TS-CHAMPS
s^| uelque point que vous abordiez de l'histoire de la France dans ses rap- (^§§sJ| ports avec les pays transatlantiques, pour peu que vous cherchiez l'ensemble et la signification vraie des faits, vous serez infailliblement forcé de vous arrêter devant les lacunes ou devant les erreurs des livres les plus autorisés.
C'est là une expérience que depuis vingtquatre ans je n ai cessé de répéter dans toute Tétendue de cette histoire. J'en ai trouvé plusieurs parties importantes sur lesquelles
tout était à dire. — D'autres , transformées aujourd'hui entièrement à mes yeux par l'étude approfondie des documents authentiques, étaient méconnaissables. — Mais, assurément, il n'est point d'époque de cette histoire plus hérissée de problèmes que celle de ses commencements.
La découverte de documents originaux sur cette période étant très-difficile à cause de la rareté des événements, l'esprit ne peut espérer qu'à force de recherches et de bonheur, de lever le voile qui couvre nos premières relations avec les pays situés sur l'Océan.
De là la nécessité pour l'écrivain de présenter, même incomplètes, les informations qu'il a recueillies pour sauver de l'oubli tout ce qui peut en être tiré. — De là aussi, pour lui, le besoin de discuter les faits nouveaux lorsqu'ils ne concordent pas avec les opinions accréditées, afin d'éclaircir, autant qu'il est possible, ce qui reste problématique, et d'exciter à de nouvelles investigations là où les renseignements font défaut.
Les discussions ne plaisant guères au plus grand nombre des lecteurs, curieux seulement des résultats, j'ai pensé que je ferais bien de soumettre aux hommes d'étude les difficultés qui m'avaient barré le passage à mon entrée dans cette partie si négligée de nos annales.
Il s'agit d'ailleurs de questions d'un intérêt facile à reconnaître.
Vers l'époque qui termine les croisades, j'entends de la fin du XIIIe au XIVe siècle, une grande révolution se prépare, c'est celle qui doit déplacer le mouvement maritime de l'Europe en le portant de la Méditerranée sur l'Océan. — Jusqu'alors le commerce de cette dernière mer ne paraît avoir eu d'importance que sur les côtes occupées par les nations Européennes elles-mêmes. Mais bientôt la terre mal connue, à laquelle on a supposé les formes les plus différentes, va se révéler avec les peuples qui couvrent son globe. — L'Océan apparaîtra dans son immensité, entourant ce globe et baignant des contrées riches, couvertes de peuples, vers
lesquelles le commerce de l'Europe ira chercher de nouveaux profits et que sa politique tâchera d'occuper.
L'Europe finira par atteindre ce but presque partout. — Elle répandra sur toutes les terres jadis inconnues des émigrations qui constitueront des États ayant avec elle une origine et une civilisation communes, et, lorsque la force des populations indigènes ne lui permettra pas d'établir parmi elles sa domination, elle pèsera sur elles de toute la puissance de ses armes et de son industrie. Ainsi peu à peu s'établira dans le monde, ici par la communauté d'origine et de civilisation, là par la supériorité militaire et intellectuelle des nations Européennes dans les contrées où elles rencontrent de la résistance à l'assimilation, une espèce d'unité qu'Henri IV appelait déjà la République chrétienne. Puis, lorsque cette œuvre se sera suffisamment accomplie sur l'Océan, elle s'achèvera sur la Méditerranée et sur la mer Noire en absorbant les nations musulmanes qui menaçaient l'existence des populations chrétiennes,
jusqu'en plein XVIIe siècle, en face de Louis XIV et de Leibnitz.
Pour que cette souveraineté de l'Europe commençât à s'étendre sur le monde, il lui a fallu naturellement en reconnaître les parties ignorées de l'antiquité; mais elle ne pouvait obtenir ce résultat sans forcer et sans renverser successivement les obstacles que des terreurs superstitieuses engendrées par l'ignorance opposaient à l'esprit d'entreprise.
Il importe donc de montrer quels furent les premiers efforts tentés pour lancer le plus petit des continents dans la voie où iF devait établir sa domination et accroître l'essor de son activité, ainsi que ses connaissances et ses richesses.
Les hommes de théorie, non plus que les hommes d'action, ne manquèrent aux premières nécessités qui les appelaient à substituer le vrai aux fausses spéculations de l'antiquité sur le monde étroit qu'elle connaissait. Mais leur œuvre devait être lente, parce qu'elle était pénible et périlleuse. Les conquêtes s'en firent en conséquence pas à pas,
souvent au milieu de l'obscurité, dans laquelle même les noms d'un certain nombre de courageux éclaireurs ont disparu et où la justice de Thistoire leur doit tous ses efforts pour les retrouver.
Tel est le genre d'intérêt propre aux recherches que j'ai faites sur nos navigations du XIVe au XVIe siècle, en voulût-on écarter celui qui s'attache au rôle même de notre pays dans l'expansion de l'Europe sur le monde, rôle qu'il faut connaître.
Les écrivains étrangers, pour mettre plus en saillie les entreprises de leurs concitoyens, semblent se complaire à rabaisser celles des Français. D'autre part, au contraire, l'amour propre local de certaines de nos provinces tend à s'exagérer le mérite de leurs marins dans l'œuvre de notre continent.
Où est la vérité, entre les allégations des uns et les prétentions des autres? A quelle époque avons-nous pour la première fois mis le pied en Afrique, au delà du cap Bojador? Avons-nous découvert l'Amérique du Nord avant les Anglais, celle du Sud avant les
Espagnols , l'Asie et les terres Australes avant les Portugais? Les Hollandais ont-ils réclamé réellement les premiers la liberté des mers? A-t-on dit, enfin, tout ce qu'il importe de connaître sur les hommes qui du XIVe au XVIe siècle ont pris part chez nous à la Révolution maritime? A-t-on, par exemple, précisé l'état de la science de la navigation et des idées cosmographiques qui devaient concourir à changer la face du monde, en multipliant pour les habitants de l'Europe les œuvres de la Création ?
Les pages suivantes ont pour objet de répondre à une partie de ces questions et de mettre mieux en lumière quelques-uns de ces généreux pilotes qui, suivant les paroles du poète, ont préparé un nouvel ordre de choses en conduisant de hardis pionniers vers les terres inconnues.
Magnus ab integro saeclorum nascitur ordo. Alter erit tum Tiphys, et altéra quae vehat Argo Delectos heroas.