TEXTE DE PLINE
Du milieu des sables, l’Atlas surgit, âpre, dénudé vers l'Océan, ombreux, boisé, irrigué de sources vers l'Afrique:
les fruits de toute espèce y naissent à l'état sauvage avec tant d’abondance que les désirs rencontrent toujours pleine satiété. Pendant le jour, pas trace d’humains : le silence.
comme en l'horreur des déserts ; une muette terreur religieuse s'empare du voyageur, qui contemple ce sommet dans les nues, tout voisin du cercle lunaire. La nuit, il reluit de feux, s’emplit des folles danses des Ægipans et des Satyres, du chant des flûtes et des chalumeaux, et du retentissement des tambourins et des cymbales. Voilà ce que racontent des auteurs renommés, sans parler des exploits d'Hercule et de Persée. Pour aller en ce point, l'intervalle est immense et mal défini.
Il existe des commentaires d’'Hannon, chef des Carthaginois, qui avait reçu l’ordre d'explorer cette côte africaine.
La plupart des auteurs grecs et latiñs l'ont copié et, entre autres fables, racontent qu’il y fonda des villes nombreuses dont il ne reste ni traces ni
souvenirs.
Mais par combien d’intermédiaires le texte du périple est-il passé pour arriver à la rédaction de Pline ?... Si l’on considère seulement l’ensemble et les procédés généraux d'exécution, on voit bien les liens intimes qui peuvent rattacher notre poète au périple originel. Faut-il répéter ce que J'exposais dans les dernières pages de Calypso ?
Tout périple est un chapelet de noms propres. Notre poème est une galerie de personnages. Ce sont les noms du périple qui sont devenus les personnages du poème : l'Œil Rond s’est fait géant, l'Épervière, déesse, la Cachette, nymphe, le Pilier, porteur du ciel. Ces noms personnifiés ont pris les mœurs, la parole et la vie d'hommes véritables ou de héros presque divins : ils mangent et boivent, parlent et se meuvent, s’irritent et s’apaisent, discutent et injurient. Ils ont pris les affections humaines et se sont groupés en familles. La Cachette est devenue la fille du Pilier : Atlas est père de Calypso. L’Aigle est devenu le frère de l'Épervière : Circé est sœur d’Aiétès.
Ils se sont aussi groupés en communautés : dans chaque région, un chef a subordonné ses voisins et s’en est fait des serviteurs ou des comparses. Autour du nom principal, les noms secondaires sont devenus des personnages de second rang. Parfois même, ils se sont mués en simples attributs : l'Épervière a pris le pouvoir magique et les prisons d’Anxour, du Cap de la Prison et de l’Enchantement, ainsi que les fauves de Féronia ; la Pierre, Skylla, est devenue un monstre, pelor, en face du cap Peloros.
J’ai montré à maintes reprises comment chaque aventure même n'a pour ressort que la mise en action d’un nom ou d’un texte. Le Pays des Sardes, des Fuyards, voit la fuite d'Ulysse ; le Pays des Sikèles, des Orphelins, voit son isolement. Auprès des Sirènes lieuses, Ulysse est attaché. Il disparaît sept ans, caché dans l’Ile de la Cachette, prisonnier de Calypso. Il vient deux fois dans l’Ile Haute, à seule fin d’expérimenter d’abord la douceur accueillante d’Aiolos par les vents du Nord, puis sa fureur
LES SOURCES DE L'ODYSSÉE agl
inhospitalière par les vents du Sud. A la fin de chaque aventure, j'aurais voulu, j'aurais pu, je crois, mettre en regard le texte probable du périple et les accommodations du poème et montrer que toute l'invention se résume en un seul procédé : de la statique du périple, le poète tira la dynamique des Récits ; il mit en actions humaines ce que le périple donnait en descriptions géographiques.
On retrouve partout en œuvre la même force agissante, vivifiante, qui donne le mouvement aux choses et le sentiment aux pierres elles-mêmes. Nous voyons surgir des flots la Roche du Croiseur. De tout temps, existait au Nord de Corfou ce Vaisseau de pierre qui valut à la grande ile son nom de Croiseur Noir, Kerkyra Schéria ; le poète nous cite le nom de Scheria avant la pétrification du vaisseau phéacien. Mais de cette Roche immobile, enracinée, il fait d'abord, par son procédé habituel, un être vivant, marchant, — car les vaisseaux pour lui sont presque des êtres, — puis il l’enracine et le pétrifie sous la main toutepuissante du dieu de la mer.
Nous voyons surgir de même la longue montagne, qui de tout temps couvrait la rade des Phéaciens. Cette montagne seule avait permis l’établissement d’une ville étrangère au fond de cette baïe ; elle seule mettait les Phéaciens à couvert des terriens et des attaques indigènes. Mais le poète la soulève ou la nivelle pour le besoin de son histoire, comme il fait décrire dans le ciel de la Cyclopie une merveilleuse trajectoire aux deux Pierres du Devant et du Derrière. Fixées dans le périple, toutes ces Roches se meuvent dans le poème. En un cas, nous pouvons suivre étape par étape la mise en train et la marche de cette « animation » : le Cyclope n’est pas entièrement dégagé de sa gangue montagneuse ; cet homme, qui pourtant se meut, parle, mange et souffre, reste semblable au pic chevelu de son volcan.
En d’autres cas, le fil du périple demeure visible dans la trame de l’épisode. Chez les Phéaciens, c’est la dispo-
sition topographique du Fleuve, de la Ville et du Croiseur de pierre, échelonnés du Sud au Nord, qui nous explique la sucession des faits et gestes d'Ulysse, d’Alkinoos et Nausicaa : l’histoire commence au fleuve, se poursuit à la ville, se termine au Croiseur de pierre. Il semble que le poème a suivi le périple, paragraphe par paragraphe.
Le procédé semble donc facile à surprendre et à reconnaître, et la marche de la fabrication, si l’on ose dire, pourrait apparaître très simple : un périple sémitique d’un bout; un poème grec, de l’autre; dans l’intervalle, les recettes de cet anthropomorphisme qui fut toujours si familier, si cher à tout Hellène de race. Les Sémites ayant fourni le bloc, l’Hellène en aurait tiré la statue... Mais d’abord est-ce un périple continu ou des fragments de périple, un seul bloc ou plusieurs blocs, que notre artiste grec reçut de la carrière sémitique ?
La réponse me parait certaine. Ce n’est pas un périple continu que le poète semble avoir taillé et mis en œuvre : ce sont des fragments de périple qu’il dut ajuster bout à bout ; il les a juxtaposés sans autre tenon que le vers monotone : « De là nous naviguons plus avant... », v8ev Ôë TpotTépo TmÂAéouev... Dans le périple d’Hannon, nous retrouverions pareille suture entre les récits de chaque étape : « Sortis de là, nous naviguons vers... », KkäTteita Tpdc ÉoTépav ävayBévtec.. ouvhABouev.….., kàäkeîBev Ô’ àvayBévTtec ABouev éTt... Mais de ce texte carthaginoiïs au texte homérique, il faut noter trois ou quatre différences essentielles.
Première différence. Le périple d'Hannon nous donne presque toujours l’orientation de la marche : « De là, nous avons navigué vers le midi, éket0ev ni peonuôplav ëmAstgaupev... De là nous allions devant, ékeîBev émAéouev sic toËunpooBev (devant me paraît ici la transcription du mot sémitique qui signifie vers l'Est) »... Dans les Récits, il semble que le poète n'ait pas connu les positions respectives des contrées qu'il décrivait. Pour la Terre des Morts cependant, il sait que l’on y va depuis Circé par vent de
Nord ; il sait aussi que les mêmes vents de Nord conduisent de Circé vers les Sirènes. Mais, nulle part, il ne nous donne l'orientation précise des marches et contremarches de son héros : la seule terre de Calypso lui apparaît nettement dans le Far West, en plein Couchant.
La seconde différence est que le périple d'Hannon enregistre le plus souvent la longueur de l'étape : « Durant douze jours, nous côtoyons la terre, ënAstoauev dôeka Muépas Tv yfv Tapalsyéuevos.. Nous longeons le désert vers le Sud durant deux jours, napenAéouev tijv Éphunv Tpèds ueonuôplav ôdo uépac. Nous contournons ces monts durant deux jours... Nous allons devant durant cinq jours..., etc. ». Les seules mesures de route que nous trouvions dans les Récits sont chiffrées en nombres qui paraissent rituels. Exception faite du Pays des Morts, qui est à une journée de Circé, c'est toujours dix journées ou sept journées qui séparent Éole des Lestrygons, Éole d’Ithaque, les Lotophages du Malée, Skylla de Calypso, etc. Combinant ces deux nombres, Calypso est à dix-sept journées d'Ithaque. Le poète ignorait-il les distances réelles entre les étapes de son héros?
Troisième différence. Le périple d'Hannon est continu : il nous décrit une côte, — et tous les périples et journaux de bord font ainsi, — en partant d’un bout, en finissant à l’autre extrémité : l'exemple le plus complet est celui de Néarque, dont l’Zndiké d'Arrien nous donne, jour par jour, toutes les étapes, depuis l’Indus jusqu’à l'Euphrate. Les périples marchent du même pas que les navigateurs, sans interruption, sans échappée, sans autres rebroussements que les erreurs ou les accidents du voyage. Le premier caractère des Récits est au contraire une interruption constante des routes adoptées. Des Lotophages aux Cyclopes pour rebrousser vers Éole, puis sauter aux Lestrygons, rebrousser vers Circé et la Terre des Morts toute voisine des Cyclopes, redescendre vers Charybde en frôlant une troisième fois l’île d'Éole, ce n'est point une ligne de
périple : c'est un écheveau de routes emmêlées, qui n'ont au premier abord aucune explication rationnelle.
Il est enfin une quatrième différence, sur laquelle je n'insisterai pas de nouveau: je renvoie le lecteur aux pages 73 et suivantes de Calypso... Le périple d'Hannon signale sans doute les risques et les dangers, les monstres et les ennemis, que l’on doit affronter au cours du voyage : il parle « des hommes sauvages, vêtus de peaux de bêtes, qui cherchent à écraser les navires sous leurs jets de pierres », « des feux nocturnes qui remplissent la plaine »,
« des hurlements accompagnés de flûtes et de tambou-
rins et des coulées de feu qui rendent la côte inabordable », etc. Mais il décrit aussi des parages heureux, des rives pacifiques, hospitalières, des aventures sans douleur et des débarquements sans aventure.
Les Récits, d'un bout à l’autre, sont comme une anthologie d'abominations. Otez les Lotophages : partout ailleurs, ce n'est que meurtres, noyades, assommades, scènes d'anthropophagie ou de magie noire, gueules de monstres et trous de la mort, pour aboutir enfin au naufrage de toute l'expédition et à la survivance du seul capitaine. Le refrain des Récits conduit toujours le lecteur à la même concluclusion : « Nous reprenons la mer, l'âme navrée, contents d'échapper à la mort, mais pleurant les amis ».
Ces morceaux de périple ne semblent donc pas avoir été découpés, puis recousus bout à bout sans quelque intention. Est-ce le poète grec qui a choisi cette litanie d'horreurs parmi les documents qu'un ou plusieurs textes sémitiques lui mettaient sous les yeux ? Faut-il supposer au contraire qu'il n'eut pas l'embarras du choix, les Sémites lui ayant fourni, non pas un périple ou des périples complets, mais une anthologie tendancieuse et comme une série de blocs déjà triés et dégrossis, d'où la statue ne pouvait sortir qu'avec un geste d’épouvante ?
Les thalassocrates de tous les temps ont propagé des contes plus volontiers qu'un périple exact ; de tout temps,
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ils ont tâché de garder secrets leurs renseignements de navigation. Le prince Roland Bonaparte, en son étude des Premiers Voyages des Néerlandais dans l'Insulinde', montre le soin jaloux avec lequel les Vénitiens, puis les Portugais et les Hollandais, à leur tour, essayèrent de cacher les routes de leurs flottes vers l'Extrême-Orient :
Quand les premiers navigateurs portugais arrivèrent dans ces riches contrées, ce fut un grand émoi à Venise, qui avait partie liée avec les Arabes pour l’exploitation de l’'Extrème- Orient. La diplomatie vénitienne réussit, pendant des années, à semer de difficultés la route (des Portugais), à leur susciter des guerres, à leur fermer des ports de relâche, à leur rendre impossibles les relations commerciales avec certains souverains indigènes. Les Portugais, de leur côté, afin de multiplier leurs découvertes et leurs prises de possession, imposèrent un Capitaine européen à chaque bateau de commerce malais, Javanais ou chinois, trafiquant avec Malacca. En même temps, les itinéraires et les cartes, soigneusement cachés, étaient défendus contre toute indiscrétion, comme des documents d'État. Suivant, sur ce point, l'exemple de l'Espagne, le Portugal punissait de mort quiconque avait fourni à des étrangers le moindre renseignement à ce sujet.
« Malgré les précautions de toute sorte dont on s’entourait en Portugal, un Hollandais, Van Linschoten, se glissa sur une escadre portugaise en avril 1585 et fournit à son pays les premiers renseignements. Puis le libraire Claesz, d'Amsterdam, parvint à se procurer des cartes. Les frères Houtmann, envoyés comme espions à Lisbonne pour compléter les pièces obtenues par Claesz, furent jetés en prison. Le Portugal commit la faute de laisser des marchands hollandais les racheter à prix d'or » :
Une fois en possession des précieux documents, les Hollandais se gardèrent bien, eux aussi, de les publier. Chaque capitaine de vaisseau en reçut des copies dont il était responsable
1 Revue de Géographie 1884 I et II p. 446 et 46.
et qu'il devait déposer au retour dans les archives de l’Amirauté. En Hollande aussi, la peine de mort punissait la divulgation des itinéraires ; les indiscrétions moindres entraînaient le fouet, la marque ou la prison. A la fin du xviu* siècle, l'administration hollandaise refusait encore des pilotes et des secours aux navires étrangers en détresse dans les mers de la Sonde. Serait-il téméraire d'imaginer que parfois, au xvi° et au xvii® siècles, certains agents portugais ou hollandais avaient poussé le zèle jusqu’à se faire naufrageurs ?
En tout cas, pendant longtemps, des légendes à l'usage des étrangers grossissaient à plaisir les tempêtes du cap de Bonne- Espérance, les typhons de la mer des Indes et les difficultés de la navigation dans les passes étroites des mers de corail.
« À l’origine, — dit Strabon (1115 15), — les seuls Phéniciens faisaient le commerce des Cassitérides, en partant de Gadès et en cachant à tous leur navigation, kpÜTtTovtEec &rraot tov TÂoûv. Des Romains s'étant mis dans le sillage d’un pilote phénicien afin de connaître ces emporia, le pilote échoua de plein gré son vaisseau et fit du coup échouer les Romains qui le suivaient. Il échappa au naufrage et reçut, par la suite, du trésor public, le prix des marchandises qu'il avait perdues ».
Avant d'arriver aux mers océanes de l’Extrême-Occident, les Phéniciens avaient sans doute appliqué les mêmes méthodes dans le fond de la mer Intérieure : « Les Carthaginois coulaient tous les navires étrangers quils rencontraient autour de la Sardaigne ou des Colonnes : d'où le manque de certitude des renseignements que l'on peut avoir sur le Couchant » (Strab. XVII 119).
Jusqu'à nous, telle de leurs inventions terrifiantes plane encore peut-être sur une région méditerranéenne qu'ils avaient découverte et longtemps monopolisée. À la côte de notre Tripolitaine, ils avaient installé leurs Emporia : le trafic de l’hinterland jusqu'au Soudan leur était assuré par ces embarcadères où venaient aboutir les caravanes du désert. Il semble qu'ils aient raconté mille fables sur les dangers de ces Syrtes, sur les tempêtes terribles, et les
De
no do Do ne Se à dm à
sables mouvants, et les bateaux engloutis, et la vase vorace, et les mirages du lac Triton : ces inventions phéniciennes, par les racontars des Grecs et des Romains, ont passé jusqu à nous. À. Perroud, dans son excellent mémoire sur les Comptoirs des Syrtes, de Syrticis Emporiis, a consacré tout un chapitre à ces terreurs dont les Carthaginois entouraient leur domaine. Nos enfants, par leurs professeurs de belles-lettres, apprennent encore de Salluste (Jug. 17 et 78) que « cette mer est sauvage, sans poris, pleine de tempêtes, de rochers et de sables mouvants », Mare sævum, importuosum... ; limum arenamque et saxa ingentia fluctus trahunt.
Serait-ce une anthologie d'aventures véridiques, mais terrifiantes, que le poète aurait reçues d’une ou de plusieurs mains et qu'il aurait assemblées au gré de sa fantaisie ?... Sous le désordre apparent des navigations de son héros peut-être existe-t-il quelque unité profonde.
Ulysse navigue pour « explorer les passes de la mer », répouc &AdG ÉEspezivov, dit-il lui-même {XII 259). Nombre de ses aventures surviennent en une « porte » ou, comme disent nos marins, en quelque « bouche » de la mer du Couchant. Si les Bouches de Gibraltar sont tenues par Calypso, nous trouvons aux Bouches de Bonifacio les Lestrygons, aux Bouches de Nisida le Cyclope, aux Bouches de Capri les Sirènes, aux Bouches de Messine Charybde et Skylla, aux Bouches de Libye les Lotophages, aux Bouches de l’Adriatique les Phéaciens, sans parler des Deux Pierres qu'Ulysse aurait pu voir aux Bouches de Vulcano-Lipari. Au total, il semblerait que sept aventures nous dépeignent les monstres, les peuples ou les dieux par qui sont fermées ces sept Bouches de la mer Occidentale, et il semblerait que, sans grand effort, on püût rattacher toutes les autres aventures à ces Bouches
Car l’île d’Éole est le signal à l’entrée des Bouches de Messine, et l’île de Circé est la guette, où les navigateurs viennent reconnaître les monts de Sardaigne avant de quitter le cabotage de la terre italienne et de se lancer en haute mer vers les Bouches des Lestrygons. Reste le Pays des Morts, qui n’est qu’une dépendance de la terre de Circé, l’épouvantail de cette terre : le héros part de Circé pour se rendre chez Tirésias et, de la Terre des Morts, il revient chez Circé.
Tout compte fait, il semblerait que, dans la mer Occidentale, le héros ayant eu dix grandes Aventures (Phéaciens, Lotophages, détroit de Messine, Aiïolos, Sirènes, Cyclope, Circé, Pays des Morts, Lestrygons, Calypso), sept prennent place en des Bouches, et toutes les dix peuvent se grouper autour de ces sept Bouches. Ce chiffre sept correspond-il à la réalité ? |
La mer Occidentale n’a pas sept Bouches seulement. Au long de la côte italienne, les îles bordières, Ischia, Procida, Elbe, etc., forment des Bouches aussi. En pleine mer, les Baléares ont leurs doubles et triples Bouches. Dans l’Adriatique ou les mers siciliennes, sardes, ligures, espagnoles, etc., combien d’autres passages entre la grande terre et les multiples îlots côtiers ! Ce chiffre sept est-il grec ou sémitique ?
Serait-ce donc, non pas un périple prosaïque et précis de la mer Occidentale, ni même une simple anthologie d'aventures séparées, mais une seule histoire merveilleuse et, pour lâcher le mot, quelque poème ou roman des Sept Bouches, que les Sémites auraient fourni à notre poète grec?
Nous savons” comment cinq et six siècles avant Homère, les Egyptiens, qui avaient des périples, en tiraient déjà
1 Cf. dans Pénélope et les Barons des Iles le chapitre des « Contes égyptiens » (p. 415 et suiv.) et dans Calypso et la Mer de l’Atlantide le chapitre « le Radeau d'Ulysse » (p. 389 et suiv.).
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des contes et romans de navigation. Chaldéens et Assyriens avaient leurs épopées de batailles, mais aussi leurs Voyages de la déesse [shtar à travers les sept Portes de l'Enfer, et leurs Retours du héros Gilgamesh à travers le monde occidental. Les Phéniciens eurent pareillement des Voyages d’Astarté, qui « parcourait la terre, coiffée d’une tête de taureau », et des Retours de Melkart : Le périple merveilleux d’'Héraklès dans la mer Occidentale nous est connu par les mythes et légendes helléniques ; mais les Anciens savaient que cet Héraklès voyageur, cet explorateur des côtes et ce dompteur des monstres dans la mer du Couchant, était l’Héraklès de Tyr.
Héraklès-Melkart a fréquenté les mêmes parages qu’Ulysse et usé parfois des mêmes instruments de navigation. La tradition voulait qu'il eût fabriqué des radeaux. C’est monté sur un radeau que l’Héraklès de Tyr était arrivé à Érythrées. Telle pierre gravée, qui porte dans ses attributs célestes — étoile, sphère et croissant — la marque de fabrique phénicienne, nous représente Melkart naviguant sur un radeau, avec une provision de cruches toute semblable à la provision d’outres et d’amphores qu’Ulysse reçoit de Calypso.
C’est dans les parages de Calypso que l’Héraklès tyrien avait enlevé les troupeaux de Géryon et c’est de là qu’il était revenu, en faisant le tour de la mer Occidentale : il suivait, il est vrai, les routes de terre. Mais telles et telles de ses étapes figurent aussi parmi nos étapes odysséennes : au pays des Cyclopes, il avait construit la digue du Lucrin, pour le passage de ses bœufs, et il avait chassé les Géants du pays cuméen {Diod. Sic. IV 17 et suiv.).
Le texte des Récits nous offre peut-être dans les mots et les inventions quelques fantaisies étranges : sur la côte sarde, le nom sémitique des Korses semble avoir donné naissance tout à la fois au « Mangeur » et au « Contradicteur », au vorace Antiphatès et à ses cannibales de
Lestrygons.
Les calembours et jeux de mots sont fréquents dans toutes les toponymies empruntées, qu’elles soient transcrites de périple à périple ou passées de peuple à peuple. Dans la baie de Pouzzoles, le Portulan de Michelot nous dit qu’on « charge sur les vaisseaux la terre qu’on appelle porcelaine » : c’est une explication de pouzzolane. Mais si, à première rencontre, l’anthropomorphisme peut sembler le procédé favori des Hellènes, on est aussi tenté de se souvenir que l’assonance et le jeu de mots tiennent une place prépondérante dans la poésie de tous les Sémites. L’allitération et, pour l’appeler de son vrai nom, le calembour sont la marque essentielle de leurs vers, cf. E. Reuss (La Poésie hébraïque p. 18) :
Il est probable que les anciens Israélites n’ont jamais connu l’art métrique, tel qu'il était pratiqué chez les Grecs... Pour la rime, de même, la poésie hébraïque n’en a pas senti le besoin. Si la rime se rencontre par ci par là dans quelques vers, cela ne tire pas à conséquence... Maïs les poètes n'ont pas toujours dédaigné une autre forme musicale, l’assonance, c’est-à-dire la reproduction fréquente d’une même syllabe dans la composition d'une pièce. Ceux qui peuvent comparer l'original voudront bien relire ici le Psaume 124 et surtout le chapitre V des Lamentations où la syllabe rimante se rencontre quarante fois dans les vingt-deux distiques.
J’ai rappelé dans Calypso. {p. 65 et suiv.) les belles et parfois doubles histoires que les noms de lieux nous ont values dans les « errements » du peuple de Dieu. J’imagine un auteur sémitique jonglant ainsi avec les mots de sa langue, plus facilement qu’un poète grec jouant avec les termes d’une langue étrangère. Pareils jeux de mots supposent, je crois, l’usage de la langue maternelle, — à moins que le poète grec n’ait eu près de lui, comme saint Jérôme traduisant la Bible, son drogman, « mon Hébreu », dit saint Jérôme qui nous explique clairement, en tête de son opuscule de Nominibus hebraïcis, à combien de calembours ou contresens peut prêter la transcription des
noms sémitiques dans les langues qui n’ont pas toutes les aspirées de l’hébreu : unde accidit ut eadem vocabula, quæ apud illos non similiter scripta sunt, nobis videantur in interpretatione variari. Et saint Jérôme nous donne en cet opuscule quelques beaux exemples de ces « variétés d’interprétation » :
Assur, dirigens, vel beatus, aut gradiens.
Bochor, primogenitus, vel in clitellis, aut ingressus est agnus. Edom, rufus, sive terrenus.
Elisa, Deus meus, vel ejus salus, vel ad insulam.….
Cades, sancta, sive mutata.
Naphes, refrigerium, vel anima.
Salem, pax, vel reddens, etc., etc.
Il semble donc que, du périple sémitique au poème grec, le passage ne se soit pas fait aussi directement qu’il pouvait paraître d’abord. Il put y avoir un intermédiaire, peut-être même plusieurs intermédiaires, les uns sémitiques, les autres grecs. S’il faut dire sans ambages toute ma pensée, Je crois que le poète des Récits fut pour les épopées phéniciennes ce que fut plus tard le poète de l’Énéide pour les épopées. homériques : un admirateur, un disciple, un imitateur, pour ne pas dire : un copiste.
Il me paraît plus difficile encore de nier l’existence de modèles grecs antérieurs à l'Odyssée. Les Récits, étant un chef-d'œuvre, ne durent pas être un coup d’essai : avant le Cid, les Français avaient durant un siècle acclimaté chez eux la tragédie; avant les Récits, les Hellènes avaient acclimaté les poèmes du « Retour », les Nostoi. Le nostos, avant le poète odysséen, était déjà un genre littéraire. Il avait sa langue, son vers, ses lois, ses personnages et ses épisodes principaux. M. Paul Girard (Revue des Études grecques 1902), voulant montrer « comment a dû se former l’Iliade », a eu raison de rétablir la longue série de colères et de disputes qui font cortège à la Colère d'Achille et à la Dispute d'Achille et d'Agamemnon :
I. Querelle de Philoctète et des chefs achéens à Ténédos, à propos de la blessure faite à Philoctète par un serpent; sujet traité dans les Chants cypriens.
IT. Inimitié d'Ulysse et de Palamède; sujet traité dans les Chants cypriens.
III. Querelle d'Achille et d'Agamemnon au sujet de Briséis ; point de départ de l’/liade.
IV. Querelle d'Ulysse et de Thersite ; toits traité dans le deuxième chant de l’/liade.
V. Querelle d'Ulysse et d'Achille après la mort d’Hector, relativement aux moyens de prendre Troie; matière de l’un des poèmes chantés par Démodocos à la cour d’Alkinoos.
VI. Querelle d’Achille et de Thersite, suivie de la mort de ce personnage ; sujet traité dans l’Aithiopis.
VII. Querelle d'Ulysse et d’'Ajax, fils de Télamon, pour les armes d'Achille ; allusion dans l'Odyssée XI 543 et suiv. ; sujet traité dans l’Aithiopis et dans la Petite Iliade.
VIII. Querelle d'Ulysse et de Diomède à propos du Palladion ; sujet traité, à ce qu’il semble, dans la Petite Iliade.
IX. Inimitié d Ulysse et d’Ajax, fils d'Oïleus, après l’attentat contre Cassandre ; un des épisodes de l’Jliou Persis.
X. Querelle d'Agamemnon et de Ménélas après la prise de Troie ; allusion dans l'Odyssée III 130 et suiv. ; sujet traité par Hagias de Trézène dans ses Retours.
XI. Querelle de Nestor et d'Ulysse à Ténédos au sujet du retour de l’armée ; allusion dans l’Odyssée III 160 et suiv.
On pourrait dresser une pareille liste des Retours : nostos d’Agamemnon, nostos de Ménélas, nostos d’Idoménée, nostos de Nestor, l’Odyssée nous en fournit ou nous en résume trois et quatre; en chacun d’eux, les épisodes ou péripéties et les personnages principaux devaient être les mêmes. Parmi les épisodes, quelques-uns sont essentiels : telle la « Reconnaissance » du héros par son fils ou ses proches, tel encore le « Récit » de ses aventures par le héros, etc. Parmi les personnages, quelques-uns sont aussi des types presque indispensables : la Femme fidèle (Pénélope), coupable {Clytemnestre) ou repentie (Hélène) ;
cf in ES - Se cotée PF ÉRNEE l n Ge Cu RC É
le Fils secourable [Télémaque) ou vengeur (Oreste) ; le Prétendant vainqueur (Egisthe) ou évincé (Antinoos); le bon et le mauvais Serviteur (Eumée et Mélanthios) : l’Aède, qui, par ses chants vertueux ou pervers, soutient ou ruine la patience de l’épouse sans nouvelles, etc. Le nostos, comme la tragédie, comme tous les genres littéraires, avait ses « chefs d'emploi », avec leurs rôles déterminés. Pendant plusieurs générations, durant des siècles peut-être, ces chefs d’emploi parurent en d’autres nostoi, avant de figurer dans nos Récits odysséens. J’adopte pleinement les conclusions de Michel Bréal au sujet de l’Jliade [Revue de Paris février 1903) :
Pour expliquer cette merveille du genre narratif, ce n’est pas assez de supposer un rare génie poétique : on est obligé, en outre, d'admettre l’existence d’une forme depuis longtemps assouplie. Il faut, à la fois, le poète et la tradition. Au poète, sont dus la grandeur du cadre, la vérité des caractères, l'intérêt de l’action, l'harmonie de l’ensemble ; à la tradition, sont dus la mesure des vers, l’abondance du vocabulaire, la richesse des formes grammaticales, l'habitude des formules pour tous les actes de la vie, l’usage des épithètes invariables et des périphrases consacrées. Sans la tradition, une œuvre de cette envergure ne se peut concevoir, de même que, sans le génie, on aboutissait à la versification banale des poètes cycliques.
« Une longue période d’essais épiques a dû précéder » :
Homère représente la maturité et non l'enfance d'un âge poétique. Nous n'en pouvons douter, quand nous voyons l’hexamètre, du commencement à la fin, être la forme invariablement adoptée : entre les divers mètres que nous offre la poésie grecque, l’hexamètre est l’un des plus sévèrement réglés. La place des longues et des brèves y est fixée à l'avance, une assez petite part étant laissée à la liberté du poète. Non moins rigoureuses sont les lois de la prosodie. Le principe qu'une longue vaut deux brèves a évidemment quelque chose d’arbiitraire. Non moins conventionnel est celui qui veut que deux consonnes consécutives allongent la syllabe. Si nous prêtons
l'oreille à des poésies vraiment sorties du peuple, nous y rencontrons une variété de mesures et de rythmes, nous y trouvons des allongements, des raccourcissements, des suppressions de syllabes entières, qui nous transportent loin de la prosodie réglée de l’hexamètre épique. Comme l’alexandrin français, celui-ci a l’air d’être l’héritier d’une longue évolution.
Je crois à l’œuvre d’un grand poète, travaillant sur des modèles et construisant artistement, savamment, le chefd'œuvre des « Retours », — non pas de toutes'pièces (il n’est pas de création humaine qui soit de toutes pièces), — mais en prenant son bien partout où il le rencontra. Avant lui, un long travail presque inconscient de la foule, puis un travail très conscient des précurseurs avaient préparé les moyens d’expression (langue, vers, rythme, péripéties et scènes), les types et les conventions du genre : je ne vois pas qu’un chef-d'œuvre ait jamais paru sans ce travail préliminaire, sans ces tâtonnements, ces demi-succès et ces « ratés » de la foule et des précurseurs.
On ne saurait trop répéter qu'avant nos poèmes odysséens, l’Hellade avait eu d’autres Ulysséïdes, chanté d’autres fragments de la geste d'Ulysse : « C’est l'Homme aux Mille Tours, Muse, qu’il faut me dire » ; ainsi débute notre poète qui ne semble pas éprouver le besoin de nommer son héros. « L'Homme aux Mille Tours » suffit : le nom d'Ulysse n’apparaïîtra qu’au vingt-et-unième vers. L’auditoire achéen connaît « le Malin », comme les gens du Moyen-Age connaissent la Vierge ou le Précurseur, comme les spectateurs de la comédie italienne connaissent le Jaloux ou le Balafré. Notre poète ne fait qu'entreprendre un nouveau portrait de ce Malin, un nouveau récit de quelques-unes de ces aventures, dont il prie la Muse de lui dire, à lui aussi, quelque chose. La Muse en avait donc parlé à d’autres avant lui et, dans le cycle complet des aventures que la tradition attribue au héros, le poète ne choisira donc ou n’embellira que quelques épisodes. Avant les Récits chez Alkinoos, il existait d’autres récits
d'Ulysse, comme avant Michel-Ange il existait dans l’art italien d’autres Jugements, d’autres Prophètes et d’autres Sibylles. Mais après le poète homérique comme après Michel-Ange, un type, un modèle définitif était créé, fixé : personne n’essaya plus de recommencer l’Odysseia ; personne n’essaie plus de recommencer le Moïse.
L'œuvre propre du poète odysséen fut ce portrait définitif du héros : le genre littéraire existait avant lui; mais, grâce à lui, ayant porté son chef-d'œuvre, le genre n’eut plus ensuite qu’à disparaître. Ce chef-d'œuvre apparut au « recoupement », si je puis dire, de la tradition grecque et de l’influence sémitique : ainsi, dans presque tous les pays et presque tous les temps, les grandes œuvres d’art sont le double produit d’une tradition nationale et d’une influence étrangère. Les Hellènes avaient leurs nostoi; les Sémites avaient leurs périples et leurs contes, romans ou poèmes de navigation : les Récits furent le résultat d’un habile croisement. Je les définirais volontiers « l’intégration dans un nostos grec d’un périple ou d’un poème sémitiques ».
Sur l’âge et la patrie des Récits, nous avons, je crois, deux dates minima et maxima.
Nous savons de source certaine que les premières colonies grecques dans la mer Occidentale sont les colonies siciliennes, dont la fondation remonte au vin siècle av. J.-C. Pour l’une de ces colonies, nous avons une date presque certaine : Syracuse dut être fondée en l’an 733 ou 734. Les historiens anciens sont formels là-dessus et nous pouvons les croire : une ville comme Syracuse devait connaître son histoire, en conserver des souvenirs, des archives, et tel de ces monuments écrits, liste de magistrats ou de prêtres, pouvait fournir aux historiens la date exacte de la fondation. Nous savons, d’ailleurs, que ces
villes de Sicile avaient eu de très bonne heure leurs historiens : Hippys de Rhégium, contemporain des guerres médiques, avait composé un ouvrage sur la colonisation de l'Italie et cinq livres de Sikelika. Thucydide, qui put en faire usage, nous apprend qu'avant Syracuse, d’autres points de la côte sicilienne avait été occupés par les Hellènes. Naxos, le premier de ces établissements, avait été fondée un an environ avant Syracuse. Les Récits, qui nous parlent de l’ « Ile du Trident », et non pas de l'Ile du Triangle, sont sûrement antérieurs à cette date.
Du jour, où les Hellènes eurent connu la Sicile, ce nom ne pouvait venir à l’esprit de personne. Du jour où ils eurent vu, de leurs yeux vu, Charybde et Skylla, il semble impossible qu’un poète aurait pu leur raconter les effroyables périls de la mer Occidentale : les navigateurs grecs étaient en situation et en disposition de ne plus accepter ces inventions terrifiantes. Ils auraient tenu au conteur le langage que Thucydide (VI 2) tiendra plus tard aux rabächeurs de ces légendes : « Cyclopes et Lestrygons, les vieux habitants, dit-on, d’un canton de cette terre! Je n’en puis dire ni la race ni le pays d’où ils vinrent, ni celui où ils disparurent. Je renvoie le lecteur aux poètes et à la connaissance que chacun peut avoir de ces gens-là ».
Les Récits ne peuvent pas être postérieurs à 736. Mais ce n’est pas d’un bond que les Hellènes sautèrent de leurs villes et mères-patries à ces colonies occidentales. Avant de se fixer aux rives du détroit sicilien, ils durent employer de nombreuses années, un siècle peut-être, à explorer et occuper les routes de l’Occident. Les Récits sont encore antérieurs à ces explorations : ils impliquent une mer hellénique s’arrêtant au canal d’Ithaque. Je doute, en conséquence, que notre poème ait pu être composé après le milieu ou la fin du 1x° siècle, après l’an 800 de notre ère comme date minima.
Date maxima. Notre poème nous apprend qu'Hypérie a déjà été fondée et ruinée. Si Cume de Campanie, Kumè
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des Opiques, est bien l'Hypérie des Cyclopes, nous possédons une date approximative et vraisemblable : pour cette première fondation de Cume, la date de 1049 av. J.-C. a été transmise par les Anciens.
Les Hellènes n’ont pas pu fonder au xr° siècle une pareille colonie sur cette rive campanienne : ils fréquentèrent le détroit de Messine et s’y établirent, avant d’arriver au pays campanien et de s’y fixer. Mais leur Cume du viri° siècle succéda à l’'Hypérie du poème. Avant les Hellènes, d’autres peuples de la mer avaient occupé déjà cette haute guette : ici comme à Naxos et Syracuse, les Hellènes ne firent que prendre une succession... En 1049, il y avait cinquante ans pour le moins que les Phéniciens avaient achevé leur temple d’Utique et fondé leur « Enclos » de Gadès.
C’est entre la fondation sémitique d’Hypérie et la fondation grecque de Naxos, entre la fin du xi° et la fin du vixi° siècle avant notre ère — entre 1049 et 736, pour donner des chiffres — que l’on peut enfermer l’apparition des Récits. J’ai dit les raisons qui me faisaient remonter un peu plus haut que le vin siècle. [l en est d’autres qui nous forcent à descendre un peu plus bas que le xr° : le poème odysséen est postérieur d’assez nombreuses années à la première fondation d’Hypérie qui, juchée sur sa butte campanienne, a dû subsister quelque temps, avant sa ruine sous les coups des Opiques et l’exode des Phéaciens qui, de cap en cap, sont venus à Schérie. Le fondateur de la ville nouvelle, Nausithoos, est mort : c’est déjà son fils, Alkinoos, qui règne sur les Phéaciens.…
Si donc il me fallait fixer une date précise, je reviendrais encore à l’opinion d’Hérodote : « Homère est mon aîné de quatre siècles, pas plus » ; le poète des Récits fleurissait vers le milieu du 1x° siècle, en 850 environ.
Dans la Chronique de Paros, l'histoire grecque commence avec Cécrops, au début du xvi° siècle av. J.-C., vers 1580.
Cadmos et Danaos surviennent à la fin du xvr° siècle, vers 1520 et 1500. Avec Danaos et ses cinquante filles, apparaît le vaisseau à cinquante rameurs. Vers la même époque, apparaît aussi le char attelé.
Le premier Minos règne sur la Crète dans le dernier tiers du xv° siècle, vers 1430. Les mystères d'Éleusis remontent à 1400. Les cultes et les jeux du Lycée datent d’un siècle plus tard, de 1320. Le second Minos et Thésée règnent, et les Sept marchent contre Thèbes vers 1250.
La guerre de Troie survient en 1220. La colonisation grecque en Asie Mineure prend place cent trente ou cent quarante ans plus tard : Nélée fonde Milet et les villes ioniennes vers 1080. Hésiode apparaît vers 940, Homère vers 900.
Ces dates de la Chronique de Paros sont en avance de trente ou quarante ans sur les dates que fournissent les fragments d’Ératosthène. Pour Ératosthène, la prise de Troïe est de 1180, et la colonisation ionienne de 1044. Ces dates très précises pouvaient sembler fantaisistes quand on s’en tenait aux vieux préjugés sur l’âge récent de l’écriture. Mais nous savons aujourd’hui que les Crétois et les «Mycéniens » écrivaient et que les villes ioniennes purent, dès leur fondation, user de notre alphabet, — inventé depuis quatre ou cinq siècles, — pour tenir la liste chronologique de leurs rois, prêtres ou magistrats.
C’est dans l’une de ces villes ioniennes que fut composé notre poème : on est conduit à cette affirmation tant par la tradition unanime des Anciens que par l’étude du texte. Je n'insisterai pas sur la tradition. Elle est présente à toutes
les mémoires : sept villes asiatiques se disputaient la naissance du poète.
La langue d'Homère, — dit Michel Bréal, — est faite pour provoquer l’étonnement. Depuis que des trouvailles faites un peu partout ont multiplié les spécimens des divers dialectes grecs, On n'a encore découvert nulle part le dialecte homérique. Participant tantôt de l’ionien, tantôt de l’éolien ou du
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cypriote et même de Pattique, il déroute le linguiste par l’inconstance de sa phonétique et par la bigarrure de ses formes grammaticales... C'était un langage mixte qui était la langue de l’épopée. C’est ainsi que, pendant deux siècles, nos troubadours ont composé leurs poésies en un limousin, où se rencontrent des formes catalanes, provençales et italiennes.
Ce « dialecte mêlé », cette « langue mixte de l'épopée » n’a pu naître et gagner l’oreille du public que dans une région où les différents dialectes de l’Hellade, ionien, éolien, etc., voisinaient et cousinaient. Avant de s’amalgamer en cette langue des poètes, il a fallu que, longtemps, quotidiennement, ces dialectes se mêlassent dans le parler même du peuple ou dans les conversations du port et de l’agora. Sur les côtes d'Asie Mineure, avec la proximité des villes et des tribus différentes, avec le mélange d’idiomes produit par le commerce maritime, cet amalgame de dialectes se comprend aisément. Maïs nulle part ailleurs, il n’est une région grecque où cette langue mixte, triomphant des résistances particularistes, serait parvenue à se faire entendre et accepter.
Entre les villes asiatiques, le Voyage de Télémaque conduirait à faire un choix. Les cités ioniennes avaient pris leurs familles royales, nous dit Hérodote, les unes parmi les Lyciens descendants de Glaukos, d’autres parmi les Kaukones pyliens, d’autres enfin parmi les uns et les autres. Hellanikos, traçant la généalogie de ces Kaukones pyliens, remontait à Salmoneus, à Nélée et à Nestor, dont le descendant Mélanthos était le fondateur des dynasties ioniennes. En comparant l’histoire traditionnelle de ce Mélanthos et les épisodes du Voyage (cf. Pénélope et les Barons des Iles p. 31 et suiv.), nous sommes arrivés à de curieuses ressemblances : le Voyage est apparu comme l’œuvre d’un courtisan de ces royautés néléides.
C’est à l’une de ces cours néléides que je reporterais aussi la naissance des Récits : Circé faisait son mélange
magique dans du vin de Pramnos ; c'était un cru d'Éphèse, suivant les uns, de Smyrne, suivant les autres, mais plus vraisemblablement de cette île Icaria, qui, voisine de Samos, regarde du large Milet. Il serait facile de comprendre qu’à Milet se soit produit notre merveilleux mélange de nostos grec et de poème phénicien.
Hérodote {I 170) nous dit que Thalès de Milet, le premier philosophe ionien, descendait d’une famille originairement phénicienne, O&Aso ävôpès Milnolou Tè àvékalev yÉvos ëévtoc Polvixoc, ce qui signifie que Thalès appartenait, non pas à une famille émigrée directement de Phénicie en Asie Mineure, mais à l’une des familles cadméennes célèbres parmi les villes d'Asie. Le même Hérodote, en effet, nous apprend que des Cadméens, — c’est-à-dire des Phéniciens hellénisés déjà par un long séjour en Béotie, — avaient pris part à l’émigration des [oniens. Ces Cadméens se répartirent dans les villes néléides. Leurs descendants semblent y avoir tenu une place importante. À Priène, que la présence de ces Cadméens fit appeler aussi Cadmée, un autre des Sept Sages, Bias, était pareïllement issu d’une famille cadméenne. À Milet, ce fut un Cadmos qui, le premier, écrivit des livres d’histoire : sa Fondation de Milet passait pour le premier livre en prose des Grecs. Diogène Laerce nous dit avoir copié, dans Hérodote, Douris et Démocrite, que le père de Thalès, un certain Examias ou Examyoulos, appartenait au genos des Thèlides, « qui sont les Phéniciens les plus nobles parmi les descendants de Cadmos et d’Agénor », of sîou Polvikec eûyevéotator Tôv ànd K&ôuou Kat ’Ayñvopos. Quelques auteurs racontaient pourtant que, né hors de Milet, Thalès y était venu avec un exilé de Phénicie, Neïleus. Thalès n'avait pas eu de maître; mais il avait, dit-on, vécu en Egypte parmi les prêtres.
Grand emporium de l’Anatolie, où venaient converger toutes les routes de terre et de mer, Milet vit certainement les vaisseaux levantins accourir dans son port et les
marchands ciliciens, phéniciens, égyptiens, etc. installer chez elle des comptoirs ou même un quartier — on disait alors : un « camp » — étranger. Comme la Memphis d’Hérodote, Milet eut alors son Camp des Sidoniens ou des Tyriens. Ces Phéniciens", qui ne régnaient plus en maîtres absolus sur les mers et le commerce du Levant, contrôlaient pourtant une grande part des échanges. Ils habitaient à demeure dans leur Camp de Milet, autour de quelque sanctuaire national, neptotkéovor ÔÈ td Téuevoc tToûto Poivikec Tüpror kaléetar ÔE 6 pos oftoc 6 ouvé- Tac Tuplov Ztpaténedov. Ils y conservaient leurs mœurs et leurs cultes”, usaient entre eux de la langue maternelle, lisaient ou chantaient les écrits et poèmes nationaux. Entre eux et les Hellènes de la ville, les Cadméens étaient tout désignés pour servir d’intermédiaires : ils se vantaient de leur descendance phénicienne ; ils durent mettre à la mode les produits, les usages, les sciences et les arts de la race supérieure, « divine », dont ils se proclamaient les fils ; peut-être usaient-ils eux-mêmes de la langue des « dieux », comme dit le poète ; ils dressaient peut-être leurs enfants et se délectaient eux-mêmes à la lecture des écrits phéniciens qui, d’ailleurs, pouvaient leur être d’un très grand profit.
Si l’on prend pour la fondation de Milet la date d’Ératosthène, — 1044 av. J.-C., — et si l’on ajoute un demi-
1 CE. là-dessus Hérod. I 146 et 170 ; Strab. XIV I 3, 7et 9; Diog. Laert. I 22 et 37; Hérod. II 112.
2? Cf. les fondachi des villes levantines au Moyen-Age. « Les concessions, accordées dans les villes aux colonies des républiques commerçantes de l'Occident, se composaient soit d’un terrain à bâtir, soit d’un certain nombre de maisons, d’une rue entière ou d’une partie considérable de la ville. L'ensemble des propriétés d’une nation commerçante était désigné sous le nom de ruga ou vicus de telle ou telle nation. On y avait un vaste entrepôt, fundicum, fundicium. Les besoins religieux n'étaient jamais négligés : on dédiait les églises au saint patron de la mère patrie. Nous trouvons pour les Vénitiens des églises de Saint-Marc à Tyr, à Acre et à Béryte. » W. Heyd Commerce au Levant (trad. Raÿnaud) I p. 152-153.
siècle pour le développement, et un autre demi-siècle pour le plein épanouissement de cette cité étrangère au flanc de la terre carienne, on arrive aux dates que l’Écriture donne pour les règnes de David (1010-970) et de Salomon (970- 933). Ces deux rois de Jérusalem étaient les correspondants et amis d’Hirom, roi de Tyr et chef des Sidoniens”; cf. TI Rois V et suivants :
Hirom donnait à Salomon du bois de cèdre et du bois de cyprès autant qu'il en désirait, et Salomon donnait à Hirom 20000 kores de froment pour l'entretien de sa maison et 20 kores d’huile pilée…
Salomon avait les mêmes chars et les mêmes attelages de chevaux rapides que nos rois achéens, les mêmes flottes aussi de vaisseaux de haute mer. Il avait appris des Sidoniens l’art de construire ces « vaisseaux de Tarsis », qui devaient leur nom aux lointaines croisières sidoniennes dans les eaux que les Hellènes appelleront Tartessos, — dans les parages de Calypso :
Hirom choisit parmi ses gens des équipages connaissant la mer et les envoya avec les gens de Salomon ; car le roi avait sur la mer des Algues (notre mer Rouge) une flotte de Tarsis avec la flotte de Hirom : une fois en trois ans, cette flotte de Tarsis revenait chargée d’or, d’ivoire, de singes et de paons.
L’alphabet vulgarisé permettait au roi de Jérusalem d’avoir une bureaucratie et une administration financières, qui faisaient de lui le grand traitant de son royaume : il avait de même son archiviste et son mémorialiste pour tenir son livre des Œuvres des Jours, — tel était en hébreu le titre du Journal où l’on enregistrait ses années de règne et ses hauts faits ; — il avait ses scribes pour sa correspondance avec les rois de Tyr et d'Égypte. Salomon luimême écrivait, Composait : la tradition populaire voit en-
! Je renvoie ici encore au chapitre « Achéens et Phéniciens » de Ithaque et la Grèce des Achéens p. 39.
core en lui le premier des Sages (à la mode d’Ionie) et des aèdes sacrés d'Israël.
Soixante ans après Salomon, le roi de Samarie, Achab prenait pour femme Jézabel, la fille d’'Itobaal, roi des Sidoniens et régnait vingt-deux ans. À sa mort, son vassal de Moab, Mésa, refusait le tribut... Nous avons au Louvre la longue inscription alphabétique de ce Bédouin de Transjordanie. Postérieur de 84 ans à Salomon, Mésa vivait donc (933-84— 849) à la date exacte où Hérodote faisait vivre son Poète : comment douter que les Hellènes d’[onie ne fissent alors de l’alphabet les mêmes usages que les paysans de Judée et les nomades de Moab ?.…
À la cour de Milet, dans l’entourage des rois néléides et des aristocraties cadméennes, voilà comment J'imagine, vers 890 av. J.-C., l'apparition de cet admirable poème des Récits chez Alkinoos, œuvre d’un grand artiste, d’un habile et savant écrivain, que les siècles saluent du nom d’Homère.