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LA POSSESSION D’AUXONNE

Tout ce que ITiystérie peut suggérer à de pauvres détraquées : mensouges, simulations, invraisemblances inouïes ; tout ce que la névrose peut provoquer chez elles : convulsions clownesques, somnambulisme, phénomènes de télépathie, hallucinations, toute cette gamme classique de symptômes, nous allons la retrouver, en étudiant ITiistoire de la possession d’Auxonne L

Auxonne possédait un couvent de filles vertueuses, dont on vantait « l’honeste establissement, la maison

^ Relation de ce gui s'est passé dans la ville d' Auxonne au mois de novembre 1661 [Biblioth. de l'Arsenal, mss. 2446). Nous devons mentionner le travail du D>’ Garnier, de Dijon, paru dans la Bibliothèque diabolique du Progrès médical, sous le titre Barbe Buvée et la prétendue possession des Ursulines d' Auxonne. 11 convient d’ajouter que le D> Garnier ne paraît pas avoir eu connaissance du manuscrit de l’Arsenal.

agréable, les bastiments commodes, la closture en bon état, le revenu suffisant ». C’était une communauté heureuse : elle n’avait pas d’histoire.

Vers 1652, cependant, — bien après les affaires de Loudun et de bouviers, — quelques nonnes éprouvèrent des malaises nerveux; bientôt elles eurent des hallucinations, elles virent des spectres, entendirent des bruits extraordinaires; une épidémie d’hystérie venait d’éclater dans la maison.

La supérieure, en femme raisonnable, essaya de faire le silence sur, ces faits regrettables ; mais comment arrêter les progrès du mal? Finalement elle se vit obligée d'écrire à son évêque, car ses sœurs préféraient « passer pour malheureuses que criminelles et avouer ingénument qu’elles étoient possédées, que de passer pour des friponnes et pour des extravagantes, pour des vierges folles et insensées ».

Le roi, devant le scandale public, délègue l’évêque de Chalon avec pleins pouvoirs pour ramener le calme dans les esprits. Le prélat se met en route pour Auxonne, accompagné de huit ecclésiastiques et d’un médecin de Chalon, nommé Morel, célèbre par son expérience et sa probité.

L’évêque se méfiait à bon escient ; sans doute avaitil déjà eu à solutionner pareille affaire; il savait très difficile la tâche de démêler le vrai du faux, la simulation des hystériques pouvant dépasser toute mesure; aussi, pour éviter la supercherie (comme à Loudun), il sépare les exorcistes des exorcisées, il ordonne

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(les prières publiques, puis commence son enquête K

Toutes les possédées, nonnes ou séculières (Tépidé* mie s’était répandue du couvent dans la ville), présentaient les mêmes symptômes, extraordinaires aux yeux du médecin Morel : elles étaient secouées de convulsions terribles, se cognant la tête contre les pavés et les murs, « sans qu’elles en témoignent de douleur, ni qu’il paraisse ni sang, ni blessure, ni contusion ». Pendant la crise, elles se tenaient à genoux, la tête renversée en arrière, touchant presque le sol ; elles restaient dans cette position des heures entières, puis brusquement, faisant des mouvements de salutation, elles se penchaient en avant, se renversaient en arrière, trente et quarante fois de suite, « la fille demeurant à genoux et les bras croisés sur l’estomac ; puis quelquefois et dans le mesme état la tête renversée tournoit alentour du corps, en faisant comme un demi-cercle, en faisant des efforts apparemment insupportables à la nature ». En même temps, elles poussaient des hurlements aigus, pleuraient abondamment, les yeux complètement chavirés.

D’autres fois, elles rampent à terre, le corps arqué, ne touchant le sol que par les talons et la nuque.

‘ A Loudun, en effet, les exorcistes qui ne poursuivaient d’autre but que de convaincre Urbain Grandier de sorcellerie étaient, pour ainsi dire, de mèche avec les exorcisées qui accusaient Grandier de les avoir ensorcelées. Les uns et les autres arrêtaient de concert la mise en scène de la cérémonie d’exorcisme; ils étaient complices des supercheries les plus grossières et les plus ignobles.

quelques-unes exagérant cette position caractéristiqne de riiystérie, jusqu’à pouvoir baiser le sol et faire un signe de croix avec la langue sur le pavé.

Enfin, il en est qui possèdent le don d’extérioriser leur sensibilité ; leur aura devient sensible : « l’évêque leur imposa les mains secrètement sans qu’elles pussent le voir, et elles ont crié que cette main estoit insupportable ». Ce sont donc, avant la lettre, les expériences du colonel de Rochas.

Ce cas est assez curieux à rapprocher de ceux qui ont servi à M. de Rochas pour étayer son ingéniense théorie de l’extériorisation de la sensibilité. En voici notamment un qu’il rapporte et qui est juxtaposable à celui des possédées d’Auxonne. Il s’agit d’un somnambule qui était en traitement à l’hôpital de Fréjus. Pendant les accès du sujet, on ne pouvait ni le toucher ni toucher un objet près de lui sans provoquer chez lui une crise d’autant plus violente que le contact venait d’une personne qui lui était plus inconnue. Un inspecteur qui visitait l’hospice ne voulut pas tenir compte des avertissements qu’on lui donna à ce sujet et, par curiosité sans donte, toucha les vêtements de Louis D... Aussitôt celui-ci tomba à la renverse, et l’inspecteur ayant voulu le prendre dans ses bras pour le retenir, la crise devint terrible et laissa le malade sourd pendant plusieurs semaines L

On le voit, les mêmes causes provoquent les mêmes effets chez deux malades dont l’un est un de nos con-

’ De Rochas. L’Extériorisation de la sensibilité.

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teniporains et l’autre une religieuse cloîtrée du xvn® siècle. Eu réalité, leur affection mentale est la même : l’hystérie, qui est une dans le temps et dans l’espace. Ce qui ne veut pas dire que tous les hystériques possèdent la propriété spéciale d’extérioriser leur sensibilité, mais que, seuls, ils sont capables de le faire.

Mais revenons à nos nonnes diaboliquement possédées. Bien entendu, le médecin Morel, qui suivait avec minutie toutes les phases de la crise collective, y perdait son latin. Il n’en pouvait, et pour cause, donner aucune explication scientifique. Aussi était-il contraint de se rabattre sur la seule hypothèse alors admissible : les démons avaient élu domicile dans le corps de toutes ces endiablées. Il ne restait donc plus, pour rappeler les religieuses à la santé physique et morale, qu’à expulser de leurs corps ces hôtes intempestifs et incommodes. D’où nécessité de l’exorcisme, conduit suivant toutes les règles de l’art et les formules ecclésiastiques.

Par malheur, ces démons étaient nés malins. Non seulement ils se refusaient à sortir sur la simple prière de l’exorciste, mais encore ils manifestaient leur présence par des actes tellement fantastiques qu’on ne pouvait révoquer en doute leur puissance satanique. Ils étaient d’une science consommée : par la bouche des malheureuses nonnes, tombées en attaque, ils faisaient de grands discours, en latin classique, en

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grec, en irlandais même, alors que ces ignorantes filles ne pouvaient même pas lire le latin de la messe !

Nous n’aurons aucune hésitation à reconnaître que le cas est assez embarrassant à expliquer. Mais, — en admettant que nous n’ayons pas affaire ici à une supercherie grossière qu’il nous est impossible de dépister à distance, — peut-être peut-on invoquer un phénomène soit de télépathie, soit de dédoublement de la personnalité : l’un et l’autre de ces deux états mentaux pourraient justifier ce fait extraordinaire de possédées parlant l’hébreu sans le savoir ^

Cette hypothèse — tout au moins celle de la télépathie et de l’ubiquité — est confirmée parce fait que les nonnes avaient le don de double vue : l’une raconte à l’évêque des « choses fort secrètes », concernant ses intérêts domestiques; une autre s’adressait un jour à un des ecclésiastiques de Chalon, le raillant d’avoir eu de mauvaises penséés à son coucher, ce qui fait qu’il a passé une nuit « fort inquiète et sans dormir ». Enfin toutes sont facilement suggestionnables ; il suffit de leur adresser mentalement un ordre pour qu’elles l’exécutent immédiatement.

C’est surtout au cours des exorcismes que les crises éclatent, violentes, terribles : les convulsions sont atroces, surtout au moment de la communion, les possédées gardant l’hostie sur la pointe de la langue sans pouvoir l’avaler. Pendant la messe, elles sont

^ Le cas des possédées d'Auxonne n est pas unique : celte polyglottie imprévue, on la rencontre dans plusieurs possessions démoniaques de l’époque.

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furieusement agitées, crachent contre l’officiant, blasphèment, montent sur les bancs; mais, au commandement intérieur de l’exorciste, elles se remettent en place et gardent un calme relatif.

Ces exorcismes provoquent parfois des scènes étranges. Le 12 novembre, l’évêque exorcise la sœur de l’Enfant-Jésus ; mais, comme le démon se refuse à sortir, l’évêque lui demande de donner un signe évident de sa présence : qu’il accomplisse un acte surnaturel, par exemple « en suspendant le mouvement de l’artère et le battement du pouls, en sorte qu’il restât tout à fait comme dans un corps mort ». Le démon y consent ; Morel prend le pouls du bras droit de la sœur et note que, peu à peu, il perd sa force; bientôt il devient imperceptible et s’arrête complètement: les assistants veulentégalements’assurer du fait et constatent, comme Morel, que le pouls du poignet droit est complètement arrêté, alors que celui du poignet gauche bat normalement. Au commandement de l’exorciste, le phénomène cesse et l’artère reprend ses mouvements. Voilà qui était concluant : le démon, une quantité de démons habitaient le corps.

Les physiologistes modernes ont donné une explication rationnelle du phénomène : on sait qu’avec ou sans le concours de la volonté (c’est le cas chez une hystérique), la contraction musculaire peut être assez forte pour comprimer une artère et y faire cesser tout battement. Les professionnels du magnétisme qui donnent des représentations publiques où les expériences les plus terrifiantes tiennent le spectateur en

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haleine ne manquent jamais de reproduire celle-là. Ils affirment ainsi avoir la volonté d’arrêter les battements du cœur, de suspendre leur vie, suivant leur désir, pour la laisser ensuite reprendre son cours normal. La supercherie est facile à découvrir : en réalité l’artère comprimée s’arrêteseulede battre, pendant que le cœur continue son rythme régulier. Mais le brave médecin Morel, en 1601, ignorait cette particularité, et l’on conçoit son effarement eu sentant le pouls de la possédée diminuer peu à peu, disparaître tout à fait, pour revenir, aussitôt le charme rompu.

Une autre fille, Denise Lamy, va se prêter à son tour à l’exorcisme. Le démon manifestera sa présence en rendant la fille absolument insensible. Et, de fait, on pique le bras de la patiente, on enfonce profondément des épingles entre l’ongle et la chair ; la possédée ne ressent aucune douleur : « Brusle, perce comme tu voudras, dit le démon, la créature ne le sentira pas : c’est Dieu qui me contraint aujourd’hui d’obéir quoy que par force... Veux-tu du sang ou n’en veux-tu pas ? je le ferai couler ou je le ferai cesser comme l’on voudra ; perce hardiment et ne crains point. » L’exorciste continue à enfoncer les pointes, les plaies ne saignent pas, puis, sur son désir, le sang coule et s’arrête spontanément.

Mais les démons ne se contentent pasde manifester

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leur présence ; ils discutent, ils ergotent avec l’évêque et les exorcistes; ils veulent bien sortir, mais qu’on leur laisse le choix du jour et de l’heure. C’est ici que la simulation apparaît : en quittant la possédée, le démon devait donner une marque de sa sortie : briser une vitre, vomir un crapaud ou un sortilège, etc. Il fallait donc que l’hystérique eût le temps de préparer sa supercherie : c’est pourquoi le démon demandait un jour de répit.

En attendantleurdélivrance, les possédées racontent à l’évêque comment les démons se sont introduits dans le couvent et les ravages qu’ils y causent. Nous retrouvons ici ce qui s’est passé à Loudun : les possédées désignent nettement un magicien comme la cause de tous leurs maux, de même que de Belciel et les Ursulines accusaient Urbain Grandier devant Laubardemont. Les hystériques, tourmentées par le besoin de mentir, racontent les invraisemblances les plus inouïes ; aussi leurs accusations ne semblèrent pas sérieuses à l’évêque qui les rejeta ; grâce à lui, personne ne fut brûlé à Auxonne pour avoir ensorcelé ces malheureuses nonnes. Enfin, peu à peu, toute la légion des démons consent à se retirer : Belzébuth, Averrine, Astriomodoc, Belphégor, Asmodée, Lucifer, Elioch et leurs innombrables troupes forcent les nonnes à se rendre à un dernier sabbat; c’est dans une cérémonie analogue que les hosties ont été maléficiées et que les démons ont pris possession du couvent. Ce sabbat se tiendra dans le monastère. Effectivement, le jour même, vers minuit.

l’évêque disait la messe dans la chapelle, lorsqu’il entendit, dans le jardin, un bruit confus, accompagné de voix inconnues et de sifflements, entrecoupés de grands cris inarticulés; au même instant, des pierres furent jetées contre la fenêtre de l’église, dont les vitres furent brisées. Effroi des assistants. Deuxecclésiastiques sortent pouréclaircir ce mystère, et, en place de sabbat, trouvent simplement deux possédées, l’une montée sur un arbre, l’autre au pied de l’escalier : ce n’étaient pas des nonnes, mais des séculières, habitant en ville. On les interroge, et l’une d’elles répond qu’elle était sortie de son logis à six heures du soir ; que les démons l’avaient transportée sur la tour du Cygne et l’avaient sollicitée de se donner à eux : elle était restée là une demi-heure, s’accrochant après les tuiles pour ne pas tomber; puis ils l’avaient reprise et transportée sur une autre porte, la porte du Comté, puis sur la place des Locherets, où cent personnes étaient assemblées; enfin ils l’avaient précipitée dans ce jardin, et toujours elle s’était refusée à ces démons qui voulaient la violenter : d’où les traces de lutte qu’elle portait sur le visage.

Il fallait la robuste conviction de l’évêque et des exorcistes pour avaler de pareilles bourdes ; pas un ne douta cependant de la sincérité de ces paroles. Le prétendu sabbat n’avait existé, — est-il besoin de le dire? — que dans l’ardente imagination des pauvres détraquées.

Le lendemain, les démons commencèrent leur sor-

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Aie : chacun rejetait un sortilège : l’un, « un os de la jambe d’un enfant servi au sabbat ; un autre, une hostie sanglante couverte de cheveux et de cire. Averrine casse une vitre; Belzébuth donne, en signe de sortie, sme spe revertendi, un petit os, rempli de mousse et de cheveux ; un autre rend un sortilège composé d’un os de sorcière morte, d’un morceau de suif, de cire blanche, de la chair d’un enfant mortné, de cheveux de magicien, et de soufre. Astriomodoc donne un petit bandeau blanc, sur lequel est écrit Jésus-Maria-Joseph. Elioch manifeste sa sortie en laissant un morceau de graisse de sorcier, etc.

Pas une fois la supercherie ne fut découverte, même quand une nonne vomit un crapaud ! L’évêque était si zélé que le démon lui dit, par la bouche d’une nonne : Tu as trop de zèle, évêque, j’ai à te dire de

la part de Dieu que tu te modères. » Cependant il devait fiuir par avoir raison de toutes ces possédées. A force d’exorcismes, d’imprécations, de malédictions, à force d’imposer le saint sacrement et les reliques de saint Hubert sur le front des possédées, celles-ci se calmèrent.

Elles furent donc guéries par suggestion, de même qu’elles avaient é^ contaminées mentalement par suggestion. Bien convaincues que les démons les avaient quittées pour toujours, elles reprirent leur existence tranquille et paisible.

En définitive, tout, dans ce cas de possession collective, est caractéristique de l’hystérie, depuis l’origine du mal jusqu’à sa guérison, en passant par la

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symptomatologie détaillée. Mais, aux yeux du naïf Morel chargé de veiller aux supercheries, il s’agissait de phénomènes surnaturels — explication suffisante à ceux qui craignent de pénétrer plus au delà dans l’inconnu, explication qui ne satisfera jamais ceux qui à un fait matériel veulent assigner une cause matérielle : duel éternel entre l’ignorance et la science ; mais — ceci dit pour qu’on ne nous accuse pas de sectarisme — duel où la véritable foi n’est pas en jeu, car elle a véritablement mieux à faire qu’à s’occuper de pauvres illuminées, affolées par la suggestion d’un démon imaginaire.

Toutes ces histoires de possession démoniaque dont nous venons de donner une observation à peu près complète relèveraient donc entièrement du domaine de la bêtise insondable des hommes, si elles n’étaient réclamées par la médecine mentale. Un de nos meilleurs écrivains d’occultisme, M. Ch. Lanceliu, écrit en manière de conclusion à ses deux volumes sur VHis~ toire de Shatan' : « Les manifestations extérieures s’expliquent par des théories purement scientifiques; quant au fait lui-même, il n’existe que par les manifestations en question; mais compris en son essence démoniaque et envisagé sous sa forme satanique, il

^ Ch. Lancelin. L’Histoire mythique de S/iatan; du même, le Ternaire magique de Sliatan.

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ne possède pas ombre de réalité — sinon à un seul point de vue, il est la névrose particulière et protéiforme que soignent, aujourd’hui, tous les aliénistes, sous le nom générique de démonopathie, laquelle est — scientifiquement — l’unique manière d'ètre de Sliatan. Oh ! la lamentable fin de l’épopée ‘satanique que celle-là!... »

Encoren’avons-nous vu dans la relation d’Auxonne que le maléfice, le charme et l’incantation. La présence du démon — ou plutôt l’illusion du démon, — l’apparence du démon, la peur du démon se traduisaient parfois par d’autres phénomènes plus lamentables encore pour la dignité humaine : en dehors de V envoûtement ei du vampirisme, il y avait : le beauciel- Dieu qui affecte les animaux ; le philtre, breuvage sug gestif d’amour impur; la charge, procédé d’empoisonnement extranaturel; le loup garou, métamorphose d’une forme humaine en forme animale ; le sortilège de magie noire ; le nœud de raiguillette redouté des amants; la main de gloire, charme de stupeur; la jettatura, ou jet de mauvais sort, etc. L Mais la spécialité de la possession des nonnes, c’était la grande crise d’hystérie et l’état mental spécial aux hystériques : mensonge et supercherie grossière. Le reste était surtout l’apanage du peuple crédule et superstitieux qui veut une cause surnaturelle quand la cause naturelle échappe à son étroit entendement.

Un des caractères les plus singuliers de la démo-

^L.vncelin. Op. cil.

Î,KS Nih'ROSKS DE i/hISTOIRE

Domanie hystérique, c’est le mensouge auto-accusateur. Sorcières ou possédées avouaient, non pas sous la torture, non pas même sous la pression de l’interrogatoire, mais librement, spontanément, des horreurs qu’elles n’avaient jamaiscommises, mieux, n’avaient jamais pu commettre. Ainsi s’est accréditée la stupide légende du sabbat où se perpétraient, au dire de celles qui prétendaient y être allées, de stupides infamies.

- Ce besoin de s’accuser soi-même fait partie des attributs psychologiques de l’hystérique. Aujourd’hui que le sabbat ne ressuscite plus de ses cendres froides, l’hystérique invente des crimes imaginaires dont il se déclare hauteur. Les annales judiciaires abondent en auto-accusations de cette nature. Au temps de la névrose religieuse, c’était de sorcellerie que les hystériques s’avouaient coupables.

Évidemment, les hallucinations de la vue ou de l’ouïe formaient la base de ces auto-accusations. Beaucoup de ces malheureuses se graissaient avec des onguents contenant du haschisch, de la mandragore, de la belladone et autres drogues propres à développer les hallucinations, à faciliter les suggestions de toutes sortes h

C’est ainsi que dès milliers d'individus — surtout des femmes — furent, du xiv® au xvii® siècle brûlés comme sorciers, coupables d’avoir ensorcelé, tué, violé, mangé de la chair humaine, etc. Les

^ D'' Dupué. Les Aulo-accusateurs au point de vue médico-légal.

LA nhUrose religieuse

unes, — dit le D’’ Dupré, l’éminent spécialiste du Dépôt, — avouaient par suggestion réflexe, inconsciente; d’autres étaient des mélancoliques délirantes qui avouaient tous les crimes possibles et demandaient elles-mêmes leur supplice. D’autres, enfin, se lançaient dans la voie des pratiques diaboliques, suggestionnées par les récits qu’elles entendaient autour d’elles, puis dénoncées au tribunal ecclésiastique, se condamnaient elles mêmes par leurs auto-accusations au bûcher libérateur.

« Toutes les psychoses caractérisées par des hallucinations surtout motrices et génitales, le dédoublement de la personnalité et le délire de possession revêtaient chez elles la forme de la démonolâtrie, de la démonopathie externe et interne, de la démonomanie, de la lycanthropie, et entraînaient nécessairement à leur suite des auto-accusations sincères, qui étaient pour leurs auteurs autant d’arrêts de mort. »

Cependant, — et ceci est à l’honneur de la corporation médicale, — à défaut d’une explication rationnelle et satisfaisante des abominations sabbatiques ou des phénomènes de possession, — certaines gens refusaient de croire à une intervention démoniaque. De ce nombre étaient les médecins.

La Faculté de Montpellier fut un jour saisie de la question. On lui énuméra sept chefs de possession dont : l’enflure de la gorge, les attitudes clownesques, les convulsions, l’anesthésie, etc., et on lui demanda si c’étaient là « signes certains de posses-

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sion )). Elle répondit négativement, sinon scientifiquement S mais la foi du charbonnier est tenace, on passa outre favis de la Faculté et l’on continua d’allumer les bûchers.

’ Locard. Crimes de sang. Crimes d'amour au XVIb siècle.

Incubes et succubes

Un des signes les plus probants de la possession démoniaque était le crime connu sous le nom de démonialité, ou commerce charnel avec le diable, copula cum dœmone. Pendant longtemps, les théologiens'ont cru à l’incarnation réelle de Satan, qui sous les traits d’un incube ou d’un succube venait tourmen- 'ter de désirs exaspérés jeunes filles et jeunes gens. Parfois cependant il se présentait à eux sous la forme d’une bête. On voit par là quelle excuse facile les aberrés du sens génésique pouvaient invoquer lorsqu’ils étaient pris en flagrant délit de bestialité avec un animal quelconque : c’est le diable qui s’était logé dans le corps dudit animal.

Quant au péché avec les incubes et les succubes, il donna lieu à de savantes controverses. Saint Augustin fut sans doute un des premiers à poser la question : « C’est une opinion très répandue, écrit-il dans /a Cité de Dieu, et confirmée par les témoignages directs ou 'indirects de personnes absolument dignes de foi, que les sylvains et les faunes, vulgairement appelés incubes, ont souvent tourmenté et sollicité les femmes pour le

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commerce charnel. Il y a même des démons, nommés par les Gaulois duses ou lutins, qui se livrent très régulièrement à ces pratiques impures : ceci est attesté par des autorités si nombreuses et si graves qu’il y aurait impudence à le vouloir nier b » ^

Le P. Siuistrari d’Ameno, des mineurs réformés de l’étroite observance de saint François, s’est attaché à tirer au clair ces obscurs attentats du Mauvais Esprit, et, pour l’édification de ses semblables, il a écrit un Traité de la démonialité qui résume clairementtoutes les connaissances théologiques et scientifiques touchant les incubesL

Il pose d’abord en principe que le démon peut avoir deux sortes de maîtresses : les sorcières, qui se livrent à lui pendant le sabbat et qui ont conclu avec lui un pacte solennel, rappelant celui de Faust et de Méphistophélès; puis les femmes absolument étrangères à la sorcellerie et qu’il a choisies pour victimes, principalement dans le monde des couvents.

La grande question est de savoir comment le diable s’y prend pour posséder réellement une femme. Ce à quoi la théologie répond : les anges, bons ou mauvais ne sont pas tous de purs esprits, tant s’en faut. Ainsi l’a décidé le concile de Nicée : « L’avis réel de l’Église catholique est que ce sont des intelligences, mais non fout à fait dépourvues de corps et insensibles; elle leur reconnaît au contraire un corps subtil, de la

‘ Saint Augustin. Cité de Dieu. t. XV, ch. xxiii.

- SiNisTRARi d’Ameno. De la démonialité (1753), traduction Lisieux (1802).

LA NKVROSE RELIGIEUSE

nature de l’air ou du feu... Il est impossible dedire que les anges, les démons et les âmes sont incorporels ; car ils sont apparus nombre de fois revêtus de leur propre corps à ceux dont le Seigueur a daigné ouvrir les yeux'. »

Donc les incubes existent réellement, en chair, en os et en âme. Aussi bien, ils ont fait leurs preuves, car ils ont procréé des enfants. Ceux-ci ont pour caractères ancestraux d’être très grands, très robustes, très audacieux, très superbes et très méchants. Ils s'appellent Romulus et Rémus, Servius Tullius, sixième roi des Romains, Platon, Alexandre le Grand, Seleucus, roi de Syrie, Scipion l’Africain, César, Aristomène, Merlin l’Enchanteur, né d’un incube et d’une religieuse, fille de Charlemagne, et enfin... Martin Luther^

Ces démons amoureux sont tantôt mâles, tantôt femelles. Ils empruntent le sexe opposé à celui de leur complice ou de leur victime, car ce sont des gens corrects qui ne s’égarent point dans les sentines de l’amour antiphysique. Mâles, ils sont incubes, femelles succubes. Ce sont des succubes notamment qui venaient tenter saint Antoine dans sa retraite, en compagnie de faunes, de satyres et d’un troupeau démoniaque pl us ou moins provocateur . Par contre, c’étaient des incubes qui venaient tourmenter les religieuses dans leur cellule.

^ Concile de Nicée. Proposition de Jean de Thessalonique> adoptée à Tunaniiuité.

* SlNISTRARI d’AmENO, Op. cit.

Voici une observation précise de démonialité rapportée par le P. Sinistrari. Nous sortons cette fois de l’histoire biblique ou romaine. Une vierge de noble famille vivait dans un monastère. Elle y était ardemment sollicitée au mal par un incube qui nuit et jour lui apparaissait, la suppliait, la tentait. La sainte femme résistait de son mieux, à force de pénitences, jeûnes et mortifications. Mais l’incube tenait bon et persistait. Ôn recourt aux exorcismes d’usage : imposition de reliques, flambeaux ardents la nuit; l’incube s’en moquait comme de sa première farce. Il continuait à tourmenter la nonne, en empruntant les traits d’un beau jeune homme, élégant et de grande allure.

Ou consulte alors un théologien; celui-ci, après examen du cas, conclut que, la jeune fille étant d’un tempérament flegmatique, l’incube devait être un démon aqueux et que dès lors il céderait la place devant des vapeurs aromatiques. On place aussitôt dans la chambre delà religieuse une grande marmite où, dans trois litres d’eau-de-vie macèrent une once de canne, de cubèbe, d’aristoloche, de cardamome, de gingembre, de poivre, de caryophylle, de cinnamome de cannelle, de macis, de muscades, de storax, de benjoin, d’aloès,... de quoi faire éternuer et filer tous' les suppôts de Satan. L’incube ne se le fit pas dire deux fois. Il n’osa plus franchir le seuil de la porte ou de la fenêtre; mais, sitôt que la jeune nonne sortait de la pièce, vite il accourait, lui apparaissant alors qu’il restait invisible aux autres; il l’enlaçait.

LA NÉVROSE RELIGIEUSE

lui arrachait des baisers, « ce qui, ajoute le uarrateur, faisait cruellement souffrir cette honnête pucelle ». Le théologien ordonna alors à la vierge de porter sur elle de petites boulettes composées de musc, ambre, civette et baume du Pérou. Cette fois l’incube était vaincu : il ne pouvait plus l’approcher; il se mordilla le petit doigt, comme pour méditer une vengeance, puis disparut pour tout de bon.

Est-il bien nécessaire de mettre au point ce cas banal d’hallucinations hystériques de la vue et d’autoaccusation ? Sans être secouée de crises violentes, comme les nonnes de Loudunou d’Auxonne, la religieuse qui se croyait persécutée par un incube n’était, comme beaucoup de ses compagnes recluses, qu’une névropathe, à l’imagination exaltée par les récits abracadabrants qu’on lui faisait sur les incarnations possibles du démon.

Cette hallucination du beau jeune homme élégant n’est point autre chose que le souvenir inconscient d’un épisode de la vie profane de ces détraquées : la vie monacale avec ses exigences, ses mortifications et ses tendances mystiques ne pouvait que développer une prédisposition naturelle à l’hystérie que le théologien avait involontairement constatée en notant le tempérament lymphatique de la nonne. La plupart des cas de démonialité ne sont point autre chose qu’une forme banale et peu accentuée de l’hystérie des cloîtres.

Parfois cependant on rencontre l’inévitable supercherie : il est si facile de mettre sur le compte du

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démon la faiblesse d’une chair qui se refuse à l’abstinence sexuelle ! Témoin le cas suivant :

Dans un monastère, il y avait une *nonne, qui, en dépit des préceptes de la charité chrétienne, était brouillée avec la sœur qui occupait la cellule voisine de la sienne. Cette dernière passait son temps à espionner son ennemie. Un jour elle s’aperçut qu’au lieu d’aller, comme à l’habitude, se promener dans le jardin, après le dîner, la nonne remontait seule à sa cellule dont elle fermait la porte à double tour. Aussitôt notre fine mouche réintègre sa chambrette, colle son oreille au mur etécoute... Justes deux, qu’entend-elle? Un certain bruit de frottement, des gémissements, des soupirs, des craquements du lit... Elle fit le guet pour avoir la clef du mystère, mais quand la nonne, son ennemie, sortit, elle était seule. Un galant vivait-il donc caché dans la cellule, qu’on ne l’envoyait point sortir? La supérieure fut prévenue.

C’était une femme très judicieuse qui savait de quoi sont capables des jeunes filles privées des hommages du sexe fort. Après s’être par elle-même rendu compte des bruits équivoques qu’on lui avait signalés, elle fit le recensement de tout son troupeau, afin de s’assurer qu’aucune brebis n’était enfermée avec la sœur dans un but que l’on devine aisément. Cette hypothèse écartée, elle ordonne d’ouvrir la porte de la cellule, la nonne de l’intérieur refuse, on parlemente, fabbesse commande d’enfoncer Thuis avec un levier. Alors, seulement, la religieuse se décide à ouvrir. On pénètre dans la cellule, on fouille tous les

LA N|î:VROSK RELIGIEUSE

coins : personne. La vertu triomphait, la médisance était confondue.

Mais la rivale ne se tenait pas pour battue. Peutêtre savait-elle par expérience ce que signifiaient ces bruits de frottement et ces soupirs quasi concubentium. Voulant en avoir le cœur net, elle perça un petit trou dans la cloison qui séparait sa cellule de celle de son ennemie. Elle risqua un regard, et, chose horrible à voir pour une religieuse, aperçut sa compagne voluptueusement couchée dans son lit avec un élégant jouvenceau. Toute la communauté défila derrière le pertuis propice à la trahison. Bientôt févêque fut saisi d’une accusation étayée sur des preuves écrasantes. La nonne coupable voulut nier encore, mais, sous la menace de la torture, elle finit par avouer qu’elle avait commerce avec un incube.

Le P. Sinistrari qui rapporte l’aventure ne doute point un seul instant de l’authenticité de l’incube. Nous serons plus sceptiques que lui. Eu tout cas, la religieuse avait bien joué sa partie, car elle en fut quitte pour quelques passes d’exorcisme, alors que, si elle eût été convaincue de paillardise, elle eût cruellement expié sa faute.

Voilà une preuve que, si la sorcellerie compte à son actif bien des crimes, elle a pu, dans certaines circonstances sauver la mise à d’imprudentes maîtresses. Quelle belle excuse pour une femme, surprise par son époux en flagrant délit, que ces mots : « Vous vous trompez, mon ami, ce n’était point un amant, mais un incube... Qu’y puis-je ? » Et le mari s’estimait beu-

reux, soit qu’il possédât une dose suffisante de philosophie pour savoir ce que vaut la vertu des femmes, soit qu’il eût la foi du charbonnier.

Comme le sable de la mer, la bêtise humaine est incommensurable.

1. Il y avait, une fois, un peuple nègre qui végétait, absolument inculte, barbare dans une civilisation tout à fait inférieure.

3. Mais les sauvages se montrèrent cruels et ingrats envers leurs bienfaiteurs.

5. Par la douceur et la bonté, ils leur témoignèrent de tendres consolations.

2. Les bons allemands prirent pitié de lui, et firent en sorte de l'initier aux bienfaits de la civilisation.

4. Si bien que ceux-ci furent contraints de leur montrer leurs sentiments véritablement humains.

6. Et ils eurent la satisfaction de voir bientôt fleurir magnifiquement, en Afrique, la civilisation allemande.

LA CIVILISATION ALLEMANDE EN AFRIQUE (Extrait du Wahrc JucoO, de Stuttgard, communiqué par M. J. Grand-Carterel.)

LA. NEVROSE COLONIALE

Lorsque, voici quelques années, éclata le drame Voulet-Chanoine, ce fut, dans toute l’Europe et plus particulièrementen France, unestupeurinouïe. Certes, l’indignation avait sa large part dans ce mouvement de l’opinion publique. Cependant chacun cherchait la cause d’un pareil geste de lèse-patrie. Le prétexte d’ambitions déçues, de rivalités d’officiers paraissait insuffisant, eu égard à l’énormité d’un tel crime : une troupe commandée par des officiers français faisait feu, par leur ordre, sur un colonel français!

On n’était qu’au début des découvertes : ou savait bien, parbleu! que les forêts africaines gardaient dans leur impénétrable silence plus d’un secret mystérieux ; on était loin de se douter que la France du xx® siècle ajoutait à son histoire une page sanglante qui portera comme titre : les atrocités coloniales.

Lentement la lumière s’est faite ; les nègres ont parlé; les Indo-Chinois ont révélé les procédés modernes de colonisation. Exécutions sommaires, agrémentées de raffinements atroces, morts lentes sur un pal

304 LES NÉVROSÉS DE l’hISTÜIUE

exposé en plein soleil, suppositoires à la dynamite ; — nous en passons et des meilleurs, — tous les procédés d’un sadisme fantastique ont été mis en œuvre par les fonctionnaires et les colonisateurs.

Non pas qu’ils soient tous coupables. Mais il faut convenir que, depuis quelques années, le martyrologe colonial (celui des indigènes, s’entend) s’est enrichi de fastes dont nous n’avons guère à nous enorgueillir. Ne croyons pas cependant que ces horreurs datent d’hier. Il en a été ainsi de tout temps.

L’histoire des guerres de colonisation est de tout point semblable à celle des pénétrations pacifiques, si fort à la mode aujourd’hui. Il est démontré que l’état de guerre développe les instincts de brutalité du soldat ; mais ceux-ci trouvent un aliment bien plus excitant encore dans les expéditions coloniales.

Nous n’avons, au reste, aucun monopole de barbarie ou de cruauté. Tous les peuples d’Europe rivalisent à cet endroit, lorsqu’ils tentent soit la conquête, soit la colonisation d’un pays prétendu fermé à la civilisation. L’Angleterre nous a même dépassés et il nous sera difficile de la rattraper jamais sur ce terrain. Elle a emprunté à l’antique Rome ses moyens, ses procédés d’assimilation des pays annexés, de sorte que, chez elle, la cruauté est calculée, voulue, systématisée, taudis que, chez nos coloniaux, elle n’est que l’explosion d’instincts brutalement déchaînés.

Le D" Gorre raconte l’anecdote (?) suivante qui eut pour théâtre Madagascar, avant que file fût occupée par les Français. Les Anglais voulaient se débar-

LA NLVROSE COLOMALE

rasser d’un prince qui gênait leur politique. Le supprimer eût été maladroit ; le faire supprimer plus habile. Il s’agissait donc de fomenter une petite émeute au cours de laquelle le prince serait sacrifié par ses propres partisans soulevés contre lui. Comme ceux-ci ne paraissaient pas disposés à écouter les méthodistes qui les poussaient à la révolte, les Anglais recoururent à un procédé des plus ingénieux : ils distribuèrent à la population pauvre des infusions de plantes excitantes, propres à faire éclore chez les malheureux une véritable maladie nerveuse. En quelques jours, la ville et les villages voisins furent peuplés de convulsionnaires. Pousser ces possédés à la révolte, puis à l’assassinat était désormais facile, ce qui eut lieu. Cependant les plus fous reculèrent même devant le meurtre de leur prince : celui-ci dut être égorgé par les propres mains de l’instigateur de cette épidémie populaire.

Certes, nous n’avons pas à notre actif pareil crime de lèse-humanité, crime d’autant plus grave qu’il est nettement politique et nullement atténué par des considérations d’ordre psychique. Ce n’est pas un fou celui qui échafaude une combinaison aussi machiavélique.

Au contraire, les atrocités dont certains coloniaux français rendent, de temps en temps, compte à la justice ne sont pas des actes réfléchis et dictés par la raison d’Etat. Lorsque nous en lisons le récit, nous ne pouvons nous empêcher de penser que ce sont là des actes de détracfués. Aussi convient-il d’examiner

LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

attenlivemeut cette criminalité spéciale et de rechercher comment la mentalité de certains hommes peut se modifier du tout au tout, par le seul fait de leur séjour sous l’Équateur.

Nous croyons pouvoir avancer qu’il existe réellement chez le colonial un état d’esprit particulier et que ce dernier est soumis aux conditions climatériques nouvelles pour lesquelles l’Européen n’est pas adapté. Cette mentalité se traduit par des troubles de la sensibilité (au sens psychique du mot), par une obnubilation du jugement, par un retour aux instincts ataviques, par une diminution, en un mot, des facultés intellectuelles de l’homme. En résumé, il semble qu’il existe une névrose coloniale à laquelle échappent difflcilement les sujets prédisposés.

Celle nécrose coloniale n’est pas seulement un euphémisme plus ou moins élégant. Elle répond à une réalité exacte, à une entité morbide, pour employer le langage médical. Elle n’est pas autre chose, au fond, qu’une des formes de la subordination du moral au physique. 11 est nécessaire de la connaître, afin de mieux évaluer le degré de responsabilité des colons ou des fonctionnaires criminels, afin aussi de prendre des mesures pour la combattre; il convient qu*on ne puisse plus dire, comme il est légitime de le faire aujourd’hui : « La colonisation, c’est le meurtre et le vol. ))

Nous ne reviendrons pas sur la série de crimes

LA NLVROSE COLONIALE

odieux qui out ensanglanté la brousse africaine et la rizière tonkinoise, et déshonoré là-bas le nom français. Cependant, il est bon de rappeler que ces crimes sortent tous de la banalité vulgaire et qu’ils se distinguent par une recherche persistante du raffinement et de la cruauté. Preuve qu’il ne s’agit pas là d’ambitions à'satisfaire, de vengeance à perpétrer, de j ustice (!) à rendre, mais uniquement de passions à assouvir, — et la principale de ces passions, c’est le sadisme.

Quand un homme est torturé de sadisme, et qu’aucun frein ne peut l’enrayer, il se complaît à inventer de l'inédit, de l’original, du jamais vu. En matière de psychologie passionnelle, il est notoire que les désirs aisément assouvis donnent naissance à d’autres désirs plus impérieux et plus exigeants. Aussi lorsqu’un sadique a pris plaisir à décharger son revolver à bout portant sur un nègre, il lui faut aussitôt autre chose de plus pimenté : c’est alors qu’entrent en scène les écervèlements, les assommades brutales, ou bien, comme le fit ce fonctionnaire indo-chinois, les supplices lents et terribles : mise à la broche des indigènes, repassage de leur épiderme avec un fer brûlant, mutilations pour changer leur sexe, etc.

11 faut reconnaître que ces déracinés ont souvent sous les yeux des exemples engageants. Les pays où ils sont transplantés sont ceux qui ont mis en œuvre les tortures les plus savantes. C’est ainsi que l’Asie est, par excellence, la terre des supplices les plus inouïs. Peut être dans la relation qu’Octave Mirbeau en a faite s’est-il glissé quelque exagération naturelle

LES NÉVROSÉS DE l’mTSTOIRE

au romancier, et sans doute son imagination est venue renforcer sa documentation. On ne saurait nier toutefois la part d’observation et de vérité dans cette œuvre puissante d’ignominie et de cruauté sadique qui s’appelle le Jardin des supplices. Tous les voyageurs, tous les soldats qui ont fait campagne en Extrême-Orient savent que la mort est cent fois préférable au martyre, lorsque le sort les fait tomber entre les mains des pirates ou des boxers.

A l’encontre de ces faits, le nègre d’Afrique présente un caractère moins raffiné, mais plus bestial. Le meurtre est chez lui un souvenir atavique, un héritage ancestral. Mais on ne peut lui reprocher une cruauté native plus grande que celle des gens policés. Il y a longtemps que Voltaire a accusé les missionnaires d’avoir, à leur insu, propagé l’anthropophagie, et les exemples ne sont pas rares de peuplades africaines qui autrefois étaient de mœurs douces et quasi patriarcales et qui sont devenues féroces au contact de la colonisation. Singulier effet de ce qu’on est convenu d’appeler la civilisation !

11 ne suffit donc pas d’invoquer des exemples contagieux pour expliquer le sadisme de l’Européen devenu colonial, puisque, dans certaines contrées, c’est lui qui a perverti l’indigène et a réveillé la brûle qui sommeillait au fond de sa poitrine. En réalité, il faut surtout incriminer un facteur primordial, qui semble déformer la mentalité la mieux équilibrée, et ce facteur, c’est le climat.

Ce n’est pas là un point d’observation récente.

LA NÉVROSK COLONIALE

Hippocrate — il y a quelque temps de cela — a été le premier à parler du rôle joué par les conditions atmosphériques dans la formation du caractère. Bien des écrivains, après lui, ont brodé sur ce thème. Montesquieu lui a consacré tout un chapitre de VEsprit des lois. Il a même voulu établir sur cette donnée des lois générales, ce en quoi il s’est fourvoyé, parce qu’en physiologie sociale l’absolu n’existe pas et que l’exception est aussi fréquente que la règle. Il a présenté les peuples du Midi comme timides et peu belliqueux, ce qui n’a pas empêché les Arabes d’être un peuple conquérant ; il affirme que les gens du Nord aiment la bataille, grave erreur, car le Lapon se refusera toujours à faire la guerre. Mais Montesquieu a parfaitement raison lorsqu’il constate que la sensibilité de l’homme est altérée dans les pays chauds, qu’il s’agisse de sensibilité au plaisir ou à la douleur. (( Approchez du Midi, ajoute-t-il, et vous croirez vous éloigner de la morale même. Des passions plus vives y multiplient les crimes; chacun cherchera à prendre sur les autres tous les avantages qui peuvent favoriser ces mêmes passions. »

De son côté, Cabanis qui a longuement étudié les rapports du physique et du moral de l’homme, insiste sur l’influence démoralisante des pays chauds. Aujourd’hui, de nombreuses observations psychopathologiques nous permettent de faire au facteur climatérique, et surtout au facteur chaleur, la juste part qui lui revient dans la perversion de la mentalité humaine.

LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

La chaleur est, par elle-même, un facteur important de criminalité et de folie. Sous nos climats, les crimes passionnels et les crimes de sang sont beaucoup plus nombreux en été qu’en hiver : les statistiques officielles le prouvent surabondamment.

A cela plusieurs raisons :

Tout d’abord l’alcoolisme. L’été est la saison chère aux dipsomanes qui étanchent leur soif inextinguible à coups d’absinthe et de boissons fortes. L’alcoolisme social subit donc de juin à octobre, un redoublement d’activité : l’épidémie est alors en pleine virulence.

Puis, l’amour, l’amour qui tue, et qui sévit surtout pendant les mois caniculaires. La chaleur est effectivement un excitant sexuel, un aphrodisiaque auquel on n’échappe guère. Nous en voyons de nombreux exemples : les peuples du Midi ne sont-ils pas plus passionnés, plus amoureux que les Norvégiens ou les Lapons? La polygamie n’est-elle pas caractéristique des mœurs orientales? L’amour normal est donc, dans les latitudes chaudes, beaucoup plus actif, beaucoup plus développé que sous les latitudes froides. Les aberrations sexuelles y sont également plus nombreuses; la pédérastie est fréquente, la bestialité n’est plus une monstruosité, si bien que le Koran la recommande aux hommes atteints de maladies vénériennesL

' D’’ Paul de Rigla. El Kilub des lois secrètes de l'Amour, Michel, édit.

LA NÉVROSE COLONIALE

D’autre part, l’île de Lesbos, voisine de Cythérée, jouit d’un climat sinon africain du moins très méditerranéen. D’une façon générale, on peut conclure que les habitants des pays chauds sont des voluptueux. Or il est banal de dire que l’amour sous toutes ses formes est le prétexte, sinon la cause, de sévices, de violences, de meurtres, de ruines. Enfin les climats chauds semblent développer aisément cette aberration sexuelle étiquetée sous le nom de sadisme, et qui n’est autre que l’association de deux instincts, la cruauté et la volupté.

Ce qui ne veut pas dire que les peuples des pays chauds sont, par suite de l’ambiance climatériqne, nécessairement voués au crime. Tout au plus, leur moralité est-elle inférieure à la normale, si toutefois la moralité consiste à réfréner ses instincts. Mais ces peuples se sont parfaitement adaptés à leurs conditions d’existence. Pour satisfaire leurs besoins génésiques, ils ont eu recours à la prostitution sacrée, puis à la polygamie; ils ont considéré et considèrent encore Pacte d’amour comme d’essence divine, mais ils ont eu soin d’exclure les passions brutales, — telle la jalousie, — qui conduisent au crime. Quanta l’alcoolisme, ils Pont vigoureusement combattu par tous les moyens en leur pouvoir, et ils y ont aisément réussi, car la sobriété est une de leurs vertus naturelles.

Tout autre est l’étranger, l’Européen déraciné et transplanté sous les tropiques. Tl y vient avec sa mentalité nationale, avec ses passions, ses besoins, ses vices, ses instincts. Il ne peut faire les frais d’une

LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

adaptation lente, progressive et sûre, car cette adaptation est possible à une race^ non à un individu. Au physique comme au moral, il se trouve brutalement assailli et l’attaque est si inopinée, si soudaine, qu’il n’a guère le temps de se mettre sur la défensive.

Sous l’influence du climat colonial, les maladies du tube digestif et du foie se développent rapidement. De même l’anémie s’installe en permanence dans l’organisme. A ces causes d’aflaiblissement vital vient la plupart du temps se joindre une troisième, redoutable, l’infection malarienne, qui, bien qu’exogène, est concomitante des deux premières. Ce n’est point ici le lieu d’ouvrir un chapitre de pathologie coloniale; mais, en raison des rapports étroits du physique et du moral, il est bon de rappeler que, la plupart du temps, c’est le corps, qui, avant l’esprit, se trouve touché par les atteintes du mal colonial.

Mais bientôt la mentalité du déraciné présente quelques modifications, indices précurseurs d’une prochaine altération, qui sera irrémissible. Il est juste de reconnaître que le climat n’est pas le seul facteur de ce changement dans l’équilibre mental de l’Européen transplanté.

L’alcoolisme y a sa bonne part de responsabilité. On boit, aux colonies, d’abord pour combattre la soif, puis par goût, bientôt par passion. Or il est indubitable que l’ingestion de l’absinthe, du tafia, de l’alcool de riz, etc., provoque sous les tropiques des désordres beaucoup plus grands que sous nos latitudes, où pourtant elle est une cause primordiale d’aflaiblisse-

LA NÉVROSE COLONIALE

ment de la race. « Chez nous, dit le D*’ Corre, l’alcool agit avec moins d’énergie sur la cellule cérébrale que dans les pays chauds parce que, dans les premiers, une grande dépense de force musculaire aide mieux à l’élimination que l’effort sudoral de l’organisme, limité par l’existence apathique, dans les seconds^ » On peut se faire une idée de la rapidité de l’empoisonnement alcoolique, sous l’Equateur, en consultant les statistiques des médecins coloniaux; à Saint-Pierre de la Martinique, les deux tiers des malades des deux sexes étaient atteints d’alcoolisme. En Afrique, l’ivrognerie est devenue un fléau social, et l’on sait combien le nègre est sensible à cette intoxication que les Anglais ont favorisée et développée de manière à obtenir une prompte et sûre dégénérescence de la race noire.

Il est donc avéré que cette funeste passion est bien plus dangereuse dausles colonies que dans la mèrepatrie, et, par surcroît, tout y incite à boire : la chaleur extrême, le farniente, et la rapidité avec laquelle s’installe cette habitude devenue aussitôt une seconde nature.

Eu outre, l’alcoolisme colonial se traduit plus spécialement par des désordres nerveux, ce qui tient peutêtre à la préférence des consommateurs pour l’absinthe. Quoi qu’il en soit, le delirium fremens, dernière étape de l’empoisonnemeut cérébral, y est fréquent, aussi bien chez le nègre que chez le colon, alors que les

‘ Df Coure. Ethnologie criminelle.

314 LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

autres formes d’alcoolisme, paralysies, névrites, cirrhoses, etc., sont plus rares. Pour employer l’expression populaire, c’est au cerveau que monte l’alcool.

On comprend dès lors comment peut être affectée la mentalité d’un Européen, habitué dans son pays à une consommation inofïensive d’alcool, sous forme de vin ou d’eau-de-vie à très légère dose, et qui, en peu de temps, entraîné par la camaraderie, sollicité par une soif persistante, devient un buveur immodéré d’absinthe ou de liqueurs fortes, alors qu’il devrait se transformer en bydropathe irréductible. Et cependant, l’alcool n’est pas le seul poison qui va modifier le cours de ses idées, déformer sou jugement ou. réveiller des instincts endormis ; une fois sur la pente, le colonial ne s’arrête pas, et l’alcoolique devient fumeur d’opium et de haschisch.

Par snobisme, par désoeuvrement, l’Européen résidant dans les colonies asiatiques se trouve fatalement entraîné à goûter cette ivresse spéciale que seul procure l’opium. L’accoutumance s’établit encore plus vite que pour l’alcool. Après quelques séances, l’initié est devenu un vétéran de l’opiomanie. Beaucoup de fonctionnaires indo-chinois s’adonnent à cette volupté nouvelle; rentrés en France, ils continuent à fumer l’opium en cachette; c’est pour répondre à cet impérieux besoin que se sont installées à Toulon et à Brest des fumeries clandestines où les officiers de marine, ceux de l’armée coloniale, les fonctionnaires civils en congé, impuissants à vaincre leur

LA NÉVROSE COLONIALE

détestable habitude, continuent à lui sacrifier leur santé corporelle et intellectuelle^

Puis quand le hasard des affectations les envoie, à leur tour d’embarquement, vers nos possessions africaines ou aux Antilles, ils y importent leur fatale passion et deviennent ainsi des agents de contamination. Notre empire colonial se trouve lentement infiltré par cette endémie sociale qui contribue, pour uue large part, à déformer la mentalité humaine.

Même observation, mêmes conséquences pour le haschisch, à cette différence près qu’il est un poison du cerveau plus violent encore que l’alcool et l’opium. Les indigènes malgaches, indiens et indo-chinois, sous l’influence du chanvre indien sont la proie d’hallucinations, d’obsessions, de délire, tantôt mystique, tantôt furieux, qui les poussent à des actes d'une rare extravagance, à la folie pour tout dire. Le haschisch est consommé surtout aux jours de fête religieuse; c’est l’excitant qui monte leur esprit au diapason voulu de fanatisme, c’est grâce à lui que la soif des dieux peut être largement repue de sang humain. Cette ivresse, la pire de toutes, joue un rôle latent

^ Cette funeste passion a été introduite, dans la plupart des ports de guerre, à Toulon notamment et à Paris, où elle compte un certain nombre d’adeptes par oisiveté, et surtout par snobisme. Elle est intimement liée à l’exploitation de la galanterie vénale. Ce sont, en générai, les professionnelles relativement de marque qui organisent chez elles des fumeries d’opium, suivant le mode indo-chinois. De jeunes officiers, des fonctionnaires coloniaux en deviennent les habitués plus ou moins réguliers. (MouACiiE. La Responsabilité, Les fumeurs d’opium en France. )

LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

dans les innombrables tragédies qui souillent quotidiennement le sol indien ^

On conçoit dès lors le ravage que le haschisch peut exercer dans le cerveau d’un Européen qui adopte l’habitude locale. Reconnaissons toutefois que le haschiscliisme n’a pas fait de progrès si étendus, parmi nos coloniaux que le morphinisme. La raison en est sans doute que l’Européen demande surtout au poison un bien-être passager, un excitant de son esprit, et non le délire^ furieux d’un ébriant aussi terrible que le chanvre indien. Quelques-uns cependant se laissent tenter par la curiosité d’une volupté nouvelle : c’est au prix de leur raison qu’ils l’achètent.

En dehors du climat et des maladies qu’il entraîne, trois facteurs contribuent donc à modifier les facultés psychiques du colonial : l’alcool, l’opium, le haschisch. Voyons maintenant quels désordres ils provoquent dans son cerveau et comment, sous leur influence, s’établit la névrose.

^ CoRRE. Op. cit. Le savant criminaliste ajoute : « Sous Linfluence de cette drogue, l’Hindou se livre à des courses folles et criminelles, frappe avec Larme placée dans sa main par le hasard les personnes qu’il rencontre, indifférentes ou représentant pour lui des ennemis implacables, s’acharne avec férocité sur ses victimes, criant comme un forcené ; Tue ! tue ! Avant qu’on parvienne à l’arrêter il a quelquefois terrassé de nombreux passants, et il ne tombe lui-même qu’épuisé par l’effort. »

- L’intoxication morphinique, se traduit par deux phases suc- . cessives ; une d’excitalion, très agréable, une de dépression, se traduisant par un sommeil de plomb. Malheureusement, une fois sur la pente, le fumeur ne peut se modérer; il ne s’arrête que lorsqu’il tombe endormi.

LA NÉVROSE COLONIALE

Jf if.

Nous avons vu plus haut que la chaleur était uu aphrodisiaque plus sûr que toutes les drogues, philtres et poudres à aimer. Par conséquent, aux colonies, l’Européen va se trouver la proie de désirs génésiques impérieux et violents.

Or comment les satisfaire? La femme indigène n’oflre aucun des charmes de nos concitoyennes. Elle n’engage guère à l’amour, qu’elle soit de peau noire ou jaune, sèche ou huileuse.

Leurs formes inesthétiques, leur masque, intéressant au point de vue ethnographique, mais nullement empreint de grâce féminine, font d'elles de piètres échantillons de la beauté humaine. Sous ce rapport LEuropéen est véritablement gâté, car la femme blanche réalise l’idéal qu’il se fait d’une partenaire amoureuse. Mais lorsqu’il se trouve en présence delà négresse, de la Malgache ou de l’Annamite, en dépit de son appétit surexcité par l’ambiance climatérique, force lui est de se réfréner : cependant, la faim augmentant, il se satisfait comme il peut et goûte à ce fruit exotique peu appétissant et parfois véreux. S’il a éprouvé quelque répugnance à se mettre à table, — c’est-à-dire au lit, — il en ressent bien davantage en consommant le repas qui lui est servi. La femme des pays chauds est d’une passivité désolante, qui n’apaise guère les sens exaspérés de l’Européen habitué à sentir vibrer sous ses caresses toutes les cordes de la

318 * LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE

lyre, tous les nerfs de la chair frémissante à laquelle il fait partager la volupté suprême. L’indigène femelle semble faite pour la reproduction; il ne faut point lui demander les raffinements où excelle la femme blanche. En dépit des tentatives réitérées exercées par les militaires et les civils d’Extrême-Orient pour initier rindo-Ghinoise aux bagatelles qui constituent toute la fantaisie de l’amour, celle-ci est restée la bête muette qui reçoit sans broncher l’assaut du taureau; tous les efforts sont restés vains pour la transformer en chatte câline et perverse.

Les mâles du pays en ont pris leur parti. Etant doués d’un appétit génésique nullement en rapport avec celui de leurs compagnes, ils se sont rapidement invertis. Aussi la pédérastie est-elle la monnaie courante de l’amour, tant en Asie qu’en Afrique. Chez ces peuples à mentalité inférieure, et dont les mœurs rappellent souvent l’animalité primitive, l’inversion sexuelle' est fréquente, — ce qui tendrait à prouver que celle-ci est non pas une monstruosité, comme le veut notre morale européenne, mais l’expression d’une loi naturelle et quasiment universelle. Quoi qu’il en soit, le fait est là, dans sa brutale vérité. Les différentes religions, à part celle de Mahomet, et bien entendu celles dérivées du judaïsme, — ne font pas de la sodomie un crime ou un péché, les lois n’édictent contre elles aucune pénalitéh

‘ Dans l’Inde, le dvvidza qui se livre à sa passion pour un homme, n’importe dans quel lieu, ou pour une femme dans un chariot trainé par des bœufs, ou dans l’eau, ou pendant le jour,

LA NKVROSK COLONIALE

Avec de pareils exem[)les sous les yeux, les coloûiaux sont iuseiisiblemeiit poussés sur la pente de , l’inversiou. Dégoûtés de maîtresses peu appétissantes, ils latent du boy eiïéminé (jui, assurément, possède plus de grâce et plus de perversité que la femme annamiteou tonkinoise, lin Afrique, il en va de même. La pédérastie sévit dans nos troupes algériennes et tunisiennes, au grand scandale des Arabes dont le Koran réjii'ouve ce commerce honteux. Ici, ce ne sont [)as les indigènes qui ont inilié les colons, mais ceux-ci qui donnent à ceux-là les mauvaises leçons. L’armée coloniale est infestée de pédérastes; ceux-ci forment tantôt des ménages, tantôt des associations analogues à celles des apaclies parisiens. Rentrés en France, les militaires coloniaux conservent les habitudes funestes contractées sous les tropiques. Et c’est ainsi qu’une des conséquences de nos conquêtes . lointaines est de propager parmi les jeunes gens l’amour contre nature.

L’aberration sexuelle, qui, aux colonies, a pour point de départ l’absence de femmes (ainsi qu’il se trouve dans les postes sahariens) ou la médiocre qualité du gibier d amour, se traduit parfois par la bestialité, qui constitue, pour ainsi dire, le deuxième stade de la perversion, et enfin par le troisième stade, le sadisme. Il est bien entendu, au reste, que cette

doit se baigner avec si‘s vêtements; celui qui a commis un acte de bestialité doit faire pénitence en mangeant pendant un jour de la bouse et de l’urine de vache, mêlées à du lait, du beurre clarilié. (Couru. Op.cit.)

LES NÉVHOSÉS DE l’hISTOIRE

divisioQ est purement schématique et que les deux premières étapes peuveut être franchies d’un seul bond.

Au cours de ce volume, nous avons, à plusieurs reprises, parlé du sadisme, de ses origines et de ses effets. Le sadisme colonial est une variété qui a une étiologie et une sytnptomatologie propres. Aussi bien, la plupart des actes d’atrocité qu'on impute à certains coloniaux ne sont autres que des manifestations directes de cette maladie psycho-érotique.

Les causes qui la font éclore sont très nettes. La chaleur excessive des tropiques, avons-nous dit, exalte l’appétit sexuel, mais en même temps le vicie. D’autre part, cette viciation est également le fait des intoxications spéciales : alcool, opium, has'diisch, etc. Ces drogues ont pour propriété bien connue de refroidir les ardeurs amoureuses : ce sont des anaphrodisiaques, mais exerçant uniquement leur effet sur les organes génitaux, tout en respectant l’élément psychique, c’est-à-dire le désir. Il en résulte un déséquilibre, une dissociation des deux facteurs essentiels à l’acte d’amour, se traduisant par une* surexcitation cérébrale et une impuissance physique. On comprend dès lors comment s’installe dans le cerveau en rut un véritable délire érotique, accompagné bientôt d’un « délire du sang». Incapable de satisfaireaux exigences impérieuses de son imagination maladive, le sadique renonce à demandera l’amour normal une volupté normale. Il se surprend bientôt à éprouver une âpre jouissance à la vue des souffrances d’autrui. De là à

LA NÉVROSE COLONIALE

les provoquer il n’y a qu'un pas. C’est alors un véritable fou furieux, que ne retient aucune loi humaine ou divine, aucune pudeur, aucune morale. Après s’être contenté de piquer des épingles dans la peau d’un nègre ou d’une Annamite (le sexe ne fait rien à l’affaire, le sadique n’y voit aucune différence), il invente des procédés nouveaux, des raffinements inouïs; toute son intelligence, toute son activité cérébrale tendent au même but : tortures inimaginables, supplices inédits dont il se repaît avidement, puisque c’est la seule volupté qui lui soit désormais permise.

Comme toutes les formes d’aberration, celle-ci est contagieuse à un haut degré. C’est pourquoi, dans certains postes coloniaux isolés, les rares fonctionnaires, civils ou militaires, condamnés à une longue résidence, séparés pour ainsi dire du monde civilisé, se contagionnent mutuellement. Ils forment ainsi des triumvirats ou des petits gouvernements de cinq à six personnes, qui sèment dans la région sous leurs ordres une indicible terreur. Les exécutions se succèdent, les viols perpétrés avec une rage folle (car de temps à autre la puissance génitale leur revient, impérieuse et subite), les écorchements, les dynamitades, les lacérations, etc. Toute la gamme des supplices infligés aux premiers chrétiens, ils la modulent avec art : les sadiques coloniaux sont les dignes successeurs des sadiques païens qui jouissaient, au cirque, de la vue du sang répandu, des crucifiements, des écartèlements, des martyrs posés sur le gril comme saint Laurent, percés de flèches

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comme saint Sébastien, ou étripés comme saint Barthblomé.

Bientôt les attentats individuels ne leur suffisent plus : il leur faut le meurtre collectif, les razzias de villages ou de tribus : la fête est complète alors, car la dévastation est générale; après avoir volé, pillé tout ce qui présente dans les cases une valeur quelconque, après avoir abondamment répandu le sang des vieillards et des adultes, on emmène les femmes et les enfants en esclavage. Et le pavillon de la métropole flotte victorieusement snr les ruines désolées. On s’étonne après cela que les populations colonisées ne professent pas un ardent amour pour leurs protecteurs : c’est le contraire qui pourrait surprendre.

Tel est un des principaux facteurs, — le plus important peut-être, de la criminalité coloniale : la perversion des instincts, notamment de l’instinct sexuel, accompagnée d’une diminution, d’un rétrécissement du champ de la conscience morale, d’où, assurément, atténuation de la responsabilité. De nombreux exemples prouvent que les hommes d’une même race ne voient pas sous le même angle, suivant la région du globe qu’ils habitent.

Le préjugé des races est puissant, quoi qu’on en dise, et encore aujourd’lini, malgré les théories égalitaires dont s’honore notre siècle, le blanc ne considérera pas le nègre comme son égal : il le juge certainement plus près de l’animalité que de l’humanité. Aussi les crimes contre les gens de couleur sontils, à ses yeux, peccadilles dont pourrait tout au plus

LA NÉVROSE COLONIALE

s’alarmer la Société protectrice des animaux. Le baron de Wimpfen, dans son Vofjage à Saint-Domingue , montre qn’avant la Révolution la société de cette colonie était divisée en deux castes fondamentales, l’oppresseur et l’opprimé, et que cette base sociale paraissait la plus naturelle du monde. Il raconte comment un usinier faisait enfouir tout vifs les esclaves dont il était mécontent, comment une maîtresse de maison ordonna de jeter dans le four allumé le cuisinier qui avait manqué une pâtisserie.

Depuis l’émancipation de la race noire, les choses ont changé, en ce sens que l'hypocrisie s’est ajoutée à la cruauté. Mais l’hostilité des deux races n’a pas disparu; faut-il rappeler les colères soulevées par le président Roosevelt qui avait invité un nègre à sa table ?

Lorsque les Européens, colons ou fonctionnaires, s abordent la terre africaine ou asiatique, ils professent déjà, d’instinct, cette antipathie contre les indigènes d’une autre race que la leur. L’exaltation et la perversion des instincts d’animalité font le reste.

Etpuis, pourquoi ne pas l’avouer? la crainte du gendarme, qui est, chez beaucoup d’entre nous, la raison majeure de l’honnêteté, disparaît lorsque l’homme se trouve investi d’une autorité sans contrôle, peut impunément donner libre essor à tous ses vices, sans craindre la justice et ses foudres. En ces derniers temps des plaintes suscitées par des exactions un peu trop vives ont pu mettre la magistrature en alerte et émouvoir les pouvoirs publics. Des enquêtes ont été

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ordonnées. Elles ont abouti, comme touteenquète qui se respecte, à un fiasco. Elles auront quand meme atteint leur but, si elles font perdre au fonctionnaire colonial cette fière assurance de l’impunité.

La répression est un traitement salutaire de la névrose, que cette névrose soit métropolitaine ou coloniale. Les kleptomanes seraient certainement bien moins nombreux si les juges se montraient plus sévères. Cette sévérité serait, dira-t-on, un défi à l’équité, puisqu’il est avéré que la responsabilité des délinquants est atténuée. C’est fort possible : aussi considérerons-nous la répression, non comme l’acte de vengeance de la société, mais comme un procédé thérapeutique de psychopathie, aussi efficace que l’isolement pour la neurasthénie.

Il n’y a pas d’autre solution possible. A moins de renoncer définitivement à notre œuvre de colonisation, il faut enrayer les effets progressifs et désastreux de cette maladie épidémique qui sévit sous les tropiques et qui atteste la dégénérescence del’Européen déraciné. Cette dégénérescence se traduit là-bas par une excessive impressionnabilité, une suggestibilité extrême : tels sont les caractères de la zone équatoriale de l’homme ^ ; opposons donc impression à impression, suggestion à suggestion ; la peur du gendarme fera ce que ne peut la conscience. Mauvaise morale, soit, mais qu’importe? En matière de sociologie, il ne faut pas s’occuper des fondements philosophiques, mais

* CUYOT.

LA NÉVROSE COLONIALE

s’arrêter à des considérations pratiques. Le jour où les coloniaux se verront menacés du bagne pour les monstrueux abus de pouvoir et les atrocités dont certains sont coutumiers, ils se ressaisiront et ne seront plus sans défense contre la contagion des crimes. Tant qu’ils seront garantis par l’impunité, ils n’auront aucun frein à opposer à l’explosion de leurs instincts. Tenons donc la répression rigoureuse comme le meilleur traitement préventif de la névrose coloniale.

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