LES DERNIÈRES MANIFESTATIONS DE L'ART BOURGUIGNON
Dans la première moitié du xvi^ siècle, les sculpteurs bourguignons marquent encore quelques œuvres de l'empreinte régionale: la Femme en prière, si recueillie, si fervente, du Musée de Dijon (dans les anciennes cuisines ducales) ; le Saint-Sépulcre, rugueux mais touchant, de Talant (Dijonnais) ; la sainte, à tête vulgaire mais à stature et à draperie harmonieuses, qui se dresse dans la chapelle du Musée de Cluny ; le St- Jean-Baptiste en noyer de l'église de Rouvre (Dijonnais); le groupe deSte-Anne^ Marie et Jésus enfant du Musée de Semur-en-Auxois, la petite martyre au ventre ouvert du même musée ; les scènes de la vie de St-Germain au portail septentrional de la cathédrale d'Auxerre ; le petit saint debout sur une console au fond de la chapelle des Fonts à N.-D. de Semur, le Christ sortant du tombeau (même église, dans une chapelle près de la sacristie) au-dessus du retable où se morfond une Mère de Douleur ; les figures des stalles de Montréal (Avallonnais), tirées du chêne en i522 et attribuées aux frères Rigoley de Nuits-sous-Ravières ou de Nuits-sur-Armançon.
\'iERGE A l'enfant AVEC UN PRÊTRE DONATEUR, peinture murale
(Eglise Notre-Dame, Dijon . (pp. 107. loS).
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Ces dernières figures, d'une anatomie incorrecte mais d'une vie intense, d'une humanité profonde, constituent peut-être la plus bourguignonne des œuvres des années i5oo et les traces du slutérisme y apparaissent nombreuses. Peu de stalles sont aussi curieusement ornées. On y voit des scènes d'une intimité charmante, comme la Visitation (à gauche), la Sainte-Famille (à droite), le Christ et la Samaritaine {là..) \ un motif d'une vérité saisissante qui nous montre, à droite, les auteurs de cette décoration en train de prendre leur repas ; des figures à mouvement bien saisi comme le Samson qui abat un lion sorti de quelque gargouille, ou caractérisées avec esprit comme l'homme qui tient tin diable en laisse (à gauche), les deux chantres au lutrin ('audessus du motif précédent), le petit joueur de pipeau (à droite), le plaideur pressuré \ d'autres, d'un expressif amusant, mélange réussi d'observation et de fantaisie, comme les homoncules et les têtes parsemées entre les sièges et sur les miséricordes (i).
L'esprit slutérien revit dans le St-Paul provenant du château de Pagny (Dijonnais) et maintenant au Louvre, dans \e pleurant , seul vestige sans doute du tombeau de Jacques de Malain (Louvre, jadis à St-Martin de Lux\ et dans le cadavre, bas-relief
(i) La plus franchement comique de ces figurines est certainement la vieille femme au corjiS de sirène silhouettée sur une miséricorde de l'extrême gauche.
tumulaire, de l'église de Cussy-les-Forges (Avallonnais).
Le premier est un robuste paysan à la trogne équarrie sans adresse mais avec une savoureuse énergie, au costume établi d'un pouce synthétiste. Le second, trapu et barbu, évoque les gnomes des vieilles légendes. Devant le troisième, presque terrifiant en son impitoyable réalité, car nous voyons s'ouvrir son ventre et les vers ravager ses pauvres chairs en décomposition, on songe involontairement au fameux squelette de Ligier Richier. En procèderait-il ou — pourquoi pas ? — l'aurait-ii inspiré ? Entre l'art du grand sculpteur lorrain et l'art dérivé de Sluter, nombreuses sont les affinités, l'un et l'autre reposant sur le caractérisme. Richier aurait aisément fait sien un motif comme celui du cadavre cussien, l'anonyme de Cussy n'eût éprouvé vraisemblablement aucune difficulté à traduire à la Bourguignonne le squelette de Bar-le-Duc.
Enfin le vouloir de caractériser à l'instar des ancêtres se reconnaît en différents ouvrages recueillis par le Musée de Dijon : le Baptême de Jésus et la Prédication du Baptiste (i52o, jadis à l'Hôpital du Saint-Esprit), disposés d'une manière théâtrale mais pleins de vie et dûment accentués ; V Ensevelissement polychrome (même provenance), lourd et commun ; le retable de l'ancienne église Saint-Pierre, qui comprend six scènes de la vie du Christ ; VEcce Homo, dont l'auteur s'est appliqué à faire parler la face.
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L'influence italienne ne pénètre la Bourgogne que peu à peu, elle ne remplace pas sans transition l'influence néerlandaise; et les caractères provinciaux ne s'altèrent et surtout ne s'effacent pas en un jour. Ils persistent dans le retable de la cathédrale d'Autun (chapelle des Fonts), où la Madeleine reconnaît le Christ, et surtout dans les figurines de l'encadrement. Ils ne disparaissent complètement ni du retable d'Aignay-le-duc (Châtillonnais), ni des bas-reliefs et de la Mise au tombeau de Saint- Vorles, à Châtillon-sur-Seine, exécutés par Jean Dehors, originaire de ce pays, dans le premier quart du siècle. Dans la décoration du portail occidental de Saint-Michel à Dijon, où l'apport transalpin est considérable, plusieurs morceaux sont encore bourguignons : tout d'abord les Prophètes des médaillons, d'une taille si fière, d'une contexture si vigoureuse, puis la Jtidith du socle qui porte le prince des Archanges, et, dans une certaine mesure, les têtes placées au-dessous des motifs de ce socle, voire plus d'une figure des bas-reliefs. Quelque bourguignonnisme demeure bien aussi dans les curieux masques du Palais de Justice de Dijon, les mascarons, d'un si libre métier de la Fontaine Saint- Lazare d'Autun (1543), et le petit St. Georges, dérivé de Michel Colombe, du Musée de la Société d'Etudes d'Avallon. Enfin jusque dans les décorations ornementales d'Hugues Sambin, dont les thèmes sont italiens, l'esprit régional se manifeste encore par la
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recherche de l'expressif, la verve et la vigueur de la facture (i).
Si dans la seconde moitié du siècle, beaucoup de sculpteurs s'italianisent, comme les auteurs du Si. Jean rEvangéliste qui veille à Dijon, à l'angle des rues des Facultés et de la Manutention (2), du retable et de l'entourage de la chapelle des Fonts de N.-D. de Semur, du Saint-Séptdcre de Pouill}^en-Auxois (1572), beaucoup d'autres, dans les années 1600, réussissent à s'assimiler les éléments d'outre mont. Ce sont des ouvrages bien français que les statues de la Maison des Cariatides à Dijon et les figures de la salle des Assises en la même cité ; que l'image de la première supérieure des Ursulines d'Avallon (Musée de la Soc d'Etudes de cette ville) ; que les effigies du Président Janin et de son épouse (cathédrale d'Autun), de Claude Bouchu et de Georges Joly (Sainte-Anne, Dijon). En outre, dans ces deux dernières œuvres de Jean Dubois, on
(i) Hugues Sambin, machiniste, ingénieur et sculpteur, est, croit-on, originaire de Talant ; en tout cas, il lut de bonne heure imprégné de l'art bourguignon. La sculpture sur bois du Dijonnais lui doit des chefs-d'œuvre d'ornementation. Dans ce genre, son influence fut profonde et excellente. Ses œuvres subsistantes sont la clôture en noyer de la chapelle (salle des Pas-Perdus) du Palais de Justice de Dijon et l'ancienne porte de la sacristie annexée à cette chapelle, aujourd'hui au Musée.
(2) Dans cette statuette au visage assez fin, à la draperie vivante, ce sont les meilleurs éléments italiens qui s'allient au fonds bourguignon.
Saint Jeax-Baptiste et donateur, peinture murale
(EL'lise Xolre-Dame, Dijon).
(pi). 107, 108).
constate, à plus d'un indice, que l'empreinte bourguignonne est tenace.
Plusieurs peintures de la première moitié du XVP siècle diffèrent à peine de celles de la fin du XV^. Ce sont les décorations des églises de Fontaines-les-Dijon (Dijonnais), de Chambolle-Musigny (Auxois), de Frontenard (Bresse châlonnaise), la Cène de Til-Châtel (Dijonnais), le dessin de la mort de Gémeaux (id.), l<^ Vierge aux Anges du portail occidental de Rouvre (id.). Toutes s'affirment Bourguignonnes mais laissent voir des signes d'influence italienne, notamment la Résurrection des corps et les Docteurs de l'Eglise de Fontaines lès Dijon. Les peintures de Chambolle, exécutées en i53g, avaient été recouvertes, comme tant d'autres, d'un badigeon ; on ne les en a délivrées qu'en iSgS. Dans l'abside, les Apôtres, deux Evangélistes, divers saints et saisîtes font une procession ; dans le chœur, agenouillés près du Baptiste, dont le costume blanc a tourné au jaunâtre, se tiennent le donateur Jehan Moisson, tout de noir vêtu, sa femme et leurs enfants ; à gauche, près d'une fenêtre, trône, au milieu des anges, la reine du ciel. Les figures les mieux caractérisées sont celles des donateurs et de 5^. Jean, qui s'accomodent bien de leurs teintes sévères; et, entre toutes, la tête de Moisson s'impose au souvenir.
Les détrempes de Frontenard, retrouvées en 1893-1894, ont l'empreinte de deux époques diffé-
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rentes. Quelques-unes datent de 1547, d'autres semblent du début du siècle. Toutes sont d'ailleurs d'une technique rudimentaire et les archaïsmes y foisonnent, ce qui ne doit pas étonner, la peinture murale ayant été trop souvent, au XVP siècle, abandonnée à des professionnels de troisième ordre. Ceux de Frontenard s'efforcèrent du moins, et là s'avère leur esprit régional, d'individualiser leurs personnages et d'en souligner les sentiments ; peu s'en fallut que, dans la Pièta, ils n'arrivassent au pathétique. D'autres peintures murales, très abîmées, les Evêques de la cathédrale d'Auxerre et les images saintes de l'église de Moloy (Dijonnais) ont un aspect XVP siècle et français.
En quelques tableaux, les caractères bourguignons s'observent encore avec un reste d'influence néerlandaise, comme dans les deux panneaux de la Messe de St. Grégoire (autrefois dans l'église de Marnay, aujourd'hui au duc de Bauffremont), dont les personnages, quoique durement tracés, surtout ceux du second volet, n'en vivent pas moins ; en d'autres, ils se marient en toute affection avec les éléments français, comme dans un portrait de quinquagénaire, où triomphe la manière de François Clouet (à M"^^ Gounot, Paris). Et cette alliance franco-bourguignonne est relevée d'une pointe de slutérisme dans un dessin de l'ancienne collection du peintre Ville : une tête de vieille femme, étude pour un portrait. Et ces loyales oeuvres, ainsi que les
décorations aux touchantes défectuosités, l'emportent certes en intérêt sur la Lapidation de St. Etienjie (i55o), très honnête travail dans le goût de Cousin, par le chanoine Félix Chrétien (cathédrale d'Auxerre), et sur les peintures commises, en i588, à Saint-Michel de Dijon, selon le mode italianisant de Fontainebleau, par Florent Despèches, de Thil- Châtel (i).
Aux XVIP et XVIII' siècles, on admirera les peintres des Pays-Bas sans profiter des leçons contenues dans leurs tableaux. Dans les années 1600, seuls peut-être, quelques ouvrages de Nicolas Quentin conservent un parfum de leur province ; au moins est-il sensible dans la Sainte Marguerite et VEvêque bénissant U7i enfant du Musée de Dijon, deux portraits excellents, surtout le second, caractérisé non sans ampleur (2).
Plus tard, le délicieux Prud'hon, — ses portraits nous l'attestent, — héritera de ses lointains ancêtres l'amour et le respect des structures solides, des galbes parlants, mais il différera d'eux et beaucoup par ses concepts d'art, surtout dans ses compositions (3). Le portraitiste des Antony et du
(i) Elles sont dans la sacristie de la chapelle de la Vierge.
(2) Dans le portrait de Janin, au Musée de Semur. intéressant ouvrage d'un inconnu, il n'y a guère de Bourguignon que les traits du portraituré.
(3) C'est seulement aussi dans ses portraits que Greuze n'a pas étouffé toutes ces qualités bourguignonnes, si bien
gentilhomme de la collection Aynard (i) se filie à l'école Bourguignonne, mais le poète de Psyché, mais le dramaturge de la Justice divine apparaît dans l'école Française comme une individualité très particulière, un cas isolé.
Au XIX^ siècle, les qualités bourguignonnes s'épanouissent dans maintes oeuvres de Rude, notamment dans son Départ et ses bustes ; dans quelques sculptures de Frémiet, entre autres son St. Michel de la célèbre Abbaye ; dans les peintures de Trutat (Louvre et Musée de Dijon) et d'Alphonse Legros, surtout dans VEx-voto du Musée dijonnais. On les perçoit unies aux qualités comtoises dans les statues de Just Becquet, bisontin formé par Rude, ainsi que dans les tableaux du paysagiste-intimiste Antoine Richard, lequel, après un séjour à Barbizon vécut pendant longtemps dans sa ville natale, Chalon-sur-Saône (2).
cultivées tout d'abord par Grandon. Et c'est par ses portraits, d'ailleurs, que restera ce peintre si malheureusement dévoj'é dans un genre artificiel.
(ij C'est l'étude du portrait de l'amateur qui commanda VEtiïévement de Psyché, et le maître ne s'est peut-être montré nulle part plus Bourguignon que dans cette peinture très largement enlevée et très artiste.
(2) Richard, formé en Bourgogne, ne pouvait perdre ses qualités provinciales en s'ou\T:ant à l'influence de Charles Jacque et de J.-F. Millet. Entre l'art de ces deux peintres, surtout celui du maître des Glaneuses, et l'art Bourguignon du temps des ducs, que d'aflBiiités !
Femme ex prière
(Musée de Dijon).
Reste-t-il quelque chose de septentrional dans les oeuvres de ces artistes ? c'est plus que probable. Les branches des Pays-Bas entées sur le tronc bourguignon l'ont si généreusement enrichi de leur sève ! Mais il serait tout à fait vain de chercher à connaître ce que nos modernes fils de Bourgogne doivent exactement à leurs lointains cousins. L'action des Néerlandais avait été trop puissante à l'époque de Sluter pour ne pas se prolonger plusieurs siècles encore, au moins dans l'esprit de beaucoup, en dépit d'influences contraires. Elle avait été trop féconde, trop bienfaisante, au moment de sa plénitude, pour que les régions où elle s'était exercée n'en gardassent pas quelques vestiges longtemps après son déclin. Le fertile limon que déposent les grands fleuves ne conserve-t-il pas ses vertus bien après que se sont retirées les eaux qui l'apportèrent ?
Les résultats de l'action rénovatrice des Néerlandais, on vient de les voir. Ne saluons pas seulement les œuvres qu'elle a suscitées, admirons aussi en ce mouvement magnifique l'un des effets de cette belle et mystérieuse loi de solidarité qui régit l'humanité tout entière et dont on rencontre tant d'exemples divers dès qu'on s'applique à l'étudier. C'est entre les artistes comme entre les peuples un perpétuel échange de services, d'apports. Les maîtres sont en quelque sorte conditionnés par des groupes d'artistes précurseurs et, à leur tour, les maîtres forment des légions d'artistes continuateurs.
Les écoles, à l'heure des anémies, des crises, sont souvent régénérées par des écoles qu'elles ont secourues précédemment ; et, même en dehors de ces périodes, elles ne cessent de s'aider à se perfectionner. Les plus vigoureuses, les mieux douées d'entre elles, demeurent à travers les âges comme les éducatrices des autres, lesquelles leur rendent hommage en s'appliquant à les égaler sans leur ressembler. Quel art d'Europe ne doit rien à celui de l'Hellade, et qui pourrait relever ce qui reste d'Hellène chez les plus originaux des artistes de l'ouest, du centre et du nord ?
Cadavre, bas-ielief tumulaire
(Eglise de Cussy-les-Forges .
(p. Ii3).
BIBUOGRAPHIE.
Archives départementales de la Côte d'or et du Nord. Archives municipales de Dijon.
Bibliothèque Nationale de Paris (Collection Bourgogne). Mémoires de la Commission des Antiquités de la Côte d'or
(tomes II, VIII, XII et XIII).
Réunions des Sociétés des Beaux-Arts des Départements
(années 1890, 1892, 1897 et 1899).
Mémoires couronnés de l'Académie ro3"ale de Belgique (tome
XXVII), BruxeUes.
Bulletin des Commissions royales d'art et d'archéologie,
(année 1877) Bruxelles.
Archives historiques et littéraires de 1890. Histoire des ducs de Bourgogne (Notes de M. Gachard) par de
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Les Ducs de Bourgogne, Etudes sur les lettres, les arts et l'industrie,
pendant le XV' siècle, et plus particulièrement dans les Pays-Bas
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Vart chrétien en Flandre, par Dehaisnes, i vol. in-8°, Douai,
Les anciens peintres flamands, leur vie et leurs œuvres, par Crowe
et Cavalcaselle, complétés par Pinchart et Ruelens,
Bruxelles, 1862.
Le livre des peintres Par Cari van Mander, traduction, notes et
commentaires par Hymans, Bruxelles, 1884. Histoire de Vart dans la Flandre, l'Artois et le Hainaut, avant le
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Peur, par Chabeuf, in-8°, Dijon, 1891,
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