‹ Les névroses traumatiques, étude pathogénique & cliniqueChapitre 10 sur 50 · VI. — Avis de M. le professeur C · texte numérisé non relu

VI. — Avis de M. le professeur C

« Le sieur B..., ouvrier houilleur, âgé de 28 ans, avait toujours joui d’une bonne santé. 11 était pâle, mais la plupart des houilleurs le sont; il était nerveux et peureux, sa mère et ses sœurs étaient nerveuses, mais combien n’y a-t-il pas de citoyens dans les mêmes conditions qui vivent parfaitement et remplissent pleinement leurs obligations sociales?

» Il faut sans doute tenir compte de ces dispositions héréditaires, mais il ne faut pas en exagérer la valeur. Sans l’accident, B... aurait pu vivre de longues années, nerveux et peureux sans doute, mais bien portant et gagnant convenablement sa vie.

» Le 3 mai 1894, B... fut atteint par une explosion de grisou et à partir de ce moment ses conditions d’existence devinrent tout autres. Il fut atteint de brûlures étendues, qui, paraît-il, furent guéries au bout de deux mois; mais B... se prétendait malade et incapable de reprendre son travail; bientôt il accusa les souffrances les plus variées du côté des fonctions des centres nerveux.

ETUDE PATHOGÉNIQUE ET CLINIQUE

» Ces souffrances se rapportent aux quatre domaines de l’intelligence, de la sensibilité, de la motilité et de la nutrition générale.

» Du côté de l’intelligence, les médecins qui l’ont examiné ont relevé l’impressionnabilité exagérée, la tendance à l’isolement, la peur de sortir de chez lui (!!), l’inertie et l’incapacité de se livrer au travail, de faire un effort de volonté. Les experts trouvent mauvais et lui reprochent qu’il ait refusé d’essayer de travailler; ils ne se sont donc pas aperçu que c’était un symptôme, un acte automatique, et non le fait d’une volonté libre et pleinement consciente! 11 a aussi accusé des hallucinations; les experts prétendent que ce n’étaient pas des hallucinations véritables; c’étaient donc des hallucinations fausses. Que peuvent être de fausses hallucinations? Les experts auraient bien dû les décrire pour permettre de savoir ce que cela peut être.

» Du côté de la motilité, B... offre un affaiblissement manifeste; les membres sont affaiblis et pour ainsi dire impuissants; ils sont le siège de tremblements, ils sont amaigris et les muscles flasques; ces muscles sont par conséquent atrophiés. Les experts s’appuient sur l’absence do tremblements fibrillaires; ceux-ci n’ont aucune signification; ce qui en a davantage, c’est l’affaiblissement de la force mesurée au dynamomètre; elle est bien évidente, quoi qu’en disent les experts.

3> La sensibilité surtout offre des troubles variés , qui semblent avoir légèrement déroulé les experts. Ceux-ci ont l’air de les révoquer en doute, d’abord parce que la description qu’en donne le malade manque de précision, ensuite parce qu’il se laisse facilement influencer. Quant au manque de précision des descriptions et même à leurs discordances, ce sont des faits habituels chez les sujets dont l’intelligence est inculte, et les élèves qui suivent mes cliniques savent quelles peines on doit quelquefois se donnei pour obtenir de ces gens des réponses exactes et précisés , bien souvent ils contredisent un jour ce qu’ils ont affirmé la veille. Ün rencontre de pareils défauts chez des personnes dont 1 intelligence est plus exercée que celle des ouvriers.

» Quant à la facilité de se laisser influencer, elle n’a aucune valeur et ne constitue surtout pas une preuve de simulation ; elle est très prononcée chez un grand nombre de sujets, et constitue la raison d’être de la facilité avec laquelle on opère chez eux le phénomène de la suggestion; ils sentent volontiers ce qu’on veut leur faire sentir et font ce qu’on désire leur voir exécuter.

DES NÉVROSES TRAUMATIQUES.

» Les troubles de la sensibilité sont aussi nombreux qu’importants. Du côté de la vue, il y a vertiges intenses, affaiblissement manifeste et rétrécissement du champ visuel. Les experts reprochent à celui-ci de manquer de parallélisme entre les deux côtés. Le D'' S.... relève très justement que ce défaut de parallélisme n’a aucune valeur ; et le rétrécissement lui-même pourrait manquer sans qu’on pût rien en inférer.

» Il y a, de plus, des phénomènes de photopsie intenses ; apparition de soleils brillants, d’étoiles multicolores, de mouches volantes; ces phénomènes sont parfaitement conformes è ceux indiqués dans ces cas par les auteurs.

» 11 y a anesthésie de la gorge et je ne sais pas pourquoi ce signe a paru si peu important aux experts.

» Les douleurs fulgurantes, térébrantes, sensation de brûlure et d’arrachement se rencontrent, comme B.... les décrit, dans la neurasthénie et aussi dans des maladies des centres ou des cordons nerveux, à lésions bien caractérisées.

» Les crises décrites par B...., caractérisées par des frissonnements dans tout le corps, de l’anxiété précordiale, des palpilations et la sensation terrifiante de mort imminente, appartiennent à l’angine de poitrine; je me demande comment B.... aurait pu inventer une semblable complexion pathologique.

» Quant aux troubles de nutrition, ce sont d’abord l’amaigrissement et le dépérissement, l’atrophie musculaire et la tendance aux hémorragies que l’on ne saurait sans doute pas inventer; c’est ensuite la gastro-entérite chronique. Il paraît que B.... avait autrefois l’estomac délicat; toutefois, ce viscère fonctionnait parfaitement avant l’accident; c’est celui-ci qui est devenu le point de départ des troubles dont actuellement il est le siège.

» Les auteurs ont parfaitement signalé les affections des voies digestives produites par des accidents de l’espèce de celui arrivé à B....

» Dans la série des faits rapportés par les expei’ts, rien ne me paraît indiquer la simulation que, du reste, certains médecins admettent avec une déplorable facilité. Elle peut exister sans doute, mais pour l’admettre, il faut qu’on puisse la démontrer avec évidence.

» Quand un homme est accusé d’un crime, exige-t-on qu’il prouve son innocence? Non. On doit lui prouver sa culpabilité et, aussi longtemps qu’on ne l’a pas fait, il est en droit d’opposer

ÉTUIIE PATHOGÉNIQUE ET CLINIQUE

à l’accusation une simple négation. De môme, pour les simulations, on doit les prouver et ce n’est pas à celui qui en est accusé de démontrer leur non-existence.

» Agir autrement serait s’exposer à condamner quelqu’un sur une simple hypothèse. Pour moi, je ne puis pas y croire quand je vois un homme inculte, ignorant, tracer des phénomènes qu’il ressent un tableau qui concorde d’une manière si complète, si frappante avec les descriptions des auteurs dans des cas d’accidents semblables.

» Les experts ont pris à cet égard une singulière position : au lieu de se borner à constater les faits, ils se laissent parfois aller :'i dresser contre B.... un véritable réquisitoire. Ils vont jusqu’à lui reprocher son oisiveté qui n’est qu’un symptôme de sa maladie, son habitation malsaine, sa malpropreté et son mauvais régime, c’est-à-dire sa misère.

» Un médecin, le D‘‘ D...., a prétendu, et les experts l’ont cité, que les expériences instituées pour démontrer l’existence de la neurasthénie ont échoué. Mais les experts eux-mêmes ont réussi, et puis quel est le médecin qui oserait nier la neurasthénie uniquement parce que les essais auraient donné des résultats négatifs?

» Et quant au régime, leur appréciation est foncièi’ement inexacte. Le café au lait, les tartines et les potages ingérés par B.... ne sont pas des aliments malsains ni capables de produire des principes pouvant amener cette auto-infection que les experts invoquent sans preuves et tout simplement parce que ce mot est à la mode Ils auraient bien autrement raison d’incriminer son régime s’il se gorgeait de viandes, de lard, de choux, de bière, de vin et de liqueurs.

» Les experts se sont laissé entraîner par 1 expression de névroses traumatiques adoptée par les auteurs pour désignei les accidents nerveux dus à des violences extérieures subies par 1 organisme. Mais ces violences sont loin d’avoir toujours une action identique, engendrant des lésions et des symptômes toujours les mêmes, donnant naissance à une maladie unique et offrant des caractères fixes, quelles que soient la nature de la violence et la manière dont elle a frappé l'organisme. Pour beaucoup d’auteurs, c’est une cause morale ou psychique, l’ett'roi déterminé par 1 accident qui est le point de départ, sinon unique, du moins principal.

DES NÉVHOSES TRAUMATIQUES.

de l’état de maladie. Mais dans bien d’autres circonstances, un homme est frappé d’un effroi bien motivé ; tel est le cas des soldats menés sur le champ de bataille au milieu de la fusillade, de la canonnade et des charges de cavalerie, surtout pour les novices qui y vont la première fois ; telles sont l’explosion d’un incendie, la poursuite par un animal féroce ou emporté, la rencontre de brigands, etc. ", or, voit-on jamais dans ces cas 1 épouvante amener les accidents désignés sous le nom de névroses traumatiques? D’ailleurs, dans les cas dans lesquels cette cause agissant seule est incontestable, on observe des phénomènes bien différents; c’est habituellement l’épilepsie ou l’hystérie typique qui surviennent et, d’après les recherches des auteurs, elles se produisent généralement tout de suite, ou peu de temps après l’action de la cause. Au contraire, les maladies dues à des commotions physiques, matérielles, à des chocs violents, offrent, en général, des manifestations toutes différentes, à évolution progressive, dont le cas de B.... offre un type bien réussi.

» Les manifestations débutent souvent d’une manière sourde, peu apparente, longtemps après la violence, comme c’est le cas chez B.... où les phénomènes de cet état n’ont été notés en premier lieu que deux mois après l’accident.

» L’état qui résulte de l’action de ces violences est, du reste, loin d’être toujours le même. Tantôt c’est réellement une névrose, c’est-à-dire que l’on ne peut y reconnaître aucune lésion anatomique; tantôt celle-ci existe, pouvant affecter soit les nerfs, soit la moelle épinière, soit le cerveau, ou bien encore les muscles, les ligaments ou les viscères internes, comme le cœur, l’aorte, l’estomac ou le foie.

» Dans le cas spécial de B...., la multiplicité des phénomènes, l’altération de l’intelligence et de la volonté, les troubles sensoriels et nutritifs, prouvent que le cerveau et la moelle sont matériellement atteints, et on peut qualifier d’encéphalo-myélite chronique diffuse l’altération qu’ils présentent.

» Cette altération est, dans ces conditions, généralement incurable. Les experts sont beaucoup trop optimistes quand ils disent qu’un traitement régulier et persévérant dans un hôpital aurait probablement guéri B....; ils le sont encore quand, dans leurs conclusions, ils atlirment qu’un traitement régulièrement suivi, dans de bonnes conditions d’hygiène, assurerait assez rapidement une guérison.

ÉTUDE ‘pathogénique ET CLINIQUE

» Je ne comprends pas cet optimisme, alors que les accidents existent déjà depuis deux ans, sans modification.

» J’estime, au contraire, que B.... est incurable, et au fond les experts eux-mêmes le croient, malgré les efforts qu’ils font pour dissimuler leur conviction à cet égard. En effet, que signifierait autrement la restriction qu’ils apportent à leur affirmation en la faisant suivre du correctif suivant : assurerait rapidement une guérison, sinon complète, du moins un étal de santé tel que B.,., pourrait subvenir à sa subsistance.

» Que veut dire ce passage? Qu’est-ce qu’une guérison qui n’est pas complète? Ce n’est pas une guérison, c’est une amélioration ; et les experts supposent qu’elle pourra être suffisante pour permettre un jour à B.... de gagner sa vie; mais c’est là une hypothèse toute gratuite, car pour ma part, je n’ai jamais vu un semblable malade redevenir capable de gagner convenablement sa vie, malgré les moyens de traitement les plus rationnels et les plus persévérants.

» Peut-on, sur des bases aussi fragiles, appuyer une décision qui fixera irrévocablement son avenir en le condamnant à la misère?

)3 Voici comment s’exprime, fi propos des cas de l’espèce, Bouveret, dont la manière de voir est parfaitement exacte et en rapport avec les faits observés :

« Dans cet ensemble de phénomènes morbides, rien n’est » plus remarquable que cette aboulie et cette asthénie motrice » profondes qui, d’un homme auparavant robuste et vigoureux, » font un homme abattu, sans force, sans courage, désormais » incapable de reprendre ses occupations professionnelles. La » plupart des victimes de la neurasthénie traumatique sont per- » dues pour la vie sociale. Ces malheureux traînent pendant des » années une lamentable existence, toujours attristés, toujours » accablés; queh[ues-uns finissent par sc suicider (1). »

» M. Vibert émet un avis analogue dans les termes suivants (2) : « Si les lésions dont nous venons de parler existent » réellement, s’il y a bien une méningo-encéphalite avec prédomi- » nance, soit de l’encéphalite, soit de la méningite, on ne doit pas

(1) tJouvEHET. La neurasthénie. Paris, 1891, p. '279.

(2) VlBEliT. La névrose traumatique, p. 49.

DES NÉVROSES TRAUMATIQUES.

» s’attendre à voir la guérison survenir dans ce cas. L’observation » semble bien montrer, en effet, que le pronostic est des plus » mauvais. »

» De cet exposé, et de tous les documents qui m’ont été soumis, je conclus : 1“ que B.... n’est pas un simulateur; 2» qu’il est atteint d’une lésion grave du cerveau et de la moelle épinière (encéphalo-myélite traumatique), due au traumatisme, 3° que cette maladie offre très peu d’espoir de guérison; 4» qu’il ne

sera plus jamais ce qu’il était avant 1 accident et que plus jamais

il ne récupérera une énergie suffisante pour pouvoir gagner sa vie

par son travail. ^ ^ ^

» {Sig7ie) : professeur L.... »

Observation 11 (inédite). Affaire \ ....

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