LE VAL DES MARGUERITES
A Sarah Bernhardt.
C'est au fond d'un ravin fantastique et superbe Où maint rocher lépreux penche et dresse le front : Une espèce de puits gigantesquement rond Dont l'eau n'aurait servi qu'à faire pousser l'herbe.
Là, le mystère ému déployant ses deux ailes Fantomatise l'air, les pas et les reflets : Il semble, en cet endroit, que des lutins follets Accrochent leurs zigiags à ceux des demoiselles.
L'horreur des alentours en ferme les approches; L'écho n'y porte pas le sifflet des convois; Ses murmures voilés ont le filet de voix Des gouttelettes d'eau qui filtrent sous les roch«s.
C'est si moi t et si frais, il y flotte, il y vague Tant de silence neuf, de bruit inentendu. Que. l'on pressent toujours en ce vallon perdu Quelque apparition indéfiniment vague!
Il n'a ja,mais connu ni moutons, ni chevrettes. Ni bergère qui chante en tenant ses tricots; Les tiges de bluets et de coquelicots N'y font jamais hocher leurs petites aigrettes :
LES REFUGES
Miis, entre ses grands houx droits comme des guérile-, Ce val, si loin des champs, des prés et des manoirs, Cache, tous les étés, ses gazons drus et noirs Sous un fourmillement de hautes marguerites.
Chœur vibrant et muet, innocent et paisible, Où chaque pâquerette, à côté de sa sœur, A des mouvemeuls blancs d'une extrême douceur, Dans la foule compacte et cependant flexible.
L'oiseau, pour les frôler, quitte l'orme et l'érable; Et le papillon gris, dans un mol unisson, Y confond sa couleur, sa grâce et son frisson Oiiand il vient y poser son corps impondérable.
Le Gnome en phaéton voit dans chacune d'elles Une petite roue au moyeu d'or bombé.
Et le Sylphe y glissant pense qu'il est tombé Sur un nuage ami de ses battements d'ailes.
La Nature contemple avec sollicitude
Ce petit peuple frêle, onduleux et ti'emblant
Quelle a fait tout exprès pour mettre un manteau blanc
A la virginité de celte solitude.
On dirait que le vent qui jamais ne les froisse Veut épargner ici ces fleurs des grands chemins, Qui plaisent aux yeux purs, tentent les tristes mains, Et que l'Amour peureux consulte en son angoisse.
LE VAL DES MARGUERITES. . 18c
Nul arôme ne sort de leur corolle blême; Mais au lieu d'un parfum mortel ou corrupteur, Elles soufflent aux cieux la mystique senteur De la simplicité dont elles sont leniblème.
Et toutes, chuchotant d'imperceptibles phrases, Semblent remercier l'azur qui, tant de fois, Malgré le mur des rocs et le rideau des bois, Leur verse de si près ses lointaines extases.
Avant que le matin, avec ses doigts d'opale, N'ait encore essuyé leurs larmes de la nuit, Elles feraient songer aux vierges de l'ennui Qui s'éveillent en pleurs, et li face plus pâle.
Le soleil les bénit de ses yeux sans paupières. Et, fraternellement, ce Gouffre-Paradis Reçoit comme un baiser des alentours maudits, L'âme des végétaux et le soupir des pierres.
Puis, la chère tribu, quand le soir se termine, Sous la lune d'argent qui se joue au travers, Devient, entre ses houx lumineusement verts Une vapeur de lait, de cristal et d'hermine.
Et c'est alors qu'on voit des formes long-voilées. Deux spectres du silence et de l'isolement, Se mouvoir côte à côte, harmonieusement, Sur ce lac endormi de blancheurs étoilées.
1«6 LES REKUGr:S.