AVANT LES PORTUGAIS
Si vos dirai que delà avint li non Pru- Naut à messire Jehan et que ille warda | parce qu’il estoit moult preu, fier et homme de haut sens. Ançois li roi volsit que sa progenye et lignye fussent apieles Preu-Nauts , comme fius de | vaillant, preu et gentil navior.
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Se désir de trouver une route nouv.lle aux Indes, d’abord en vue de se sous- Na traire au monopole commercial des Ma- G hométans, puis en raison de la concurrence des peuples Chrétiens entre eux, a été nonseulement le grand moteur, mais encore le guide le plus sûr dans la découverte que l'Europe a faite du reste du monde. Avec cette idée, excités par la . vue d’un but certain, soutenus par les données logiques qui se déduisaient de la sphéricité de la terre, enfin enhardis parce qu'ils trouvaient toujours sur la route quelque contrée à occuper qui les récompensait de leurs efforts, les marins de ce continent se portèrent successivement du sud-est au sud-ouest, au nord-ouest, au nord-est, découvrant ainsi l'Afrique, l'Asie, l'Amérique et le nord de l'Europe.
Mais avant que le besoin des productions de l'Orient et la pensée qui en naquit eussent donné une suite et une direction aux navigations de l'Europe, on se demande si la hardiesse de certains marins, dans des
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circonstances que nous ne connaissons pas et que la Providence pouvait amener pour encourager et pour faire réfléchir, n’aurait pas mis déjà diverses nations de l’Europe en rapport avec les continents inconnus, et précédé ainsi les entreprises des peuples qui ont la réputation d’y avoir pénétré les premiers.
Pour nous, nous le croyons. L’on ne fait guère attention aux choses que lorsqu'on en sent l'intérêt, ou au moins lorsqu'on en a la signification; or, les esprits ou les actes qui devancent soit les progrès des masses, soit les besoins de leur temps, passent inaperçus. C’est déjà un bonheur dans ces conditions quand des hommes distingués prennent note des faits remarquables, indifférents à la foule, non suffisamment avertie ou préparée pour les comprendre. Aussi rien d'étonnant que les personnages qu'il y aurait le plus d'intérêt à connaître soient ceux sur lesquels il reste le plus à savoir. |
Il en est dans l’histoire des découvertes comme dans celle des inventions.
Pour peu qu'on réfléchisse, on trouvera donc trèsvraisemblable que d’autres navigateurs aient pu avoir le sort qui enveloppa près de cent soixante-dix ans dans un oubli profond l’entreprise de Tedisio Doria et d'Ugolino Vivaldi, partis à la recherche de l’Inde et dont le hasard fit retrouver alors des souvenirs aux côtes occidentales d'Afrique, de même que pendant longtemps l'Europe oublia les navigations exécutées par les Scandinaves au Groënland cinq cents ans environ avant la découverte de Colomb.
Mais ce qui nous paraît simple ne le paraît pas autant à ceux qui voudraient grandir leurs succès en
contestant toute antériorité. Or, cette pensée, dans laquelle perce d’ailleurs l’amour-propre national, trouve de nombreuses contradictions. Parmi elles il en est qui nous concernent pour chacun des continents. J'ai cru que les rappeler était à la fois un devoir de justice et de vérité.
Si nous cherchons d’abord à nous rendre compte des premières navigations Européennes en Afrique, nous voyons que les Portugais établissent leurs titres de priorité sur les terreurs qu’éprouvaient leurs marins à se lancer au delà du cap Bojador, alors limite du monde connu du côté de l'Afrique.
« Comment dépasserions-nous, disaient-ils, les bornes qu'ont posées nos pères? Quel profit d'ailleurs peut revenir à l’infant de la destruction de nos corps et en même temps de la perdition de nos âmes, puisque ce doit être avec parfaite connaissance des choses que nous serons homicides de nous-mêmes? Il est clair, ajoutaient-ils, qu'après le cap Bojador, il n’y a ni peuples, ni villes. La terre n’est pas moins sablonneuse que les déserts de Libye, où il n’existe ni eau, ni arbre, ni herbe verdoyante, et la mer y est si basse qu’à une lieue de terre on ne trouve pas plus d’une brasse de fond. Les courants sont tels que le navire qui dépassera ce point ne pourra revenir. Et voilà pourquoi nos ancêtres ne se sont jamais mis en mesure d'aller au delà, et certainement il faut que lobscurité dans laquelle tout cela est demeuré n'ait pas été petite pour qu'ils n'aient pas su marquer ces points sur les cartes au moyen desquelles on se guide sur toutes les mers ouvertes à la navigation des hommes. »
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A ce qu’il paraît d’après ce passage de la Chronique de Guinée, écrite par Gomez Eannez de Zurara, la crainte de ces marins était si forte que pendant longtemps il fallut pour la dominer la persévérance de l'infant don Anrique et surtout l’autoffté de son caractère plus encore que celle de sa haute position.
On ne conteste point les terreurs des navigateurs Portugais, puisque c’est un de leurs historiens qui en parle. Mais alors ils étaient étrangers aux théories des peuples plus avancés qu’eux dans les études
‘ cosmographiques; et si l’infant les pressait tant,
c'était sans doute qu'outre les indications qu'il avait reçues de certains prisonniers, après la prise de Ceuta, sur les pays situés au delà du cap Bojador, il pouvait aussi, possédant une instruction supérieure à celle de ses marins, avoir connaissance des doctrines qui se professaient en France au collége de Navarre.
Les doctrines de Nicole Oresme, évêque de Lisieux sous Charles V, faisaient pressentir l’extension du monde au sud comme à l’ouest, et, si les Portugais les ignoraient , ils avaient encore plus de raisons pour ne pas connaître les navigations par lesquelles ils avaient été devancés dans la reconnaissance de l’Afrique, ainsi qu’ils l’étaient dans les conjectures fécondes de l’érudition par l’Université de Paris.
Nous avons cité déjà Tedisio Doria et Ugolino Vivaldi comme ayant atteint la Guinée dans leur recherche, en 1285, d'un passage aux Indes par l'Afrique. Mais leur entreprise n’est pas la seule que l'on connaisse comme ayant précédé les explorations des Portugais au delà du cap Bojador.
A côté de cette marine si active et si habile de l'Italie, il y en avait alors une autre non moins remarquable dès le XIII: siècle, c'était celle des Catalans et de l’île de Majorque. Le Fenix de las Maravillas del Orbe de Raymond Lulle rapporte que les Catalans se servaient avant 1286 de « cartas de marear, » et Chrisstobal Cladera dit qu'on fabriquait à Majorque des instruments grossiers, sans doute, mais permettant cependant de trouver le temps et la hauteur du pôle à bord des vaisseaux. De là , dit M. de Humboldt, des lumières originairement puisées chez les Arabes se répandirent dans tout le bassin de la Méditerranée; et l’illustre savant n’hésite pas à rappeler qu’un navigateur catalan, Don Jayme Ferrer, était parvenu dansle mois d’août 1346 à l’embouchure du Rio Ouro, cinq degrés au sud du cap de Non. M. De Humboldt rappelle en même temps des navigations des Diep-
pois aux côtes de Guinée, de 1364 à 1390.
D'autres érudits, ne se bornant pas à ces navigations, vont également jusqu’à dire qu’au XIIIe siècle des négociants Rochelois avaient pénétré jusque dans l'intérieur de l’Afrique par le Sénégal et la Gambie (1).
Je n'ai de goût à aucun genre de discussion, mais certaines considérations font des débats que soulèvent les réclamations des divers peuples contre les Portugais sur ce point une question du plus haut intérêt dans l’histoire du Droit des Gens.
Les Portugais se sont autorisés des titres qu’ils ont prétendus et prétendent encore à la priorité de la dé-
(1) Eugène Cauchy. Droit maritime international. Paris, 1862, 1er volume, page 269.
couverte des côtes occidentales de l'Afrique, pour obtenir de la cour de Rome des priviléges établissant non-seulement leur souveraineté exclusive sur. les mers voisines de l'Afrique et de l'Inde (1), mais encore la permission de réduire en esclavage les peuples païens ou idolâtres qu'ils découvriraient, afin de les amener à la connaissance de la vraie foi (2). Ces priviléges leur furent accordés en 1454 dans les bulles de Nicolas V, et ces bulles marquèrent l'introduction de deux erreurs également funestes contre lesquelles l'humanité eut à réagir.
La revendication de la liberté de navigation et de commerce sur l'Océan a tenu pendant plus de cent cinquante ans les nations européennes, et la France
(1) Quod nullus, nisi cum suis nautis ac navibus et certi tributi
solutione, obtentaque prius desuper expressa ab eodem rege vel infante licentia, ad dictas provincias navigare aut in earum portubus contractare seu in mari piscari præsumeret. — (Declaratio tum Soptam tum reliquam Africam a promontoriis Baradoc et Nam ad Ghineam usque, vel ctiam ultra ad antarcticum omniaque adjacentia Saracenorum regna Lusitanæ coronæ esse addicta. 1444.)
(2) Nos præmissa omnia et singula debita meditatione attendentes, quod cum olim præfato Alfonso Regi quoscumque Sara- ‘ cenos ac paganos aliosque Christi inimicos ubicumque constitutos ac regna, ducatus, principatus, dominia, possessiones et mobilia et immobilia bona quæcumque per eos detenta, ac possessa inva: dendi, conquirendi, debellandi et subjugandi, illorumque personas in perpetuam servituten redigendi ac regna, ducatus, comitatus, principatus, dominia, possessiones et bona sibi et successoribus suis applicandi, appropriandi ac in suos successorumque suorum ususet utilitatem convertendi aliis nostris litteris plenam et liberam inter cætera concessimus, (Declaratio tum Soptam, etc., 1454.)
à leur tête, en armes contre le Portugal, ainsi que contre l'Espagne; et, depuis le 8 août 1444, jour néfaste qu'eut lieu à Lagos la célèbre vente d'esclaves noirs sous les yeux de don Anrique, les consciences troublées des chrétiens ont pu assister aux ravages d'un fléau qui n’a cessé de soulever les haines et la guerre entre la race noire et la race blanche, s’il est vrai que, bienfaisantes sous un rapport, et jusqu’à un certain point, les bulles ont fini par avoir l'effet que les papes se proposaient.
En effet, la race noire a été initiée à la civilisation par l'esclavage (1), qui la transportait hors de son continent natal, dans un milieu supérieur.
En face de ces résultats, mais aussi en face de la double violation du Droit des Gens qui assombrit la gloire conquise par les Portugais dans leurs explorations de l'Afrique, l’histoire peut attacher un réel intérêt à connaître si les priviléges, déjà contraires au Droit naturel, n'étaient pas également mal fondés sur une prétention insoutenable, — ïe veux dire celle que les considérants de la bulle de Nicolas V mettent en avant, à savoir que les pays abordés par les Portugais étaient tout à fait inconnus avant eux (2),
(1) Exinde quoque multi Ghinæi et alii nigri vi capti, quidam etiam non prohibitarum rerum permutatione seu alio legitimo contractu emptionis, ad dicta sunt regna transmissi. — Quorum inibi copioso numero ad catholicam fidem conversi exstiterunt, speraturque, divina favente clementia, quod si hujusmodi cum eis continuetur progressus, vel populi ipsi ad fidem convertentur, vel saltem multorum ex iis animæ Christo lucri fient.
(Declaratio tum Soptam, etc., 1454.)
2) Præterea, cum olim ad ipsius infantis pervenisset notitiam , P P ,
J'irai plus loin. Je laisse de côté les ‘relations des Rochelois avec l’Afrique au XIII siècle, sur lesquelles je ne sais rien. Mais il importe de connaître, à propos du différend soulevé entre les Normands et les Portugais, si les premiers n'avaient pas porté la religion chrétienne aux côtes d'Afrique en même temps qu'ils y étaient arrivés, et s’ils avaient cru nécessaire d'employer la violencepour gagner à notre foi des peuples que les Portugais pensaient n’y pouvoir amener que par la force. En un mot, la traite des noirs remonterait-elle à la première arrivée des Français en Afrique, de même que la doctrine du Mare clausum date certainement de la venue des Portugais aux côtes de ce continent.
On le voit, la question de la priorité entre les deux peuples se complique de plusieurs autres d’un ordre plus élevé, qui attendent aussi une solution, Les nombreux débats engagés déjà sur ce sujet ne l’ont pas éclairci, Au contraire, ils laissent encore plus d’indécision dans l'esprit.
Or, il est temps d'en finir, sans rien brusquer cependant. Si le rôle de l'Europe en Afrique a pris un grand développement par les établissements qu’elle a formés sur les côtes de ce continent, le rôle de la race Africaine exportée en Amérique n'est pas d'une moindre importance, par les services qu’elle a rendus dans
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quod nunquam vel saitem a memoria hominum non consuevisset per hujusmodi Oceanum mare versus meridionales et orientales plagas navigari, illudque nobis occiduis adeo foret incognitum ut nullam de partium illarum gentibus certam notitiam haberemus.
(Declaratio tum Soptam, etc., 1454.)