‹ Les navigations françaises et la révolution maritime du XIVe au XVIe siècle [microforme]Chapitre 44 sur 57 · L'EGLISE DE ST JACQUES A DIEPPE · texte numérisé non relu

L'EGLISE DE ST JACQUES A DIEPPE

Inp. Houiste, v. Mignon, ÿ. Pari,

Lecouteulx, d'Yvetot, sous Louis XI (1), et celle de J. Lepelletier, de Rouen, dont la garantie parut meilleure aux Vénitiens que la parole de Charles VIII (2), lorsque ce roi voulut leur emprunter pour aller attaquer l'Italie, les noms de ces riches commerçants subsistent à peine aujourd’hui; et assurément, sans ce qui reste de l'œuvre des artistes qu’Ango avait appelés, sans ce qu’ont écrit les hommes lettrés, les poëtes dont il s'entourait parmi ses marins mêmes, le nom de l’armateur serait aussi oublié que celui de tant d'hommes qui ont pris part à d’immenses entreprises, dans lesquelles ils ne cherchaient qu'un profit, des honneurs ou des jouissances. Mais là où survit l'esprit, là où le cœur a laissé quelque chose de lui, l’histoire arrive pour chercher et conserver un nom. Pendant longtemps j'ai cru qu’outre le monument sculpté de Saint-Jacques de Dieppe, un chef-d'œuvre de peinture ou plutôt d'enluminure, que le comte Auguste de Bastard appelait les Heures d’Ango, était un autre monument de la grandeur du vicointe de Dieppe et de son goût pour les arts. D'après ce que M. de Bastard me faisait l'honneur de m'écrire en mai 1850, Ango était représenté, sur le premier feuillet de ces Heures, à genoux avec sa femme, et derrière celle-ci, également à genoux, une demoiselle, suivante ou peut-être leur fille Marie, née en 1514. Mais, depuis 1850, j'ai eu lieu d'apprendre, par mes recherches dans les Mémoriaux de la Cour des comptes et par des preuves faites pour l'ordre de Malte, qu'il

(1) Annales des Cauchois, par Just Houel, 1er vol., p. 182. (2) De Fréville, Histoire du commerce de Rouen.

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existait au moins deux familles du nom d’Ango en Normandie, dont l’une habitait Rouen. Or, les souvenirs de notre armateur, dont le père, ditun écrivain, fut anobli seulement en 1468 (1}, se rattachant exclusivement à Dieppe, je suis venu à me demander si ce livre d'Heures n’appartiendrait pas plutôt à la famille de Rouen, dont deux membres étaient anoblis, l'un en 1468 et l’autre en 1409 (2). M. P. Feret, qui le premier, après les chroniqueurs Dieppois, a parlé d’Ango avec une certaine étendue (3), a, par

(1) Just Houel, Annales des Cauchois.

(2) Les Mémoriaux de la Cour des comptes de Paris m'ont indiqué, en 1390, deux pièces intitulées, la première : « Faculté à Jean de Cuise, maître des eaux et forests en Normandie et en Picardie, d'accompagner de Coucy en son voyage de Barbarie, sans perdre son office ni gages; » — et la seconde : « Commission à Jean Ango, par ledit de Cuise, pour exercer ledit office des eaux et forests pendant son voyage en Barbarie. » — Les Preuves de l'ordre de Malte, faites par le chevalier de Premarest en 1750, et dont je dois la note à M. Richard, de la Bibliothèque impériale, marquent l’anoblissement de « Henricus Joannes Ango, Joannes ejus nepos et Maria uxor », en 1408 , par acte signé de Neuville, expédié le 4 mai 1409, fo 182; Guillaume Ango anobli en 1409, signé de Maloué, expédié le 14 décembre 1409, au 3€ registre de la Chambre des comptes de Paris depuis l'an 1387 jusqu'en 1408.

(3) L'article publié par lui sur ce sujet dans les Archives annuelles de la Normandie de 1826 a été de beaucoup augmenté dans son Histoire des Bains de Dieppe, en 185$. Cet article, avec une dissertation sur les découvertes des Dieppois, me paraît avoir été, avec la Notice sur Dieppe, de 1824, du même auteur, le point de départ de tout ce qui a été écrit sur cette matière depuis les

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une observation, commencé à éveiller mes doutes sur ce sujet, lorsque je lui signalai les vers que M. de Bastard supposait être de l’illustre grènetier de la vicomté de Dieppe.

Si j'avais pu avoir un moment le livre d'Heures dont il s'agit ici, j'aurais pu comparer le portrait d’Ango avec les données fournies par le chroniqueur Asseline, qui a vu dans une salle du château de Varengeville le vicomte de Dieppe, représenté également à genoux avec sa femme devant un tableau de la Passion.— D'après ce tableau, Ango paraissait de moyenne taille et de complexion délicate. — Il avait la barbe et les chéveux blonds, les joues un peu vermeilles, le nez aquilin, le front large et la tête grosse.

Malheureusement ce livre d’Heures n'était pasentre les mains de M. de Bastard lorsque je le lui demandai, et j'eus lieu de craindre d’être importun en le redemandant plus tard.

Il me paraît donc sage, ici encore, de s’en tenir, jusqu'à de nouveaux éclaircissements, aux bas-reliefs de l’église Saint-Jacques ainsi qu’aux ruines de l’ancien manoir du grand armateur à Varengeville.

C’est ce que je ferai. Je ne parlerai pas ici de mes excursions dans ce dernier lieu avec M.V. Hannoye, frère de l’ancien député d’Avesnes, et homme d’un goût très-éclairé, qui s’est plu à prendre part à toutes mes recherches sur les navigateurs normands. Dans cette

Mémoires chronologiques de Jean Sanson Desmarquets. M. Feret, 4, qui est connu de tous ceux qui ont fréquenté Dieppe pour l’étudier, est un érudit qui me paraît avoir beaucoup des traits que M. Sainte- Beuve donne à Grosley, l’érudit de Troyes.

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excursion, faite le 29 novembre 1861, un dimanche, j'ai examiné soigneusement les sculptures mutilées, les peintures presque effacées du manoir; j'ai pu retrouver avec le crayon certains contours, certaines lignes des figures d’une peinture murale qui décorait la veranda du manoir, comme cela m'était arrivé déjà en Touraine dans la chapelle du château d’un autre grand personnage de notre histoire d'outre-mer, chapelle qui servait alors de bûcher; mais sur ce point je n’en dirais guère plus que M. Feret dans son Histoire des Bains de Dieppe. — Je me bornerai donc aux bas-reliefs de Saint-Jacques.

J'avais déjà observé ce monument en 1847, à mon premier voyage à Dieppe, lorsqu'en 1855 je rencontrai dans cette église M. l’abbé Cochet, que j'avais connu en 1851 à Yvetot, à l’occasion de mes premières recherches sur le fondateur de la puissance française aux Antilles. Comme lesavant auteur de /a Normandie souterraine me voyait regarder les sculptures du basrelief, il voulut bien me guider dans mon examen. Et alors mon attention devint si vive que je ne sais comment cela se fit: mon chapeau, que j'avais eu à la main avant d'écouter l'abbé, se trouva sur ma tête. — L'abbé s’en étant apercu, tout en continuant l'examen, après m'avoir rappelé où nous étions, s’en alla, avec l'ardeur qui lui est ordinaire, chercher une échelle, et, l'appliquant le long du mur, il m'invita à y monter, et je pus ainsi étudier à mon aise de plus près ces scènes de. la vie des peuples avec lesquels nos marins Dieppois étaient en relation.

Cette étude faite avec soin, en compagnie d'un aussi intelligent interprète, me fit désirer plus vive-

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ment de populariser ce monument, quoique M. Vitet Peût déjà décrit dans son Histoire de Dieppe. J'y ai été aidé par la bienveillance de M. P. Feret et par la générosité de son frère. Cet artiste si modeste, à qui je devais déjà la copie des dessins de la relation inédite du voyage de Champlain au Mexique, me fit tenir à Paris un crayon du bas-relief que j'ai mis, en 1862, entre les mains d’un graveur d’origine rouennaise. M. Charles Mauduit, malgré ses soixante et quatorze ans, a bien voulu consacrer pour moi aux souvenirs historiques de notre marine et de sa province les derniers coups d’un burin apprécié dans nos expositions depuis 1818.

Sa gravure du dessin de M. Amédée Feret, jointe à ce volume, nous dispense de toute description, puisqu’elle nous fait voir parfaitement, dans les deux groupe: , des Brésiliens chargés de plumes, des Africains aux cheveux crépus, puis des Orientaux avec leurs turbans et leurs draperies, c’est-à-dire les peuples que fréquentaient les Pilotes d’Ango, et dont celui-ci aimait sans doute l’image pour cela même, car une des figures que j’ai cru avoir retrouvées sous les peintures effacées de la veranda m'a semblé être également une Amérique.

Evidemment ce dessin confirme entièrement l'explication qu'a donnée de ce bas-relief M. Vitet, quoique j'aie entendu dire à Dieppe que Jean Reynaud, l'auteur de Ciel et Terre, avait cherché un sens mystique à cet assemblage de scènes de la vie de ces peuples d'outre-mer visités par nos marins.

A mes yeux il n’y a pas besoin d'aller si loin pour avoir la vérité sur ces sculptures.

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L'église d’un port pouvait très-bien, sans inconvenance et avec une haute raison, présenter aux fidèles l’image des peuples idolâtres que le zèle des marins de ce port avait offerts aux conquêtes du christianisme. Si, depuis le XIII® siècle environ, l’église de Saint- Remy, l’une des paroisses de Dieppe, avait sa confrérie de Saint-Nicolas qui encourageait les pèlerinages à Rome, à Saint-Jacques de Compostelle, à la Terre-Sainte (1), l’autre paroisse, de son côté, pouvait célébrer les navigations des populations chrétiennes

se portant dans une autre direction, au delà des pays

inconnus au moyen âge. Le mot des évêques aux rois franks devenus chrétiens : « Là où vous pénétrez, nous entrons après vous, » n'avait pas cessé d'être vrai. D'un autre côté, quand les capitaines d'Ango venaient dans cette église, à certains jours solennels, réciter à l'honneur de la Vierge des vers allégoriques dans lesquels ils faisaient a:lusion à « l’Affricque la Nove, aux Terres neufves, au Nouveau Monde », comme d’autres à Caillicou; quand ils concouraient aux fêtes de l’église Saint-Jacques, il n'y a rien de surprenant que cette paroisse ait songé à rappeler

(1) Dans les statuts de la confrérie de Saint-Nicolas, érigée au XIIIe siècle dans l’église Saint-Remy et approuvée de nouveau par le cardinal de Bourbon en 159$, on lit : « Si quelqu'un entreprend le voyage de Jérusalem, Rome ou Saint-Jacques de Compostelle; s’il va par mer, il sera convoyé jusqu’au monter en navire; s'il va par terre, jusqu’à une demi-lieue; s’il le requiert, lui assisteront les maîtres, frères et sœurs de ladite confrérie, avec croix et bannières , chantant hymnes et cantiques. » (Archives du trésor de Saint-Rémy, citées par M. l'abbé Cochet dans ses Églises de l'arrondissement de Dieppe.),

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sur ses murs leurs lointaines navigations, qui ouvraient un nouveau champ à la foi chrétienne et à ses missionnaires. — Le Vatican n’a-t-il pas, lui aussi, sur les parois de ses galeries des cartes géographiques qui datent du XVI* siècle ?—N’y voit-on pas le Sénégal avec ces mots : Lignea civitas portatilis; dans d’autres parties, l'Inde et la Chine : Indie intra Gangem et extra;— altera pars sive China; — Tartarorum regiones, Japan insula,—America sive Peru (1)? La description que le Vatican donnait en peinture et d’une manière plus dogmatique, à un point de vue général, Urbi et Orbi, Saint-Jacques la présentait en sculpture et d’une manière plus pittoresque au point de vue français. Quant à moi, il ne m’a paru manquer à la description de M. Vitet qu’un peu des détails que je signale et qui rattachent fort à l’histoire de cette église celle d’Ango et de ses capitaines pilotes. — J'aurais voulu qu'il nous fit voir nos marins Dieppois non-seulement dans leurs navigations, mais qu'il les suivît encore dans leur vie chez eux, se reposant des fatigues endurées pour la gloire et les richesses de Dieppe, en prenant part à ses joies. Cette partie de leur existence me semble, en effet, compléter l’autre, les liens qui unissent ces marins étant, si je ne me trompe, resserrés par la confraternité de leurs habitudes à terre. Le point par où il nous est permis surtout de saisir ce côté de leur vie, c’est le souvenir des fêtes destinées à rappeler la naissance de la mère du Christ, la nouvelle de l’Incarnation du Verbe, et enfin l’anniversaire de la mort de la Vierge, c’est-à-dire la

(1) Thomassy, les Papes géographes et la Cartographie du Vatican.

Nativité (8 septembre), l’Annonciation (25 mars) et l’Assomption. — Sur ce point, de 1520 à 1529, à notre connaissance, l’histoire de Saint-Jacques et celle de nos marins se confondent.

La mère du Médiateur était grandement révérée en Normandie. Ainsi c'était à Rouen que la fête de l’Immaculée Conception avait été, au XII: siècle, célébrée pour la première fois en France, ce qui l’avait fait nommer la fête aux Normands, par la même raison que la Nativité, célébrée en Anjou quand elle ne l'était pas encore ailleurs, était désignée sous le nom de l’Angevine. Malgré l'éclat et la réputation de la fête des Rouennais, les Dieppois ne craignaient pas de rivaliser avec eux par leurs cérémonies du jour de l’'Assomption, qui, du reste, aux devoirs du culte joignait pour leur ville les joies d’un anniversaire glorieux. L'origine en remontait à l'expulsion des Anglais de Dieppe, événement qui avait eu lieu le 14 août 1443.

Ce jour-là, pendant l'assaut que le Dauphin, qui devait étre Louis XI, donnait à nos ennemis enfermés dans une bastille, le clergé de la ville, suivi des femmes, des vieillards, des enfants, était sorti en procession pour faire le tour des murailles, portant l'image de la Vierge. Les Anglais ayant été obligés de céder, les Dieppois avaient attribué cet heureux succès à son intercession. En conséquence, le Dauphin était venu dans Saint-Jacques mettre la ville sous la protection de celle qui l’avait délivrée, et, en même temps qu’il donnait à l’église une statue de la Vierge de grandeur naturelle et en argent, il avait ordonné que tous les ans une procession des deux paroisses

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aurait lieu la veille de l’Assomption, en mémoire de la victoire qui avait mis fin à un siége de neuf mois.

L'institution de cette procession, à ce qu’il paraît, amena la création d’une confrérie de l’Assomption et de fêtes où des moralités, des mystères. furent mis en scène, comme ceux que jouaient à Paris les confrères de la Passion; enfin elle fut suivie d'un concours de poésies semblable à celui des Palinods de Rouen, qui se tenait dans l’église des Carmes de cette ville le 8 décembre, jour de l’Immaculée Conception.

L'église de Saint-Jacques, la merveille de Dieppe, comme l'appelle M. Cochet, était le lieu où se représentaient les mystères de l’Assomption, ainsi que ceux de l’Annonciation et de la Nativité, au moyen de ressorts qui correspondaient du clocher avec la nef par des piliers creux. C'était aussi dans la chaire de Saint-Jacques que s’ouvraient les concours de poésie, où les maîtres de la confrérie avaient à juger les chants royaux, ballades et rondeaux qui se présentaient. L'auteur qui était estimé avoir le mieux réussi obtenait pour le chant royal une couronne d'argent, et celui qui venait après lui avait un chapeau d’argent en forme de couronne de laurier. Pour la ballade , le prix était une affique d’argent sur laquelle était l'image de la Vierge. Celui du rondeau était une bague d’or montée d’un faux diamant; et une bague d'or montée sur fin rubis récompensait l’auteur de la ligne palinodiale.

Les poésies récompensées figuraient dans la cérémonie et y avaient une place marquée. Ainsi, à la procession du 14, lorsque la jeune fille choisie parmi les plus belles de la ville pour représenter la Vierge s’a-

vançait sous un befceau, suivie des filles de Sion, aux accords de la musique des deux paroisses de Dieppe, fortifiée des ménétriers de Rouen, après les apôtres, c'est-à-dire après les confrères de l’Assomption qui tenaient le coin de la couverture du berceau, après le clergé on voyait, suivant le corps de ville, de jeunes garçons portant sur des coussins chacun un prix du puy. C'était là un grand honneur pour nos poëtes. Au XVIII siècle, Diderot disait : « Il n’y a aujourd’hui que les écoliers ou des poëtes médiocres qui fassent des palinods ,» et si de son temps aussi l'on faisait encore des Noëls, c’est qu'ils servaient de texte à des plaisanteries et à des satires. Mais au XVI siècle il n’en était pas de même, car la ville de Caen suivait, en 1525, à l’époque de nos marins, l'exemple de Rouen et de Dieppe, et Crignon nous fait assez voir comment les imaginations dans cette

dernière ville étaient mises en jeu par l’idée des

diverses fêtes, et notamment par celles de la Vierge.

De tout Dieppois excellente conserve, . . . . Des ports de mer la précellence.

La Vierge, disait-il :

Est en ce lieu tellement revérée, Qu'on ne plaint riens, mais qu’el soit honorée. Premièrement, quant à l’Assumption, Jamais ne fut de telle invention Par Dedalus, Phidias, Apelles, Ne par Zeusis ou par Praxitelles, Et puis après, par singularité, Sont les hauitz faictz de la Nativité, Les puys d'honneur, les belles charitez, Où les fervants sont en gloire exaltez.

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A cet entrain de louanges pour ‘la Vierge, comme pour les fêtes du port dieppois, « gracieux et plaisant,» vous pouvez juger que Crignon ne demeurait pas sans offrir ses vers à quelques-unes de ces belles cérémonies où le sentiment de l'idéal, où les jouissances de l'esprit laissaient une place aux farces grossières de Grimpe-Sulais, le Grippe-Soleil de Beaumarchais, le Gringalet de nos Saltimbanques. En effet, Crignon concourt, ainsi que les Parmentier, aux prix de poésie; mais Jean Parmentier s’y distingue plus que son frère et que son ami. Il semblait même en voie de se faire une jolie collection de ces prix s’il en avait eu le temps, et si, en bons administrateurs normands, les maîtres du puy n'avaient eu pour coutume de les reprendre, moyennant quelque petit dédommagement en finance.

En 1520, Parmentier, au puy de lAssomption, dont Robert Pique était prince, gagnait le chapeau. En 1527, à Rouen, Jean Bouzais étant prince du puy de la Conception, Parmentier remportait le lis, et à Dieppe, au puy de la Nativité, il triomphait encore par un troisième chant royal.

Le chant royal était une poésie composée de cinq strophes dont chacune était de onze vers, et dont les quatre dernières devaient avoir les mêmes rimes, se suivant dans le même ordre que la première. Le dernier vers de la première strophe était la ligne palinodiale, celle qui servait de refrain au chant, comme son étymologie grecque zxhiv 06 le donne à connaître.

Il y avait aussi pour servir d'envoi quelques vers, qui la plupart du temps étaient une sorte d’explication de l’allégorie présentée dans le chant,

Ces chants avaient généralement pour objet d’honorer la Vierge. Deux d’entre eux, en donnant un spécimen du genre, pourront vous montrer comment les idées religieuses pouvaient s'associer avec le souvenir des voyages lointains et les habitudes des marins. Le premier de ces chants, dû à la composition de Parmentier, nous offre un dialogue des matelots du navire nommé l’Humanité avec le maître de l'équipage, appelé Povoir divin, qui commence en les éveillant.

P. D. Es barre! Hau! au quart! au quart! au quart! Debout dormeurs! — M. Hé? quantes meulles (1), maistre ? P. D. Tout est viré — rien n’est mis à l’escart.

Voicy le temps qu’il se fault à poinct mettre,

Or que chacun veuille donc se entremettre

En sa manœuvre, à thiébort et babort (2).

M. Pourquoi cela? — P. D. La terre est bort à bort; Parés votre ancre et y prenés biture (3)

De ferme espoir, par œuvre vertueuse.

Car tost verrez, par joyeuse adventure,

La Terre neufve, en tous biens fructueuse.

C’est vostre reste et vostre bonne part,

Que de pièça vous ay voulu promettre

M. La verrons nous de bref vers cette part ?

P. D. Ouy pour certain, car Dieu le veult permettre.

M. Et quand cela? — P. D. Quand vous verrez submettre Par le soleil de joyeux reconfort

(1) Combien de tours de sablier ?

(2) A droite et à gauche.

(3) Biture, quantité de cäble en rapport avec la profondeur de l’eau dens laquelle on doit mouiller.

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Ce gros brouas remply de desconfort,

Et que viendra, malgré la brume obscure, Le grand brandon de clarté radieuse

Pour illustrer comme vertu procure

La Terre neufve, en tous biens fructueuse.

M. Est-il point jour ?—P. D. Ouy, ouy.— La nuit départ ; Le vaste deuil plus ne quiert sur terre estre/ L’aube du jour en leesse s’espart

Sur region maritime ou terrestre ,

A cette fin que voyez apparoistre

La Terre neufve ung tant excellent port.

M. Povoir divin, nostre maistre et support, Y aurons-nous bon pain et nourriture, Laict et miel de grâce plantureuse ?

P. D. Assez, assez. Car elle est sur nature La Terre neufve, en tous biens fructueuse.

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Un homme hault, et qu’au bout d’ung beau dart De vray amour, qui tout franc cœur pénètre, On plante en hune, honneur, vostre estendart, Et gaudions à dextre et à senestre.

Et regardez se vous veoirez rien naïstre, Sourdre ou lever en courant sur ce bort.

M. Maistre, je voy quelque chose à thiébort, Est-ce point ciel? — P. D, C'est terre ferme et seure Du cler soleil faicte tant lumineuse

Que ton faible œil ne peult veoir, je te asseure La Terre neufve, en tous biens fructueuse.

Là je la voy, la terre que Dieu gard,

Je l’appercoy, le beau pays champestre,

Tant belle à l’œil et tant noble au regard.

Plus je vous dy que verrez aux champs paistre, L’aigneau de paix qui toute grâce impètre ; Verrez lé fons de vertueux effort.

AFPENDICE,

Et contemplez de plus fort en plus fort Ses divins lieux, ses fleurs et sa verdure, Car c’est Marie en sa naissance heureuse Que Dieu bénit et nomme par figure

La Terre neufve en tous biens fructueuse.

part; Debout, marchans, chacun se monstre fort, Sus pignez vous en joye et en confort.

Ce jour gaignez des biens oultre mesure, Ralliez-vous, faictes chère joyeuse

Et merciez la Vierge, nette et pure,

La Terre neufve, en tous biens fructueuse.

Par le premier de ces chants nous venons de voir les Terres neufves, c’est-à-dire l'Amérique, servir à l'éloge de la Vierge. Nous allons maintenant en parcourir un autre dans lequel Caillicou, c’est-à-dire le voyage aux Indes, deviendra l’occasion d’un semblable hommage. Ainsi l’on pourra comprendre plus aisément encore par cette double allégorie, destinée à être récitée dans une église, les représentations du bas-relief de Saint-Jacques.

Voici le chant royal, sans nom d'auteur, que je trouve dans le supplément du fonds français de la Bibliothèque impériale, n° 1537, et qui peut en tout cas servir de pendant à celui que je viens de citer, bien qu'il soit évidemment d’une facture inférieure.

Les quatre premiers vers de ce chant en sont l'argument. |

Chant royal que mon œuvre applique Aux cosmographes de ce monde, Qui, conduits par la Mapemonde, Trouvent l'or sous l’orbe celique.

Puis le chant commence :

Au chef de Caulx, provide nation,

Ung cosmographe, expert en la marine, Emprint la routte et navigation

Du Caillicou , pour trouver l’or en myne.

Si nagea tant sur les undes sallées, Dedans sa nef, les voyles avallées,

Au gré du vent cherchant l’isle nouvelle, Qu'il fut surprins d’ung vil monstre rebelle Le poursuivant, qui le vouloit deffaire, Si pour pylotte il n’eust eu en nacelle

La Mapemonde aux humains salutaire.

Le cosmographe, ayant intention Exécuter son vueil, se détermine

Mettre en sa nef toute munition

Servant au cas, si que pas n’extermine

Ses nautonniers. Quoy faict, ancres hallées

Dedans le bort, bonnettes deffarlées,

Le vent arrière, il suyt du north l’estoille, La charte au poing, se conduysant par elle, Soubz le zenith de son propre hemispère, En compassant en ligne parallèle

La Mapemonde aux humains salutaire.

A ce routtier, qui par dimension

Mers traversoit, son estoille recline Tant qu’il convient pour l’élévation Du polle, voir que l’astralabe incline ; Mais les haulteurs du plaustre concellées, Aperceust lors ses clartez reculées,

Par retrograd, en quadrature telle, Que le routtier ne scayt art ou cautelle Pour pyloter, fors que tousjours espère Que de lueur lui donnera scintelle

La Mapemonde aux humains salutaire.

Le monstre a donc, par mutacion, Suyvant la nef, soubz l’Equateur et signe Du Capricorne, enflé d’ambition,

Qui rompt son mast et péril lui machine.

Ce nonobstant mysennes desployées,

Ce marinier sur les vagues enflées,

À l’antartique il tient route et fait voille, Laissant le north, loy primitive; et celle De Grace il suyt, seconde Urse en la sphère, Parle moyen de la charte éternelle,

La Mapemonde aux humains salutaire.

A l’antartique une apparition

D'ung astre cler le cosmographe assigne, Dont nautonniers en jubilation

Ave chantoyent, disant : « L’astre désigne :

Port de salut. » Ces choses termynées, Arrivez sont aux isles fortunées,

Où l'or croissoit, qui tous métaulx excelle, Près du Liban dont distille et ruisselle Liqueur fragrant, qui le monstre contère; Puis chascun dit qu’en l’orbe n’a pareille La Mapemonde aux humains salutaire.

ENvory.

Prince, je prens la myne d’or tant belle Pour Paradis. Cosmographe je appelle

Le Genre humain; le monstre, vieil Luthere; Et Marie est, sans tache originelle,

La Mapemonde aux humains salutaire.

Ces deux chants montrent bien, suivant moi, comment les populations maritimes de la Normandie, et de Dieppe surtout, identifiaient leurs expéditions lointaines avec toutes choses, Mais l’on en est encore

plus frappé par l’ensemble des chants royaux de Jean Parmentier, tous empruntés à sa profession,

Ici c’est un discours entre la Théologie et subtile Astrologie (Astronomie), savoir «comment Marie est ès cieulx translatee». Là c’est le voyage d’un vaisseau, équipé par Charité, qui va chercher pour l’'Humanité du bois rouge qu’il doit porter «au parfait port de Soulas et de Joye ». Ailleurs, c’est la description du ciel où il y a «ordre et raison en pureté parfaite ». Dans une quatrième pièce, qui est celle que je préfère à toutes, Jean Parmentier compare la prière à une touée de cordage qui, attachée sur l'ancre d’Espoir, permet à l'Humanité de se sauver des tempêtes.

L'Humanité, menacée de périr par la faute d’Eve, est sauvée par la Vierge. Eve avait mis « heaulme à maulvais bord », comme avait fait le pilote du vaisseau, dont Parmentier expose le danger dans les deux premières strophes.

Nous trouvons encore dans un autre Chant Royal un dialogue entre deux nefs qui vont au Pays de souffrance. Les gens d’une crevelle ou plutôt caravelle nommée Humanité hèlent durant une grosse tourmente l’autre nef, qui les engage à la suivre, car elle s'appelle la Marie, « la forte nef, toute pleine de grâce. »

Voici une partie des discours échangés :

H, Et qui est maistre en ceste nef tant belle? demande la caravelle.

M, Le grant patron d'Éternelle puissance.

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H. Son mathelot? — M. Clémence supernelle , Qui la gouverne en toute esjouissance,

Et pour donner plus ample congnoissance, Humilité tient l'office du page.

Aultres vertus font le bon équippage,

Dont ceste nef est si très bien servie

Qu'on y obtient très sur espoir de vie,

Car davantage elle a en toute place

Vent à desir et jamais ne lovie

La forte nef toute plaine de grâce.

Dans une sixième pièce de Jean Parmentier, le Genre humain vient faire par devers le Suprême Amiral une charte partie, c’est-à-dire l’acte que sur l’Océan on appelait un acte d’affrétement, et sur la Méditerranée un acte de nolissement. Le Genre humain, « facteur des humains marchands, » loue la Nompareille, nef de grand port.

Dont prent charge et l’office du maistre, Le Saint des saintz, prudent et resolut, Pour la mener, la conduire et la mettre Au val de Pleurs, en hâvre de Salut.

A la lecture de ces pièces, qui furent presque toutes récitées dans Saint-Jacques, comme les pièces semblables de Crignon et de Raoul Parmentier ; quand l’on se rappelle en outre la moralité qu'y fit jouer le frère de ce dernier le jour de l’Assomption, en 1527, certes on admettra sans difficulté que la paroisse qui pouvait témoigner de la foi de nos marins par leur talent toujours au service de l'Eglise ait trouvé tout simple de consacrer leur souvenir et celui de leurs expéditions, surtout lorsque c'était leur ar-

mateur qui faisait les frais des sculptures. En faisant exécuter ces bas-reliefs, Jean Ango s’entourait, après la mort, des compagnons de sa vie, et, en conservant leur mémoire, il assurait la sienne par le spectacle même des naturels des lieux que fréquentaient ses vaisseaux et leurs capitaines. Si Jean Parmentier lui avait témoigné son attachement par la dédicace de sa traduction de l’Histoire catilinaire, Jean Ango, à son tour, marquait le cas qu’il faisait de ses pilotes par les sculptures de Saint-Jacques.

Ce fait ressort de la proximité même des bas-reliefs et des décorations de la chapelle Saint-Yves, où, en 1849, lorsque cette chapelle fut délivrée des lambris de sapin qui l’enveloppaient de toutes parts, apparut au milieu de ravissantes décorations l’oratoire d’'Ango enchâssé dans le mur en face de l’autel. |

Ainsi qu’on le voit, la pensée des marins du X Vie siècle, comme celle de l’armateur qui les envoyait dans les diverses parties du monde, vit tout entière dans l’église de Saint-Jacques, qu'elle remplit et anime de leur ancienne existence. Il n’y a là du reste rien que de juste. Ces hommes religieux , en effet, qui par leurs entreprises appartiennent au grand mouvement maritime de leur temps, ont en outre le mérite de se rattacher aussi à la'renaissance des lettres et des arts.

Sans doute les pilotes, dans leurs poésies palinodiales, comme Jean Alfonse dans sa science, restent attachés au genre que leur a laissé l'âge précédent. Mais ailleurs, par leur commerce avec les Latins, ils préludent eux aussi, dans leur port, loin de Paris, à la belle époque de notre littérature, et il y a maints

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endroits de leurs œuvres où les accents vrais de gaieté, de douce ironie et de tendre sentiment peuvent les faire écouter avec charme.

Quoi de plus naïf et de plus délicat que certaines parties de la moralité de Jean Parmentier intitulée les Biens? Quoi de plus ému que l’aveu que fait la Bien Parfaite de son amour pour le Bien Souverain? [1 y a là sans doute un écho des sentim=nts de Jean Parmentier pour la jeune femme qu'il allait épouser. Cela n'empêche pas, en certains endroits, ses fines railleries, semblables à celles que nous lisons dans ses Merveilles du monde, sur les motifs qui lui ont fait préférer la vie du marin à celle d’un cordelier, d’un gros bénéficier, ou même à celle d’un docteur à toge et à bonnet rond. Et comme le ton du reste de cette dernière pièce vous excite et vous soutient par l'élévation des pensées! Je ne sache rien également de plus touchant que les adieux de la femme de Jean Parmentier à son mari, sous la plume de Crignon, et la douleur de celui-ci à la mort de son capitaine, lorsqu’il est obligé de passer sous les ordres d’un autre.

La femme du capitaine Jean Parmentier,

Qui son époux aimoit de cueur entier,

n'était demeurée avec lui qu'un an et demi, comme il arrive souvent dans cette carrière, qui laisse si peu aux joies de la famille. — Elle venait de perdre sa sœur et pressentait au départ de son mari de nouvelles douleurs. Elle avait parlé à celui-ci de leurs deux enfants ; inutilement elle lui avait objecté qu'ils avaient assez de bien, sans qu'il en allât chercher au loin :

N’avons-nous pas des biens en suffisance Pour vivre en joye et en plaisir,

Sans te donner tant de peine et soussy; Car bien souvent te voy presque transy, ‘Fantasié, et tout melancolique,

Du grant travail et soing où tu applique Ton appétit.

Il me semble entendre la charmante femme et les parents de Lapérouse cherchant à le dissuader du voyage d'où lui aussi ne devait pas revenir. — Mais Parmentier rêvait l’honneur de passer entre-les fins d'Asie. comme le marin d’Albi en eutla mission. Il ne pouvait donc céder aux plaintes, aux élans de cœur si vifs, si gracieux, si touchants qu'ils fussent; mais quelle n'était pas son agitation! — Crignon peint ainsi ses efforts pour partir :

Il ne sçavoit quel confort luy donner, En luy voyant démener si grand deuil, Le cœur navré, ayant la larme à l'œil, Se repentant d’avoir faict l’entreprinse, N’eust sceu parler, car sa voys estoit prinse Entre souspirs, sortissans de son cueur, Qui faisoient perdre et aleine et vigueur.

Puis un bayser enfin lui a donné

Et un adieu aussi bas entonné

Comme le son de dolente ténèbre,

Qui me donnoit un présage funèbre.

Je l'avoue, la lecture de ces diverses parties m'a causé de véritables jouissances qui, en me donnant le désir d'exhumer la mémoire des poëtes, m'ont fait aussi mieux comprendre comment, en reconnaissant

, dans Ango une influence qui ne pouvait être celle

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d’un chef vulgaire, quand il entretenait des hommes de cette valeur, la chambre de commerce de Dieppe a conçu, il y a quelques années, le désir de retrouver les restes de ce Jacques Cœur de l’Océan.

L'abbé Cochet, chargé de cette mission, a raconté lui-même la manière dont il l’a exécutée malgré les obstacles qu’elle présentait.

ne et les « En 1535, dit-il, Ango, alors à l’apogée de la foriader du tune, s’était fait préparer un caveau en pierre dans — Mais la chapelle Saint-Yves, sous la clef pendante de la les fins voûte, entre l’oratoire et l'autel, lors de sa mort au on. Il ne château de Dieppe en 1551; dépouillé à peu près de de cœur ses biens par des revers de la fortune et peut-être At; mais aussi par suite de ses magnificences, il avait été, de on peint l'avis unanime des historiens, transporté à Saint-

Jacques et inhumé dans la chapelle dite alors de Saint- Jérôme. « Une dalle de marbre bleu recouvrit le caveau et garda quelque temps le souvenir de cette grande infortune au moyen d’une inscription de cuivre, devenue la proie de la cupidité. L'histoire seule parlait pour cette pierre muette depuis longtemps. » Trouver cette pierre était donc peu facile. Néanmoins, M. l'abbé Cochet. le 28 septembre 1859, rencontrait le caveau du vicomte de Dieppe. Un cercueil de bois de hêtre parfaitement entier s’offrait à sa vue, et à côté de lui les débris d’un autre cercueil de bois détruit depuis longtemps, puis les ossements de deux personnages où il était aisé de reconnaître -un jeune sujet et un vieillard.

Le 30 novembre, l'ouverture du cercueil demeuré entier ayant eu lieu en présence des autorités locales, et l'examen des ossements ayant été fait par les doc-

teurs Legal et Delattre en présence de M. Feret et de l'abbé Cochet, on trouva que l’un des sujets, dont l’âge de soixante à soixante dix ans correspondait à celui d'Ango, mort vers soixante onze ans, mesurait : mètre 84 centimètres. Ce fut tout ce que l'on put constater.

Hélas ! quand ce qui a été nous n’a plus de nom, il semble que la fortune s'applique à en confondre les restes. Elle se garde bien de laisser pour avertir, comme nous le voyons dans une gravure du XVII siècle, à celui-ci sa thiare, à celui-là sa couronne, à cet autre son casque. Rien ne distingue plus les têtes qu’échauffaient les pensées les plus généreuses de celles dans lesquelles s’agitaient les désirs les plus grossiers, si ce n’est quelques signes visibles peutêtre au savant seul. Et quoi que nous fassions pour conserver ce qui a été aux grands hommes, voire une partie d’eux-mêmes, tout nous enseigne qu'il y a là une illusion, comme s’il ne fallait s'attacher désormais, si je puis m’exprimer ainsi, à rien de ce qui était l'enveloppe d'où l'âme, l'être réel et immortel, s’est retirée.

L'histoire de nos découvreurs et de nos pionniers en présente d’illustres exemples. Moreau de Saint- Méry, à propos des recherches faites, en 1783, à sa demande, sur les restes de Colomb déposés dans la cathédrale de Santo-Domingo, nous apprend qu’il n'y avait plus qu'une tradition, communiquée par les anciens du pays, sur deux caisses, dont l'une, celle du côté de l'Evangile, était réputée renfermer la dépouille mortelle de l'amiral de l'Océan, et l’autre, celle du côté de l’épître, les os de son frère don Bar-

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thélemy. Les chanoines ne trouvèrent alors dans ces caisses que quelques ossements et ne pouvaient dire à qui ils appartenaient.

Moreau de Saint-Méry rapporte les deux certificats envoyés à cette occasion par don Isidore Peralta, président de la partie espagnole de Saint-Domingue, et qui lui avaient été communiqués par don Jose Solano, lieutenant des armées navales d'Espagne, commandant celle qui était alors au cap Français.

Le premier est ainsi conçu :

« Moi, don Joseph Nugnez de Caseres, docteur en la sacrée théologie de la pontificale et royale université de l’angélique Saint-Thomas d'Aquin, doyen dignitaire de cette sainte église métropolitaine et primatiale des Indes, certifie que, le sanctuaire de cette sainte église cathédrale ayant été abattu le 30 janvier dernier, pour la construire de nouveau, on a trouvé du côté de la tribune où se chante l'évangile, et près de la porte par où l’on monte à l'escalier de la chambre capitulaire, un coffre de pierre creux, de forme cubique et haut environ d'une vare (à peu près deux pieds et demi de France), renfermant une urne de plomb, un peu endommagée, qui contenait plusieurs ossements humains. Il y a quelques années que, dans la même circonstance, une autre caisse de pierre semblable, et, d’après la tradition communiquée par les anciens du pays et un chapitre du synode de cette sainte église cathédrale, celle du côté de l’évangile, est réputée renfermer les os de l'amiral, et celle du côté de l’épître ceux de son frère, sans qu'on ait pu vérifier si ce sont ceux de son frère don Barthélemy, ou de don Diègue, fils de l'amiral.

396 ARPENDICE.

En foi de quoi j'ai délivré le présent, à Santo-Domingo, le 20 avril 1783. »

Le second acte, signé don Pierre de Galvez, maître d'école, chanoine dignitaire de cette église cathédrale primatiale des Indes, s'exprime à peu près de même.

« Telles sont, dit Moreau de Saint-Méry, les uniques preuves du glorieux dépôt que recèle l'église primatiale de Santo-Domingo, et qui sont ellesmêmes enveloppées d'une sorte de ténèbres, puisque l'on ne saurait dire affirmativement laquelle des deux caisses renferme les cendres de Christophe Colomb, à moins qu’à appui de la tradition on ne fasse valoir la différence des dimensions des deux caisses, parce que celle où l’on croit que les restes de Colomb ont été placés a 30 pouces d’élévation, tandis que l’autre n'a que les deux tiers de cette hauteur. »

Si les confusions étaient déjà possibles, elles ne purent que se continuer lorsqu'on porta les deux cercueils dans la cathédrale de la Havane, à gauche du chœur. Comme à Santo Domingo, il n’y a plus là que des vraisemblances.

Ainsi en a-t-il été de Jean Ango, plus heureux encore ici d’ailleurs que plusieurs des grands hommes qui ont ouvert à la France la carrière dans les pays d'outre-mer.

Je pourrais citer plusieurs exemples de ces jeux de la mort et du hasard, maïs, pour m'en tenir au temps même et aux hommes qui nous ont occupés dans ce livre, je parlerai seulement d’un personnage de l’époque de François [*', ayant eu la haute main dans les affaires depuis 1515 jusqu’en 1535, ayant, par conséquent, pu avoir une action directe ou indirecte sur

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les entreprises de Verazzano, de Cartier et d’Ango. — Quant à ce dernier, il est certain pour moi qu'il s'est occupé de lui.

Le personnage dont je veux parler ici est messire Antoine du Prat, chancelier de France, archevêque de Sens, cardinal et légat. En 1521, après l’entrevue du camp du Drap-d’Or, le roi Henri VIII avait été pris comme médiateur des différends du roi de France et de l’empereur Charles-Quint ; le cardinal du Prat fut alors chargé de tenir tête au cardinal Wolsey dans les conférences de Calais. Dans de telles circonstances, il n’était pas sage de déplaire à Henri VII. Or, ce que celui-ci craignait le plus alors, c’était le succès du duc d’Albanie, parent et héritier du roi d'Écosse, qui voulait avoir la garde du jeune roi, malgré les intrigues d'Henri VIII, son oncle. François i*", servant les vues de ce dernier, avait fait tout ce qu’il avait pu pour retenir le duc en France sans pouvoir y réussir. C’est ici que le cardinal du Prat et Ango se sont rencontrés. Ango paraît, en effet, avoir favorisé le départ du duc, car nous voyons, le 14 janvier 1522, Henri VIII écrire aux États d’Ecosse pour qu'ils n’assistassent pas ce dernier, et ne souffrissent pas non plus sa présence dans leur pays.

Le fait ignoré que je rappelle résulte d’une lettre du cardinal écrite quelque temps auparavant (1).

(1) « Un serviteur du Grenetier de Dieppe, mandait du Prat à François Ier, a esté icy et a dit à plusieurz de nos serviteurs que le duc d’Albanie secrètement estoit allé en Escosse et estoit monté à Honnefleur, et que son maistre avoit fait advitailler et esquiper son navire. Dès l'heure que nous l'avons sceu, l’avons envoyé

Eh bien! de cet homme qui, dans cette lettre, dénonce Ango comme nuisant alors au service du roi, de ce ministre tout-puissant qui pouvait et osait tout, selon le dire de ses ennemis, savez-vous où est la tête? Vous n'ignorez pas que, par suite de la profanation des tombeaux de l'archevéché de Sens en 1793, elle n’est plus dans le magnifique tom-

quérir, mais estoit party. M. Dutour a parlé à ung autre serviteur dud. Grenetier de Dieppe, qui luy a dict qu’il n’estoit rien plus vray, que l'équipage et advitaillement avoit esté fait et par ses mains, et que s’il n’estoit party est d’advis qu’il partira de brief. Nous ne savons si sont choses véritables ou controuvées, et si elles sont véritables, si c’est du consentement du roy ou à son desceu, mais tant y a que s’il est vray, et les Anglais le sçavent, se déclareront contre le roy, qui peut bien penser le dommage que ce luy seroit pour la multiplication des ennemis que par ce moyen aura; lesquels Anglois ne s’estoient declairez et combien que le peuple y soit assez enclin, néantmoins ne l’ouseroient entreprendre sans le roy et le cardinal (de Wolsey), lesquels sont encores pour dissimuler quelque temps pour veoir et entendre quel chemyn prendront los affaires du roy et de l’empereur, pendant lequel temps, l'affaire du roy eust pu prendre quelque fin par paix ou trefve. Ains la guerre sera plus grosse que n’est a present, tant pour la force de gens qu'ils jetteront sur terre en quelque endroict du royaulme que pour l'argent que pourront fournir à l’empereur. Ce que avons bien voulu escripre afin que, s’il n’estoit party, soit empesché, et s’il estoit party soit envoyé ici quelque gentilhomme par devers le roy d'Angleterre et cardinal pour excuser le roy de cette allée. Si on se veut ayder du duc d’Albanye, sera assez temps quandles autres seront declairez d’iceluy. L’anticipation d’icelle declaration peut porter beaucoup de dommage au roy, qu'est la principale cause pour quoy est expédiée cette présente.

e lettre, vice du et osait vous où te de la de Sens e tom-

tre servistoit rien ait et par artira de uvées, et ou à son sçavent, lommage e par ce combien nt entresont enire quel pendant Dar paix present, quelque urnir à n’estoit quelque exCU= banye, L’anage au e pré-

beau que le petit-fils du cardinal lui fit élever dans la cathédrale de cette ville ; mais vous pourriez croire qu’elle a été jetée dans l'immense trou plein de chaux destiné à dévorer les restes des archevêques et ceux du père et de la mère de Louis XVI? — Non. Il n’en est rien. Apprenez qu’encore à la fin de décembre dernier elle était dans le grenier d’un loueur d’appartements garnis au milieu de livres anglais à lui laissés par un mauvais payeur, lorsqu'un dimanche, en recherchant mes notes sur Ango et retrouvant la lettre du cardinal du Prat, qui parle de l’armateur, je me rappelai qu'il m'avait été, il y a six à sept ans, parlé de la tête du cardinal. Je n'avais point alors arrété ma pensée sur ce sujet ; mais ce jour-là, en y réfléchissant, je voulus savoir ce que cette tête était devenue, et je la trouvai entre des romans, les Nuits d’Young et les Beautés de Shakespeare. — En la voyant dans un tel lieu, et après que j’eus parcouru des yeux le certificat qui montrait comment elle était arrivée entre les mains de l’abbé Clavel, je ne pus m'empécher de chercher dans les Extraits du grand poëte anglais lle soliloque d'Hamlet tenant dans ses mains le crâne du pauvre Yorick :

To die, to sleep.

To sleep, perchance to dream; ay there’s the rub. For in that sleep of death what dreams may come!

Certes, le cardinal n’avait pu prévoir, parmi les rêves du sommeil de la mort (pour me servir des expressions de Shakespeare), qu’un jour son crâne tiré de son tombeau, arraché à la calcination, passerait de

mains en mains jusqu'aux miennes, sans pouvoir parvenir jusqu'à celles du marquis du Prat, à qui l'abbé Clavel le destinait, après l'avoir reçu du fils de celui qui l'avait sauvé de sa destruction.

Après le décès prématuré de cet ecclésiastique cette tête avait été adjugée comme un lot d’héritage à un de ses parents, du nom de Causse, qui louait des appartements; c'était là évidemment un triste lot, et son abandon dans ce grenier montrait assez que le moindre ducaton eût mieux fait l'affaire de celui qui la possédait. — Aussi accepta-t-il mes offres lorsque j'achetai de lui le droit de la faire rentrer dans la tombe d’où les profanateurs l'avaient tirée. En me rappelant de douloureux souvenirs de ma jeunesse, j'eusse cru impie d'acquérir cette tête comme une curiosité, et même de me substituer aux devoirs du marquis du Prat, si je n'avais appris la mort de celui-ci à la fin de janvier 1867.

Le cardinal du Prat a été jugé sévèrement. Est-ce justice? Je l’ignore.—Il faut tant étudier, tant réunir d'éléments d’information pour juger un homme! Ce que je sais, c’est que le cardinal a fait bâtir une salle de l'Hôtel-Dieu, connue sous le nom de salle du Légat, cela me suffit. —Il a aidéainsi des malheureux à vivre, ou à mourir. Il devait donc être doublement respecté dans son tombeau, — surtout par le peuple « chair à canon, chair à scalpel », comme dit Béranger. — Quoi qu'il en soit, une autre considération pour un homme qui s’est occupé de l’histoire des Pilotes d'Ango pouvait lui faire désirer d'acquérir cette tête : c’est de Sens que nous est revenue par M. Tarbé la Relation du voyage de Jean Parmentier dans l’Inde qu'a

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publiée M. Estancelin. — C'est donc bien le moins que je rende à la cathédrale de cette ville, comme une de ses dépouilles, la tête du négociateur du premier Concordat, et, si J'y parviens, le Souvenir d'Ango, comme celui de ses Pilotes, aura sauvé de nouvelles profanations le crâne du ministre de François Ie, « le bon roy » de l’armateur Dieppois.

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