IV. Hystéro-neurasthénie traumatique
Nous basant sur ce qui a été dit précédemment, nous devons décrire successivement la symptomatologie des névroses traumatiques graves avec commotion et lésions organiques probables, puis celle des névroses traumatiques fonctionnelles.
(1) SCHüi-TZE. Thèse d’Erlangen, 1888.
ÉTUDE PATHOGÉNIQUE ET CLINIQUE, ETC
A. Névroses traumatiques graves, avec commotion et lésions organiques probables.
Ces troubles nerveux dépendent, ainsi que nous l’avons dit précédemment, d’un traumatisme considérable et subit, avec ébranlement violent, tel qu’accident de chemin de fer, explosion, etc. Aussi, le plus souvent, l’individu qui va être traumatisé n’a-t-il pas le temps de prévoir l’accident : il est projeté subitement sans se rendre compte de ce qui se passe.
Immédiatement après l’accident, il présente souvent un état cérébral spécial, caractérisé par une sorte d’hébétude, de stupeur, de demi-conscience ou même d’inconscience complète; il peut aussi être sans connaissance et inerte.
Dans l’état d’inconscience, qui est très fréquent, l’individu traumatisé semble ne conserver que l’activité cérébrale nécessaire son instinct de conservation : il sort du train sans se rappeler comment, il s’enfuit, sans s’occuper des autres blessés ; il est tout étonné de se retrouver ensuite en plein champ, dans un pays inconnu, ne sachant comment il s’y trouve.
D’autres fois, après un court moment d’inconscience, la personne victime de l’accident se retrouve à côté du train et, récupérant tout son sang-froid, aide à soigner les blessés.
Quelquefois encore, le blessé conserve toute sa conscience, mais reste étendu sur le sol, incapable de faire le moindre mouvement; ou bien encore, il n’éprouve, au moment de l’accident, aucun symptôme anormal et rentre chez lui à pied, souvent à une grande distance.
Le début des troubles nerveux graves succédant aux accidents avec commotion violente est variable ; il peut être immédiat, précoce ou tardif.
Immédiatement après l’accident, l’individu traumatisé peut ressentir de l’excitation nerveuse, de l’insomnie, des cauchemars, des tremblements, de la céphalée, des troubles digestifs, du délire, etc. Il peut aussi ne présenter aucun symptôme.
Ces troubles nerveux peuvent diminuer insensiblement et disparaître complètement au bout de quelques jours, mais ils peuvent aussi persister et s’aggraver.
ÉTUDE l'ATHOGÉNlQUE ET CLINIQUE
l.orsque ie blessti n’a éprouvé aucun trouble nerveux à la suite de l’accident, ou bien lorsque les perturbations du début ont disparu, il se croit complètement guéri; mais au bout de quelques semaines ou de quelques mois apparaissent les symptômes graves (jne nous allons étudier.
a. Troubles intellectuels. — Ce sont les troubles cérébraux qui prédominent chez les individus victimes d’accidents violents avec commotion.
Soit immédiatement après l’accident, soit plus tard, le malade ressent de la céphalalgie, des vertiges, des insomnies; les idées sont confuses, le travail devient pénible, la mémoire diminue à tel point qu’il est souvent obligé d’inscrire ce qu’il doit faire dans la journée; il y a quelquefois des amnésies partielles portant sur des notions acquises avant le traumatisme, sur des événements personnels ou sur des faits courants.
L’attention est considérablement diminuée, la conversation fatigante, la lecture impossible.
Le caractère devient irascible, triste, émotionnel, le malade est anxieux, sans qu’il puisse en dire la raison; il est hypocondriaque, il présente des crises de larmes à la suite desquelles il se trouve soulagé. « J’ai toujours, dit Vibert (1), noté ce symptôme chez les malades gravement atteints, et, ù moins qu’il ne s’agisse d’un sujet antérieurement névropathe, je crois qu’il comporte un pronostic fâcheux. »
Souvent l’émotionnabilité est â ce point développée que le malade pleure pour la moindre chose.
Les vertiges qu’il éprouve quelquefois lui procurent une angoisse insurmontable en présence des grands espaces et occasionnent par suite une véritable agoraphobie.
Généralement, le jugement reste intact; dans deux cas seulement, Vibert a observé du délire et de véritables accès de manie.
Tous ces symptômes s’aggravent considérablement sous l’influence de toute excitation, telle que le travail intellectuel, les émotions, l’ingestion d’alcool, le tabac, etc.
Les troubles intellectuels consécutifs aux traumatismes violents peuvent présenter les allures de ceux que l’on observe dans la paralysie générale progressive.
M) Vibert. Loc, cit., p. .T8.
DES NÉVROSES TRAUMATIQUES.
b. Troubles de la sensibilité. — Beaucoup d’individus ressentent, à la suite de grands traumatismes, des fourmillements, des engourdissements, des douleurs dans les membres. Ces phénomèmes n’existent pas toujours, ils peuvent se produire par accès et changer de siège. On observe souvent de la rachialgie et de l’hyperesthésie le long de la colonne vertébrale.
La tête est souvent le siège de sensations douloureuses, surtout à la région occipitale ; cette céphalalgie augmente sous l’influence de toute excitation.
L’anesthésie n’est pas un symptôme appartenant aux troubles nerveux avec commotion et lésions organiques probables; elle existe rarement dans le cas qui nous occupe; elle appartient aux névroses traumatiques pures : « Je n’ai pas noté 1 anesthésie, dit Vibert (1), si ce n’est chez les individus qui avaient été atteints moins d’un ébranlement général de l’encéphale que d’une contusion nettement circonscrite, et qui présentaient d’autres signes d’une lésion localisée. »
On observe par contre quelqùefois la diminution de l’acuité des organes des sens et de la sensibilité générale, des bourdonnements d’oreilles, de la photophobie.
c. Troubles de la molilité. — Les troubles de la motilité sont des tremblements intermittents, surtout localisés à la face et à la langue, augmentant par les émotions, des secousses musculaires, des soubresauts des tendons et quelquefois des accès épileptiformes.
La parole est souvent lente, scandée, bégayante; elle rappelle quelquefois celle de la paralysie générale ou de la sclérose en plaques.
La force musculaire est amoindrie, la marche difficile ; le malade marche à petits pas, traîne les pieds, s’appuie sur tout ce qu’il rencontre; il s’arrête souvent, fatigué et en proie à un malaise général.
Cet affaiblissement de la force musculaire se manifeste à la fois dans les muscles du corps ; il peut même atteindre quelquefois les sphincters de la vessie et du rectum.
Les paralysies sont-rares; elles caractérisent plutôt les névroses sans lésions organiques.
(P Vibert. Loc. cit., p. -tl.
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d. Troubles de la santé générale. — Les troubles de la saiit«‘ générale sont presque constants îi la suite des traumatismes avec commotion, dont il s’agit ici.
Nous croyons, avec Vibert, que ces phénomènes sont dus, moins aux modifications directes produites par l’ébranlement aux organes internes, qu’aux troubles des fonctions encéphaliques; ils se montrent, en effet, surtout chez les individus dont les troubles cérébraux sont bien marqués et vont constamment en augmentant.
Les digestions sont pénibles, le visage est congestionné après les repas, et le malade accuse de l’oppression. L’appétit est mauvais, il y a quelquefois des vomissements, des diarrhées, des constipations. Le pouls est rapide, petit, irrégulier, faible; il peut y avoir polyurie et glycosurie ; les fonctions génitales sont amoindries ou abolies.
Ces troubles de la santé générale amènent un état de faiblesse souvent extrême et la cachexie.
Le tableau symptomatique que nous venons de donner des troubles nerveux consécutifs aux traumatismes avec commotion et lésions probables des centres nerveux, se rapproche notablement de ceux que Erichsen et Vibert ont établis. D’après Erichsen, la face exprime la tristesse et l’anxiété, la pensée est confuse, la mémoire est diminuée. Le malade est incapable de se livrer aux affaires, en raison de l’imperfection de la mémoire, de la confusion des idées et de l’impossibilité de concentrer quelque temps l’attention sur un même sujet. Le caractère est profondément changé, il est devenu triste et irascible. Le sommeil est mauvais, interrompu par des cauchemars. Le patient ressent une douleur à la tête ou bien une tension, un poids, des battements, des étourdissements. Souvent, il entend du bruit, variant d’intensité aux diverses périodes, mais ne manquant jamais complètement.
L’œil est sensible à la lumière, il voit des mouches volantes, des taches; l’ouïe est hyperesthésiée, tout bruit est pénible.
Le travail de Erichsen est basé sur une quinzaine d’observations se rapportant à des commotions ou à diverses lésions de la moelle et de ses enveloppes.
Vibert donne une description analogue des cas qu’il considère comme résultant d’une lésion des centres nerveux.
Le premier auteur attribue les troubles cérébraux à l’extension
de la méningo-myélite; le second croit à l’encéphalite primitive; tous deux peuvent avoir raison dans certains cas, mais ce qui nous paraît très probable, c’est qu’il existe dans ces cas une lésion organique des centres nerveux.
Observation VIII (inédite).
Rapport des experts sur l’état de V. C....
« Nous soussignés, V...., S.... et S...., docteurs en médecine à Bruxelles et à Mons, désignés en qualité d’experts par jugement du 2 décembre 1892 de la première chambre du tribunal de première instance de Bruxelles, en cause de V. C.... contre l’Etat belge, aux fins de dire quelles ont été et quelles seront pour le demandeur les suites de l’accident dont il a été victime par suite d’une collision de trains survenue, le 29 août 1892, près de la gare de Bruxelles, à l’endroit dit a les Deux-Ponts ».
» Après avoir prêté serment le 31 décembre 1892, à midi, en chambre du conseil de la première chambre du tribunal de première instance, visité à de très fréquentes reprises le demandeur, recueilli tous les renseignements de nature à nous éclairer, nous être réunis fréquemment pour délibérer, avons consigné dans ce présent rapport le résultat de notre examen.
» Nous avons procédé à une première visite du demandeur chez l’un de nous, le 7 janvier 1893, en présence des parties et il nous a été fait remise par le conseil du demandeur des documents ci-après :
» 1° Un avis-consultation, en date du 4 octobre 1892, de M. le D‘‘ D...., premier médecin traitant du demandeur, qui déclare que V. C.... éprouve des troubles cérébraux se rattachant à l’affection dite railway-spine, que le malade est dans une situation fort pénible et qu’il est exposé à souffrir pendant longtemps encore;
» 2® Une déclaration, en date du 25 octobre suivant, de M. le professeur C...., qui conclut à l’existence d’une lésion du cerveau dont les effets peuvent être de longue durée, se prolonger pendant des années, qui peut s’aggraver encore et devenir tout à fait incurable;
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» 3" Une attestation, datée du 3 octobre 1892, et signée
que V. C.... s’est présenté à la gare du Nord au bureau du chef de station pour recevoir les soins que nécessitait son état.
» V. C.... avait une contusion à la nuque, était en proie à des troubles violents et saignait abondamment du nez.
» D’autre part, le conseil du défendeur nous a transmis, sous la date du 7 janvier 1893, un certificat de M. le L...., médecin agréé du Département des Chemins de fer, dans lequel ce praticien déclare que V. C.... est atteint du railway-brain ; que la maladie n’offre aucun symptôme de haute gravité, mais qu’elle peut s’aggraver bien qu’elle soit susceptible d’amélioration et de guérison; qu’elle peut sinon durer des mois et plus aussi.
» Ce certificat porte la date du 16 novembre 1892.
» Le 9 janvier 1893, nous avait été adressé par le conseil du demandeur :
» 1® Un état des médicaments fournis à cette date au demandeur par M. le pharmacien D....
» Cet état s’élevait à 5 francs et 5 centimes;
» 2® Une note de M. B.... fils, au service duquel se trouvait V. C...., dans laquelle il est relaté que celui-ci a été, au moment de la collision, projeté violemment sur la tête ; que l’un des médecins de service, lors de l’accident, s’est offert à donner un certificat contresigné par le chef de gare; qu’en voulant retourner chez lui V. C.... s’est évanoui à plusieurs reprises; qu’il s’affaiblit de jour en jour et qu’il ne peut plus faire son service ; que c’était un serviteur excellent, très rangé et sobre.
» Enfin, le 16 juin 1893, nous avons reçu du conseil du demandeur un nouveau certificat délivré la veille par M. le professeur C...., d’où ressort que V. C.... a été atteint, le 29 août 1892, d’une commotion du cerveau et de la moelle épinière et qu’il en est résulté une méningite et une myélite chroniques dont la guérison est très problématique et qui le mettent dans l’impossibilité de gagner sa vie par l’exercice d’une profession quelconque.
» Des renseignements que nous a donnés le demandeur, il résulte qu’il se trouvait, le 29 août 1892, dans un compartiment de troisième classe du train qui a été tamponné.
» Il ne se souvient pas s’il est tombé du train lorsque la collision s’est produite ou s’il est descendu de son wagon ; il semble y avoir à cet égard amnésie complète.
DES NEVROSES TRAUMATIQUES.
» Il se rappelle qu’une'fois hors du train il souffrait horriblement de la tête et de la nuque, et qu’il a abondamment saigné du nez.
» 11 a pu néanmoins se rendre l'i pied dans le bureau du chef de gare où il a reçu les soins d’un médecin.
» En sortant de là il s’est évanoui à deux reprises différentes, mais il est bientôt revenu à lui et est resté à la gare, entouré des personnes qui l’avaient soigné, jusqu’au moment de partir pour Merchtem, c’est-à-dire vers 2 heures.
» Après quelques jours de repos dans sa famille, où il nous dit qu’il a vomi et craché du sang, il a essayé de venir reprendre son service chez M. B...., place du Petit-Sablon, mais il s’est trouvé dans l’impossibilité de le remplir convenablement.
» 11 avait des maux de tête et des vertiges, n’avait plus de mémoire et éprouvait les plus grandes difficultés à se mouvoir et surtout à monter un escalier.
» Ces détails nous ont été confirmés par M. B.... fils.
» Au mois de novembre, V. C... a dû abandonner son service et retourner à Steenhuffel, où habite sa mère. Depuis cette époque, il vit à la campagne et n’a cessé de souffrir.
» Il a reçu d’abord les soins de M. leD''D...., puis il s’est adressé à M. le D'' C..., qui a continué à le soigner.
5) Nous avons pendant une année suivi pas à pas la maladie du demandeur, nous avons constaté différentes phases d’amélioration et d’aggravation, nous l’avons observé avec le plus grand soin parce qu’il nous avait paru d’abord qu’il pouvait y avoir certaine exagération dans les souffrances dont il se plaignait, et nous résumons ci-après les symptômes qu’il n’a cessé d’accuser.
)■) 11 dit souffrir constamment de la tête, soit au front, soit à la nuque. Dès qu’il baisse la tête, il a mal, « sent le sang se porter à » la tête «.
» 11 ressent des douleurs au dos, à l’épigastre et aux jambes. Il a des étoui’dissements et des vertiges. Ces vertiges lui viennent subitement lorsqu’il est quelque temps debout; alors il ne voit plus et c’est «comme s’il se trouvait dans une cave ».
» Il a perdu la mémoire. Il oublie les moindres commissions dont on le charge.
» Dans le dos, il ressent comme des coups de poing. lia les
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jambes engourdies et il éprouve une sensation continuelle de froid, parfois aussi des fourmillements. Il ne peut marcher quelque temps sans ressentir une immense fatigue.
» A l’épigastre, il a la sensation d’un gonflement qui est extrêmement pénible et qui lui donne constamment des envies de vomir. Il n’a plus vomi cependant depuis les premiers jours de l’accident. Son appétit a disparu. Il mangeait bien autrefois, il mange sans goût aujourd’hui. Les nuits sont presque toujours troublées. Il a de l’insomnie ou bien des rêves effrayants l’agitent. Il a peur, il a alors des sueurs froides. Parfois, dans la rue, il lui arrive d’avoir peur.
» Le moindre bruit le saisit et lui donne de violentes palpitations de cœur « à tomber mort ! » Cela lui descend alors dans les jambes et c’est à peine si après cela il peut se tenir debout.
» V. C. .. nous dit enfin qu’il n’a plus de force, qu’il a quelquefois des tremblements dans les bras et dans les jambes, ainsi que des tiraillements.
» Chaque fois qu’il nous fait le récit de ses souffrances, qui sont cruelles, dit-il, et qui ne lui laissent pas un instant de répit, il pleure et se lamente.
» Il nous interroge avec anxiété sur ces sensations douloureuses qu’il éprouve et qu’il cherche à analyser. Il est dans un état presque continuel d’émotion ou bien il est sombre, triste,il paraît inquiet.
» V. C.... a beaucoup maigri, les personnes qui l’ont connu avant l’accident affirment qu’il a vieilli de dix ans.
» V. C.... est cependant bien constitué. C’est un homme qui a dû être robuste et vigoureux. Il nous dit avoir toujours joui antérieurement d’une bonne santé. Il a été soldat pendant trois ans et n’a jamais été malade.
» Les renseignements que nous avons recueillis nous ont appris qu’il n’y avait pas chez lui d’antécédents nerveux personnels ou
héréditaires.
» Les différentes explorations auxquelles nous le soumettons ne nous font constater aucune lésion organique caractérisée, mais les symptômes objectifs que nous relevons nécessairement dans nos divers examens suffisent à établir la réalité des troubles nerveux accusés par le demandeur.
» Tels sont notamment les symptômes suivants dont, par des
explorations plusieurs lois répétées et à de longs intervalles, nous avons constaté l’existence ;
» Une asthénie musculaire des plus accusées d’abord ; le dynamomètre donne 32 à droite, lorsque le malade est assis | 34, lorsqu’il est debout; à gauche, 29 seulement, lorsqu’il est assis; 28, lorsqu’il est debout.
» Nous sommes loin du chiffre normal.
» L’exploration électrique nous fait constater, d'autre part, que la réaction électrique des muscles de l’avant-bras est normale à droite et qu’il y a plutôt exagération de la contractilité avec un courant faible (2 milliampères), tandis qu’à gauche elle se manifeste avec 3 milliampères.
» La résistance électrique n’est que de 1700, tandis que, à l’état normal, elle est de 3000.
» Comme troubles de la sensibilité, nous notons, outre les douleurs ressenties à la région frontale et à la nuque, un troisième siège de douleurs fixes à la région lombaire où nous trouvons des points insensibles à la pression des apophyses épineuses, sans qu’il y ait déformation ou lésion apparente de la colonne vertébrale. La pression des apophyses épineuses des régions cervicales et dorsales est au contraire indolore.
» La sensibilité tactile est égale des deux côtés, et la douleur est émoussée, surtout à gauche. A la chaleur, elle est également émoussée à gauche. La sensibilité de l’odorat et du goût est diminuée.
» Le réflexe rotulien est normal à droite, diminué à gauche. Le réflexe nauséeux est intact. Le réflexe plantaire est notablement amoindri.
» L’acuité auditive est notablement moindre à gauche qu’à droite. L’acuilé visuelle est également altérée. Le champ visuel, mesuré au campimètre, est rétréci surtout à gauche, où il n’atteint que 27 intérieur et 21 extérieur, 22 en haut et 34 en bas ; tandis qu’à l’œil droit il est de 52 extérieur, 49 intérieur, 28 en haut et 38 en bas.
» Ces constatations sont conformes aux déclarations du demandeur qui se plaint de ne plus voir aussi bien de l’œil gauche qu’autrefois.
» Nous constatons enfin chez le demandeur un état dyspeptique presque constant, une certaine irrégularité dans la circu-
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laüon, avec un pouls toujours petit et accéléré, mais sans lésion de l’organe central; il n’a pas de trouble de miction, mais une absence complète de toute tendance à l’orgasme sexuel; enfui de l’hyperbydrose.
» Tels sont les symptômes que l’exploration clinique nous a permis de recueillir et qui, joints aux symptômes subjectifs qui; nous avons notés, constituent bien dans leur ensemble l’affection désignée sous le nom de « névrose traumatique », résultat direct d’une commotion ou d’un ébranlement physique de l’encéphale ou du système nerveux.
» Au cours de notre examen, en septembre 1893, sous l’influence d’une cause qui nous a échappé, la situation du demandeur s’est tout à coup aggravée.
» L’amaigrissement que nous avions observé s’est accentué, en même temps que nous constations de la dyspnée, une toux sèche, non quinteuse, sans expectoration, et à l’auscultation un affaiblissement du bruit vésiculaire vers l’angle inférieur de l’omoplate droite.
» Cette crise, coïncidant avec une accentuation plus marquée des phénomènes nerveux accusés par le demandeur, peut faire craindre l’évolution de lésions pulmonaires sous l’influence surtout de l’état d’affaiblissement et de dépression morale du malade.
» Cette situation s’est cependant amendée après quelques semaines, et V. C.... est sorti de cette crise sans que son état général se soit réellement aggravé.
» Au mois de décembre, il se trouvait toujours dans la même situation et incapable d’aucun travail. Toujours les mômes souffrances, les mêmes douleurs, la même tristesse, la même anxiété.
« Cela ne bouge pas, dit-il en pleurant, et n’esl-ce pas malheu- » reux de voir un homme de mon âge réduit à rien? »
» Les nuits sont cependant meilleures, mais ses réveils toujours
pénibles.
» Les voies digestives aussi sont en meilleur état.
» Il a continué à maigrir cependant. Alors qu’autrefois il pesait 73 â 74 kilos, il n’en pèse plus aujourd’hui que 39.
« De ce qui précède, nous concluons :
« Une par suite de l’accident « des Deux-Ponts », V. C.... a été alieiiit d’une commotion des centres nerveux des plus graves.
DES NÉVROSES TRAUMATIQUES.
» Que l’affection qui en a été la conséquence (névrose traumatique) a donné lieu et donne encore lieu à de vives souffrances et a mis et met encore V. C.... dans l'impossibilité absolue de se livrer à aucun travail.
» Que cette incapacité peut durer encore longtemps et qu’il ne nous est pas possible de dire quelle sera sa durée.
» Que, cependant, l’affection dont est atteint V. G.... est susceptible de guérison, mais que nous ne pouvons affirmer que cette guérison soit jamais complète et qu’il peut se faire que la secousse qu’a reçue V. G.... et les souffrances qu’il a endurées et qu’il endurera encore altèrent son système nerveux au point de ne jamais lui permettre de regagner ses forces, son activité et son énergie d’autrefois.
» Bruxelles, le 5 janvier 1894.
» {Signé} : Ü" V...., S.... et S.... »
Hemargues du Docteur C.... sur le rapjmrt des experts dans l'afjaire
« Les experts, MM. les D*'® V S.... et S...., ont observé
V. G.... pendant une année. Dans le rapport qu’ils ont présenté, ils ont énuméré avec soin tous les symptômes qu’ils ont rencontrés. J’y l'elève les points suivants :
» 1. V. G.... a maigri d’une manière continue depuis l’accident, ce qui implique une altération profonde et continue apportée aux phénomènes de la nutrition.
» 2. Quand je lui ai délivré un certificat le 25 octobre 1892, il n’y avait aucun trouble de la vision et les réflexes étaient normaux. Les altérations de ces fonctions actées par les experts, sont donc survenues depuis.
» 3. Les experts mentionnent le tremblement comme survenant quelquefois ; actuellement ce phénomène est devenu habituel.
» 4. Ils mentionnent des douleurs dans le dos, mais sans dire que ces douleurs vont en augmentant et ont acquis une telle intensité que le patient sait à peine encore se tenir di’oit.
» 5 Ils ont trouvé la sensibilité tactile émoussée, et j’ai constaté le même fait le 14 décembre dernier; or, le 25 octobre 1892, je 1 avais trouvée normale. Encore une aggravation notable.
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» 6. Ils disent que le malade pleure et se lamente en faisant le récit de ses souffrances; j’ajoute qu’il est en proie à des idées mélancoliques, qu’il se désespère et que ces phénomènes psychiques vont en s’aggravant.
» 7. Il en est de même de la diminution de la mémoire et de l’émotivité. A^oilà donc toute une série de symptômes qui ont surgi ou qui se sont aggravés progressivement après l’accident et jusqu’au moment actuel. De semblables aggravations ont du reste été souvent constatées dans des cas analogues.
» 8. Les experts disent que tout d’abord il leur a semblé qu’il y avait une certaine exagération dans les souffrances accusées par V. G.... Cette idée résulte chez eux, non de l’observation des faits, mais de la lecture de certains auteurs qui attribuent dans ces cas à la simulation un rôle à coup sûr exagéré , car les résultats de ce genre d’accidents sont tellement graves qu’aucune exagération ne saurait atteindre leur importance réelle. Ces auteurs se basent sur les données suivantes ; 1° ils voient une discordance entre les lésions, selon eux minimes, et les phénomènes accusés par le malade; 2» certains individus atteints d’accidents de chemin de fer se sont rapidement rétablis; 3“ certains ont présenté une amélioration notable et même une quasi-guérison après l’issue du procès en réparation intenté par eux. A cela je réponds : 1“ que les lésions en question n’ont souvent pas été convenablement établies ni appréciées; 2® que l’accident de chemin de fer nest pas une maladie, mais une cause de maladie qui peut agir avec une intensité et selon des modes très différents qu’il faut apprécier dans chaque cas individuel, sans pouvoir conclure de l’un à l’autre, les cas n’étant nullement identiques ni même similaires; 3® que l’incertitude qui hante l’esprit du malade en instance de réparation, les angoisses poignantes qui sont en raison directe de la conscience qu’il a de la gravite de son état augmentent notablement celle-ci, d’autant plus qu’il se sent plus profondément atteint et que la cessation de ces angoisses doit nécessairement amener une détente et une amélioration, sans qu’on puisse en aucune façon ni à un degré quelconque invoquer pour l’expliquer la simulation. Du reste, il existe de nombreux cas où une décision judiciaire n’a nullement amélioré l’état du patient et a même été suivie d’une aggravation, ce qui rend tout à fait inadéquate toute conclusion qu’on croirait pouvoir tirer de ce chef.
» 9. Au bas de la page 7 du rapport, il est dit que les voies digestives sont en meilleur état ; on pourrait en inférer qu’elles sont en train de redevenir normales. Les experts se chargent toutefois eux-mêmes de démontrer qu’il n’en est pas ainsi, car <l la page 4, ligne 17, ils s’expriment comme suit ;
« A l’épigastre, il a la sensation d’un gonflement qui estextrê- » mement pénible et qui lui donne constamment des envies de » vomir. Il n’a plus vomi depuis les premiers jours de l’accident. » Son appétit a disparu. Il mangeait bien autrefois, il mange » sans goût aujourd’hui ».
» Et au bas de la page 6, ils disent :
« Nous constatons aussi chez le demandeur un état dyspep- » tique presque constant. »
» Ce qui a pu occasionner de la part des experts cette légère contradiction, c’est qu’à certain moment, en octobre et en novembre 1893, son appétit a augmenté et 1a digestion est devenue plus facile; mais depuis cette époque, de nouveau les forces digestives ont diminué, et cette apparente amélioration a disparu.
» Il n’est pas exact que le patient n’ait vomi que dans les premiers jours de l’accident : il a encore vomi en juin 1893.
» 10. J’attache une grande importance à ces phénomènes gastriques, pour deux raisons. La première, c’est qu’un semblable malade ne peut se rétablir qu’à condition d’avoir les voies digestives en bon état. La seconde, c’est qu’ils, sont en rapport avec une lésion du mésocéphale ou bulbe rachidien, duquel partent les nerfs qui président aux principales fonctions de l’existence.
» 10. Les experts écrivent les lignes suivantes :
« Au cours de notre examen, en septembre 1893, sous IHnfhience » d’une cause qui nous a échappé, la situation du demandeur s’est » tout à coup aggravée.
» L’amaigrissement que nous avions observé s’est accentué, en » môme temps, que nous constations de la dyspnée, une toux » sèche, non quinteuse, sans expectoration, et à l’auscultation un » aflàiblissement du bruit vésiculaire vers l’angle inférieur de » l’omoplate droite. »
» La cause de ces accidents, qui a échappé aux experts, c’est précisément la lésion du mésocéphale, d’où partent les nerfs pneumogastriques qui innervent les poumons. Cette lésion a subi momentanément une exacerbation qui a produit ces phénomènes
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respiratoires. Les experts eux-mêmes fournissent la preuve qu’il en a bien été ainsi, lorsqu’ils constatent que eette crise a coïncidé avec une accentuation plus marquée des phénomènes nerveux, et que la toux n’a été accompagnée d’aucune expectoration ni d’aucun râle.
» 11. Les experts disent que ces symptômes indiquent bien <c l’affection désignée sous le nom de névrose traumatique, résultat » direct d’une commotion ou d’un ébranlement physique de » l’encéphale ou du système nerveux ».
» Cette appréciation est juste, et c’est bien ainsi que les auteurs (|ualifient les cas de l’espèce. J’y ajouterai toutefois quelque chose.
» Le mot « névrose » a le tort d’atténuer ce genre d’accidents et de diminuer la notion de gravité qui doit leur revenir. 11 a cet autre tort, de tendre à faire considérer les accidents résultant de chocs, de violences extérieures et même d’impressions morales terrifiantes, comme étant toujours et invariablement de même nature, alors qu’ils peuvent différer considérablement.
» Quand on prononce le mot a névrose », on se figure volontiers une altération fonctionnelle sans lésion matérielle appréciable de la substance nerveuse, de façon que les phénomènes qui la caractérisent peuvent disparaître complètement, sans laisser de traces, et parfois très vite. Il y a des cas ou il peut eu être ainsi; mais quand la maladie a été produite par une commotion physique, c’est-â-dire par une secousse intense qui a altéré profondément et modifié de fond en comble l’état moléculaire des tissus, il n’en est plus de même; il en résulte des lésions parfaitement appréciables et qui généralement s’aggravent avec le temps. Cette aggravation, jointe à la constance, à la marche et à l’ensemble synthétique des phénomènes, offrant les mêmes caractères que ceux présentés par les lésions matérielles des centres nerveux dérivant d’autres causes, caractérisent ces cas. On n’a plus alors devant soi une névrose proprement dite, mais une inflammation chronique, off’rant la gravité, l’opiniâtreté et la marche généralement progressive des inflammations chroniques graves des centres nerveux. M’appuyant sur ces données, je qualifie la lésion que porte V. C.... par la dénomination d’encéplialoniyélite chronique grave, d’origine traumatique.
» Il en offre les signes bien manifestes, et les experts se contredisent eux-mêmes lorsqu’ils avouent que les explorations
DES NÉVROSES TRAUMATIQUES.
auxquelles ils l’ont soumis ne leur ont fait constater aucune lésion organique caractérisée. Cette lésion que je viens de définir ressort au contraire clairement de l’exposé des faits qu’ils ont consciencieusement et laborieusement accumulés.
» 12. Cette affection existant depuis dix-huit mois, n’ayant nullement rétrocédé, mais s’étant, au contraire, progressivement aggravée, doit être considérée comme incurable; ce qu’on peut espérer de plus avantageux pour le malade, c’est l’état stationnaire, peut-être avec une légère amélioration, mais sans jamais atteindre la guérison; V. C.... ne guérira donc jamais complètement; il ne sera plus jamais l’bomme solide physiquement et moralement qu’il était avant l’accident, et plus jamais il ne sera cl même de conduire à bon port la lutte pour l’existence en gagnant sa vie par son travail. Je ne puis donc que répéter ici ce que j’ai dit dans mon rapport, le 2o octobre 1892, qu’il porte une tare indélébile, et que plus jamais il ne sera ce qu’il était auparavant; je puis le répéter avec la certitude plus absolue que me donnent actuellement seize mois de plus de durée des accidents.
» 13. Cette appréciation est d’accord avec les données fournies par les auteurs qui ont le mieux observé et étudié ces cas.
» Voici en effet comment s’exprime Vibert (1) :
« Si les lésions dont nous venons de parler existent réelle- » ment, s’il y a bien une méningo-encéphalite avec prédomi- » nance, soit de l’encéphalite, soit de la méningite, on ne doit » pas s’attendre à voir la guérison survenir dans ces cas. L’obser- » vation semble bien montrer, en effet, que le pronostic est des « plus mauvais. Des malades que j’ai observés, l’un est mort au » bout de longues années, après un enchaînement régulier de » symptômes ayant leur point de départ dans l’accident qu’il » avait subi; un autre est devenu aliéné et s’est suicidé en se » jetant par une fenêtre; deux autres étaient, deux ans après » l’accident, gravement malades et incapables de vaquer à aucune » occupation. »
» D’autre part, Bouveret s’exprime en ces ténues (2) :
« Dans cet ensemble de phénomènes morbides, rien n’est plus
(d) Vibert. /!:cude.i médico-légales .sur les ble.ssures produites par les accidems de chemin de fer, p. 49.
(2) Bouveret. De la neurasthénie, p. 219.
ÉTUDE l'ATHOGÉNlQUE ET CLINIQUE
» remarquable que cette aboulie et cette asthénie motrice pro- » fonde, qui, d’un homme auparavant robuste ou vigoureux, » font un homme triste, abattu, sans courage, désormais inca- » pable de reprendre ses occupations professionnelles. La plupart » des victimes de la 7ieuraslhénie traumalüjue sont pei'dues pour la » vie sociale. Ces malheureux traînent pendant des années leur » lamentable existence, toujours accablés, toujours attristés. » Quelques-uns finissent par le suicide. »
» 14. Afin d’enrayer autant que possible la marche des accidents et de les faire rétrocéder, des soins médicaux prolongés, continus et coûteux sont nécessaires. Il convient de ne pas laisser ces malades manger et boire arbitrairement tout ce qu’ils rencontrent. Us doivent être soumis à un régime approprié à l’état de leurs voies digestives, suffisamment nourrissant, mais non excitant. Us doivent faire usage de médicaments variés selon les diverses indications qui se présentent dans le cours d’une longue maladie. Us doivent respirer un air pur et ne pas se fatiguer. Parfois le massage ou l’électricité pourront rendre quelques services. Souvent des bains de natures diverses sont utiles, et même des cures d’eaux minérales; ainsi, à la saison, V. C.... se trouverait à coup sûr bien d’une cure îi Chaudfontaine, é Schlangenbad, à Néris ou à Kreuznach.
>■) {Signé) : G.... »
Observation IX (inédite). Aeeaire G....
« Nous soussignés, docteurs en médecine à Bruxelles, décla- rons avoir examiné avec soin, îi deux reprises dillérentes,
G demeurant à H...., chez son père, lune des victimes
de l’accident de chemin de fer arrivé ù Bruxelles-Nord, le 29 août dernier, et avoir constaté chez elle ce qui suit :
» Jusqu’alors tout à fait bien portante, M““ G.... a éprouvé au moment de l’accident une violente secousse qui s’est fait sentir principalement dans l’abdomen et dans le dos. En même temps elle a été atteinte d’une fracture du fémur gauche, <iui est actuellement consolidée.
» Dès le début, elle a éprouvé des douleurs dans ce membre, et immédiatement elle en a aussi ressenti dans le membre infé-
DES NÉVROSES TRADMATIQUES.
rieur droit. Ces douleurs se sont dissipées au bout de trois ou quatre jours, mais elles se sont reproduites quinze jours plus tard. C’étaient des douleurs lancinantes, intenses, siégeant dans les deux membres inférieurs, mais plus marquées à gauche qu’à droite. Vers la même époque, environ vingt jours après l’accident, des douleurs survinrent dans le dos, qui allèrent en augmentant considérablement et qui persistent encore actuellement.
» Depuis dix jours, elle éprouve dans la région sous-ombilicale des douleurs qui s’irradient vers la région lombaire, et depuis la même époque elle urine plus difficilement. Elle urine fréquemment et goutte à goutte, et la miction est accompagnée d’une sensation d’ardeur dans le canal de l’urètre; avant et pendant, il y a augmentation des douleurs abdominales. Elle se plaint aussi de suffocations qui se produisent par accès, principalement quand elle a envie d’uriner. Il y a au niveau de l’épigastre une douleur constrictive en ceinture, lui faisant l’effet d’un étau serré autour du corps.
'» Les membres supérieurs sont le siège de fourmillements, mais non de douleurs.
» Environ vingt jours après l’accident, elle a commencé à ressentir une céphalalgie fronto-temporale gravative qui persiste encore, se produisant par moments sous forme d’accès qui durent d’une demi-heure à une demi-journée. Auparavant, elle avait déjà eu quelques douleurs de tête, mais peu marquées.
» Depuis la même époque (vingt jours après l’accident), la vue est devenue trouble. Elle sait lire, mais au bout d’une minute la vue se trouble, les caractères deviennent indistincts, et elle ne peut pas continuer. Les pupilles sont dilatées, égales des deux côtés; elles réagissent bien à la lumière. Le champ visuel ne paraît pas rétréci. Elle distingue parfaitement les couleurs.
» Actuellement, la malade n’éprouve pas de céphalalgie; mais la pression sur les nerfs sus-orbitaires et auriculo-temporaux est douloureuse. La pression sur le sommet de la tête ne l’est pas.
» Elle éprouve, le long du dos et jusqu’à la région cervicale, des douleurs continues avec exacerbation par moments. La pression sur les apophyses épineuses est très douloureuse sur la douzième vertèbre dorsale et sur les vertèbres lombaires; elle l’est légèrement sur les vertèbres dorsales et cervicales jusqu’à l’occiput. Les espaces intercostaux sont douloureux à la pression ; ces douleurs
l'nUDK PATIiOGÉMüUE ET CLINIQUE
s’étendent jus(|u’;'i leur partie antérieure; elles sont plus marquées i'i gauche qu’à droite.
» L’ouïe, le goût, l’odorat ne présentent rien de particulier.
» La mémoire des faits ordinaires et peu importants paraît être diminuée depuis l’accident.
» Le cœur est normal, le pouls est régulier et bat soixantedouze fois par minute.
» La nuit, il y a insomnie ou sommeil entrecoupé. Toutes les nuits, elle a des rêves ayant trait à l’accident dont elle a été victime.
)) Les mouvements du membre inférieur firoit paraissent être libres. Au membre inférieur gauche, les mouvements sont considérablement diminués. La position et la longueur de ce membre sont normales; il y a gonlleinent et empâtement autour de, l’articulation coxo fémorale. Elle éprouve des douleurs continues dans ce membre, surtout au genou, à la cuisse et à la hanche, avec lançures de temps en temps. Il y a aussi des douleurs dans le membre inférieur droit, mais moins vives. Quand on pince un pli assez volumineux de la peau, elle éprouve à gauche une simple sensation de contact, tandis qu’à droite elle ressent nettement le pincement. La sensibilité tactile est plus développée à droite qu’à gauche. Quand on touche les deux jambes avec un corps froid et humide, elle perçoit le contact du froid plus distinctement à droite et elle y sent de plus l’humidité, dont l’existence n’est pas perçue à gauche. Dans toutes les parties du membre inférieur, la sensation de piqûre est perçue plus nettement à droite qu’à gauche. Au moyen du compas de Weber, elle n’a à la jambe la sensation de deux pointes qu’à la distance de 7 centimètres à gauche, tandis qu’à droite elle l’a à 4 centimètres.
» Des deux côtés, elle éprouve des douleurs à la pression tout le long du trajet du nerf tibial postérieur et du grand nerf sciatique; mais ces douleurs sont beaucoup plus accentuées à gauche.
» Le réflexe rotulien est aboli à gauche, normal à droite. Le volume du membre inférieur gauche est diminué. La sensibilité est normale aux membres supérieurs et au tronc; à la face, les piqûres sont mieux ressenties à droite qu’à gauche.
)3 A la suite de l’accident, l’appétit a diminué et les digestions sont devenues plus pénibles; ces phénomènes se sont accrus progressivement et ont atteint leur plus haut degre un mois après
DES NÉVROSES TRAUMATIQUES.
l’acciflent. Il n’y a pas eu de vomissements. Actuellement, les digestions sont lentes et très difficiles, au point f[ue la malade n’ose plus manger après 3 heures de l’apres-midi, de peur de ne pas pouvoir digérer.
» Il y a constipation opiniâtre, cédant seulement à l’emploi de moyens artificiels.
» Les règles revenaient régulièrement toutes les quatre semaines avant l’accident; celui-ci s’est produit quinze jours après la période, et depuis lors elle est restée cinq semaines sans les avoir; quinze jours plus tard, elle a encore eu une légère perte de sang, puis plus rien.
» Nous remarquons que les phénomènes déterminés par l’accident ne se sont pas tous produits immédiatement après, mais seulement au bout de quelque temps; ainsi les douleurs du basventre et les difficultés d’uriner se sont déclarées dix jours après l’accident; les douleurs vives des membres inférieurs, quinze jours après ; les douleurs dorsales, la céphalalgie et le trouble de la vue, seulement au bout de vingt jours. Ces phénomènes résultent donc des conditions nouvelles créées dans l’organisme par la révolution déterminée dans son fonctionnement par la violente secousse qu’il a subie. C’est ce que l’on a généralement constaté dans les cas graves d’accidents de chemin de fer; on voit ainsi survenir, et parfois â des époques encore plus éloignées de l’événement, des aggravations ou de nouveaux symptômes.
» Quelle est la nature de ces phénomènes? Il y a évidemment une névrite du grand nerf sciatique et de ses branches des deux côtés, mais beaucoup plus marquée â gauche. La disposition unilatérale du rétlexe rotulien et l’affaiblissement de la sensibilité du même côté nous paraissent s’y rattacher. Il y a de plus une méningo-myélite dorso-lombaire, caractérisée par les douleurs rachidiennes, les douleurs en ceinture, les difficultés de la défécation et de la miction. Cette affection se rattache directement à la violente secousse éprouvée dans le dos et a dû être entretenue et aggravée par la névrite. Les troubles de la digestion sont en rapport avec l’altération profonde des fonctions du système nerveux.
» Les moyens de traitement à appliquer dans ce cas sont, â l’intérieur, l’iodure de potassium ; â l’extérieur, les bains salins et l’électricité galvanique. Celle-ci toutefois devra être appliquée avec précaution et par un médecin connaissant bien l’emploi de ce
ÉTUDE PATIIOGÉNIQUE ET CLINIQUE
moyen. A cela, il faut joindre le repos physique et moral, éventuellement les révulsifs cutanés sous forme de pointes de feu ou de cautérisations à la région du dos, et peut-être plus tard le massage. Tous ces moyens demandent dans leur application la plus grande prudence et ce traitement sera assurément long et très coûteux.
» Quelle est la durée probable de cette maladie? 11 serait actuellement impossible de le déterminer; la maladie s’est aggravée pendant un certain temps; nous n’avons jusqu’à présent pu saisir aucune amélioration ; nous ne pouvons pas affirmer que de nouveaux phénomènes ne viendront pas encore se surajouter à ceux que nous avons observés. L’avenir est par conséquent peu rassurant.
» Nous basant sur ces données et pour autant que nous puissions affirmer quelque chose après le peu de temps pendant lequel il nous a été donné d’observer M“® C...., nous devons considérer comme probable que plus jamais elle ne saura, comme elle l’a fait précédemment, tenir le ménage de son frère.
» Quant à la question de savoir si elle pourrait continuer à tenir la comptabilité d’une brasserie, nous ne saurions pas la résoudre au moyen des éléments que nous possédons actuellement.
» Bruxelles, le 26 novembre 1892.
» {Signé) : G.... et R.... »
Observation X (inédite). Affaire D....
Extrait du ray fort de MM. F Z.... et F....
« M. D...., âgé de 29 ans, est marié. 11 est professeur de gymnastique et n’a jamais été malade, sauf une gastrite dont il souffrit pendant trois mois. Le 3 février 1889, il se trouvait dans la première voiture du train qui dérailla à Groenendael. Quand l’accident se produisit, il dit avoir perdu connaissance, et lorsque la conscience lui revint, il se trouva sur un des talus qui bordent la voie ferrée, sans pouvoir se rendre compte comment il y était parvenu. A ce moment, ne se sentant pas blessé, il croyait avoir absolument échappé aux conséquences de la catastrophe. Il put
DES NÉVROSES TRAUMATIQUES.
se rendre à Villers et rentrer le jour même à Ixelles. Il attribua à un malaise passager l’agitation, la contraction et les douleurs généralisées qu’il ressentit ensuite. Mais le lendemain, ne se trouvant pas mieux, il dut faire venir un médecin. Sa situation, loin de s’améliorer, s’aggrava progressivement. Le premier jour, pour la première fois, il fut pris pendant son sommeil de mouvements convulsifs qui le réveillèrent en sursaut. Le lendemain, il s’aperçut qu’il ne pouvait plus écrire. A ce degré d’intensité, ces symptômes durèrent quelques jours, puis s’améliorèrent. Le jour où D.... parut devant nous, quatre mois après l’accident, il se trouvait dans les conditions suivantes :
» La sensibilité est abaissée dans le coté gauche du corps dans toutes ses formes (anesthésie gauche).
» (1 existe des paresthésies diverses (sensations anormales), toujours à gauche.
» Les réflexes rotuliens sont conservés, ils sont même exagérés, surtout à droite.
J) La différence de sensibilité entre les deux moitiés du corps a été déterminée au moyen de l’esthésiomètre de Burq, dont les deux pointes sont senties à droite à une distance de 6 centimètres tandis qu’à gauche l’écart est de 20 centimètres.
» Une douleur vive se manifestant par des élancements fréquents siège au sommet de la tête. La pression sur la nuque, ainsi qu’au niveau de plusieurs vertèbres, notamment de la septième cervicale, provoque de la douleur ; celle-ci a même en ce point un caractère hystérogène. La pression exercée sur la septième vertèbre cervicale suscite même des spasmes, des frémissements musculaires généralisés, des nervosismes. La sensibilité électrique est diminuée dans la proportion de six à quatre en moyenne du côté gauche pour les quatre points principaux, facial, accessoire de Willis, cubital et péroné.
» L’ouïe paraît normale à droite, mais grandement affaiblie à gauche; le tic-tac de la montre n’est pas perçu à 5 centimètres de l’oreille.
» La vue est moins étendue à gauche où le champ visuel est rétréci. Le fond de l’œil ne présente aucune altération appréciable à l’ophtalmoscope.
» Le goût présente une diminution du côté gauche; l’acide acétique n’y est pas senti.
ÉTUDE l'ATIIOGÉMQUE ET CLINIQUE
«'L’odorat est également altén?. L’étlier est difficilement senti ;'i gauche; <\ droite, il provoque un mouvement de recul.
» Quant i'i la motilité, nous constatons des contractions cloniques des deux cotés du corps, mais surtout à gauche.
» Elles augmentent à la moindre émotion ou au moindre effort; à l’état de repos, les épaules, spécialement la gauche, sont animées de mouvements convulsifs spasmodiques.
» Le dynamomètre marque fl gauche : 60,135, 140, 160; à droite : 125, 110.
» L’émotivité est notablement augmentée, les pleurs sont faciles ainsi que la colère; l’irritabilité est ti’ès grande.
» L’intelligence, qui est restée dans l’inactivité après l’accident, se fatigue rapidement et la mémoire a subi une réelle diminution.
« 24 inspirations ; 120 pulsations.
» Fonctions génitales, intestinales et vésicales normales.
» 11 résulte de ce premier examen, ainsi que de ceux qui ont été faits ultérieurement, que M. D... est atteint : 1° d’une diminution considérable de la perception de la sensibilité générale et spéciale dans la moitié gauche du corps ; 2" de parésie et de convulsions cloniques développées surtout du côté gauche et spécialement dans l’épaule où elles affectent la forme d’un tic choréique; 3" d’un affaiblissement des facultés intellectuelles.
« Dans une dernière entrevue que nous avons eue avec le plaignant il y a quelques jours, nous avons constaté une altération des phénomènes de nervosité en même temps qu’un sentiment d’amélioration générale. Les maux de tête -sont également moins forts.
» Nous concluons que les lésions observées chez 31. D.... sont (lues à une commotion profonde des centres nerveux. Cette affection remonte sans nul doute au 3 février 1889. Elle ne peut reconnaître d’autre cause que le choc subi par le demandeur lors de l’accident de chemin de fer survenu à cette date, et elle le met actuellement hors d’état d’exercer sa profession d’instituteur communal.
» Relativement aux conséquences ultérieures de ces infirmités, attendu qu’aucun symptôme nouveau n’est venu aggraver la situation du plaignant, qu’au contraire une légère amélioralion .s’est produite et se maintient, nous nous croyons autorisés à admettre la possibilité de la guérison.
l)KS NÉVROSES TRAUMATIQUES.
» C('llc-ci, dans tous les cas, exigera un temps fort long avant (le permettre ?i cet homme de retrouver la vigueur physique et morale qu’il possédait auparavant.
» Cet espoir de guérison, nous tenons Ji le dire, n’est cepen dant qu’une présomption : dans ce genre d’affections, une observation attentive et prolongée peut seule fixer le pronostic.
» 10 octobre 1889.
» [)" Y..., Z... et F... »
Observation XI (résumée).
« M. F.... se trouvait dans un wagon qui aurait déraillé ; il fut précipité au bas d’un remblai d’une hauteur de 4 à 5 mètres : il fut atteint de contusions î> la région lombaire et de plaies à la tète. Après la guérison des plaies, M. P.... fut pris d’épistaxis fréquemment répétés.
» Immédiatement après l’accident, M. P.... n’a présenté aucun symptôme de commotion cérébrale; ce n’est qu’après plus d’un mois qu’il commençia à ressentir des douleurs de tête, se produisant à la suite d’un travail intellectuel ; bientôt ces céphalalgies devinrent plus fréquentes, le sommeil fut troublé par des cauchemars ; le malade devint irascible, triste, émotionnable; sa mémoire s’affaiblit, sa faculté d’attention diminua considérablement. Ces troubles intellectuels allèrent en s’aggravant ; M. F.... devint incapable de s’occuper de ses affaires ; il était emporté, triste et présentait les phénomènes de l’agoraphobie II répondait difficilement aux questions qu’on lui posait; il ignorait la date; il devait longtemps réfléchir pour se rappeler son ôge.
» L’examen corporel donne les résultats suivants : Il existe sur le cuir chevelu, au niveau de la partie médiane du frontal, une cicatrice linéaire, adhérente à l’os, commençant à la racine des cheveux et s’étendant en arrière sur une longueur de 7 centimètres. Le côté gauche de la tête est très douloureux et le côté gauche de la face est le siège d'une vive hyperesthésie, prononcée surtout au niveau du sourcil. Les pupilles sont égales et mobiles. Les muscles de la face et ceux de la langue sont le siège de tremblements très prononcés quand M. F.... est ému ou qu’il essaie de fixer son attention ; les mains présentent également un tremblement très marqué. L’énergie musculaire parait très notablement amoindrie.
» La langue est chargée d’un enduit blanchâtre. M. F.... n’a pas d’appétit; il est très constipé. Il a cessé de fumer depuis l’accident. Il lui arrive souvent d'éprouver des besoins très fréquents d’uriner Ses facultés génitales sont abolies.
» 11 convient d’ajouter que M. F.... n’a pas d’antécédents héréditaires. Sa mère est en bonne saute ; elle a eu quatorze enfants, dont aucun n’a présenté d’accidents nerveux. Son père est mort b la suite de blessures. Lui-méme a eu un seul enfant, mort b 7 ans, d’une fluxion de poitrine.
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lÏTUlJE l'ATHOOfiNIQUE KT CLINIQUE
» 11 serait très difficile, et d’ailleurs sans utilité réelle au point de vue de l’expertise, de déterminer avec précision à quelle lésion anatomique des centres nerveux correspondent les troubles dont est atteint M. F....
)) 11 suffit de savoir que ces troubles sont bien la conséquence de l’accident survenu au mois d’août dernier. Or, sur ce point, nous pourrons être tout à fait affirmatifs.
» La nature et la forme des symptômes présentés par le blessé, leui' développement graduel et tardif correspondent exactement à ce que l’on voit se produire chez les personnes qui ont été atteintes d’un traumatisme cérébral, spécialement quand ce traumatisme a été le résultat d’un accident de chemin de fer. 11 nous est donc permis de ne conserver aucun doute sur la cause de l’état actuel de M. F....
» La gravité de cet état ressort de l’exposé qui vient d’en être fait. Nous ne pensons pas, en nous basant encore sur les données de l’expérience, qu’il soit possible d’espérer pour le blessé une amélioration sérieuse et durable. 11 est a craindre, au contraire, que M. F.... n’arrive à un état de démence plus ou moins complet ou que, dans un délai impossible à préciser, la mort ne soit amenée par des accidents cérébraux plus graves encore que ceux existant actuellement. » (V'ibert, obs. Xlll, p. 100.)
/). Névroses traumatiques pures, fonctionnelles.
Ce groupe d’affections comprend tous les cas où une lésion organique des centres nerveux peut être écartée. Le traumatisme en lui-même n’a, en général, pas une grande importance; il peut être insigniliant; l’émotion morale, par contre, joue le rôle principal. Aussi peut-on reconnaître le plus souvent chez ces malades l’existence d’une grande frayeur avant, pendant ou immédiatement après l’accident, qui est |rarement un accident de chemin de fer, mais plutôt un léger traumatisme accompagné d’une vive frayeur; souvent même le patient peut prévoir le danger.
Immédiatement après l’accident, le blessé perd rarement connaissance; rarement aussi il présente cet état de demi-conscience ou d’inconscience complète si fréquent à la suite des traumatismes avec commotion; toujours il manifeste une giande frajeur, il est pâle, tremblant et n’a souvent pas la force de fuir.
Les névroses peuvent ensuite se montrer soit immédiatement après le traumatisme, soit longtemps après.
Atin de décrire avec ordre les différentes névroses dont un traumatisme peut amener l’éclosion, nous étudierons successivement :
J, — L’hystérie traumatique locale.
DES NÉVDOSES THAUMATIQÜES.