L'ÉTOILE DU FOU
A force de songer, je suis au bout du songe ; Mon pas n'avance plus pour le voyage humain, Aujourd'hui comme hier, hier comme demain, Rengaine de tourment, d'horreur et de mensonge !
Il me faut voir sans cesse, où que mon regard plonge, En tous lieux, se dresser la Peur sur mon chemin ; Satan fausse mes yeux, l'ennui rouille ma main. Et l'ombre de la Mort devant moi se prolonge.
Reviens donc, bonne étoile, à mon triste horizon. Unique espoir d'un fou qui pleure sa raison, Laisse couler sur moi ta lumière placide ;
Luis encore ! et surtout, cher Astre médecin, Accours me protéger, si jamais dans mon sein Serpentait l'éclair rouge et noir du Suicide.
LES LUXURES
LES LUXURES
A Alfred Grévin.
0 ma pauvre sagesse, en vain tu te dérobes Au tluide rôdeur, acre et mystérieux Que, pour magnétiser le passant curieux, L'Inconnu féminin promène sous les robes!
Les robes! où circule et s'est insinuée
La vie épidermique avec tous ses frissons;,
Et qui, sur les trottoirs comme entre les buissons.
Passent avec des airs de barque et de nuée !
Elles ont tout : corsage où pleurent les longs voile; Jupe où jasent des nids de volants emperlés, Rubans papillonneurs et boutons ciselés Qui luisent comme autant de petites étoiles.
LES LUXURES
Si l'une me dénonce une luxure infâme, Une autre me révèle un corps qui se défend; El pour mon œil subtil une robe d'enfant Trahit ^es ailes d'ange et des rondeurs de femme.
La roT)e allénuant la pointe ou la courbure Halluciné déjà mes prunelles de lynx, Mais je me sens troublé comme en face du Sphinx Devant le bloc pieux de la robe de bure.
■J'aime à les rencontrer partout, vieilles et neuves, Au bas d'un escalier, au fond d'un corridor; Jaime ces longs habits que féminise encor L'exquise austérité des vierges et des veuves.
Avec cette adhérence intime de l'écorce Qui calque le contour et le linéament.
Le corsage échancré plaque hermétiquement, Délicieux maillot d'un admirable torse.
La longue robe errant dans la lumière bleue, Froide et collante avec sa traîne de velours, Sur les tapis muets, étouffeurs des pas lourds, .\ l'air d'un grand serpent tout debout sur sa queue.
Lt par un crépuscule où le vent noir sanglote, Plus d'une, tout au fond du lointain frissonnant, Semble raser la terre ainsi qu'un revenant Tragiquement drapé dans son linceul qui flotte.
J'ai souvent le désir fantastique et morose,
Dans ces bals où le vice allume son coup d'œil,
De voir entrer soudain une robe de deuil,
Comme un brouillard d'ébène au milieu d'un ciel rose.
Mais je contemplerais, à genoux et mains jointe», Ces corselets d'amour exactement remplis Où, derrière la gaze aux lumineux replis, La porge tentatrice embusque ses deux pointes !
6fi LES LUXURES.
LE SUCCUBB
Toute nue, ondnïeuse et le torse vibrant, La Heur des lupanars, des tripots et des bouges Bouclait nonchalamment ses jarretières rouges Sur de très longs bas noirs d'un tissu transparent,
Quand soudain sa victime eut ce cri déchirant : « Je suis dans un brouillard qui bourdonne et qui bouge ! « Mon œil tourne et s'éteint! où donc es-tu, ma gouge? « Viens! tout mon corps tari te convoite en mourant! »
A ces mots, la sangsne exulta d'ironie :
« Si tu veux jusqu'au bout râler ton agonie, • Je t'engage, dit-elle, à ménager ta voix! »
Et froide, elle accueillit, raillant l'affreux martyre, Ses suprêmes adieux par un geste narquois ^* ■*ou dernier hoquet par un éclat de rire.