‹ Les névrosés de l'histoireChapitre 3 sur 26 · LÀ NEVROSE DES RACES ROYALES · texte numérisé non relu

LÀ NEVROSE DES RACES ROYALES

La fin des Valois.

LA CÉSARITE

■ Certains esprits, atteints de la douce manie de la classification, ont vu dans le xvi® siècle français une époque bien autrement importante pour l’essor de l’esprit humain quecelui de Molière, etmême que celui de Voltaire et de Diderot. D’autres estiment le contraire. Pour nous, qui ne nous attachons point à ces subtiles distinctions, reconnaissons que la période qui s’étend de François P" à Henri IV présente un mélange très hétéroclite de noblesse et de bassesse, d’héroïsme et de stupre, de vertus et de vices.

Tout y fut exagéré ; on n’y connut pas cette sage mesure, cette modération qui fait les peuples heureux, mais qui ne les achemine guère vers l’émancipation. De la violence des conflits passionnels, de leur exaspération naît un travail plus actif de l’intelligence. Le

xvi'' siècle est, pour ainsi dire, labouré par les guerres de religion ; on se bat pour une idée : si la société progresse, elle le lait par secousses, par heurts brutaux et sanglants, vers ce qu’elle croit l’idéal.

Ceci, pour dire que, si dans ce chapitre nous sommes appelés à remuer beaucoup de boue, à nous pencher sur des lits de malades fébrilement agités, nous ne perdons pas de vue que ces tares pathologiques furent compensées par le plus prodigieux effort artistique que la France ait jusque-là produit. Notre pays, endormi dans la philosophie contemplative du moyen âge, enfin se réveille. Au sortir de ce long hiver de plusieurs siècles, il sent bouillonner une sève généreuse : celle-ci fait éclater les bourgeons nouveaux. Au milieu d’une admirable floraison apparaissent sur l’écorce des crevasses, des gommes, des ulcères. N’importe, la fleur devient fruit, et l’immortelle récolte que le xvF siècle a cueillie témoigne que l’humanité doit sa gratitude aux hommes de la Renaissance française.

Mais ce n’est pas en artiste que nous allons entreprendre cette étude : c’est eu médecin habitué aux sanies physiques et morales. C’est donc le procès des mœurs que nous allons mener.

On pourra objecter que la besogne est inutile et maladroite, qu’on doit retenir les seules vertus d’une époque et en oublier les vices et les stupres. Nous ne le croyons pas.

Nous pensons, en effet, que chaque période de l’histoire humaine forme, suivant le mot à la mode, un

LA FIN DES VALOIS

bloc, qu’il est impossible d’en distraire un fait isolé pour eu tirer la conclusiou morale. Il est à remarquer, au reste, que les temps héroïques sont précisément ceux où les passions sont le plus exaspérées, où voisinent les fleurs les plus parfumées et les humus les plus corrompus. Qui peut dire que ces humus ne sont pas nécessaires à l’éclosion de ces fleurs et que la terre serait féconde sans le fumier où germent les bonnes graines ? En toutes choses, les extrêmes se touchent.

Ce que fut la Renaissance française, le trésor d’art dont le pays fut doté par les poètes, les peintres, les sculpteurs,les architectes de génie, — d’autres l’ont déjà dit. Ce que fut cette société, secouée des grands frissons de la guerre civile, ennoblie par la chevalerie, abaissée par l’intrigue, les historiens l’ont souvent répété. Comment elle aima, avec quelle fougue, quelle intempérance, quel sentimentalisme ou quelle bestialité, quelles débauches ou quelle poésie, les François Villon et les Brantôme nous l’ont transmis. Mais quelles furent ses erreurs, ses aberrations, aussi bien en amour que dans tout ordre passionnel, quelle part revient à la névrose dans cet élan formidable d’une race pressée de jouir, parce qu’elle sentait sa fin prochaine, voilà ce qu’il est nécessaire d’établir pour posséder les éléments d’une critique véritablement historique.

Car, si les sociétés ont leurs maladies qu’il est plus ou moins malaisé de diagnostiquer à distance, les individus ont aussi leurs tares morbides, plus

LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

faciles à étiqueter. Or, sous le régime monarchique, il existe un individu en qui se reflète la mentalité de la société contemporaine, c’est le roi. Est*ce lui qui s’adapte à l’habitude morale de ses sujets, sont-ce ceux-ci qui, par mode et par engouement, s’appliquent à imiter leur souverain ? Les deux hypothèses sont possibles et probables. D’une part, le roi est un homme de son temps et de son pays, il en présente tous les caractères, lesquels sont exagérés, amplifiés chez lui par l’effet d’une maladie spéciale que nous allons étudier plus loin. D’autre part, la loi du mimétisme, — la mode n’est, en somme, qu’une sorte de mimétisme — doublée de l’esprit de courtisanerie et de servilité porte les hommes à imiter leur chef, c’est-à-dire le monarque.

Quoi qu’il en soit, un fait se dégage en toute certitude : c’est qu’on ne peut mieux étudier une société, fût-elle en progression ou à l’agonie, que dans ceux qui la dirigent. La fin des Valois correspond à la fin de la société du xvf siècle. Avec Henri IV naîtra une dynastie et une société nouvelles.

Nous ne séparerons donc pas ces deux études parallèles, — rois et sociétés, — et nous établirons les tares morbides qui provoquèrent la ruine des Valois et celle des hommes de la Renaissance.

L’histoire dramatique des trois derniers Valois, François II, Charles IX et Henri III, leur fin lamen- la

LA FIN DES VALOIS

table, les événements tragiques ou révoltants qui marquèrent leur règne, — tous ces épisodes ont fourni aux historiens, aux romanciers, aux dramaturges, matière à dissertation. Il en est peu, toutefois, qui semblent avoir conçu d’une façon exacte l’enchaînement logique et fatal de ces épisodes. Chacun, suivant son sentiment, suivant aussi le parti politique ou religieux dont il se réclame, juge, condamne ou absout, comme s’il était appelé à rendre un verdict solennel, devant le tribunal de la postérité.

En vérité, c’est là un effet de cette tendance atavique que nous présentons, d’envisager l’histoire comme ayant été écrite, — en lettres de sang ou de gloire, — par des hommes doués d’un libre arbitre absolu, échappant par conséquent au déterminisme ambiant, à l’évolution sociale, aux lois éternelles de l’hérédité, de la contagion, du mimétisme, etc.

Rien n’est plus faux. Les hommes ne dirigent pas les événements; ils ne les ont jamais dirigés. Tout au plus, quelques-uns, véritables conducteurs de peuples, ont-ils pu aiguiller la vie sociale de leur temps vers une voie nouvelle. Mais la plupart des souverains ont subi l’influence des tares physiques et psychologiques qui les caractérisaient; ils croyaient commander à leurs sujets ; ce n’étaient que leurs passions, leurs vices et parfois leurs vertus, placées elles-mêmes sous la vassalité étroite de leur hérédité, de leur santé physique, qu’ils érigeaient en système de gouvernement.

L’étude de la fin des Valois nous confirmera dans

\2 LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

cette conception médico-psychique de Thistoire. Nulle leçon de psychologie politique n’est, en elïet, plus claire ni plus précise, à la condition d’envisager l’ensem-ble de cette évolution d’une dynastie. De même qu’en clinique ou ne peut établir l’observation d’un malade sans se référer à ses antécédents héréditaires et collatéraux, de même, en pathologie historique on ne peut esquisser le portrait d’un seul personnage sans avoir sous les yeux celui de ses ascendants.

La vérité historique s’éclaire alors d’un jour tout particulier. En poursuivant minutieusement cette étude générale, on comprend pourquoi tel roi fut un débauché, tel autre un impulsif, tel autre un faible d’esprit. On considère enfin quels sont les effets de cette maladie familiale, essentiellement dissolvante, que le professeur Lacassagne a baptisée du nom si pittoresque de césarite.

' La césarite, autrement dit la maladie du pouvoir. C’est la rançon obligatoire à laquelle échappent bien peu de souverains. C’est aussi le plus sûr héritage qu’ils laissent à leurs enfants. Par elle se démontre, implacable et inexorable, la loi de l’hérédité. Quelles sont donc ses causes, ses manifestations, ses conséquences ?

Sa cause principale peut se définir aisément : l’exercice du pouvoir, surtout du pouvoir absolu, n’est pas sans danger pour la mentalité d’un homme. C’est* un fardeau trop lourd pour un seul ; il déforme les caractères en exagérant leurs points faibles. Le monarque a-t-il tendance à la vanité ? il devient un mégalomane

LA FIN DES VALOIS

obsédé de grandeurs. Est-il sensuel ? il profitera des multiples occasions qui sont olïertesàsesappétits etse souillera dedébauches. Manifeste-t-il quelque penchant à la cruauté ? il sera sadique et se couvrira de. sang. Est-il volontiers timide, irrésolu? devant les difficultés de sa tâche sa volonté sombre, il est le jouet des événements et des hommes qu’il devrait diriger ; c’est un aboulique, sans aucun ressort. Mystique ? il devient fanatique. En un mot, l’équilibre est rompu entre ses diverses facultés mentales. La césariteagit en frappant le point faible, le point de moindre résistance : locus minoris resistentiæ.

La raison de cette déformation psychique réside dans l’absence de responsabilité humaine, dans l’omnipotence dont est investi un monarque absolu. Reste, à la vérité, la responsabilité morale. Faible contrepoids à l’action dissolvante du pouvoir, et qui ne semble avoir retenu aucun roi sur la peute fatale qui l’entraîne. Si l’on en juge par l’histoire de tous les temps et de tous les pays, la plupart des monarques n’ont pas entendu cette voix intérieure qui est comme fécho de la responsabilité morale, puisque la plupart ont donné un exemple fâcheux de passions mal réfrénées, contrebalancées souvent par de nobles vertus. Il faut avoir la franchise de l’avouer. Pourquoi sourire aux vices d’un roi, alors qu’on les condamnerait chez un simple particulier ?

Une leçon de philosophie pessimiste, plus haute encore, se dégage de cette observation : lorsqu’un homme n’a d’autre frein à ses passions que sa propre

14 LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

conscience, celles-ci dominent bientôt son caractère. Cette conscience est incapable de le détourner de la mauvaise voie. Et c’est le cas du monarque absolu qui ne rend compte de ses actes qu’à Dieu, dont il se dit le représentant. La peur du gendarme, tel est au fond le mobile qui fait agir les autres hommes, modère leurs passions, calme leurs appétits. Supprimez le gendarme, l’individu reste livré à sa conscience, à bien peu de chose.

On peut d’autant mieux disserter sur les conséquences funestes du pouvoir absolu (nous ne parlons point ici au point de vue politique, mais au point de vue particulier) qu’aujourd’hui il est à peu près disparu du monde civilisé. Il vient de déserter ses deux forteresses, la Russie et la Perse, et bientôt sans doute, il abandonnera la Turquie. L’Extrême-Orient même y a renoncé, de sorte qu’en définitive l’historien et le sociologue n’éprouvent plus aucune gêne à dénoncer ses méfaits. La crainte du gendarme pénètre peu à peu jusque dans les cours les plus autocrates, et le gendarme, en l’espèce, c’est le Parlement, c’est la volonté du pays, auquel le souverain doit à présent quelque compte. Cette responsabilité qui pèse d’un poids très lourd sur la conscience des rois modernes, c’est le meilleur traitement préventif de la césarite.

La césarite est donc une maladie du passé. Elle a frappé fatalement toutes les dynasties, car elle ne se contentait point de visera l’individu, elle s’attaquait surtout à la famille. Mérovingiens, Carolingiens,

LA FIN DES VALOIS

Capétiens, Valois, Bourbons, aucune n’y a échappé ; suivant la résistance offerte à cette dégénérescence, il a fallu à la maladie héréditaire plus ou moins de temps pour parfaire son œuvre de ruine. Parfois, elle semblait sauter une génération, parfois plusieurs, mais « retombait d’aplomb » sur l’arrière-ligue. Les fondateurs de dynastie furent, la plupart du temps, les héros de la famille, et les derniers en nom, indignes de leurs ancêtres. La suprématie des Mérovingiens fut établie par Clovis. On sait comment périclita sa descendance. Celle des Carolingiens par Pépin le Bref et Charlemagne ; quelle décadence rapide, sitôt mort le grand empereur ! La famille capétienne met, à la vérité, plus d’un siècle et demi pour produire Philippe-Auguste et saint Louis, mais la décadence commence bientôt : les trois frères Louis le Hutin, Philippe V, Charles IV l’achèvent entièrement. Après quatre cents ans de règne, soit en ligne directe, soit en ligne collatérale, les Valois s’effondrent à leur tour : et quelle lamentable fin dynastique ! Les Bourbons eux-mêmes qui offrirent leur plus grande résistance à la dégénérescence familiale n’en sont pas moins la victime : quelle chute de Henri IV à Louis XV et à Louis XVI 1

Et ceci n’est point spécial à notre pays. Partout ailleurs, mêmescauses, mêmes effets. La maisondes Habsbourgs d’Espagne offre à son tour un exemple typique de césari te dégénérative, — deCharles-QuintàCharlesII en passant par le fanatique Philippe II et le fou don Carlos.

16 LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

Drds les dynasties anglaises, allemandes, russes, la césarite a frappé avec autant d’intensité, avec une constance remarquable.

Pour tout dire, c’est un lourd héritage qu’une couronne. Plus encore que les simples citoyens, les rois peuvent s’écrier : « Notre destin, nous le recevons de nos pères... »

Les conséquences de cette tare pathologique sont considérables au point de vue politique. Les autocrates gouvernant suivant la loi de leur bon plaisir, leur politique restait vassale de leur mentalité, de leur caractère. Or la césarite, si elle se manifestait parfois par des signes de dégénérescence physique, influait surtout sur les facultés psychiques de celui qui en était atteint. Nous avons vu qu’elle attaquait surtout le point faible. Ce point faible du caractère deviendra donc également celui de la politique du monarque : mégalomane, il lancera son pays dans des aventures inutiles, pour une vaine gloriole; sadique, il instituera un régime de cruautés et de violences et déchaînera les instincts sanguinaires de la populace ; fanatique, il allumera des bûchers sur toute l’étendue de son royaume ; débauché, inverti, il entraînera à sa suite la société dans la voie du libertinage ou de la perversion.

En sonnant le glas des monarchies absolues, la Révolution a donc fait œuvre de prophylaxie sociale, car l’autocratie est un fardeau trop lourd pour les épaules d'un seul homme. Ce n’est pas qu’en émancipant les démocraties elle ait mis les sociétés à l’abri

LA FIN DES VALOIS

de toute tare pathologique. Les collectivités ont leurs maladies, leurs névroses, comme les individus. Mais, connaissant le mal, on peut y remédier, au moins partiellement, tandis que la césarite des despotes est rebelle à toute thérapeutique.

En étudiant les circonstances et les événements qui marquèrent la disparition des trois derniers Valois, nous établirons une observation médico-psychique de césarite, telle qu’on n’en trouve peut-être pas dans l’histoire.

Page 1