UNE SOCIETE ÉPRISE DU BEAU
Nous n’avons pas l’intention d’écrire ici l’histoire de l’art sous la Renaissance. D’autres plus compétents que nous ont dit quelle a été l’évolution de la pensée humaine au cours de cette éblouissante période. Nous croyons même inutile de rappeler des noms éternellement illustres : Michel-Ange, Raphaël, Léonard de Vinci, Le Pérugin, Mantegoa, Pétrarque, Roccace... quelle liste glorieuse pourrait-on dresser, telle qu’en aucun siècle l’histoire ne pourrait retrouver de pareille ! Mais si ces artistes ont pu voir leur génie se développer librement, c’est qu’ils vivaient dans un milieu épris de beauté. Une société a les artistes qu’elle mérite. Il ne suffit pas que quelques généreux clients les encourage: il faut que les aspirations répondent à celles de leurs contemporains; ce sont les bergers qui guident vers l’idéal les troupeaux fidèles marchant dans leur sillage. Aussi est-il curieux d’envisager, non pas la vie de tel ou tel maître dans sa sèche monographie, mais l’élan de tout un peuple au goût affiné, professant plus le culte du beau que pratiquant la religion du bien*
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Ce n’est pas que l’accord fût toujours parfait entre les admirateurs du génie : souvent de violentes querelles, de basses jalousies venaient attrister l’arpe sensible du peintre ou du poète. Pétrarque lui-même, qui reçut de sou vivant des honneurs divins, connut les souffrances morales — pires que la douleur physique — que lui causèrent des détracteurs ardents : « O envie, s’écrie-t-il, la pire de toutes les maladies de Pâme, on dit que tu as causé la mort du genre humain, et tu ne t’arrêtes pas ! Que veux-tu de plus? Que te faudra-t-il, s’il ne te suffît pas d’avoir fait mourir? O triste et malheureuse complexion des corps, mais plus malheureuse complexion des âmes P » Mais n’est-ce pas précisément uue des conditions de l’essor artistique que le déchaîuement des passions humaines? Ne faut-il pas souffrir pour créer? Dans le recul des siècles, nous contemplons ces grandes figures et nous leur adressons l’eucens de nos hommages unanimes parce que notre arrêt est pur de toute partialité.
Les contemporains sont la proie de sentiments obscurs qui altèrent leur jugement : jalousie, envie, rivalités d’écoles, querelles politiques ou religieuses. Aucun grand homme n’a échappé à'cétte loi humaine. Pourquoi les novateurs de la Renaissance eussent-ils été privilégiés?
Un autre point est acquis : c’est que l’artiste, fatalement, inexorablement, fait litière des conventions morales ordinaires. Imagine-t-on un homme de génie
Pétrarque. Lettre à Boccace. Lettre XIII.
LA RENAISSANCE ITALIENNE
avec la mentalité de Joseph Prudhomme? Encore celui-ci possédait-il plus d’une tare qu’il cachait soigneusement sous l’hypocrisie de son masque bourgeois. Le propre de l’artiste est d’être dévergondé, soit en amour, soit en quelque autre passion. Les uns usent et abusent de la femme et veulent sous les tressaillements de sa chair pénétrer l’infini mystère de son cœur. Et comme un seul sujet d’expérience ne leur suffit pas, ils en prennent plusieurs simultanément. D’autres cherchent à s’abstraire de la vie ambiante, courent après le dédoublement de leur personnalité, s’isolent dans la narcose des boissons alcooliques. D’autres demandent à l’inversion sexuelle l’excitant nécessaire. Une nature froide, dit M. Jean Libert, est incapable de se montrer digne du premier rang ou de faire une œuvre d’art parfaite h
Convenons donc que les mœurs dissolues, brutales et raffinées dans la débauche conviennent mieux que toutes autres à l’éclosion des artistes. L’exemple de la Renaissance le prouve surabondamment. Mais aussi quel peuple amoureux de la beauté que ces Italiens du XV® siècle : beauté d’un sonnet de Pétrarque, d’une fresque de Mantegna, d’une vierge de Raphaël, des colossales figures de Michel-Ange, il comprend tout, il admet tout : c’est l’éclectisme artistique le plus généreux et le plus fécond .
Depuis le souverain pontife jusqu’au plus humble marchand de Rome, tous les habitants de la Ville
^ J. Libbht. hnpidsionnisme el Eslhéiîque.
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éternelle étaient pénétrés d’esthétique. Il en était ainsi dans la plupart des cités d’Italie qui s’agitaient sous la poussée des révolutions permanentes. Seules les campagnes s’isolaient de cet essor artistique : au reste, les peintres italiens ont peu compris la poésie d’un paysage ; c’étaient surtout des amoureux de la plastique humaine. Le Vatican était un foyer d’art accueillant et hospitalier. On y chantait quelquefois des chants sacrés, plus souvent des romances d’amour. On y faisait de la musique, on y dansait chaque soir. Le pape Alexandre VI aimait fort les divertissements chorégraphiques : sa fille Lucrèce y participait et c’était une occasion pour elle de mettre en valeur sa réelle beauté. César Borgia, ce monstre de sadisme et de cruauté, lui faisaitparfois vis-à-vis, dans ces splendides ballets qui consacraient la rénovation de la danse. Ce n’était pas un banal spectacle que ce condottiere féroce exécutant une river enza grave kqmivQ temps ou glissant un passamezzo avec une grâce suprême, cependant que les tambourins battaient la mesure et que les instruments à corde soupiraient l’élégie du ballet. Celui-ci figurait d’habitude une légende rustique : le Jugement de Paris, la Naissance de Vénus, la Nuit, les Saisons, l’Expédition des Argonautes, le Siège de Troie.
Maisplus encore qu’au Vatican, à la cour des Médicis on se passionnait pour la danse. Ce fut, pour ainsi dire, le berceau de Terpsichore, au xv® siècle : lorsque celle-ci fut grande et en âge de passer les monts, elle vint en France où on l’adula.
LA RENAISSANCE ITALIENNE
D’autres fois, pendant les fêtes somptueuses dont les seigneurs italiens possédaient le secret, on jouait la comédie. En latinistes lettrés qu’ils étaient, ils préféraient Plaute ou Térence, qu’on récitait dans le texte. C’est ainsi qu’en présence d’Alexandre VI on donna les Ménechmes, sans aucune suppression. Mais les oreilles n’étaient point chastes et ce qui avait fait la joie des contemporains dePlaute fit celle desinvitésdu pape qui se délectèrent aux aventures de l’esclave, du parasite, de l’entremetteur et des deux jumeaux. Les entractes étaient remplis par des morceaux de musique et des moresques, ou pantomimes dansées. Cellesci étaient exécutées tantôt par des gladiateurs, tantôt par des nègres qui tenaient dans leurs bouches des chandelles allumées, tantôt par des joueurs de luth, etc.L Les féeries truquées étaient aussi en grand honneur ; elles nécessitaient une mise en scène habile et des effets difficiles. Elles représentaient d’habitude des églogues virgiliennes ou pindaresques. Il est curieux de constater combien ces spectateurs, qui avaient de la vie une si rude conception, se plaisaient à des spectacles douceâtres et lénifiants : contraste fréquent d’ailleurs: les sociétés les plus enfiévrées de passions sontcelles qui se délectent le plus aux récitsélégiaques et aux tendresses bucoliques ^
Quant au peuple, s’il était quelque peu tenu à l’écart de ces représentations lyriques et dramatiques,
‘ Ghegoroviüs. Lucrèce Borgia, t. II.
* Caba.nês et Nass. La Névrose révolutionnaire.
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du moiuspouvait-ils’adonner entièrement aux jeux du cirque. Ceux-ci n’étaieut point comme les circenses delà Rome impériale, ignominieusementsanglants. Ilsprocédaient plutôtdes olympiades grecques. Dansl’arène, on n’estoquait guère que des taureaux. La mode espagnole de la tauromachie était passée en Italie dès le XIV® siècle, mais ne s’était généralisée qu’au siècle suivant. Les Borgia, aficionados réputés, l’avaient implantée à Rome. César Borgia était une 'prima spada remarquable. Il ne plongeait point l’épée au garrot de la bête, comme les toreros modernes, mais lui abattait la tête d’un seul coup. Une fois il entra dans la lice, à chevaL la lance au poing, pour soutenir le choc de deux taureaux qu’on venait de lâcherL Les picadores d’aujourd’hui sont des apprentis, eu égard à cette performance.
Ou bien c’étaient des joutes, combats singuliers, mais qui n’entraînaient jamais mort d’homme. Pendant le carnaval notamment, les fêtes semultipliaient: le peuple de Rome tout entier y prenait part. Il avait liberté entière d’organiser les jeux comme bon lui semblait. Aussi profitait-il de la permission sans le moindre souci de la pudeur ou de la décence. Quelques orateurs sacrés tonnaient de temps à autre contre ce qu’ils appelaient fœdas laxationes carnis ^ mais on n’y prenait point garde et il eût fallu autre chose que l’éloquence d’un Savonarole pour amener
' Gregorovius.
' Bossus. Lettre a Severinum Calchum.
LA RENAISSANCE ITALIENNE
le peuple à renoncer à ses plaisirs favoris. Une partie de ces jeux — les plus honnêtes — sont encore pratiqués de nos jours : courses au bouclier, à la bague, aux oies, mâts de cocagne, etc.
Les sports athlétiques comprenaient principalement des courses. Celles-ci étaient les plus variéeset les plus extravagantes qu’on puisse imaginer : Courses de juifs âgés de moins de vingt ans, courses de vieillards très court vêtus, courses d’estropiés aux trois quarts nus. Les coureurs juifs — haro sur Israël ! — étaient contraints au grotesque. On les couvrait d’oripeaux et on les bourrait copieusement avant le départ. Sur le parcours, des spectateurs leur donnaient des crocsen-jambe, des cavaliers les aiguillonnaient de leurs lances; ou bien on leur choisissait comme stade un terrain boueux, un cloaque d’où ils ne pouvaient se •dépêtrer L D’autres fois, c’étaient les courtisanes qui faisaient les frais de la fête et se disputaient le bravium, pièce de soie cramoisie, verte ou rose, qui était considérée à l’égal du plus glorieux trophée.
Les courses d’animaux étaient également en grand honneur : chevaux sauvages, buffles, ânes et enfin chevaux dressés à cet effet. Ceux-ci couraient sans cavaliers; ils étaient habillés de caparaçons bizarres, garnis, à l’intérieur de pointes mousses. « Quand le chemin était ménagé, raconte un contemporain, les trompettes sonnaient, la corde s’abaissait et les chevaux abandonnés par les palefreniers se précipitaient
* Roüogan.\chi. Le§ Courses en Ilalie au bon vieux temps.
LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE
en avant. Excités par les pointes qui leur battaient les flancs, et les clameurs de la foule, leur ardeur était extrême; ils semblaient mieux se piquer d’honneur ; on en vit qui mordaient le cheval qui les précédait afin de 1 ecarter; cependant le passage que leur laissait la foule était si étroit que le plus souvent le cheval qui, au début, prenait la tête, ne pouvait être dépassé ^ »
Le piquant de ce sport ingénieux, c’est que le public devait lui-même arrêter les chevaux quasi emballés. Le premier des assistants qui saisissait un cheval à son arrivée recevait un testone. Accidents fréquents, bien entendu, mais ou n’y prenait point garde. Ces jeux durèrent longtemps, dit M. Rodocanachi; les grands et les belles gentifames que Montaigne admirait tantà Rome y prenaient un plaisir que ne leur ont point rendu, à beaucoup près, les courses actuelles, où le danger n’est que pour les jockeys.
A côté de ces sports innocents figuraient les saturnales les plus fantastiques que jamais n’aurait rêvées la Rome païenne. Le carnaval était l’occasion de débauches monstrueuses et savantes. Une joie hilarante — quelque chose comme le rire formidable d’un faune paillard et enivré — secouait la ville en une formidable convulsion. Alors, plus de classes sociales dans la promiscuité de la bacchanale ; chacun se coudoyait, se heurtait. Les cardinaux eux-mêmes figuraient dans les cortèges burlesques.
Cité par Rodoc.inachi. Op. cit.
LA RENAISSANCE ITALIENNE
Le masque était de rigueur. Il affectait les formes les plus saugrenues et les moins décentes. Le plus recherché était un faux nez d’allure priapique, que, sans vergogne, s’adaptaient les clercs, et dont les jeunes Romaiues se délectaient. Ces cavalcades (car beaucoup de masques formaient des cavalcades à cheval ou à ânes) ne chevauchaient pas sans faire quelque tumulte. Au carnaval de 1499, à la suite d’un accident dont faillit être victime un camérier secret du pape, il fut interdit au clergé de se masquer. Prohibition illusoire : prêtres et évêques étaient les plus fervents de ce sport carnavalesque. Le pape, qui, en bon politicien qu’il était, savait|que le peuple jetait sa gourmeune fois l’an, se réfugiait daus l’une de ses vignes et « se réjouissait à sa façon avec des intimes des deux sexes^ ».
Cependant, l’Italien de la Renaissance, tout en s’adonnant aux traditionnelles saturnales, n’oubliait jamais qu’il détenait l’héritage artistique des Grecs et des Latins. Toute occasion luiétait bonne pour donner essor à ses goûts esthétiques. Eu dehors de la peinture, de la sculpture, de l’architecture, ces trois piliers de l'art, il apportait un souci délicat et constant au choix des costumes, des bijoux, par lesquels la beauté humaine était relevée.
^ Le candide Burchard, rendant compte jour par jour dun carnaval, énonce toutes les courses et cavalcades qui eurent lieu à Rome pendant les fêtes du carême. Son récit sec et dépourvu de fleurs de style donne la liste des braviiim et des pallium qui furent décernés. La ville n’était guère tranquille et les copieuses ■ libations des citoyens leur échauffaient la tête. « Plusieurs hommes furent tués et blessés, dit-il, mais il n’y eut aucun désordre. » (Burchard, Op. cit. D. 240.)
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Jamais, peut-être, riiabillement de la femme, des prêtres et des soldats ne fut plus élégant, plus riche, mieux approprié. Aux noces de Lucrèce Borgia, on vit une telle débauche de soie, d’or et de brocart qu’il est impossible aujourd’hui d’en estimer approximativement la valeur. La fille du pape portait une robe de drap blanc brodé d’or sur laquelle était jeté un fourreau de velours brun garni de martre, lesmanches en brocart d’or étaient étroites et coupées de biais à la mode espagnole. Sa coiffure était en crêpe vert entouré d’un mince filet d’or et de deux rangs de perles ; autour du cou courait un gros collier de perles enrichi d’un rubis balais non monté. Pour ses fiançailles elle était vêtue de brocart d’or et de velours cramoisi garni d’hermine, les manches de sa robe tombaient à terre, la queue en était portée par quatre dames d’honneur. Un ruban noir serrait sa chevelure blonde, couverte d’une étoffe or et soie.
Nous avons vu plus haut quels excès furent commis à l’occasion de ces noces célèbres. Cependant immédiatement après les fiançailles, le pape se fit apporter cinquante coupes d’argent qu’on remplit de vin pur, et en signe de grande joie on les versa dans le sein des plus belles femmes « à l’honneur et à la gloire de Dieu tout-puissant et de l’Eglise romaine^ ». Singulière destinée du brocart et de l’hermine que d’être souillés par le vin!
Car Lucrèce n’était pas seule à porter des vêtements
* Buuch.vrl). Op. cit., II, 48.
LA RENAISSANCE ITALIENNE
somptueux. Les invitées assurément n’avaient pa's, comme elle, consacré 15.000 ducats à leur robe, et leur trousseau ne comportait pas deux cents chemises de cent ducats pièceL Néanmoins, leurs costumes étaient d’une richesse inouïe, et chacune, ayant à cœur de surpasser ses voisines, avait prodigué les étoffes rares et les bijoux précieux.
Ce fut l’occasion de cavalcades merveilleuses à Rome et dans les villes que Lucrèce, devenue duchesse de Ferrare, traversait pour se rendre à sa nouvelle ' résidence. Partout des arcs de triomphe, des trophées, des réceptions grandioses, ménagées avec une connaissance parfaite des effets scéniques. A Foligno, le cortège passe devant une statue animée — une femme superbe sous les traits de la Lucrèce romaine et montée sur un piédestal. Elle récite un dithyrambe par lequel elle déclare céder le pas à la nouvelle Lucrèce qui symbolise la modestie, la sagesse, la constance et... la chasteté (?!!). Sur une place, le berger Paris témoigna que, s’il avait eu Lucrèce parmi ses justiciables divines, il n’eût pas hésité un instant; bref il retirait la pomme d’or à Vénus pour l’offrir à Lucrèce.
L’entrée solennelle à Ferrare fut un des plus brillants spectacles de l’époque. La cavalcade comprenait: 75 archers à cheval portant les couleurs d’Este, blanc
^ Chaque manche de la robe de fiançailles de Lucrèce coûtait 300 ducats, car elle se trouvait garnie de franges d’or et d’autres ornements du même genre. Le chapeau était estimé 10.000 ducats. En six mois on employa plus d’or à Rome et à Naples qu’en deux ans en temps ordinaire. (Gkegouoviüs. Op. cit.)
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et rouge; 80 trompettes et hautbois; la noblesse de la ville, les maisons de Mantoue etd’Urbin, puis le marié, don Alphonse, en velours rouge, toque noire enrichie d’un ornement en or repoussé. 11 portait des gamaches et des bottines incarnat ; son cheval, un caparaçon en velours cramoisi et or. Derrière venaient 14 voitures de gala pour les dames d’honneur splendidement habillées ; puis deux mules blanches et des chevaux blancs couverts de velours, de soie et d’or et 86 mulets portant la garde-robe de la mariée. Celle-ci chevauchait un superbe destrier qui prit peur et désarçonna sa cavalière : elle eut plus de frayeur que de mal, ‘remonta sur un cheval plus docile et put assister aux scènes toujours mythologiques qui avaient été préparées pour sa réception : une troupe de nymphes entourant leur reine montée sur un taureau roux, tandis que des satyres gambadaient alentour. Plus loin, ce furent des acrobates, des danseurs de corde qui, à leur façon, vinrent souhaiter la bienvenue à l’épousée.
Par cet exemple, on voit combien les contemporains de Michel-Ange étaient friands de spectacles esthétiques et de luxe princier. C’est ce qui étonna le plus les Français quand, descendant le versant italien, ils prirent contact avec ce peuple ami du beau et du raffiné. A Gênes, ils furent reçus par trois mille dames de la ville, « toutes vestues et accoutrées de satin, damas ou taffetas blanc qui estoit une chose qu’il faisoit beau voir. N’y a-t-il pourtant de merveilleusement beaux visages et d’autres belles filles que j’ay point
LA RENAISSANCE ITALIENNE
veu nulle part ailleurs’ ». Dans les moindres détails de la vie ce peuple s’efforçait d’être élégant. Une véritable éclosion d’art se manifestait au réveil de l’Italie.
Contraste étrange entre ses mœurs et son idéal, contraste symptomatique d’un déséquilibre moral très accentué. C’est donc bien une observation de névrose sociale que l’on établit en pénétrant l’âme de la Renaissance italienne. Si l’on portait cette étude sur les époques que l’on pourrait qualifier de parallèles, — les siècles de Périclès ou d’Auguste, — on aboutirait également à cette double conclusion: que, d’une part, l’éclosion artistique d’un peuple coïncide toujours avec une rupture de l’équilibre de ses facultés mentales, lequel se traduit par la violence de ses passions et l’exaltation de ses instincts ; par conséquent le génie d’une société est essentiellement facteur de son état de dégénérescence, si l’on doit entendre parce ' mot l’ensemble d’une série de tares pathologiques. D’autre part, on aboutit à cette loi que c’est le vice et nou la vertu qui conduit à l’art. La vertu pousse les hommes vers la voie monotone de l’imitation, de la tradition, de la banalité. Le viceexalte leurs passions. L’art n’est autre chose que le cri d’un cœur ardemment passionné, déchiré par la volupté normale ou anormale.
« L’artiste est un être organisé pour la seule jouissance... L’artiste est un monstre dans une humanité immorale...^»
^ S.vint-Gelais. Histoire de Louis XII.
J* Ltdert. Impulsionnisme et Esthétique.
LA NÉVROSE RELIGIEUSE
Mysticisme, névrose et démonomanie
« Il y a des grandeurs dans le xvn® siècle, écrit Taine S des établissements, des victoires, des écrivains de génie, des capitaines accomplis, un homme supérieur qui sut travailler, vouloir, lutter et mourir. Mais les grandeurs sont égalées par les misères... » Ces misères, qui compensent les grandeurs, Saint- Simon s’en est fait l’historien potinier, mais fidèle. Cependant, son observation amusée ne s’exerçait que sur les grands et leurs satellites : le noble duc a négligé le peuple qu’il ne coudoyait pas. Et pourtant ce peuple, lui aussi, connut la lutte et la souffrance; c’est lui qui, en définitive, fit par son courage la gloire des Condé et des Turenne ; qui, par l’éveil de son sens esthétique, consacra Corneille et Racine; mais combien son esprit était-il encore aveuglé dans
' * Taine» Essais de critique et d’histoire.
272 LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE
les ténèbres de l’ignorance ! L’exaltation de son mysticisme lui fit méconnaître la méthode cartésienne et le bon sens de Pascal, et son histoire, au xvii® siècle, est une page d’illuminisme apeuré et maladif.
C*est Michelet qui, de tous les historiens du grand siècle, a le mieux compris l’âme populaire de cette époque, âme naïve où la foi se mêlait â la superstition et qui semble dominée par ce puissant mobile de bien des actes sociaux : la peur. Les pages de la Sorcière sont peut-être celles que Michelet a le plus senties et le plus fortement pensées. Il y montre magistralement comment s’est transmis au xvn® siècle l’héritage du moyen âge et de la Renaissance, et comment alors les foules et les individus furent aussi tenaillés de sorcellerie que leurs ancêtres.
Au reste, si l’on y réfléchit bien, le mysticisme est, en France du moins, notre apanage. A travers les différentes périodes de notre histoire, il s’est manifesté sous les formes les plus diverses, mais de même origine. Mysticisme, les emballements des fidèles à la parole d’un saint Bernard ou d’un Pierre l’Ermite ; mysticisme, la vogue des devins et astrologues qui encombrèrent le xvF siècle ; mysticisme, les possessions démoniaques du siècle suivant ; les interminables discussions théophilosophiqiies sur le jansénisme ou le quiétisme; mysticisme, l’œuvre de Jean-Jacques, les cultes nouveaux de la Révolution; mysticisme, les miracles modernes... La foi, qui ne raisonne pas, livre l'âme à la superstition, à l’interprétation imaginative de l’inconnu; la peur s’empare bientôt de
LA NÉVROSE RELIGIEUSE â73
cette âme, affecte sa mentalité, y ensemence la névrose k fatale.
. Si la sorcellerie tend à disparaître aujourd’hui, c’est que les hommes, aussi curieux qu’autrefois des énigmes de l’univers, les voient peu à peu résolues par , l’intervention de la science. Ils craignent moins les forces mystérieuses dont ils ont asservi quelques-unes. ^ Dans le domaine médical et psychique, ils sont éclairés sur la valeur de phénomènes morbides qui autrefois les épouvantaient et leur faisaient croire que les fous étaient des élus marqués d’un sceau surnaturel. Nous considérons l’hystérique comme un malade banal et curable ; nos aïeux voyaient en lui un possédé que seule pouvait guérir une intercession extraordinaire. En définitive, les progrès de la raison humaine font reculer la sorcellerie et la superstition.
Qu’on n’aille pas croire, aussi bien, que nous - fassions ici le procès de la foi : Pasteur a montré / qu’on peut être croyant et savant ; c’est affaire à fe chaque tempérament mental de concevoir sa méta- ^ physique comme il l’entend. Mais l’idée de Dieu, ellemême, doit, pour conserver toute sa force, être dégagée de toute idée de superstition : elle veut être exclusive du sentiment de peur qui est instinctif chez , ^ toute âme inquiète et ignorante. Elle est acquise, — et non innée, — par l’éducation, par l’observation, par la discussion du problème des causes finales. Ce "" qui provoque la superstition, et son corollaire la sorcellerie, ce n’est point d’envisager cette redoutable
LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE
énigme, insoluble sans doute, mais d’ignorer le jeu des lois naturelles et normales : tel phénomène de physique, telle expérience de laboratoire, telle constatation de clinique médicale ont plus fait pour Taffranchissement de l’esprit que les dissertations à perte de vue des philosophes, dont les doctrines ne reposaient sur aucune base expérimentale.
Nous pouvons donc conclure que la sorcellerie fut une conséquence inévitable de l’ignorance de nos pères : il faut se garder d’en sourire, car, aux générations qui dans deux siècles seront appelées à la vie éphémère, nous paraîtrons aussi naïfs que nous semblent aujourd’hui les contemporains du Grand Roi.
Nous n’avons point l’intention de refaire, après Michelet, l’histoire de la sorcellerie. Ce serait, de notre part, une outrecuidante fatuité. Cependant si, dans son ensemble, la Sorcière reste une œuvre définitive d’observation patiente et de philosophie humaine, tout au moius est-il permis d’apporter encore quelques documents nouveaux qui corroboreront les conclusions de l’écrivain.
De riiistoire hystérique du xvii® siècle, Michelet a mis en relief ces trois cas morbides bien précis : Gaufiridi, Urbain Grandier, Madeleine Bavent. Dans la formidable épidémie de possession qui envahit alors les couvents de femmes, ces trois affaires furent parmi les plus sensationnelles. Notre excellent confrère et ami le D'’ Légué a donné de l’une d’elles une monographie remarquable et abondamment
L\ NÉVROSE RELIGIEUSE
détaillée^ Cependant, comme toute épidémie, celle-ci eut, à côté de ses centres irradiants, de nombreux foyers secondaires : la tache d’huile se répandit bientôt et couvrit la France entière ; du nord au sud, de Test à Fouest, les couvents se contaminèrent. Ce fut dans les cloîtres un véritable vent de folie, une tempête hystérique qui se déchaîna, secouant les malheureuses nonnes de convulsions violentes, parfois burlesques, toujours dramatiques.
Pourquoi donc les couvents plutôt qu’une autre collectivité ? Et d’abord pourquoi une collectivité ?
C’est que celle-ci possède une mentalité singulière, faite de tous les instincts agrégés de chaque individu, mais non de leurs facultés intellectuelles additionnées. Une foule de gens intelligents n’est pas plus intelligente que le plus intelligent d’entre eux. Par contre, elle possède la somme à peu près complète de tous les instincts primitifs de chaque individu. Condition exceptiounellementfavorable au développement de la névrose. Celle-ci, qui n’aurait peut-être pas prise sur chaque unité isolée, se greffe, pour ainsi dire, avec une surprenante facilité sur une collectivité composée de ces unités. La foule, par principe, est donc sujette à la névrose, au détraquement mental. Chaque fois qu’elle intervient dans l’histoire ou dans la vie sociale, elle commet des actes impulsifs, irré-
^ L.-G. Légué. Urbain Grandier et les possédées de Loudun. V. également du même auteur, Sœur Jeanne des Anges, sur la même affaire de Loudun.
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fléchis, témoigûant d’un abaissemeut des forces psychiques normales.
La réunion des nonnes dans un couvent ne constitue pas, à proprement parler, une foule — en ce sens qu’elles ne sont pas ballottées par les courants et la houle, comme une assemblée de citoyens. Néanmoins, elles ont abdiqué, volontairement, toute personnalité propre, elles ont dépouillé leur mentalité individuelle pour adopter celle du cloître: elles n’ont, par conséquent, plus la même énergie que des laïques pour résister aux assauts impulsifs, à l’bétéro-suggestion et à Tauto-suggestion. Bref, elles sont prédisposées à recevoir la névrose, comme un cachet de cire tiède le sceau qui l’aplatira et lui donnera une forme nouvelle : elles sont la collectivité et présentent ces caractères psychologiques de la collectivité que nous venons de signaler. Rien d’étonnant, par conséquent, qu’elles se soient laissé contaminer en bloc par la possession démoniaque.
Mais pourquoi plutôt au xvii® siècle qu’aux époques précédentes? Pourquoi la sorcellerie, l’hystérie épidémique a-t-elle à ce moment précis quitté le peuple des villes et des campagnes pour s’abattre sur les couvents ? A cause, assurément, de la réforme des mœurs monacales. Les nonnes et abbesses, qui jusqu’alors avaient observé une règle fort élastique et avaient quelque peu scandalisé le monde de leurs excès, se trouvent brusquement réfrénées : elles passent d’un extrême à l’autre et, disant un adieu définitif au monde profane, elles se confinent dans
LA NÉVROSE RELIGIEUSE
Tascétisme, l’austérité, la solitude, la coutemplatiou. Rien ne pouvait mieux les préparer au détraquement mental : mystiques par vocation, par tempérament, elles exaspèrent ce mysticisme par des pratiques sévères, par la claustration perpétuelle, le jeûne, l’exaltation d’une foi qui n’est contrebalancée par aucun souci d’origine profane. Le changement fut brutal, comparable au renversement de la vapeur dans une machine en marche. Comment s’étonner, ensuite, de leurs hallucinations, de leurs convulsions, de leurs désordres mentaux conscients ou inconscients?
Telles furent, à notre avis, les causes réelles de la possession démoniaque des nonnes. Au reste, elle avait déjà fait sou apparition, au v® siècle, en un temps de mysticisme exalté, et Gassien l’avait décrite sous le nom à! hystérie des cloîtres. Sur tous les points de la France, dès le commencement du xvii® siècle, éclatent des accès de démonomanie . Le point de départ fut apparemment le pays basque dont les sorcières avaient acquis la réputation de mener le grand sabbat avec une maestria incomparable. Le midi de la France sembla privilégié : aussi bien c’est dans le Midi que les luttes religieuses furent le plus âpres, que, parallèlement, les méfaits de la sorcellerie furent le plus nombreux. Toulouse vit, au moyen âge, brûler des sorcières par centaines. Sous Louis XIII et Louis XIV, Marseille, Toulon, le Languedoc, l’Aquitaine eurent leurs couvents de possédées.
L’affaire la plus retentissante fut celle de Loudun
LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE
qui permit à Richelieu d’exercer une mesquine vengeance, puis celle de Louviers, dont l’héroïne, Madeleine Bavent, fut impliquée dans l’Affaire des Poisons^ Il en est une moins connue, et cependant ni moins burlesque, ni moins odieuse, c’est la possession d’Auxonne dont nous avons pu lire la relation sur le manuscrit original qui l’a conservée.
‘ D’’® Cab.vnès et N ASS. Poisons et Sortilèges, 2® série.
Une observation de démonopathie collective