LE BOURREAU MONOMANE
A Taillade.
— « Oh! les saisons, été, printemps, hiver, automne, « Comme c'est long! Que faire? A quoi donc s'occuper? » Maintenant qu'il n'a pins de têtes à couper, 11 trouve la vie âpre et le temps monotone.
Autrefois, il était le grand justicier Plus fantastique et plus redouté que le Diable, L'homme qui décapite un crime irrémédiable Au tranchant toujours sûr du couperet d'acier.
Son nom, dit quelqu" part, rendait les gens tout blêmes; Lai seul, il pourvoj-»'. légalement la mort; Et bien qu'il pût rogner ses frères sans remord, Sa vue épouvantait les magistrats eux-mêmes.
Et quand la Peur broyait avec son laminoir Ceux qui doivent subir la peine capitale. Au fond de leur cachot, la vision fatale C'était lui, le Monsieur correct en habit noir.
LES SPKCTRES.
Par les matins glacés, par les aurores tièdes. Autrefois, il trônait debo jL sur l'écliafaud; Et qui donc aurait pu le trouver en défaut Quand il faisait le signe effroyable à ses aides ?
Folle, effarée autour du funèbre tréteau, La foule se tordait comme un tas de couleuvre- Pour voir de près l'exécuteur des hautes œuvres Qui du bout de son doigt fait tomber le couteau.
Donc, il ne verra plus grouiller la multitude; 11 a perdu renom, besogne, revenu.
11 n'est par tout pays qu'un banal inconnu, Rentier de la misère et de la solitude.
11 sera donc un homme à toute heure hanté Par l'aspect du triangle oblong de la Justice! Sempiternellement, il faudra qu'il pâtisse, Moulu par la vieillesse et par l'oisiveté.
Il n'incarnera plus l'épouvante! La Veuve, Il ne la verra plus! C'est un autre bourreau Qui va dorénavant la tirer du fourreau, - Chaque fois qu'un jury voudra qu'elle s'abreuve.
Il ne l'essaiera plus sur les grands mannequins, Le couteau récemment aiguisé par la meule! Plus de têtes, jamais! Jamais plus une seule! 0 rage! Et les prisons fourmillent de coquins!