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LA PETITE ÎLE ET LA GROTTE

155 et

suiv.)

ROMOPHAGESMETACYCLOPES 153

l’homme leur demande, dès qu’il leur fournit un peu d’eau; les guirlandes de vignes nouées aux ormeaux et aux peupliers, les figuiers et les châtaigniers bordent les grands carrés d’échalas, de moissons et-de légumes.

En ce mois d’avril finissant, les blés déjà sont à hauteur d'homme: Les fèves, les petits pois en fleurs, les jardinets d'oignons, de poireaux et de salades entourent chacune des fermes perchées à flanc de coteau. Tous les arbres cultivés ou sauvages, noisetiers, pommiers, poiriers, orangers, cCitronniers, néfliers du Japon, mélent leurs fruits européens et exotiques : « Les champs de Campanie, — dit Strabon (V 43), — ont toujours été disputés entre les peuples, à cause de leur fertilité dont le meilleur indice est la qualité de leur froment; il l'emporte sur toutes les autres céréales du monde. On prétend que certaines terres campaniennes sont ensemencées toute l’année, deux fois en blé, une fois en millet, et les légumes prennent le reste du temps. La vigne et l’olivier couvrent les pentes des coteaux et Rome tire d’ici ses meilleurs vins ». — « A quelle terre de froment irriguée, non par des inondations fluviales, mais par les eaux du ciel, la Campanie est-elle inférieure ? — demande Denys d’Halicarnasse (1 37). — J’y ai vu faire trois récoltes par an, et la semence d’hiver remplacée aussitôt par la semence d’été, à laquelle succé-

1 Cf. A. Thevet Cosmographie II p. 736 : « Cette région est comme un théâtre de beauté, où Nature monstre son industrie en la production de toutes choses, d'autant que jamais la terre n’y est en friche, ains prend toutes les saisons de l’an de quoy plaire et profiter à l’homme ». Cf. dans Linschott (p. 168) l’île de Sainte-Hélène, « île déserte, peuplée d'animaux et d’arbres par les Portugais, avec une belle source délectable et admirable d’une eau très douce et toujours claire, de grand usage pour les passagers qui y lavent leur linge et en font provision pour le reste de leur voyage ». Les grenades, oranges, limons, etc. en font un paradis de délices, « veu qu'il est tous les jours arrosé six ou sept fois de pluie, le soleil y dardant aussi à bon escient ses rayons... La coustume est qu’en passant, on y laisse les malades avec provisions » et qu’ils y recouvrent la santé.

dait la semence d’automne ». En ce texte de Denys, il faut noter le premier rang que les géographes donnent à la Campanie, non parmi les terres qu’inondent les fleuves (l'Égypte en est la reine incontestée, Ægyptus, terra expers imbrium, mire tamen fertilis et hominum aliorumque animalium perfæcunda genitrix, — dit Pomponius Mela I 9, cf. Hérod. [IT 11 et 100 ; IV 46-47, 50-53), mais parmi les terres qu’arrosent les pluies, ottopépou ui] Totauoîc &AÂAd toc oùpavlois Bôaorv &pôouévns. Les géographes anciens savent en effet que rien n’égale la fertilité des deltas et des plaines à inondations : ils connaissent les merveilles du Nil, du Tigre, de l’Euphrate, du Méandre et du P6. Le périple primitif, où puisait le poète, semble avoir eu déjà les mêmes connaissances : les deltas exceptés, sa Cyclopie était, grâce aux eaux du ciel, le meilleur terrain à céréales et à vignes : « Sur cette terre aux blés, — dit Polyphème, — les Cyclopes ont bien le vin des grosses grappes, que les ondées de Zeus viennent gonfler pour eux. Mais ça, c’est un extrait de nectar, d’ambroisie !‘ »

Nous déjeunons sous la muraille du parc royal, dans l’une des fermes qui adossent leurs petites terrasses de céréales et de vignes aux flancs extérieurs de l’Astroni. Sous l’auvent de roseaux, que supportent quatre fûts de colonnes brisées, une grande marmite de lait cuit sur un feu de branches sèches. Le ciel voilé de brume; les vignes rassasiées de chaleur; le beau golfe de Naples, ce cratère (comme disaient les Grecs) d’azur, qui devant nous s’étend

* 21 août 1912. — Une douce et longue pluie nocturne a lavé les rues de Naples, abattu dans les faubourgs l’épaisse brume de poussière et reverdi toute la campagne. Sous un ciel nuageux, une lourde chaleur achève ce matin de müûrir les raisins qui se gonflent encore de cette dernière ondée de Zeus. Je pense aux vignes de Tunisie que le sirocco, — m'écrit-on, — brüle depuis trois semaines et qui n'auront cette année qu'une récolte de raisins secs... Les navigateurs, qui fournirent les documents au poète odysséen, connais-

saient, eux aussi, cette fournaise africaine aux portes de leur colonie d'Utique.

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sans une houle jusqu'aux lointaines montagnes de Sorrente; derrière nous, la forêt de l’Astroni débordant la crête de son mur : tout, en ce matin fleuri, semble cuver la joie du printemps. Seuls, parfois, de l’autre côté du mur, les grognements et les fuites du gibier royal, à travers les fourrés de l’Astroni, viennent troubler le grand silence.

Le poète connaît une petite île des Cyclopes, — nous allons la retrouver tout à l'heure, — qui n’était au milieu de la mer qu’une chasse toute pareille : pour s’offrir aujourd’hui une journée comme celle d'Ulysse, il faut être l'invité du roi Victor-Emmanuel. Clos de murailles, l’Astroni n’a qu’une entrée par une haute échancrure de son sourcil ; un portail la clôt.

« Sans pâtres et sans laboureurs », le cirque désert n’est rempli que de grands arbres et de bêtes. Les pentes intérieures sont une admirable forêt de châtaigniers, d’ormes, de chênes et de peupliers, Le fond n’est pas uni; mais, bosselé de hautes roches, il est creusé de petits lacs, qu’ombrage la même verdure d’arbres centenaires et qu’encombrent les fougères, les nénuphars tranquilles et les grands roseaux ondulants. Une résidence royale, plantée sur une des roches, apparaît sous ces ombrages, juste au milieu dés lacs ; sa blanche façade met comme une claire pupille dans le fond de cet œil sombre”.

1 Note de septembre 1925. — Les conséquences douloureuses de la guerre n'ont pas épargné cette relique des siècles révolus. La Couronne a donné ce domaine à l’Association des anciens Combattants, qui s’est empressée d’en tirer quelque argent par des coupes impitoyables : les grands arbres du fond ont été jetés bas ; les taillis des pentes ont été livrés aux charbonniers et les hardes de biches, aux bouchers. Dans dix ans, si la dévastation sacrilège se poursuit, si l'opinion publique n’arrache pas aux trafiquants ce dernier refuge des Nymphes et des Dryades, que restera-t-il de ces bois enchantés ? Des terrassiers défrichent les rives du petit lac; des faucheurs, pataugeant dans l’eau jusqu’à mi-corps, en coupent les nénuphars et les roseaux; on parle de faire du palazzino un établissement de pisciculture.

Au pied de l’Astroni, voici le dernier des Cyclopes terrestres, le cirque d’Agnano. Il fut longtemps {les cartes marines indiquent encore cette tache lacustre) un lac semblable à l’Averne, sauf la profondeur. Les eaux superficielles, qui en couvraient tout le fond, en faisaient un marais insalubre. Sans grandes dépenses, l’homme put l’assécher : c’est aujourd’hui un autre Gaurus inanis, dont la pioche a crevé la pupille. Les sourcils de l’Agnano sont aujourd’hui couverts de vignes, de pins et de châtaigniers. La pupille est un damier de cultures que des canaux découpent à angles droits, que de grandes routes traversent, plantées de peupliers, d’acacias et de platanes. Le travail fut aisé. L’anneau des sourcils n’était pas entièrement clos : une large brèche l’entamait jusqu’au fond et faisait presque communiquer la cuvette avec la plainette maritime de Bagnoli. Cette plainette d’alluvions, que borde une plage boueuse, est un ancien golfe comblé, qui s’endormait jadis entre les revers de l’Agnano et les collines du Pausilippe, plaine humide et profonde, grande prairie aboutissant à la grève et à l’écume de la mer :

ëv uëv yàp Àetuôvec &AdG Toltoto Tap” 6YBac GôpnAhot palakol.

Un champ de courses, une usine à gaz, des fonderies et un faubourg ouvrier ont semé cette prairie de leurs baraquements, de leur cheminées, de leurs mares écumeuses, de leurs crassiers et de leurs déjections.

Au bord de cette plaine et continuant en mer la falaise du Pausilippe, voici, ni trop loin ni trop près de la terre des Cyclopes, au devant de leur port, l'Ile Petite, où vint débarquer Ulysse,

Nfjooc Eneit’ EA&yera Tapèk Aluévoc TEtTévuotou, yains Kukléônov oùte oyzôdv ot’ àmd TnAoû.

La traduction de ce texte ne présente aucune obscurité. Le seul mot Élacheia, EX&yeux, pourrait embarrasser les « Moins Homériques », qui ne voient partout que simples épithètes poétiques. « [le Petite », Nfooc "Eléyeux, est,

en réalité, un nom propre; il s’agit, non pas d’une petite ile quelconque, mais de la Petite Ile : les Grecs modernes ont sur les côtes asiatiques des Mikronisi, comme les Italiens ont ailleurs des Isola Grande et comme les Français ont des {le Grande. Cette île napolitaine, à travers les siècles, a conservé son appellation. C’est encore aujourd’hui la Petite Ile. Mais un seul mot suffit à la désigner : si les Ttaliens de notre xx° siècle la nomment Misida ou Nisita, c’est que les Grecs du vrr° siècle avant notre ère la nommèrent Mèsis, Nfoic, (génitif : Nèsidos ; accusatif : Nèsida), diminutif de Nfjooc.

Du rivage de Bagnoli, on aperçoit la raison première de ce nom : au delà du petit détroit qui sépare de la Petite Île le cap du Pausilippe, s’éploie le vaste golfe de Naples, le « Cratère » ; puis à trente kilomètres au delà, s’ouvre, entre le cap de Sorrente et l’île plus grande qui porte encore le vieux nom de Capreæ-Capri, l’autre détroit plus spacieux qui mène au large de la mer méridionale. Les Anciens eurent au bord de ces deux détroits, à l’entrée et au fond du Cratère, leurs deux îles aux Chèvres, la Grande (Capreæ) et la Petite (Nèsis). C’est tout pareillement que nos flibustiers, corsaires et explorateurs des mers australes avaient au large du Chili leurs deux îles de Juan Fernandez', où l’aventure de Thomas Selkirk donna naissance au roman de Robinson Crusoé. L’une est moins éloignée de

! J'ai trop longuement parlé de Juan Fernandez et de ses chèvres dans Calypso et la Mer de l’Atlantide (p. 169 et suiv.) pour ÿ revenir ici. Cf. Dahlgren I p. 506 : en 1708, on parle de l’occupation de S. Juan Fernandez par les Anglais, « parce qu’il y avoit un excellent port, qu’elle étoit abandonnée par les Espagnols et qu’ils s’en serviroient comme d’un entrepôt pour un double commerce des espices et des marchandises des Indes Orientales et Occidentales par la Mer du Sud... Ce seroit le plus grand établissement qui se püt faire en matière de négoce et celui qui feroit le plus de préjudice à toute l’Europe et, en particulier, à la France ». L’onomastique méditerranéenne conserve, de l’Espagne à l’Asie Mineure, le souvenir des nombreuses périodes où, la piraterie chassant les cultivateurs, les îles côtières étaient abandonnées aux troupeaux de chè-

la terre ferme, bien que six cents kilomètres l’en séparent; l’autre est de deux cents kilomètres plus au large; elles s’appellent « Plus à Terre » et « Plus au Large », Mas a Tierra, et Mas a Fuero*.

Ce golfe même de Naples peut nous offrir un autre cas d’onomastique analogue. Quatre détroits y conduisent de la haute mer : deux au Nord, les chenaux de Procida et de Vivara entre Ischia et la terre de Misène ; un à l’Ouest, la Bocca Grande entre Ischia et Capri; un au Sud, la Bocca Piccola entre Capri et la terre de Sorrente. Au temps de la petite marine à voile, ces quatre noms étaient usités : pour sortir du golfe, de ce vestibule terrien, les voiliers et bateaux de pêche hésitaient dans leur choix, d’après le vent du jour. Nos Instructions nautiques d’aujourd’hui, qui décrivent soigneusement (n° 731 p. 79 et suiv.) le Canal de Procida et le Canal d’Ischia ou Vivara, décrivent pareillement la Bocca Piccola de Capri (p. 99). Mais, pour elles, la Bocca Grande n’existe plus : le Cratère n’est plus un golfe ; c’est comme une rade de la grande mer, d’où viennent aujourd’hui les vaisseaux ; 1l n’y a plus de Bocca entre Ischia et Capri.

Au devant de cette côte Nord, où « le pays est couvert de cratères de volcans éteints », Nisida correspond de tous points à la description odysséenne. Elle se dresse au

vres qui retournaient à l’état de demi-sauvagerie. Cf. Instr. naut. n° 731 p. 41, 152 et 98; n° 760 p. 202-203 : « Capraja (ancienne Aigilion) est une île volcanique, située à 17 milles à l'Est du cap Corse; le vin en est la principale production... Caprera, située près de la Maddalena, est plus fertile et possède d’abondantes sources... Capri, quoique rocheuse, est bien cultivée et produit du grain, des fruits, de l'huile et du vin et, dans les basses terres, des figues, des amandes, des oranges, des olives. L’ilot Cabrera est la plus grande d’un groupe d'îles au Sud de Majorque, avec l’ilot de Las Ratas et l’ile Conejera ». Au temps d’Édrisi (trad. Jaubert II p. 71, 73, etc.), on trouve des chèvres sauvages sur nombre d’autres îles, Vulcano, Cossoura, etc. ,

1 Cf. de même sur la côte péruvienne les deux îles Lobos de Tierra et Lobos de Afuera.

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devant de la « terre des Yeux », à un millier de mètres de la rive, yains Kuklonov oùte ox£ôdv ot’ &nd tnÀoû.

C’est le sommet émergé d’un volcan, dans le cratère duquel la mer à pénétré par une étroite brèche. L’ile n’est qu'un anneau ou plutôt un croissant presque fermé, qui contient un bassin, un « œil » de mer, tout semblable aux Yeux Ronds de la côte voisine. Les marins d’aujourd’hui donnent à ce bassin le nom de Porto Pavone ou Paone. Le « Port du Paon » est de la forme même de cet œil une traduction aussi imagée que le «Port du Cyclope » : cerclé de terres blanches et de verdures, cet œil de mer brille comme les yeux du paon sur la queue diaprée de l’oiseau. On ne pénètre en ce bassin tranquille et sùr, où les bateaux n’ont pas besoin d’amarres, que par un goulet large de cinquante mètres à peine,

ëv dE ÀAuurjv eÙopuoc, Îv’ où xped Telouatoc ÉOTLV. Sans peine, on imagine l’arrivée d'Ulysse piloté par un dieu à travers le goulet; mais il fallait le pilotage d’un dieu pour entrer sans encombre,

EvOa katTeTmA£OUEV, ka nc Bedc nyEuévevev.

Car la nuit était sombre, la lune, couverte de nuages et le port, tout rempli de ténèbres profondes,

ap yap nept vuot PaBet’ Âv, oùdE oelfvn

oùpavoBev Tpobbaive, KATELXETO ÔÈ vEDÉEOOL.

Dans ce trou noir, que cerclaient tout autour les pentes abruptes du cratère, on ne pouvait rien distinguer de l’île que ce mur circulaire, assombri de forêts,

Ev8’ où tic tv vfoov écédpakev ôpBaluotorv, et, ce mur interceptant aussi la vue et les bruits du large, on ne voyait ni l’on n’entendait les brisants de la houle sur les falaises extérieures,

oÙT’ oÙv kKÜUaATX pakpa KuALVÔGUEVX Tpoti xÉpoov

éoldopev.

Admirable station pourles marines primitives! Mouillage, source, bois, gibier, on trouvait tout ici. Les pentes inté-

rieures étaient alors couvertes de boïs, comme le sont encore les pentes de l’Astroni. Les Romains ont connu « la forêt qui couronne Nisida au milieu des flots » (Stat. Sylo. ITI 2) :

siloaque quæ fixam pelago Nesida coronat.

« L'ile de Nisita, — dit encore le Portulan de Michelot (p. 271), — est fort haute et remplie d'arbres. Du côté S.-0., il y a une petite anse en forme de croissant : à la pointe de gauche en entrant, il y a un gros écueil; on voit au-dessus de cette calanque une grande maison très ancienne ».

Sur ces pentes volcaniques, faciles à travailler, tout pousserait à souhait; les vignes surtout y viendraient à profusion, car la terre est profonde, meuble, et le sous-sol, humide. Ce n’est pas une mauvaise roche infertile : « Rien ne vaut les asperges qui poussent sans culture dans l’île de Nisida », — dit Pline (XIX 42 1), — quod in Neside Campaniæ insula sponte nascitur, longe optimum existimatur. Les Napolitains et nos dictionnaires de géographie vantent encore les raisins, les oliviers et les légumes de Nisida.

Avec son mouillage admirable, cette île offrait aux premiers navigateurs le site d’un grand emporion du type préhellénique. Quelle Tyr ou quelle Milet, quelle Syracuse ou quelle Marseille on aurait pu fonder là! quelle « ville bien bâtie » un peuple navigateur aurait fait de cet ilot!

ot KÉ opiv kal vfoov ÉUKTLUÉVNV ÉK&UOVTO.

Mais les indigènes d’alors n’appréciaient pas les avantages de cette position : leurs successeurs, en tous temps, l’ont négligée. Aux siècles odysséens, l’île est déserte, abandonnée aux bois et aux chèvres sauvages. A. de La Marmora en son Voyage en Sardaigne (I p. 104-105 et 174-175) décrit une île toute pareille :

L'île de Tavolara n’est habitée que par des chèvres sauvages ou, pour mieux dire, devenues sauvages, qu'on y va chasser

quelquefois, non sans courir de grands dangers, à cause des

précipices qu'on y rencontre à chaque pas... Ces chèvres ne sont nullement une espèce différente de celles qui vivent en domesticité. Ayant fait deux voyages consécutifs dans cette petite île pour examiner ces animaux de près, je suis parvenu, non sans beaucoup de peine et de périls, à en tuer quelquesuns. Alors je me suis convaincu qu’elles sont de la même espèce que les chèvres domestiques. Il ÿ en a de toutes blanches, de noires, de brunes, de rousses, de pies, etc. La variété et la nature du poil ne laissent aucun doute sur la véritable origine de ces chèvres, qui descendent d'animaux domestiques, abandonnés jadis sur cette petite île. Elles sont remarquables par la longueur démesurée de leurs cornes.

La chasse d'Ulysse dans l’Ile Petite est beaucoup moins difficile. Un dieu lui donne aussitôt une abondante proie : en une Journée, les équipages tuent cent-neuf chèvres.

Durant l’antiquité classique, Nisida n’est encore qu’un terrain de chasse, un coin de villégiature, où quelques riches Romains ont leurs maisons de campagne, un lieu de retraite et de mystère. Brutus, le meurtrier de César, y possède une villa, fui apud Brutum multas horas in Neside, — écrit Cicéron (Ad Attic. XVI 2; 5; 4).— In Neside VIII idus, ibi Brutus, .… Brutus erat in Neside…. C’est là que fut résolu le meurtre de César. C’est là que Porcia vint se tuer à la nouvelle de Philippes. Aux siècles derniers, notre Ile des Chèvres était devenue une Île aux Lapins : ils s’en étaient emparés et en avaient banni toute culture. Aujourd’'hui, un autre gibier a pris leur place : l’ile est devenue un lazaret, puis une prison, un bagne. Le Porto Pavone est toujours désert. Les navigateurs étrangers n’y viennent plus. Les indigènes du golfe n’ont pas su ou pas voulu en faire « une ville bien bâtie ». Ce n’est pas que les Opiques ignorent aujourd’hui les choses de la mer et qu’ils n’aient ni rameurs ni bateaux peints, où yäp KukAëreoot véec Tépa putonépnoc Mais ce Port de Nisida ne saurait leur être d’aucun service. Il ne s’ouvre qu'aux arrivages de la grande mer; il tourne le dos aux grèves du continent. Nisida est

encore un bel exemple de ces îles qui, orientées pour le service des étrangers, ne sont d’aucune commodité pour les indigènes.

Aujourd’hui, les étrangers n’ont que faire de cette station : Pouzzoles ou Naples leur offre des entrepôts plus commodes et des marchés mieux achalandés. Quand la pêche ou le petit cabotage amène vers Nisida les barques du voisinage, les indigènes ne vont pas contourner les bras du croissant pour atteindre l’étroit goulet du port intérieur : ils se contentent d’un mouillage temporaire sous n'importe quel promontoire, en face de la grande terre. Pour le service de la prison et du lazaret, un va-et-vient de petits bateaux approvisionne l’île et la peuple. Ces bateaux viennent accoster en face du continent, au point le plus proche, sur la côte N.-E. de l’île : là, négligeant le port naturel du Paon, on a construit à grands frais un débarcadère artificiel : « Le port, au côté N.-E. de l’île, — disent les Znstructions nautiques (n° 731 p. 86), — est formé par un môle à double coude, s’étendant de 180 mètres environ dans le Nord. Un quai, près duquel il y a de 2 à 4 mètres de fond, contourne la côte. Les navires mouillent dans l'Est ou l’E.-N.-E. de la jetée Ouest ou s’amarrent au quai, bien à l’abri de tous les vents du large ».

L'orientation de Porto Pavone en écarte les barques indigènes et les flottes contemporaines. Mais elle attira les marines des premiers thalassocrates, qui avaient ici le plus sûr des abris contre l'hostilité ou la perfidie des terriens. Ulysse installe sa flotte dans ce refuge : nos Achéens y débarquent et campent au bord de la mer. On mange, on boit, on dort tout son saoul. Le surlendemain, Ulysse en part sur son bateau qu’il ne prend même pas la peine de mâter ; en quelques coups de rames, on atteint la terre toute proche. De l’île, on en voyait les fumées ; on entendait les terribles voix des Yeux Ronds et les bêlements de leurs troupeaux. Tout ce golfe de Pouzzoles est bordé de fumées et de vapeurs volcaniques. Les auteurs

latins (Stat. Sylo. IT 2 77) parlent de l’atmosphère obscure et méphitique qui règne autour de Nisida :

inde malignum aera respirat pelago circumflua Nesis.

Il semble qu’autrefois l’île elle-même exhalait, comme la

Solfatare, des vapeurs et des fumeroles {Lucan. VI 90),

tali spiramine Nesis

emitiit stygium nebulosis aera saxis,

Cet « air stygien des rochers nébuleux » serait un commentaire littéral du vers odysséen : « autour de nos vaisseaux, la nuée trop épaisse empêchait de rien voir », &ñp yap nepi vuot Babet’ Îv. Fumées et fumeroles, eaux thermales et émissions gazeuses sont fréquentes sur le pourtour du golfe, mais particulièrement abondantes autour de Pouzzoles, du Lucrin, de Baïes et du cap Misène : elles ont frappé l’attention des marins ; nos /nstructions nautiques connaissent la Pointe de la Fumée, Punta del Fumo, et la Roche Fumeuse, Secca Fumosa.

La Pointe de la Fumée est le grand promontoire que les Anciens nommaïient Misène : Mionvév ou Mionvot, Misenus ou Misenum, ce nom semble n’avoir jamais eu de sens pour les oreilles des indigènes ; la légende le rapportait aux navigateurs étrangers. Suivant la tradition, Misénos était un compagnon d'Ulysse ; Polybe {Strab. I 2 18) voyait en ce nom la preuve du séjour d'Ulysse en cet endroit. Virgile fit de Misenus le trompette d’Enée. Dans toutes les langues sémitiques, la racine a. s. n désigne /a fumée, la vapeur ; le verbe asan, fumer, aurait une forme itérative pour dépeindre plus exactement ces fumées et fumeroles, ces bouches et fissures volcaniques qui fumotent : cette forme piel isen rendrait plus complètement l’idée, et le participe misen serait un bon équivalent de notre Roche Fumeuse. Je crois que Misenos vient de là.

22 et 23 avril 1901. — Sur la plage de Bagnoli, nous avons pris une barque « au flanc rouge », utAtonépnoc,

l’une de ces barques napolitaines qui sont peintes en mirliton. Nisida, en face de nous, ne présente à la grande terre qu’une haute et raide muraille de falaises blanches et de verdures en espalier. A la corne de droite, un donjon rond, percé d’embrasures, est le centre du bagne ; en travers de la pente, monte une route en lacets ; à mi-côte, s’étage une ligne de terrasses et de maisons ; au ras de l’eau, quelques bâtiments, un môle et un phare trempent dans la vague : l’île tout entière n’est qu’une prison. On ne peut la visiter ni même la contourner qu’avec la permission des autorités pénitentiaires. Dans le détroit, à michemin entre la terre et l’ile, un pâté d’écueils supporte l’ancien lazaret.

Le détroit est un couloir sans largeur, où le vent du Nord frise les flots et secoue les barques. Le détroit est sans profondeur : Nisida n’est en vérité qu’une avancée du Pausilippe ; même constitution interne ; même aspect ; même hauteur ; l’île et la falaise continentale reposent sur le même socle de laves noires, qui apparaît à quelques mètres au-dessus du flot ; 150 ou 200 mètres de tuf blanc y sont superposés. La lave est dure, compacte, insoluble. Le tuf, friable et crevassé, se creuse, se liquéfie ou s’éboule sous les coups de la vague et de la pluie. Le détroit, entre le Pausilippe et Nisida, eut pour cause un plongeon ou une flexion des laves inférieures. En cet endroit, la couche, étant moins haute ou s’étant infléchie, ne dépassait pas continüment le niveau de la mer : le tuf était donc sans défense contre les flots qui l’ont arasé, et la mer a recouvert le socle. Mais à peine a-t-on quitté la rive que ce socle noir apparaît à trois ou quatre pieds sous l’eau. Quelques têtes noires émergent en écueils ou en plateaux de roches : les plus larges ont servi de fondations au môle et au lazaret.

À chaque flanc Est et Ouest de Nisida, l’une de ces têtes de lave émergée supporte encore une gigantesque aiguille de tufs pendants : Aiguille du Levant, Aiguille du

Couchant, disent les cartes italiennes. Nos marins comparent ces deux rochers à des obélisques :

Nisida, — disent les Znstructions nautiques, — est escarpée et gît à un demi-mille dela côte, à laquelle elle est réunie par un banc sur lequel il y a de 2 à 4 mètres d’eau. Dans sa partie S.-0., se trouve un petit bassin, nommé Port-Paone, qui ne convient qu'aux barques de pêche. Au sommet, situé à la partie N.-O., est un ancien palais converti en prison. Dans l'Est, entre Nisida et la côte, se trouve un ilot accore et plat où l’on a établi un lazaret et qui est réuni à Nisida par une chaussée. Entre l’ilot et le banc du continent le chenal avec 2 mètres d’eau a 150 mètres environ de largeur. Près de la côte de l’île, aux deux côtés N.-O. et S.-E., sont deux rochers coniques, nommés les Obélisques.

Aiguille du Levant et Aiguille du Couchant, ces deux roches, de taille à peu près identique, flanquent Nisida à PEst et à l’Ouest. Ayant doublé le Lazaret, nous découvrons l’Aiguille du Levant au flanc S.-E. de Nisida : c’est comme une tour blanche, qu’une étroite passe, encombrée de roches, sépare de Pile. Vue de loin, l’Aiguille n’est qu’une pierre sans grandeur. Mais à mesure que, secouée par le flot, notre barque vient côtoyer la haute falaise et que le ressac de la houle se fait plus gémissant autour des roches aiguës, cette pointe déchiquetée, semi-branlante et ses couches mal assises inquiètent le regard. Sa hauteur paraît énorme et sa stabilité peu sûre. Il semble que, sous les coups de la vague, elle va s’effondrer et tout écraser de sa chute. C’est moins un rocher émergeant des eaux qu’un morceau de terre ferme éboulé ou, — comme dit le poète, — quelque sommet de montagne projeté dans la mer par un Cyclope furieux. [Il faut la contourner de loin, en évitant de se laisser prendre aux écueils du voisinage.

Debout sur la falaise de Pausilippe, où nous allons trouver sa grotte, Polyphème aveuglé lance contre le bateau d'Ulysse, qui revient à Nisida, deux énormes rochers.

Est-il besoin de dire que le poète, à son ordinaire, tira cet épisode de l’onomastique même de son périple ? La première pierre tombe devant le vaisseau, et la seconde, derrière : dans les langues sémitiques, les deux mots levant et devant etles deux mots couchant et derrière sont synonymes ; les Sémites « s’orientent », comme nous, face au Levant, dos au Couchant Îles Égyptiens, au contraire, « s’orientaient », si l’on peut ainsi parler, vers le Sud) ; le Levant pour les Chananéens est donc ce qui est devant, kedem, et le Couchant est ce qui est derrière, akhour. Le périple original fournissait à l’auteur du conte ou du poème une Pierre de Devant et une Pierre de Derrière : le poète ne fit que traduire avec une exactitude minutieuse. En un autre passage, il nous montrera qu’il comprenait pourtant le sens véritable des mots sémitiques deeant et derrière: Athéna (XIII 240-241) parle des «peuples qui habitent du côté de l’aurore et du soleil, et de ceux qui habitent derrière, vers le noroît ténébreux ».

Il est possible que le poète n’ait même pas eu à inventer les jets de pierre du Cyclope, mais qu’il les ait trouvés déjà dans le texte de son modèle. Les « Yeux » sont, par nature, des lanceurs de pierres : dans l’Oinotrie décrite par le périple, déjà peut-être se dressaient des îles « projetées », des roches tombées ou lancées du continent voisin. La géographie classique connut plusieurs de ces iles arrachées de la terre ferme et projetées au large par quelque géant ou par quelque dieu. Dans l’Archipel, Nisyros est un cône volcanique en activité : les Anciens n’y voyaient qu'un morceau de Cos, l’île voisine, que Posidon avait lancé sur le géant Polybotès pour l’ensevelir. A l’entrée du golfe de Naples, en face du cap Misène, Prochyta, l’île « Proversée », Mpoyotn, passait pour n’être qu’un fragment d’Ischia ou du cap Misène lui-même : Strabon nous donne les deux versions qui ne sont pas contradictoires, car [schia n’était, au gré des Anciens, qu’un fragment du cap Misène, comme Capri, les Sirènes et les

Œnotrides étaient des fragments de la terre sorrentine. Pour Prochyta et Ischia, cette légende devait remonter très haut. Elle était sans doute antérieure aux Grecs. Du moins l’onomastique ancienne de ces îles se présente sous forme de doublets.

Les Latins appelaient l’une de ces îles Æ-naria, et ce nom rentrerait dans la série insulaire qui commence par e, t, ai, æ : E-nosim, Ai-aiè, I-spania, etc.” ; le préfixe e ou i est la transcription gréco-latine du mot sémitique ai ou i, qui veut dire êle : Æ-naria, est l'Ile Naria. Dans toutes les langues sémitiques la racine n. h. r existe avec le sens de couler, verser, et le mot nahar, avec le sens de coulée, fleuve. Je crois que Ai-nar'a, est l'Ile Coulée : provolutis montibus insulam exstitisse, dit Pline (II 89) ; Æ-naria est l'original sémitique dont Prochyta, Mpoyétn, n’est que la traduction grecque. Le nom d’Ænaria était parfois attribué à tout le groupe des Pithécuses : [schia est la grande île, la mère ; Prochyta est la cadette ou la fille, Prochyta non ab Æneæ nutrice dicta, sed quia profusa ab Ænaria erat ; Ænaria ipsa a statione navium Æneæ, dit Pline (III 12). |

Notre barque a contourné la falaise méridionale de Nisida, à bonne distance, pour éviter les écueils et le ressac : nous voici devant Porto Pavone. Brusquement, la brèche du « sourcil » démantelé, coupé d’une échancrure, laisse apercevoir les pentes intérieures du cratère, avec les terrasses de vignes ou d’olivettes, qui montent de la mer vers le donjon du sommet. Le goulet de Porto Pavone est fort étroit. Par ce vent du Nord, il offre quelque difficulté, à cause de la roche demi-noyée qui le barre. On doit bien veiller au chenal : il faudrait vraiment le pilotage d’un dieu pour risquer une telle passe en pleine nuit ou pour faire entrer une flottille à la voile.

1 Cf. Calypso et la Mer de l'Atlantide p. 291 et suivantes. Pour les noms propres qui suivent, cf. Pauly-Wissova.

A la bouche du petit port, sur les deux roches bordières, la houle hérissée du golfe déferle, venue de loin, et nous ne voyons que trop, au long de notre plat-bord, les grandes volutes qui brisent contre l’île. Mais, une fois entrés, nous sommes au repos. Bientôt même il n’est plus besoin des avirons pour maintenir notre barque. Elle reste sans bouger, sans même se bercer, dans le milieu de « l'œil ». Nous avons obtenu la permission de prendre des photographies, mais non de débarquer. À notre gauche, audessous du donjon, la pente du cratère est rayée de vignes en terrasses, barrée des lacets d’une grand’route, qui descend du donjon vers l’hôpital des forçats. À notre droite, sur la pente, couverte d’arbres et de broussailles, la route continue, de l’hôpital au cimetière, autour duquel subsistent les beaux restes d’une vieille olivette. Droit devant nous, tout au fond du port, au seul point du rivage où se creuse un redan {la carte marine indique très nettement cet enfoncement du port, ént kpatdc Auuévoc), les pentes convergent en une ravine étroite, qui jadis devait finir à la mer par une courte plage. Aujourd’hui, dans cette Ile aux Chèvres devenue bagne royal, il faut prévenir toute évasion du dangereux gibier : une muraille percée de meurtrières a bouché ce débarcadère ; deux petites portes cintrées permettent seulement de puiser à la source (?), qui coule, nous disent les bateliers, au bas de la ravine. Un escalier et des pierres plates sont disposées pour la commodité des lavandières; mais aucune source visible ne coule en cet endroit : au temps d'Ulysse, Nisida avait-elle ici l’aiguade dans le cercle de trembles dont parle le poète? Malgré tous nos désirs de la voir, nous ne l’avons pas trouvée”. C’est bien pourtant l’endroit le plus propice à un campement de mariniers. C’est là qu'Ulysse a laissé le reste de ses équipages, quand, avec son seul vaisseau,

! Je vais revenir à cette source : je crois qu'elle n'existe plus et peui-être n’a jamais existé.

il est allé chez le Cyclope, à la côte en face. Sans prendre seulement la peine de mâter, ses rameurs sont sortis de Porto-Pavone. En quelques coups d’aviron, ils ont atterri au rivage voisin,

GAÀ’ ôte On Tov x@pov &pukôpel” ÉYYdG É6VTE..

Nos mariniers répètent cette manœuvre. Au sortir de Porto Pavone, nous retrouvons la grande houle, les hurlements du flot, la falaise menaçante, l’Aiguille déchiquetée par le vent et minée par la vague : elle ressemble, sous la blancheur de son tuf, à quelque énorme ice-berg, flottant cahin-caha. Devant nous, la façade du Pausilippe est une pareille muraille, toute droite et blanche, maïs bien plus élevée et plus abrupte encore et qui n’offre pas la moindre prise à l’escalade : jamais sentier de chèvres n’a pu s’y accrocher ; la roche est trop raide et trop fragile à la fois. À ses pieds, pointe vers le détroit un éperon aigu sur le tranchant duquel les barques risquent de s’ouvrir ou de se fracasser : c’est la pointe où les vaisseaux d'Ulysse, — dit ce menteur au Cyclope, — sont venus se perdre.

Nous longeons le pied de la falaise côtière : dans la roche friable, les hommes ou les flots ont creusé des cavernes, dont les gueules béent sur la mer, juste au ras de l’eau ; la plupart sont trop vastes et trop inaccessibles pour être des œuvres humaines. Le sommet de la muraille à pic porte de beaux arbres, des vergers et quelques villas, qui se penchent sur l’abîime. Au bas, des éboulis de cailloux et de terre blanche montrent quel danger les embarcations peuvent courir à frôler de trop près ces falaises croulantes.

Une longue échine de roches, le Cheval, perpendiculaire au mur de la falaise, s’étire vers le large et détermine deux petits ports, Cala Badessa et Cala de Trentaremi, où la houle s’amortit à travers les écueils, où les barques trouvent en tout temps des eaux plus calmes. Mais ces Cala Badessa et Cala Trentaremi, cerclées de lave aiguë et dominées sur tout leur pourtour par des falaises ébou-

lantes, ne peuvent servir que de refuge et non de débarcadère : une toute petite rade s’ouvre plus loin, entre la terre ferme et les roches ou plutôt les écueils insulaires de la Gaiola. Le pourtour de cette rade minuscule offre de longues pentes de tuf qui, de gradins en gradins, descendent de la falaise jusqu’au bord de l’eau : c’est comme une réduction lilliputienne de la rade de Marseille et de ses iles : Ulysse a pu débarquer ici. Pourtant le chemin le plus commode et le vrai point de débarquement ne sont pas encore là. Il faut tourner encore une pointe et pénétrer dans l’anse ouverte de S. Basilio : là, viennent finir, sur un pan de grève, les couloirs de deux torrents parallèles qui, dans la muraille de tuf, ont creusé leurs gorges profondes et qui servent, hélas ! d’égout aux villas et fermes du haut. Entre deux caps de lave, la grève de sables et de vases peut recevoir les barques halées. Les caps et les écueils écartent de cette anse la brise du Nord et la houle. Voici le meilleur des mouillages pour les premiers navigateurs. Sans être vu des indigènes, on peut atterrir ici et séjourner en cachant ses barques sous l’avancée de la falaise ou dans les grottes marines qui offrent leurs cachettes.

D'ici, laissant les trois quarts de son équipage auprès du vaisseau tiré à sec, Ulysse est monté à la grotte avec ses douze compagnons. Par la gorge du plus petit torrent, on arrive bientôt devant une grande caverne, que, depuis le xvi° siècle, les guides et les indigènes appellent, sans aucune raison, Grotte de Séjan (l’erreur est certaine : ce n’est pas sur ce flanc du Pausilippe, en effet, c’est dans les falaises de Sperlonga', auprès de Terracine, que s’ouvre la caverne où Séjan sauva la vie de Tibère, lors d’un éboule-

1 Tacit. Annal. IV 59 : Cæsar (Tibère) vescebatur in villa, cui vocabulum Speluncæ, mare Amuclanum inter Fundanosque montes,

nativo in specu, cujus os, lapsis repente saxis, obruit quosdam ministros. Cf. Sueton. Tiber. 39.

POROPHAGESTET/ICYCLOPES 171

ment de la voûte). Nos cartes marines, par la disposition même du nom Grotte de Séjan, en marquent la place et la longueur sous la falaise de 154 mètres.

Le chemin, pour monter de la mer, emprunte d’abord le couloir du torrent : entre deux murailles de jardins, ce n’est qu’un sentier en échelle, coupé de marches et de paliers, encombré d’eaux usées, d’ordures et de cailloux roulants. À quelque 3 ou 400 mètres de la plage, la gorge s’ouvre tout à coup en un vallon circulaire, une sorte de cour profonde, qu’un cirque abrupt domine tout autour. Sous la haute margelle de tuf blanc, un arpent de vignes, clôturé de grosses pierres et de vieux arbres, occupe le fond de cette cour. La margelle est creusée de cavernes, les unes artificielles (un petit village semi-troglodyte a dans ces abris ses caves, ses silos, ses étables), les autres naturelles et, parmi celles-ci, un antre gigantesque, la Grotte non pas de Séjan, quoi qu’en disent cartes et guides, mais de Polyphème. Non seulement tous les vers de la description odysséenne correspondent à tous les détails de la réalité; mais encore certains mots du texte odysséen ne deviennent explicables qu'ici : « Devant l’antre, une cour profonde était enclose de gros blocs arrachés, de chênes à panache et de pins au long füt »,

.… TEpi à’ aùÀ’ ÜuwnAñ SédunTo katwpuyéeoot AlBorot pakpfolv te mituaouv idë ôpuotv ÜWiképoroiv.

Si l’on ne pense qu’aux pins rabougris et aux chênesverts des terres helléniques, je doute que l’on traduise par les seuls mots qui conviennent ici, « pins-parasols » et « chênes-rouvres » : cette terre phlégréenne est partout fleuronnée de ces pins élancés et ombragée de ces grands chênes de nos climats... Dans le fond de la cour, un berger sur son échelle cueille dans les sorbiers du vert pour ses chevreaux qui bêlent à ses pieds.

Le bouche de l’antre a 9 ou 10 mètres de haut, 6 ou 7 mètres de large : une muraille de briques la ferme jus-

(72 LOTOPHAGES ET CYCLORPES

qu’à mi-hauteur, avec une porte où le gardien lève un péage sur les touristes. Cette immense caverne pénètre dans la colline, sous la même hauteur de voûte, jusqu’à 55 mètres de profondeur : au delà, un tunnel arüficiel la continue, durant 850 mètres encore, à travers toute l’épaisseur du Pausilippe, jusqu’à la pente adverse qui domine le val de Bagnoli. De la caverne primitive au tunnel prolongé, il est facile de constater la brusque différence : la hauteur et la largeur se rapetissent soudain; la voûte tombe à 3 mètres ; les parois n’ont plus que 2 mètres d’écartement. On ne sait pas à quelle date ce tunnel fut creusé de main d'homme : une inscription nous en apprend la réfection au temps d’Honorius (cf. J. Beloch Campanien p. 87). Ce dut être quelque « folie » de l’un des riches propriétaires du Pausilippe (tout près de la caverne, des ruines importantes couvrent les pentes qui regardent le golfe) ; l’un d’eux voulut avoir le passage direct entre sa villa et Pouzzoles, à l’imitation peut-être du grand souterrain qui, percé par Auguste sous le Pausilippe, menait en droite ligne de la ville de Naples au fond du même val de Bagnoli, aux mêmes approches de Pouzzoles, du Lucrin et de Baïes : par ce souterrain, une route rapide et de plainpied unissait Naples à ses avant-ports et à ses lointains faubourgs de luxe. Mais ici, à l’extrémité de cette falaise qui ne porta jamais que des villas de plaisance, on ne voit pas quelle utilité publique aurait fait engager les dépenses pour un passage, qui en réalité ne mène à rien. Si l’antre n’eût pas préexisté, jamais l’on n’eût songé à trouer la montagne de part en part.

La caverne est déserte aujourd’hui : le gouvernement l’exploite et fait payer l’entrée aux touristes. Mais les nombreuses grottes artificielles qui, dans la margelle de tuf, bordent le chemin et encerclent la cour, montrent quels services autrefois elle pouvait rendre aux indigènes pour leurs provisions et pour leurs troupeaux. Ils y gardaient leurs agneaux au sec, leur vin ou leur laitage au frais.

LOMOPHAGES) ET CYCLOPES 173

Débarqués à la cale de S. Basilio, les premiers navigateurs montaient jusqu'ici pour acheter des bêtes, du lait et des fromages : le poète odysséen nous fait connaître un état du commerce qui a réellement existé en ce pays. Aux temps primitifs, cette grotte servait de retraite aux bergers indigènes et à leurs troupeaux. La terre des Cyclopes était habitée. Si nombre de traits dans le conte odysséen se rapportent aux Yeux Ronds eux-mêmes, — aux monts Phlégréens et à leurs cratères, — il est toute une catégorie d’autres renseignements, qui nous dépeignent les mœurs et la vie des Opiques, des Oinotriens.

Les Opiques sont les bergers des monts. Au pied de leurs montagnes, s’étendent les riches plaines de la « vaste ) Campanie », la fameuse Terre de Labour. Mais ils ne sont pas encore arrivés à la civilisation agricole. Confiants en la bonté des dieux, sans rien semer, sans rien planter, ils ? 2 2

récoltent ce que la terre veut bien leur donner,

ot fa Beotor renoiBôtes &Bavétoroiv

oÙte putebouoiv yepoiv puTdv oÙT’ apéwoL.

Leurs vignes leur donnent du vin ; mais ce vin n’est que

boisson grossière en comparaison du nectar qu'est à leur goût le vin des navigateurs”. [ls vivent de leurs moutons

1 Pour les vignes et le vin du Cyclope, cf. Du Tertre IT p. 136 : « S'il ny a pas de vin dans les Indes (occidentales), ce deffaut ne vient point de la vigne, car c’est une chose prodigieuse de voir comme elle est féconde et abondante en fruict dans toutes ces isles, et qui se voudroit rendre soigneux à la cultiver pourroit voir tout au long de l’année des fueilles, des fleurs et des fruicts sur un même cep, car après avoir cueilly aujourd’huy une grappe meure et coupé à mesme temps le sarment, en huit jours de temps, s’il fait tant soit peu d'humidité, vous voyez pousser le bourgeon et la fleur et, en moins de deux mois, le raisin devient parfaitement meur... » Mais, outre que les oiseaux, de jour, et les rats, de nuit, pillent les vignes, les insulaires ne savent pas assez bien faire le vin pour qu’on puisse le conserver.

et de leurs chèvres : les rues de Naples et de Pouzzoles sont encore encombrées de ces hardes de chèvres qui apportent leur lait à domicile et que, pour éviter toute fraude, l’on trait sous l’œil du consommateur. Les Cyclopes n’habitent ni dans des fermes ni dans des villages. Ils n’ont même pas de maisons. Les cavernes leur suffisent:

Les montagnards de Sardaigne, — raconte Strabon (V 27), — habitent les cavernes. Quelques-uns possèdent dans leur territoire de bonnes terres arables. Mais ils négligent de les ensemencer et descendent ravager les terres des cultivateurs, leurs voisins.

Ce peuple, — dit Agatharchide en parlant de certains nègres (Geogr. græc. min. I p. 129-136 ; Diod. Sic. III 19), — n'a pas de villes. Ils habitent non loin de la mer, au flanc des falaises, soit dans les creux profonds, soit dans les valleuses tourmentées et les couloirs étroits qui leur présentent des coins et des recoins abrités.. Quelques-uns habitent des cavernes, qu'ils choisissent de préférence tournées vers le Nord ; de ce côté, ils ont de la fraîcheur, grâce à la profondeur de l’ombre et grâce aux vents ; les cavernes tournées vers le Sud ont une température de four qui les rend inhabitables sous l’extrême chaleur de ce climat.

Les Cyclopes aiment les grandes cavernes, rafraichies par le vent de mer, &keov Ëv onfeoot ÔL àkptac îvEuoéooac. Les cavernes côtières de la mer Tyrrhénienne demeureront, jusqu'aux temps de l’Empire romain, des stations d’été recherchées. Strabon (V 3 6) parle encore de celles que l’on a confortablement aménagées dans les falaises entre Gaète et Terracine. Ces appartements spacieux et luxueux offraient une villégiature aux « baïgneurs » venus de Rome, aux Empereurs même. Sur cette côte éventée par les brises de mer, ôt’ &äkprac ñveuoéooac, la malaria n’était pas à redouter comme auprès des marécages et des plages boueuses, qui vont depuis Ostie jusqu’à Baïes et que la fièvre désole encore aujourd’hui : « Jusqu'au village de Sperlonga, — disent les Zns-

EONOPHAGES ET /CYCLOPES 175

tructions nautiques (n° 731 p. 71-75), — la côte est basse, sablonneuse et le pays marécageux ; dans l’Est de Sperlonga, elle est formée d’une succession de pointes rocheuses et accores et de plages de sables limitant à la mer des terres élevées ». Sperlonga est la déformation du nom ancien Spelunca, la Caverne; c’est la caverne fameuse où Séjan sauva la vie de Tibère. Dans les petites îles Pontiæ, qui lui font face, — nous disent encore les Instructions nautiques, — « la partie la plus pauvre de la population habite dans des excavations et des grottes ; celles qui sont en dedans des îlots Madonna se nomment Grotte di Pilato ».

Dans le golfe des Cyclopes, les premiers navigateurs eurent aussi leur mouillage de la Caverne. Nous connaissons ailleurs la Ville de la Caverne, Megara, dont les Hellènes firent Mégare”. Non loin de Nisida, devant le rivage urbain de Naples, Hellènes et Romains connurent une [le de la Caverne, Meyapic, Megaris. Cette petiteile, qui depuis les Normands s’appelle le Château de l’Œuf, est couverte aujourd’hui de fortifications. Lucullus avait bâti sur ce rocher une somptueuse villa dont les piscines souterraines lui valurent le surnom de Xerxès en Toge, Xerxes togatus : il avait perforé Mégaris comme Xerxès avait fait l’Athos”*.

Au devant de leurs grottes, les Opiques construisent des enclos d’arbres et de rochers pour enfermer leurs troupeaux : seules, les femelles avec leurs petits, les bêtes délicates, sont admises à l’intérieur de la caverne ; les mâles passent la nuit en plein air, dans l’enclos. Chaque

4 Cf. Les Phéniciens et l'Odyssée IT p. 385 et suivantes.

3 Plut. Luc. 39; Plin. IX 80: Lucullus exciso etiam monte majore impendio quam villam exædificaverat, euripum et maria admisit, qua de causa Magnus Pompeius Xerxen togatum eum appellabat. Cf. Cluver. Jtal. p.1151 et J. Beloch Campanien p. 81 et suiv.; Varro de Re rust. II 17 9: Postquam perfodisset montem ac maritima flumina immisisset in piscinas, quæ reciprocæ fluerent, ipse Neptuno non cederet de piscatu.

matin, les femelles et les mâles s’en vont au pâturage. Mais les petits restent au frais ou au chaud, suivant la saison, et au sec, dans la caverne. Spallanzani (I p. 216) connut encore pareilles coutumes sur les flancs de l’Etna :

Après avoir traversé la forêt, qui forme autour de la montagne une ceinture d’un vert éclatant, on arrive à la Grotte des Chèvres, où ces animaux viennent se réfugier dans les mauvais temps. C’est une caverne formée dans une lave antique. Elle offre asile aux voyageurs. Ils allument du feu à l’entrée. Avertis par l'éclat des flammes ou par les ondoiements de la fumée, les bergers, qui rôdent nuit et jour dans la forêt pendant la belle saison, viennent les voir et leur apporter du laitage. Ces hommes n'ont point la férocité qui leur a été attribuée par quelques voyageurs. Comme les habitants de toutes les hautes montagnes, ils se sont conservés plus près de la nature : leurs mœurs sont agrestes, grossières si l’on veut; mais il y a parmi eux de la simplicité, de la franchise, de la cordialité.

Cette vie pastorale se poursuit aujourd’hui dans les montagnes du Pinde et de la Crète et dans nombre de contrées méditerranéennes : on peut voir encore, sur les flancs de l’Ida ou du Dicté, des stations de bergers toutes semblables à la demeure du Cyclope ; au devant d’une grotte plus ou moins profonde qui lui sert de refuge et d’abri, de cachette pour ses provisions et ses fromages, d’étable pour ses nouveaux-nés, le berger enclôt, avec des roches entassées, une cour où le troupeau, durant la nuit, n’a rien à craindre des voleurs ni des fauves. Cet enclos est appelé par les Grecs modernes mandra. Il est souvent question de ces mandrais dans les chants populaires en l’honneur des kleftes et pallikares de l’Indépendance. Sur les versants occidentaux du Pinde, qui ne sont pas entièrement déboisés, le berger choisit d'ordinaire, pour établir sa mandra, un bouquet de grands arbres : les hautes frondaisons servent de toit; les gros troncs servent de piliers et comme de colonnes d’appui ; d’un tronc à l’autre, les pierres et les mottes empilées forment une muraille circulaire ; le

troupeau est abrité contre la chaleur des jours et contre la fraicheur des nuits. C’est exactement ainsi qu’est disposée la mandra de Polyphème.

Pour dépeindre cette vie pastorale des Opiques, il est possible que le poète grec, empruntant quelques traits au spectacle quotidien de la vie hellénique, aît inséré, dans le périple original, une page de bucolique achéenne. Mais son modèle a pu contenir, lui aussi, cette description :

En Sardaigne, — raconte Diodore (V 15), —les Ioléens ne voulurent jamais se soumettre aux lois des marins étrangers. Ils se réfugièrent sur le haut des monts, se creusèrent des habitations souterraines et vécurent de l'élevage de leurs nombreux troupeaux. Ces troupeaux leur fournissaient en abondance une nourriture dont ils se contentaient, lait, fromage et viandes. Renonçant aux champs de la plaine, ils se libérèrent ainsi de toutes les charges du travail agricole. Dans leur montagne, ils menaient une vie d’oisiveté, grâce aux revenus de leurs troupeaux. Les Carthaginois envoyèrent souvent contre eux de puissantes armées. Mais la difficulté des chemins et les tours et détours de leurs cachettes souterraines les sauvèrent toujours de l’esclavage... Ioalos, le fondateur de ce peuple, et les Thespiades, qui l’avaient mis à la tête de l’île, en restèrent longtemps les maîtres. Mais, après de nombreuses générations, ils en furent chassés et se réfugièrent en [talie, où ils s'établirent dans les environs de Cume.

Diodore copie quelque vieux périple. Un détail de notre texte odysséen m'inclinerait à penser que notre poète eut devant les yeux une pareille description : Ulysse trouve dans l’antre des vases pleins de petit-lait, gauloi, des jattes servant à traire, okapldec, et un vase appelé kissubion.

Skaphides est assurément un mot grec qui désigne un récipient de bois, « creusé » (oké&nitw) dans l’épaisseur du bois : les Hellènes classiques ont les mots skaphé et skaphion pour les cuves, auges et vaisselles de bois et pour les barques. Le mot de gauloi, Yavhol, ne se trouve nulle part ailleurs dans les poèmes homériques. Nous avons déjà vu

que c’est un terme sémitique : g.ou.l désigne chez les Hébreux une sorte de cruche ; chez les Phéniciens, il désignait en outre une sorte de navire; c’est le mot que Skylax emploie dans une phrase que j'ai déjà citée : « Les Phéniciens viennent décharger à Kerné leurs cargo-boats, toùc uÈëv yablouc kaBopulEouarv », cf. Les Phéniciens et l'Odyssée I p. 395.

Le mot kissubion, s’il était grec, devrait se rattacher au mot kissos, ktoc6c, « lierre » ; les scholiastes expliquent que le Cyclope se creusait des vases dans les gros fûts de lierre. Il est possible d’obtenir sans grand’peine de

pareils vases, — et mon collègue au Sénat, M. Henri Merlin, a bien voulu m’en donner deux de cette espèce, mais fort petits ; — ces très petits et très fragiles réci-

pients ne sont ni à la taille ni à l’usage du géant Polyphème : Ulysse verse le vin de son outre dans un kissubion ; il faut pour enivrer un géant d’autres rasades que d’un verre à bordeaux. Les langues sémitiques ont la racine k.s.p, dont le sens primitif est le même que celui du grec okänito, tailler, creuser. J’ai traduit l’homérique kissubion par « auge » ou « jatte ».

A l’époque odysséenne, les Opiques mènent la vie que menaient encore au siècle dernier les Valaques du Pinde. Descendant chaque automne avec leurs troupeaux, les Valaques venaient hiverner sur les rivages de la péninsule grecque, de Durazzo et de Salonique jusqu’au Matapan. Remontant chaque printemps vers les vallées et les hauts pâturages de l’intérieur, ils passaient l’été dans leurs inaccessibles retraites. Ils ne cultivaient ni ne plantaient. Ils vivaient presque uniquement de leurs bétes. Dans tout le domaine des Grecs modernes, « Valaque », BAdyoc, est ainsi devenu le mot usuel pour dire berger. Cette libre vie pastorale ne s’est jamais accommodée des contraintes, des justices, ni des lois de nos sociétés sédentaires. Le Valaque toujours armé a toujours été un facteur de sédition, un contempteur de propriété. Ben-

ÉOTOPHAGEST ET CYCLOPES 179

jamin de Tudèle {édit. Bergeron p. 10) dit au sujet de la haute Thessalie :

Là, commence la Valachie, dont les habitants demeurent dans les montagnes. Les Valaques, qui égalent les cerfs à la course, descendent de leurs monts pour enlever aux Grecs quelque butin. On n’a pas pu jusqu'ici s’en rendre maîtres à cause de la difficulté des lieux inaccessibles où ils se retirent et dont eux seuls connaissent les secrets. Ils ne sont ni chrétiens ni juifs, quoiqu'il y en ait beaucoup d’entre eux qui prennent les mêmes noms que ces derniers et qui se vantent d’avoir été autrefois Juifs, qu'ils appellent leurs frères.

Les Opiques n’en usent pas autrement. Ils n’ont pas de religion, eux non plus; ils se moquent de toutes les personnes divines,

où yap KükAonec AL1dc aiyiôyou &AË£youorv oÙdE BEGv paképov.

Les navigateurs du temps se plaignent de leurs violences, de leur manque de justice, 68piotal te Kai àäyprot oùdë Ôlkatou. Durant la période historique, les mêmes plaintes continuent. L'histoire de Cume chez les Opiques n’est qu’un interminable martyre : Denys d’Halicarnasse (VIT 8) nous a raconté les luttes des Cuméens contre ces Barbares féroces, t@v àäyptotétov Bap6äpov, sans rivaux dans les jeux de la guerre, Tà nolëuia pakp& Tôv &Aov &uetvouc. La paix n’est jamais établie avec de pareilles brutes. L’injustice règne en ces parages jusqu’au jour où la force grecque se flatte d’inaugurer le « règne de la justice », en fondant, sur le site de l’actuelle Pouzzoles, la ville de la Justice Souveraine, Atkatépyetax, Dicéarchie, quod ea civitas justissime regebatur'. L’hoplite grec était de taille à imposer ses justes lois. Mais, avant lui, le négociant sémitique s'était peu soucié des exercices violents et des risques de la guerre : il préférait se tenir, ou même

4 Cf. l’Appendice E.

s’enfuir, à l’écart de la bataille et des coups. L’Hypérie de ces commerçants paisibles ne dut pas longtemps subsister. Au temps du périple odysséen, sa fortune, semble-til, n’existe déjà plus que dans le souvenir des hommes. Les navigateurs l’ont délaissée. C’est dans la Petite Ile déserte qu’ils viennent parfois amarrer leurs flottilles et installer leurs entrepôts temporaires. De là, ils passent sur le continent voisin et montent à la grotte pour faire les échanges. Ils y trouvent les mêmes chargements de provisions, fuétoo, que les barques napolitaines vont aujourd’hui chercher aux petits ports de la côte sarde : « Les navires viennent à Orosei prendre les produits du pays, consistant principalement en blé et en fromage, — disent les /nstructions nautiques (n° 731 p. 166-168). — Le pays produit beaucoup de grain, de fromage, de fruits, ainsi que du tabac et des vins : on fait par le port d’Artabax un cabotage assez actif ».

Le poète représente les Opiques comme des androphages, se repaissant de chair humaine : les indigènes de cette époque avaient-ils encore des habitudes d’anthropophagie? Il fut un temps où les riverains de la Méditerranée, comme les autres sauvages, mangeaient de la chair humaine. Il peut se faire que les Opiques aient conservé longtemps cette tradition et que le périple ait fourni au poète ce renseignement authentique. Les périples classiques nous donneralent vingt passages à mettre en regard de nos vers odysséens. Ils nous décrivent (Geogr. græc. min. I p. 271 et 130) « des espèces de géants, qui vivent à l’écart les uns des autres, chacun étant à soi-même son roi et seigneur », HÉYLOTOL dE oopaor Tepi TAUTV Tv xopav AvEpo- Tor onopaËnv katotwkoBoL kal KaTX TÔTIOV ÉkaoToc, ôuolwG Tuéuevor tTupévvois. Les navigateurs grecs ou romains, pour se concilier l'humeur de ces Barbares, leur apportent d’excellents vins {nous apportons aux nègres d’aujourd’hui nos alcools), qui servent, non pas aux échanges, mais simplement aux cadeaux, où mpès épyaolav, à&AÂ&

Sarrévns xépiv eîs pulavBpontlav tTôv BapBépov. Ulysse avec Polyphème en use tout pareillement. Ces Barbares des périples n’ont, comme le Cyclope, aucune notion du bien ni du mal, œîioxpôv ôë kal kaAGv oùdE tv ÉAayiornv eiopepôuevor Évvorav. À. Thevet {Cosmographie II p. 903) décrit les géants terribles que lui avaient dépeints les pilotes des mers nouvelles :

Un de ceux qui feirent ce voyage avec Magellan fut un pylote du Roy Henry d'Angleterre, lequel me compta que, comme ils estoient sur le bord de cette isle, un de ces géans voulut entrer dans l’un de leurs navires par force, urlant et criant avec une voix si grosse, qu'on eust estimé estre le mugissement de quelque gros taureau ou éléphant, plustost que la voix d’un homme. Au cry si hydeux de ce grand colosse, vindrent plus de trente de ses petits enfans, de huict pieds de haulteur.…

Le pilote et les mariniers, avoient conduit en terre quatre grandes pipes vuydes, pour les remplir d’eau douce. Voyans ces hommes la peine que les nostres avoient à rouler tels fardeaux dans le batteau, quatre d’iceux bélistres, estimans montrer leur force et gaillardise, prindrent chacun d’eux l’une de ces pipes pleines d’eau et les portèrent entre leurs braz, sans les traîner sur terre, jusques dedans ledit batteau, pensans recevoir de noz matelots quelque gentillesse. Voyans l’ingratitude que l’on usoit envers eux, joinct que quelques-uns des nostres se mocquoient, leur ruant de petites pierres par mocquerie, ils retirèrent le batteau ainsi chargé hors la marine, jusques bien avant en terre.

« Il leur fallut faire présens de deux pièces de doubleure jaulne et verte, haches, serpes et épées. Lors voyant telle courtoisie, quatre d’eux remirent le batteau dans la mer, ce que trente des nostres n’eussent peu faire ».

Sans aller si loin, ni remonter si haut, les établissements français du xvirr° siècle sur la côte de la Méditerranée barbaresque, Tabarca, La Calle et le Bastion, avaient pour voisins les sauvages que décrit À. Poiret dans son Voyage en Barbarie (I p. 1, 30, 49, 51, 92 et 175) :

Tabarque est un rocher très élevé, coupé à pic du côté de la pleine mer et descendant en pente douce en face de la terre ferme. Les maisons étaient bâties sur le penchant de cette colline. De là, la vue, se portant sur les côtes opposées, était réjouie par un aspect des plus agréables ; des coteaux fertiles et riants, une belle prairie coupée par plusieurs petits ruisseaux, des maisons en amphithéâtre, la beauté du ciel, la fertilité du climat, telle était la perspective et l’heureuse position des Tabarquains.…

Mais en face de ce paradis insulaire, habitent les Arabes Nadis :

Les Nadis !’nation féroce, qui nes’est rendue indépendante que pour ‘être cruelle avec impunité ; nation sanguinaire, à qui la guerre ne plaît que parce qu’elle offre plus d'occasion d’égorger ses semblables ; nation perfide, qui ne signe des traités de paix que”pour surprendre avec plus de facilité la bonne foi de l'ennemi ; enfin nation vile et lâche, qui ne sort de ses montagnes qu’à la faveur des ténèbres et n’attaque son ennemi que par embüûches. Ils cultivent quelquefois des terres et élèvent des troupeaux ; mais dès qu'ils sont attaqués, ils abandonnent les plaines et vont chercher la liberté dans le creux de leurs inaccessibles rochers.

Ruses, trahisons, brigandages, peu leur importe pourvu qu'ils puissent faire couler du sang humain... Ces cruels se glorifient d’un assassinat avec autant de prétention que s’il s'agissait d’une action héroïque. Le fils ne craint pas de se souiller du sang paternel.

« Il est d’autres Arabes du voisinage, dont la vie est encore bien plus dure et plus misérable » :

Ce sont les hordes indomptées qui n’habitent que les lieux inaccessibles. Elles n’ont aucune possession, aucun asile fixe. Ils vivent séparés les uns des autres et sont obligés, pour ainsi dire, à brouter l'herbe des champs. Les fruits sauvages, les racines tendres, les jeunes pousses des plantes leur servent de nourriture... Ce sont les plus cruels de tous. Je ne serais pas éloigné de croire qu’il y ait parmi eux des anthropophages.

Il semble donc qu’en toute cette histoire des Cyclopes, la part de l’imagination soit minime. Le poète grec n’a presque rien inventé. [ci encore, il n’a fait que mettre en œuvre des renseignements exacts et précis. En feuilletant les périples des Anciens ou nos Jnstructions nautiques, nous pourrions reconstituer le texte, où il puisa ces renseignements sur la disposition des lieux, la forme et les commodités des rivages, la nature du pays, les mœurs des indigènes, etc. À. L. Castellan, qui voyageait en Grèce en 1797, nous décrit ainsi les habitations et les mœurs des

bergers laconiens sur la côte de l’Archipel {Zettres sur la Morée VIII) :

Nous avons visité plusieurs grottes qui se trouvent dans les montagnes escarpées dont la côte est bordée. Elles servent d’habitations à des bergers et à leurs troupeaux qui y passent la nuit et qu'ils mènent aux pâturages des montagnes supérieures. Ces bergers ont conservé le costume antique; la douceur du climat leur permet d'aller presque nus; une simple chemisette de coton, qui leur tombe seulement jusqu'au-dessus du genou, assujettie par une ceinture grossière ou une courroie, forme tout leur habillement. Les habitants des montagnes plus élevées portent des peaux de leurs agneaux, taillées de la même manière. Dans l’été, ils mettent le poil en dehors et, dans l’hiver, ils le tournent vers la peau.

Les grottes où ils se retirent ne sont fermées que par un amas de pierres ou simplement des haïes de ronces sèches, qui suffisent pour empêcher les troupeaux de s'échapper pendant la nuit. L’une de ces grottes se trouve au fond de la rade. L’ouverture, à mi-côte des rochers, est peu apparente. Elle est habitée par plusieurs familles de pasteurs. Ils en étaient sortis lorsque nous y avons pénétré. Il était pourtant resté à l'entrée une foule de jeunes agneaux, gardés par un chien... Des vases de terre pour préparer leurs aliments étaient auprès du foyer, ainsi que des vases propres à recueillir le lait de leurs troupeaux et des paniers pour leurs fromages. Nous n'avons rien dérangé et nous nous sommes retirés après avoir contenté

notre curiosité, leur laissant quelques petites monnaies turques pour les engager à la confiance; ce qui nous a réussi : car, depuis, ils sont venus régulièrement tous les matins à notre bord, ont apporté du lait et des fromages et nous ont même vendu quelques agneaux.

On a peine à se persuader qu'il existe si près du monde civilisé des êtres aussi sauvages et aussi ignorants. En sont-ils moins heureux? La garde de leurs troupeaux, la fabrication de leurs nattes et de leurs paniers, la préparation des peaux pour leur habillement et la récolte des fruits sauvages (car ils ne cultivent rien) forment leurs occupations et leurs plaisirs.

Le périple primitif contenait sans doute quelques renseignements de cette sorte. Le poète, à sa mode ordinaire, en fit un tableau qu’il composa avec habileté et qu’il anima, en prêtant aux noms la personnalité, la voix et le geste de l’homme. Comme il avait fait de la Cachette', Spania, une nymphe amoureuse et jalouse, il fit de l'Œil Rond un géant terrible, du volcan un lanceur de pierres et un broyeur d'hommes, et il donna à son Polyphème les mœurs et la férocité des bergers opiques. Puis, comme autour de Calypso, personnage principal, il groupa autour du Cyclope en menus incidents ou en personnages secondaires, les données de son modèle, les renseignements sur les aspects du terrain et sur la vie des indigènes.

En cette histoire du Cyclope, mieux encore qu’en l’histoire de Calypso, nous pouvons saisir sur le vif, en plein travail, son procédé ordinaire et voir les étapes qui, de la vérité géographique du périple, menaient ses fictions et ses figures à l’anthropomorphisme de ses vers. L’Œil Rond n’était que « le sommet d’un pic isolé, qui se dresse à l'écart des autres »: le Cyclope, tout en prenant la forme humaine et en se dégageant de la montagne, est encore « moins semblable à un mangeur de pain qu’à un pic des monts forestiers » ; Polyphème reste engagé dans la réa-

1 Cf. Calypso et la Mer de l’Atlantide p. 391 et suivantes.

lité géographique comme ces figures à demi-prisonnières que nos sculpteurs laissent engagées dans le bloc de marbre d’où leur fantaisie les tira. Sans le bloc de marbre, -toute l’habileté du sculpteur eût été impuissante à réaliser devant nos yeux ces figures et leurs gestes humains. Sans le bloc du périple, qui lui fournissait la matière, l’anthropomorphisme du poète n’eût pas réussi davantage à dresser les figures de Polyphème et de Calypso.

Mais en cette Cyclopie, comme au pays de Nausicaa ou de Calypso, il est deux ou trois détails erronés qui sont des marques d’origine plus certaines encore :

Près des flots écumants, il est, sur le rivage, des. prairies arrosées, molles, où l’on aurait des vignes éternelles ; et quel labour facile ! et les hautes moissons qu’on ferait chaque été ! car c’est un gras terroir que recouvrent ces mottes.

En pays phlégréen, on ne peut trouver ces prairies molles qu’en face, mais non pas à l’intérieur de Nisida, soit dans l’ancienne baie comblée par les alluvions qui ont créé l’humide et verdoyante plainette de Bagnoli, soit dans le fond de l’un des Yeux, Agnano, Astroni ou Gauros ; à Nisida, la mer occupe le fond de l'œil.

Cette île a dans son port des cales si commodes que, sans amarre à terre, on laisse les vaisseaux, une fois remisés... À lorée de ce port, s’épanche l’onde claire d’une source sous roche, en un cercle de trembles.

Je suis revenu deux fois, en 1912 et en 1925, à Nisida pour chercher cette source. Nos bateliers de 1901 nous avaient parlé d’une fontaine murée qui, parfois, coulait au fond de Porto Paone : cette fontaine, que nous n’avions pas vue, existait-elle réellement ? J’ai demandé et facilement obtenu de l’administration pénitentiaire un permis de visite. Je crois être sûr qu’à l'heure présente, cette source ne donne plus d’eau : en a-t-elle jamais donné ?... a-t-elle jamais existé? Les apparitions et disparitions de sources

froides et chaudes sont fréquentes et capricieuses en terrains volcaniques. Il est peu vraisemblable que, durant l'antiquité, de somptueuses ou tranquilles villas se fussent élevées sur cette île, si elle eût été entièrement dépourvue d’eau douce. Mais il est certain qu'aujourd'hui le bagne n’est alimenté d’eau potable que par les citernes qui recueillent l’eau de ses toits ou par les tonneaux qu’on lui monte du môle et qui viennent de la terre ferme. Je crois qu'aux temps odysséens, Nisida n’avait pas plus de sources qu'aujourd'hui : la source aux trembles, « l’'Œil des Peupliers », n’était pas dans la Petite Ile; mais elle n’en était pas loin.

J'avais cru la trouver en face de Nisida, dans cette plainette maritime de Bagnoli qu’emplissaient encore au début du xx° siècle les humides et grasses luzernières et dont les treilles se balançaient de peuplier en peuplier. Là, toute proche du rivage et sous le pied terrien du Pausilippe, sourd une source assez abondante, l’Aqua Ferrata, que mentionnent la plupart des Guides et que portent déjà les plus vieilles cartes du Royaume de Naples. Mais cette onde ferrugineuse, couleur de rouille et de boue, n’estpas en vérité une eau potable et aucune grotte ni avancée de roche ne l’abrite. Il faut chercher ailleurs.

En ce pays des Opiques, les navigateurs, qui avaient relâché, comme Ulysse, dans le port assuré et désert de Nisida, trouvaient ensuite le détroit de l’Aiguille, puis le Cap de la Caverne, puis le Port d’où l’on montait chez les bergers de la Grotte ; en continuant vers l'Est, ils atteignaient l’autre petite île aux Grottes, Mégaris, en face du site où s’éleva la colonie grecque de Naples. La première ville de Naples, — celle qu’aux temps romains, on appelait encore la vieille ville, Palaiapolis, par opposition à la ville neuve, Néapolis, — portait le nom de Parthén-opé, l« Œil de la Vierge ». Les archéologues sont généralement d’accord pour reconnaître en cette vieille ville une première fondation des Hellènes de Cume, à laquelle des

Éoliens, venus de Chalcis en Eubée, adjoignirent ensuite la ville neuve. Mais les discussions commencent quand on veut fixer le site respectif des deux villes, et l’on a proposé pour cette Palaiapolis toutes les baies du rivage entre la pointe la plus occidentale du Pausilippe et les approches de lilot Mégaris.

Naples est aujourd’hui divisée en deux par l’échine très apparente, qui descend de la haute falaise vers le rivage du golfe, du château Saint-Elme au Pizzofalcone et au chàteau de l'Œuf {ancienne Mégaris). A l'Est de cette échine, sur la rade qui regarde le Vésuve et où de longues jetées enclosent le port d’aujourd’hui, s’étageait la ville du Moyen- Age et des derniers siècles ; elle semble avoir succédé à la ville romaine et à la Néapolis grecque: de ce côté seulement, subsistent quelques ruines des constructions antiques. À l’Ouest de l’échine, la ville récente a peu à peu, depuis un demi-siècle, couvert de ses hautes et larges bâtisses le rivage et l’amphithéâtre de collines qui, du Chàteau de l’Œuf, se déploie vers le Pausilippe] JHsdu à l’église de Sannazzaro.

En face de l'Œuf, la grève et les ruelles de Santa-Lucia étaient naguère encore une grouillante bourgade de cabanes, de cases, de maisons croulantes et de ruelles fétides où l’indicible malpropreté du bas peuple ne causait pas tous les ans peste, choléra et autres épidémies par la seule grâce du soleil et des brises de l’Ouest, du Sud, de l'Est et du Nord qui aéraient continûment cette puanteur. À l’autre extrémité de l’amphithéâtre, près de l’église de Sannazzaro, le quartier de la Margellina, que la falaise ardue, presque verticale du Pausilippe abrite des rafales du Nord et de l'Ouest, est demeuré l'habitat des pêcheurs, rameurs, bateliers et petites gens de mer; naguère encore, ils habitaient dans le tuf creusé de la falaise ; ils continuent de haler, le soir, leurs barques, de les vider et calfater, d'étendre et recoudre leurs filets sur la grève encombrée d’agrès et d’enfants.

C’est sur cette grève abritée du mistral, — telle, la Marseille phocéenne sur la rive occidentale du Vieux Port, — que les premiers colons grecs, venus de Cume, installèrent, je crois, leur Palaiapolis, leur vieille ville, ou leur mouillage de Parthénopé, de l’« Œül » ou de la « Source de la Vierge », comme Pouzzoles fut plus tard le mouillage des Petits Puits, Puteoli. Depuis l’épidémie cholérique de 1885, Naples est royalement fournie d’une eau admirable par les sources du Sérino qu’un aqueduc amène de cinquante kilomètres et distribue à tous les quartiers. Mais, au siècle dernier, la ville entière ne s’abreuvait qu’à de mauvais puits ou aux minces filets de sources saumâtres ou thermales : Santa-Lucia vante encore sa bouche sulfureuse. Un seul quartier, la Margellina, avait sa fontaine d’eau fraîche et toujours coulante, où l’on venait de loin emplir les cruches et où se fournissait la Maison du Roi‘. Le bassin en subsiste, avec son lion accroupi; mais l’eau ne coule plus. Il faut aller chercher la pauvre source abandonnée dans une cave qui prolonge une arrière-boutique sous la falaise de tuf.

Voilà, je crois, l’aiguade sous roche, ônd onelouc, la source aux trembles, dont parle le poète ; les premiers navigateurs, qui fréquentaient ce mouillage commode, connurent cette source, cet « œil », — comme disent les Sémites, oin, — non de la Vierge, mais du Peuplier, Parthénopé; car parthenos a les deux sens ; les peupliers étaient les Vierges héliades, les filles d'Hélios, sœurs de Phaéthon,

{ À la Bibliothèque de Naples, j'ai pu consulter le mémoire de Luigi Cangiano Su le Aque potabili di Napoli (1843). Antérieur aux récentes adductions de sources lointaines, ce mémoire énumère et apprécie les aqueducs et les fontaines qui abreuvaient pauvrement la ville surpeuplée : Aqueducs della Bolla et di Carmignano, Fontaines de Saint-Pierre-Martyr, de Santa-Maria la Nuova, de Santa- Lucia et de la Piazza francese, enfin Source du Lion, la seule vraiment bonne et, tout le jour, achalandée, non seulement par les proches voisins, mais par la valetaille de toutes les maisons nobles et par les vendeurs d’eau qui venaient y remplir leurs tonneaux.

métamorphosées en arbres par la colère des dieux, comme les cyprès de Psophis que « les indigènes appelaient les Parthenoï » (Paus. VIII 24 7). La tradition voulait que la nymphe Parthénopé fût venue à Naples de la mer du grand large : c'était, disait-on, l’une des trois Sirènes.

Une autre erreur du poète peut nous donner un indice de même nature que le bateau pétrifié de Phéacie. Du port de leur ville, les Phéaciens ne pouvaient pas apercevoir le Karavi (cf. plus haut p. 87) ; mais le poète avait suivi une description de la côte qui s’en allait du Sud au Nord, énumérant l’embouchure, la plage et les cascades du fleuve, puis les ports, la ville et le manoir d’Alkinoos, enfin le vaisseau pétrifié. Ici, de même, c’est à tort que le poète pense que, du rivage, on peut apercevoir la grotte du Cyclope (IX 181-182) :

GA’ ôte On Tdv ySpov &purkôues” ÉVYS ÉbVTO, ÉvOa d’ Enr” Éoyatif onéoc stdouev, &yyx1 Baldoonc…

Au fond de sa cour profonde, la caverne n’est visible ni du mouillage, ni de la Petite Île, ni de la pleine mer. C’est le poète qui mit cette vision dans l’œil de son héros, comme 1] mit les deux Pierres dans la main de Polyphème. Ici encore, n’avons-nous pas la preuve qu’il n’a pas vu, de ses yeux vu, le site ? un Homère-Ulysse n’a pas décrit ces lieux d’après son expérience personnelle; seule, la lecture d’un document antérieur, périple, journal de bord, conte ou poème, a pu lui donner une vision aussi précise, aussi exacte et, tout à la fois, aussi continûment et pareillement déformée. -

APPENDICE D. — J'ai visité à plusieurs reprises ces populations des Oasis tant dans le Sud tunisien que dans les confins algéro-marocains. Par opposition aux nomades, qui peuvent vivre sans lois, en perpétuel état de guerre, de haïnes, de vendettas et de razzias, les nécessités mêmes de la vie quotidienne et de la nourriture obligent les sédentaires, « mangeurs de fruits », à l'amour de la paix, au respect des conventions et à la pratique de l'hospitalité.

La moindre bataille, qui amènerait l'incendie ou l’abattage de leurs arbres par un ennemi victorieux, les ruineraït et les affamerait pour de longues années : les Hellènes ont pu se transmettre leurs brouilles séculaires et se « couper » leurs oliviers et leurs vignes les uns aux autres pour le plus grand renom de leurs cités rivales’; une palmeraie dévastée ne se reconstitue qu’en un demi-siècle et risque le plus souvent de disparaître à jamais.

La légalité et les réglements sont indispensables au maintien des arbres et des cultures qu'ils ombragent : quotidiennement, il faut appliquer et respecter des prescriptions minutieuses pour répartir les eaux dans les canaux d'irrigation qui, seuls, peuvent conserver cette verdure. Dans les oasis les plus reculées, les plus isolées en plein désert, les kanouns, qui subsistent d'âge en âge, perpétuent le souvenir du £anôn byzantin.

Enfin, l'intimité avec l'étranger et le commerce équitable peuvent, seuls, procurer les produits industriels, en particulier les vaisselles de tout genre, les outils, les armes, les métaux pour lesquels l’oasis ne fournit aucun minerai. On a des fruits à revendre : en 1912, les abricots valaient à Gabès cinq centimes les deux kilogrammes. On peut régaler à peu de frais les arrivants et faire de profitables échanges.

APPENDICE E. — Pour la Dicéarchie des Grecs, cf. l’Ile de Nieves dans Rochefort Histoire des Antilles p. 44 :

« Les Anglois, qui s’y sont établis ‘en l’an 1628, habitent cette île au nombre d’environ trois mille hommes, qui y sub-

sistent honorablement par le trafic qu’ils y font de sucre, de gingembre et de tabac.

» Cette île est des mieux policées de toutes les Antilles. La justice s’y administre avec grande sagesse par un conseil qui est composé des plus notables et plus anciens habitans de la colonie ; les juremens, les larcins, l’ivrognerie, la paillardise et toutes sortes de dissolutions et de désordres y sont punis sévèrement.

» Pour la sûreté des vaisseaux qui sont à la rade et pour empêcher la descente que pourrait faire un ennemi, on a bâti un fort..., qui tient aussi en assurance les magasins publics, dans lesquels on décharge toutes les marchandises qui viennent du dehors. Ce qui rend encore cette île recommandable, c’est qu’elle n’est séparée que par un petit bras de mer de celle de Saint-Christoffe, la plus belle et la plus renommée de toutes les Antilles, dont elle est la capitale ».

APPENDICE F. — Au temps des thalassocraties helléniques, Cume devint une colonie des Chalcidiens. Mais la tradition locale, conservée par Aristote (Wirab. 95), se souvenait d’un temps où les Blancs, Leucadiens ou Lucaniens [le texte est douteux), occupaient le territoire des Collines Blanches. La racine sémitique b. e. £ désigne la blancheur (en particulier la blancheur de la lèpre que les Grecs appellent leuké, Aevxrn) : les Phéaciens, Dataxes, de l'Odyssée sont les Blancs, Leucadiens ou Lucaniens, qui jadis avaient colonisé Cume (beak a donné pheak : le bet sémitique est souvent rendu en grec par un @).

Le premiers périples grecs donnaient le nom de Lucanie, Aevxavia, à tout le pays qui s'étend de la Campanie au golfe de Tarente. Skylax dit qu'après la Campanie, où l’on trouve les deux villes grecques de Cume et de Naples, les Samnites ont un pan de côte d’une demi-journée de navigation; puis viennent les Lucaniens qui occupent toute la presqu'île entre les deux mers d'Élée et de Tarente : le périple de leur côte est de six jours et de six nuits; puis viennent les [apyges, qui occupent l’autre presqu'île entre le golfe de Tarente et la mer Adriatique : le périple de leur côte est pareillement de six jours et de six nuits. Les géographes postérieurs, essayant de faire concorder ces divisions avec les catégories politiques ou ethnographiques

qu'ils avaient sous les yeux, se donnèrent une peine méritoire pour distinguer Lucaniens, Bruttiens, Ilapyges, Messapiens ; Strabon (VI 1 3-4) revient cinq ou six fois là-dessus : « Avant l’arrivée des Hellènes, il y avait en ces parages, non pas des Lucaniens, mais des Chones et des Oinotriens. Les Samnites, ayant grandi, chassèrent Oinotriens et Chones et installèrent un de leurs clans qui prit le nom de Lucaniens ».

Nous avons. là une série de noms d’époques différentes, que les navigateurs successifs se transmirent, tantôt en se les expliquant, tantôt en négligeant d’en connaître le sens véritable.

Strabon (VI 3 1) donnait le nom de Messapie au talon de la botte italienne, à la péninsule entre Brindisi et Tarente,et les Hellènes appelaient, — nous dit-il, — ce même pays Zapygie : le héros Messapos était venu de Béotie en Iapygie. Mais ce dernier nom était spécialement réservé au dernier promontoire italien que nous appelons le cap Santa Maria di Leuca.

« Le cap Santa Maria di Leuca, — disent les Znstructions nautiques (n° 706 p. 57), — situé à l’extrémité Est du golfe de Tarente, est la pointe Ouest de l’entrée de la mer Adriatique. Il est formé par un morne, haut de 160 mètres et descendant à la mer en pente douce, du côté du Sud; une église, une tour blanche et quelques maisons, réunies sur son sommet, le rendent très reconnaissable pour un bâtiment venant du Sud.

» La côte, depuis le cap Santa Maria di Leuca jusqu’au port : d’'Otrante, situé à 20 milles dans le N.-N.-E., est formée par des hauteurs bien cultivées, qui se terminent généralement, du côté de la mer, par des falaises. Sur ces hauteurs, on aperçoit un grand nombre de villages... Les nombreuses tours, placées de distance en distance et bâties autrefois pour la défense de la côte, peuvent servir à faire reconnaître le point où l’on se trouve ; elles facilitent aussi aux caboteurs l'accès des petites criques, où ils peuvent s’abriter ». L'Écriture nous fournit des noms communs ou des noms de lieu musep'a ou masep'a, que les Septante transcrivent en Maoonva et traduisent en «guette», cxomia. Messapios se retrouve dans toute la Méditerranée levantine, en Crète, en Béotie, en Laconie, en Locride.

Cette Italie méridionale avait le Promontoire Iapygien, "Axopa ‘Ianvyia, et les Trois Caps des lapyges, "Axpat Toeis ‘Iarvyuv. Le Promontoire [apygien abritait déjà le petit mouillage de la

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