AVANT LES PORTUGAIS
Si vos dirai que delà avint li non Pru- Naut à messire Jehan et que il le warda parce qu'il estoit moult preu , fier et homme de haut sens. Ançois li roi volsit que sa progenye et lignye fussent apieles Preu-Nauts , comme fius de vaillant, preu et gentil natior.
e désir de trouver une route nouvelle aux Indes, d'abord en vue de se soustraire au monopole commercial des Mahométans, puis en raison de la concurrence des peuples Chrétiens entre eux , a été nonseulement le grand moteur, mais encore le guide le plus sûr dans la découverte que l'Europe a faite du reste du monde. Avec cette idée , excités par la vue d'un but certain, soutenus par les données logiques qui se déduisaient de la sphéricité de la terre, enfin enhardis parce qu'ils trouvaient toujours sur la route quelque contrée à occuper qui les récompensait de leurs efforts, les marins de ce continent se portèrent successivement du sud-est au sud-ouest, au nord-ouest, au nord-est, découvrant ainsi l'Afrique, l'Asie, l'Amérique et le nord de l'Europe.
Mais avant que le besoin des productions de l'Orient et la pensée qui en naquit eussent donné une suite et une direction aux navigations de l'Europe, on se demande si la hardiesse de certains marins, dans des
circonstances que nous ne connaissons pas et que la Providence pouvait amener pour encourager et pour faire réfléchir, n'aurait pas mis déjà diverses nations de l'Europe en rapport avec les continents inconnus, et précédé ainsi les entreprises des peuples qui ont la réputation d'y avoir pénétré les premiers.
Pour nous, nous le croyons. L'on ne fait guère attention aux choses que lorsqu'on en sent l'intérêt , ou au moins lorsqu'on en a la signification ; or, les esprits ou les actes qui devancent soit les progrès des masses, soit les besoins de leur temps, passent inaperçus. C'est déjà un bonheur dans ces conditions quand des hommes distingués prennent note des faits remarquables, indifférents à la foule, non suffisamment avertie ou préparée pour les comprendre. Aussi rien d'étonnant. que les personnages qu'il y aurait le plus d'intérêt à connaître soient ceux sur lesquels il reste le plus à savoir.
Il en est dans l'histoire des découvertes comme dans celle des inventions.
Pour peu qu'on réfléchisse, on trouvera donc trèsvraisemblable que d'autres navigateurs aient pu avoir le sort qui enveloppa près de cent soixante-dix ans dans un oubli profond l'entreprise de Tedisio Doria et d'Ugolino Vivaldi, partis à la recherche de l'Inde et dont le hasard fit retrouver alors des souvenirs aux côtes occidentales d'Afrique, de même que pendant longtemps l'Europe oublia les navigations exécutées par les Scandinaves au Groenland cinq cents ans environ avant la découverte de Colomb.
Mais ce qui nous paraît simple ne le paraît pas autant à ceux qui voudraient grandir leurs succès en
contestant toute antériorité. Or, cette pensée, dans laquelle perce d'ailleurs l'amour-propre national, trouve de nombreuses contradictions. Parmi elles il en est qui nous concernent pour chacun des continents. J'ai cru que les rappeler était à la fois un devoir de justice et de vérité.
Si nous cherchons d'abord à nous rendre compte des premières navigations Européennes en Afrique, nous voyons que les Portugais établissent leurs titres de priorité sur les terreurs qu'éprouvaient leurs marins à se lancer au delà du cap Bojador, alors limite du monde connu du côté de l'Afrique.
« Comment dépasserions nous , disaient-ils , les bornes qu'ont posées nos pères? Quel profit d'ailleurs peut revenir à l'infant de la destruction de nos corps et en même temps de la perdition de nos âmes, puisque ce doit être avec parfaite connaissance des choses que nous serons homicides de nous-mêmes?... Il est clair, ajoutaient-ils, qu'après le cap Bojador, il n'y a ni peuples, ni villes. La terre n'est pas moins sablonneuse que les déserts de Libye, ou il n'existe ni eau, ni arbre, ni herbe verdoyante, et la mer y est si basse qu'à une lieue de terre on ne trouve pas plus d'une brasse de fond. Les courants sont tels que le navire qui dépassera ce point ne pourra revenir. Et voilà pourquoi nos ancêtres ne se sont jamais mis en mesure d'aller au delà, et certainement il faut que l'obscurité dans laquelle tout cela est demeuré n'ait pas été petite pour qu'ils n'aient pas su marquer ces points sur les cartes au moyen desquelles on se guide sur toutes les mers ouvertes à la navigation des hommes. »
A ce qu'ii paraît d'après ce passage de la Chronique de Guinée, écrite par Gomez Eannez de Zurara, la crainte de ces marins était si forte que pendant longtemps il fallut pour la dominer la persévérance de l'infant don Anrique et surtout l'autoirté de son caractère plus encore que celle de sa haute position .
On ne conteste point les terreurs des navigateurs Portugais , puisque c'est un de leurs historiens qui en parle. Mais alors ils étaient étrangers aux théories des peuples plus avancés qu'eux dans les études cosmographiques; et si l'infant les pressait tant, c'était sans doute qu'outre les indications qu'il avait reçues de certains prisonniers, après la prise de Ceuta, sur les pays situés au delà du cap Bojador, il pouvait aussi, possédant une instruction supérieure à celle de ses marins, avoir connaissance des doctrines qui se professaient en France au collège de Navarre.
Les doctrines de Nicole Oresme, évêque de Lisieux sous Charles V, faisaient pressentir l'extension du monde au sud comme à l'ouest, et, si les Portugais les ignoraient , ils avaient encore plus de raisons pour ne pas connaître les navigations par lesquelles ils avaient été devancés dans la reconnaissance de l'Afrique, ainsi qu'ils l'étaient dans les conjectures fécondes de l'érudition par l'Université de Paris.
Nous avons cité déjà Tedisio Doria et Ugolino Vivaldi comme ayant atteint la Guinée dans leur recherche, en 1285, d'un passage aux Indes par l'Afrique. Mais leur entreprise n'est pas la seule que l'on connaisse comme ayant précédé les explorations des Portugais au delà du cap Bojador.
A côté de cette marine si active et si habile de l'Italie, il y en avait alors une autre non moins remarquable dès le XIIIe siècle, c'était celle des Catalans et de l'île de Majorque. Le Fenix de las Maravillas del Orbe de Raymond Lulle rapporte que les Catalans se servaient avant 1 286 de « carias de marear, » et Chrisstobal Cladera dit qu'on fabriquait à Majorque des instruments grossiers, sans doute, mais permettant cependant de trouver le temps et la hauteur du pôle à bord des vaisseaux. Delà, dit M. de Humboldt, des lumières originairement puisées chez les Arabes se répandirent dans tout le bassin de la Méditerranée; et l'illustre savant n'hésite pas à rappeler qu'un navigateur catalan, Don Jayme Ferrer, était parvenu dans le mois d'août 1346 à l'embouchure du Rio Ouro, cinq degrés au sud du cap de Non. M. De Humboldt rappelle en même temps des navigations des Dieppois aux côtes de Guinée, de 1364a 1390.
D'autres érudits, ne se bornant pas à ces navigations, vont également jusqu'à dire qu'au XIIIe siècle des négociants Rochelois avaient pénétré jusque dans l'intérieur de PAfrique par le Sénégal et là Gambie (1).
Je n'ai de goût à aucun genre de discussion, mais certaines considérations font des débats que soulèvent les réclamations des divers peuples contre les Portugais sur ce point une question du plus haut intérêt dans l'histoire du Droit des Gens.
Les Portugais se sont autorisés des titres qu'ils ont prétendus et prétendent encore à la priorité de la dé-
(1) Eugène Cauchy. Droit maritime international. Paris, 1862, 1er volume, page 269.
l8 LES NORMANDS
couverte des côtes occidentales de l'Afrique, pour obtenir de la cour de Rome des privilèges établissant non-seulement leur souveraineté exclusive sur les mers voisines de l'Afrique et de l'Inde (i), mais encore la permission de réduire en esclavage les peuples païens ou idolâtres qu'ils découvriraient, afin de les amener à la connaissance de la vraie foi (2). Ces privilèges leur furent accordés en 1454 dans les bulles de Nicolas V, et ces bulles marquèrent l'introduction de deux erreurs également funestes contre lesquelles l'humanité eut à réagir.
La revendication de la liberté de navigation et de commerce sur l'Océan a tenu pendant plus de cent cinquante [ans les nations européennes, et la France
(1) Quod nullus, nisi cum suis nautis ac navibus et certi tributi solutione, obtentaque prius desuper expressa ab eodem rege vel infante licentia, ad dictas provincias navigare aut in earum portubus contractare seu in mari piscari praesumeret. — {Declaratio tum Soptam tum rcliquam Africain a promontoriis Baradoc et Nam ad Ghineam usque, vel etlam ultra ad antarcticum omniaque adjacentia Saracenorum régna Lusitanœ coronœ esse addicta. 1454.)
(2) Nos praemissa omnia et singula débita meditatione attendentes, quod cum olim praefato Alfonso Régi quoscumque Saracenos ac paganos aliosque Christi inimicos ubicumque constitutos ac régna, ducatus, principatus, dominia, possessiones et mobilia et immobilia bona quaecumque per eos detenta, ac possessa invadendi, conquirendi, debellandi et subjugandi, illorumque personas in perpetuam servitutem redigendi ac régna, ducatus, comitatus, principatus, dominia, possessiones et bona sibi et successoribus suis applicandi, appropriandi ac in suos successorumque suorum usus et utilitatem convertendi aliis nostris litteris plenam et liberam inter caetera concessimus. {Declaratio tum Soptam, etc., 1454.)
à leur |tête, en armes contre le Portugal, ainsi que contre l'Espagne; et, depuis le 8 août 1444, jour néfaste qu'eut lieu à Lagos la célèbre vente d'esclaves noirs sous les yeux de don Anrique, les consciences troublées des chrétiens ont pu assister aux ravages d'un fléau qui n'a cessé de soulever les haines et la guerre entre la race noire et la race blanche, s'il est vrai que, bienfaisantes sous un rapport, et jusqu'à un certain point, les bulles ont fini par avoir l'effet que les papes se proposaient.
En effet, la race noire a été initiée à la civilisation par l'esclavage (1), qui la transportait hors de son continent natal, dans un milieu supérieur.
En face de ces résultats, mais aussi en face de la double violation du Droit des Gens qui assombrit la gloire conquise par les Portugais dans leurs explorations de l'Afrique, l'histoire peut attacher un réel intérêt à connaître si les privilèges , déjà contraires au Droit naturel, n'étaient pas également mal fondés sur une prétention insoutenable, — je veux dire celle que les considérants de la bulle de Nicolas V mettent en avant, à savoir que les pays abordés par les Portugais étaient tout à fait inconnus avant eux (2).
(1) Exinde quoque multi Ghinaei et alii nigri vi capti, quidam etiam non prohibitarum rerum permutatione seu alio Iegitimo contractu emptionis, ad dicta sunt régna transmissi. — Quorum inibi copioso numéro ad catholicam fidem conversi exstiterunt , speraturque, divina favente clementia, quod si hujusmodi cum eiscontinuetur progressus, vel populi ipsi ad fidem convertentur, vel saltem multorum ex iis animae Christo lucri fient.
(Declaratio tum Soptam, etc., 1454.)
(2) Praeterea, cum olim ad ipsius infantis pervenisset notitiam,
J'irai plus loin. Je laisse de côté les relations des Rochelois avec l'Afrique au XIIIe siècle, sur lesquelles je ne sais rien. Mais il importe de connaître, à propos du différend soulevé entre les Normands et les Portugais, si les premiers n'avaient pas porté la religion chrétienne aux côtes d'Afrique en même temps qu'ils y étaient arrivés, et s'ils avaient cru nécessaire d'employer la violencepour gagner à notre foi des peuples que les Portugais pensaient n'y pouvoir amener que par la force. En un mot, la traite des noirs remonterait-elle à la première arrivée des Français en Afrique, de même que la doctrine du Mare clausum date certainement de la venue des Portugais aux côtes de ce continent.
On le voit, la question de la priorité entre les deux peuples se complique de plusieurs autres d'un ordre, plus élevé, qui attendent aussi une solution. Les nombreux débats engagés déjà sur ce sujet ne l'ont pas éclairci. Au contraire , ils laissent encore plus d'indécision dans l'esprit.
Or, il est temps d'en finir, sans rien brusquer cependant. Si le rôle de l'Europe en Afrique a pris un grand développement par les établissements qu'elle a formés sur les côtes de ce continent, le rôle de la race Africaine exportée en Amérique n'est pas d'une moindre importance, parles services qu'elle a rendus dans
quod nunquam vel saitem a memoria hominum non consuevisset per hujusmodi Oceanum mare versus méridionales et orientales plagas navigari, illudque nobis occiduis adeo foret incognitum ut nullam de partium illarum gentibus certam notitiam haberemus.
(Declaratio tum Soptam, etc, 1454.)
le Nouveau-Monde, comme par les révolutions quelle a engendrées et par son émancipation, qui , à leur suite, lui permet de prétendre aux mêmes avantages que la race blanche, habituée à la regarder en esclave.
A mes yeux, ce sont là des motifs qui donnent de plus en plus le désir de connaître l'époque précise des premiers rapports entre les deux races, et si c'est à la France, si c'est au règne de Charles V, qu'on doit en partie cette initiative dont les résultats ont été tellement mêlés de bien et de mal.
Sous la préoccupation de ce désir, j'ai songé à porter la lumière dans l'obscurité où nous nous débattons en faveur de la tradition française, et à montrer quel a été notre point de départ à nous-mêmes dans la grande révolution qui se préparait alors.
Il faut le dire d'abord, ce ne sont pas nos Français qui ont les premiers revendiqué pour eux la priorité des découvertes au-delà du cap Bojador avant les Portugais, ce sont des étrangers, et quand les Français ont commencé à en parler, — ils ne l'ont fait que d'une manière sommaire, très-insuffisante. — Là même a été une des causes qui ont entretenu depuis deux cents ans le procès que nous avions dès lors, sans aucun doute, les moyens de vider.
A la "tête de ceux qui soutiennent la priorité des découvertes des Français au delà des limites que les anciens n'avaient osé franchir, figure le docteur Samuel Braun, qui fit de 161 1 à 1620 trois voyages en Guinée, et à qui des nègres d'un âge très-avancé racontaient, en 16 17, les faits qu'ils tenaient de leurs grands-pères, dont les pères vivaient lors du premier établissement des Portugais. D'après ces traditions , nos Français avaient précédé de beaucoup ces derniers au comptoir de la Mine (à la côte d'Or). Je ne parle pas du roi nègre que Braun, en 16 14, rencontra au cap Monte (côte de Sierra Leone) , parlant trèsbien le français, puisqu'il y a eu des rapports de nos marins avec les noirs au XVIe siècle, et qu'ils se continuaient.
Plus tard, en 1643, l'hydrographie du père Fournier rappelait qu'avant que les Portugais nous eussent enlevé la Mine, toute la Guinée était remplie de nos colonies, qui portaient les noms des villes de France d'où elles étaient sorties.
On lit ensuite dans la description de l'Afrique, publiée en hollandais par le docteur Olivier Dapper, que différentes dates, placées en plusieurs endroits, démontraient l'ancienneté de notre établissement au château de la Mine. — Par exemple, une batterie en ruines, restaurée quelques années auparavant, était nommée la batterie de France, parce qu'elle était de construction française et que les Français, suivant ce que disaient les indigènes, étaient établis en ce lieu avant les Portugais. — A l'appui de cette assertion, les Hollandais avaient trouvé le millésime de
l'an treize cent, malheureusement les deux derniers chiffres n'avaient pu être reconnus.
Dans une petite chambre du fort, il existait aussi une autre inscription gravée sur pierre, entre deux vieux pilastres, mais presque entièrement effacée et conséquemment illisible, tandis qu'au magasin ou bâtiment des vivres on voyait qu'il avait été bâti en Tan 1484, sous Jean II, roi de Portugal , ainsi que le manifestait le millésime placé au-dessus de la porte, lequel était encore aussi net et aussi entier que s'il remontait seulement à quelques années : d'où il fallait conclure, suivant Dapper, que les autres dates mentionnées précédemment devaient être beaucoup plus anciennes.
Enfin, en 1669 et en 1670, le sieur d'Elbée, commissaire général de la marine aux Iles et à la côte de Guinée, remarquait le long de Ceberé (Riocobus) et proche de là, entre la côte d'Ivoire et la côte d'Or, un château appartenant aux Hollandais, que l'on appelait Saint- Antoine d'Axim. — Il paraissait assez bien bâti , et l'on avait assuré au sieur d'Elbée qu'autrefois il avait été aux Français, que même il y avait eu sur la porte de ce château les armes du roi de France, qui avaient été ôtées par les Hollandais il y avait sept ou huit ans.
A ces documents déjà cités par divers écrivains, il faut en ajouter un resté manuscrit. Le capitaine Gabriel Ducasse, dans sa relation du voyage qu'il fit en Guinée deux ans avant sa nomination au gouvernement de Saint-Domingue, confirme avec quelques particularités de plus tous les faits avancés par Dapper au sujet du poste de la Mine.
a L'opinion commune des gens originaires du pays, dit-il, est que ce sont les François qui l'ont basti et ont fait les premiers la découverte de cette coste avec quatre vaisseaux. Ils en racontent des particularités qui paroissent fabuleuses et que les François ont séjourné longtemps sur les lieux, que cette forteresse a esté donnée par une fille de France en mariage à un infant de Portugal. Ce qui est certain, c'est qu'il y a une batterie appelée de France de temps immémorial, et qu'après la conqueste (1637), les Hollandais voulant relever des travaux , on trouva des pierres où il y avoit escrit dessus année 1 3, le reste se trouvant miné, et comme il n'y a que la nation françoise qui prononce année, cela confirma les gens dans l'opinion des nègres. Outre ce que disent les nègres de la Mine au sujet des François, ceux de Commendo assurent que les premiers blancs qu'ils ont vus sont eux et qu'ils ont resté dans leur pays très longtemps, et y sont tous morts dans la suite, et montrent le lieu où ils ont esté inhumez, disant mesme en avoir conservé des titres pendant la succession des divers roys, mais que leur pays ayant esté saccagé et bruslé, et leur roy tué par une guerre qu'ils eurent contre le roy d'Adomey, ils se sont perdus. » — « Cette antiquité, ajoute Ducasse , ne s'accorde pas avec l'histoire du Portugal, portant qu'en l'année 1441 le nommé Tristan, envoyé à la découverte, n'alla que par 20 degrés, d'où l'on doit inférer que la Guinée estoit découverte auparavant, et que ce qui estoit inconnu aux Portugais ne l'estoit pas aux François. »
Le traité conclu, le 1 5 décembre 1687, par Ducasse avec le roi de Commendo, qui cédait aux Français le
village d'Aguitagny, rappelait en ces termes les anciennes relations des rois de la Gôte-d'Or avec les Français.
« Amoysy, par la divine Providence roy et souverain de Commendo , fils et légitime héritier de feu Asyfy, roy et souverain du mesme royaume.
« La tradition s'estant toujours conservée depuis plusieurs siècles de l'amour et de l'affection que les roys mes prédécesseurs ont eus pour la nation françoise, et les témoignages que tous mes sujets rendent de la douceur que leurs ancêtres ont goûtée pendant le séjour des François sur cette coste, qui a esté de
plus d'un siècle , avons donné, cédé à perpétuité.
en faveur de Sa Majesté, le village d'Aguitagny au bord de la mer
« La présente cession ayant esté acceptée par le sieur Ducasse, — un des officiers de Sa Majesté estant à présent sur cette coste de Guinée avec un vaisseau de guerre. »
Si constantes que fussent ces assertions en faveur des Français réclamant l'honneur d'avoir devancé les Portugais dans la découverte de l'Afrique, quelque appuyées qu'elles fussent par le dire des indigènes et des autres Européens, elles ne suffisaient pas à la critique, qui pouvait, avec raison, représenter qu'au XVIe et au XVIIe siècle il y avait eu des compagnies de commerce aux côtes de Guinée, et que les traditions avaient sans doute une origine plus récente qu'on ne supposait. La critique pouvait donc, avec raison, exiger des détails plus circonstanciés, des faits plus précis.
C'était probablement ce qu'avait senti un sieur Villaut de Bellefonds, auteur d'une Relation des côtes d'Afrique, en terminant cette relation par des remarques propres à justifier l'antériorité des Français à la Côte-d'Or sur les autres nations. — Ces remarques rappellent , en effet , une série d'entreprises exécutées de 1364 a 1410. D'après ce récit, dans la première, qui eut lieu de novembre 1364a 1 36 5, des marins de Dieppe, « ville de tout temps adonnée au commerce, » auraient armé deux vaisseaux du port d'environ 100 tonneaux chacun, auraient fait voile vers les Canaries, seraient arrivés à la Noël au cap Vert, et auraient mouillé devant Rio Fresco, dans la baye qui conserve encore, dit Villaut, le nom de Baye de France. — Après quelque commerce avec les noirs de ce lieu, ils auraient couru le Sud-Est, atteint Boulombel ou Sierra- Leone, passé devant le Cap, et se seraient enfin arrêtés à la Côte des Graines, à l'embouchure d'une petite rivière, près de Rio- Sestos, où était un village qu'ils auraient nommé le Petit-Dieppe, « à cause de la ressemblance du havre et du village situé entre deux costeaux. » Ayant achevé en ce lieu de prendre leurs charges de morphil et de malaguette , ils auraient repris le chemin de France.
Les entreprises suivantes, indiquées dans ces remarques, montrent l'association des marchands de Rouen avec ceux de Dieppe, ayant pour conséquence un envoi de quatre vaisseaux au lieu de deux, et , pour résultat, des découvertes au delà du pays déjà connu.
Deux de ces vaisseaux devaient traiter depuis le
cap Vert jusqu'au Petit-Dieppe, et les deux autres aller plus avant. Mais la grande quantité de poivre que l'un de ces derniers trouva au Grand-Sestre, suffisant à sa charge, ne lui permit pas d'aller plus loin, tandis que le quatrième vaisseau dépassait la côte des Dents, poussait jusqu'à la côte qui suit, d'où il rapportait quelque peu de poudre d'or, mais plus encore de l'ivoire.
Le pauvre accueil qu'on avait fait à nos marins dans ces deux endroits les engagea, dans les années suivantes, à borner leur commerce entre le Petit- Dieppe et le Grand-Sestre, qu'ils avaient nommé Paris. — Et, pour faciliter leur traite, ils s'établirent en ces derniers lieux, ayant également des loges au cap Vert, à Sierra-Leone, au cap de Monte.
Cependant, en i38o, la rivalité d'étrangers qui couraient sur leurs brisées depuis cinq ans et la grande quantité des produits Africains apportée en Europe faisant diminuer leurs profits, les marchands de Dieppe et de Rouen résolurent de renvoyer plus au sud, au lieu même où seize ans auparavant le premier navire avait trouvé de l'or.
En conséquence, il fut équipé à Rouen un vaisseau du port d'environ 1 5o tonneaux, appelé la Notre-Damede-Bon-Voyage, qui partit en septembre et arriva à la Côte-d'Or à la fin de décembre, d'où, neuf mois après, il retourna à Dieppe richement chargé. Les noirs de cette côte ayant remarqué, après le premier voyage, que les peuples de l'intérieur recherchaient les marchandises qu'ils avaient achetées des nôtres, étaient devenus entièrement favorables. Aussi l'année suivante, i38i, les marchands de Normandie en-
voyèrent-ils trois navires de ces côtés-là. Ces bâtiments s'appelaient la Vierge , le Saint- Nicolas et Y Espérance.
Les entreprises qui suivent sont trop importantes pour que je ne cite pas tout entier le récit de Villaut de Bellefonds.
« La Vierge, dit ce voyageur, s'arrêta au premier lieu que l'on avoit découvert, qu'ils appelèrent la Mine, pour la quantité d'or qui s'y apportoit des environs. — Le Saint- Nicolas traita à cap Corse et à Mouré, au-dessous de la Mine, et Y Espérance alla jusques en Akara, ayant traité à Fantin, Sabouc etCormentin. — Dix mois après, nos marins retournèrent et sceurent si bien persuader les marchands, leur vantant le pays, la douceur des habitants et la quantité d'or que l'on en pourroit tirer, qu'enfin ils résolurent de s'y établir et d'abandonner plutost tout le reste.
« En mil trois cent quatre-vingt-trois, ils y envoyèrent trois vaisseaux, deux grands et un petit, qui dévoient passer'au delà d' Akara pour découvrir le reste des costes. — Les deux grands estant lestez de matériaux propres à bâtir estant à la Mine, ils y firent une petite loge où ils laissèrent dix à douze hommes, et s'en revinrent encore richement chargez dix mois après leur départ.
« Mais le petit vaisseau, qui vouloit passer Cormentin et Akara, ayant esté emporté par les marées, fut contraint de retourner, et arriva trois mois avant les autres avec la moitié de sa cargaison.
« On le fit partir dans l'instant que les autres furent venus pour porter des rafraîchissements à ceux qui estoient demeurez dans la nouvelle habitation de
la Mine, qui, en quatre ans, s'augmenta si fort par la grande colonie qui s'y alla établir, qu'ils y bâtirent une église que l'on y voit encore aujourd'hui. »
« Ces commencements, ajoute Villaut de Bellefonds, estoient trop heureux et les profits trop grands pour avoir de longues suites.
« Les guerres civiles ayant commencé en mil quatre cent dix, le commerce dépérit avec la mort de quantité de marchands, et au lieu de trois ou quatre vaisseaux qui partoient tous les ans du port de Dieppe, c'étoit beaucoup quand, en deux ans, ils pouvoient en mettre un à la mer pour la Goste d'Or et un autre pour le Grand Sestre. Enfin , les guerres augmentant , ce commerce se perdit tout à fait. »
Si l'on rapproche les traditions que nous venons de rappeler de celles que rapporte le grand chroniqueur des découvertes portugaises en Afrique , l'on voit que c'est seulement en 141 5, après la prise de Geuta , que l'infant don Anrrique conçut le dessein de conquérir les contrées situées au delà du cap Bojador, sur les renseignements que lui avaient donnés les Arabes. — Bien plus, Gomez Eannez de Zurara ne nous montre pas que ce prince ait commencé à réaliser ses projets avant 1433. Ce fut, on ne l'ignore pas, cette année-là seulement que Gil Eannez, excité par lui , résolut le premier, parmi les Portugais, d'affronter les dangers qui faisaient la terreur des marins de son pays. Ils ne dépassèrent le cap Bojador qu'en 1434 et n'atteignirent qu'en 1436, sous la conduite de Gonsalvez de Baldaya et de Gil Eannez, l'estuaire appelé depuis par les Portugais le Rio de Ouro.
Ainsi , en admettant le récit de Villaut de Belle-
fonds et les dates que les Portugais donnent euxmêmes à leurs premières découvertes, les Normands auraient devancé ceux-ci de soixante-dix ans environ au delà du cap Bojador.
Maintenant, sans connaître d'autre document , y aurait-il impossibilité pour l'histoire à admettre le récit de Villaut de Bellefonds? Nous ne le croyons pas. Quand il ne se recommanderait pas déjà à la confiance par la multitude des faits qu'il précise , auxquels il joint des actes et des noms , il trouverait l'appui de la vraisemblance dans des faits antérieurs. La science historique de notre temps a déjà retrouvé les traces des voyages de plusieurs navigateurs aux côtes d'Afrique antérieurs à ceux de nos Normands : il y a seulement une différence entre les découvertes des premiers, c'est que celles-ci ont un caractère isolé et comme de hasard, tandis que les navigations dont Villaut a fait le récit se continuent pendant près de cinquante ans et laissent des postes sur les côtes. Il y a donc là non plus l'effet d'un heureux hasard, mais celui d'une volonté constante et d'une science qui a su vaincre toutes les terreurs comme toutes les difficultés que l'historien des conquêtes portugaises fait honneur à ses compatriotes d'avoir surmontées.
Il faut chercher évidemment dans cette différence qui existe entre les entreprises de nos Normands et
celles des autres nations la raison des attaques dirigées contre nos réclamations plus vivement que contre toutes les autres.
Une de ces attaques est restée célèbre dans les fastes de l'érudition ; c'est celle d'un ancien ministre de Portugal, auquel il n'a pas fallu moins d'un volume in-8" pour satisfaire sa colère. Dans ce livre, intitulé : Recherche sur la priorité de la découverte des pays situés sur la côte d'Afrique au delà du cap Bojador, M. de Santarem, après le cardinal Saraiva, patriarche des Indes, attaquant tous les témoignages que je viens de citer, s'est efforcé de discréditer les auteurs qui les présentent.
Si , par exemple, il parle de Dapper, l'opinion de M. Eyriès, qu'Humboldt appelle le savant et ingénieux géographe, lui paraît devoir être invoquée contre le peu de choix de ce voyageur dans les matériaux recueillis par lui, lesquels ont induit en erreur les écrivains qui se sont fiés à lui.
Mais les coups les plus furieux que M. de Santarem tente de porter sont frappés naturellement sur Villautde Bellefonds et sur le père Labat, qui, venu après celui-ci , dit avoir vu, avant l'incendie des archives de Dieppe, en 1694, l'acte d'association des Rouennais et des Dieppois pour le commerce de Guinée.
Ici, quoique M. Eyriès, dont tout à l'heure le témoignage semblait à M. de Santarem bon contre Dapper, regarde l'ouvrage de Villaut comme un des meilleurs publiés sur l'Afrique occidentale et l'auteur comme y faisant preuve de discernement et de sincérité, le diplomate Portugais se garde bien de répéter cet
éloge. Loin de là, pour qu'on ne soit pas tenté d'y ajouter foi, il fustige d'importance le pauvre père, qui, aux Antilles déjà, pour avoir dit la vérité sur certaines familles des colons, était menacé par eux des étrivières.
La vérité, qui valait vers cette époque à Fréret la Bastille , et coûtait à Mézeray sa pension , n'est pas toujours, comme on voit, profitable aux historiens. Aux yeux de M. de Santarem, le père n'est qu'un écrivain fort superficiel , méritant peu de créance, et il ajoute, comme si les écrivains Français eussent remué tous les dépôts des notaires de la Normandie, qui , pour ce que j'en ai vu , mes habits ont pu le témoigner, dorment bien tranquillement dans la plus noire poussière : « Si le prétendu document, dont le père Labat affirme avoir vu une copie dans les annales manuscrites, eût existé, et qu'il y en eût d'autres copies, celles-ci devraient se trouver aussi dans les archives de Rouen, — archives qui ne furent point incendiées. Mais personne n'a pu trouver, jusqu'à ce jour, un seul document qui constatât l'existence de l'association des marchands de cette ville avec ceux de Dieppe. Comment se fait-il que tous les documents qui devaient attester ce fait aient disparu ? »
M. de Santarem considère cette circonstance comme d'autant plus importante que Villaut de Belle fonds avance , selon lui , une assertion extraordinaire, fondée seulement sur sa propre autorité.
Le diplomate Portugais veut donc qu'on lui montre quelque copie; mais presque aussitôt, par une inconséquence étrange, il est décidé à en récuser
la valeur. — « Nous savons bien, écrit-il, que cer- « tains esprits, qui ont la manie de tout mettre en « doute, pourront nous objecter qu'il est possible « qu'on parvienne à découvrir des documents qui « modifieront le sens absolu de notre assertion ; mais, « quoiqu'une pareille objection n'exige aucune ré- « ponse , néanmoins nous dirons que ce n'est pas avec « des documents qu'on peut découvrir qu'on doit mettre « en doute l'histoire positive. Quand même un do- « cument viendrait à se découvrir, qui fût en oppo- « sition avec des faits reconnus pour vrais, il ne suf- « firait pas pour renverser le témoignage unanime « des contemporains. »
M. de Santarem, aux singuliers raisonnements duquel nous ne nous arrêterons pas, cite, pour prouver ce témoignage unanime, auteurs sur auteurs et cartes sur cartes.
Il s'efforce de démontrer que tous les nombreux documents et les écrivains contemporains étaient d'accord pour constater la priorité de la découverte de la côte occidentale d'Afrique au delà du cap Bojador. Il établit que ces documents étaient dans l'harmonie la plus parfaite avec les cartes, comme avec l'état de la science de ces temps ; il rappelle que la priorité Portugaise avait été généralement proclamée et reconnue par tous les peuples de l'Europe à l'époque même des découvertes, et reconnue sans interruption pendant plus de deux siècles. Il cherche à faire voir que les auteurs français , au contraire , ne prouvaient ni par des documents authentiques, ni par des passages des auteurs du XIVe ou du XVe siècle, que les marins de leur nation eussent navigué
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au delà du cap Bojador et qu'ils eussent fondé, à cette époque, aucun établissement dans l'Afrique occidentale.
M. de Santarem se prévaut surtout des cartes faites sous Charles V. A ses yeux, celle qui est placée dans le manuscrit des Chroniques de Saint-Denis et porte la signature du roi ne donne aucun indice qu'on eût connaissance de la côte occidentale de l'Afrique, même au delà du cap Noun. En effet, elle ne porte d'autres noms de régions Africaines que ceux d'Egypte, de Babylone, de Thébaïde, d'Alexandrie, d'Ethiopie et de Nilus. Or, M. de Santarem soutient que, si les prétendues expéditions Dieppoises en Guinée avaient eu lieu sous le règne de ce monarque, en 1364; que, si ces mêmes Dieppois avaient formé des établissements dans le pays, comme l'ont prétendu Villaut et les auteurs qui ont copié la relation de son voyage, cet immense progrès géographique eût été de toute nécessité consigné dans la carte du roi.
M. de Santarem tire les mêmes inductions du tracé de la carte Catalane de i3y5, sur laquelle, dit-il, nous remarquons également les côtes d'Afrique au delà du cap Bojador sans aucun nom; on n'y trouve pas même, ajoute-t-il, le tracé de la côte; à peine observe-t-on une simple ligne, qu'on ne pourrait prendre que pour un tracé arbitraire et fait par conjecture.
Suivant lui , ce monument géographique n'offre , par conséquent, aucune trace qui puisse lui faire supposer que ladite côte ait été connue des cosmographes catalans plus qu'elle ne l'avait été de ceux
d'Italie. Il y a, au contraire, dit-il , dans cette carte, près du cap Bojador, la note suivante : « Capuî finis terrœ occidentalis de Africâ. — Ici commence l'Afrique. » M. de Santarem, qui ne connaît rien au delà de la carte de i3y5, ne suppose pas non plus que, dans les cinq années qui restent à vivre à Charles V, ce prince ait eu le temps d'apprendre ce qu'il a ignoré jusque-là. La rigueur des conclusions de M. de Santarem donnerait à croire que , dans son esprit, le XIVe siècle était, comme le nôtre, un temps de centralisation où le gouvernement savait ce que faisait chacune de ses provinces jusqu'aux moindres détails. Par conséquent, dès que Charles V ou ses cosmographes ont ignoré les premières entreprises lors de leur exécution , notre adversaire nie les faits allégués par les Normands. Que lui importe que ces entreprises soient du ressort de l'hôtel de ville ou de l'amirauté, peut-être même des entreprises tout à fait particulières, et, par cette raison, presque en dehors des moyens de contrôle, telles que j'en pourrais citer une aujourd'hui qui s'est élevée dans le silence et craint une renommée qui serait fatale à ses intérêts; la seule grâce que M. de Santarem consente à nous faire, c'est de nous indiquer l'époque de François Ier comme celle à laquelle des marins français, qu'il appelle des pirates, commencèrent à aller sur les brisées du Portugal. Il rappelle à cette occasion que le roi chevalier défendit à ses marins de naviguer dans ces parages, en raison des bulles du Saint- Siège qui avaient concédé aux Portugais la souveraineté exclusive de ces mers, fondée sur l'antériorité de leurs découvertes.
En parlant ainsi, M. de Santarem ne doit pas ignorer cependant que, lorsque François Ier cédait momentanément aux prétentions des Portugais la navigation aux côtes de Guinée, du Brésil et des Indes, c'était que ce prince, qui avait épousé en secondes noces la veuve d'Emmanuel, empruntait de l'argent au roi de Portugal. Or l'on sait que ceux qui en ont besoin passent souvent avec ceux qui leur en prêtent par d'étranges compositions qui ne recommandent pas plus la générosité que l'équité de ces derniers.
M. de Santarem ne paraît donc pas très-bien venu, après son plaidoyer, de se tenir pour exempt du reproche de partialité; cependant sa conscience est tranquille sur ce point, et d'autres que lui pourraient, dit-il, attester que les faits qu'il allègue justifient suffisamment et de sa bonne foi et de l'excellence de la cause qu'il soutient. Il n'en veut d'autre témoin que le savant auteur d'un ouvrage publié en 1799 à Edimbourg, sous le titre de : An hisîorical and philosophical sketch of the discoveries of the Europœans in the northern and western Ajrica. L'écrivain dont M. de Santarem invoque ici le témoignage ne ménage pas, il faut l'avouer, les réclamations des Normands, qui, à l'en croire, reposent sur des arguments plus dignes de moquerie que d'attention, a The authorities by which thèse daims hâve been supporîed are so nugatory as to be almost unworthy of attention. »
M. de Santarem nous donnait ainsi le coup de grâce , tout en nous ménageant comme il le disait, car il aurait pu alléguer entre autres l'opinion de
M. Walkenaer (i). Heureusement la vérité a la vie dure; puis, comme dit Voltaire, elle est faite pour attendre.
Une première protestation ne tarda pas à s'élever. Le volume de M. de Santarem sans doute était bien gros. L'approbation donnée d'avance par le savant compatriote et contemporain de Mungo-Park était assurément propre à nous faire rentrer sous terre avec son dédain. Mais ces Français, gens à tête légère, ne voient jamais le danger.
Dès 1840, un savant géographe, M.d'Avezac, dans un mémoire où il établissait la date des cartes catalanes appartenant à Charles V, avait déjà réclamé la justice pour les navigateurs qui avaient devancé l'impulsion de l'infant don Anrique contre M. Holmes, érudit anglais, qui leur déniait cette justice. M. Holmes était à peu près de l'avis de l'Ecossais de 1799. On eût dit que, parmi les Anglais et les Portugais, un certain nombre étaient d'accord pour partager entre leurs deux peuples la gloire des découvertes de l'Afrique et en exclure la France, l'Italie et l'Espagne. Heureusement aussi, dans tous les pays, il y a toujours des gens d'un esprit assez élevé pour chercher et reconnaître la vérité, fût-elle à leur désavantage.
Le commandeur de Macedo, secrétaire perpétuel de l'Académie de Lisbonne, n'hésitait pas, même au milieu des ardeurs de cette lutte, à accepter, si on le trouvait, un document qui enlevât à l'infant don
(1) Histoire des voyages en Afrique, tome III, pages 239 et suivantes.
Anrique l'honneur que M. de Santarem voulait lui maintenir contre tous les documents trouvés ou à trouver. Selon le commandeur, la vérité avait des droits imprescriptibles et toujours réservés. Seulement il fallait un document dont le caractère d'authenticité donnât une preuve complète et irréfragable (1).
M. d'Avezac rendait hommage au caractère de tels adversaires en même temps qu'il combattait les autres.
« Il arrive de temps en temps, disait-il alors, qu'on exhume de la poussière des bibliothèques et des collections d'archives des documents qui prouvent des découvertes antérieures à celles que l'on a crues les premières. Les Portugais eux-mêmes, à leur tête le commandeur de Macedo-, secrétaire perpétuel de l'Académie de Lisbonne, n'essaient pas de nier l'existence de ces voyages d'exploration. Ils font mieux : ils cherchent si ces expéditions n'appartiennent pas à des Portugais du siècle précédent ; et ces efforts patriotiques, qui n'excluent pas un rigoureux esprit de critique, servent la science et peuvent contribuera la gloire des Portugais. »
(1) Se a verdade tem direitos imprescriptiveis que devem ser reconhecidos e guardados em qualquer tempo em que se manifestem; e se a authenticidade de documentos coevos, em que nao cabe sospeita de vicio, tem fé mais irrefragavel, e faz prova mais plena do que 0 consenso unanime dos escritores, entao sera forçoso entregar n'outras maos a palma que sustentavao as do senhor infante D. Henrique. (Macedo, Mémorial para a historia das navegacoes e descobrimentos dos Portuguezes.)
Le livre de M. de Santarem ramena M .d'Avezac à la défense de l'opinion qu'il avait émise et déjà soutenue avec avantage.
En conséquence, en 1845, il publia une notice sur les découvertes faites au moyen âge dans l'Océan Atlantique antérieurement aux grandes explorations portugaises du XVe siècle. Là il remit en lumière les faits rapportés par MM. Estancelin et Vitet , qui, de notre temps, se sont faits, après Villaut de Bellefonds et Labat, les champions des navigations Normandes; puis il y ajouta certaines parties intéressantes, principalement en ce qui concernait les entreprises des Espagnols, celles des Italiens, et surtout celle de notre Béthencourt aux côtes d'Afrique. Dans cette notice, M. d'Avezac fit voir clairement que le diplomate Portugais n'avait réussi qu'à dresser le bilan de l'érudition superficielle et à montrer une fois de plus les difficultés qu'une vérité rencontre avant de devenir générale.
Après cela, fallait-il parler du soutien que M. de Santarem prétendait trouver dans l'écrit Écossais de 1799? Rien de plus commun que les faux pas de la demi-science, se confiant dans le peu qu'elle connaît pour s'aller heurter à ce qu'elle ne voit ou ne sait pas. Rien de plus dangereux également que d'appuyer sur elle, malgré son assurance qui trompe tant de gens.
Gomment ! dans notre temps, où les communications sont si faciles, où les livres sont si répandus, les lieux communs historiques, que l'on ne cesse d'entendre préférer à la vérité, nous enseignent à tout instant que la science ou l'opinion d'un individu ne
peut pas plus être prise pour le critérium de la science que pour celui du jugement de tous , et l'on admettrait qu'au XIVe siècle, quand il y avait barrière sur barrière, quand il y avait d'abord la province, ayant sa vie propre, et, dans les provinces, les villes avec leurs communes, et leurs corporations, ayant aussi leur action particulière et presque indépendante de tout ce qui se passait autour d'elles; l'on admettrait qu'alors des entreprises de navigation commerciale étaient forcément connues de l'Europe, qui n'avait ni la facilité des voyages ni la presse pour communiquer et vulgariser les faits !
Évidemment, un argument qui reposait sur cette donnée n'avait pas une base fort solide , il faut bien le dire, malgré les relations des Portugais, des Espagnols et des Italiens dans nos ports et surtout dans celui d'Harfleur.
La meilleure, la seule objection de M. de Santarem était que si Villaut de Bellefonds avait eu des mémoires entre les mains, il était bien singulier qu'on n'en retrouvât aucun, car s'il n'était échappé que de rares documents à l'incendie général de Dieppe en juillet 1694, Rouen pouvait en contenir quelquesuns sur la même matière. Cependant, celui qui sait ce que deviennent les papiers et les livres passant des mains d'un homme soigneux , capable de les apprécier, dans celles d'un ignorant ; celui qui a vu des archives, des greffes et les dépôts particuliers des notaires, celui-là ne peut attacher à cet argument l'importance d'un raisonnement sans réplique. Que de précieux documents ont allumé la pipe d'un goujat ! Que de nobles parchemins , au bas desquels était la
signature d'un roi, ont couvert les pots de conserves de femmes de préfets, bonnes ménagères qui les faisaient prendre dans les greniers de la préfecture. Que de conseils municipaux, à l'exemple de la mère de Mme de Graffigny, qui cédait les cuivres burinés par son oncle Callot pour une batterie do cuisine, ont vendu leurs papiers pour quelques écus ! Je n'en dis pas davantage et je ne nomme personne ; il n'est pas besoin d'autres exemples que ceux auxquels je fais allusion, et que je connais, pour montrer que les parchemins qui ont servi à faire des gargousses , et par cela même à faire de l'histoire nouvelle , n'ont pas eu la destinée la plus triste.
Dans ces conditions et avec des éventualités telles que celle qui faillit détruire presque entièrement la relation des Zeni, M. de Santarem et ses adhérents, si le mémoire dont s'était servi Villaut ne se retrouvait pas, ne pouvaient être admis à conclure que Villaut avait inventé sa relation. Mais, je le confesse ici, comme je l'avouerai ailleurs sur un sujet non moins grave, et dans lequel la vraisemblance n'est pas moins en notre faveur, tous nos raisonnements, tous les faits que nous apportions, demeuraient à l'état de probabilité faute d'un document qui répondît à toutes les suppositions de M. de Santarem, faute d'un texte du XIVe ou XVe siècle indiquant que la découverte n'avait pas été ignorée de Charles V, mais que ce prince ne l'avait apprise que postérieurement à l'exécution de la carte de la bibliothèque Sainte-Geneviève et de la carte catalane. Pour dominer tous les doutes, il fallait donc trouver ce document, si nous voulions démontrer le peu de
fondement des bulles du Saint-Siège , concédant aux Portugais le privilège de la navigation et du commerce des mers qui baignent les côtes de l'Afrique, par cette raison que ceux-ci avaient été les premiers à les découvrir.
Si Ton trouvait un tel document, en vain M. de Santarem avait-il écrit qu'aucune découverte de ce genre ne pouvait détruire l'histoire positive consacrée par le consentement unanime des peuples. Ce pouvait être là une précaution oratoire; mais si le document répondait à toutes les objections que nous venons de présenter, ce serait bien évidemment, comme dans la comédie du Barbier de Séville, la précaution inutile.
C'est là ce que je pensais au moment où les débats entre les savants Français, Anglais et Portugais causaient grande rumeur parmi les lettrés. — Mais comment et où trouver ce document? me demandais-je; y avait-il même sagesse à l'espérer? Néanmoins, je résolus d'en faire la recherche. On verra comment les choses tournèrent à l'honneur de la devise de l'histoire : « Constanter ad juslitiam et ventaient. »
Je dois dire, à ce sujet, que deux circonstances contribuèrent beaucoup à m'affermir dans mon projet, en rne faisant pressentir l'existence de ce document
et en marquant une direction à mes recherches.
En repassant dans mon esprit ce que je savais et ce que j'avais lu touchant les découvertes des Normands à la côte d'Afrique, je gardais toujours le souvenir de trois pages de l'Histoire de Dieppe, par M. Vitet. Elles m'avaient frappé (i).
M. Vitet, par une belle matinée d'automne, était à l'extrémité de la jetée de Dieppe , occupé à considérer la marée montante, quand vint se placer à côté de lui un Anglais vêtu à la façon des quakers , et tenant sous un bras deux ou trois volumes , dans une main des cartes marines, et dans l'autre une longue lunette. La beauté du spectacle, quelques détails qui échappaient et qui firent accepter avec plaisir au Français la lorgnette de l'Anglais, amenèrent la conversation entre l'auteur des États de Blois et l'insulaire inconnu.
Voyageur par habitude autant que par instinct national, celui-ci avait passé trois fois les tropiques, visité l'Amérique sur divers points, et il allait faire voile de nouveau pour l'Afrique. Notre Anglais ne demandait qu'à causer; M. Vitet l'écoutait un peu par politesse, car écouter n'est pas' toujours un moyen d'apprendre avec les gens qui parlent beaucoup, mais le discours de l'insulaire finit par l'intéresser. M. Vitet écrivait à cette époque son histoire de Dieppe, et l'Anglais vint toucher par un côté à ses études. — « Vous ne savez pas, Monsieur, lui dit-il, combien cette ville me touche ; voilà trois fois que je reviens du continent , et toujours je veux
(i) Histoire de Dieppe. — Ch.Gosselin, 1834. Deuxième partie. Voyages et découvertes des navigateurs Dieppois, pages 193-196.
passer par ce port. J'y viendrais en pèlerinage comme les Musulmans à la Mecque. — C'est ici la patrie des premiers navigateurs de l'Europe. »
Ces paroles, dites avec l'accent anglais, c'est-à-dire avec l'accent d'un peuple si fier de sa suprématie maritime, étaient certes de nature à émouvoir un Français devenu Normand, au moins pour quelque temps, par le sujet qu'il avait choisi.
M. Vitet regarda son interlocuteur de l'œil d'un homme qui attend une explication. — « Oui , Monsieur, ajouta celui-ci, les premiers, n'en déplaise aux Portugais et à tous ces méridionaux, car nous autres, Anglais, nous avons été des paresseux, nous sommes sans prétention dans ce débat. Mais vous, Français, comment laissez- vous depuis si longtemps ces gens-là vous dépouiller d'une gloire qui vous appartient. J'ai la conviction que vos compatriotes, et surtout ceux de ce petit port, ont fait sinon les plus belles, au moins les premières découvertes, et qu'ils naviguaient sur les côtes de Guinée trente ou quarante ans avant qu'un vaisseau Portugais eût osé franchir le cap de Bojador. »
Cet Anglais là, comme on le voit, n'avait pas la même opinion que l'auteur de l'écrit de 1799 et que M. Holmes.
M. Vitet ayant demandé à l'enthousiaste Anglais d'après quels documents il s'était fait cette conviction, celui-ci lui parla de vieux livres oubliés, en lui montrant les volumes qu'il avait sous le bras; et, ouvrant un d'eux qui portait pour titre : Villaut's Relation of the coats of Africa, London, 1670, « si j'étais Français, ajouta-t-il, je ne laisserais pas les Portu-
gais tranquilles. » Il commençait à feuilleter son livre, sans doute pour indiquer les passages avec lesquels il tourmenterait ces pauvres Portugais , quand un coup de pierrier, tiré dans le port, annonça le départ du paquebot sur lequel il devait passer. Se levant alors brusquement, il tira sa montre, et, s'apercevant qu'il avait dépensé trop de temps à exprimer son enthousiasme, il prit sa course. — Il avait oublié l'heure, il oublia de dire adieu. Je ne sais si cet Anglais plut à M. Vitet; pour moi, il m'a toujours intéressé, et tellement que je me proposai de le retrouver, avec le désir qu'il me donnât une séance qui n'aurait pas à redouter le coup de pierrier. — Je vous en exposerai les raisons.
Quoiqu'un compatriote des Mungo-Park, des Denham et des Clapperton eût bien des motifs pour s'attacher à un continent que les hommes de son pays devaient presque seuls achever de découvrir, et au moment surtout où ils se remettaient à l'œuvre, je m'étais demandé à moi-même, en réfléchissant à cette petite scène, si la conviction de l'Anglais n'avait pas d'autre fondement que le livre de Villaut de Bellefonds. Je m'imaginai qu'il ne s'était pris d'un si bel amour pour ce livre que parce qu'il possédait ou avait lu quelque manuscrit venant corroborer les données de Villaut. Je soupçonnai que, peut-être même s'il sentait tant le besoin de causer, c'était moins pour faire connaître sa science que pour avoir le moyen de l'étendre par les renseignements d'un Français qui, au premier aspect, devait être jugé pour un gentleman et, aux premières paroles, pour un esprit distingué.
AfG LES NORMANDS
Voilà, en tout cas, pensai-je, lorsque je m'occuperai sérieusement des découvertes des Normands, voilà un Anglais à ne pas oublier. Il me donnait, en effet, je ne sais quelle vague espérance que de la Grande Bretagne même partirait le démenti qui devait ruiner les opinions de l'auteur Écossais, sous lesquelles M. de Santarem croyait si bien s'abriter.
Si le pressentiment que me donnaient les discours tenus par l'Anglais à M. Vitet fortifia mon désir de trouver le document que je supposais exister en Angleterre , ce désir et ce pressentiment s'accrurent bientôt d'une autre circonstance. J'étais à Dieppe moi-même en 1847, chargé d'une mission du regrettable M. de Salvandy, alors Ministre de l'instruction publique, quand une parole jetée en l'air reporta ma pensée sur les découvertes des Normands en Afrique au XIVe siècle.
J'étais descendu à l'Hôtel-Royal. Or, un matin que j'étais d'assez bonne heure à déjeuner, ayant passé la nuit à copier un manuscrit de Samuel Champlain, fondateur de la ville de Québec, comme j'avais près de moi les dessins coloriés de ce manuscrit, que je reportais chez M. Feret, leur obligeant et savant propriétaire, le maître de l'hôtel, homme supérieur par certains côtés à sa position, s'approcha de moi et me demanda la permission de les regarder. Après que j'eus satisfait sa curiosité sur les questions que provoquèrent ces dessins, M. Jamain eut, lui aussi, tout comme l'Anglais de M. Vitet, une chaleureuse sortie sur le passé glorieux de Dieppe, qui* restait encore pour quelques-uns l'âme de cette ville. — La recherche du passé lui amenait quelquefois
des clients, qui auraient fui la compagnie oisive des bains de mer, et, à ce propos, il me raconta que, Tannée précédente, il avait logé un Anglais qui n'avait cessé de battre le pays pour trouver le manuscrit d'un Normand qui , disait-il , s'était fait roi de certaines îles du côté de l'Afrique. M. Jamain voulait parler de Jean III de Béthencourt, qui , en même temps qu'il conquérait les îles Canaries, au commencement du XVe siècle, avait eu l'occasion de visiter les côtes du continent, également avant les grandes explorations des Portugais.
Les discussions échangées entre les savants de France, de Portugal et d'Angleterre, et la notice que M. d'Avezac venait de publier sur la première expédition de Béthencourt , avaient valu ce client à M. Jamain.
On voit que les débats étaient sérieux.
Mais quel était cet autre Anglais? Mon hôte ne put me l'apprendre, et j'en fus sur ce point à rêver.
Quoique les entreprises de Béthencourt fussent postérieures à l'expédition de Becerra^ et au voyage fait par un moine espagnol au fleuve de l'Or, dont nous parle la relation même des aumôniers du conquérant Normand, Béthencourt ayant précédé d'une trentaine d'années les Portugais au delà du cap Bojador, il me vint dans l'esprit que l'Anglais qui interrogeait M. Jamain, et qui courait ainsi la campagne pour découvrir la relation manuscrite du roi des Canaries, pouvait bien être l'Anglais même de M. Vitet, revenant de quelque nouveau voyage lointain, plus enthousiaste de l'Afrique et des Normands que jamais, et voulant, par cette raison, compléter
sa relation, l'original peut-être de Villaut de Bellefonds. Si c'était lui, son insistance, après douze ans écoulés, était bien propre à étonner; si c'en était un autre, si c'était seulement un érudit tenant à contrôler les faits avancés par M. d'Avezac, on pouvait se demander pourquoi, lorsque les Anglais tenaient tant à rechercher l'histoire des explorations françaises de l'Afrique, nous n'aurions pas nous-mêmes un souci aussi grand que les étrangers de notre propre gloire, sans vouloir pour cela , comme l'Anglais de M. Vitet, tourmenter les Portugais.
Telles furent les raisons qui, en 1847, m'engagèrent fortement dans la recherche d'un document dont M. de Santarem contestait l'existence.
Préoccupé de la pensée de trouver ce que nos deux Anglais désiraient, je me dis que, si j'avais l'un des deux manuscrits qu'ils convoitaient , il pourrait se présenter une circonstance dans laquelle ce document, servant d'appât, me donnerait les moyens d'un échange. — Or, je savais où était le manuscrit de la conquête des Canaries par Béthencourt. J'obtins d'en prendre une copie; mon père eut la bonté de l'orner du fac-similé des nombreux dessins placés en tête de chacun des chapitres. Puis j'attendis avec l'impatience qu'excitait en moi le souvenir de M. de Santarem. J'avais encore devant les yeux ce petit vieillard , alléché déjà par la découverte de la Chronica de Guiné, de Gomez Eannez de Zurara , retrouvée par M. Ferdinand Denis, et dont il avait eu l'art de lui ravir la publication. Je voyais le fin diplomate furetant partout pour trouver à son tour quelque papier qu'on pût nous opposer à l'occasion, comme cela est
arrivé. C'était vraiment à donner l'envie cent fois d'avoir raison contre lui.
D'un autre côté, les Anglais poursuivaient leurs explorations vers le Niger. Ils commençaient celles de l'Afrique australe. — Si les Anglais achevaient de découvrir l'intérieur du continent Africain,, comme les Portugais en avaient découvert les côtes, quelle part d'honneur resterait donc à la France , malgré les souvenirs laissés par Imbert et René Caillié, les premiers Européens revenus de Tomboctou? Il était évident que nous avions dans ces circonstances, plus que jamais, à conserver tous nos titres pour les opposer à ceux de nos rivaux.
Ces raisons m'excitèrent à de nouvelles recherches en i855. Il y avait déjà quatre ans que mon manuscrit de Béthencourt restait entre mes mains un appât inutile. Je retournai donc en Normandie pour forcer, s'il était possible, les caprices de la fortune soit avec les archives, soit auprès de quelque Anglais que je rencontrerais. Mon voyage ne fut pas heureux sur ce point; et, quoique ce que je trouvai alors dût me servir à sauver la mémoire de deux hommes et à résoudre un autre problème important de l'histoire de notre action en Afrique, je revins à Paris dans îes dispositions d'esprit du collectionneur de Gavarni, c'est-à-dire plus malheureux de ce qui me manquait que satisfait de ce que j'avais obtenu.
Un livre français qui me tomba sur ces entrefaites entre les mains était bien propre à augmenter mes regrets.
L'auteur des Esquisses sénégalaises, M. l'abbé Boilat,
y disserte longuement pour établir que la découverte du Sénégal est due à Denis Fernandez, en 1446, et qu'avant l'année 1626, on ne peut trouver de preuves que les Français se soient établis sur les côtes de Sénégal et de Gorée.
Si des Français, mal informés, reprenaient contre nous la thèse des Portugais, il fallait croire que les arguments des divers champions de notre droit n'avaient pas suffi pour convaincre.
Je pris alors une autre détermination : au lieu d'aller attendre mes Anglais à Dieppe, j'avisai d'aller à Londres, dans les centres scientifiques. Je me dis, pour m'exciter à cette course, que les Anglais avaient occupé la Normandie quelque temps après l'entreprise de nos marins aux côtes de Guinée, que, par conséquent, il se pouvait fort bien qu'il y eût dans les archives d'État emportées par eux quelque trace de ce grand événement.
Peut-être même en existait-il quelque souvenir soit dans une bibliothèque publique, soit dans quelqu'une appartenant à ces grands seigneurs qui savent acheter les documents dont la France ne reconnaît le prix que lorsqu'elle les a laissés échapper.
J'en étais là de mes réflexions et de mes projets, lorsqu'un événement vint m'empêcher de partir , tout en me prouvant que je ne m'étais point trompé. La Providence, qui ne m'avait pas encore donné les moyens d'agir, fit alors mieux pour moi que je n'eusse fait moi-même. — Il y avait en Angleterre un manuscrit tel que je le cherchais, mais il y en avait aussi une copie en France. La Providence m'envoya le Français qui venait de l'y apporter; et, au rebours de ce qui arrivait à Mahomet, qui, ayant invité inutilement une montagne à venir le trouver, crut plus court d'aller à elle, ce fut le document que j'allais chercher qui vint à moi.
Je vous dirai comment m'arriva, sans le moindre dérangement, le bonheur que j'avais si longtemps pourchassé.
Par un jour de printemps de 1860, une personne, à qui l'on avait dit que j'avais étudié les matières coloniales, vint me demander si je ne connaissais pas un mémoire adressé à Louis XVI, en juillet 1788, pour que ce roi prît l'initiative de la cessation de là traite des noirs. L'auteur en était, me dit cette personne, Pruneau de Pommegorge, gouverneur de Saint-Dié-sur-Loire, qui en parlait dans sa Description
de la Nigritie. Je connaissais en effet ce dernier ouvrage (i), publié en 1789, et dédié par l'auteur à Sedaine, son ami depuis cinquante-trois ans. Vingtdeux années de séjour de l'auteur dans l'Afrique, où il avait été successivement du Conseil souverain du Sénégal, à Saint- Louis de Gregoy, dans le royaume de Juda, recommandaient cet écrivain autant pour l'histoire du pays que pour celle de l'esclavage. — Rien de plus tristement intéressant sur ce point que ce livre basé sur des faits auxquels Pruneau de Pommegorge se reprochait d'avoir pris part. L'humanité de l'ancien chef du comptoir de Juda avait plus d'une fois cherché à remédier, à ses propres dépens, aux vices d'une institution dont il avait vu les cruels effets, et , rentré en France, il n'avait pas eu de peine à céder aux instances de Sedaine pour unir ses réclamations à celles des Sociétés de France et d'Angleterre, qui demandaient, nonseulement l'abolition de la traite, mais encore l'affranchissement des noirs dans les colonies. Cependant, comme, dès l'avènement de Turgot au ministère delà marine, Louis XVI, qui devait bientôt établir la liberté de tous les serfs et mainmortables dans ses domaines (2), était déjà mis en demeure par
(1) ln-8. — Publié chez Maradan, libraire, rue Saint-Andrédes-Arts, hôtel de Château-Vieux, 1789.
(2) « Ainsi donc, dans le cas eu de réunion à ma couronne ou d'acquisition pour ma couronne d'une terre ou seigneurie, il est désormais entendu que mon entrée en possession sera l'époque de la liberté de tous les serfs main mortables qui en relèveront. »
Lettre de Louis XVI à Amelot, Versailles, ieraoût 1779. Voir
ce ministre, homme de bien, de donner également la liberté aux noirs (i), le livre de Pruneau de Pommegorge, ainsi que son mémoire, n'étaient que l'écho du cri d'un grand nombre de consciences déjà soulevées, et il ne fallait pas donner à ces productions plus d'importance qu'elles n'en avaient. La personne qui me faisait l'honneur de me consulter le comprit ; elle s'en souciait peu d'ailleurs. Elle n'avait eu , en venant m'interroger, me dit-elle, qu'un désir : c'était de trouver des détails sur Pruneau de Pommegorge et sur ses ascendants.
« La cause pour laquelle , me dit mon visiteur, j'attache un certain prix à ces détails, c'est qu'il serait fort étrange que ce Pruneau de Pommegorge appartînt à la famille d'un ancien navigateur normand du XIVe siècle, et que son nom, que quelques-uns écrivent comme celui du fruit, d'autres Prunot, dût être Preu-naut, Preunaut, Prunaut, ce qui signifiait, alors, brave, hardi marin, preu navigateur. » Gomme je gardais le silence : « La plupart des noms, continue mon interlocuteur, sont des surnoms, et celui-ci aurait été donné à la famille d'un capitaine Normand qui aurait, au XIVe siècle, ex-
Lettres de Louis XVI à Marie-Antoinette, publiées par M. Feuillet de Conches, 1864.
(1) En 1775, je fus chargé, par M. de Sartines, de traiter cette question contradictoirement à un plan donné à M. Turgot pour effectuer la révolution qu'un redoublement de zèle et d'intérêt pour les nègres esclaves voudrait accélérer aujourd'hui. (Malouet, au ministre de la marine et des colonies. — Toulon, 2 1 juillet 1788.)
ploré les côtes d'Afrique; il serait curieux que le commandant de Saint-Louis de Gregoy fût issu de ce même navigateur, et il ne le serait pas moins qu'un nom dissimulé par ceux qui le portaient, parce qu'il semblait ridicule, fût comme celui de la famille des Quatre-Barbes d'Anjou ou de la famille Aux Cousteaux de Picardie, un de ces titres d'honneur qu'une famille devrait conserver avec un soinjaloux. »
« Au reste, ajouta M. Lucien de Rosny (ainsi se nommait la personne qui voulait bien s'adresser à moi), vous pourrez juger par vous-même de ce que vaut ce document, que je n'ai pris dans une collection Anglaise qu'à cause de son intérêt philologique uni à celui de faits assurément fort remarquables, quoique je ne sache pas la place qu'il leur faut assigner dans notre histoire. »
M. de Rosny alors me conta comment, en i852, trois années avant celle où je m'occupais à Dieppe, pour la seconde fois, des découvertes des Normands en Afrique, et où le souvenir des deux Anglais dont j'ai parlé me faisait tourner les yeux vers l'Angleterre, il se trouvait à Londres, fréquentant le British-Museum. — Là, il se rencontrait souvent avec un homme distingué d'Oxford- Street, nommé William Carter, qui, le voyant rechercher de vieux textes français, mit à sa disposition un volume contenant une série de pièces détachées, copiées vraisemblablement vers le milieu du XVIIe siècle. M. Lucien de Rosny ayant trouvé dans ce recueil des choses fort curieuses se rattachant à ses études sur notre langue, obtint la permission de les copier, et en tira le mor-
ceau assez étendu dont il me parlait. Dans sa pensée, le volume dont ce document fait partie devait provenir de la collection d'Emery Bigot, grand érudit normand, mort, le 18 octobre 1689, doyen de la Cour des aides de Normandie.
Le lendemain, M. Lucien de Rosny m'apporta ce document. — La lecture que j'en fis, de plus en plus attentive et émue, ne tarda pas à lui faire comprendre que, selon moi, il avait eu le bonheur de mettre la main sur une pièce précieuse. — Il avait, en effet, retrouvé une copie du document qui devait répondre à toutes les objections des Portugais et de leurs partisans.
Ce fut ce que je lui dis, lorsque j'eus achevé la lecture de ce manuscrit; et, pour le presser de publier sa découverte, je lui offris toutes mes notes et mes propres papiers qui pouvaient l'aider à mettre son document en lumière et à le faire valoir. — Il parut un moment réfléchir, puis , son regard s'animant : « Non, me dit-il, vous connaissez déjà cette matière, il faudrait que je l'étudiasse; vous avez cherché; moi, j'ai rencontré par hasard dans le pays que vous soupçonniez, et non avec l'idée que je trouvais la solution d'un problème en l'honneur de notre pays. — Puisque c'est vous qui lui attribuez cette importance, dans une question que je ne connais pas, c'est à vous à le prouver, et j'y tiens d'autant plus que cette étude rentrera dans l'ensemble de vos travaux , tandis qu'elle serait isolée et comme perdue si je la faisais. On ne pouvait être ni plus modeste ni plus généreux. C'était une raison pour moi de refuser; mais, M. de Rosny insistant, je cédai. — Déjà les Normands de-
vaient une de leurs renommées à un procédé semblable. — M. Tarbé, de Sens, frère d'un député de Rouen, en communiquant à M. Estancelin la copie de la navigation des Parmentier aux Indes , avait contribué à mettre en relief un des titres des Dieppois ; mais, quel que fût le mérite de ce document, qu'était-ce que cette relation d'une navigation dans des pays où d'autres navires français avaient déjà pénétré, comparée à celle d'un voyage de découverte et qui précédait l'autre de près de cent cinquante ans?
Je vais, du reste, donner les moyens de l'apprécier, en publiant le texte original. Autrement, on pourrait me suspecter d'avoir altéré ce document, intitulé : <c Briev estoire del navigaige Mounsire Jehan Prunaut, Roenois, en la tiere des noirs homes et isles à nous incogneus avec les estranges façons de vivre des dits noirs et une colloque en lor language. » Cette dernière partie manque, ainsi que quelques lignes du récit effacées par le temps ou par l'humidité.
« Ou mois de septembre, M II Ie soixante et quatre de l'Incarnacion nostre Signor, ceus de Dièpe et Roan, aparillerent deux naues et orent por amirax (1) Mesires Jehan li Roanois, home de grant renom en la tière de Normendie, et singlèrent longement en mer, à la Noël, au liu d'Ovideg (2), où
(1) Amiral veut dire ici simplement commandant.
(2) Dans sa première décade de l'Asie, Barros dit qu'Ovidech est le nom que les naturels donnaient dans leur langue au fleuve que les Portugais ont depuis appelé Sanaga, du nom d'un des principaux du pays.
onc n'avoient esté encoire cil Normendie, et ancrèrent par de là pour avencier lor afaires as ung liu moult chaleureus, q'on apiele as jor cap Bugiador, qui siet au réaume de la Guinoye. Li Gilofs (ainsi sont apielés les gents cel partie, qui tôt noir sont de visaige et de pel et tôt nus, sinon là o côvient de mucer),onc n'avoient vu homs blancs, si que ceus qui virent la nés furent espoventez, et tost retornèrent de rechef ensemble jouste la mer, à grant plante de lor compaignons, por veoir ceus Normans, mes point ne cuidoient entrer sor lor nés, jusques ils furent asseurtez que cil Normans ne voloient mi les le dangier o les navrer. Les boun naviors, qui tos estoient de grant cuer, lor dounèrent a fuson petits juiaus et présouns, et les firent boire boun vin vermail, com que moult les esjouirent et les affierent. Adoncques les gents noirs de céans lor douèrent morphi, piaus de bestes sauvages et autres coses de lor pais fort estranges à veoir. Quât lur not fut plein d'aveirs precios et autre belle rien que ce estoit mervelle , Mesire Jehan, soun frère Legier et les compaignons de sa navie, de joie resbaudis, firent entendre cel homes noirs qu'ils rétorneroient enkoires là l'an ensuyvant et qu'ils se approvisionassent de cel marchâdises, cô que il li asseurerent. Adoncqs si drecièrent les veiles et despleierent à vent et vers Normendie retornèrent et sîglerent as mois
(Plusieurs lignes effacées par l'humidité et illisibles.)
li dits naviors et lor chef mesire Iehan li Roenois
firent lor apareil por quere aveir ..........
(Lignes illisibles.)
orent iiij naus et s'en retornèrent par illuec et il besoignerent avoec ces homs noirs. Mes la lonc ten ne porent estre porce que les naus furent molt adomagiés par les pluies et grant boraskes orrible et ténébrosse avoecq bise qui vient d'Orient et qui lor estoient. Adoncques messire Jehan requerit gens d'illecq permission de prenre tiere et bastir plusor masons por i mestre cels marchandises et eus à saveté. Go que les seingnors volontiers li otroierent et les aidierent à fere cels masons, adonqs cels de la nave traistèrent lor nés sur la costière. Les seingnors cel partie moult desiroient l'alliance messire Jehan, et de ce tems comença li fait de marchandise avoec li naviors de Normandie et cils homs noirs. Lors fist asambler mesire Jehan les gens de sa navie et lor demanda sil voloient illuec sejorner et ilz li dirent qil n'avoient aucun qui le contredist et que s'il lui plesoit si establir, ils le tenroient à signor et avoez qui bien est digne lor — mes petit apriès sequerelerent, si que ceo que l'ung voloit, l'autre se desdisait a tant que les naviors s'en retornèrent en Normendie. L'an M IIIe septente et nœuf, lamirax Jehan li Roenois aparila à son coust une naut moult grande et biele que il apiela Nostre Dame de Boun Voiage, parce que ele estoit richement imagiée en bosc et painte marvilieusement. Mais il la mist detri et sor eaue, solement en septembre, quar il savoit, comme
dit est, que les pluies tempestoises qui efondoient sor ces costes foraines, très mois paravant, estoient moult perilouses et q'il estoit mort de celé pestilence et malage grant plante dômes dans lor masons corne sor l'aiguë et l'air en cel saison est molt punais et brûlant par un tonoire continuel. Adoncques morurent illuec (Dieu ait lors aames), Legier frère mounsire l'Amirax, Gervois, Sebille, Haibiers, Torcol,Tiebau, Doumare, Odon Cambers, tos vaillant nots de Normandie, sans qu'ilz porent trover ung sol mire dans tôt le pais. Mes li boun sire Jehan l'Amirax revint apriès Paske, en sa nés avœucques li remainant sa navie et grant plante d'or que li homs noirs li avoient douné.
« Li Roi, ki alors estoit à Diepe, envoia à messire Jehan et as compaignons li cuens de Pontiex et i ot message assés pour lor dire qu'il voloit les voir incontinent. Adoncques messire Jehan et cel sa navie s'en vinrent estament avecq le quens, et furent moult bien receus du Rois, de ses barons et damoiseles^ quar de lor besoing estoient moult engries et cuidoient qu'ils estoient morts illuec.
« Biaux sires Prunauts, Dieu vous maintiegne tos! fist le Rais et moult débonairement les festoya deus jors et firent boine ciere et ce fu joie, tant que nus poroit dire. Et li Rois requist messire Jehan l'amirax qu'il li raconta les novieles et miervelles de la pais d'illuec ils s'en venoient. Quant li Rois oloï ses grant proeces, les dons li fist et li douna une belle tierre. Par deseur le fit amirax sa navie, dont moult s'esjoit mounsire Jehan, qi pour tant jugia honour as Rois comme à signour. Si vos dirai que delà avint li non
Prunautàmessire Jehan et que il le warda parce qu'il estoit moult preu, fier et hardi en fait de navigaige et homme de haut sens. Ançois li Roi volsit que sa progenye et lignye furent apielés Preunauts, comme fius de vaillant, preu et gentil navior. E ces dons confirma li Rois de son saielsor cartes escrites,sique d'oir en oir il le doient tenir.
«Adoncques après que messire Jehan ettosses compaignons furent molt festoies, ils trerent vers Roan et chevaucoit mounsire Jehan le Pru navior avecques son escu pendu as cos, sor un palefroi, molt richement arnacé et atorné et li autre corne ilz peurent. L'arcevesque de Ruan et tote sa clergie, en oiant qu'il s'en venoit avœc tos cel sa navie ala encontre et lor fist moult honours, quar il savoit jà que mounsire Jehan estoit retorné et q'il estoit moult aimé de Dieix et ses sains, kar il avoit édifié illuec petite kapiele, et ke il wardoit por pastour frai Piere li Normant moult bon cler pour doctriner ces paiens et mescreans à aimer Dieu, bien parler, praiecier et por destruire la loi paienne. En cel kapiele qu'on dist Nostre Dame furent enfouis moult honorablement li naviors qui départirent aluel (?) comme dist est, de la pestilence. Adoncq à Roan aveucq l'arcevesque vint à l'encontre messire Jehan et compaignons grand cevaucie des signors et si ot gens et manans à pié assés, siergeans et borgois de Diepe, Kaan, Chieresborg, et de totes les cités de Normendie, qui là estoient venu pour veoir li gentil amirax et ses prus compaignons. Natent, la fême cest amirax, dame belle et saige, e ele ert voirement la plus belle riens qui fust oncques et estoit de grant lignaige en Saxonie avec Légier son fiu
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et Erkenbous, frère à cestui, ambedui petits enfens, qui lor boun père acolèrent et beserent, et iceus signors, borgeois et manans en grand lesse et tôt ensemble li menèrent jusques à son ostel, car nul mot n'avoit dit de mounsire Legier et des autres qui morts estoient en la tiere foraine.
« L'an ensuivant messire Jehan Prunaut resta empres l'ost li Roi, mes envoiia oultre mer sa nés nostre Dame corne pieça, cil de Diepe et Roan lor naus Saint Nicolas et l'Espérance. Nostre Dame ancra as liu qu'ils apelièrent la Mine por la grant plante d'or qui saportoit de par entor. Illœuc est icele Kapiele de la Benoiste mère Dieix que mounsire Jehan fonda, corne dit est, aveucq un petit castiaus fort et fortelesce et une mason quarrée que i fit fere sor un borg qui s'apièle la terre des Pru-nauspar remembrance d'iceus et de lor amirax corne aussi petit Diepe, petit Roan, petit Germentruville et petit Paris, porce qu'il venus estoient de Diepe, Roan et Paris. Là aussi firent forz, castiaux as liu q'on dit Gormentin et Akra.
L'an Miiij et dis se départit grant plante des mariniers de Normandie et les merchants perdirent lors ricesses qui estoient mangiées par les gueres qui lors estoient et en onze ans deus naus a tôt solement alerent à la costière d'or et un por le grand Siest et petit apriès les guerres estant moult estormes sur eaues corne sur tierre les besoignes des marchandises furent destourbées et destroites. »
Tel est le contenu du manuscrit en possession de M. William Carter, et copié par M. Lucien de Rosny.
Que dites-vous de son intérêt, qui tranche si fort sur l'exposé sec et froid du récit de Villaut de Bellefonds ?
Outre que celui-ci ne laissait pas prévoir cette particularité, n'est-ce pas un plaisir que de voir l'accueil fait par le roi au découvreur et à ses gens, ainsi que le désir qu'a ce savant prince de se faire aussitôt conter les merveilles des pays lointains? Vous savez combien il aimait à converser de science et surtout de cosmographie; or, ce n'était plus de la théorie ni des spéculations de cabinet qu'entendait ici le royal élève de Nicole Oresme, il avait là près de lui un hardi compagnon qui avait vu tout ce qu'il racontait, et ce qu'il racontait il l'avait observé sous des climats que les anciens regardaient comme brûlés du soleil, et inhabitables par cela même, propter calorem. Ainsi, c'était au Sud de l'Atlantique comme une continuation de la révélation des mystères du monde, telle que celle que Marco Polo avait commencée vers l'Est. Le monde n'était donc pas ce que les Anciens l'avaient représenté. Certes il y avait
bien raison pour le bon roi de se féliciter à l'idée de ses marins se lançant dans de telles aventures, servant ainsi la science et le commerce, après avoir été la terreur des Anglais, chez lesquels ils étaient descendus. — Que vient donc nous dire M. de Santarem, que nos guerres avec les Anglais devaient empêcher nos marins d'aller aussi loin que la Guinée! Les marins, les Preusnauts de Charles V, commenceront , voilà tout, à prouver, avant ceux de Louis XIV et de Louis XVI, que les époques auxquelles notre marine s'est le plus distinguée par ses combats sont celles aussi où elle s'est signalée par ses explorations lointaines. Quand ceux qui président à son action ont une certaine hauteur de vues et de la suite dans les idées, il est rare que notre marine n'ait pas toutes les ambitions légitimes et l'honneur de les réaliser.
Après le spectacle que nous donne l'entretien du roi avec le découvreur, qu'il comble d'honneurs et de présents, après l'empressement qu'excite dans la cour et parmi les damoiselles l'arrivée de nos marins, que Ton festoie pendant deux jours, il faut avouer que le tableau qu'offre notre manuscrit de l'enthousiasme populaire n'est pas moins touchant. — Mais au grand concours de peuple qui se presse au devant de Jean le Rouennais, il faut croire que toutes les entreprises antérieures n'étaient guère connues que dans un cercle étroit. Peut-être aussi les marchands les cachaient-ils. — C'est en effet seulement lorsque le suffrage du roi et les honneurs rendus au découvreur eurent donné à ses actes tout leur éclat, que la nouvelle du grand événement a volé de bouche en bouche
et s'est répandue aux extrémités de la province. Alors, de toutes les villes, chevaliers, seigneurs, sergents, bourgeois et manants, accourent pour voir ces marins qu'on croyait perdus dans cette zone ardente que certains cosmographes figuraient comme fermée aux mortels par un ange placé à l'entrée avec une épée de feu. — Ils n'avaient rien, il est vrai, à redouter des anges, puisqu'ils avaient avec eux un brave religieux qui était allé avec eux pour établir une chapelle, sous le vocable de Notre-Dame, patronne de la belle cathédrale de Rouen. Aussi l'archevêque vient-il à la tête de la population, et parce qu'il aime l'extension de l'Église, et parce qu'il honore lui aussi les hommes valeureux.
Il y a enfin dans le récit que nous présente ce manuscrit le souvenir d'un grand et bel élan excité par un seul homme. — Certes, de tels moments dans la vie payent bien des sacrifices et les luttes de vingt ans, quand ce triomphe a lieu sous les yeux d'une femmes et d'enfants aimés qui en jouissent et qu'aussi Ton peut les embrasser après avoir pu craindre de ne plus les revoir, comme il est arrivé pour ceux que des regards cherchent inutilement dans la foule. Où sont donc les marins qui étaient partis avec vous? où est Légier, où est Gervois, où Tiébeaut? C'est ce que demandaient ces regards inquiets. Et les compagnons des malheureux qui ne reviendront plus détournent ou baissent les yeux sous les regards qui semblent les interroger ainsi. Tout ce tableau que nous présente le manuscrit, et qui vit bien réellement, est d'autant plus à remarquer que Villaut de Bellefonds place le départ de la Noire-Dame de Bon
Voyage en septembre i38o, et son retour neuf mois après. Or Villaut de Bellefonds a mal lu le texte qu'il a reproduit, ou celui-ci portait une date fausse, car tout ce que nous avons raconté n'aurait pas eu lieu, Charles V étant mort le 16 septembre i38o. Mieux informé sans doute, l'auteur du document en possession de M. Carter, qui place l'entreprise en 1379, permet à nos hommes d'arriver à temps quand le roi est encore en Normandie, ce que j'ai pu constater.
C'est là, on le conçoit, une circonstance à noter, d'autant qu'elle a une autre importance non moins essentielle dans notre différend avec les Portugais : il en ressort en effet tout d'abord l'existence de deux textes, de deux documents contraires à leurs prétentions et rappelant nos titres.
L'existence de ces deux documents ne saurait être contestée, si l'on poursuit la comparaison entre la version de Villaut de Bellefonds et notre texte.
Cette première version ne contient-elle pas des détails que ne renferme pas la nôtre? Ne désignet-elle pas d'une manière précise, par exemple, les lieux où abordent les navires dans l'expédition qui suit celle au retour de laquelle assiste Charles V? Villaut de Bellefonds ne donne-t-il pas ensuite d'autres circonstances d'expéditions postérieures dont le texte en possession de M. William Carter ne parle point?
D'un autre côté, si Villaut de Bellefonds avait connu notre manuscrit, il serait bien singulier qu'il n'eût pas donné le seul nom de peuple qu'indique celui-ci, les Jolofs, et qu'il eût laissé ignorer les noms des découvreurs.
Quelle que soit la cause inappréciable aujourd'hui de ces différences entre la version de Villaut de Bellefonds et la nôtre, aucune d'elles ne prête à douter de la valeur et du témoignage qu'elles apportent. Il faut toujours prendre garde de tourner contre l'authenticité des faits l'infidélité involontaire d'un écrivain qui aura mal rendu ce qu'il aura entendu ou interprété sans une instruction suffisante le texte qu'il aura eu sous les yeux. Nous ne soutenons pas, en effet, que le document publié ici soit d'un des acteurs mêmes de ces grandes expéditions , ni même d'un savant ou d'un lettré.
Après tout, le point important pour l'histoire, c'est que les deux versions s'accordent entre elles sur les principales données. Or ce point ne peut être mis en discussion.
Je ferai remarquer encore que Villaut de Bellefonds et l'auteur du manuscrit de M. William Carter donnent les mêmes noms aux pestes fondés par nos Normands : La Mine, petit Dieppe, petit Roan, petit Paris. Notre manuscrit ajoute, il est vrai, petit Germentruville, mais dans l'une et l'autre version Gormentin et Akra sont également le terme des découvertes et des établissements des Normands. « Là aussi furent fors, castiaux, as lieu qu'on dit Cormentin et Akra. »
Ces similitudes dans les désignations des lieux s'imposent, on ne peut le nier, à notre confiance; et quant à ce nom de Germentruville, son antiquité, qui a peut-être empêché Villaut de Bellefonds de le reconnaître et de le citer, est une garantie de plus de l'authenticité de notre document : c'est, à ce qu'il
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paraît, le nom d'un fief voisin de l'ancien arsenal maritime et des chantiers de construction connus à Rouen sous l'appellation de Glos-aux-Galées (i). Or ce nom, bien ignoré aujourd'hui, n'a pu venir dans la pensée d'un faiseur de pastiches. Evidemment, les similitudes des deux textes donnent crédit à leurs différences, et, à mes yeux, ces deux documents réunis me semblent remplir les conditions voulues par l'honorable M. Macedo. Et alors, que devient le prétendu consentement unanime des contemporains qui faisait toute la force de la thèse de M. de Santarem?
Quelques autres particularités, sans être des preuves, pourront, comme des probabilités, ajouter encore au crédit que mérite le manuscrit en possession de M. Carter.
Malgré tous les faits qui précèdent, j'aurais voulu, pour enlever les plus petits doutes qui pourraient demeurer sur ce sujet, retrouver les lettres d'anoblissement de Mounsire Jehan et quelque aveu de foi et hommage pour la terre des Preu-nauts. Malheureusement, n'enconnaissant pas la situation, etne sachant pas non plus s'il y a quelque affinité entre ces Prunaut de Normandie et d'autres seigneurs des Pruneaux qu'on trouve dans l'Histoire généalogique du Père An-
( ! ) Voir sur le Clos aux Galles une curieuse étude de M. Charles de Beaurepaire. — D'après une lettre que m'a écrite M. Paul Baudry, il y avait sur l'emplacement actuel du faubourg Saint- Sever deux fiefs : l'un s'appelait la Minor-Villa et l'autre l'Hermentrudis Villa, qui appartenait aux religieux de Bonne-Nouvelle.
selme et dans les historiens de Bretagne; n'ayant pas, dans ces conditions, suffisamment de temps à ma disposition pour pousser les recherches à bout, j'y ai renoncé après certains efforts et je m'en suis remis au savoir et au zèle de M. de Beaurepaire, archiviste de la Seine- Inférieure, et de M. Jules Thieury, bibliothécaire adjoint de la ville de Dieppe. Celui-ci m'a écrit en mai 1 865 qu'il n'existait pas à Rouen de registre, soit de la Chambre des comptes, soit de la Cour des aides de l'époque de la découverte de la Guinée. C'est une recherche à poursuivre par d'autres côtés.
En attendant, je puis assurer que ce nom de Preunaut a bien été celui d'une famille de Normandie, et qu'à la fin du XVIIe et au commencement du XVIIIe siècle, il existait un membre de cette famille sur la paroisse de Saint-Laurent, à Rouen, quoique le nom ne soit pas écrit de même.
L'obligeant archiviste de l'état civil, M. Potel, à qui je dois déjà des services de ce genre, m'a permis de constater le fait par la transcription d'actes relatifs aux enfants d'un sieur Léger Prunot, intéressé dans les affaires du roi, et de damoiselle Marie Madelaine Bigot, habitant sur la paroisse que j'ai nommée. Je ne veux pas tirer de conséquences du prénom de Léger que nous voyons ici, je le ferai seulement remarquer comme ayant été celui du frère de Jean le Rouennais et de son fils aîné. Or certains noms se perpétuent dans des familles, on le sait, par une tradition d'affection ou d'honneur. Je n'émets ici qu'une conjecture, qui m'a semblé toutefois devoir d'autant moins être négligée que le nom de Bigot, qui est celui de la femme de ce sieur Prunot, est celui de ce grand
curieux Emery Bigot, aux collections dispersées duquel M. Lucien de Rosny croit qu'appartient le volume consulté chez M. William Carter (i).
Par toutes ces considérations , qui ressortent les unes de probabilités, les autres de certitudes, quoi qu'ait pu dire M. de Santarem, que, se retrouvât-il un document relatif aux premières découvertes des Normands, il ne pouvait ruiner les témoignages favorables de ses compatriotes, on estimera sans doute qu'en face de celui que je présente, l'histoire impartiale ne saurait plus longtemps refuser de rendre aux Preus-nauts une gloire d'autant plus grande qu'elle est pure de la double violence à laquelle nous voyons se livrer les seconds mais plus heureux explorateurs de l'Afrique : je veux dire l'esclavage des noirs et le
(1) Le 13 juin 17 il, est née Marie-Anne Prunot, fille de Léger Prunot, intéressé dans les affaires du Roi, et de damoiselle Marie-Madeleine Bigot. — Parrain, Cardin-Bellard , de Saint- Étienne-des-Tonneliers ; marraine, damoiselle Marie-Marguerite Bigot, de Saint-Laurent.
Le $ août 171 2, est né Léger-Hugues Prunot, fils des mêmes. — Parrain, Hugues de la Vergne, de la paroisse de Saint-Roch de Paris; marraine, damoiselle Marie-Madeleine de Navarre, femme de Louis Mangin, de Saint-Ouen.
Le 14 septembre 171 3, est née Marie-Madelaine Prunot. — Parrain, M. Charles Lambert, écuyer, seigneur et patron de Lyons et de Bourg-Baudoin, conseiller et avocat de Sa Majesté aux requêtes du palais, substitut au Parlement, de Saint-Laurentde-Rouen; marraine, damoiselle Marie-Anne Thorel, de Charlemont, femme de M. Card. Belard, de Saint-Étienne-des-Tonneliers.