CHOPIN
A Paul Viardot.
Chopin, frère du gouffre, amant des nuits tragiques, Ame qui fus si grande en un si frêle corps, Le piano muet songe à tes doigts magiques Et la musique en deuil pleure tes noirs accords.
L'harmonie a perdu son Edgar Poe farouche Et la mer mélodique un de ses plus grands flots. C'est fini ! le soleil des sons tristes se couche, Le Monde pour gémir n'aura plus de sanglots !
Ta musique est toujours — douloureuse ou macabre
L'hymne de la révolte et de la liberté,
Et le hennissement du cheval qui se cabre
Est moins fier que le cri de ton cœur indompté.
Les délires sans nom, les baisers frénétiques Faisant dans l'ombre tiède un cliquetis de chairs, Le vertige infernal des valses fantastiques, Les apparitions vagues des défunts chers ;
■" LES AMES
La morbide lourdeur des blancs soleils d'automne ; Le froid bumide et gras des funèbres caveaux ; Les bizarres frissons dont la vierge s'étonne Quand l'été fait flamber les cœurs et les cerveaux;
L'abominable toux du poitrinaire mince Le barcelant alors qu'il songe à l'avenir ; L'ineffable douleur du paria qui grince En maudissant l'amour qu'il eût voulu bénirj
L'acre senteur du sol quand tombent des avers-s Le mystère des soirs où gémissent les cors ; Le parfum dangereux et doux des fleurs perverses Les angoisses de l'âme en lutte avec îe corps ;
Tout cela, torsions de l'esprit, mal pbvsique. Ces peintures, ces bruits, cette immense terreur, Tout cela, je le trouve au fond de ta musique Qui ruisselle d'amour, de souffrance et d'horreur.
Vierges tristes malgré leurs lèvres incarnates, Tes blondes mazurkas sanglotent par moments, Et la poignante humour de tes sombres sonates M'hallucine et m'emplit de longs frissonnements^
Au fond de tes Scherzos et de tes Polonaises, Epanchements d'un cœur mortellement navré, J'entends chanter des lacs et rugir des fournaise Et j'y plonge avec calme et j'en sors effaré.