LE SADISME ÉPIDÉMIQUE DANS LA SOCIÉTÉ DU XVF SIÈCLE
Toute l’histoire de cette sombre époque est dominée par -un drame terrible ; la Saint-Barthélemy. Le roi Charles IX y prit une part active, en dépit qu’en aient dit les apologistes à outrance de la politique guisarde. C’est à travers les péripéties de la Saint-Barthélemy que nous allons voir un Charles IX tout différent du doux amant de Marie Touchet, un forcené, ivre de sang répandu, torturé tour à tour par ses désirs sanguinaires et par la peur, avant-coureuse du remords.
Mais avant d’aborder le récit même des événements qui ensanglantèrent les noces de Marguerite de Valois et de Henri de Navarre, il est nécessaire de bien préciser quel était l’état d’esprit de la société, en pleine guerre religieuse. Nous pouvons le qualifier d’un seul mot : mentalité révolutionnaire. On a souvent com-
LA FIN DES VALOIS
paré, avec juste raison, aux massacres de 1792 et aux sombres journées de 1793 les épisodes qui précédèrent, marquèrent et suivirent la Saint-Barthélemy. La foule qui, dans l’uue comme dans l’autre période, participa au mouvement, présentait le même caractère mental qui anime les foules révolutionnaires : réveil et exaspération des instincts d’animalité, notamment du sadisme latent couvant au cœur de chaque individualité et explosant sous l’influence du déséquilibre mental provoqué par l’état révolutionnaire.
On sait que la foule arrive à commettre avec une rapidité étonnante les actes de férocité et de cruauté les plus atroces L Sighele pense qu’elle est poussée à ces excès par les bas-fonds sociaux qui, se mêlant aux citoyens honnêtes, les pervertissent rapidement : en effet, la foule est éminemment suggestionnable et, par un phénomène singulier de contagion mentale, de mimétisme psychique, elle est portée à imiter le mal beaucoup plus que le bien. Il snffit donc d’un violent, dans une foule, pour l’entraîner, à la violence. Mais, somme toute, la violence n’est-elle pas une forme fruste etprimitivede la défense? Lespremiers hommes étaient fort cruels, parce que la cruauté constituait leur meilleure arme défensive. Si les foules révolutionnaires sont féroces, c’est que, d’un seul bond, elles retournent en arrière, vers le passé, vers l’animalité primitive, dont elles présentent tous les caractères mentaux.
^ Sighele. La Foule criminelle, trad. P. Vigny.
58 LES NÉVROSÉS DE l’hISTOIRE
Toutefois, en ce qui concerne les événements de 1572, il ne s’agit point d’une déflagration inopinée dans une collectivité jusqu’alors pacifique et calme. Adiré vrai, la^société était préparée depuis longtemps, elle se préparait elle-même, s’entraînait à la férocité. Toute cette seconde moitié du xvi® siècle est caractérisée par des actes de sauvagerie inouïs soit isolés, soit collectifs. La Saint-Barthélemy n’est donc qu’un épisode plus dramatique que les autres dans cette horrible et sanglante tragédie.
Faut-il rappeler les massacres de Beaugeucy, de Vassy, de Sens, de tant d’autres villes encore? Massacres dictés par la fureur religieuse, obnubilant le clair jugement de tous, huguenots et catholiques; massacres dictés aussi par le désir de vengeance, et surtout par la contagion du crime, — contagion inévitable lorsque le paroxysme de la haine est exalté au maximum. Seuls, peut-être, les promoteurs qui armaient le peuple, — la grande levrière, suivant le mot pittoresque du temps, — avaient quelque conscience deleurs actes, el encore...
Quand le tocsin sonnait dans une ville, la populace courait aux armes et boutait sus aux protestants : on les massacrait dans l’intérieur des murs. Parvenaientils à fuir en rase campagne ? Ils étaient traqués par les paysans, plus féroces encore que les citadins. Puis, tout comme plus tard en 1793, on voulut consacrer la violence par la justice, tournée en dérision par des juges iniques : des arrêts de mort faisaient pendre ou rouer ceux qui avaient échappé à la boucherie.
LA FIN DES VALOIS
L’émotioQ populaire se calmait après cette saignée. Mais elle reprenait plus loin, dans une autre province, comme un brasier mal éteint qui se rallume par endroits.
Des scènes de sauvagerie invraisemblable illustrèrent ces drames de province : là, des paysans ivres, non contents de tuer, mordaient à pleines dents les' cadavres ennemis et mangeaient le cœur des enfants.
Ailleurs, le gascon Montluc, qui se vantait d’avoir branché des huguenots à tous les arbres de la route, livrait deux cents femmes aux soldats espagnols, qui les éventrèrent toutes, même les grosses, pour tuer les petits luthériens ^
Déjà, en 1560, à la conjuration d’Amboise, des scènes d’horreur se passèrent sous les yeux du roi, de ses jeunes frères, de toute la cour, des dames même qui se mettaient aux fenêtres du château pour voir pendre, noyer et décapiter les conjurés «comme s’il eust été question de voir jouer quelque momerie, sans être aucunement émeus de pitié ou de compassion ». Ainsi se faisait l’éducation sadique des courtisans et des femmes, qui s’aguerrissaient à la vue des supplices.
Quant au peuple, il fit rapidement son apprentissage; la même année, le seigneur Antoine de Nouvans, ayant été capturé à Draguignan, fut tué, ses entrailles furent arrachées du ventre, traînées par la
‘ Michelet, llisé. de France, t. III, ch. xvi.
LES NÉVROSÉS DE i/hISTOIRE
ville, jetées dans les fossés, au lieu le plus infect. Sou cœur et sou foie, emmanchés à un bâton, furent portés en triomphe; on enofïrituu morceau à un chien qui le refusa. Puis, le corps fut salé et conduit jusqu’aux prisons d’Aix par les assassins eux-mêmes, sous l’œil bienveillant des conseillers envoyés pour faire justice du crime ^ .
De leur côté, les protestants ne se laissaient point égorger sans rendre œil pour œil, dent pour dent. Si l’armée de Goligny conservait, par l’ordre de son chef, une rare dignité, par contre, les bandes huguenotes, comme les bandes catholiques, tuaient, pillaient, violaient. Dans une salle du château de. la Ghapelle- Faucher, où deux cent soixante paysans et soldats avaient été faits prisonniers, on tua, de sang-froid, le lendemain, jusqu’à ce qu’il n’y eût plus un seul survivant.
D’autre part, les armées commettaient les plus terribles atrocités. Un seul exemple suffira à se faire une idée de la mentalité des chefs et de leurs troupes. Un jour, Strozzi s’aperçut que huit cents femmes de mauvaise vie suivaient ses soldats, qui, dans leurs bras, oubliaient Mars pour Vénus. Froidement, le général, en traversant les Ponts-de-Gé, fit jeter les huit cents femmes dans la Loire.
Ainsi la guerre était fertile en cruautés inimaginables. Montaigne, qui en fut le témoin oculaire, — et attristé, — en a rapporté quelques-unes qui ne
^ Mém. de l’ Estât de France sous François II.
LA FIN DES VALOIS
sont pas sans faire frémir : « Je sçais, dit-il, qu’il s’est trouvé des simples païsans s’estre laissé griller la plante des pieds, écraser le bout des doigts à tout le chien d’une pistole [pistolet], poulser les yeux sanglaus hors de la teste, à force d’avoir le front serré d’une chorde, avant que de s’estre seulement voulu rendre ^ à rençon. » Il cite le cas d’un pauvre diable, laissé tout nu, pour mort, dans un fossé, le cou meurtri par un licol au moyen duquel on l’avait traîné toute la nuit à la queue d’un cheval, le corps percé de cent coups de dague très superficiels, car on n’avait pas voulu le tuer, mais « seulement lui faire de la douleur et de la crainte^ ».
Voilà bien des actes de sadisme très caractérisés. Montaigne, qui ignorait cette aberration mentale des hommes aveuglés par la fureur sanguinaire, avait bien remarqué toutefois le plaisir qu’ils prenaient à prolonger les souffrances des victimes, auxquelles il fallait éviter une mort trop brève. Et dans sa sage philosophie, si éloignée de tous ces excès, il ajoutait :
« Combien en a-t-on vu se laisser patiemment brus- 1er et rostir pour des opinions empruntées d’aultruy, ignorées ou incogneues ? » Combien, en effet, bourreaux ou victimes, aussi obstinés dans leurs violences que dans leur résignation, eussent été embarrassés de définir les principes fondamentaux de la religion qu’ils défendaient? Mais n’est-ce pas le fait des exaltés, et surtout des foules ameutées, d’ignorer
* Montaigne. Essais 11.
LES NÉVROSÉS DE l’hISïOIRE
le mobile de leurs actes et d’obéir aux impulsions résultant de la contagion mentale^ ?
C’est par ces actes répétés de cruauté féroce que, peu à peu, la société, sous François II, puis sous Cfiarles IX, s’accoutuma au sadisme et prit l’appétit du sang, appétit terrible, qui, comme une soif inextinguible, s’accroît à mesure qu’il se satisfait. Quand dans la nuit du 24 août 1572 va sonner à Saiut-Germainl’Auxerrois le tocsin de la Saint-Barthélemy, c’est une tempête de folie sadique qui va secouer la ville ameutée et faire sombrer dans la fureur sanguinaire ses placides bourgeois.