissance, ne put pas tenir longtemps sur cette plage infestée de pirates mécréants. Les Turcs ou les Barbaresques le chassèrent. Il s’enfuit à mi-côte de la montagne insulaire, où la carte marine indique les ruines de sa chapelle (Ruines sur la carte). Il resta là durant de longs siècles. Les marins chrétiens montaient jusqu’à lui et l’entretenaient d'icônes et de cierges. Aujourd’hui, la sécurité des mers lui a permis de redescendre. Les moïnes voisins, qui prenaient soin de son autel et qui touchaient ses revenus, l’ont ramené en un site plus commode. Au pied de leur couvent, sous la roche de Palaio-Castrizza, sur le bord même de leur mouillage de San Spiridione, ils viennent de construire une chapelle où ils ont rapporté les vieilles icônes. C’est là qu’il faut chercher le Posidion des marines actuelles.

Nous montons à la ville qui fut d’abord celle d’Alkinoos, puis celle que Bellin nous décrivait plus haut et que détruisirent les « Africains ». La butte entre les deux

ports insulaires dévale du côté de l’isthme en une pente assez raide, mais non pas abrupte : un champ d’oliviers s'élève en talus jusqu’à mi-côte; puis des terrasses superposées soutiennent des jardinets de céréales qui, de marche en marche, s’étagent jusqu’au sommet; tout en haut, une esplanade de roche nue porte les ruines d’une chapelle de saint Georges (Église sur la carte marine). Ce flanc de montagne se prête à l’érection d’une de ces villes hautes que les corsaires ou navigateurs francs connurent jusqu’à nos jours dans les mers levantines. Les géographes de l’Expédition de Morée (p. 1) ont décrit dans la Syra de leur temps la ville homérique d’Alkinoos :

La ville de Syra, sur une montagne à l’Est de l’île, occupe l'emplacement de l’ancienne Syros. Elle se distingue en ville haute et ville basse. La ville haute est le séjour de la bourgeoisie et des administrateurs. La ville basse est celui des marchands. Les habitants, en grande partie, sont des réfugiés ou des pirates, qui furent obligés de quitter la Grèce pour se soustraire à l'oppression des Turcs, et cette population, par son industrie et son commerce, a donné à la ville une importance qu’elle était loin d’avoir avant les dernières guerres. La ville haute est construite sur une montagne conique et entièrement isolée. On y arrive par une pente rapide et difficile à gravir : les rues en sont étroites et sales. À la cime, est une petite église catholique grecque avec une terrasse, d’où l’on découvre une partie des îles environnantes, ce qui forme un coup d'œil admirable.

La ville d’Alkinoos ne jouissait pas d’un coup d'œil moins admirable. De son esplanade, on domine toute la Mer Sauvage qui mord de son écume cette côte de fer. Les promontoires accores, les falaises déchiquetées, les pointes avançantes retentissent du gémissement des flots. La grande houle du Sud couvre et découvre les dents des écueils. De partout, montent le hurlement et la fraicheur de la vague déchirée, tandis que la nappe souriante des deux petits ports balance son murmure sur le sable des

anses. Vers la terre, ce pays phéacien estemmuré de hautes montagnes : une margelle continue de roches sourcilleuses commence aux falaises du château Saint-Ange, se poursuit par la muraille de l’Arakli et contourne toute la côte occidentale de la grande île, jusqu’au mont Kurkuli (363 mètres), d’où se précipitent dans la mer les falaises du cap Plakka. De cap en cap, au long de quinze ou vingt kilomètres, cette margelle encercle la rive sans laisser un passage; du moins, rien ne laisse soupçonner la porte des roches que nous avons franchie tout à l’heure pour entrer en cette Phéacie, « couverte tout autour par la grande montagne », comme dit le poète (XIII v. 177), uéya à’ fuev dpos Téket aupikalbberv. Le poète a eu sous les yeux une description précise, qu’il a reproduite à sa mode ordinaire : de ce détail minutieusement exact, il a tiré une belle histoire; de même que Posidon pétrifie le vaisseau des Phéaciens pour expliquer la présence du Bateau de pierre au Nord de cette côte corfiote, de même le dieu menace de « recouvrir, tout autour, d’une haute montagne », cette triple baïe isolée, presque inaccessible aux terriens. D’autres vers odysséens prennent ici leur pleine valeur. Les Phéaciens « habitent à l’écart, sur la mer sauvage », oîkéopev 0” ànéveule moluk\ütotTo Eévt nôvto. Du côté de la terre, ils n’ont vraiment pas de voisins :

Éoxatot, oÙdE Ti auut Bporôv Émiuloyetar &Aloc…

Du côté de la mer, leur ville, défendue par les écueils et les falaises, n’a rien non plus à redouter : « Il n’est pas encore né, Jamais 1l ne naïîtra, le foudre qui viendrait apporter le désastre au pays phéacien »,

oùk 00’ oÙtoc ävijp Ôepdc fipotéc, oddE yÉvnTou, 66 kev Parñkov &vôpôv EG yatav tknTat ÔntoTfÎTta pÉpov.

Du haut de la terrasse urbaine, on peut suivre, sur le terrain, les allées et venues des personnages. Conduit par Nausicaa, Ulysse est venu du fleuve au bois sacré d’Athéna. Ce bois et sa fontaine ne sont éloignés de la

ville que de la distance où peut porter La voix. Ulysse s’est arrèté là, tandis que Nausicaa rentrait seule au manoir. Puis le héros a repris sa route et s’est avancé vers la ville. Comme il allait y pénétrer, Athéna s’offre à lui sous la forme d’une petite fille allant à la fontaine. Fleuve; bois sacré et source d’Athéna ; fontaine urbaine où les filles vont puiser de l’eau : nous retrouverons tout à l’heure ces trois étapes du héros.

Mais le voici à l’entrée de la ville ; il pénètre dans l’isthme ; il admire les deux ports et les vaisseaux tirés à sec, les agoras et les hautes murailles :

Bavualev à’ "Oôvoeds Auévac Kai vas éloxc aùT®v 8" fpoœv &ÿopàc kal TEiyEx Hakpé, ÜwnA&, okoÂëTeoor à&pnpôta, Baüuax id£oBo.

Les Phéaciens avaient deux agoras sur leurs deux isthmes, comme ils avaient deux ports aux deux flancs de leur ville. L'assemblée du peuple se tient sur la plus grande, autour du Posidion : c’est là qu’on décide de mettre un navire à flot pour reconduire Ulysse ; les cinquante-deux hommes désignés tirent aussitôt le navire à la mer, y chargent mât et voiles, attachent les rames et s’en vont mouiller au seuil du port, ëv vot{®. Sur la carte ou sur le terrain, le sens de ce mot apparaît clairement. Du fond de Port Alipa ou de San Spiridione, les rimeuramènent le vaisseau à l’entrée du goulet {c’est la manœus vre qu'au départ d’Ithaque, l’équipage de Télémaque a déjà faite‘), afin d’être prêts à partir après le coucher du soleil. Jusqu'à dix heures du soir, le vaisseau restera mouillé au bord de la haute mer, 64o6G (in altum, traduirait Virgile), amarré, non pas à une boucle du quai, mais à un trou du rocher (XIII 77),

… TEtoua à Éluoav &nmd Tpntoto AlBovo.

Cet extrême promontoire est dans le «Sud» des ports

de la ville, £v vot{o, dit le poète.

1 Cf. Pénélope et les Barons des Iles p. 161.

Les commentateurs (cf. Ebeling Zexic. Homer. s: v.) se torturent l’esprit pour ne pas comprendre ces mots. Notion, disent les uns, signifie humide parce que le Notos, le vent du Sud, amène la pluie : ëv votlo signifierait donc dans l’'humide... Notion, disent quelques autres (on ne sait pourquoi), désigne le point où ne souffle aucune brise violente. C’est le scholiaste ancien qui a raison: «Notion est la partie Sud, la partie du Notos v. Nos marins parlent encore des vents de la partie Nord, des vents de la partie Sud, etc. Les marins de l’antiquité donnaient les noms de boreion à la partie du bora, de zephyrion à la partie du zéphyr, de notion à la partie du notos : ces noms sont demeurés aux caps et aux mouillages dirigés vers telle ou telle pointe de la rose des vents ; la Cyrénaïque avait son promontoire Boreion ; la même Cyrénaïque, la Crète, Chypre, la Gilicie, la Syrie et vingt autres côtes avaient leur cap Zephyrion ; Colophon avait son port Notion, situé, en effet, dans le S.-E. de la ville continentale et tourné vers le S.-E. Hérodote appelle notia la Mer du Sud qui s’ouvre au S.-E. de l'Égypte et du monde connu, au delà de la Mer Rouge : c’est notre Océan Indien...

Les Instructions nautiques nous disent : « Les deux ports Alipa et San Spiridione, ouverts au Sud, sont accessibles seulement aux caboteurs et aux bateaux de pêche ». Du fond de ces ports ouverts au Sud, l’équipage phéacien va mouiller son bateau sous le cap du Sud-Est. Puis ils reviennent au manoir d’Alkinoos prendre leur part du festin et des réjouissances... Ulysse et Alkinoos, pendant cette manœuvre, sont remontés de l’agora. Les seigneurs et notables armateurs les accompagnaient. On est rentré au manoir, sur la plate-forme de Palaio-Castrizza. On y retrouve bientôt l’équipage du bateau, dont les hommes ont grimpé le sentier extérieur de la falaise. On rôtit douze moutons, huit cochons et deux bœufs, et l’on s’attable à l’un de ces plantureux festins, auxquels s’habitue l’estomac des marins à terre... Nous remontons, comme eux,

sur l’ilôt de Palaio-Castrizza, après avoir traversé les agoras des deux isthmes. La pente est courte, mais abrupte ; la route du couvent y a péniblement entaillé ses lacets : partout la pierre affleure ; pourtant ce rocher est un merveilleux jardin. Quelques puits creusés par les moines, quelques terrasses pour soutenir un peu de terre, des rigoles pour amener l’eau d'irrigation ou recueillir les pluies marines : tout aussitôt la roche se couvre de verdures luxuriantes ; ce coin de Riviera corfiote, protégé des vents du Nord par la haute margelle de ses montagnes, est ouvert aux vents d'Ouest, que la traversée de la grande mer charge d'humidité, et rafraichi par les brumes marines que les vents du Sud-Est amènent souvent ‘avec eux’.

Les moines, outre leur olivette fleuronnée de cyprès, ont à l’entrée du couvent un verger d’amandiers, de poiriers, de vignes, de cerisiers, de pommiers, de prumers et de néfliers du Japon; dans la verdure des branches pliant sous le faix, brillent les oranges d’or*.

Les moines reçoivent les étrangers sur une terrasse couverte de treilles, qui domine la Mer Sauvage et que le gémissement des flots remplit. Nous sommes restés là durant les heures les plus chaudes du jour. Le temps était beau ; le ciel, sans un nuage ; une petite brise de mer soufflait par intervalles ; mais tout autre vent était tombé ;

1 Cf. Instr. naut. n° 708 p. 13 : « Le vent du S.-E., que les Italiens appellent sirocco, vient dans l’Adriatique et se propage dans toute sa longueur; il n’est réputé dangereux qu’à cause des brumes épaisses qui l’accompagnent et de la grosse mer qu’il soulève; en quelque saison qu’il souffle, les terres se couvrent de brumes ».

3 Cf. Stochove p. 219 : « Nous demeurâmes à Cos une journée entière, logés dans un grand jardin rempli d’orangers, citronniers et autres arbres semblables, qui étaient chargés des fruits les plus beaux du monde. Nous n'avions pendant la nuit d’autre couvert que ces arbres chargés de fruits, de feuilles et de fleurs, qui, avec leur douce et suave odeur, nous firent couler la nuit avec un doux sommeil et agréable repos ». Cf. dans les Itinéraires de Terre Sainte (Rev. Or. latin III p. 583, De ’ardenis Rhodi): In circuitu civitatis.

néanmoins, au pied du Saint-Ange, sur les dents des écueils, sur les pointes des promontoires, jusqu’à mi-côte des falaises, le flot venait en hurlant jeter ses panaches d’écumes, puis se retirait au loin et découvrait les roches acérées.

Le château Saint-Ange domine à pic cette mer rebelle. C’est au pied de cette muraille lisse, Auooù Ô’ àvadéôpoue Tétpn, devant cette mer sans fond, à&yx1BaBñs ôë B&ÂAaooa, au-dessus de ces récifs aigus et de ces flots toujours grondants, néyor dEéec, ppt Ôë kOuax BéGpuyev féBiov, qu'il faut relire la tempête et le naufrage d'Ulysse.

Nous avons demandé aux moines s'ils conservaient quelques antiquités dans leur couvent. Ils nous ont montré une horloge comtoise dans une boîte de sapin colorié, dont jadis un marchand smyrniote leur a fait présent. Ils ont aussi les restes d’un grand cétacé que la tempête jeta vers 1830 sur leurs roches et que les indigènes accourus dépecèrent. Ces parages, disent les moines, sont visités par les troupes de monstres marins... Ulysse redoutait d’être rejeté au large par la tempête et de devenir la proie « de l’un de ces gros monstres que nourrit en grand nombre la fameuse Amphitrite » (V 420-422). Les navigateurs anciens notaient dans leurs périples les parages peuplés des monstres de la mer, et les géographes n’oubiiaient pas ce détail : « C’est à Gadès, dit-on, que l’on voit les plus grands cétacés » {Scymn. Chi. 161-162).

Les moines gardent aussi l’un des vieux canons, timbrés des aigles moscovites, qui remplacèrent ici les canons de la batterie française quand les Russes, durant les guerres

sunt jardena arangenorum, lumonarum et alterius generis omnium fructuum; dico quod, secundum meam estimationem, in mundo non reperiuntur jardena pulcriora. Est-il besoin de rappeler la place que tiennent les jardins de Tahiti dans les journaux des navigateurs du xvinr° siècle ? Je dis dans l’Appendice À pourquoi je ne parle plus des jardins d’Alkinoos et de leurs sources.

1 Cf. la longue description des monstres du cap Mesurado dans Histoire des Voyages IX p. 48 et suiv.

de l’Empire, occupèrent l’île de Corfou : les Barbaresques tenaient la mer...

Nous redescendons du monastère vers la grande agora. Auprès de la ville d’Alkinoos, il nous reste à découvrir les trois étapes foraines, qui jalonnent la marche d'Ulysse:

1° l'embouchure du fleuve ;

2° le bois sacré d’Athéna et sa source ;

3° la source du faubourg.

Cette dernière source doit être toute proche de la ville : Ulysse allait pénétrer dans cette ville aimable et se mêler au peuple des Phéaciens, te Ôn &p” EueAle môliv ÔtozoBar épavvñv, quand Athéna, craignant pour lui les questions et les injures de la foule, se présente sous la forme d’une petite fille portant sa cruche... Dans les plainettes des deux isthmes, les paysans ont creusé plusieurs puits pour arroser leurs olivettes ou leurs carrés de légumes. Dans les vallons rocheux du Saint-Ange, suintent aussi quelques filets d’eau. Mais il n’est qu’une source abondante, constante et pure : c’est dans la crique occidentale de Port Alipa, à la corne du premier isthme ; deux ou trois belles bouches d’eau courante sourdent au pied de la roche taillée à pic, au ras même de la plage. Les marins et les moines y trouvent en abondance de l’eau fraîche, méme aux jours les plus chauds de l’été : les matelots d’un caïque, qui vient de mouiller sous le cap, y remplissent leurs tonnelets. Des filles de Lakonais sont descendues y laver leur linge, qui sèche sur le gravier : elles remplissent aussi les tonnelets qu’elles chargeront sur leurs ânes avant de remonter jusqu’à leur village aérien.

La source retrouvée montre qu'Ulysse est venu par ce fond de Port Alipa. C’est de ce côté qu’il faut donc chercher aussi le bois sacré d’Athéna et le fleuve.

Au fond de Port Alipa, dans la crique septentrionale, la route, qui nous ramène vers l’intérieur de l’île, franchit le ravin d’un petit ruisseau, dont les vives verdures éclatent parmi le feuillage plus terne de l’olivette. Des paysans

de Lakonaïs, qui bêchent en ce coin leurs champs de fèves, nous déclarent que, toute l’année, ce ruisseau emmène l’eau courante d’une belle source toute voisine ils nous y conduisent. Un peu au-dessus de la route, dans un vallon qu’ombragent des oliviers et de hautes treilles, une source abondante sourd au fond d’un « œil noir » et jamais ne tarit, disent les paysans. Des cultures maraichères ont pu s'installer au long de son ruisseau. Les pentes mêmes ne sont vêtues que d’une terre rouge et caillouteuse et ne portent que des oliviers et des cyprès. Mais, dans le fond, des murs de pierres sèches ou des enclos d’épines défendent contre les chèvres des carrés de terre noire, plantée de légumes ; de petits canaux abreuvent des saules, quelques peupliers, des amandiers, des figuiers avec un coin de vigne.

Une maison et quelques huttes abritent déjà deux ou trois familles. Jadis on descendait de Lakonaïs le matin et l’on y remontait le soir, pendant l’époque des travaux ou de la récolte ; mais on n’habitait pas ici toute l’année, ni même longuement, par crainte des Barbaresques. Il faudra de longues années encore pour déplacer le village et le fixer ici ; les pirates et corsaires ont disparu depuis trois générations ; mais on continue de vivre comme au temps de leurs descentes.

En aval d’un petit pont, les bords du ravin élargi portent, entre la route et la mer, des jardinets, des figuiers, des lauriers-roses et des arbres fruitiers, enclos de haies. Comme le jardin des moines sur la roche de Palaio- Castrizza, ce coin de Phéacie présente des arbres verts, de l’herbe verte, des légumes et des feuillages « brillants », — la prairie, le bois sacré et le jardin d’Alkinoos. Tous les détails du texte odysséen trouvent ici leur application. En droite ligne, de la ville des Phéaciens à ce fond de Port Alipa, la distance est de 300 à 350 mètres : la voix porte sans peine de l’un à l’autre point : nos paysans interpellent les matelots du caïque mouillé sous le cap. D'ici,

la haute ville et le manoir s’offraient aux regards d'Ulysse: entre les branches de l’olivette, les deux buttes insulaires se profilent sur le ciel du couchant et, de leurs esplanades du sommet, se détachent nettement découpés les ruines de Saint-Georges et le couvent dans ses arbres...

Nous avons donc les deux dernières étapes de la route odysséenne, la source du faubourg et le bois sacré d’Athéna. Reste le fleuve.

Au dernier fond de la baie de Liapadais, dans l’anse d’Iophilia, les cartes indiquent une rivière qui tombe de l’Arakli. La route traverse, en effet, un haut pont de pierre. Mais il n’y a pas d’eau dessous. Nous descendons la ravine jusqu’à la mer : c’est un lit de cailloux roulés avec quelques trous d’eau boueuse. En bas, une plage de graviers où les femmes de Nausicaa étendraient leur lessive. Plus haut, sur les collines en pente douce, des fourrés et des olivettes couvriraient de leurs feuilles sèches le sommeil du naufragé. À chaque bout de la petite anse, des falaises droites, des roches aiguës et des écueils exaspèrent le flot; cette anse fermée brise et écume par ce temps calme, sans le moindre vent... Mais de fleuve, pas.

Il est impossible d’en donner le nom à ce couloir de pierres sèches qui, peut-être, amène des eaux furieuses durant l’hiver ou après les orages de l’été, mais qui n’a déjà plus un filet d’eau en cette fin d'avril. Ce n’est pas le fleuve « au beau courant » du poète, le fleuve « aux lavoirs constants », « aux eaux abondantes », que refoule le flot de la vague... Où donc retrouver ce fleuve ?

Le pourtour de la triple baie de Liapadais n’a pas d’autre cours d’eau. Il faudrait contourner la falaise du Saint- Ange ou franchir la muraille de l’Arakli pour atteindre au loin dans le Nord la vallée du « Grand Fleuve », qui aboutit aux sables d’Aphiona. Du haut du Saint-Ange, on aperçoit le cours luisant de la rivière, de même que le Karavi, le bateau de pierre, qui toujours flotte à l’horizon. Mais la falaise droite du Saint-Ange n'offre pas la moindre cor-

niche pour un sentier. La muraille abrupte de l’Arakli est pareillement infranchissable : les ingénieurs ont construit, à grands frais, à grands renforts de lacets, de mines et de terrassements, une piste carrossable qui monte jusqu’au plateau de Lakonaïis ; plus haut, les chèvres et leurs gardiens n’ont tracé que de vagues sentes, où jamais un char n’a pu se hasarder.…

Nous voici revenus au défilé des roches, qui nous ramènera du pays des Phéaciens à l’intérieur de l’île : la brèche n’a pas cent mètres de large et, de chaque côté, l’escarpement de calcaire nu monte à cent quatre-vingts ou deux cents pieds. La Phéacie finit ici et n’a pas d’autre porte terrestre. Ulysse et Nausicaa n’ont pu venir que par ici.

Au sortir du défilé, nous retrouvons le pays de collines et de vallons, de plainettes, d’olivettes, de champs, de vignes et de cyprès qui couvre le centre de Corfou jusqu’à la mer du détroit. À notre gauche, la muraille du Pantokrator dresse sa paroi sauvage, sans une coupure. À notre droite, les pentes boisées de la sierra côtière font place soudain à la longue plaine de Ropa, qui fuit vers le Sud : c’est un ancien lac vidé qui étire à perte de vue sa nappe miroitante de marais et d’herbages, entre deux lignes de coteaux que les olivettes chargent de leurs masses ondulantes ; la carte indique là-bas, vers le Sud, une brèche de la sierra côtière et un petit fleuve qui décharge le tropplein des marécages dans la baïe sablonneuse d’Ermonais. Seraient-ce « les champs cultivés et les travaux des hommes », que les mules de Nausicaa traversent en revenant du fleuve vers la ville ?

Dix kilomètres de route plate, à travers la plaine de Ropa, nous mèneraient sans doute à l'embouchure. Mais il se fait tard. Le soleil couchant allonge sur la campagne les grandes ombres du Pantokrator. La tranquillité de ce doux pays se fait plus grave. L’obscurité tombe lentement des vieux oliviers. Tout bruit se calme autour des cyprès. Une buée monte de la plaine et dessine au loin la fuite des

marécages. IÎl faut rentrer vers la ville. Nous irons demain chercher dans la baie d'Ermonais le fleuve de Nausicaa.

La baie d'Ermonais, sur la côte occidentale de Corfou, occupe, dans la Mer Sauvage, la place symétrique aux deux baies qui flanquent la capitale actuelle sur la côte du détroit. Douze ou quinze kilomètres mènent d’une mer à l’autre, de la capitale à la baie déserte. Cette route n’est, elle aussi, qu’une allée de parc, qui va sans heurt, à travers les cyprès et les olivettes, au long des haies fleuries de roses, sous les coteaux chargés de vignes ; ses courbes sinueuses, autour des plainettes inondées et des petits lacs, respectent les vieux arbres et évitent les roches. Une succession de collines et de vallons détrempés occupent le pays. Sur les buttes, les blancs villages se penchent dans leur ceinture de cyprès. Au fond des vallons, miroitent les marais de l’hiver ou les tout petits lacs constants. La politique vénitienne laissait, par système, les marécages envahir cette île, dont les coteaux ne devaient produire que de l’huile pour la République qui payait en grains.

Nous arrivons au sommet des dernières collines qui dominent la vallée de Ropa. La cuvette se creuse à nos pieds. Long de dix kilomètres, large de deux ou trois, cet ancien lac vidé est aujourd’hui la plus grande plaine de l’île. Mais le marais en couvre encore les trois quarts : la ligne des collines orientales ne laisse passer aucune rivière vers la mer du détroit; la sierra côtière s’élève, dans l'Ouest, au devant de la Mer Sauvage. Devant nous, cette barrière aiguë ferme l'horizon : elle empêcherait toute communication et tout écoulement vers le rivage, sans un défilé qui s’ouvre, assez large et profond, au pied du mont Saint-Georges : les deux pointes de ce mont, qui surplombe la mer occidentale, servirent longtemps de guette aux indigènes et aux étrangers ; plus voisine des villages

grecs, la pointe de Skopi garde son nom hellénique, okortt&, et, plus proche de la baie d'Ermonais, où peuvent débarquer les peuples de la mer, la pointe de Viglia garde encore son nom italien.

La sierra dévale sur la cuvette en pentes assez longues, chargées de blancs villages et d’olivettes : les arbres descendent jusqu’à la plaine et s’arrêtent en parfait alignement ; quelques cyprès Jjaillissent devant ce front de verdure. La plaine du fond est un damier de champs boueux et de mares herbues, que découpe un réseau de canaux à angles droits. Un fossé médian, qui recueille leurs eaux réunies, étend du Nord au Sud sa ligne droite de roseaux, puis, tournant brusquement vers l'Ouest, vient se jeter dans un petit fleuve dont nous atteignons les sources.

Sous le talus des collines, au bord de la route, bouillonnent une dizaine de grosses « têtes de sources », — kephalovrysis, disent les Grecs, — dont les ruisseaux unis forment aussitôt ce petit fleuve qui, grossi de l'apport des canaux, conserve toute l’année la même abondance. Il gagne le défilé du mont Saint-Georges. Des terrasses de vignes et d’oliviers en accompagnent les méandres sur la rive gauche ; la rive droite est taillée dans la terre noire et les joncs du marais. Nous le suivons jusqu'aux approches du défilé : sa vallée s’étrangle une première fois, puis se rélargit en un vallon intérieur. Un nouvel étranglement mène le lit plus encaissé à un seuil de roches, d’où les eaux se précipitent sur la plage, à trente mètres plus bas. La route s’arrête au bord du saut ; il faut descendre à pied. Le fleuve cascade entre des roches et sur un lit de roches, qu’une équipe d’ouvriers est en train de faire sauter. Par testament, un riche Corfiote a laissé un million de drachmes pour assécher la plaine de Ropa. Le travail est facile. [1 suffit d'augmenter le débit du fleuve où viennent aboutir les canaux des marais : la trouée élargie, Le seuil abaissé et le lit agrandi rendront à la culture des milliers d’hectares.

En une suite de rapides et de bassins écumants, les eaux descendent vers la plage. La pente est encombrée de blocs et de roches. Des ruines de moulins, vers lesquelles se détournent encore les canaux de dérivation, s’étagent sur les deux rives. Après le dernier moulin, le courant apaisé déroule ses méandres parmi les cailloux et les herbes, jusqu'aux sables de la grève. Il finit dans un épais talus de feuilles sèches et de débris végétaux. La force de la vague, qui le repousse, le contraint à un dernier grand coude pour atteindre la mer, où il se jette enfin, mais non pas de front, obliquement. Voici la plage qui reçut Ulysse. Entre les deux falaises du cap Plakka et du mont Saint-Georges, le demi-cercle concave est débarrassé de roches et protégé du vent. Mais, de chaque côté, le flot hurle et brise sur le pied des falaises, parmi les roches éboulées. À gauche, le Saint-Georges est une masse de calcaire compact. À droite, le mont Viglia est un conglomérat pliocène, un amalgame de cristaux coupants et de pierres cassées : les blocs éboulés, qui jonchent la rive, sont hérissés de pointes aiguës où la peau des mains et des pieds s’attache et se déchire... Du large, les marins peuvent apercevoir distinctement, dans le fond de cette anse ouverte, les cascades et le petit delta du fleuve « au beau courant ».

Ulysse a pris pied sur la grève avançante, parmi les blocs et les écumes. Il a jeté le voile d’Ino dans le méandre obstrué par le flot. Il est sorti du fleuve et s’est assis un instant sur la rive bordée de joncs ; il a embrassé la terre nourricière. Mais il n’a pas pu rester pour la nuit dans cette gorge fraiche, toute pleine d’eaux bondissantes : la brume du soir et la rosée du matin lui donneraient la fièvre. Devant lui, s’offraient les pentes d’oliviers cultivés ou sauvages ; au-dessus de la plage et des blocs éboulés, ils dominent encore cette baie d'Ermonais, et leurs bois, tout proches du fleuve, sont visibles de partout. Ulysse y est monté, s’est caché dans les feuilles sèches et endormi...

Dès l’aube, Athéna réveille Nausicaa : il faut partir dès l’aurore ; les lavoirs sont très loin de la ville. On part. On sort de la ville. On contourne la baie de Liapadais et l’on va gagner la porte des roches qui mène à la plaine de Ropa. Les mules tirent allégrement le char à travers cette plaine.

On arrive au bord, puis au défilé du fleuve, aux lavoirs toujours pleins. La suite de cascades et de bassins entre les roches, que les moulins modernes ont utilisée, offre, en effet, d’admirables lavoirs, toujours pleins d’eau courante, des cuviers sans cesse renouvelés. Les femmes de Nausicaa laissent, comme nous avons fait nous-mêmes, leur voiture au seuil du haut; elles lâchent les mules dans les herbages, sur le bord du fleuve tourbillonnant, à l’ombre des olivettes où notre cocher vient de lâcher ses deux chevaux. Elles apportent le linge aux bassins peu profonds ; à qui mieux mieux, elles le battent et le foulent dans l’eau propre ; mais cette eau paraît noire (c’est le mot du poète) dans ces cascades d’écumes. Elles vont ensuite étendre leur lessive sur la grève, en un coin où la vague des tempêtes lave les petits cailloux. La plage offre plusieurs aspects. Aux bouches du fleuve, elle est jonchée, sur une grande épaisseur, d'herbes et de feuilles, qui, lentement décomposées dans le marais ou séchées au fond des canaux de ia plaine, ont été brusquement entraînées par les pluies de l'hiver. Sous le mont Saint-Georges, le calcaire éboulé, n’a semé la rive que de cailloux ou de rochers. Sous le mont Viglia, au contraire, la vague a décomposé le conglomérat en ses menus éléments et la falaise est bordée d’une pente, non de sable fin, mais de graviers et de caïlloutis, de « petites pierres », où le linge doit sécher bien plus vite que sur un sable humide et bien plus proprement que sur les détritus du fleuve.

Nausicaa et ses femmes déjeunent, puis jouent à la balle : la plage unie est un beau terrain de jeu. Mais un coup maladroit envoie le ballon dans un trou d’eau de la cascade.

Les femmes poussent un cri. Ulysse se réveille, et, sortant du bois, il apparaît sur la pente. Les femmes s’enfuient vers la grève avancée, ën” fLévas Tpouyoboac. Nausicaa les rappelle et les envoie porter au naufragé une robe et des linges, derrière une roche où le héros pourra se laver. Ulysse se lave les épaules, le buste et les membres. Puis il revêt les habits donnés par Nausicaa, mange, boit, et l’on remonte de la plage vers l’endroit où l’on a laissé le char.

On rattrape les mules. On les attelle. La belle lessive blanche, bien pliée, remplit la voiture. La seule Nausicaa trouve place sur le siège et doit modérer l’allure de ses mules, tout en pressant un peu les marcheurs.

Nous sommes remontés, nous aussi, vers la voiture qui nous attendait en haut des moulins. Nous prenons la route de Nausicaa, « à travers les champs et les œuvres des hommes ». Cette route plate enfile du Sud au Nord toute la vallée de Ropa : longeant le pied de la sierra côtière, elie mènerait en une grande heure, à travers la plaine, du défilé du fleuve à la porte de Phéacie ; tout récemment construite par les ingénieurs, elle est chargée de macadam. Mais une vieille piste la double, qui serpente entre les haies, dans la terre noire, et que de vieux petits ponts portent sur les torrents de la sierra. De tout temps, les chars et charrettes ont pu rouler au long de cette piste, et de tout temps les indigènes l’ont empruntée pour aller au fleuve porter le grain et chercher la farine, comme au siècle dernier, ou porter le linge sale et ramener le linge blanc, comme au temps d’Alkinoos. Nausicaa et ses femmes ont pris cette piste, qu’elles vont suivre jusqu’au pied du Pantokrator, sous les dernières ramures de l’olivette, tout au bord de la plaine nue...

Nous la®quittons à mi-chemin, pour tourner à droite, traverser le marais et revenir à la ville de Corfou, en franchissant d’abord cette vallée de Ropa, sa nappe de terres noires, carrelée de marais, étamée d’écumes, hérissée de joncs, et son fossé médian, où se traînent des eaux

épaisses et des boues diluées. Cette étendue de marais servait à couvrir les abords de la ville, contribuait encore à la sécurité et à l’isolement des Phéaciens. Mais elle les obligeait à certaines habitudes que nous dépeint fidèlement le poète.

Près de leur ville, les Phéaciens ont une fontaine Jjaillissante : l’eau potable ne leur manque ni pour eux-mêmes, ni pour leurs bêtes. Mais ils n’ont pas assez d’eau courante pour leurs autres besoins ménagers, pour leurs lessives surtout qui exigent des lavoirs bien fournis. Comme les thalassocrates de tous les temps, les Phéaciens sont des gens propres : la propreté phéacienne fait alors l'admiration des Achéens, comme la propreté hollandaise fera l’admiration de notre xvrr° siècle et comme la propreté anglaise a fait l'admiration de mes contemporains ; une fois débarqués, nos gens de mer aiment les chemises blanches et les souliers vernis, le linge de rechange ; ils se font « braves ».

Les terriens ne font pas tant de manières. Je me représente les Achéens d'Ulysse sous les espèces d’Albanais splendidement crasseux, chargés d’or, de broderies et de taches de graisse, fleurant l’huile rance et le beurre de chèvre, — tels qu’on en voit encore débarquer sur les quais de Corfou ou monter à bord des navires européens, dont la propreté les émerveille. Ils sont vêtus de feutres ou de tissus de laine, qui servent une vie d’homme. Les Phéaciens portent surtout du lin blanc, lavé et calandré, que l’on doit sans cesse envoyer au lavage. Or, les lavoirs étant très loin de la ville, il faut y aller en voiture, partir le matin pour ne revenir que le soir, emporter de quoi manger et rester tout le jour. Aussi ne fait-on la lessive que de loin en loin, quand le linge sale s'esŸ accumulé, ce qui suppose un riche trousseau et des armoires à linge abondamment pourvues : récemment encore, dans nos villes de province, où les mêmes habitudes subsistaient, la bonne ménagère empilait en son armoire les douzaines

de draps et de serviettes qui ne servaient et n’allaient au cuveau que deux ou trois fois par an...

Ce lin blanc veut pour être lavé des bassins d’eau courante. C’est pourquoi Nausicaa doit aller jusqu’au fleuve : les eaux sales du marais imprégneraient toiles et lainages d’une couleur et d’une odeur fâcheuses. Faites le calcul des distances et des heures : la journée est remplie par ce voyage. Nausicaa se réveille à l’aube. Elle part dès l’aurore. Elle met une grande heure pour arriver.au fleuve. On lave toute la matinée. On déjeune et on joue à la balle pendant que le linge sèche. On va repartir quand Ulysse apparaît. On retarde le départ pour que le héros puisse se laver, s’habiller et manger. Puis on charge le char et l’on s’en retourne un peu moins vite que l’on n’était venu. On n'arrive en vue de la ville qu’au coucher du soleil. Ulysse s’arrête dans le bois sacré d’Athéna. Quand il arrive ensuite au manoir d’Alkinoos, les torches sont déjà allumées.

Falaises accores et roches aiguës, plage de sable et fleuve au beau courant, plaine et « œuvres des hommes », source et bois sacré d’Athéna, fontaine toute proche de la ville, beau Posidion, haute ville et beaux ports, manoirforteresse : nous avons maintenant toutes les étapes de la route odysséenne, tous les sites de notre Phéacie.

Les Phéaciens sont un peuple étranger et un peuple de marins. Îls sont venus par mer s’établir sur une côte barbare. Alkinoos est fils de Nausithoos qui les installa en ce pays nouveau. Ils continuent de vivre de la mer. Ils ont quelques olivettes, quelques vignes et quelques jardins : sous la « longue montagne » qui les enserre, chacun à reçu un coin de champ. Mais leur richesse vient de la mer : c’est un peuple, non pas d’agriculteurs, ni de pâtres, mais de caravaniers et d’industriels. A la différence des Albanais

— on dit alors : Thesprotes, — leurs voisins, qui n’ont jamais pensé qu’aux armes, « ils n’ont aucun souci de l'arc ni du carquois ; ils ne parlent que mâts, avirons, fins navires qui les portent, joyeux, sur la mer écumante »,

où yäap Parkeoor péÂer BidG oùdE papétpn,

&AX’ iotot Kat Épetua ve®v kai vies étoou,

fou &yalépevor nov repéwot Bélaooav.

Leur agora n’est pas un marché aux herbes, aux fruits, aux légumes, aux bœufs, et ce n’est pas Apollon ou Hermès qui y préside ; c’est Posidon : on n’y voit que voiles et agrès. Ils naviguent : ce sont d’illustres matelots, vauoktAutol, de fameux rameurs, ôoAryñpetuot, uAfpetpou. Hommes et femmes empruntent leurs noms aux choses de la mer : Nausikaa, Nausithoos, Pontonoos, etc. Ce peuple de caravaniers, de « passeurs », nounfec, fait sur les sentiers humides le métier que les Néléides font sur les routes de terre‘. Il vit de ce «passage », mount. Il mène et ramène les étrangers, et sa flotte suffit à toutes les demandes. Il est l’intermédiaire entre le monde achéen, qui s’arrête au canal d’Ithaque, et les contrées mystérieuses du Couchant qui s’enfoncent au delà, entre l’humanité « mangeuse de pain » et la sauvagerie des anthropophages, qui habitent de l’autre côté du détroit adriatique. D’Ithaque, en suivant les côtes déjà barbares de la Thesprotie, on peut encore arriver jusqu’à leur « terre », dit le poète, qui ne connaît pas |” «île » des Phéaciens. Mais au delà, la grande mer s’ouvre; pour atteindre la terre mystérieuse, qui, par les claires journées, apparaît sur l’autre rive du détroit, il faut affronter la Mer Sauvage, la mer nébuleuse, le grand abime où le Bora fait rage : « Nous mettons nos espoirs en nos croiseurs rapides; car l’Ébranleur du sol a concédé le grand abîme à nos passeurs : nos vaisseaux sont plus prompts que l’aile ou la pensée ».

1 Cf. Pénélope et les Barons des Iles p. 235.

Ce passage du canal d’Otrante a toujours été périlleux.

Les voyageurs (P. Lucas VIT p.332 et suiv.) en connaisent les difficultés :

: Le sixième (de mars), au matin, on porta nos provisions à la felouque et nous nous embarquâmes sur les neuf heures du matin. Nous passâmes à quinze milles de Corfou devant la Madone de Cassope, lieu fort en vénération, particulièrement aux Grecs. En continuant notre route, nous abordâmes à une isle du Fanau, et le lendemain nous reprismes la haute mer pour traverser le canal et prendre terre dans la Pouille. Une grande tempête qui s’éleva sur le midi nous fit courir risque de périr et, sans l’adresse de nos mariniers, nous eussions eu de la peine à nous sauver sur une des isles du Fanau, mais déserte. Nous remerciâmes Dieu cependant de ce qu’il nous avoit retirés du danger où nous étions.

Comme il étoit entré beaucoup d’eau dans notre felouque, nous la tirâmes à terre et chacun se fut reposer de la fatigue que l’on avoit eue. Le temps, qui continua d’être toujours mauvais, nous obligea de demeurer dans cette petite isle près de trois semaines : toutes nos provisions se consommèrent en peu de jours; aussi nous nous vimes forcés de manger des herbes que nous faisions bouillir avec l’eau d’une petite fontaine qui, par bonheur, se trouva en ce lieu.

Le vingt-troisième, le temps devenu beau, le vent favorable et la faim nous firent faire force de rames et de voiles pour gagner les terres de la Pouille. Après avoir vogué toute la nuit, le matin du vingt-quatrième, nous rencontrâmes plus de vingt caiques de pescheurs... On voit d'espace en espace sur cette coste (italienne), qui est belle et fertile, d’assez grosses tours, sur lesquelles il y a quelques pièces de canon, avec dix ou douze hommes pour les garder et pour avertir, en cas qu'ils vissent que des bâtiments turcs voulussent aborder.

Nous crûmes descendre auprès de la tour de Saint-Jean; mais nous fûmes surpris de voir plus de quarante hommes avec des fusils qui nous crièrent de nous retirer, sinon qu'ils alloient tirer sur nous. Il fallut donc reprendre la mer et, environ après trois heures, nous abordâmes à une autre tour dont les gardiens, plus traitables, nous apportèrent des provisions

pour de l'argent. Nous y demeurâmes deux jours à nous bien nourrir et à nous fournir de provisions pour continuer notre voyage. Le vingt-sixième, nous arrivâmes à Gallipoli... Le vingt-septième, nous allâmes mouiller devant une tour, où il y a un fort bon port; nous y passâmes la nuit. Le vingt-huitième (et le vingt-neuvième), le vent toujours favorable nous fit ranger en peu de temps les côtes de l’Apouille.

Les Phéaciens ont le monopole de ce passage et ils le défendent jalousement, comme les thalassocrates de tous les temps ont défendu leurs monopoles : « Oui, je vais ’indiquer le manoir que tu cherches, — dit Athéna à Ulysse. — Mais suis-moi sans parler : je te montre la route ; ne regarde personne et ne demande rien. Les étrangers ici reçoivent peu d'accueil ; à qui vient du dehors, on ne fait pas grand’fête, ni même d’amitiés »…

Cette défiance de l’étranger, grâce auquel pourtant elles s’enrichissent, fut jusqu’à nos jours commune à toutes les cités maritimes. Athéna aurait donné les mêmes conseils aux marchands français ou flamands qui visitaient la Venise du xvi° siècle”.

De ce monopole du « passage », les Phéaciens tirent de grands bénéfices. La richesse de leurs manoirs et de leurs mobiliers, éclatants d’or, d’émail et d’argent, excite l'admiration et l’envie : Ulysse chez Alkinoos ouvre les grands yeux d’un pêcheur islandais, que l’on aurait subitement transporté jadis dans un palais de Venise, ou d’un sardinier breton, qu’inviterait aujourd’hui un armateur de Liverpool ou l’un des rois américains du coton ou du blé. Avant la découverte des manoirs mycéniens, les philologues rangeaient parmi les invraisemblances et les fantaisies la description du manoir d’Alkinoos :

On peut se demander, — disaient-ils avec Riemann (p. 9), — si la légende des Phéaciens, telle qu’elle est chez Homère, se

1 Cf. à ce sujet l’Appendice C à la fin de ce chapitre p. 91.

rapporte à Corcyre ou à un autre pays réellement existant. Mais ce qui ne peut faire l'objet d’un doute, c’est le caractère merveilleux et légendaire de cette description, et dès lors il nous paraît absolument chimérique de vouloir retrouver une exactitude géographique dans les détails. Les Phéaciens sont un peuple tout à fait extraordinaire : ïls habitent loin des hommes, au bout du monde, au milieu de la mer; ils n’ont aucune relation avec les autres peuples et sont à l’abri de toute incursion ennemie, parce que les dieux ont pour eux une amitié toute particulière. Le palais d’Alcinous, dont l'intérieur brille comme le soleil et la lune et où tout est en or, en argent ou en cuivre, a tout l’air d’un palais des Mille et Une Nuits. La façon dont les Phéaciens naviguent a quelque chose de magique et de surnaturel : leurs vaisseaux n’ont ni timonier ni gouvernail; ce sont presque des êtres animés, qui connaissent tous les pays... Voilà des détails que personne ne songe à prendre à la lettre. Pourquoi veut-on que la description topographique du pays ait une exactitude scientifique que n’a point le reste du récit?

Pour les vaisseaux des Phéaciens, nous avons fait justice de quelques chimères'. Pour le manoir d’Alkinoos, les archéologues ont reconnu la réalité de cette décoration métallique et émaillée, de ces applications d’or, d’argent et de kyanos. Mais les philologues, avant même les fouilles de Tirynthe, de Mycènes oude Cnossos, auraient pu trouver, dans un texte historique, un commentaire littéral à tous les mots de la description odysséenne. Aux temps hellénistiques, les Sabéens de la Mer Rouge, à l’extrémité sudorientale du monde connu, perçoivent « le bénéfice de tout le commerce entre l’Europe et l’Asie » :

Il n’est pas au monde de peuple plus riche, — dit le Périple d'Agatharchide (Geogr. græc. min. I p. 190); — ce sont

1 Pour les Phéaciens Écyatot dvôp&v, cf. les Thesprotes d'Hérodote, limitrophes des gens de Leucade et d’Ambracie, ot ££ Éoxdtuwv Xwpéwy éotpatevoyto (VIII 47). La fable des vaisseaux est une interpolation, cf. mon édition de l’Odyssée tome II p. 24 et mon /ntro-

eux qui ont fait de la Syrie des Ptolémées une terre de l'or et qui fournissent à l’industrie phénicienne des marchés très avantageux. Leur luxe se prodigue non seulement dans les merveilles de leurs vases ciselés et la variété de leurs coupes, mais encore dans la grandeur de leurs couches et de leurs trépieds aux pieds d’argent; il dépasse toute mesure dans leurs mobiliers les plus communs : c’est d’une magnificence royale. On dit que leurs maisons contiennent en grand nombre des colonnes dorées ou d’argent aux chapiteaux d'argent. Les plafonds et les portes sont ornés d’incrustations d’or et de mosaïque. L'ensemble est d’une décoration somptueuse. L'or, l’argent, l’ivoire et les pierres les plus précieuses couvrent les murs.

Les Sabéens doivent leurs richesse au transit du commerce oriental. Assis au bord du « grand abîme » de l'Océan Indien, ils détiennent, grâce aux moussons, le marché des parfums, des épices, des denrées précieuses de l’Extrême-Orient. Aux temps homériques, les Phéaciens peuvent détenir pareillement le marché du cuivre, de l’ambre, de l’étain, de toutes les matières précieuses qui sont fournies alors par l’'Extrême-Couchant*.

Les Phéaciens ne s'occupent donc que d’échanges et de commerce : de cet état économique, nous pouvons induire le site de leur ville. Ce ne doit pas être, au milieu des champs cultivés, à portée d’une plaine fertile ou sur des coteaux verdoyants, un bourg de riches propriétaires, une ville de terriens. Sur un promontoire dominant la mer ou sur ‘un ilot parasitaire, ce n’est qu’un entrepôt commercial. Les mêmes parages de la Mer Ionienne nous offrent, dans la Parga des Vénitiens sur la côte albanaise, le modèle récent de ce que fut jadis la ville d’Alkinoos.

duction à l'Odyssée III p. 85. Pour les revêtements de bronze des palais levantins, cf. Ed. Naville Rev. arch. 1924 II p. 5-7; P. Viret Rekhmara p. 57.

1 Cf. sur le bronze et l’étain, le chapitre « Le Commerce des Iles » dans Les Phéniciens et l'Odyssée 1 p. 305.

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