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MELANGES DIPLOMATIQUES
beaucoup de créance ; mais elle diminua depuis tant envers lui qu'envers les sieurs maréchal de Bellegarde et président de Pibrac, qui étoient les trois personnes quHl montroit plus aimer, et dont il sembloit qu'il se vouloit plus servir au maniement des affaires publiques ; mais la Reine sa mère Tétant venu rencontrer à Lyon, elle y apporta un si grand changement qu'ils en furent éloignés du tout. Ledit sieur duc de Mayenne étant retourné en son gouvernement , ii prit de temps à autre plus de créance en mol. Les Etats de Blois étant convoqués , Je fus nommé pour y assister de la part de la ville de Dijon avec les autres députés des villes de la province ; la plupart des princes et principaux seigneurs du royaume y furent appelés par le Roi. Ce fut alors qu'on commença à découvrir que MM. de Guise désiroient et faisoient de secrètes pratiques et menées parmi les députés de l'assemblée pour leur foire demander ouverture de guerre contre ceux de ladite religion; le Roi, au contraire, n'approuvoit pas cette violence , et le conseil d'y parvenir lui sembloit être une vraie faction dommageable à l'Etat et à son autorité. Enfin , des douze provinces, les sept pour la chambre du tiers-état furent d'avis de se servir des moyens ordinaires et accoutumés en l'Eglise pour y ramener ceux qui s'en étoient séparés , sans venir aux armes, entre lesquelles la Bourgogne, qui tient le premier lieu es assemblées générales des Etats, et donne la première son suffrage, suivit l'intention du Roi , moi portant la parole pour le tiers-état , ajoutant à mon avis les raisons qui nous sembloient puissantes et de grande considération pour persuader aux députés ^ui dévoient opiner après nous, de suivre le même avis. Et néanmoins , encore que cette résolution fut approuvée à la pluralité, s'étant trouvé sept provinces contre cinq en ladite assemblée du tiersétat , un certain personnage , député pour porter la parole au nom de tout le tiers-état du royaume, usant d'une prévarication infâme et indigne d'un homme de sa qualité, dit et prononça le contraire. Lui et moi avions été nommés pour porter cette parole ; mais ii me surmonta en voix , en ayant obtenu sept et moi cinq seulement : si le sort fut tombé sur moi , Je me fusse bien gardé d'user de cette perfidie, et je m'en fusse acquitté en homme de bien.
Les deux premières chambres ayant aussi été d'avis de la guerre , elle ftit conclue et arrêtée au îîrand déplaisir du Roi, qui n'estimoit pas ce moyen propre pour affoiblir les factions qui étoient dans le royaume sous prétexte de religion, et au contraire que la guerre, après avoir été cause de beaucoup de dépenses et de ruine à
ses sujets , ne serviroit que pour accroître l'autorité et pouvoir de ces personnes qui lui étoient suspectes , et déjà trop grands et puissans d'euxmêmes, et par l'impression qu'ils vouioient donner au peuple de leur zèle à la religion catholique : aussi dura-t-elle peu, et ne servit que de levain et semences à nouveaux troubles. Le Roi de son côté travailloit pour affoiblir et ôter le moyen aux uns et aux autres de troubler l'Etat, et, lui semblant que la faction de la maison de Guise devenoit trop puissante, et qu'elle étoit plus à craindre que toute autre, son plus grand soin étoit aussi de l'affoiblir et de leur soustraire les personnes de qualité, et tous autres qui avoient quelque pouvoir dans les provinces pratiquées par eux, sous prétexte de zèle qu'ils montroient avoir à la religion catholique; ce qu'eux, reconnoissant et tenant cette conduite pour une résolution prise en l'esprit du Roi et de la Reine sa mère, faisoient au contraire toutes so^ tes de pratiques afin de se rendre assez puissans, fût pour oser entreprendre , ou se défendre. Enfin ils prirent résolution à Bar-le-Duc de venir aux armes. J'ai appris que M. le duc de Lorraine s'y trouva, et les trois frères de Guise, assistés de leurs principaux et plus confidens serviteurs qu'ils savoient être de cette opinion. M. le duc de Lorraine fut des plus retenus, et eût volontiers rompu cette délil)ération ; mais tout allant au contraire avec impétuosité, et ayant près de lui deux personnes qui avoient beaucoup de puijr sance sur son esprit , il suivit ce torrent et le jugement d'autrui plutôt que le sien , comme j'ai su depuis de sa propre bouche, conférant avec lui de cette guerre que je désapprouvois aussi , comme Je le fis entendre à M. le duc de Mayenne retouraant dudit voyage, sur ce qu'il me dit, encore que ce fût assez obscurément, qu'ils avoient été contraints en leur voyage de prendre des résolutions qu'ils jugèrent nécessaires pour se garantir et la religion d'une entière ruine. Mais lui ayant répondu , si ces résolutions tendoient à prendre les armes contre le Roi , prince fort catholique, et autant ennemi des hnguenots qu'eux , qu'elles seroient fort dangereuses pour la religion , même pour leur maison et pour l'Etat , dont il me donna lors le loisir de lui déduire les raisons: mais au contraire voyant que j'y voulois entrer, il me répliqua que leur résolution n'étoit encore du tout prise, et qu'ils avoient arrêté de faire derechef une autre assemblée dans quelque temps pour y prendre une entière conclusion, me déguisant lors ce qui ét<Ht de son intention , pource qu'il lui sembloit que Je ne l'approuvois pas.
Cependant ils faisoient amas de gens de guerre
BU PBBSIDENT JEÀNNIN.
de tous les endroits du royaume, préparoient levées d'étrangers, taut Suisses qu'Allemands , ce qui rendoit le bruit de la guerre certain et connu d'un chacun. Lors ledit sieur duc de Mayeane , environ six ou sept semaines après le premier propos dont j'ai fait mention ci-dessus, me dit ouvertement, et sans rien déguiser, leur résolution, les préparatifs des forces qu'ils avoient tant du royaume qu'étrangers , pour espérer bon succès de leur entreprise. Je pris aussi lors la liberté de lui représenter au contraire que cette entreprise seroit cause de la ruine de leur malson ; qu'elle mettroit la religion en péril , et seroit cause d'apporter beaucoup de dommage à l'Etat; qu'elle les rendroit odieux et si suspects de mauvais desseins , qu'enfm ils seroient abandonnés de la plupart des catholiques, qui se réuniroient avec le Roi qui étoit vraiment prince catholique , et que les catholiques qui se seroient Joints à lui leur deviendroient ennemis avec plus d'animosité qu'ils n'étolent auparavant contre les huguenots ; oubliant cette première inimitié qu'ils avoient exercée contre eux à l'occasion de cette dernière, qui rendoit le Roi plus puissant, eux hais, et la religion, qu'ils montroient vouloir défendre et accroître, affoiblie par cette division des catholiques, et parce que le Roi, ayant été contraint de se servir des huguenots pour se fortifier contre eux , auroit par même moyen été obligé de leur accorder des avantages qui les rendroieot plus puissans pour s'en servir aux occasions contre la religion, l'Etat et eux-mêmes. Ce discours fut accompagné de plusieurs raisons que je lui représentai durant quatre heures entières , écoutant tantôt ses raisons, puis ajoutant et multipliant les miennes , en sorte que je lui fis changer d'avis , et me pria de mettre ces raisons par écrit pour les envoyer à M. de Guise son frère par un gentilhomme des siens que je lui nommai, à savoir le sieur de Rivauldes don domestique : il approuva ce choix , comme il fit un jour après l'écrit contenant les raisons de mon avis, que ledit sieur de Rivauldes porta a M. de Guise avec une lettre de créance dudit sieur de Mayenne.
Le Roi cependant , averti qu'en tous les endroits de son royaume levées étoient faites en faveur desdits sieurs de Guise et de leurs adhérens , qu'on déguisoit toutefois en les lui faisant entendre moindres de beaucoup qu'elles n'étoient en effet, pria la Reine sa mère d'aller à Reims, et envoya un gentilhomme qualifié vers ledit sieur duc de Guise, et un autre vers ledit sieur doc de Mayenne, avec lettres de créance par lesquelles 11 leur étoit mandé d'aller trouver à Beims ladite dame Reine, qui leur feroit enten-
dre c£ qui étoit de leur intention. En ce même temps le Roi , craignant que ledit sieur de Guise ne se rendit maître de la ville de Cbâions, la plus importante de la Champagne , dont il étoit gouverneur, commanda au sieur d'Inteville, lieutenant-général audit gouvernement y de s'y en aller en diligence , afin de l'assurer à son service , et rompre les pratiques que la maison de Guise y avoit pu faire au préjudice de son autorité. En ce même temps ledit sieur.de Rivauldes alla trouver ledit sieur duc de Guise à Joinville avec lettres de son frère , et l'instruction mentionnée ci-dessus, lequel il trouva au pied du cheval prêt de monter à cheval pour aller à Châlons en poste, sur l'avis qu'il avoit eu que M. d'Inteville y étoit arrivé , n'étant seulement lors accompagné que de sept ou huit gentilshommes; ayant vu lors le sieur de Rivauldes qu'il connoissoit, lequel ne faisoit que d'arriver, lut sa lettre de créance , et prit aussi son instruction. Il entra en une maison particulière proche ledit château, où il lut avec loisir et attention ladite instruction; puis, sans lui faire autre réponse , demanda une plume et de l'encre, et mit au bas de ladite instruction, de sa propre main, ces mots: Ces raisons sont bonnes, mais elles sont venues à tard; il est plus périlleux de se retirer qu'il n'est de passer outre y et signa GtUse. Il dit après au sieur de Rivauldes, qui vouloit parler à lui sur le sujet de sa légation : « Je n'ai pas loisir de vous entendre à cette heure ; dites à mon frère que je pars pour aller à Châlons, qui est en danger d'être perdu pour nous si je n'y vais en diligence , et que je n'ai point autre réponse à lui faire pour le présent que ce que j'ai écrit de ma main au dessous de l'instruction que vous m'avez apportée. »
Il partit à l'instant , se rendit à Châlons et assura la ville à son parti, les habitans qui étoient serviteurs du Roi , en beaucoup plus grand nombre que les autres , n'ayant prévu cette entreprise, ni eu assez de loisir pour s'assembler et préparer à s'y opposer. Il alla de là à Epernay au devant de la Reine-mère, où il désira l'arrêter et empêcher , sous prétexte de respect et devoir de l'exempter de la peine d'aller jusques à Reims, mais en effet crainte, si elle y alloit, que la ville qui étoit affectionnée à son parti ne se changeât à l'arrivée de la Reine. M. le duc de Mayenne, qui avoit aussi reçu lettres du Roi pour aller trouver ladite dame Reine-mère à Reims, se délibéra d'y aller, dont il avertit son frère , qui lui envoya le sieur Pericard pour l'en dissuader , ce qu'il ne put faire. Outre l'inclination qu'il avoit à faire ce voyage, je l'y exhortois de tout mon pouvoir, suivant les lettres que
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Sa Majesté m'avoît écrites de sa propre main , par lesquelles elle me commandoit aussi de Vy accompagner; ce que je fis. Il part donc, fut jusques à Join ville, où son frère qui étoit lors à Châlons le vint trouver en poste , et y arriva le même jour presque à même heure, sur les six heures du soir. Son frère s'étant mis au lit, tant pource qu'il étoit las que pour parler plus commodément et secrètement avec lui , ils conférèrent bien long-temps ensemble , moi seul étant avec eux , sur le fait des raisons contenues en ladite instruction, que M. de Guise continua de dire qu elles étoient venues trop tard , et si elles lui eussent été représentées avant qu'avoir fait amas de gens de guerre qu'il les eût approuvées; mais y ayant déjà grand nombre de gens de guerre assemblésen armes de tous les endroits du royaume pour les venir trouver, dont une partie se devoit rendre près de lui en Bourgogne, et outre ce huit mille Suisses et quatre mille reistres en Lorraine, que cela suffisoit pour les rendre coupables, et, ces troupes se retirant, pour demeurer exposés au courroux et à la vengeance du Roi ; que ces mêmes raisons le dévoient empêcher de passer outre vers la Reine-mère, et obliger de retourner en Bourgogne pour recevoir les troupes de Dauphiné, Provence et Auvergne, qui se dévoient rendre et joindre à celles de Bourgogne; s'il n'y étoit lors, et que leurs amis les voyant tous deux près de la Reine-mère pour traiter , chacun reprendra le chemin de sa maison, et cherchera des excuses pour se remettre en la bonne grâce du Roi ; qu'il pouvolt écrire à la Reine les raisons de son retour en son gouvernement par le président Jeannin, qui assisteroit de sa part aux conférences qui se feroient pour traiter , s'il étoit jugé à propos de le faire. Ce qu'enfin ledit sieur duc de Mayenne accorda, et ledit sieur Jeannin étant prié instamment de faire ledit voyage , tant à cause du commandement que le Roi lui en avoit fait par ses lettres d'y accompagner ledit sieur duc de Mayenne , que pour se trouver èsdites conférences, et aider de tout son pouvoir à faire cesser ce mouvement, qui eut été très-dangereux sans le traité qui fût fait à Epernay, car les forces assemblées pour ce parti étoient si grandes, que la Reine-mère les ayant fait passer sur le pont de Nemours pour faire connoître au Roi qu'elle avoit traité heureusement, et que le nombre de ces gens de <:^uerre étoit de beaucoup plus grand qu'on ne lui avoit fait entendre, auquel lieu furent comptés , en présence de quelques confidens serviteurs que Sa Majesté y avoit envoyés exprès , trentequatre mille hommes de pied , et trois mille chevaux français , sans en ce comprendre huit mille
Suisses qui étoient arrivés à Saint-Jean-de- Lône, et quatre mille reistres entrés déjà en Lorraine ; troupes si grandes que le Roi étant surpris, et n'ayant lors aucunes forces eitraimiinaires sur pied , eût eu beaucoup de peine de se garantir et défendre de leur invasion et violence. Deux ou trois jours après le massacre de Blois , le Roi envoya à M. le duc de Mayenne un gentilhomme à Lyon, où il était encore, avec lettres par lesquelles Sa Majesté lui mandoit avoir été contrainte , pour se garantir de la conspiration faite contre sa personne et son Etat par ses fi'ères, de les faire mourir; qu'il savoit bien son innocence , et qu'il n'avoit participé à lenrs crimes ; qu'il désiroit sa conservation, et de hii donner des assurances si particulières de sa bienveillance, avec des forces pour faire la guerre à ceax de la religion prétendue réformée qui étoient les vrais ennemis de sa maison, qu'il auroit occasion d'en prendre une entière confiance. Sa Majesté m'écrivit aussi en ce même temps lettres de sa main que je reçus à Dijon , lieu de ma résidence ordinaire , par lesquelles elle me faisoit la même déclaration de sa bonne volonté à l'endroit dndit sieur duc , me commandoit de ne le point abandonner, et de lui donner conseil de se contenir en devoir, et de recevoir les offres qu'il loi feisoit pour satisfaction de la mort de ses frères. Ce qu'ayant entendu par moi, et vu même les lettres du Roi que je lui communiquai , il montra en être fort content; car la mort de ses frères lui avoit donné un si grand étonnem^t qo'O se tenoit pour perdu , et pensoit cette réooDciliation être le seul bien et remède qu*il pouvoit lors désirer. C'est pourquoi il me pria, puisque le Roi prenoit quelque fiance en moi , de le vouloir a^ compagner au voyage qu'il alloit foire à Paris, où il étoit appelé par ses serviteurs; ce que je fis. Il s'y achemina dès lors avec environ deux cents chevaux et mille ou douze cents hommes de piei toujours en intention de se mettre en sûreté et a couvert par un traité ; mais ces troupes qui étoient petites d'entrée grossirent par les chemins. Il entendit aussi qu'en tous les endroits du royaonie plusieurs levées et mouvemens se faisoient en leur faveur, ce qui alentit ce premier désir, et enfin le changea du tout, et le fit courir aux a^ mes et à la vengeance de la mort de ses frères, y étant encore induit par les conseils d'autres qui étoient plus violens que lui. Aussi éloit-ii malaisé d'arrêter si soudainement l'impétaosite de ce torrent , et de le faire arrêter après tant de nouvelles pleines de prospérité qui lui arrivoient de toutes parts. Le Roi ne laissa pas néamnoitts de continuer encore les mêmes offres, et de te accroître par madame de Nemours sa mère , et
BU PRESIDENT JEANNIN
par d'autres ses serviteurs qui n'étoient suspects audit sieur duc.
Je le pressois aussi au même temps avec les plus fortes raisons que Je pouvois pour le disposer à cette réconciliation ; mais tout en vain pour lors , me restant toutefois quelque espérance de gagner avec le temps sur lui ce que je n'avois pu emporter tout d'un coup. Gela fût cause que Je demeurai à sa très-instante prière près de lui ; car, encore qu'il sût bien mon inclination à la paix, et que J'étois obligé à servir le Roi, 11 ne laissa pourtant de prendre cette assurance de ma franchise, que je ne servirais pas d'un espion près de lui pour le tromper.
La guerre s'échauffa partout, et en furent les commencemens assez heureux pour le Roi; mais enfin il y trouva sa mort par le parricide exécrable d'un moine, lorsque ses affaires étoient en grande prospérité. Cette mort ne mit pas fin à la guerre, pource que Sa Majesté sentant sa dernière heure approcher, déclara le roi de Navarre son vrai et légitime successeur, excita les princes, officiers de la couronne, seigneurs, gentilshommes, et tous ceux qui étoient dans l*armée, de le reconnoltre tel, ce qu'ils firent. Plusieurs des trois ordres dans les provinces , et principalement de la noblesse , le firent aussi ; d'autres, et en très-grand nombre, principalement des ecclésiastiques et habitans de toutes les grandes et meilleures villes du royaume, prirent autre résolution , et presque tous pour n'estimer pas qu'il leur fiît loisible en conscience de reconnottre pour roi un prince qui étoit séparé de la communion de l'Église; plusieurs aussi, qui étoient serviteurs dès longtemps de cette maison de Lorraine, dont il y en avoit qui se pensoient accroître dans les armes, furent encore de la partie : et ce qui rendoit ce parti puissant , et leur donnoit espérance de tout bon succès , c'est que leurs armes étoient autorisées par le Saint - Siège , favorisées par le roi d'Espagne , et des armes et moyens de plusieurs autres souverains catholiques, dont il y en avoit qui avec le zèle de la religion pensoient recevoir quelque profit de nos armes. Mais enfin ils furent tous trompés , car Dieu bénit et rendit heureux le travail , le courage, la vigilance et bonne conduite du feu Roi, et lui inspira la volonté, après une longue guerre, de se faire instruire et de retourner à l'Église d'où il étoit sorti , qui fut la principale et vraie cause de la paix générale , et de réduire tous les Français à son obéissance, et fit perdre aux étrangers les espérances qu'ils pouvoient avoir conçues de faire leurs affoires dans les ruines du royaume, comme pour loyer qu'ils prétendoient leur être dû d'avoir servi à la cause de la religion.
C'est sous l'heureux et sage gouvernement de ce grand Roi que le royaume commença à reprendre sa première vigueur, et la monter à si haut degré d'honneur, de force et de réputation, qu'on le peut égaler ou dire même qu'il surmonte en autorité et pouvoir ce qu'il avoit été plusieurs siècles auparavant. Mais son règne ne fut de si longue durée comme il étoit à souhaiter pour le bien de la France, et le repos de toute la chrétienté, nous ayant été ravi par un parricide funeste, infâme et exécrable, malheur auquel, outre le devoir comme bon Français, J'ai encore eu un intérêt particulier; ce prince m'ayant obligé par bienfaits, honneurs et la confiance qu'il avoit prise eu moi de toutes ses affaires plus importantes, ce qu'il commença à me témoigner au m^me temps que M. le duc de Mayenne entra en son obéissance par la paix générale : car encore que mon indisposition m'eût ôté le moyen d'être lors près de lui, si montra-t-il d'avoir bonne souvenance de moi , aussitôt que feu M. de Villeroy lui eut représenté quelle avoit été ma conduite durant cette misérable guerre. A quoi il répondit l'avoir déjà su par lettres surprises des étrangers, qui se plaignoient que j'étois toujours contraire à leurs desseins , et par les principaux du parti qui étoient venus à son obéissance avant ledit sieur duc de Mayenne, qu'il se vouloit aussi servir de moi et me faire du bien , et dès lors me donna quinze mille écus sur des offices, dont je fus bien payé, et en avois très-grand besoin pour acquitter les dettes que J'avois contractées durant la guerre en menues parcelles pour m'entretenir : ce qu'ayant fait, il m'en demeura peu de reste. Il continua encore depuis en même bonne volonté envers moi) me donna l'appointementde six mille livres pour le conseil des finances outre les deux mille livres du conseil des parties ; quelques années après, il y ajouta six mille livres pour faire quatorze mille livres, n'y en ayant qu'un ou deux qui eussent aussi grand appointement.
Quand il se présentoit quelque occasion d'importance, fût-ce dedans ou dehors le royaume, il m'y empioyoit toujours, comme il fit m'en voyant en ambassade extraordinaire vers messieurs les Etats-Généraux des Provinces- Unies des Pays- Ras pour les assister de sa part, et donner conseU au traité de paix ou de trêve que le roi d'Espagne prétendoit faire avec eux ; ouvrage fort laborieux, plein de très-grandes difficultés, où Je fus contraint de demeurer deux ans et demi. Enfin le succès en fût très-bon, et J'ose dire y avoir trèsbien servi, et que les Etats et le roi montraient en avoir reçu contentement. Ils me firent des préseus qui étoient en valeur de plus de vingt mille écus. Les ambassadeurs d'Angleterre et l'ambas*
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sadeur ordinaire qui étoit avec moi en reçurent autant ; et néanmoins le présent me semblant excéder ce qui étoit accoutumé, je fis refus de Taccepter, jusqu'à ce que Sa Majestém'eùt commandé par ses lettres de le faire , à quoi elle ajouta encore à mon retour cinq mille écus qu elle prit dans ses coffres, me disant qu'il le faisoit ainsi afin que je n'eusse à passer par ies mains de personne.
Il me témoigna encore un autre effet de sa bienveillance , en ce qu'étant averti que M. le premier président de Dijon étoit fort malade, il me dit lui-même, s'il veuoit à décéder, qu'il me donnoit l'office, non pour l'aller exercer et m'éloigner de lui, mais pour lui donner personne capable duquel je recevrois récompense : ce qui avint, non lors, mais après son décès, en ayant tiré vingt mille écus que je dois attribuer À sa libéralité, encore que le fruit n'en soit arrivé qu'après sa mort. Il igoutoit encore tous les jours de nouvelles obligations aux premières, qui me faisoient connoitre et à un chacun la bonne volonté qu'il me portoit, et fit voir enfin qu'il avoit telle confiance en moi, qu'il me rendit participant du conseil des personnes auxquelles il communiquoit les principales affaires du royaume. Cette même affection et confiance de la Reine mère du Roi envers moi continua encore durant sa régence , y ajoutant l'emploi principal des finances , dont elle me donna charge sous le nom de contrôleur général , avec pareil pouvoir que si elle m'eût donné le titre de superintendant, que le Roi qui règne à présent m'attribua aussitôt qu'il fut entré au gouvernement du royaume , lequel toutefois j'exerçois toujours, tant durant la régence de la Reine-mère que depuis, non en particulier mais en commun avec M. le chancelier, M. le garde des sceaux , quand il y en a eu un , quelques-uns des anciens du conseil , et les intendahs , ayant estimé que j'en devois user ainsi sous la foiblesse d'une régence et la minorité d'un jeune roi , pour, en faisant bien, et comme en public, éviter l'envie et médisance qui suit volontiers ceux qui sont employés en pareilles charges, quoique bien souvent innocens ; et y ayant apporté tout le soin, la diligence et intégrité qu'on peut désirer en un homme de bien, exempt du tout d'avarice et de corruption ( comme j'fei été ), jusqu'à ce qu'étant venu à un âge si avancé qu'il ne me permettoit plus de supporter le travail avec l'assiduité requise pour m'en bien acquitter, je suppliai trèshumblement le Roi de m'en vouloir décharger : ce qu'il m'accorda enfin l'en ayant fort pressé après plusieurs ref^s; et pour témoigner qu'il étoit bien content du service que je lui avois rendu en cette charge , il me donna de récom-
p«ise la somme de quarante'miUe éeus, et déclara par brevet qu'il vouloit que les mêmes états et appointemens que j'avois accoutumé d'avoir me fussent continués ma vie durant. J'ai aussi reçu des bienfaits de la Reine-mère durant sa régence , qui ont été modérés , non qu'elle fût retenue à me vouloir gratifier, mais je l'étois moimême par une naturelle pudeur, et pource quïl y a toujours eu de la nécessité dans les finances pendant mon administration.
En mettant néanmoins tous les bieu&its de nos rois et ies siens ensemble, j'ai bien grande occasion de me louer de leur tx)nté et libéralité, et dire que ma maison serait beaucoup meilleure en commodités et richesses que je ne la laisserai sortant de ce monde , si j'eusse eu soin de les employer en bonnes acquisitions au lieu de les consumer en bâtimens superflus et de grande dépense , dont je ne peux alléguer autre excuse , sinon que j'ai suivi mon inclination, et que je m'y fusse aussi bien laissé aller quand Dieu m'eût donné plusieurs enfans , que quand je n'ai eu qu'une seule fille. Ce défaut doit être excusable , attendu qu'en toute autre chose j'ai été fort modeste, et du tout exempt de vanité, et que, laissant à ma fille moins de bien, je lai laisse plus d'honneur, et des biens auxquels Dieu mettra sa bénédiction, puisqu'ils ont été acquis loyalement et sans corruption.
Lettre de M, le président Jeannin au Roij du vingt-troisième avril 1622.
SiBE,
Le bonheur dont il a plu assister votre verto, vigilance et générosité, a apporté autant de réjouissance et de contentement à tous vos bons sujets , que d'étonnement à vos ennemis , et nous le devons prendre pour un témoignage certain que votre personne et ce royaume sont en sa protection spéciale, et qu'il ^ a un soin particulier. Si estimé-je. Sire, que cette prospérité, qui doit être cause d'un grand avancement en vos affaires, ne doit pas changer la résolution que votre Majesté avoit prise de donner la paix à ses sujets, s'ils la demandent avec soumission, et se disposent de la recevoir aux conditions qne vous leur voudrez donner, en conservant les avantages que vous avez acquis sur eux, plus grands à la vérité en huit mois que les prédécesseurs rois n'a voient fait en plusieurs années, mais aussi avec grande peine, perte de gens, de finances, ruine du peuple, et en mettant votre propre personne en péril. Or il est vraisemblable qu'ils seront à présent plus capables d'écouter la raison , et de se soumettre a leur devoir qu'ils n'étoient auparavant , ainsi la paix sera en vos
DU PBESIDBNT ^£ANNIN.
mains. Prenes donc, Sire, cette occasion pour en faire profit , et mettre le repos dans votre royaume, afin que vous ayez le loisir et la commodité de Jeter les yeux au dehors , et de pourvoir aux entreprises qui sont faites à la Valteline et en autres endroits au préjudice de vos alliés et À la diminution de la grandeur et de la réputation de cette couronne; ce que la paix seule parmi vos sujets peut faire sans que vous soyez contraint de venir aux armes avec le roi d'Espagne, qu'il faut éviter autant qu'on pourra, et avoir soin de conserver cette alliance et amitié, pource que vous ne pouvez entrer en guerre lun contre Tautre sans mettre le feu par toute la chrétienté, fortifier ceux de la religion prétendue réformée , et sans vous Jeter en de trèsgrandes et extraordinaires dépenses. Il y a aussi raison de croire que le roi d'Espagne apportera le même soin de conserver votre amitié, et les mêmes considérations pour éviter les dangers auxquels il pouiToit tomber par cette guerre, dont il seroit tenu pour auteur et coupable, s'il ne vous faisoit raison comme ami et amateur de Justice , au lieu de la refoser comme ennemi ; ce qu'il feroit plutôt , quelque bonne parole qu'il donne, s'il voyoit la guerre dans ce royaume, dont il doit désirer la continuation par raison d'Etat , et par son intérêt particulier, afin d'avoir une entière liberté de disposer des affaires de sa maison en Allemagne , et des siennes propres es Pays-Bas avec moins de résistance : ce qu*il pensera ne pouvoir faire si nous sommes en paix, craignant toujours que nous voulions prendre part et apporter notre affection et pouvoir à ce qui sera de notre intérêt bien souvent éloigné du sien.
Le roi de la Grande-Bretagne de son côté ne doit désirer, non plus que nous, que le roi d'Espagne ait pouvoir de s'agrandir comme il lui plaira; et il est aussi vraisemblable qu'il craint l'affciblissement de ceux de sa religion dans le royaume, et que pour ces raisons il conseillera la paix , et emploiera toutes sortes de bons offices pour y exhorter votre Majesté , sans néanjnoins favoriser, comme J'estime , la rébellion de vos sujets. Ainsi l'a fait entendre à M. le chancelier et à moi M. l'ambassadeur extraordinaire qui va trouver votre Majesté de sa part, lequel a très-bonne intention , en servant son maître avec entière fidélité, de s'employer toujours à ce que vous et lui, avec vos Etats et sujets y demeuriez en une sincère amitié et bonne intelligence. Il mérite. Sire, que vous le voyiez de bon œil , et que vous lui témoigniez avoir contentement de sa conduite : nous l'avons bien assuré que votre Majesté désire de conserver
l'amitié du roi de la Grande-Bretagne , et de donner la paix à ses sujets, pourvu que ce soit en conservant les avantages que vous avez acquis , et en y ajoutant les autres conditions qui sont nécessaires pour la faire durer. M. le chancelier vous écrit souvent de ce qui concerne vos affaires, et Je l'assiste à toutes occasions qu'il me le commande pour votre service ; c'est ce qui m'empêche d'en importuner votre Majesté par mes lettres , et me fera finir, en priant Dieu de tout mon cœur qu'il vous donne. Sire, heureux accomplissement de vos entreprises et maintienne en entière et parfaite santé.
De Paris, ce vingt-troisième avril 1622.
Lettre de M. le président Jeannin à la ReinC' mère y du vingt-cinquième janvier 1623.
Madame, Personne ne peut rendre témoignage plus assuré de l'affection avec laquelle J'ai servi le Boi pendant votre régence , que votre Majesté même. Elle se peut aussi souvenir en quelle opinion J'étois près du feu Boi, prince Judicieux et qui savoit reconnoître le bien ou le mal qui étoit en ses serviteurs et officiers, lequel m'avoit fait du bien et de l'honneur, que Je représenterai quelque Jour au Boi , ce que Je n'allègue pas maintenant à votre Majesté pour en avoir besoin pour moi, mais en faveur du sieur de Castille, mon gendre, que Je ne prétends pas Justifier par mes services ; 'c'est seulement afin qu'il reçoive cette grâce du Boi de ne le pas déposséder de sa charge, qui noirciroit sa réputation d'une note perpétuelle d'infamie, Jusques à ce qu'il ait reconnu eu Justice s'il est coupable ou innocent. Sa Majesté ne doit pas craindre que ceux qui ont charge aux finances soient épargnés par les officiers des cours souveraines qui leur seront donnés pour Juges, car ils sont communément haïs et enviés^ dont peut-être aucuns d'eux donnent quelque su- Jet, et par ce moyen leurs péchés véniels seront plutôt tenus pour mortels et punis avec sévérité , que de présumer qu'ils les veuillent couvrir et en aoioindrir la peine. Bien ne me pèse tant sur le cœur, sinon d'avoir appris que le Boi le tient pour un méchant ; impression qui lui a été donnée par aucuns de ses mal veillans, entre lesquels Je mets le sieur d'Andilly, qui avoit déjà essayé de le ruiner pendant que M. Barbin étoit en autorité, non pour autre raison que pour avoir son office d'intendant, duquel il se promettoit le faire priver, et l'avoir pour rien au temps que telles charges se vendoient bien chèrement; mais, la calomnie découverte, il se rendit odieux et ridicule, même audit sieur Barbin, qui le trouva non-seulement exempt de crime , mais de
MELANGES DIPLOMATIQUES
tout autre soupçon. J'ai crainte aussi que feu M. le garde-des-sceaux n'y ait pu ajouter quelque chose du sien à cause de l'envie et jalousie qu'il avoit eue toute sa vie contre moi , fondée sur ce que M. de Sully ayant désiré de l'avancer près du feu Roi 9 et de m'y reculer pour des raisons que j'aime mieux taire que dire, le feu Roi n'y auroit eu aucun é^ard , mais au contraire montré une si grande fiance en moi , qu'il ne perdoit aucune occasion de m'avancer, et faire du bien même , de dire partout qu'il avoit pris entière assurance de ma fidélité, et qu'il me jugeoit capable de le servir en toutes les plus grandes et importantes affaires du royaume.
Ledit sieur de Castille a eu aussi soupçon que le sieur Thonnelier, neveu de M. le garde-dessceaux , lequel s'est défait de sa charge de procureur général en la cour des aides , peu de jours après la promotion de son oncle en cette grande dignité , en espérance de monter à une plus haute fortune par sa faveur, ne lui ait pareillement fait quelque mauvais office. Je supplie donc trèshumblement votre Majesté de le vouloir favoriser envers le Roi de tout ce que vous pourrez. On fait courir le bruit qu'on lui veut laisser la charge d'intendant, et lui ôter celle de son contrôleur général. S'il me veut croire, il ne demeurera pas en l'une après avoir perdu l'autre ; car quelle espérance pourroit-il jamais avoir de rendre quelque service agréable au Roi tant qu'il aura cette mauvaise opinion de lui , qu'il ne peut perdre, sinon que par justice il soit déclaré innocent, ou qu'il lui plaise lui-même entrer en quelque connoissance de ce dont on charge et accuse le-' dit sieur de Castille. Je l'ai prié de me dire, comme à son confesseur , s'il avoit rien sur la conscience qui lui doive faire craindre la justice. Il m'a assuré que non , et que toutes les imputations qu'on fait contre lui sont vraies calomnies. J'attends , Madame , ce bon office de votre bienveillance ; je n'en peux jamais recevoir un plus grand que celui-ci , auquel il va de l'honneur de toute ma famille , qui me rendra misérable le reste de mes jours, s'il ne plaît à votre Majesté d'en avoir pitié. Je sais que celui qu'on dit devoir être mis en la charge de contrôleur général est homme de bien et capable. II est bien vrai aussi qu'il a eu plus d'appui et de faveur que ledit sieur de Castille, qui n'espère plus rien si votre Majesté ne prend sa protection près du Roi, qui vous en saura gré quand il sera mieux informé de l'innocence de mon gendre qu'il n'est à présent, et vous redonnerez la vie à un affligé vieillard qui ne fera plus que languir le reste de ses jours, s'il ne plaft au Roi d'en avoir pitié. Sur ce je prierai Dieu, Madame, qu'il donne à vo-
tre Majesté en très-parfaite santé très-loDgœ et très-heureuse vie.
A Paris , le vingt-cinquième janvier 1623.
Lettre écrite par M. le président Jeannin à monseigneur le cardinal Du Perron,
Monseigneur, si je ne vous ai rendu qneiqoe témoignage de mon affection et devoir par lettres depuis votre départ de cette cour, ne lèpre* nez point s'il vous plaît pour oubliance; car f honore trop votre vertu et mérite, et me sens tant obligé à votre amitié, que je me tiendrob ponr ingrat et méchant si Je ne m'en souvenois tous les jours, ayant même appris par M. de Betfanne ce qu'il vous a plu lui dire souventefolsdeiDoi, y ajoutant beaucoup du vôtre pour le rendre plus désireux de mon amitié ; mais je m'en abstieiis pour être assez Informé que J'ai reçu de roeillean et plus certains avis de tout ce qui se passe en cette cour, que je ne les saurois donner, et que mes lettres sans sujet, et d'un homme qui voos est inutile, seroient plutôt importunes qu'agréa, blés. Notre cour est ce qu'elle étoit à votre depart ; votre ami y tient le haut bout , et surmoote tout le reste en autorité et crédit. Le maître lui de tout, et cette grande faveur le rend rooinssodabie avec ceux qu'il regarde au-dessous de lui, quoiqu'ils soient affectionnés à lui rendre service. Pour moi , comme je suis sans ambition , et ose dire qui la méprise, je compte les jours, et philosophe au milieu du bruit, plus désireux de la retraite que d'aucun accroissement de charges et honneurs, néanmoins avec toutes les sortes de devoirs qui lui peuvent rendre quelque ténxHgnage de la sollicitude qu'une ame libre, et dob capable de porter toujours le joug , peut loger chez soi; si je cherchois d'y apporter quelque chose de plus,J*y aurois mauvaise grâce, et cette contrainte me rendroit importun.
Le Roi a eu le soin de faire réconcilier M. U Grand avec lui , en sorte qu'ils sont bien ensemble maintenant, et ne reste plus que M. le comte de Soissons, qui ne se peut ployer à désirer so& amitié. Le temps lui fera peut-être connoitre qu'il eût mieux fait de prendre autre cooseii. Vous faites si bien où vous êtes, que je craios que nous soyons privés pour long-temps du bonheur de vous recevoir , vous y étaat rendu si nécessaire qu'on ne pense plus y pouvoir rien faire de bon sans vous. Je rejette toutefois votre absence de la cour plutôt pour le public, et ceux qui sont vos serviteurs, que pour vous-même, qui êtes en lieu pour recevoir plus de contente ment, et avoir l'esprit plus tranquille, en quoi consiste la vraie félicité, que vous ne l'auriez id. quoique vous puissiez trouver en vous-ffléme ce
BU PBESIDBNT JEANIfI^«
bien ][>artoat, mais non si parfait et entier que le dehors empêche les fonctions de Tâme qni la doivent donner. J'ajouterai sur la fin de cette lettre une très-humble supplication pour une religieuse de maison illustre; c'est la fille du feu comte de Mont-Ravel^ professe en Tabbaye Saint-Andoche-d'Ostim, âgée d*environ seulement dix-sept ans, que je vous peux assurer être d'une vie pleine de dévotion et piété, et vraiment religieuse. Sa tante, qui est Fabbesse, Teût volontiers choisie pour coadjutrice, mais on nous a dit qu'il étoit si difficile de l'obtenir , qu'elle s'est réduite à lui résigner purement, avec rétention toutefois d'une pension. Moi qui connois les deux, je sais qu'on ne peut mieux faire pour la conduite et direction de cette abbaye que d'en admettre la résignation ; je vous en fais cette supplication , qui m'obligera toujours davantage à vous rendre très-humble , etc.
Discours fait par if. le président Jeannin au parlement de Bretagne y sur certaines affaires dont le Roi lui avoit donné charge.
Le Roi étoit venu en ce pays, désiré et attendu par tous ses bons sujets, en intention d'y établir la paix par la force , et parmi toutes sortes de périls, s'il en eût été besoin. Mais il a plu à Dieu rendre sa vertu si heureuse, qu'au seul bruit de son acheminement ceux qui étoient lors ses ennemis ont mieux aimé recourir à sa bonté et clémence, qu'expérimenter davantage la force de ses armes. Il leur offrit et promit aussi trèsvolontiers de la sûreté et du profit pour les &ire devenir sages , ayant jugé ce remède le moins dommageable pour le pays, et plus convenable à son naturel, enclin à pardonner plutôt qu'à châtier. Chacun en faisoit lors le même jugement ^ et n'y avoit personne entre ses bons sujets dans le pays, qui n'eût volontiers contribué quelque portion de sa substance pour acheter bien chèrement la paix. Et toutefois aussitôt que le péril a été dehors, et qu'ils l'ont eu avec plus de facilité et à meilleur marché qu'ils ne l'eussent osé espérer par la présence de Sa Majesté, son autorité et le soin qu'elle a pris , les Etats ont trouvé les dépenses qu'il faut faire pour en jouir, même celle des traités, trop grandes, sans considérer que, s'il eût fallu faire la guerre, la dépense et les ruines que l'armée eût faites en peu de jours eussent surmonté de beaucoup les sommes promises par les traités; outre ce que la célérité dont le Roi a usé à réduire cette province en son obéissance parce moyen n'a pas servi peu à la conclusion de la paix générale , dont le pays reçoit ce profit particulier de n'avoir plus auprès d'eux àBlavet un puissant ennemi , qui pourroit
s'accrottre au grand préjudice de l'Etat, et à leur ruine.
C'est pourquoi le Roi ayant vu la réponse des Etats aux propositions qu'il leur avoit faites, par laquelle ils lui offrent seulement la somme de huit cent mille écus pour toute sorte de dépense, qui est moins de beaucoup que ce dont il a besoin pour employer aux charges nécessaires de la province , et acquitter sa foi obligée pour les mettre en repos, en a été très-mai satisfait, et a cru Sa Majesté que la grâce et souvenance du bienfait nouvellement reçu d'elle étoit déjà éteinte et perdue ; car elle avoit dit de sa propre bouche aux principaux de l'assemblée des Etats qui rétoient venus trouver par ses commandemens, que les traités seuls, y compris la somme accordée aux Espagnols pour la réduction de Blavet, revenoient à huit cent mille écus. Elle l'avoit fait proposer par ses commissaires en l'assemblée même, et donner par écrit: ils le dévoient donc tenir pour véritable, comme il est en effet, et par ainsi juger qu'U étoit nécessaire de la secourir de plus grande somme, pour lui donner moyen de supporter les autres dépenses qui regardent aussi le bien , sûreté et repos de la province, non l'utilité particulière de Sa Majesté, encore que ce soit le bien de son service et son contentement pour le soin qu'elle a de ses sujets.
Ne l'ayant point fait. Sa Majesté a eu recours à vous , messieurs , qui êtes ses premiers et principaux officiers dans la province^ et vous a adressé ses lettres-patentes qui contiennent son intention pour les vérifier, s'étant promis que vous en saurez bien considérer la justice , l'utilité et la nécessité, comme vous avez fait. . La première est pour imposer sur les contribuables aux charges publiques la somme de cinquante mille écus pour les garnisons de cette année , que le Roi ne peut réduire à moindre somme, pource que la paix n'étoit encore bien établie, et que les Espagnols étant à Biavet il ne doit dégarnir les places, n'y ayant autre plus grande sûreté contre un voisin puissant , quoique vous ayez la paix avec lui, que de vous tenir en état qu'il n'ait moyen et pouvoir de vous faire mal l'année prochaine. Elles seront réduites à si petit nombre de soldats ou mortes-payes , que la province n'en recevra aucune incommodité. Or, s'il n'est pourvu promptement à leur paiement. Il est certain que le pays en recevra de la foule et oppression , et qu'ils sortiront des garnisons pour vivre au dommage et à la ruine d'un chacun. Le Roi n'avoit besoin de l'autorité et approbation de la cour pour faire imposer cette somme, et s'en pouvoit bien adresser aux trésoriers seuls , selon qu'il a été fait du passé : il l'a voulu faire néan*
MBLANGfiS BIYLOMATlQtJia
moins, afin que vous àoyez informés, et, par vous, tous ses autres sujets, qu'il ne veut rien que ce qui est Juste.
La seconde lettre est pour le redoublement des cinq fermes de la prévôté de Nantes, Jusqu'à la somme de quatre-vingt mille écus , destinée au paiement des prêts dus et promis par le pays au colonel Hard , lorsqu'il y entra pour les servir avec son régiment, outre lesquels Sa Majesté demeure chargée du reste de la solde qui revient à plus. Sa Majesté avoit érigé quatre offlces de trésoriers , et ordonné une levée de quarante-cinq mille écus pour les payer ; mais , sur les avis qu'elle a eus que cette création nouvelle d'oHieiers étoit fort odieuse, et seroit très-dommageable au pays, et que le peuple duquel Sa Majesté désiroit le soulagement ne pourroit payer cette somme pour être d'ailleurs trop chargé, elle a estimé que ce redoublement pour peu de temps seroit moins sensible et plus à la décharge du pauvre peuple : le colonel Hard, qui avoit son régiment dans la province , en est sorti sous l'assurance que Sa Migesté lui a fait donner qu'il recevroit son paiement , au moins qu*il en auroit de bonnes et valables assurances par cette voie. Son régiment est à présent aux environs de Paris, et lui près du Roi, qui poursuit et presse à grande instance. On a été contraint de lui promettre dix mille écus par mois pour sou entretènement et la solde de ses soldats , qui ne peuvent être licenciés Jusqu'à ce qu'il ait été payé des prêts qui lui sont dus en ce pays. Jugez donc, messieurs, combien il est nécessaire qu'il y soit promptement satisfait, pour faire cesser l'intérêt de ces dix mille écus par mois, et les ruines et dégâts que le régiment fait au lieu où il est, combien il est Juste aussi, puisque le pays l'a promis, et que c'est pour service qu'il leur a fait au péril de sa vie et celle de ses soldats; à quoi j'ajouterai une considération pitoyable : c'est que par loi de son pays il est obligé de payer de son propre bien les soldats qu'il a enrôlés sous sa charge, en quoi sa ruine est certaine s il n'est payé par ceux qui en sont les vrais débiteurs.
La troisième est une Jussion pour vérifier l'édit de l'aliénation de trente mille écus pour les impôts et billots. Le Roi a pris de mauvaise part , messieurs , ce que vous avez déclaré, qu'il y avoit partage , attendu les affaires publiques qui regardent l'Etat et son service. C'est chose ordinaire et accoutumée , que l'avis conforme ou le plus approchant de son intention soit suivi ; il l'a ainsi Jugé en son conseil , et Je le vous mande par la jussion. Il semble donc que, sans entrer en nouvelle délibération , l'édit doive être tenu pour vérifié; car l'opinion approchant le
plus de son intention , est celle qut yotilolt qûé remontrances lui fusseut faites. Or Sa Majesté déclare par lamémejussionqu'eilelestientpour en*
tendues , nous commande encore de le vous dire et de vous représenter, messieurs, combien il importe à cet Etat de donner contentement aux Suisses; que cette vente et aliénation à leur profit leur a été promise dès long-temps; qu'en toutes les autres provinces de ce royaume pareilles ventes du domaine ont été faites : le Roi a même vendu de son domaine et patrimoine particulier Jusqu'à la somme de quatre cent mille écus pour eux. Noos sommes au temps qu'il faut renouveler l'alliance avec eux , et vous dis , messieurs , que cette affaire met en si grande peine le Roi et messieurs de son conseil , pour être bien informés par les avis de l'ambassadeur qui est sur les lieux , et les lettres et protestations des cautions mêmes envoyées au Roi depuis peu de Jours , qu'ils sont résolus de demander et poursuivre ce qui leur est dû avec les piques , s'il n'y est pourvu bientAt de gré à gré. Or il n'est pas besoin qu'ils aient lors une si Juste occasion de plainte que celle-ci ; leur fidélité et les services qu'ils ont faits à cette couronne, même pendant ces derniers troubles, èsquels ils ont secouru le Roi de leurs personnes et de leurs bourses, doivent bien être de grande considération. Et quand leurs mérites seraient oubliés, ce qui ne peut Jamais arriver qu'avec blâme pour notre nation , notre propre intérêt et l'utilité de cette alliance , qui aide à nous faire craindre et respecter, nous doivent exciter à leur donner contentement. Ils sont à bon droit tenus pour le palladium de la France, et trouveront toujours qui les recevra en confédération et alliance pour nous faire du mal quand ils voudront prendre ce conseil, nonobstant que nous ayons la paix avec nos voisins. Ce n'est point chose nouvelle que d'aliéner les impôts et billots ; il a été déjà fait, et Jamais pour chose si nécessaire et importante au bien de l'Etat. Rendez- vous-y donc faciles , s'il vous platt, messieurs, puisqu'il est juste et nécessaire.
Si on dit que ces dépenses des garnisons, da paiement de Hard et des Suisses, sont à la vérité nécessaires, mais qu'elles se peuvent prendre sur les huit cent mille écus , et reculer les traités d'autant, il y a réponse que les traités seuls reviennent à cette somme , et douze mille écus de plus; qu'en la prenant sur les quatre , et deux écus pour pipe de vin, selon qu'il a été avisé par les Etats et ordonné par le Roi, elle ne sera pas levée entièrement en trois ans ; par ainsi le pal<>* ment des traités, qui devoit être fait cette année et la prochaine, sera assez reculé sans qu'il sotî besdn mettre quelque antre as0ignation devant
DU PBESIDENT lEÂNNt!7«
eux. Davantage, le Roi est fort religieux observateur de sa foi, tant pour sa réputation, son contentement et sa conscience, que par prudence , afin que cette opinion en l'esprit de ses sujets, qui lui a déjà tant servi à rassembler les pièces de cet Etat , lui soit encore à Tavenir comme une ancre sacrée pour retenir chacun en devoir.
Il y en a qui croient que les traités ne reviennent pas à si grande somme. L'affirmation du Roi , et ce qu'il en a dit de sa propre bouche et fait donner par écrit , à dû suffire pour éclaircir un chacun ; et s'il eût été bienséant à sa dignité d'en rendre compte plus particulièrement , il Teût fait : sed quœdam sunt, quœ tant ignorari interest quàm sciri. Je le dirai toutefois pour satisfaire à la curiosité de ceux qui en pourroient douter.
D'autres ajoutent que ces traités n'ont pas seulement servi au repos de la Rretagne, mais aussi des voisins, par ainsi qu'ils y doivent contribuer à la décharge de la province. Messieurs du conseil ont voulu faire voir à aucuns des députés des Etats, pour en éclaircir leur assemblée, que les voisins étoient beaucoup plus chargés à proportion que ce pays , ainsi qu'il n'y avoit moyen de le prendre ailleurs qu'ici.
Cette somme de huit cent mille écus offerte par les Etats est à la vérité grande , ayant égard aux pertes et ruines qu'ils ont souffertes par la guerre; et le Roi s'en fût aussi volontiers contenté s'il eût pu , ayant désiré de faire jouir ses sujets de la douceur de la paix , et les décharger de tous impôts extraordinaires au même temps que la guerre a fini. Mais c'est la nature de la chose qui fait ce mal ; il a fallu acheter la paix, et maintenant en payer le prix , que le Roi ne peut trouver qu'en la bourse de ses sujets. Messieurs , vous êtes les magistrats , qui avez la protection des lois et de la justice en cette province sous l'autorité du Roi. C'est vertueusement fait, et la liberté en est louable , s'opposer quelquefois à leurs comnoandemens; j'entends par remontrances , nobis enim tantùm obsequii gloria relicta est y et lors seulement qu'ils veulent et désirent des choses qui nous semblent injustes, qui tendent à la ruine de leurs sujets, ou qui sont contre leur propre autorité et profit : encore les ordonnances nous ont prescrit des bornes, qui est après les remontrances d'acquiescer idque sub bono principe tantum etjustum ; car nous ne sommes pas toujours si bien instruits au parlement que lui et ceux qui l'approchent, de ce qui est utile pour l'Etat et le général des affaires : bien souvent telle chose semble injuste à la prendre séparé-
ment, qui est juste et nécessaire en gros.
A plus forte raison quand les commandemens sont notoirement hâtés , les magistrats se doivent rendre faciles , et y apporter la première obéissance, afin d'enseigner aux autres sujets par leur exemple de les ensuivre en ce devoir ; car, s'ils y résistent, se rendent difQciles, et montrent de le faire comme par force, il en arrive deux grands inconvéniens. Le premier, que les sujets sur ce refus entrent aisément en mauvaise opinion de leur prince , et tiennent unjuste ce qu'on requiert d'eux : de là vient la haine contre le souverain, cause bien souvent d'émouvoir des séditions et guerres civiles; l'autre, quand on refuse les choses justes aux souverains, lorsqu'ils les demandent par la voie ordinaire des lois , on leur apprend à user de leur autorité et pouvoir absolu pour en vouloir et prendre d'injustes.
Nous avons, par la grâce de Dieu, un roi qui scit utijusto moderatoque imperio, et qui désire se faire connoître aussi bon roi en paix , qu'il s'est montré courageux, patient de travail , et méprisant les périls en guerre ; qui veut plutôt acquérir le nom de père du peuple , par le bon et doux traitement que ses sujets recevront de lui, que retenir celui de conquérant et victorieux qu'il a mérité par les armes. Mais il demande aussi une obéissance entière. Dieu lui ayant donné tant de connoissance et de jugement des affaires de cet Etat , et d'affection à soulager ses sujets, qu'il ne croit pas et ne peut souffrir qu'aucun autre montre d'en avoir plus de soin que lui , à qui Dieu en a donné la protection.
Il sait aussi dépenser avec si grande épargne ce qu'il prend et lève sur eux , qu'on en peut dire comme d'un empereur romain ipecuniœ suœ parcusy publicœ avarus; et cette inclination peut être nommée vertu en ce temps misérable auquel l'Etat a besoin d'un prince de cette nature et qualité: scit tamen donare, nonperdere, au contraire du blâme d'un autre empereur romain, qui par sa grande prodigalité épuisa les trésors de l'Empire, et la substance entière de tous ses sujets.
Rendez- vous donc faciles ^ messieurs , à Texécution de ce qu'il requiert de vous, et croyez qu'en suivant sa volonté en cet endroit , vous aurez procuré le bien et soulagement du peuple. Car aussi Sa Majesté seroit forcée, par la nécessité de ses affaires, d'imposer et faire lever par autre voie ce qu'elle demande , dont il semble qu'on doive craindre l'exemple pour beaucoup de considérations qui regardent l'autorité de cette compagnie, le service de Sa Majesté et le bien de ses sujets en cette province.