‹ Les navigations françaises et la révolution maritime du XIVe au XVIe siècle [microforme]Chapitre 27 sur 57 · D'UN DÉCOUVREUR DU CANADA · texte numérisé non relu

D'UN DÉCOUVREUR DU CANADA

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Xenomanès, le grand voyageur et traverseur des voyes perilleuses,. ; pour certaines et bonnes causes, avoit à Gargantua laissé et signé en sa grande et universelle Hydrographie la route qu'ils tiendroient..…,

PANTAGRUEL , liv, 1V, chap, 1,

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) y a-t-il pas quelque chose de triste à voir ) que des divers titres exposés dans les études précédentes, les uns, devenus écla- GS) tants pour nous, soient demeurés si longtemps dans l'ombre, tandis que les autres, restés encore vagues, ne nous permettent de rien assurer ? Cela ne fait-il pas naturellement supposer que bien d’autres encore ont pü disparaître, sans laisser le moyen d'apprécier ni certaines existences vouées à la grandeur du pays, ni leur part dans le mouvement général de leur époque? Aussi, dans ce naufrage du passé, faut-il se féliciter lorsque, parmi les débris qui surnagent, quelque épave examinée avec soin nous laisse le moyen de deviner et de recomposer à peu près la vie de ceux à qui elle se rapporte, ou au moins de retrouver certaines idées qui l’animaient.

Telle est à mes yeux la raison qui donne un prix considérable à un manuscrit laissé par Jean Alfonse, grand marin du XVI: siècle, manuscrit dont la grosseur sans doute autant que l'écriture a fait redouter la lecture aux érudits et la publication aux libraires.

Il est vrai que Jean de Marnef, un de ces derniers, libraire à Poitiers, a pu trouver plus léger un méchant in-12 publié par lui en 1559 sous le titre des Voyages avantureux du capitaine Jan Alfonce, Sainctongeois. Maïs qu'est-ce que la science, qu’est-ce que la réputation du marin, qu’est-ce que l’histoire ont gagné à cette publication ? A part une seule indication, qui est celle du lieu de naissance de Jean Alfonse « au pays de Sainctonge, près de la ville de Cognac (1), » il eût mieux valu peut-être pour lui que ce livre ne parût pas, car ceux qui l'ont parcouru en ont tourné le titre contre le malheureux pilote, Ainsi, Marc Lescarbot, un des compagnons de Pierre Dugua, sieur de Mons, le premier pionnier de l’Acadie, écrivait que siles voyages de Jean Alfonse avaient pu étre aventureux pour quelqu’un, ce n'avait certes pas été pour le marin.

Dans ce jugement peu favorable à la mémoire de ce dernier, Marc Lescarbot, bien qu’il fût coupable de quelques gaillardises avec les Muses, comme disait Samuel de Champlain, ne tenait évidemment aucun compte de deux sonnets écrits après la mort de Jean Alfonse, qui dut avoir lieu entre 1547, époque à laquelle fut accordé le permis d'imprimer, et 1550, date de la fin de l'impression.

Le premier de ces sonnets, adressé à l'ombre de Melin de Saint-Gelays, pour remercier le poëte d’avoir sauvé le marin de l'oubli, ne remplit guère assurément les conditions exigées par Boileau pour

(1) Pays ici est l’équivalent de bourg, d’après le mot latin pagus. Saintonge est du canton de Segonzac.

valoir un long poëme. Mais l'avocat de Vervins eût pu écouter plus favorablement, ce me semble, celui de Melin de Saint-Gelays en l'honneur d’Alfonse, et que voici :

Alfonce ayant suivy plus de vingt et vingt ans Par mille et mille mers l’un et l’autre Neptune, Et souvent défié l’une et l’autre fortune,

Mesmes dedans les fons des goufres aboyans,

Ore il tourne la voile, à la faveur des vans,

En une heureuse route à nul autre commune,

Et le jour desiré il veoit dessus sa hune

Luire avec tous ses rais et les flots s’abaissans. Les flots sont les malins, qui mesme après sa mort Le vouldroient assaillir jusque dedans le port : L’ancre, c’est son scavoir qui double leur resiste : Mais le mas, eslevé en signe de son nom, Eslevera tousjours dans le ciel son renom

Tant qu’il aura l'honneur que plus grand il mérite.

Le marin était digne, en effet, des éloges que lui adressait l'ami de Marot et de Rabelais. Mais Saint- Gelays n’avait pas su les justifier par le résumé de l'ouvrage qui lui avait été confié par Jean de Marnef pour «ravier le marin et le rendre immortel », ouvrage fait par celui-ci « à la requeste de Vincent Aymard, marchand de Piedmont, escrivant pour luy, Maugis Vumenot, marchand de Honfleur ».

Heureusement pour la réputation du pilote, audessus du patronage des deux poëtes, il est resté celui du manuscrit dont j'ai parlé, et dans lequel, à travers l’aridité des détails, vous pourrez, si vous le voulez, ressaisir quelque chose de l’homme, de la

marine et de la science de son temps. Aussi vais-je vous en entretenir.

Ce manuscrit n'a pas de titre, son premier feuillet manquant, mais nous pouvons le remplacer sans doute par les lignes suivantes, que nous lisons à la fin de cette œuvre composée « pour faire service au Roy » :

« Cosmographie avec espère et régime du soleil et du Nord, en nostre langue françoise, en laquelle amplement es ::irt5 comment et par quel moyen les mariniers se pe: * <tdoibvent gouverner, conduire en l’art marine, et icy est comprinse Ja cosmographie par droicte ha1 ‘teur, par laquelle les pillottes sçauront et pourront descouviir ïes *.rrcs et pays couverts, lesquelz par vostre majesté, sire, seront commandez descouvrir, selon le dire de plusieurs auteurs autentiques, comme les deux Tholémées, l’istoire Batriane, Aristote, Pline, Strabo, Joseph et Salomon, la Bible, la générale histoire et plusieurs aultres et nostre expérience venue en nostre tems. »

D'après les indications qui accompagnent ce titre même, un pilote et capitaine de Honfleur, nommé Paullin Secalar, avait pris part à la composition de cette œuvre commencée en 1 544 et achevée en 1545, le 24 novembre. Les deux marins demeuraient alors à la Rochelle, en la rue de Saint-Jehan-des Pretz, devant l’église de Saint-Jehan-du-Perrot. Cette rue, qui est voisine du port et à quelque distance de la tour de la Lanterne, laissait sans doute apercevoir de leurs fenêtres aux deux capitaines la mer et les vaisseaux. L'église de Saint-Jehan-du-Perrot, en face de laquelle ils habitaient, devait être l’église des marins, même

longtemps après eux, car j'y ai encore vu en 1857 une foule d'ex-voto, sur lesquels le respectable curé, M. l'abbé Guilbaud, voulut bien alors me donner quelques explications.

J'ignore la part que le capitaine de Honfleur a pu avoir dans l’œuvrede Jean Alfonse Peut-être n’a-t-il fait que rassembler en un corps ceque les livres contenaient, pour les ajouter aux notes de ce dernier. Quoi qu’il en soit, la part du capitaine normand est évidemment subordonnée à celle du marin de Sainctonge, à qui seul il me paraît qu’il faut attribuer les témoignages exprimés par ces mots : « Je ay veu, je ay esté, » témoignages qui nous permettent de reconstituer en partie ses navigations, ses actes comme sa pensée, ainsi que la science et le progrès de son temps. Ces témoignages et des modifications constantes, des amplifications et des notes évidemment personnelles, font voir également que, si Jean Alfonse a eu en écrivant un premier modèle dans la Sûma de geografa du bachelier don Martin Fernandez de Enciso, imprimée en 1519 à Séville, pour linstruction de l'empereur Charles-Quint, son œuvre toutefois n’est pas une copie du livre de l’auteur espagnol. Si celui-ci, homme distingué, compagnon d'Hojeda dans ses découvertes, juge et capitaine des premiers établissemens du Darien, a pu inspirer un homme d'action, découvreur comme lui, l’on ne saurait oublier qu’il y a vingt-cinq ans d'intervalle entre eux deux, vingtcinq ans dans un siècle d’entreprises, où la science marchait vite. Il est facile de constater d’ailleurs que Jean Alfonse ajoute sa propre expérience à celle d'Enciso. On peut remarquer aussi qu’il écrit quatre

ans avant la Cosmographie d’Alonzo de Santa-Cruz, cosmographe de Charles-Quint, et deux ans avant l'impression à Coïmbre, en 1546, du traité latin de Pedro Nunez De Arte atque ratione navigandi, qui donna lieu, en 1549, aux trois livres de Diego sur le même sujet.

C'est donc dans ce manuscrit, un des premiers écrits de cette nature en Europe, qu'en même temps que je tâcherai de retrouver quelques souvenirs de la vie de Jean Alfonse, je me propose de rechercher le degré auquel la France, en 1 545, était arrivée dans la connaissance du monde, les théories qu’elle formait sur ses parties encore ignorées, et les moyens que lui donnait, pour parvenir à une plus grande connaïissance du globe, la marine enrichie de nouveaux instruments et de nouveaux procédés scientifiques.

On ne trouvera vraisemblablement pas inutile qu’après les études, dans lesquelles j'ai présenté successivement les idées françaises sur certains points, depuis Charles V jusqu’à François If, j'examine dans leur ensemble, avec un des principaux pilotes de ce dernier prince, un siècle après les premières entreprises sur l'Océan, les questions de la mer et la science cosmographique sous ses divers aspects. En effet, les connaissances dont cette hydrographie peut

nous donner une idée ont pour objet le monde, les sciences naturelles et celles qui ont rapport à la marine. Or, supérieures à celles des deux siècles passés, inférieures à celles des temps qui vont suivre, elles nous donnent par cela même une notion parfaite de ce temps de transition, où la révolution maritime ne fait que de commencer, mais où elle est loin d’être achevée, et dans lequel bien des questions sont posées, que les siècles suivants pourront seuls résoudre.

Les hommes de cette époque, par une conséquence de leur position sur la frontière qui sépare les deux âges, étaient condamnés à subir en eux-mêmes une lutte d’influences diverses d’où la vérité ne pouvait se dégager qu’en partie. Momentanément, l'esprit de l'antiquité, réveillé par l'imprimerie, l’esprit féodal, imposé par la coutume, les idées religieuses, dans lesquelles la superstition se confondait souvent avec la foi, tous ces éléments du passé se heurtant contre l'expérience récente, le désir de savoir et les aspirations vers un état meilleur, devaient produire alors une étrange confusion même dans les têtes les mieux organisées, qui se ressentaient forcément de ce combat du présent et de l'avenir.

En ce qui concerne les notions cosmographiques, les navigations des Italiens, des Normands, des Portugais, des Espagnols, avaient dissipé les ténèbres qui jadis couvraient les abords de l'Océan, et plaçaient tant de chimères dans les Açores et les autres îles environnantes, lorsqu’au commencement du XIe siècle, les Maghrourim ou voyageurs partis de Lisbonne y tentaient une première excursion, sans par-

ler du navire qu'envoyait un roi de France à l'île nommée par Edrisi l’île des Oiseaux (1).

On était loin également du sentiment d’Esdras, qui disait que six parties de la terre étaient habitées et que la septième seulement était couverte par l’eau, opinion approuvée par le cardinal d’Ailly, et de laquelle Colomb avait tiré tant de secours. Mais la science, qui devait aussi par ses sondages déterminer la profondeur moyenne de la mer à trois mille cinq cents mètres, la science ne pouvait dire encore que la

(1) Après les îles de Sara, de Hasran, de Ghous, de Mostachim, Édrisi parle des îles de Calsan, dont les habitants étaient de forme humaine, mais portaient des têtes d'animaux, puis de l’île de Chesam, ou île des deux frères magiciens, dans laquelle avaient abordé les Maghrourin. « Dans cette mer, dit-il ensuite, il existe également une île d’une vaste étendue et couverte d’épaisses ténèbres. On l’appelle l’île des Moutons, parce qu’il y en a beaucoup en effet; mais la chair de ces animaux est amère à tel point qu’il n’est pas possible d’en manger, s’il faut ajouter foi au récit des Maghrourin. — Près de l’île que nous venons de nommer se trouve celle de Raca, qui est l’île des Oiseaux. On dit qu'il s’y trouve une espèce d’oiseaux semblables à des aigles, rouges et armés de griffes. Ils se nourrissent de coquillages et de poissons, et ne s’éloignent jamais de ces parages. On dit aussi que l’île de Raca produit une espèce de fruits semblables aux figues de la grosse espèce, et dont on se sert comme d’un antidote contre les poisons. — L'auteur du Livre des Merveilles rapporte qu’un roi de France, informé de ce fait, envoya sur les lieux un navire pour obtenir le fruit et les oiseaux en question. Mais le vaisseau se perdit, et depuis on n’en entendit plus parler. » — Page 201.

(ÉDRISI , traduction de M. Jaubert.)

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