LES
INTRODUCTION
On a usé et abusé du mot névrose. Les médecins groupent sous ce vocable diverses affections nerveuses dont ils ne peuvent présentement définir la lésion causale. Le public, qui emploie à plaisir le jargon médical, classe sous l’étiquette de névrosés des individus qui ne sont point fous à proprement parler, mais qui ne présentent point un équilibre mental parfait. Cette appellation générique a cela de bon qu’elle peut réunir des cas en apparence fort dissemblables, car on sait que le déséquilibre mental peut affecter des formes bien différentes.
Nous ne nous proposons point dans cette étude d’envisager le rôle que les névrosés ont joué dans l’histoire. Il faudrait reviser l’histoire universelle pour établir leur bilan complet. But qui dépasse nos moyens. Toutefois, des exemples nous permettront
2 LES NÉVROSÉS DE l’hISïOIRE
de définir les cas principaux ; Thistoire, a-t-on dit, étant un perpétuel recommencement, il suffit de préciser des observations types pour qu’on puisse en calquer d’autres sur le môme modèle.
Cette façon d’envisager les études historiques, si elle n’est point tout à fait nouvelle, date d’hier. Les hommes qui sont attirés vers les choses du passé s’aperçoivent enfin qu’elles ressortissent à une multiplicité de causes dont la principale est l’état mental de l’individu et l’influence de son état physique sur cet état mental. Nous irons même jusqu’au bout de cette conception, et nous dirons hardiment : pour comprendre l’histoire, il ne suffit pas d’être un habile chercheur et un philosophe avisé, il faut être... médecin.
Assurément une telle assertion paraît paradoxale et téméraire. A bien y réfléchir, elle est strictement vraie. Comment ! On admet aujourd’hui que la mentalité d’un homme est sous la dépendance de facteurs échappant entièrement à son libre arbitre : tares morbides, tares héréditaires, milieu ambiant, autosuggestion, hétéro - suggestion , passions, instincts, puissance intellectuelle, etc.; on admet que, suivant l’importance de ce bagage, ses actes sont plus ou moins volontaires, sa responsabilité plus ou moins atténuée, en un mot, on pose en loi le déterminisme individuel, — et quand on envisagera les hommes qui appartiennent à l’histoire, on les considérera comme s’étant mus librement, comme ayant échappé à l’action de tous ces facteurs ! En vérité, c’est fou : du moment
INTRODUCTION
qu’oü admet le déterminisme individuel, on doit admettre le déterminisme historique.
Conséquence curieuse de l’immense vanité des hommes : se croyant, — après Dieu qu’ils ne respectent guère, — les maîtres de l’univers, ils se figurent commander à tous les événements qui ne sont point surnaturels. Notamment, dans la direction des affaires politiques, ils se croient entièrement libres, n’ayant à rendre de comptes qu’à leur conscience. Immense erreur ; en réalité les hommes ne dirigent point les événements, ils sont dirigés par eux, ils en sont les jouets, les hochets.
11 y a cent ans que Mallet du Pan l’a nettement dit, en constatant comment la Révolution entraînait ses chefs à la dérive, alors qu’ils se croyaient à la tête de ce formidable raz de marée social : il fautaujourd’hu ramener l’histoire sous son jour véritable et montrer non seulement la part que les hommes y ont prise, mais aussi la part qui revient à tous les facteurs déterminant de leur mentalité.
Alors on s’aperçoit du rôle immense que la névrose a joué depuis six mille ans qu’il y a des hommes, et qui pensent, — comme dit La Bruyère. On découvre, avec quelque étonnement, que les pasteurs de peuples furent en grande partie des déséquilibrés. Même les plus intelligents, les plus prodigieusement doués présentent un ensemble de tares symptomatiques de leur dégénérescence. On sait que la clinique mentale a décrit un type de dégénéré supérieur', c’est à ce type que ceux-là appartiennent. Quant aux
autres, ils oiïrent rarement ce mélange de vertus et de vices, de qualités et de défauts par lequel s’établit l’équilibre normal de l’esprit : modération des passions, compression des instincts, netteté du jugement, volonté réfléchie qui constituent les attributs de l’homme supérieur digue de conduire le troupeau, ces caractères psychologiques sont altérés, déformés chez ceux auxquels il fut échu de gouverner leurs semblables.
Cette constante dans la mentalité des monarques disparus peut nous permettre de lui attribuer une cause primordiale ; l’exercice du pouvoir, et de définir la symptomatologie de la maladie des trônes : la césarite. Par trois exemples typiques, — la fin des Valois, la dégénérescence des Habsbourg d’Espagne, la mégalomanie de Louis XIV, — nous bâtirons le cadre de cette névrose spéciale qui a tenu une place considérable dans l’Histoire.
Les rois n’ont point été seuls à écrire l’Histoire : les peuples, les sociétés, peuvent revendiquer leur part dans ce bilan général. Eux non plus, n’ont point échappé aux facteurs du déterminisme. Une société est un corps aux têtes multiples, mais à l’âme unique. Et l’âme du corps social possède les mêmes attributs que celle de l’individu, â cette différence près que les instincts, les passions, les sentiments affectifs y sont plus développés et les facultés psychiques proprement dites amoindries. Conditions excellentes pour le développement de la névrose, maladie de la sensibilité morale.
INTRODUCTION
Celte névrose sociale sévit à l’état permanent. Elle reflète fidèlement le milieu ambiant. La peur, le fanatisme la transforment en névrose religieuse, eu démouopathie, en sorcellerie ; l’explosion de ses instincts trop longtemps comprimés (comme ce fut le fait de la société sous la Renaissance italienne) l’aiguille vers la débauche, vers le sadisme. L’hypertrophie de l’imagination dans les masses populaires leur fait accorder crédit à des imposteurs, autres névrosés qualifiés aujourd’hui de mythomanes.
A l’époque actuelle où les démocraties conquièrent peu à peu leur souveraineté, leur « self government », la césari te disparaît, mais la névrose sociale augmente. Est-il besoin de rappeler ici dans quelles conditions spéciales, au milieu de quelles fièvres, de quelle agitation, de quelle surexcitation, le peuple se prépare au scrutin qui désignera ses chefs? La névrose électorale est assurément un chapitre de l’histoire contemporaine. Sous d'autres climats, d’autres lois, c’est la névrose coloniale qui sévit, avec quelle intensité, nous le savons par les récits étranges qui nous viennent des zones équatoriales.
En définitive, pas plus les monarques absolus que les sociétés affranchies ne peuvent prétendre au libre arbitre. Tous et toutes courent à la remorque de leurs tares multiples : la névrose les domine, les événements les dirigent : ainsi s’établit la loi du déterminisme historique, succédané du déterminisme universel auquel obéit la nature entière.