UNE PAGE DE NÉVROSE RÉVOLUTIONNAIRE I LA SAINT-BARTHÉLEMY
CHARLES IX : FAROUCHE, SANGUINAIRE, TIMIDE, SENTIMENTAL. HISTOIRE DE MARIE TOUCHE!
Le premier né de Catherine de Médicis et de Henri II était un dégénéré physique. Le second, Charles-Maximilien, qui, à la mort de son aîné, accéda au trône sous le nom de Charles IX fut surtout un dégénéré mental. Ainsi la déchéance de la race s’accentue ; nous la verrons plus nette encore dans Henri III, le troisième fils de Catherine. D’habitude, cette progression s’établit en suivant la filière héréditaire : ici, elle se manifeste chez les trois frères, plus forte à mesure chez le cadet que chez l’aîné, chez le dernier que chez le second.
Charles IX n’avait que dix ans lorsqu’il recueillit l’héritage de François IL L’enfant promettait plus qu’il ne devait tenir par la suite : « H montre, écri-
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vait Tambassadeur Suriano, dans toutes ses actions beaucoup de noblesse, d’esprit, de gravité, de modestie. Sa parole est douce, sa conversation facile, sa figure agréable et gaie : rien ne lui manque de ce qui convient à un roi. On peut beaucoup espérer de lui, s’il vit, pourvu qu’il ne se gâte pas et qu’en attendant tous ses intérêts ne soient pas ruinés par la négligence et la malice des autres... »
Son physique était plaisant : de beaux yeux éclairaient un doux visage, ses mouvements étaient gracieux et élégants. Il grandit rapidement, mais se voûta bientôt^ Gependantce plaisant adolescentétait rebelle à l’étude. En dépit de ses précepteurs, de Jacques Amyot notamment, il refusait de mordre aux belles-lettres et manifestait, à l’encontre de son aïeul François P", une indifiérence parfaite pour les choses de l’art. Par contre, ce gringalet adorait les exercices violents.
Ce fut un sportsman enragé, non point familier des tournois où la grâce et l’adresse égalaient la bravoure, mais des randonnées impétueuses à courre le cerf ou le sanglier dans le bois de Vincennes, qu’il affectionnait. La chasse le passionna de bonne heure. Rien d’étonnant à cela : déjà se manifestaient en lui les cruels appétits sanguinaires qui devaient se développer plus tard : il commença par forcer les bêtes au cri de: Taïaut! taïaut !\\ devait finir par la chasse à l’homme au cri de : Tue-les! tue-les î
Tout se tient, en effet, dans la vie d’un homme, et il
' « Statura fuit procera, sed incurva », écrit Papire Masson. {Vila Caroli noni.)
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n’est si petit épisode de sa jeunesse qui ne serve à éclairer d’une lumière spéciale les faits et gestes de sa maturité. La cruauté sauvage de cet intrépide chasseur, ce n’était autre chose qu’une forme atténuée de sadisme. Et quel contraste frappant avec sa mère Catherine! Celle-ci était une zoophile, se passionnant plus pour les chiens que pour ses semblables, poussant jusqu’à l’absurde l’idolâtrie envers les animaux. Mais les extrêmes se rencontrent aux limites de l’équilibre mental.
Cet amour de la chasse lui fut funeste. Charles se rompit un jour un vaisseau en sonnant un hallali furieux. Du moins est-ce Bassompierre qui rapporte le fait. Du reste, la santé du jeune roi était fort délicate. A plusieurs reprises, la reine-mère mande à ses correspondants que son fils s’est blessé en voulant forcer un sanglier, ou qu’une branche d’arbre l’a frappé au visage, ou encore qu’une indisposition contractée à la chasse le force à garder le lit.
Bien entendu, avec un pareil tempérament que ne justifiait pas sacomplexion physique, Charles aimait la guerre pour l’ivresse du carnage L II était poussé
‘ Dés son enfance, écrit, de son côté, le D'' Dusolier, il avait assisté au carnage des bêtes féroces, et cette vue, loin de lui déplaire, semblait au contraire avoir pour lui beaucoup d’attraits :
Pour se faire cruel, sa jeunesse esgarée N'avoit rien (|ue le sang et prenoit sa curée A tuer, sans pitié, les cerfs qui gémissoient,
A transpercer les daims et les faons qui naissoient.
Si qu’aux plus advisés cette sam^agerie A fait prévoir de lui massacre et tyrannie.
. (Agrippa d’Aubigné, cité par Dusolier. Psychologie des derniers Valois.) •'
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dans celte voie par son précepteur, Albert Gondi, maréchal de Retz, « Florentin fin, caut et trinquât, corrompu, grand menteur et dissimulateur ». Brantôme, qui avait peine à croire qu’un rejeton du sang royal eût trouvé dans l’héritage paternel un tel lot, mit au compte de ce malheureux maréchal les vices du roi. Il lui apprit, selon lui, à jurer, à feindre, à dissimuler, car de son naturel, ajoute-t-il, « Charles était ouvert, prompt et actif, vigilant, éveillé et peu sougeart ».
Elïectivement, Charles IX pouvait se réclamer de son aïeul Louis XI. Il n’attachait aucune valeur à la parole donnée, jurait et se parjurait toutes et quantes fois qu’il lui en prenait fantaisie. Nous le retrouverons au moment de la Saint-Barthélemy, faisant preuve de la plus atroce des perfidies. Ajoutons à cela qu’il blasphémait avec une remarquable aisance, malgré qu’il se posât en défenseur suprême delà religion.
Peu de passions, au demeurant. 11 était assez sobre, mêlant de l’eau à son vin, buvant même de l’eau à certains moments. Il convient cependant de remarquer que, pendant son enfance, il était au régime du vin pur, ses historiens ne disent point en quelle quantité. — Plus tard, égrotant et sentant déjà les germes de la maladie qui devait l’emporter, il s’astreignit aux infusions sucrées de cannelle, sur l’ordre de ses médecins. En dépit de cette boisson peu excitante, Charles étaitextrêmement agité, comme le serait un alcoolique invétéré. Ses nuits se passaient sans sommeil. Avant
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l’aube, il était debout, prêt à mouter à cheval et réveillant sa meute.
Sur le chapitre des femmes, cet aliéné couronné fut d’une tempérance rare. Décidément, il s’ingéniait à devenir l’antithèse vivante de son grand-père François Autant celui-ci aimait Vénus et ses plaisirs, autant celui-ci ne goûte que fort tard un plaisir médiocre. L’activité génitale des Valois semblait dans sa personne plus émoussée encore que dans celle de François II qui, contraint au service fatigant de Marie Sluart, s’y épuisa rapidement. Ce n’est pas que Charles IX fût impuissant. Ce n’est pas non plus qu’aucun sentiment affectif n’ait jamais pénétré dans son cœur. Sans être très aimant, Charles sut montrer à sa mère, puis à sa femme et à sa maîtresse des sentiments affectueux. Il fut surtout un sentimental en dedans.
Le fait est à peine croyable, et cependant il est confirmé par tous les mémorialistes du temps. Cette brute superbe, ne se plaisant qu’à l’agonie de ses victimes, animaux forcés ou huguenots traqués, eût dû, pour rester logique avec lui-même, goûter l’ivresse des viols et du sadisme génital. Or son sadisme, indéniable et impérieux, fut toujours purement mental. Jamais il ne se tradnisit par un acte sexuel proprement dit. Et tandis que les vrais sadiques éprouvent àtorturerune jouissance physique immense, Charles IX ne ressentit jamais devant ses spectacles favoris autre chose qu’une satisfaction morale. De sorte qu’en définitive jamais un corps et une âme ue furent plus mal associés.
Méchant, cruel, fourbe, dévoré d’appétits sangui-
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naires, tel est, au moral, le portrait de cet homme, qui se rapproche de rauimalité. Mais, au service de cette mentalité farouche, un corps maigre, aux jambes grêles, courbé et disproportionné. Ou pourrait le croire haut en couleur : du tout, il a le visage pâle, les lèvres pincées, — signe de cruauté inexorable; — la tête est large sur les côtés, le nez fort et un peu pointu, les cheveux courts et abondants ^
Longtemps on le prit pour un sage jeune homme qui voulait demeurer étranger aux choses de l’amour. Lorsqu’il fut majeur, toutes les dames de la cour, — celles de l’escadron volant, — s’empressèrent autour de lui ; c’était à qui d’entre elles ravirait sa fleur d’innocence au berger de ce galant troupeau. La chose en valait la peine. Celle qui arriverait bonne première dans cette course à la timbale aurait grande chance d’exercer une mainmise complète sur le monarque, attendu qu’il n’était point d’un naturel volage. Et l’exemple des royales favorites, d’Agnès Sorel, de Diane de Poitiers surtout, les hantait et les encourageait. Peine perdue : Charles méprisait les vertugadins et préférait aux galanteries plus ou moins osées les chevauchées endiablées à travers les fourrés épais dubois deVincennes.
Jamais on n’avait vu pareil spectacle, d’un roi, d’un Valois surtout, rebelle à l’amour. Un jour, de Montpensier qui le harcelait sans cesse, n’y tint plus et lui reprocha en termes dépités son insensibi-
^ CoRLiED. La Mort des rois de France depuis François i«>' jusqu'à la Révolution. Paris, 1873.
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lité. Charles l’accueillit d’un franc rire et lui jura que, s’il se mettait une fois à caqueter, il donnerait tant d’exercice à toutes ces dames qu’elles se repentiraient d’avoir réveillé le lion qui dormait.
Ce ne fut pas un lion qui se réveilla, mais un tourtereau. De passage à Orléans on lui présenta une jeune fille belle à ravir, de formes élégantes et très racée bien que d’origine bourgeoise. Les uns lui donnent pour père un apothicaire, d’autres un juge au présidial. Peu importe au reste. Ce qu’il y a de plus curieux, à l’origine de la liaison de Charles IX et de Marie Touchet, — ainsi s’appelait la belle, — c’est l’intervention de la reine-mère Catherine de Médicis. D’après Bouchot, celle-ci aurait elle-même choisi la jeune fille et l’aurait poussée dans les bras de son fils. Telle une maman sage et prévoyante qui engage une servante accorte pour retenir son enfant à la maison. Catherine avait tellement souiïert du règne des favorites illustres, telles que Diane de Poitiers, qu’elle préférait, en faisant la part du feu, un dérivatif bourgeois comme la jeune Orléanaise. Nous ne savons si telle fut réellement l’action de la reine-mère, mais il est permis de penser qu’elle était complètement inutile. Peine superflue. S’il aima Marie Touchet, c’est librement.
Ces amours ressemblèrent singulièrement à celles qui, cent ans plus tard, charmèrent Louis XIV et Louise de la Vallière. De la part de la maîtresse, nulle cupidité, nulle arrière-pensée, nulle autre ambition que de plaire à son amant, sans s’occuper des affaires de l’Etat. On ne la voit point, arrogante et domina-
trice, exercer un pouvoir usurpé ; elle u’affiche point avec hauteur sa royale liaison, elle reste une humble demoiselle d’honneur, perdue dans le nombre des jolies filles de la cour. De la part de l’amant, même réserve; une tendresse profonde les unit étroitement. L’un et l’autre buvaient sans doute pour la première fois à la coupe enivrante delà volupté.
Assurément, il est bien audacieux de se porter garant de la vertu d’une fille, encore plus d’un jeune homme. Néanmoins, Bassompierre écrit avec une brutalité bien militaire que/< le roi la dévirgina, et elle lui ». Le fait est probable en ce qui concerne Marie Touchet. Jalousement surveillée par son bourgeois de père, confinée dans Orléans, prude ville de province, la belle n’avait eu aucune occasion propice d’égratigner sa robe aux épines des buissons d’amour. Quant à Charles, qui avait à cette époque une vingtaine d’années, nous avons vu combien peu il aimait la bagatelle. Brantôme raconte cependant qu’une certaine Charlotte (Madeleine de Bourdeilles ?) lui avait tenu rigueur et refusé des faveurs qu’une femme est à l’habitude empressée d’offrir à son roi. D’autre part, le sentimental Charles IX avait fort platoniquement aimé sa belle-sœur Marie Stuart, mais sans plus.
Sous des auspices aussi favorables, la liaison de Charles IX et de Marie Touchet tint tête à tous les orages de la vie. C’est auprès de sa maîtresse toujours prévenante que Charles IX venait oublier son dur métier de roi, — d’autant plus dur que la politique
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subissait des crises terribles et que les massacres, les tumultes, les guerres civiles se succédaient sans relâche. Une fois aux pieds de Marie, le farouche monarque, qui venait d’entrer chez elle, les yeux encore injectés et la bouche mauvaise, se faisait doux comme un agneau. Il devenait timide et soumis. Qui sait si les destinées de la France n’eussent pas été autres, si Marie Touchet avait été, comme la plupart de ses semblables, piquée de la tarentule politique? Avec l’ascendant qu’elle exerçait sur son amant, elle eût peut-être fait éviter la Saint-Barthélemy : elle préféra demeurer dans la tour d’ivoire de son amour.
Pourtant, dans cette tour précieuse, Charles IX ne pénétrait pas seul. Pour être maîtresse de roi, on n’en est pas moins femme, c’est-à-dire infidèle et volage. Tout en conservant au roi des trésors de tendresse, Marie crut pouvoir en dispenser quelques-uns à Montluc, frère de l'évêque de Valence. Charles s’en aperçut. On peut croire que ce sauvage, grand amateur de massacres, allait inventer pour l’inconstante amie un supplice digne de l’Orient ? Du tout.
Il commence, comme tout mari ou tout amant trompé, à mesurer l’étendue de son malheur. Prévenu que la dame conservait dans sa bourse, attachée à sa ceinture, une lettre de Montluc, il organisa une fête à laquelle il convia la majeure partie de « l’escadron ». En même temps il fit mander une demi-douzaine de tire-laine habiles, et leur donna l’ordre de couper les bourses des dames, sans oublier celle de Marie. Bientôt en possession de celle-ci, il trouva la lettre incrU
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miuée qui ne devait laisser aucun doute sur les relations de sa maîtresse avec Montluc.
Une scène inévitable eut lieu entre les deux amants. Marie, bien entendu, commença par nier. Puis, acculée à la vérité, elle avoua, entre deux sauglots. Apparemment, Charles était de ces individus féroces qui ne peuvent voir pleurer une femme. Il pardonna surle-champ, et, pour plus desûreté, il maria son amie à d’Entragues, bailli d’Orléans. Mari honoraire, bien entendu.
Légèrement obscurcie par ce nuage passager, la liaison continua. Marie Touchet eut, du roi, un fils qui porta le nom de comte d’Auvergneh Lorsque Charles se maria, à vingt ans, Marie eut quelque appréhension de le perdre. Mais, comparant le portrait d’Elisabeth d’Autriche, la future reine, à sa propre image que lui renvoyait son miroir : « L’Allemande ne me fait pas peur! )> s’écria-t-elle. Elle eut raison, car Charles, se mariant par raison d’Etat, ne la délaissa pas et continua sou commerce avec elle. A son lit de mort, le roi voulut la faire riche. N’osant la recommander à sa mère, il chargea de ce soin son ancien gouverneur, resté son familier, Gondi de Retz, — lequel se garda bien par la suite d’obéir aux ordres de son maître.
* Plus tard, après la mort de Charles IX, François d’Entragues, le mari, quitta l’honorariat pour l’activité. Les époux eurent deux filles : l’une, Henriette d’Entragues, qui, 'malgré l’opposition de sa mère, devint maîtresse de Henri IV; l’autre Marie, qui eut Bassompierre pour amant.
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Au sujet de la mort de Charles IXS certains historieus ont accrédité la légende que le roi aurait succombé aux transports amoureux dont l’accablait l’ardente Marie Toucbet^. C’est peu probable. Eu effet, Charles ne nous apparaît point comme un embrasé^ mais plutôt comme un sentimental. D’autre part, lui attribuer la syphilis, c’est bien téméraire : il ne l’avait point reçue héréditairement, et rien, dans le journal de sa santé, ne permet de justifier une telle hypothèse. Rappelons donc nos conclusions développées longuement par ailleurs : « Charles IX succomba à une broncho-pneumonie, entée sur des lésions avancées de tuberculose pulmonaire. » Dans une lettre de Catherine de Médicis à M. de Matignon, la reinemère donne des détails très nets : « La maladie du feu Roy mon fils a esté une grosse fièvre continue causée d’une inflammation de poulmons que l’on estime luy estre procédée de viollens exercices qu’il a faicts, et ayant esté ouvert après sa mort, l’on a trouvé toutes les aultres partyes de son corps aussy saines et entières que se puissent veoir en homme bien compozé ; il est à présupposer que, sans les viollens exercices, il estoit pour vivre longuement. » Ces points sont d’ailleurs confirmés par le procès-
^ Nous avons longuement développé ce problème historique dans un chapitre de notre livre Poisons et Sortilèges, t. II, en collaboration avec le Df Cabanès.
^ Papire Masson écrit : « Sane Rex ipse inter moras longissimi morbi semel ad eam divertit, suspicioque est auctum morbum ex importuna coitu et acceleratum vitæ finem. » (P. Masson, Op. cit.)
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verbal d’autopsie qui fut étudié, voici quelques aunées, par Brouardel et Gilles de la Tourette.
Ainsi donc Charles IX n’est point mort de Marie Toucliet, comme son frère François de Marie Stuart.
Nous venons de le voir amoureux, tendre, bon, — mais ce n’est qu’une face de la médaille. Ne l’oublions pas, cet homme est double, nous allons maintenant trouver son sadisme effrayant, sa cruauté, sa fourberie.