‹ Les névrosesChapitre 169 sur 220 · LE MANIAQUE · texte numérisé non relu

LE MANIAQUE

Je frissonna toujours à l'aspect singulier

De certaine bottine ou de certain soulier.

Oui, (que pour me railler vos épaules se haussent!)

Je frissonne : et soudain, songeant au pied qu'ils chaussent

Je me demande : « Est-il mécanique ou vivant? »

Et je suis pas à pas le sujet, l'observant,

Et cherchant l'appareil d'acier qui se déi'obe

Sous le pantalon fin ou sous la belle robe;

Et dès qu'il a relui, maniaque aux abois,

Dans le cuir élégant je flaire un pied de bois.

LES SPKCTRES.

LA CEPHALALGIE

A Louis Triclon.

Celui qui garde dans la foule Un éternel isolement Et qui sourit quand il refoule Un horrible gémissement;

Celui qui s'en va sous la nue, Triste et pâle comme un linceul, Gesticulant, la tête nue, L'œil faioucbe et causant tout seul;

Celui qu'une odeur persécute, Et qui tressaille au moindre bruit Eli maudissant chaque minute Oni le sépare de la nuit;

Celui qui rase les vitrines Avec de clopinants cahots, Et dont les visions chagrines Sont pleines d'ombre et de chaos;

Celui qui va de havre en havre, Cherchant une introuvable paix, Et qui jalouse le cadavre Et les pierres des parapets;

LA CÈPHALA1.GIE.

Celui qui chérit sa maîtresse Mais qui craint de la posséder, Après la volupté traîtresse Sa douleur devant déborder;

Celui qui hante le phtisique, Poitrinaire au dernier degré, Et qui n'aime que la musique Des glas et du Dies irae;

Celui qui, des heures entières, Comme un fantôme à pas menus, Escorte jusqu'aux cimetières Des enterrements d'inconnus;

Celui dont Tame abandonnée A les tortillements du ver.

Et qui se dit : « L'heure est sonnée Je décroche mon revolver!

« Cette foisi je me suicide :

A nous deux, pistolet brutal! »

Sans que jamais il se décide A se lâcher le coup fatal :

Cet homme a la Céphalalgie, Supplice inventé par Satan ; Pince, au feu de l'enfer rougie.

Qui mord son cerveau palpitant!...

LES Si'liCTKES.

LA DEVEINE

A Charles Leroy.

Je m'habille ahuri, subissant à plein corps L'atroce ubiquité d'une introuvable puce; Mettre mon faux^col?... Mais, il faudrait que je pusse! Et ma botte ennemie a réveillé mes cors.

Le placard aux effets, sous des grappes de loques, Cache précisément l'indispensable habit; Et la migraine, avec un vrillement subit, M "arrache de plaintifs et stridents soliloques.

Ma brosse a les crins mous, parce que je m'en sers;

L'invisibilité de ma bourse m'clfraie;

La rafale au dehors pleure comme une orfraie;

Et toujours mes chagrins comme autant de cancersl

Je sors : un grand voyou crotté comme une truie .Me lorgne en ricanant sous le ciel pluvieux; Et dès mes premiers pas sur le trottoir, un vieux A failli m'éborgner avec son parapluie.

LA DRVEINE. 303

Ma pitié du cheval déplaît au cocher gras : Encore un qui s'en vient prêt à me chercher noisei Et voilà que sa rosse hypocrite et sournoise, Pour me remercier veut me couper le bras.

J'allonge mon chemin, pour éviter la Morgue,

Enfin débarrassé d'un affreux babillard,

Quand l'apparition d'un pauvre corbillard

Me surprend tout à coup devant un joueur d'orgue.

Un pâle individu me bouscule en tremblant; D'abord, je vois du vin qui suinte aux commissures De ses lèvres, et puis un tas de vomissures Me révèle pourquoi l'homme a le teint si blanc.

Triste, et plus recueilli qu'un moine de la trappe, Je vais, lorsque soudain mon chapeau s'envolant, M'expose au ridicule âpre et désopilant, Puisqu'il me faut courir pour que je le rattrapai

Toujours le mot Complet à tous les omnibus : Si bien, qu'enfin juché sur une impériale, Je subis la prunelle inquisitoriale D'un long monsieur coiffé d'un funèbre gibus.

Je vois un ami poindre, i^nnn! C'est une fiche De consolation... Mais cela, c'en est trop : L'ingrat, pour m'éviter, gagne un mur au grand trot, Et fait semblant de lire une très vieille affiche.

304 LES SPECTRES

Et je suis, juste ciel! mallieureux à ce point, Qu'au milieu d'une rue ignoble et solitaire J'aperçois ma maîtresse au bras d'un militaire Qui fait sonner sa botte, une cravache au poing.

Et la pluie et le vent, les voitures, la boue, Tout, garçon de café, commis de magasin. Le roquet, le concierge, et jusqu'à mon voisin De table, tout cela me vexe et me bafoue.

Je rentre : un gîte plein d'inhospitalité! Rideaux et papiers peints prennent des tons qui gueulent ;■ Quant âmes vieux portraits, on dirait qu'ils m'en veulent Et ma pendule tinte avec hostilité.

Déjà dans l'escalier, l'œil du propriétaire M'a requis de payer l'argent que je lui dois; Ma porte s'est fermée en me pinçant les doigts Avec un grincement subit et volontaire.

J'avise l'encrier, mais pas d'encre dedans! Et moi qui peux fumer nuit et jour, à quelque heure Que ce soit, mon cigare en ce moment m'écœure : J'en ai la sueur froide et la. nausée aux dents.

Je veux faire du feu : mon bois inallumable Sue ironiquement sur les grands chenets froids; Ma lampe fait craquer son verre, et si j'en crois Mes yeux, ma glace perd sa transparence aimable.

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