LES DENTS
Plutôt faits pour trancher que pour mâcher, brillaient
Dans l'entre-bâillement des lèvres qui riaient,
Que de fois une envie inquiète et farouche
M'a pris de les humer aussi comme la bouche,
Et d'y faire dormir le chagrin qui me mord I
Ainsi que sur les dents d'une tête de mort,
J'imaginais déjà la rouille de la terre
Sur la mate pâleur de cet émail dentaire ;
Je voyais la mâchoire horrible ricanant
Dans une bière, et puis à la fin s'égrenant.
Elles perdaient parfois leur attitude étrange
Quand elles s'amusaient d'une écorce d'orange,
D'un brin d'herbe ou de lii, d'une paille, d'un fruit, '
Ou quand elles faisaient craquer à petit bruit
Les amandes, les noix, les marrons, l'angélique,
Dans un grignotement de souris faméliq-ue.
En tout lieu, raffinant le meurtre et le dégât
Elles martyrisaient longuement le nougat,
Massacraient les gâteaux, et lentes et câlines
Se délectaient au goût vanillé des pralines.
Ces quenottes alors prenaient un air mutirt
Et s'épanouissaient dans un rire enfantin.
Quand elles miroitaient sans montrer leurs gencives,
Elfes étaient toujours funèbres et pensives.
Semblant me dire : « Avance! » ou me dire : « Va-t'en I *
Ou bien, dignes d'orner la bouche de Satan,
(Il mime en arrêt devant une pâture humaine,
Mon pauvre coem' peut-être ! Une couche de haine,
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De sarcasme et d'horreur y venait adhérer Quand elles se mettaient à me considérer, Ces infernales dents, ces adorable niques Qui se faisaient un jeu de paraître ironiques, Dont le regard était morsure, et qui le soir Avaient le froid sinistre et coupant du rasoir.