GOLFE DE S% EUPHÉMIE
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Ville Blanche, Leuka ; en ce point, avait débarqué le Crétois Iapygos, qui venait de Sicile. Depuis le Canal d’Otrante, jusqu'au détroit de Sicile depuis la Ville Blanche, Leuka, jusqu’au cap de la Pierre Blanche, Leukopétra, la côte méridionale de l'Italie présente partout les mêmes falaises blanches, dont l’éclatante blancheur est encore plus frappante pour qui vient de quitter les côtes noires de Sicile, la lave noire de l’'Etna et des promontoires entre Catane et Naxos. Les Znstructions nautiques (n° 731 p. 251-252), décrivant ces rivages siciliens, nous disent : « Le cap Schiso, bas et noir, a été formé par le plus ancien et le plus grand torrent de lave connu... Trizza est entièrement construite en lave dont la couleur noire contrastant avec la couleur blanche des linteaux et montants de porte, produit un singulier effet, etc. ». La côte italienne, au contraire, commence à cette Pierre Blanche, que les modernes nomment Cap dell Armi et dont les rochers sont « remarquables par leur blancheur ». La racine hébraïque i. p. g signifie éclater, resplendir, luire, et l'Écriture a des noms de lieu de la forme lapig'a. Je crois que les caps lapygiens des Anciens ne sont que les caps Blancs des Modernes. Les premiers thalassocrates avaient ici trois de ces caps blancs. Le premier se nommait « la Pierre Blanche » : les Hellènes traduisirent par Leukopetra. Le second se nommait « les Trois Caps Blancs » : les Hellènes, traduisant les deux premiers termes de l’original sémitique et transcrivant simplement le dernier, dirent les Trois Caps des Tapyges, Toeïs ”Axpat ‘TamÜywv. Le troisième cap enfin devait être « la Guette Blanche » : les Hellènes, qui traduisirent et transcrivirent par moitié en Pointe lapygienne, ”Axoa ’Iarvyia, nous ont conservé, en outre, une bonne transcription du début, car l’équivalent exact de leur akra nous serait fourni par l’autre nom propre de ce même pays, Messapia.
Je crois qu’il en est de même pour le nom de ces Chones que Strabon unit toujours aux Oinotriens. Ils habitaient la péninsule du Bruttium : en ce pays, sur la pointe « aiguë, escarpée et entourée de grands fonds », que nous appelons Capo Alice et que les premiers colons hellènes appelèrent Pendue, xpipiooa, était la ville Choné, d’où les Chones prirent leur nom, — nous. dit Strabon (VI 1 3) ; — c'était le temps où les villes fuyaient les plages et se réfugiaient {sur les hauteurs. Plus tard, dans la
plaine cultivée, sur une colline ronde qui domine la plaine, la plage, les champs et les bois, se bâtit la Ville EÉtalée, Pétélie, ITernAia. Je crois que les deux noms ÆXrimissa et Choné sont dans le même rapport que Xuklopia et Oinotria, traduction et original : Krimissa est pour les Grecs la Pendue (xpeuaotr, xoeudc) ; Choné pour les Sémites avait eu le même sens. Toutes les langues sémitiques ont la racine £. ou. n avec le sens de se tenir droit, se dresser, s'élever ; la forme participiale khon’a ou kon’a nous donnerait le grec Choné, Xovn. Khon est le nom d’une ville phénicienne. Sur une carte marine, on comprend la renommée que ce Promontoire Pendu eut toujours parmi les navigateurs : juste en face de la Guette Blanche, il se dresse sur l’autre bord du golfe de Tarente; c’est l’une des bornes de navigation, l’une des guettes et l’un des points d'appui indispensables.
Nous aurons à revenir sur les doublets gréco-sémitiques qui longent cette côte italienne ; l'Odyssée va nous y ramener avec ses récits de Charybde et de Skylla. Il est seulement un texte de Strabon qu’il faut recueillir (VI 3 5) : « La pointe que l’on nomme Promontoire lapygien est séparée des monts Kérauniens par un détroit de sept cents stades et du cap Lakinien par un golfe de sept cents stades aussi... La petite ville voisine de Leuka a une source fétide : chassés de la Phlégra de Campanie par Héraklès, les Géants nommés Leuternes s’enfuirent jusqu'ici et disparurent sous terre ; la source est alimentée de leur sanie et la contrée voisine garde leur nom de Leuternie ». Voilà, je pense, entre notre Hypérie des Cyclopes et notre Schérie des Phéaciens, l’étape retrouvée : ces Leuternes, échappés de la Phlégrée campanienne, ne sont que nos Phéaciens, enfuis de Campanie et de Cume la Phlégréenne.
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1 Je prie le lecteur de consulter aussi la bibliographie de « Lotophages
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Stromboli : île ronde et île haute ; mur de bronze et ponce flottante. — Aiolie et Nisyros. — Le signal des vents. — Lipari et les Sept-Iles. — Vers Éole.
Le Cap et la Source de l’Ours en face de la Maddalena. — Les baies et puits de Sardaigne : Palau, Liscia, Longo-Sardo et Porto Pozzo.
Les rives des oiseaux et la Pierre colombière.— La pêche des thons et le massacre des Achéens. — La ville des Lestrygons : les Longues Portes. — Les pâtres et les chansons alternées de la Gallura : au pays de l’églogue. — Chez Antiphatès et les Anthropophages.
Après une journée de festin et une nuit de repos dans la Petite Ile des Cyclopes, Ulysse reprend la mer :
Nous reprenons la mer, l’âme navrée, contents d'échapper à la mort, mais pleurant les amis. Nous gagnons Éolie, où le fils d’'Hippotès, cher aux dieux immortels, Éole, a sa demeure. C’est une île qui flotte : une côte de bronze, infrangible muraille, l’encercle tout entière; une roche polie en pointe vers le ciel. Éole en son manoir nourrit ses douze enfants, six filles et six fils qui sont à l’âge d'hommes : pour femmes, à ses fils il a donné ses filles et tous, près de leur père et de leur digne mère, vivent à banqueter; leurs tables sont chargées de dou-
{ Pour ce chapitre d’'Éole, il est deux ouvrages que les philologues et archéologues d’aujourd’hui négligent trop souvent el auxquels je tiens à renvoyer le lecteur : Spallanzani Voyage des Deux Siciles (trad. G. Toscan) et Cluverius Sicilia antiqua.
ceurs innombrables; tout le jour, la maison, dans le fumet des graisses, retentit de leurs voix; la nuit, chacun s’en va, près de sa chaste épouse, dormir sur les tapis de son cadre ajouré.…….
La plage d’Éolie semble avoir été déserte ; une ville haute s’élève sur une butte ou une pente voisine :
Nous montons vers le bourg, jusqu’à leur beau manoir. Eole, tout un mois, me traite et m'interroge, car il veut tout connaître, et moi, de bout en bout, point par point, je raconte.
On connaît la suite de l’histoire, le don par Éole de l’outre où sont enfermés tous les autres vents, le départ des Achéens et leur retour jusqu'aux approches d’Ithaque, grâce au zéphyr qui reste seul à souffler :
Durant neuf jours, neuf nuits, nous voguons sans relâche. Voici que, le dixième, apparaissaient enfin les champs de la patrie; nous en étions si près qu'on en voyait les feux et les hommes autour. Mais il me vient un doux sommeil; j'étais brisé : c'était moi qui, toujours, avais tenu l'écoute, sans jamais la céder à quelqu'un de mes gens; j'avais un tel désir d'arriver au pays!
Mais l’équipage ouvre l’outre ; tous les vents s’échappent et la rafale ramène nos gens chez Eole :
On arrive; on débarque; on va puiser de l’eau et, sans tarder, mes gens se mettent au repas sous le flanc des croiseurs. Quand on a satisfait la soif et l'appétit, je pars accompagné d’un héraut et d’un homme, pour monter chez Éole.
En son manoir fameux, je le trouve au festin, lui, sa femme et ses fils. Nous entrons au logis; mais nous restons au seuil, assis dans l’embrasure.
Mais Eole, cette fois, n’a que paroles de fureur et de haine :
Éore. — Décampe de mon île, 6 le rebut des êtres! car je n’ai plus le droit de t’accorder mes soins, ni de te reconduire. Décampe!... tu reviens sous le courroux des dieux!
Il dit et me renvoie, malgré mes lourds sanglots.
Pour la traversée entre les Cyclopes et l'ile Éolie, — Aiolié, Aîoln. — le poète ne nous donne aucune indication de temps, de distance, de vent ni de marche. Mais les . Anciens s’accordaient à retrouver cette île dans la plus orientale des Lipari, dans l’Ile Ronde, que les Grecs nommèrent Strongulé : les Italiens en ont fait Stromboli. Nous
ouvrons les Instructions nautiques (n° 731 p. 236-237) :
Cette île, la plus N.-E. du groupe des Iles Lipari, s’élève en forme de cône à 940 mètres au-dessus de la mer. Tout dans son ensemble indique qu’elle est le produit des feux souterrains. Le cratère, qui fait face au N.-O., est à peu près au tiers de la montagne, à partir du sommet. Il est continuellement en ignition, avec de fréquentes explosions, et il vomit constamment des matières enflammées. D’après le dire des insulaires, les perturbations atmosphériques auraient une grande influence sur le volcan; ainsi les tempêtes, particulièrement celles venant du Sud, sont précédées d’épaisses masses de fumée. Malgré l'existence de ce volcan, Stromboli est très fertile et produit un des meilleurs vins de la Méditerranée, du froment, de l'orge, du coton, des raisins, des figues, etc. Les cultures sont belles et s'étendent assez haut sur la montagne.
Cette île, aujourd’hui encore, est constamment habitée ; au-dessus de sa plage, elle a un double bourg :
Le principal bourg, défendu par une batterie, est sur le côté Est de l’île. Il est partagé en deux parties formant les paroisses de San Vincenzo et de San Baritho'omeo. Les maisons sont basses et à terrasses. Quelques-unes ont deux étages. On voit encore des traces d’anciens édifices et de tombeaux. À San Vincenzo, il y a une fontaine alimentée par une petite source de la montagne.
La plage, placée au-dessous des maisons, est de sable noir brillant et se termine par la pointe rocheuse della Scaro, où il y à une grande caverne appelée Grotta dei Bovi Marin ou Grotte des Veaux Marins. Cette caverne a 25 mètres de long, 10 mètres de large à l’entrée et 2 mètres de haut. L’extrémité Nord de l'ile est composée de lave rugueuse. La côte N.-0. forme une petite baie, qui se trouve immédiatement au-dessous
du cratère, et le volcan y projette fréquemment une pluie de pierres incandescentes. La côte Ouest de l’île est également composée de lave rugueuse. L’extrémité Sud est une pointe basse de galets.
Le long de la côte, depuis ce point jusqu’à San Vincenzo, il y a plusieurs excavations. L'une, dans la colline un peu au-dessus de la Punta del Uomo, est remarquable parce qu’on y trouve le beau et brillant minerai de fer que l’on appelle fer spéculaire.
Vue du sommet ou des pentes de la montagne elle-même, l’île se présente aux insulaires comme faite au tour, toute ronde dans un cercle d’eau : on comprend le nom que lui donnèrent ses colons grecs, Strongulé, « la Ronde ». Mais les navigateurs l’aperçoivent autrement : avant de la voir ronde, ils la voient haute, très haute ; elle atteint presque mille mètres d’altitude et, de son cratère, monte une colonne de fumée durant le jour, une lueur de feux intermittents durant la nuit, si bien que l’île s’aperçoit de fort loin et qu’on la reconnaît entre tous les rivages des îles et des terres voisines.
Spallanzani écrivait voici plus d’un siècle (IL p. 57):
Étant parti de Naples pour me rendre en Sicile le 24 août 1788 et ayant dépassé, à l’entrée de la nuit, les bouches de Capri {c’est la route que suit Ulysse en quittant les Cyclopes), je commençais à découvrir ce phénomène bien que j'en fusse éloigné de cent milles. Il apparaissait comme une légère bouffée de flammes, qui, à l’improviste, frappait, mais faiblement, les yeux, durait deux ou trois secondes et disparaissait tout d’un coup. Au bout de dix ou douze minutes, la flamme reparaissait, puis s’éteignait de nouveau. Les matelots regardaient ces feux avec plaisir; ils me disaient que, sans eux, ils courraient souvent risque, dans les nuits obscures ou orageuses, ou de faire naufrage en pleine mer ou de se briser sur les côtes voisines de la Calabre. Quand le jour fut venu, je me trouvai très près de l’île volcanique. La vive clarté du soleil avait fait disparaître la lumière du volcan. Je ne voyais plus à la place des flammes que des fumées... J'avais devant moi Stromboli. Sa cime était couverte d’une fumée très épaisse.
Cette Ile Haute n'offre pour refuge aux navigateurs qu’ une seule plage de galets. Partout ailleurs, c’est un talus abrupt, une muraille presque verticale avec des coulées de laves, qui, pareilles à des traînées de métal fondu, puis solidifié, lui donnent l’apparence métallique dont parle le poète, « un mur de bronze infrangible », teîyos y&Akeov &ppnktov. Les Instructions nautiques (n° 731 p. 138) disent en parlant des côtes abruptes de la Sardaigne : « Une côte de fer, d’aspect désolé, découpée par quelques anses ouvertes au N.-0., s’étend entre l’ilot Rossa et la pointe Vignola ». Nous disons couramment: «une roche acérée ».
Dans la bouche et les écrits de nos marins, cette expression « côte de fer » revient sans cesse, quand ils veulent dépeindre une façade de roches lisses, une rive accore, rocheuse, haute et sans abri‘. Pour Stromboli, l’expression serait d'autant plus juste que cette muraille est vraiment d'aspect métallique :
Le cinquième et dernier des produits volcaniques de Stromboli, — dit Spallanzani (II p. 73-77), — est le fer spéculaire. Il se trouve, au Sud, à plus d’un mille des habitations, dans un rocher de lave coupé à pic au bord de la mer. Le métal est cristallisé en lames verticales à la roche qui lui sert de matrice... Les lames sont si brillantes, si polies que l'acier le plus fin ne leur est pas supérieur à cet égard. Elles réfléchissent la lumière comme un miroir sans tache... On ne voit jamais une lame placée isolément. Elles sont toujours assemblées plusieurs ensemble. Elles forment ainsi des groupes de vingt pouces et plus de circonférence. En général la couleur des lames, à l'exception de quelques teintes violettes, est semblable à celle du plus bel acier. Elles brillent dans leurs cassures comme à leur surface. Malgré leur dureté, elles ont la fragilité du verre.
1 Cf. Œxmelin Histoire des Aventuriers et Flibustiers.. I p. 14 : « L’isle de la Tortue, ainsi nommée parce qu’elle a la figure d’une tortue, n’a qu’un port qui puisse servir d’abri aux navires; elle est toute environnée de grands rochers, que les habitants appellent côte de fer ».
Le fer et l’acier n’étaient pas en usage aux temps homériques : le bronze était le métal usuel ; il fournissait donc le terme de comparaison. Autre merveille : Éolie est uneile flottante. Dans une île voisine de Stromboli, Spallanzani a (IT p. 207-209) longuement visité une montagne nommée Campo Bianco :
Elle n’est formée que de pierres ponces toutes blanches. De loin, on la dirait couverte de neige depuis son sommet jusqu'à sa base, immense carrière d’où l’on tire toutes les ponces employées en Europe à divers usages. Là, se rendent les vaisseaux français, italiens et autres, destinés au trafic de cette production volcanique. La plage de Campo Bianco m'offrit d’abord quantité de ces pierres qui surnagent sur l’eau.
Stromboli, qui n’a plus de ces éruptions de ponces, dut en avoir jadis :
Je viens au quatrième genre de productions volcaniques de Stromboli, les pierres ponces. On les trouve à un tiers environ de l'élévation de l’île dans la partie de l'Est, sur le bord des sentiers qui traversent les vignes et dans les excavations formées par la chute des eaux. Elles sont, non pas en masses, mais dispersées en petits morceaux peu abondants. On reconnaît aisément qu'elles ont été déterrées par la main des hommes ou par l'effet des pluies et, si l’on suit leurs traces dans le sable à plusieurs pieds de profondeur, on les y découvre clairsemées et dans leur état primitif. Stromboli a donc vomi autrefois des ponces et n’en vomit plus aujourd'hui. Le Vésuve donne l'exemple, mais plus en grand, de pareilles alternatives.
Ces éruptions de ponces et leurs effets ont toujours étonné les navigateurs qui les voyaient pour la première fois :
1 Cf. M. du Mont p. 164 : « Je vais sortir de la Méditerranée; après quoi, je ne vous en parlerai plus. Mais auparavant il faut que je vous fasse deux remarques, qui me semblent valoir bien la peine de n’être pas oubliées. La première est que cette mer produit une très grande quantité de pierres ponces, jusque-là qu’en quelques
Ce qui est arrivé dans ce port n'est pas moins étonnant, — raconte Thévenot (I ch. 68), au sujet de Santorin. — Je le rapporterai ici comme je l’ai appris de diverses personnes en plusieurs endroits. Il y a environ dix-huit ans que, dans la nuit d’un certain dimanche, commença dans le port de Santorin un très grand bruit, lequel s’entendit jusqu'à Chio, qui en est éloignée de plus de deux cents milles, mais de telle sorte qu’on crut à Chio que c’estoit l’armée vénitienne qui combattoit contre celle des Turcs... Ce fut un feu qui se prit dans la terre du fond du port de Santorin et y fit un tel effet que, depuis le matin jusqu’au soir, il sortit de la mer quantité de pierres de ponce, qui montoient en haut avec tant de roideur et tant de bruit qu’on eust dit que ce fussent autant de coups de canon. Cela infecta tellement l’air que, dans ladite île de Santorin, il mourut quantité de personnes. Cette infection se répandit aussi loin que le bruit qui l’avait précédé. Car non seulement dans cette île, mais même à Chio et à Smyrne, tout l’argent devint rouge. Les pierres de ponce, qui sortirent de là, couvrirent tellement la mer de l’Archipel que durant quelque temps, quand il régnoit certains vents, il y avoit des ports qui en estoient bouchés, en sorte qu'il n’en pouvoit sortir aucune barque, pour petite qu'elle fust, que ceux qui estoient dedans ne se fissent le chemin au travers de ces pierres ponces avec quelques pieux.
Aujourd’hui encore, Théra, couverte de ponces, est ceinturée de ces pierres flottantes, que le flot jette et reprend, au gré de la brise, sur les grèves de l’Est et du Sud. Stromboli avait une pareille ceinture quand elle apparut comme « une île flottante » aux premiers navigateurs, not évi vhoow. Les géographes des âges suivants, qui n’avaient pas vu le phénomène, — Stromboli ne rejette plus de ponce aux époques classiques, — cherchèrent et découvrirent vingt explications de ces trois mots si clairs : « mAoti, disaient-ils, ne veut pas dire navigante, mais naviguée,
endroits on en trouve des flottes de cent pas de diamètre, qui font paraître la mer toute blanche surtout les rivages, ou bien au confluent de quelques courants »... Cf. Plin. XXXVI 42 1.
parce qu’on navigue tout autour, ou parce qu’elle est sur le passage de toutes les navigations, ou parce qu’elle fournit aux navigateurs des indices sur le temps qu’ils doivent rencontrer en mer », etc.
Sur une ceinture de pierres ponces, l’île flottante pointait vers le ciel sa haute pierre dénudée, Aooù à’ àävaôs- ÔPOUE TÉTPN.
Cet hémistiche ne fait que traduire ou paraphraser le nom que ces marins primitifs avaient donné à l’Ile Haute, Aiolié, Aî-oAln. Ce nom rentre dans la série qui nous est familière : à côté de Z-spania, E-nosim, Æ-naria, Ai-aié, etc., il doit prendre place parmi les noms insulaires commençant par ai, e ou ti, l’île. Le second terme olté est la transcription grecque du déterminatif que les Sémites avaient donné à cette fle, ai. Toutes les langues sémitiques ont la racine o. l avec le double sens transitif de monter, gravir, et intransitif de s'élever, surgir. Les Arabes ont tiré de cette racine toutes les formes verbales, substantives, adjectives, participiales, etc., pour signifier étre haut, être éminent, le comble, la grandeur, le lieu élevé, etc. Les Hébreux ont le verbe ol’a et le substantif, qui désigne l'escalier, la rampe, la pente ; son exacte transcription nous donnerait en grec olié, olin : l’ile Oié, At-oln, serait l'Ile de la Rampe. Mais la forme participiale, identique, ol’a, nous rapprocherait davantage encore de notre texte odysséen : l’île Olié, serait l’Ile Montante. Les Septante traduisent ce verbe sémitique par le verbe grec àävabalverv : le poète emploie &vaôéôpous, qui dit exactement la même chose. Ai-olié est donc l’Ile qui Pointe*.
Entre l’Ile Ronde des Hellènes et l’Zle Pointante des Sémites, nous apercevons sans peine les raisons qui créè-
1 Cf. dans Hérodote (II 156) « l’île flottante » d'Égypte. 2 Le nom primitif, Z-ol, de la Césarée algérienne, — notre Cherchell, — n'est-il pas de même origine? Les /nstructions nautiques
signalent la petite île escarpée qui en forme le port. Cf. Calypso et la Mer de l’Atlantide p. 294.
rent la différence d’onomastique. Prenez dans Bergeron (Voyages I p. 111-119) les récits des premiers explorateurs de Ténériffe :
Entre les choses remarquables de ces îles, — dit l’un, — il y en a deux entr'autres : l’une est qu’au milieu de Ténériffe il y a une montagne très haute, en pointe de diamant, qui jette le feu comme le mont Gibel de Sicile et il y a quinze lieues à monter, ce que l’on ne peut faire qu’en trois jours. Ce mont s’appelle Pic de Ténériffe ou de Terregra, et de là on découvre plus de 50 ou 60 lieues loin et on remarque aisément toutes les autres îles. On ne peut aller au plus haut que depuis la mi-mai jusqu’à la mi-août, à cause de l’excessive froidure et des neiges, ce qui a donné sujet aux Anciens d'appeler cette île Nivaria ou Neigeuse.…
Cette île, — dit un autre, — est relevée en forme de côteaux et au milieu d’icelle se voit une montagne grandement droite et ronde, qu’ils appellent Pic de Teithe et dont la situation est telle : sa pointe est fort droite et contient en hauteur quinze grandes lieues. Elle jette souvent feu et soufre et est en forme de chaudron. Deux milles aux environs du sommet, vous ne voyez que cendres et pierres ponces. Deux milles plus bas, c’est un pays qui toute l’année est couvert de neige. Plus bas, s’y rencontrent quantité de grands et puissants arbres. Au-dessous, vous trouverez grande quantité de lauriers, etc...
Ténéritffe, — dit un troisième, — a été appelée Nivaria ou Neigeuse. Le nom de Ténériffe lui a été imposé par les habitants de l’île de la Palma, car tener en langage palmérien signifie neige, et iffe, montagne. Elle est de forme triangulaire.
Dans la Méditerranée levantine, les Znstructions nautiques (n° 778 p. 276) décrivent le volcan de Nisyros : « C’est une île formée de montagnes de roche volcanique. Un cratère irrégulier occupe la plus grande partie de son centre. Ce grand cratère, dont les bords atteignent des altitudes de 410 à 570 mètres, renferme un cratère plus petit qui est le point culminant de l’ile et atteint 692 mètres. Les côtes sont très escarpées et montrent jusqu’à leur sommet des terrasses qui retiennent la terre entraînée
dans la saison des pluies ». Les Hellènes, qui ont colonisé et possédé cette île de Nisyros, nous l’ont décrite de leur point de vue de terriens : « C’est une île ronde, haute, en pierre meulière, avec une ville, un port, des thermes et un temple de Posidon: elle a quatre-vingts stades de tour, atpoyyéAn Ôë kai üunAi ka metpoôNS Tob uuAlou (Bou » {Strabon X 5 16).
Cette Sporade avait gardé pour les Hellènes et garde pour nous son vieux nom de Nisyros, lequel rentre dans la colonne de ces noms insulaires de l’Archipel, qui ne présentent aucun sens en grec, mais s’expliquent sans peine par une étymologie sémitique. Nous n’avons pas ici de doublet pour nous garantir la valeur d’une pareille étymologie : il semble néanmoins que Nisyros, Nioupoc, doive être proche parente de Syros, Züpoc, que nous savons être la transcription du terme sémitique Sour, la Roche. Je crois pareïillement que Nisuros est la transcription grecque de Nisoura, la Garde des Phéniciens : ce terme sert, dans la Bible, à désigner tous les postes et tours de guet, élevés dans les vignes et cultures pour la surveillance de la récolte ou sur les routes du désert pour la protection du voyageur. Appliqué à notre île pointue et à sa tour isolée dans la mer, ce nom se comprend de lui-même. Cette île qui, pour les Hellènes insulaires, était d’abord ronde et ensuite haute, otpoyyéAn SE Kai 6WnAñ, avait été, pour les Sémites marins, d’abord haute et ensuite ronde : c'était d’abord une Garde, Niovpoc. Tout pareïllement, notre île ronde des Hellènes, ZtpoyyvAn, Stromboli, fut l’Ile Haute des mêmes marins sémites : « Stromboli, — dit le pilote Michelot, — a environ dix-huit milles de circuit ; elle est presque ronde et fort haute ».
Felicuda et Alicuda se présentent les dernières des îles Lipari à l'Ouest, — dit Spallanzani (IV p. 95-96). — Les maisons de Felicuda sont éparses en divers points de l’île; elles contiennent environ 600 habitants. Celles d’Alicuda, où la population est plus faible, n’occupent que la partie de l'Est et du Sud-Est. Le
reste de l’île n'offre que des rochers, des ruines et des précipices. Les maisons ou, pour mieux dire, les cabanes de ces deux îles, ainsi que les presbytères, sont bâties, non au pied de la montagne, ce qui paraîtrait plus naturel, mais vers le milieu du sommet. Je ne pouvais comprendre cette préférence donnée à des sites aussi âpres et aussi rapides, tandis que vers les bords de la mer, dans l’une et l’autre île, il régnait des plans doucement inclinés qui auraient dû inviter les habitants à sy établir. Mais ils m’apprirent que, Felicuda et Alicuda se trouvant par leur éloignement hors de la protection de leur capitale, l’île de Lipari, elles étaient anciennement infestées de corsaires turcs et surtout tunisiens, qui y débarquaient à la faveur des ténèbres, surprenaient dans le sommeil les individus qui habitaient le bord de la mer, et les emmenaient captifs après leur avoir enlevé tout ce qu’ils possédaient. Ces attaques nocturnes se sont renouvelées, même de nos jours (1788), dans les deux rivières de Gênes. Les habitants de Felicuda et d’Alicuda se virent donc obligés de transporter leurs demeures sur les hauteurs où le danger était moins grand. Bien que les îles Éoliennes soient encore exposées à l'invasion des pirates, on les reçoit parfois de manière à leur ôter l'envie d'y revenir. Toujours est-il prudent d’y placer les habitations sur les lieux élevés d’où l’on peut signaler leurs manœuvres. Voilà pourquoi on tient sur la montagne della Guardia, à Lipari, une sentinelle qui veille nuit et jour.
La Garde de Lipari et la Garde de Nisyros sont semblables de tous points. Ces deux cônes volcaniques, qui dominent toute l’île et les mers et les terres voisines, sont d’admirables guettes pour surveiller les côtes et les détroits insulaires. De pareilles Guardia sont fréquentes dans l’onomastique des îles éoliennes : Ustica a sa Guardia deï Turchi, qui porte aujourd’hui un sémaphore ; Lipari a son mont della Guardia. De même, le nom de Nisyros a été répandu dans toutes les îles Sporades: c’est le nom d’une ville de Kalymnos, d’une ville de Karpathos ; sur la côte en face de Nisyros, une autre guette grecque, ZKkonu, surveille le détroit de Myndos.
Dans Éolie, règne le maître des vents, qui les déchaîne ou les enchaîne. Zeus l’en a fait le distributeur, keîvov yà&p tTauinv àvépov Trolnoe Kpovlov.
Les Znstructions nautiques (n° 731 p. 236) disent aujourd’hui encore au sujet de Stromboli : « D’après le dire des insulaires, les perturbations atmosphériques auraient une grande influence sur le volcan : les tempêtes, particulièrement celles venant du Sud, sont précédées d’épaisses masses de fumée ». Ce dire des insulaires a longtemps trouvé la créance la plus entière parmi les navigateurs qui tenaient le volcan pour le meilleur prophète des vents et des tempêtes. C’est par l’étude de ce phénomène que Spallanzani (II p. 10-12) commence son enquête sur l’ile :
J'employai le reste de la journée à interroger les insulaires, m'adressant à ceux qui, ayant sans cesse (le volcan) devant les yeux, devaient en être instruits mieux que personne. Voici les informations qu'ils me donnèrent. Lorsque le vent du Nord ou du N.-0. souffle, les fumées sont petites, blanches, et les détonations, très modérées. S’élève-t-il un vent de S.-O., de S.-E. ou de Sud, les fumées s’étendent davantage; elles sont noires ou du moins obscures, et les détonations plus fortes et plus fréquentes. Si l’un de ces trois vents souffle avec violence, il arrive souvent que la fumée se répand sur l’île entière et l’obscurcit comme un brouillard pluvieux... Les fumées épaisses, abondantes, qui correspondent pour l'ordinaire avec des éruptions plus violentes et plus fréquentes, n’accompagnent pas seulement les vents de S.-O., de S.-E. ou de Sud; mais elles les devancent de quelques jours. C’est par leur apparition que les habitants de l'ile annoncent les temps favorables ou contraires à la navigation. « Nous voyons souvent, me disaient-ils, des bâtiments hivernés à Stromboli, prêts à lever l'ancre, parce que la mer paraît favorable; mais heureusement pour eux nos prédictions les retiennent dans le port et ne les trompent jamais ». Au reste ces présages vrais ou faux ne sont pas le résultat des observations modernes des insulaires: on les retrouve
dans l'antiquité la plus reculée. C’est aisé d'imaginer comment, de génération en génération, ils se sont transmis aux habitants actuels qui les feront passer à leurs descendants. Éole, qui faisait sa demeure à Stromboli, a été appelé dans la fable le roi des vents, probablement parce qu’il était parvenu, suivant quelques écrivains, à prédire le vent qui devait souffler par la diversité des fumées et des éruptions.
« Que l’on me permette de rapporter ici les observations que j'ai faites moi-même sur les rapports des phénomènes de l’atmosphère avec ceux des volcans, pendant une station de trente-cinq jours aux îles Lipari. Car il n’est aucun point de cet archipel et de la mer qui l’environne, d’où l’on ne puisse découvrir les fumées diurnes et les flammes nocturnes de Stromboli » :
Dans cet espace de temps, le vent de S.-O. souffla avec violence le 13 septembre et Le 1% octobre. La première fois, on n'aperçut aucune modification sensible dans le volcan, qui, dans cette circonstance, aurait dû, suivant l’opinion commune, exhaler plus de fumée et faire entendre des détonations plus fortes. Mais, la seconde fois, ces symptômes arrivèrent selon l'indication des insulairés. Le vent de S.-E. souffla les 21 septembre et 7 octobre. Ce vent, si nous les en croyons, a les mêmes corrélations avec le volcan que le précédent. En effet, deux fois, les jets de feu parurent plus considérables et la fumée sortit en plus grande abondance; mais l’augure faillit la troisième fois. Le vent de Nord, au contraire, qui, au dire des insulaires, laisse le volcan tranquille, souffla avec impétuosité le 11 et le 12 octobre. Il fut précédé et accompagné d’explosions, qui s’entendirent dans les autres îles, et d’une fumée qui couvrit la moitié de Stromboli. Pendant des temps de calme parfait, le volcan parut néanmoins très courroucé. Ces remarques me porteraient à ne pas adopter entièrement les aphorismes des habitants de Stromboli, d'autant plus que les autres insulaires pensent différemment. Me trouvant un jour à Felicuda, l’on voyait d’une vue distincte, pendant la nuit, les éruptions de Stromboli, qui, malgré la tranquillité de l'air, étaient alors très fortes, presque continuelles et suivies
chacune d’une détonation qui se faisait entendre parfaitement à cette distance. Je demandai à un marinier de l’endroit ce qu'il pensait des présages du volcan; il me donna cette réponse courte et sage : « Stromboli ne fait pas le matelot ».
Toutefois, pour décider s’il existe des rapports directs et immédiats entre les vicissitudes de l'atmosphère et celles du volcan et pour connaître la nature de ces rapports, il faudrait avoir, ce qui nous manque absolument, une longue suite d’observations faites sur les lieux par un physicien.
Quand un observateur aussi sagace, un savant aussi critique que Spallanzani tient encore au xvin° siècle un pareil langage, on peut imaginer la créance générale qu’a pu rencontrer à travers les siècles « Le dire des insulaires ». On pourrait citer vingt passages des Modernes et des Anciens, remonter de citations en citations, à travers le Moyen- Age et l’antiquité romaine, jusqu'aux origines les plus reculées ; on trouverait à chaque génération la même croyance : « Les flammes et fumées de Strongulé permettent de prédire quel vent il fera : aujourd’hui encore, — c’est un fait certain, — les insulaires annoncent les coups de vent par avance », dit Martianus Capella en son livre VI.
Le poète odysséen, qui nous répète ce dire des insulaires, le met en œuvre, à sa façon, dans la double visite qu'Ulysse fait au maitre des vents.
Les insulaires prétendent que le volcan s’irrite ou s’apaise, s’exaspère ou se calme, suivant que les vents de la partie Nord le mettent en belle humeur et en paix ou que les vents de la partie Sud le courroucent et le font mugir. Ulysse, arrivant du pays des Cyclopes, — donc poussé par les brises de la partie Nord, — trouve d’abord un Éole charmant, qui l’accueille et le choie, le caresse et le retient, n’a pour lui que bonnes paroles et présents d’amitié et « l’aime tout un mois » : dès qu’'Ulysse en témoigne le désir, Éole le laisse mettre à la voile et lui donne un bon vent de la partie Nord, un Zéphyr qui va pousser vers la patrie gens et vaisseaux.
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Ulysse vogue neuf jours et neuf nuits : le dixième jour, il apercevait déjà la terre de la patrie ; ses compagnons ouvrent l’outre : tout aussitôt les vents se renversent et la . flottille est ramenée chez Éole. On en était parti par un vent du N.-0., le zéphyr : c’est donc un vent du S.-E. qui ramène nos gens.
Aussi trouve-t-on Éole en pleine rage : «Les observations démontrent que les vents exaspèrent les flammes du volcan et que les calmes les apaisent. Cela n’a rien d’absurde. Car le vent prend naissance et accroissement des souffles de la mer ; il est tout naturel que la même matière et la même cause allument le feu des foyers et les flammes des volcans. Polybe dit que le Notos est annoncé par une nuée noire qui couvre toute l’île et l'empêche d’être vue des côtes siciliennes. Le Borée fait clairer et dresser la flamme et gronder les bruits. Le Zéphyr produit des effets moyens. Mais grâce à ces phénomènes, on peut trois jours d’avance prédire le vent qui soufflera ». Strabon {VI 2 10) parle ici d’une autre Lipari, Hiéra ou Thermessa, qui est, elle aussi, un volcan en pleine activité; nos marins l’appellent Vulcano : |
Le mont Vulcano, — dit Spallanzani (II p. 175-176), — annonce le changement de temps vingt-quatre heures avant son arrivée, par un bruit extraordinaire, semblable à celui d’un tonnerre lointain. Si l’on fait attention à la fumée qui sort alors avec plus d’abondance, on connaîtra de quel côté doit souffler le vent, par la plus ou moins grande densité de la fumée, par sa couleur plus ou moins obscure. Lorsque le vent doit tourner au Sud ou au S.-E., la fumée est épaisse et noire; elle s’élève à une si grande hauteur qu’elle répand partout l’épouvante; on entend alors des mugissements, accompagnés parfois de secousses capables d’effrayer ceux-là même qui y sont le plus habitués. Quand le vent passe au Nord, au N.-E. ou au N.-O., la fumée s'élève doucement: elle est moins dense et parfaitement blanche; les mugissements ne sont pas aussi forts et les secousses n’ont pas lieu.
Vulcano a donc les mêmes sautes d'humeur qu’Éole : les deux volcans se font concurrence pour la prédiction des tempêtes et pour la connaissance des temps. Aux jours odysséens comme aujourd’hui, les périples et les Znstructions nautiques ne parlent que de Stromboli. Aux temps gréco-romains, Polybe et Strabon ne parlent que de Vulcano. Cette alternance nous est expliquée par les changements politiques de l'archipel, qui tour à tour s'appelle archipel des Lipari ou archipel des iles d’Eole, suivant la capitale qui s’installe, tour à tour, à Lipari ou dans notre ile Éolie.
Aujourd’hui, Lipari est « la principale du groupe » ; elle possède la cathédrale, le collège et le bagne : « Son commerce est actif avec les autres îles aussi bien qu’avec Messine, Palerme, Naples, etc. ». Aux siècles derniers, il
en était de même :
Lipari, la plus grande des îles, est aussi la plus peuplée : on y compte neuf à dix mille habitants. Son état civil est composé d’un juge criminel, du fisc, d’un gouverneur militaire qui est pour l'ordinaire un vieux invalide, et d’un juge civil. Un évêque, dix-huit chanoines du premier ordre, quatorze du second, cent vingt à cent trente prêtres forment l’état ecclésiastique. Les Liparites sont persuadés que leur île était la patrie d'Éole et leur ville, le siège de son petit empire... On y compte trois édifices un peu apparents : le logement de l’évêque, celui du gouverneur et l’église cathédrale qui renferme un mobilier précieux, des vases et une belle statue en argent de son patron saint Barthélemy. Les mariniers se livrent à un petit commerce extérieur : plusieurs d’entre eux font trafic de galanteries, comme ils disent, à la foire de Sinigaglia; ils achètent des toiles, des mousselines, des voiles ou autres marchandises du même genre, et ils les vendent à Messine, Catane, Palerme et autres lieux de la Sicile (Spallanzani II p. 230-232).
Dans la plupart des textes gréco-romains déjà (cf. Cluver. Sicilia ant. p. 400), Lipari, seule, attire l’attention des
historiens et géographes : elle possède la ville, les cultes cummuns et le commerce. Son règne remonte jusqu'aux premiers temps de la colonisation grecque. Du jour où les Cnidiens et les Rhodiens, chassés de la côte sicilienne par les Phéniciens et les Élymes, étaient venus coloniser l’archipel dépeuplé ou presque désert, Lipari était devenue la capitale et le port de ces nouveaux propriétaires : c’est de beaucoup la plus grande de ces îles, la mieux cultivable, la plus fertile, la seule capable de nourrir une population nombreuse. Les autres îles éoliennes ne sont que des pitons ou des chaos volcaniques.
Lipari a des plaines: « Deux grandes plaines, — disent les Instructions nautiques (n° 731 p. 234), — mais de dimensions différentes, sont bien cultivées et produisent de bons fruits, du coton, des olives, des légumes et la quantité de blé nécessaire aux habitants pour trois mois ; le vin de Malvoisie de ces plaines est renommé ». En outre, la position centrale de Lipari en fait pour les indigènes de tout l’archipel le lieu des réunions politiques, religieuses ou commerciales. Elle est plus proche de la côte sicilienne, d’où les insulaires doivent tirer le blé et les viandes que leur archipel ne leur fournit pas en suffisante quantité et où ils vont vendre leur vin, leurs fruits et les autres produits de leurs vergers. La sûreté relative de son port en eau profonde en fait le grand entrepôt du commerce local.
Le caractère des insulaires de Stromboli, — dit Spallanzani (IV p. 86-88), — est celui de tous les hommes qui vivent loin des grandes villes et dans l'isolement. Leur cœur n’est point corrompu et, dans leur simplicité, ils ne cherchent point à étendre le petit nombre de connaissances qu’ils ont acquises et qui suffisent à leur bonheur. Leur plus grand voyage est à Lipari : cette ville, toute petite qu’elle est, leur paraît très grande et fait le sujet de leur admiration... Leur plus grand profit est dans la vente de leur malvoisie, qu'ils portent dans cette île capitale, où ils trouvent aisément à s’en défaire.
Enfin Lipari peut avoir des relations de commerce beaucoup plus étendues, avec d’autres nations, même lointaines, grâce aux produits de ses volcans, ponce, lave, eaux chaudes, etc. Les Romains y construisirent une ville de bains et une ville industrielle. Diodore de Sicile (V 10) nous décrit les splendeurs de ce Luchon ou de cet Aix-les- Bains de son temps :
Je dois dire un mot des raisons, qui ont amené le développement et fait non seulement la fortune, mais aussi la renommée de la ville de Lipari. La nature lui avait donné de bons ports et des eaux chaudes. Elle devint un lieu de cures par ses bains, mais aussi une ville de plaisir et de repos très fréquentée. Les malades accourent en foule de la côte sicilienne et les bains leur rendent une merveilleuse santé. Mais l’île possède en outre des mines célèbres d’alun qui font la richesse des insulaires et des Romains : cette denrée, si utile, n’est produite que par Lipari et un peu par Mélos, qui ne peut suffire qu’à une faible clientèle. En réalité, Lipari jouit d’un monopole et fait les prix, d’où les incroyables bénéfices qu'en tirent les exploitants.
L'ile, sans être très grande, est suffisamment fertile et particulièrement agréable à habiter. La mer fournit des poissons en abondance..., etc.
Lipari a donc le commandement des six autres îles : elle exploite tout l’archipel; elle en cultive les pentes; elle en surveille et défend les ports. Quand les pirates, étrusques dans l’antiquité ou turcs de nos jours, attaquent les îles, c'est Lipari qui sert de garde, de forteresse et de refuge. Contre les Etrusques, Lipari arme une flottille et finit par triompher de ces pirates : les dimes importantes, qu’elle offre au temple de Delphes, propagent alors sa renommée chez tous les Grecs. C’est ainsi que l’archipel devient « les Iles des Liparéens », Aurapatar Nfjooi Les Liparéens habitent leur ville; mais ils vont sur leurs barques cultiver et exploiter les six autres îles, dit Pausanias. En cet état de choses, Vulcano, juste en face du port de Lipari, devient
le grand indicateur des vents : Stromboli est plus éloignée de: la capitale et la vue de son volcan est masquée par le haut promontoire du Monte Rosa, qui ferme au N.-E. le . port des Liparéens.
À travers toute l'antiquité, les Sept-Îles, néanmoins, malgré la richesse et la primauté de Lipari, gardent le nom donné par les premiers navigateurs : elles sont l’archipel d’Éole, les Iles Éoliennes; Lipari pour les indigènes et les colons peut être le centre, la capitale, la ville la plus célèbre; pour les navigateurs, Stromboli en est toujours le point le plus remarquable.
Des Sept-Iles, Stromboli est, sinon la plus haute, du moins la plus lointainement visible : vers sa pointe de 940 mètres, vers son panache de fumée durant le jour, vers sa hampe de feu durant la nuit, les regards convergent des mers et terres environnantes.
Stromboli est beaucoup moins grande que Lipari. Mais les marins n’ont que faire de la grandeur des îles : c’est la hauteur et la forme qui leur importent et, même, les navigateurs primitifs préfèrent, nous le savons, les petites îles presque désertes aux grandes îles trop peuplées. Ils demandent seulement aux petites îles d’avoir une grève, une aiguade et, si possible, une caverne.
Les Jnstructions nautiques Viennent de nous dire que Stromboli remplit ces trois conditions. Sa situation en mer est la plus utile. Aujourd’hui, c’est la plus occidentale des îles, Ustica, qui sert de guide et de repère à nos marines occidentales : « L’île d'Ustica, — disent les 7nstructions nautiques (n° 731 p. 237), — forme une excellente marque pour les navires qui, venant du Nord, vont à Palerme ou sur la côte Nord de la Sicile. Cette île est entièrement formée de matières volcaniques ; mais sa fertilité est extrême et elle est bien cultivée ». Aux temps odysséens, le cône de Stromboli est la meilleure marque
1 Cf. Calypso et la Mer de l’Atlantide p. 98.
pour les bateaux qui viennent du Sud et, tournée vers l'Est, sa plage s’offre aux caboteurs qui viennent du continent italien. Éolie se trouve sur la route de tous les bateaux qui montent des bouches de Messine aux côtes d'Italie et aux bouches de Sardaigne ou qui, inversement, descendent vers les bouches de Messine : « Le rivage, dit Spallanzani, n’a ni port ni anse pour servir de refuge aux gros navires. [ls cherchent un abri sous le vent de l’île et courent risque de couler à fond quand ils veulent éviter d’échouer sur le sable. Mais les felouques de lîle étant légères, on les tire aisément à terre et on les remet en mer avec la même facilité ».
Pour la facilité du halage à terre et de la mise à flot, nos vaisseaux odysséens ressemblaient beaucoup à ces felouques : cette plage d’échouement leur offrait donc la même utilité.
L’aiguade dans ces îles volcaniques est d’une particulière importance : « Le climat de ces îles, — disent les Instructions nautiques (n° 731 p. 226), — est généralement salubre et le temps généralement doux et frais. L’eau douce manque généralement, bien qu’on trouve sur la plupart des îles quelques petites sources : les habitants sont, par suite, obligés de construire de vastes citernes ». Les {Instructions et les voyageurs signalent les moindres sources de lar-
chipel :
Sur Didyma, à peu de distance de la mer, près de Sainte- Marie, est une fontaine d’eau douce, qui flue continuellement, — dit Spallanzani (IV p. 83-99) ; — autrefois elle sourdait presque au niveau de la mer, qui se mêlait souvent à ses eaux et en rendait l’usage impossible. Aujourd’hui, l’on a fait une coupure verticale au rivage et la source débouche à quinze pieds plus haut. Telle est son abondance qu’elle fournit cinq jets, chacun d’un pouce de diamètre, chose extraordinaire dans une petite île volcanique. |
On ne voit pas couler un seul filet d’eau vive et potable dans les deux îles de Felicuda et d’Alicuda. Les habitants ont
recours à des citernes et sont exposés à beaucoup souffrir, si les pluies viennent à manquer pendant plusieurs mois.
Sans avoir les cinq sources de Didyma, — Calypso n’en ‘avait que quatre, — Stromboli est assez bien pourvue :
Sur le penchant de la montagne, à peu d’élévation, on trouve une petite source d’eau douce qui serait loin de suffire aux besoins des habitants, si, à quelque distance de là, il n’en jaillissait une autre plus considérable et qui ne tarit jamais. Sans ce secours, le pays ne pourrait subsister, car les citernes sy dessèchent durant les ardeurs de l'été.
Pour les premiers thalassocrates, Stromboli est donc la plus importante des Sept-Iles. L’archipel compte en réalité huit grandes îles et deux ou trois îlots et rochers ; mais, depuis les temps les plus anciens, il n’est jamais parlé que des Sept-Îles Lipariennes ou Éoliennes. Nous sommes habitués à cette énumération par sept.
Aux temps odysséens, Stromboli, relâche des étrangers, était aussi le grand marché des indigènes. Les insulaires voisins y venaient sur leurs barques, comme ils vont aujourd’hui à Lipari, pour s’approvisionner de denrées exotiques de tissus et d’articles manufacturés. [ci, comme dans leurs autres relâches, les étrangers séjournaient : Ulysse y reste tout un mois. [ci, comme dans les autres ports, les étrangers étalaient leur pacotille, et les insulaires apportaient leurs fruits, leurs fromages, leurs vivres et produits agricoles. Les six autres îles dépendaient alors d’'Éolie pour leur commerce et leur ravitaillement : Ulysse trouve Éole entouré des six ménages de ses enfants. Éole a donné ses six filles pour femmes à ses six fils. Nous avons déjà rencontré chez les Phéaciens ces mariages fraternels, grâce auxquels la famille royale vit dans l’union, sans les rivalités et les intrigues qui trop souvent divisent les harems et déciment la descendance des rois levantins. Ils sont riches. Ils passent leurs journées à banqueter et leurs nuits à faire l’amour : « Tous ceux qui ne
sortent point hors de l’isle, — raconte Thévenot (I chap. 68) en parlant de Santorin, — mènent une vie de poltrons, car ils ne font que boire, manger, dormir et jouer aux cartes ». Que faire de mieux, quand on possède la terre de ces îles volcaniques, où tout pousse sans grand travail de l’homme, et quand la mer voisine fournit en outre cette abondance de poissons dont parlent Diodore et tous les voyageurs ?
‘île de Lipari, — dit Spallanzani (IV p. 62-64 et 84-86), — produit du coton, des’ légumes, des olives en petite quantité. Le froment y est excellent. Mais la richesse de l’île consiste en ses vignobles, qui fournissent des vins de différentes qualités. La plus commune, celle dont les habitants font leur boisson ordinaire, est si abondante que l’on peut en exporter deux à trois mille barriques par an, sans que le pays en souffre. Le fameux malvoisie de Lipari, dont le nom seul fait l'éloge, est un vin de couleur ambrée, généreux et suave tout à la fois, qui inonde la bouche d’un goût délicieux et laisse un arrièregoût de douceur non moins agréable...
L'hiver à Stromboli n’est point rude; jamais de gelée; sil tombe un jour de la neige, ce qui arrive rarement, elle fond le lendemain... Le poisson est abondant, volumineux, surtout le congre et la murène. Je suis resté là peu de jours; mais j'ai vu des coups de filets qui ont rapporté plus que toutes les pèches réunies des autres îles pendant le temps que jy ai demeuré. Ces poissons sont excellents. Vivant dans une température douce et plus propre à la reproduction des espèces, il ne faut pas s étonner s'ils multiplient davantage.
17 avril 1901. — Sur le petit vapeur qui part de Messine, j'ai fait le tour des Iles. Messine n’en est pas le vrai port: c’est à Milazzo que, chaque jour, arrivent les vapeurs de Lipari. Mais, chaque quinzaine, de Messine à Lipari, de Lipari à Salina, de Salina à Panaria, puis à Stromboli et Lipari de nouveau, la Corsica, d’escale en escale, dessert
les quetre îles orientales. Partis de Messine en pleine nuit, nous apercevons, dès la sortie du Phare, les lueurs tremblotantes et les éclairs intermittents de Stromboli. Le volcan est pourtant en période d’accalmie et, le vent du Nord soufflant, notre capitaine nous déclare que le volcan restera tranquille. Notre capitaine est toujours persuadé que les grondements et les silences, les fumées et les lueurs de Stromboli sont le meilleur des baromètres pour la connaissance des temps.
A l’aurore, nous sommes à la côte de Lipari. A notre droite, sur la mer retroussée par le grand vent du Nord, le cône de Stromboli se détache, net et régulier. Tout le jour, notre navigation semblera tourner ses lacets dans le champ de cet observatoire. Le port et la capitale de Lipari s’éclairent à peine des premiers rayons de l’aube. Cette lumière encore trop lâche fait mal saillir les creux et les avancées de la côte inhospitalière. Quelles étranges montagnes aux couleurs éclatantes, lie de vin, vert de gris, poudrées de verdure ou de blanche ponce! et quelles murailles métalliques, infrangibles, autour de ces îles aux formes géométriques, aux dômes ou aux cônes réguliers!
On parle toujours des sept îles Lipari : en réalité, sans compter les rochers et simples écueils, c’est dix ou onze iles et îlots qui parsèment l’horizon, dont huit grandes îles au moins : Stromboli, Basiluzzo, Panaria, Salina, Lipari, Vulcano, Alicuri, Filicuri, etc. Toutes ces îles, nettement distinctes, sont vraiment des terres indépendantes et pourtant similaires, aux yeux du navigateur, — de la même famille volcanique. Notre capitaine me parle des « dix îles »; car pour lui, Lisca Bianca et Le Guglie comptent parmi les îles. Les marins d’aujourd’hui estimeraient donc à une « dizaine » le nombre de ces terres éoliennes : la « semaine » des Sept-Iles est sûrement un chiffre rituel.
Après une courte escale au port de Lipari, nous reprenons le large vers Salina, dont nous faisons le tour com-
plet. Salina mérite son nom ancien : Didymé, les Jumeaux. C’est un double dôme, qui, poudré de vert et de ponce, étonne le regard par ses cassures lie de vin et ses murailles toutes luisantes de roches vitrifiées. Entre les deux dômes, se creuse une vallée riante, qui, sur la mer du Sud, tombe en dos d’âne au port d’Arenella et, sur la mer du Nord, au port de Malfa. En cette région, la plus riche et la plus ouverte, l’île devrait avoir son bourg principal. Mais pour les relations avec la capitale Lipari, c’est à la côte occidentale que les indigènes ont installé leur petite ville de Salina.
Salina, Arenella, Malfa : nous avons perdu de longues heures à attendre devant chacune de ces échelles les barques qui apportaient à bord un ou deux émigrants. La « maladie » a tué les vignes. Les insulaires doivent émigrer. Chaque jour, un ou deux s’en vont ainsi à Milazzo ou à Messine pour gagner Naples et l’Argentine. Les fils d’'Éole n’ont plus de quoi banqueter ni même se nourrir. La sécurité des mers a surpeuplé leurs îles : au bon temps des pirates barbaresques, ils pouvaient procréer à leur aise ; la « course » leur enlevait, pour les marchés de Tunis ou d’Alger, plus d’enfants qu’ils n’en pouvaient fournir. Les îles, dépeuplées aux siècles derniers, se sont couvertes de villages depuis la conquête française de l'Algérie. Aujourd’hui, l’un après l’autre, ces villages se vident; la misère, puis la faim sont apparues avec le phylloxéra.
Le cône de Stromboli se détache toujours à l’horizon. Au long de Panaria et de Basiluzzo, nous allons tout droit vers sa pointe. Îl en sort à peine quelques bouffées de loin en loin. Notre capitaine oriente sa route par le Sud et par l'Est de l’ile. Avec ce vent de N.-0. qui fraîchit, c’est la route la plus commode : la masse du volcan va nous couvrir un peu de cette brise génante, et nous pourrons côtoyer de tout près les bords de l’ile, sans craindre les pierres ou les cendres vomies par le cratère : « Rien à craindre, dit le capitaine, c’est le beau temps; avec ce vent de Nord, le
« vieux » ne grogne ni ne crache. Mais quand le vent tourne au Sud, le « vieux » se met en rage; alors, c’est un tremblement qui secoue l’île comme un bateau sur mer et, gare dessous ! c’est une pluie, tout autour, de cailloux et de châtaignes cuites ». Vivien de Saint-Martin en son dictionnaire géographique ne nous dit pas différemment : « Stromboli a environ 6 kilom. de l’Est à l'Ouest et 4 kilom. du N.-0. au S.-E. Elle compte six cents habitants. De formation entièrement volcanique, elle est constituée par le Tempone del Bruciato, montagne de 926 mètres dont l’ancien cratère occupe le centre. Le nouveau, situé plus au Nord et ayant une altitude de 660 mètres, jette continuellement des flammes, surtout quand le vent souffle du Sud et que le temps est orageux ». L’amiral anglais H. Smyth raconte :
J’allais un jour, sur ma chaloupe canonnière, de Milazzo à Stromboli, lorsque s’éleva un vent furieux du S.-E., qui me mit dans l’impossibilité de jeter l'ancre en face de S. Bartolo, où les vagues s’élevaient à la hauteur des maisons. Il ne nous restait quun moyen de n'être pas jetés sur les côtes de la Calabre, alors occupées par Murat : c'était de nous réfugier sous le cratère, dans une baïe de la pointe de Scherrazza. Nous restàmes là pendant un jour et deux nuits, abrités en partie contre les vents et la tempête, mais non sans courir les plus grands dangers. Le cratère vomissait une pluie incessante de pierres rougies qui, chassées avec rapidité, venaient tomber tout près de nous; d'autres faisaient explosion dans les airs avec un fracas horrible et leurs fragments retombaient autour de nous comme des éclats de bombes (A. Boscowita Les Volcans p. 257).
Nous abordons l’ile de Stromboli par le Sud : la muraille abrupte et circulaire Jaillit toute droite de l’eau et dresse jusqu'aux nues sa façade métallique, où les coulées vitrifiées et les roches croulantes alternent. Par endroits, quelques taches de ponces blanchâtres et quelques poudrées de verdures habillent encore le pied de la montagne : au
sommet, c’est la pierre chauve, Atooù &vadéôpoue Tétpn, d’où, par intermittence, surgissent en beaux panaches les volutes de fumée. Le seul embarcadère de lile est à la pointe N.-E., près du village de S. Vincenzo. Là, audessous du cône, des terrasses de terres blanches descendent lentement jusqu’à une longue plage de sables noirs. Les gros bateaux restent au large : des barques viennent à bord prendre marchandises et passagers.
La plage de débarquement est spacieuse. Sur deux ou trois cents mètres, entre les pentes du volcan et la pointe rocheuse della Scaro, s'étend une grève de cailloutis et de petits cristaux noirs. Six gros bateaux y sont tirés à sec au moyen des rouleaux, qui servent à cet usage sur toutes les grèves de ces îles volcaniques, car les sables aigus
‘endommageraient la coque des navires. |
Le bourg de San Vincenzo ne descend pas encore jusqu’à la mer. Aux siècles derniers, dans toutes ces îles, la piraterie barbaresque avait forcé « l'habitation » à quitter le bord de l’eau, pour s’enfuir aux pentes ou même au sommet des montagnes. Depuis la disparition des corsaires, les villages redescendent lentement aux échelles. Une par une, les bâtisses neuves se risquent, prudemment, un peu plus près de la grève: la façade nord-orientale de Strombol se couvre de maisons blanches, qui, par groupes de trois ou quatre, mais le plus souvent isolées, viennent planter leurs murailles basses et leurs terrasses au milieu des figuiers et des vignes. Peu à peu, entre les deux hameaux de S. Vincenzo et de S. Bartholomeo, la côte se repeuple, et les anciennes cases, perchées sur les pentes de la montagne, ne servent plus qu'aux pauvres gens, aux troupeaux, ou de magasins pour l'huile et la vendange. Aux temps odysséens, la piraterie florissante avait aussi chassé le bourg de cette plage : Ulysse doit « monter» chez Éole, comme les gens de mer du siècle dernier.
De la grève de Stromboli, on aperçoit très nettement le cercle des monts de Sicile et d’Italie, qui ferment l’ho-
rizon, et la coupure de Messine, qui peut ouvrir le passage, et le grand triangle de l’Etna dont le casque de neiges étincelle au loin dans l’azur. On mesure l’importance de cette station éolienne, de sa guette, de sa plage, de sa caverne et de sa fontaine pour les marines primiüves. À quatre-vingts ou cent kilomètres du port de Messine, — à une petite Journée de navigation, — Stromboli offre l’étape du premier soir aux voiliers qui viennent de franchir cette porte des mers occidentales. Et c’est aussi l'étape de retour pour les bateaux qui, de la mer Tyrrhénienne, des bouches de Capri, veulent regagner, par le détroit sicilien, les mers levantines ou africaines.
Avant de rentrer à Messine, notre bateau est revenu charger de la ponce sur la côte de Lipari, au petit port de Canneto. Cette rade foraine de Canneto s’ouvre au Nord de la montagne qui couvre la rade de Lipari. En ce mouillage, tout est ponce, la mer, la plage et les collines. La ponce flotte autour des bateaux, poudre les monts, blanchit les rues. A travers la ponce et la lave, je suis allé jusqu’à la capitale de l’île, à cette ville de Lipari qui, jadis, était perchée au haut d’une falaise inaccessible, ne communiquant avec le port que par un escalier taillé dans la roche; pourtant, les corsaires de Barberousse et de Dragut l’ont prise, ruinée et dépeuplée. Aujourd’hui la ville descend à la marine. Quand je suis revenu à Canneto, le soleil était déjà tombé derrière l'horizon. Rien ne saurait dépeindre l’étrangeté de ce petit port de neige, dans le crépuscule du soir blanc, et de ces gros bateaux immobiles sur la mer de ponce, emprisonnés dans la banquise de cette île flottante, mAoTtf Évi vhow : Strabon [VI 2 11) raconte, d’après Posidonios, comment en ces parages on vit apparaitre sur l’eau une sorte de boue flottante qui se congela et devint une espèce de glace ou de roche, toute semblable aux pierres meulières, 6p&olar mnAdv émavoüvta Tf Baléttn.…, Üotepov Kai yEvéoBat toits puAltaic ABoic éot- KÔTA TÈV TT Yyov.
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Nous reprenons la mer, l’âme navrée; mes gens n'avaient plus de courage à peiner sur la rame : après notre folie, où retrouver un guide ?..
Durant six jours, six nuits, nous voguons sans relâche. Nous touchons, le septième, au pays lestrygon, sous le bourg de Lamos, la haute Télépyle, où l’on voit le berger appeler le berger : quand l’un rentre, il en sort un autre qui répond; un homme dégourdi gagnerait deux salaires, l’un à paître les bœufs, l’autre les blancs moutons; car les chemins du jour
côtoient ceux de la nuit.
Du royaume d'Éole au royaume des Lestrygons, le poète ne nous donne encore aucun indice d’orientation. Tout au plus, pourrait-on supposer qu'Ulysse est poussé vers cette nouvelle aventure par les mêmes vents du Sud qui l’ont ramené d’Ithaque à Stromboli : c’est dans le Nord, le N.-0., qu’il faudrait chercher ces rivages de Télépyle ; mais à quelle distance? Six jours et six nuits de navigation, — dit le poète, qui semble employer encore un chiffre rituel. Le site du moins est minutieusement décrit :
Nous entrons dans ce port bien connu des marins : une double falaise, à pic et sans coupure, se dresse tout autour, et deux caps allongés, qui se font vis-à-vis au devant de l’entrée, en étranglent la bouche. Ma flotte s’y engage et s’en va jusqu'au fond, gaillards contre gaillards, s’amarrer côte à côte : pas de houle en ce creux, pas de flot, pas de ride; partout un calme blanc. Seul, je reste au dehors, avec mon noir vaisseau; sous le cap de l'entrée, je mets l’amarre en roche : de troupeaux ou d'humains, on ne voyait pas trace; il ne montait du sol, au loin, qu'une fumée.
Un nom de lieu apparait : ce pays a la Source de l’Ours, Artakié, *Aptakin :
J'envoie pour reconnaître à quels mangeurs de pain appartient cette terre ; les deux hommes choisis, auxquels j'avais adjoint en troisième un héraut, s’en vont prendre à la grève
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