LES MARTYRS
L'Horrenr et le Dégoût lui bavaient leux.' poison Quand la Vieille emmenait sa Manon toute pâLle, Car, un instant après, derrière la cloison, Il entendait deux voix suffoquer dans un râle.
«. Ainsi donc! grinçait-il, le voilà ton destin : « Jusqu'à ce que la mort t'arrache au dispensaire, « Tu pourriras ton cœur dans l'ennui libertin « Et tu vendras ton corps attendu par l'ulcère!
« Et moi, j'irais toujours, sans trêve à mes tourments,
« Cogner ma jalousie à ton peuple d'amants 1
« Non! je hais ta jeunesse et je maudis tes charmes 1
— Mais il avait pitié de ses pauvres amours Quand il voyait entrer par la porte en velours Une apparltioc ruisselante de larmes.
es LES LUXURES.
A Octave IJzanM,
Depuis que lu m'as quitté, je suis hanté par tes lèvres, Inoubliable beauté 1
Dans mes spleens et dans mes fièvres, A toute heure, je les vois Avec leurs sourires mièvres;
Et j'entends encor la voix Qui s'en échappait si pure En disant des mots grivois.
Sur l'oreiller de guipure J'évoque ton incarnat, Délicieuse coupure!
0 muqueuses de grenat, Depuis que l'autre vous haise, Je rêve d'assassinat]
Cœur jaloux que rien n'apaise, Je voudrais le poignarder :
Son existence me pèse!
Oh! que n'ai-je pu garder Ces lèvres qui dans les larmes Savaient encor mignarderl
Aujourd'hui, je n'ai plus d'armes Contre le mauvais destin.
Puisque j'ai perdu leurs charmes !
Quelle ivresse et quel festin Quand mes lèvres sur les siennes Buvaient l'amour clandestin I
Où sont tes langueurs anciennes- Dans ce boudoir qu'embrumait L'ombre verte des persiennes !
Alors ta bouche humait En succions convulsives Ton amant qui se pâmait I
0 mes caresses lascives Sur ses lèvres, sur ses dents Et jusque sur ses gencives !
n LES LUXURES.
Jamais ias, toujours ardents, Nous avions des baisers fauves Tour à tour mous et mordants.
Souviens-toi de nos alcôves Au fond des bois, dans les prés, Sur la mousse et sur les mauves,
Quand des oiseaux diaprés Volaient à la nuit tombant»
Dans les arbres empourprés !
Mon âme est toute flambante En songeant à nos amours :
C'est ma pensée absorbante I
Et j'en souffrirai toujours :
Car ces lèvres qui me raillent Hélas I dans tous mes séjours.
Je ies vois qui s'entre-bài lient :
LfiVRES PAMEES.
LÈVRES PAMEES
Les lèvres des femmes pâmées Ont des sourires qui font peur Dans ]a convulsive torpeur Qui les tient à demi fermées.
Quand leurs plaintes inanimées S"exhalent comme une vapeur, Les lèvres des femmes pâmées Ont des sourires qui font peur.
Le désir qui les a humées Recule devant leur stupeur, 5t le mystère enveloppeur «"lot dans ses gazes parfumées ' ca lèvres des femmes [jùmées
LES LUXURES
LA BELLE FROMAGÈRE
A Charles Frêmine,
Pa.r la rue enfiévrante où mes pas inquiets Se traînent au soleil comme au gaz, je voyais
Derrière une affreuse vitrine Où s'étalaient du beurre et des froniaires gras, Une superbe enfant dont j'admirais les bras
Et la plantureuse poitrine,
Le fait est que jamais fille ne m'empoigna Comme elle, et que jamais mon œil fou ne lorgna
De beauté plus affriolante !
Un nimbe de jeunesse arSente et de santé Auréolait ce corps frais où la puberté
Était encore somnolente.
Elle allait portant baut dans l'étroit magasin Son casque de cbeveux plus noirs que le fusain',
Et, douce trotteuse en galoches, Furetait d'un air gai dans les coms et recoins, Tandis que les bondons jaunes comme des coings
Se liquéfiaient sous les cloches.
.A BELLE FROMAGERE.
Armés d'un petit fil de laiton, ses doigts vifs Détaillaient prestement des beurres maladifs
A des acbeteuses blafardes; Des beurres, qu'on savait d'un rance capiteux, Et qui suaient l'bovreur dans leurs linges piteux,
Comme un affamé dans ses bardes.
Quand sa lame entamait Gruyère ou Roquefort, Je la voyais peser sur elle avec effort,
Son petit nez frôlant les croûtes, Et rien n'était mignon comme ses jolis doigts Découpant le Marolle infect où, par endroits,
La vermine creusait des routes.
Près de l'humble comptoir où dormaient les gras sous. Les Géromés vautrés comme des bommes saouls
Coulaient sur leur clayon de paille, Mais si nauséabonds, si pourris, si hideux. Que les mouches battaient des ailes autour d'eux,
Sans jamais y faire ripaille.
Or, elle respirait à son aise, au milieu
De cette acre atmosphère où le Roquefort bleu
Suintait près du Chester exsangue ; Dans cet ignoble amas de caillés purulents, Ravie, elle enfonçait ses beaux petits doigts bla:
Qu'elle essuyait d'un coup de langue.
LES LUXURES
— Oh! sa langue! bijou vivant et purpurin Se pavanant avec un frisson vipérin
Tout plein de charme et de hantise!
lyiiraculeux corail humide et velouté Dont le bout si pointu trouait de volupté
Ma chair, folle de convoitise I
Donc, cette fromag-ère exquise, je l'aimaif^ ! Je l'aimais au point d'en rêver le viol ! mais,
Je me disais que ces miasmes, A la longue, devaient imprégner ce beau corps: Et le dégoût, comme un mystérieux recors,
Traquait tous mes enthousiasmes.
Et pourtant, chaque Jour, rivés à ses carreaas. Mes deux yeux la buvaient! en vain les Liv m , .
Soufflciient une odeur pestilente.
J'étais là, me grisant de sa vue, et si fou, Qu'en la voyant les mains dans le fromage mou
Je la trouvais ensorcelante!
A ia fin, son aveu fleurit dans ses rougeui ?
Pour me dire : «.Je t'aime, « avec ses yeux songeur;
Elle eut tout un petit manège ; Puis elle me sourit; ses jupons moins tombants Découvrirent un jour des souliers à rubans^
Et des bas blancs comme la nei^a.