NÉVRALGIES ALCOOLIQUES
L'alcoolisme chronique n'est pas sans agir sur le système sensitif. A côté des désordres psychiques et moteurs si communs et si caractéristiques dans ce genre d'intoxication, il se produit parfois des douleurs affectant les caractères d'une véritable névralgie.
Ces douleurs peuvent occuper la peau, les muscles et les cordons nerveux. Magnus Hiiss a signalé l'existence assez fréquente d'une sensibilité cutanée et profonde circonscrite à la région du mollet. Anstie a vu des névralgies ramiculaires à caractère paroxystique, à crises périodiques habituellement vespérales, un peu diffuses, rarement bornées à un seul membre et surtout bilatérales. Il arrive assez fréquemment aussi que la douleur se fixe dans les jointures où elle rappelle la constriction d'une bande trop serrée.
La migraine est également assez répandue chez les ivrognes.
Le signe le plus caractéristique de l'origine alcoolique du mal réside dans ce fait que les narcotiques restent à peu près sans action, tandis que l'ingestion d'une forte dose de vin ou d'alcool atténue ou fait disparaître la douleur.
Si ce dernier moyen peut être employé pour reconnaître la nature du mal, il ne doit pas être conseillé comme traitement. La suppression seule de la cause pourra en prévenir le retour.
NÉVRALGIE NICOTIQUE.
Les principes qui donnent naissance aux accidents douloureux des fumeurs sont les sels de nicotine (malate, citrate, etc.,) qui se volatilisent au moment de la combustion, s'incorporent à la salive et sont
absorbés alors par la muqueuse buccale et la muqueuse gastrique. Les voies respiratoires n'absorbent guère la nicotine que chez les fumeurs de cigarettes. Ce sont bien les sels de nicotine qui déterminent l'intoxication (fleubel) ; mais le tabac renferme aussi des substances à base de pyfidine et de colidine qui viennent compliquer et aggraver les accidents nicotiques. On sait que le cigare est plus nuisible que la pipe et la cigarette, à cause de la volatilisation plus considérable qui s'y produit. Le tabac du Lot et celui de Virginie sont les plus dangereux.
Les douleurs d'origine nicotique atteignent les deux systèmes. Les douleurs viscéralgiques ont leur siège de prédilection dans l'appareil gastro-intestinal (gastralgie, entéralgie). Les névralgies ramiculaires peuvent s'étendre presque à tous les organes desservis par les nerfs de la vie animale. L'œil devient douloureux; la tête souffre de la pression la plus légère; une sensation de resserrement linéaire se produit au front; la têt3 paraît d'une pesanteur insupportable, ou bien les diverses branches de la cinquième paire deviennent le siège de douleurs névralgiques franchement accusées. Le nerf sciatique, les filets dorsaux en sont parfois aussi aff"ectés.
Schotten a observé chez un seul et même individu une névralgie violente du nerf honteux externe avec érections douloureuses et strangurie, une névralgie du plexus coeliaque, du 5^ intercostal gauche, du plexus brachial droit. Il existait de plus une souffrance frontale et une tension douloureuse des muscles. Sibbert, Dornblûth (1) ont aussi observé des cas d'algésie narcotique. Nous avons vu nous-même un point douloureux très circonscrit occupant l'émergence du grand occipital gauche, manifestement causé par l'abus du tabac.
La source banale de ces douleurs dérobera souvent au praticien leur véritable origine dans les cas où d'autres symptômes plus connus ne viendront pas éveiller son attention. Mais la plupart du temps, les illusions des sens, les lésions du mouvement, le trouble des fonctions intellectuelles et morales, les dérangements des voies digestives, les altérations dans le jeu des organes respiratoires et circulatoires mettront le médecin sur la trace d'un diagnostic étiologique exact. Dans le cas où leur cause resterait enveloppée de quelques doutes, on pourrait les dissiper en mettant à profit cette remarque que les symptômes du nicotisme et particulièrement les symptômes nerveux s'amendent notablement par l'usage des boissons alcooliques à haute do&e' {TMenmayer}
(1) DoRNBLUTH. Die chrottische Tahahverfjit'tung. SamniL kl. Vortrage, no 122. Leipzig. 1877.
et surtout en prohibant l'usage du tabac pour l'autoriser de nouveau quelque temps après. Si en procédant ainsi la névralgie disparaît promptement pour reparaître ensuite, on peut en conclure que la névralgie est d'origine nicotique.
Le traitement curatif consiste naturellement dans la suppression de la cause.
— D'autres agents toxiques peuvent encore produire des douleurs de nature nerveuse ; \e phospliorisme chronique s'accompagne, par exemple, d'arthralgies opiniâtres ; VanUuie produit aussi chez les ouvriers qui manient cette substance des accidents névralgiformes. Les opiophages, les morphiniques et les fumeurs de kiff souffrent également d'algésies diverses, mais ces douleurs n'ont pas une forme assez nette ni une importance assez grande pour que nous en fassions ici une étude particulière.
NÉVRALGIES PALUDIQUES.
On observe rarement les douleurs névralgiques au début de l'infection maremmatique; elles succèdent ordinairement à des accès fébriles répétés ou surviennent après un séjour assez prolongé dans des localités marécageuses. Un double élément préside en général à leur manifestation : l'élément paludéen, représenté par l'action du bacitlus malariœ de Tommasi Crudeli et Klebs et l'élément aglobulique ou mélanémique. Nous aurons spécialement en vue, dans cet article, la névralgie paludique proprement dite, laquelle n'est pas cliniquement inséparable de la névralgie due à l'éréthisme nerveux produit par l'appauvrissement du sang.
SYMPTÔMES
Disons d'abord que les névralgies paludiques sont assez rares. Pendant un séjour de plusieurs mois que nous avons fait à Anvers dans un hôpital où abondaient les sujets atteints de malaria, nous n'en avons avons pas rencontré, un seul cas bien authentique.
Les névralgies paludiques, qui sont des espèces de fièvres larvées, conservent presque toujours dans leur expression symptomatique des traits patronymiques qui rappellent leur parenté : elles présentent habituellement dans leur évolution l'un ou l'autre des phénomènes qui caractérisent les accès fébriles intermittents. Tantôt c'est un léger frisson, tantôt même un certain degré d'algidité avec accélération du pouls
{Anstie), suivis d'une chaleur plus ou moins vive et d'une moiteur prononcée de la peau qui font reconnaître la nature paludique de la névralgie; quelques-uns de ces phénomènes se localisent même parfois dans le point malade.
Un autre signe distinctif, c'est la périodicité des crises; de plus, les accès sont séparés par des intervalles de calme complet ; leur type est tierce, douhle tierce ou quarte; ils reviennent surtout le matin et ont à peu près tous la même durée. Les douleurs ont en général peu de fixité. Enfin la quinine en fait très promptement justice.
Quant au siège des névralgies paludéennes, elles peuvent atteindre toutes les parties du système nerveux; mais les névralgies ramiculaires s'observent plus fréquemment que les autres. Le plus souvent, elles intéresseront les rameaux sus-orbitaires du trijumeau et les nerfs intercostaux gauches. Dans les contrées à climat froid et humide, les névralgies musculaires seront au contraire les plus communes.
D'après Griesiuger, les névralgies paludiques se montreraient surtout après 40 ans.
Toutes ces particularités sont cependant encore insuffisantes pour mettre leur qualité miasmatique à l'abri de toute contestation ; la périodicité parfaite peut elle-même se rencontrer dans les névralgies idiopathiques. MmsV existence simultanée des signes que nous venons d'indiquer établira une forte présomption en faveur de l'origine paludéenne. On comprend, du reste, que plus la névralgie larvée se rapprochera du début de l'imprégnation miasmatique, plus elle conservera les caractères originaux de la fièvre intermittente; plus, au contraire, elle s'écartera du début de la maladie, plus ses traits caractéristiques s'effaceront et plus elle affectera, dans son ensemble symptomatique, la forme des névralgies causées par la chlorose ou l'anémie; dans ce dernier cas, les commémoratifs, l'engorgement splénique, les signes particuliers à la cachexie malarienne pourront seuls faire découvrir la véritable nature du mal.
On comprend que la plupart des moyens proposés pour combattre une névralgie paludeuse idiopatlnque soient exposés à subir plus d'un échec, car ils ne pourront jamais atteindre la cause du mal.
Il n'y a guère que l'un d'eux sur l'efficacité duquel on puisse compter : c'est la quinine administrée de la même façon que dans les névralgies idiopathiques. Sa double propriété d'antipériodique et de stupéfiant
du système nerveux garantira son succès dans presque tous les cas de névralgies paludéennes. On a pu remarquer que la quinine développe tout son pouvoir dans les névralgies franchement périodiques, mais que son action baissait à mesure que le type perdait de sa régularité; on obvie en partie à cette impuissance relative en élevant successivement les doses.
Le himuriate de quinine carbamidé aura sur le sulfate de quinine l'avantage de pouvoir être administré loco dolenti par la méthode hypodermique.
Si un élément anémique se joignait à l'influence palustre, on aurait recours en même temps aux conditions d'une bonne hygiène et aux toniques analeptiques : le préparations pharmaceutiques qui donneraient alors les meilleurs résultats sont les sels de quinine et le fer.
On réussirait aussi à modifier la névropathie par l'action perturbatrice et fortement révulsive des douches que Fleury appelle antipériodiques. Mais l'application rationnelle de ces douches est difficile, non-seulement parce que les appareils nécessaires ne sont pas à la disposition de tout le monde, mais encore parce que le médecin et le malade ne sont pas toutours prêts, l'un à donner, l'autre à recevoir la douche au moment même où elle doit être administrée.
L'arsenic, à haute dose, pourrait également convenir pour arrêter les accès.
NÉVRALGIES PELLAGREUSES.
Nous nous contenterons de mentionner ici les douleurs névralgiques que l'on observe chez les pellagreux. Elles occupent généralement la région rachidienne et s'irradient souvent vers les membres. Les lésions cutanées et la « folie pellagreuse » suftîsent pour faire assigner à ces douleurs leur véritable origine. On sait que la pellagre est causée par l'usage alimentaire du maïs.
NÉVRALGIES ERGOTIQUES.
1° Pédionalgie. — Elle est caractérisée essentiellement par des douleurs névralgiques des extrémités inférieures sans lésion appréciable. Elle a été décrite par un médecin piémontais, le docteur San Marina (1); nous ne nous y arrêterons pas, parce qu'elle n'a qu'une très médiocre importance.
2" Acrodynie. — L'acrodynie ou cheiropodalgie, que François rap-
(1) Conipend, méd. pratiq., t. I, page 33.
proche de l'affection précédente (1), n'a pas toujours été, comme la première, une névralgie pure et simple ; la plupart du temps même, les douleurs ont été le prélude ou l'accompagnement des troubles de la motilité, de symptômes gastriques où cutanés plus ou moins graves (2). Mais on l'a vue aussi dégagée de toutes ces complications.
La cheiropodalgie consiste alors dans un simple engourdissement dont les mains et les pieds deviennent particulièrement le siège. Cette diminution de la sensibilité fait bientôt place à des fourmillements ou des picotements coïncidant avec une dépression marquée du sens du tact ; ces sensations se transforment et deviennent de véritables élancements, assez aigus pour arracher des cris au malade et pour produire une insomnie opiniâtre ; la chaleur du lit, la marche, une constriction légère occasionnent une recrudescence dans la douleur. L'exaltation de la sensibilité laisse quelquefois après elle des contractions ou des paralysies dont le résultat définitif est l'atrophie musculaire.
L'épidémie de Paris, la dernière qui ait été observée, a présenté, si l'on en croit la description que Charnel en a donnée en 1828 (3), plusieurs faits du même genre, et, dans tous ces cas, l'autopsie n'a révélé aucune altération appréciable des centres ou des cordons nerveux.
On a même pensé, autrefois (Dance et Chardon) que l'acrodynie était une affection de nature névralgique. Mais il est bien démontré aujourd'hui qu'elle est le résultat d'une intoxication chronique causée par
l'ergot.
Récamier a cru trouver dans l'oseille (rumex acetosa), un spécifique contre l'acrodynie ; mais n'ayant été employé qu'au déclin de l'épidémie, ce remède ne peut inspirer qu'une confiance très limitée.
Les moyens thérapiques qui ont été opposés aux douleurs cheiropodalgiques sont les narcotiques, les antispasmodiques, le sulfate de quinine, la noix vomique, la médication révulsive, et tous avec un égal insuccès, au moins dans les épidémies d'une certaine gravité.