I. — Hystérie traumatique eocale
Ce groupe d’affections ne doit comprendre que les cas où il n’existe aucune manifestation générale de l’hystérie, aucun stigmate; il ne faut y rapporter que ceux où il n’y a que des troubles locaux de la névrose.
L’hystérie locale se développe généralement à l’endroit traumatisé’; à la suite d’un traumatisme, .il se produit de l’anesthésie, de l’engourdissement, de l’impotence motrice dans la partie atteinte. Si le cerveau du patient est normal, ces phénomènes se dissipent rapidement, mais si l’on a affaire à un hystérique, ou bien si, au moment du traumatisme, son cerveau est frappé d’une émotion morale vive, ces sensations persistent et deviennent le point de départ d’une auto-suggestion qui s’implante dans le cerveau du patient grâce à l’absence momentanée de ses facultés de contrôle.
Les symptômes principaux de l’hystérie iraumatique locale sont : des paralysies flasques, des paralysies avec contractures et des contractures douloureuses ou arthralgies.
1. Paralysies flasques. — Les paralysies flasques sont très fréquentes; elles peuvent atteindre un membre supérieur ou un membre inférieur, suivant la localisation du traumatisme.
Le membre est flasque, inerte, incapable de tout mouvement; s’il s’agit d’un membre inférieur, la marche est impossible sans appui, la jambe pend et traîne en raclant le sol. S’il s’agit du bras, il pend inerte' le long du corps; il semble, ainsi que le fait remarquer Berbez, que la main soit attirée en bas par un poids très lourd. Les mouvements du thorax entraînent le bras comme une manche vide.
ÉTUDE l'ATHOGÉNiaUE ET CLINIQUE
La sensibilité cutanée et profonde est supprimée ; l’aneslliésie à la piqûre, au contact, ü la température est remarquable par sa localisation; elle ne procède pas par distribution de nerf, mais par segment.
On peut plier les jointures sans provoquer aucune douleur; le sens musculaire est aboli, le malade ignore les positions qu’on donne au membre atteint.
Mais la paralysie peut ne frapper qu’une partie de membre; dans ce cas, l’anesthésie procède encore par segment, elle ne se montre que dans la partie paralysée du membre. Dans toutes ces paralysies hystériques, il y a conservation de l’excitabiiité électrique du tissu musculaire et conservation ou exagération des réflexes; enfin il existe un trouble nutritif des muscles qui en détermine une atrophie appréciable à la mensuration, atrophie qui peut se manifester avec une très grande rapidité. L’observation suivante peut servir de type à ce genre de paralysie traumatique.
Observation XII. (Berbez, obs. II, p. 24.)
Monoplégie hystéro-lraumatique du membre supérieur droit.
« P...., âgé de 23 ans, cocher de tiacre. Service de M. le profe.'-
seur Charcot. .
» Antécédents héréditaires : Mère morte à 56 ans d une maladie de loie; elle était fort nerveuse; le malade se souvient de l’avoir vue plusieurs fois, à la suite d’une contrariété, être prise d’attaques dans lesquelles elle s'affaissait sur elle-même et perdait connaissance.
» Père, grand buveur d’absinthe, n’a jamais présenté d’accidents nerveux. » Une sœur est souvent prise d’attaques de nerfs, probablement de nature
hystérique.
)> 11 n’y a pas, parait-il, d’aliénés dans la famille.
» Antécédents personnels ; Dans l’enfance, bien qu’il ne fût pas iiarticulièrement nerveux, lorsqu’il se trouvait seul, il avait peur, dit-il, « des voleurs ». A rage de 1 ans, il est tombé du haut d’un cinquième étage sur un grillage en fer d’où il a rebondi sur le pavé de la cour; à partir de ce moment, sa santé s’est notablement affaiblie, et peu après a commencé à se produire la déviation considérable de la colonne vertébrale que nous constatons
actuellement. . , ,
» A l’âge de 16 ans, le malade entre comme « laveur » a la Compagnie des petite's voitures, et peu après il contracte un rhumatisme articulaire aigu qui l’a retenu au lit pendant six semaines. Depuis cette époque, le genou
DES XÉVKOSES TKALJIATIQUES.
droit se montre de temps en temps douloureux et tuméfié; il est encore aujourd’hui le siège de craquements; a la suite de cette arthrite, d origine rhumatismale, il s’est produit un certain degré d’atrophie du triceps crural (amyotro]ihie d’origine articulaire). Le membre inférieur est d ailleurs notablement plus faible que l’autre et le malade boite légèrement de ce côté; cette faiblesse relative du membre inférieur droit date de près de dix ans ; elle n’a aucun rapport avec la maladie actuelle.
» Cette légère infirmité et son apparence chétive n’empèchent pas d’ailleurs le malade de faire, depuis l’âge de 10 ans. le rude métier tantôt de cocher d’omnibus, tantôt de cocher de fiacre.
» Le 2/» décembre 1884, le cheval (lue conduisait le malade s’emporta ; celui-ci fut projeté de son siège sur le pavé de la rue ; la chute eut lieu sur le côté droit, l’épaule droite ayant, dit-il, porté la première par sa partie postérieure. Pas de perte de connaissance ni même d’émotion très intense. Le malade put se relever, se rendre chez un ])liarmacien et remonter sur son siège ; l’épaule et le bras droit étaient un peu douloureux, mais ne présentaient pas d’ecchymoses; tout au plus y avait-il un peu de gonflement. Les mouvements du membre étaient gênés, mais non abolis, et le malade put conduire son fiacre durant cinq heures encore en tenant les guides de la main gauche.
» Pendant les cinq jours qui suivirent, le malade prit du repos; la douleur et la gêne des mouvements semblaient aller en diminuant. Il espérait pouvoir bientôt reprendre son travail, lorsque, le 30 décembre, six jours a.près l’accident, ayant dormi paisiblement toute la nuit, il constate à son réveil (jue son membre supérieur droit était flasque, pendant, inerte, incapable de tout mouvement, à l’exception toutefois des doigts de la main qui, eux, pouvaient encore se remuer un peu. Ayant pratiqué des frictions, le malade remarqua dès ce moment même l’insensibilité de l’épaule, du bras et de l’avant-bras que nous constatons encore aujourd'hui. Il est parfaitement certain qu’il n’exista chez lui, soit au moment de la chute, soit après, aucune trace de perte de conscience, aucun trouble intellectuel d’une nature quelconque, aucune sorte d’aphasie ou d'embarras de la parole, aucune déviation de la bouche ou de la langue, aucun degré de paralysie dans le membre inférieur droit ; il s’agissait donc là d'une monoplégie brachiale, avec anesthésie, dans l’acception la jdus rigoureuse du terme.
» Le 8 janvier 188S, le malade se rend à l’hôpital Tenon, dans le service de M. Troisier, qui constate à son tour, neuf jours après le début de la paralysie, tous les faits que nous signalons actuellement d’après le récit du malade.
» Aujourd’hui, lcr mai, quatre mois après le début de la monoplégie, les choses sont encore dans le même état; nous retrouvons le malade exactement dans les conditions où il était lorsque, il y a quatre mois, il a été présenté à la Société médicale des hôpitaux.
« A. Impuissance motrice. — Le malade ne peut imprimer aucun mouvement volontaire soit aux muscles élévateurs de l’épaule, soit à l’épaule elle-
ÉTUDE PATHOGÉNIQUE ET CLINIQUE
même, qui est tombante, soit aux muscles du bras ou de l’avant-bras. Seuls, les doigts de la main peuvent être mis en mouvement volontairement, et encore ces mouvements sont-ils faibles, très faibles, au point de ne pouvoir pas s’accuser au dynamomètre.
» Remarquons l’état de résolution, de flaccidité absolue du membre. Il pend le long du tronceomme un corps inerte et retombe lourdement quand, après l’avoir soulevé, on l’abandonne à lui-même ; le malade est obligé de le porter en écharpe pour éviter les chocs et les coups auxquels il serait, autrement, à chaque instant exposé. Il n’existe pas la moindre trace de rigidité ni de contracture. Cela rappelle la flaccidité de la monoplégie dans la paralysie, infantiles pinale. Mais ici les réflexes tendineux, au coude et au poignet, sont conservés, peut-être même un peu exagérés, tandis qu’il en est tout autrement dans cette forme de paralysie spinale. D’ailleurs, et c'est là un caractère distinctif absolu, bien que la paralysie soit établie depuis quatre mois, il n’y a pas cependant le moindre vestige d’atrophie ou de diminution de consistance des muscles paralysés. La mensuration donne au bras droit 23 centimètres ; à l’avant-bras gauche, 22 centimètres.
B. 11 existe aussi sur ce membre, en outre de la paralysie du mouvement, des troubles profonds de la sensibilité. La sensibilité au contact, à la douleur, au froid est abolie complètement, absolument, et cette anesthésie cutanée, qui occupe d’ailleurs exclusivement les parties du membre où il y a impuissance motrice, se limite du côté des parties voisines restées sensibles par des lignes qui offrent une disposition singulière, et surtout du côté de la main, bien peu en rapport avec le mode de distribution anatomique des nerfs cutanés du membre supérieur.
» Sur le dos de la main, la limite de l’anesthésie est marquée, du côté des doigts, par une ligne perpendiculaire au grand axe du membre, située à quelques centimètres au-dessus de la série des articulations métacarpophalangiennes, tandis qu’à la face palmaire, cette limite est représentée par une ligne parallèle au pli du poignet et située au-dessous de ce pli, à 1 centimètre environ.
» L’insensibilité, d’ailleurs, n’est pas limitée à la peau : elle s’étend aux parties profondes; c’est ainsi que la faradisation, même énergique, soit des muscles, soit des troncs nerveux, alors qu’elle provoque cependant de fortes contractions musculaires, n’est pas sentie.
» Les mouvements de torsion, d’arrachement imiirimés à l’épaule, au coude, au poignet, n’occasionnent également aucune sensation, quelque violents qu’ils soient. Au contraire, à la paume de la main, sur une partie de la face dorsale de celle-ci, et sur toute l’étendue des doigts, les divers modes de la sensibilité cutanée et profonde sont conservés, du moins en grande partie.
» Il y a de plus, dans le membre, les doigts toujours exceptés, une perte absolue des notions qui se rattaclient à ce qu’on est convenu d’appeler sens musculaire. Pour se rendre compte de ces faits, il suffit de fermer les yeux du malade et de lui enjoindre de chercher son avant-bras tenu écarté du
DES NÉVIIOSES TRAUMATIQUES.
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tronc, et de le saisir à l’aide de sa main gauche. Il tâtonne d abord dans le vide, plus ou moins loin du but, et lorsqu’il est tombé presque par hasard sur un point quelconque du membre, de préférence la racine, il parcourt avec sa main tout le bras pour descendre ainsi jusqu’au point qu’on lui a ordonné de toucher. 11 ne sait point dire non plus, quand il a les yeux fermés, si l’on meut son poignet, son coude ou son épaule. Au contraiie, dans ces mêmes conditions, il reconnaît très bien, lorsque 1 on pratique la même manœuvre sur les doigts, quel est celui d’entre eux auquel on imprime des mouvements passifs. Le malade a perdu également la notion du poids des objets placés dans la paume de sa main; lorsqu’il ne les regarde pas, il ne saurait distinguer, sans s'aider du palper, une pièce de 5 francs d’une pièce de 10 centimes : elles lui paraissent toutes deux également légères.
» lin résumé, impuissance motrice absolue des muscles de l’épaule, du bras et de l’avant-bras, avec perte complète de la sensibilité de la peau, des^ muscles, des nerfs, des tendons, des capsules articulaires, etc. ; perte absolue des notions relatives au sens musculaire dans toutes les parties qui correspondent à la paralysie motrice; absence complète de rigidité des parties privées du mouvement, avec conservation du relief des muscles et légère exagération des réflexes tendineux. Voilà les points les plus saillants que nous ayons relevés jusqu’ici.
« Mais il importe de signaler encore ce fait très l'emarquable et très significatif dans l’espèce, que les muscles pas plus que la peau ne présentent aucune marque de troubles trophiques, bien' que la monoplégie date de plus de quatre mois déjà. Il n’existe jras d’amaigrissement du membre : les muscles, soumis à un examen méthodique, n’ont présenté aucune modification des réactions électriques, soit faradiques, soit galvaniques : pas le moindre soupçon de réaction de dégénérescence.
» D’un autre côté, pas de teinte livide ou violacée de la peau, pas d’œdème ; seulement, il existe i)eut-être sur le membre malade un très léger abaissement de la température. Ainsi, la température axillaire étant des deux côtés de 36°,9, celle du membre sain, étudiée à l’aide du thermomètre à surface placé sur la face antérieure de l’avant-bras, s’élève à :i“2'>,8, tandis que celle du membre paralysé, sur le point correspondant, n’est que de 32<>,4, c’est-àdire inférieure de quatre dixièmes de degré environ. »
2. Paralijsies avec contractures. — Cette forme de paralysie est moins fréquente que la précédente. L’altitude du membre varie suivant que ce sont les extenseurs ou les fléchisseurs qui sont contracturés; le plus souvent cependant, c’est la flexion que l’on observe.
Lorsque le membre supérieur est atteint, le bras est serré contre la poitrine, l’avant-bras est fléchi é angle obtus sur le bras, les doigts et quelquefois le poignet sont dans la flexion.
Au membre inférieur, le pied est fléchi sur la jambe, sa pointe
liTUDK PATI10(;fiNIÜliK KT CUNIQUK
lÜÜ
est inclinée en dedans, l’aslragale el la malléole externe sont saillants, les orteils sont llécliis; quelquefois le genou est en llexion.
Les mouvements volontaires sont nuis, ou à peu près.
La sensibilité cutanée et profonde est abolie dans la partie contracturée.
Comme pour les paralysies llasques, l’excitabilité électrique des muscles est intacte, les rélle.xes sont conservés (à condition que la contracture permette leur manifestation', l’atrophie musculaire peut se montrer rapidement.
Voici une observation qui peut servir à la description des paralysies hystériques locales avec contractures.
ÜBSEltVAÏlON .\1I1. (BERBEZ, obs. IX, |). U“i.)
Contracture hystérique.
« X forgeron, 34 ans, père de quatre enfants, assez robuste, sans aucun attribut de féminisme. Actuellement, on n’a trouvé chez lui aucun antécédent héréditaire ou personnel d’ordi'e névropathique, aucune émotion morale qui puisse être invoquée comme cause de la maladie actuelle, rien, si ce n’est une intluence traumatique, une brûlure. Le 26 juin dernier, une barre de fer rougie à blanc avait touché son avant-bras et sa main gauches. La brûlure, quoique peu profonde, mit six semaines à guérir; et aujourd’hui il reste une plaque rouge violacé de 3 îi 4 centimètres de large, sur •10 à 12 de hauteur, occupant la partie inférieure de l’avant-bras el le dos delà main. L’accident n’a pas causé Iro]) d’émotion, parait-il. D’autre part, la contracture n’a pas suivi immédiatement l’action traumatique; elle ne s’est déveloi)pée, chose remarquable, que d’une manière graduelle; el dans l’histoire de la conti'aclure hystérique à cause traumatique, c’est là une circonstance exceptionnelle, üuelques jours après l’accident, dit-il, son bras était lourd, ses doigts difficiles à remuer, comme engourdis; mais, pour ce qui est de la contracture, c’est sans intervention d’une cause nouvelle qu’elle s’est produite, seulement sept semaines après.
» C’est le 15 août qu’il sentit des douleurs dans le bras; il ne dormit pas, et le lendemain, sa main présentait l’attitude caractéristique de la griffe interosseuse; le imuce était libre; Puis, le lendemain, la llexion des doigts e.xislait; enfin, le pouce s’applique à son tour contre les autres doigts Et dans ces divers temps, on voit se produire successivement la llexion du poignet et la pronalion de l’avant-bras.
» Celle contracture est tellement prononcée, qu’elle résiste à toute tentative de réduction, et depuis trois mois, elle n’a |>as cessé d’exister, non seulement le jour, mais encore |)endanl la nuit.
DES NÉVUOSES TRAUMATIQUES.
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J) L’épaule et le bras sont libres ; l’avant-bras est plutôt clans la pronation. La main est fléchie sur l’avant-bras ; les quatre doigts sont fléchis cle telle façon que les ongles s’impriment dans la paume de la main. Les doigts sont énergiquement serrés les uns contre les autres, et le pouce lui-même est fortement appliqué contre la face externe de la deuxième phalange de l’index.
» Ici, l’analyse physiologique la plus simple montre que, pour déterminer cette attitude, c’est le nerf médian qui est surtout en jeu ; il anime, en eflét, les fléchisseurs superficiels et profonds. Mais le cubital est aussi en action : l’adduction des doigts montre l’intervention des interosseux. Ajoutons que les extenseurs sont aussi en jeu comme dans toute contracture spasmodique.
» C’est ici le lieu de rappeler une ingénieuse remarque de Duchenne. On sait qu’à la main, les extenseurs des doigts et ceux de la main tout entière sont, pour ainsi dire, dans une sorte d’antagonisme; si on étend la main autant que possible, et si on essaie alors d’étendre les doigts, ceux-ci se fléchissent légèrement; c’est que l’extension de la main a pour effet de raccourcir les extenseurs des doigts et par conséquent de les placer dans une situation peu favoiuble à leur action, tandis qu’au contraire les fléchisseurs des doigts distendus sont mis à même d’agir. Au contraire, et pour une raison analogue, si vous fléchissez la main, les doigts peuvent être facilement amenés b une complète extension.
» Si on considère maintenant l’action combinée des fléchisseurs de la main et de ceux des doigts, il y a là aussi une sorte d’antagonisme Ainsi, pour fléchir fortement les doigts et fermer le poing, comme dans la menace, la main est étendue, l’action des extenseurs favorise celle de fléchisse'urs. Si, au contraire, le poing étant fortement fermé, vous fléchissez énergiquement le poignet, alors vous remarquez que la flexion des doigts se relâche et que ceux-ci ont une tendance très marquée à s’étendre ; on ne peut les maintenir flécliis dans cette attitude de la main qu’au prix des plus grands efforts, lit ceci est un fait bien de nature à écarter l’idée d’une simulation; il est douteux qu’une personne puisse, pendant plusieurs heures, et à plus forte raison pendant plusieurs jours, maintenir sans hésitation et sans défaillance l’attitude vraiment pathologique décrite plus haut. 11 est certain, en tous cas. qu’on ne saurait imaginer un homme capable de la maintenir pendant un sommeil profond. Or, chez X.. cette attitude s’est conservée pendant le sommeil. M. Debove s’en était assuré, et on s’en est assuré ici encore, à plusieurs reprises.
» On voit donc bien qu’il s’agit là d’une attitude pathologique parfaitement légitime et non d’une attitude simulée; d’un symptôme vrai et non d’un symptôme imaginaire, artificiellement provoqué par l’intervention volontaire du malade. 11 reste à établir que c’est bien l’hystérie qui est en jeu. On a déjà vu qu’il s’agit d’une forme fruste de la névrose; il n’y a pas eu d’attaque, il n’y a ni antécédent ni aucune modification physique à signaler. Mais, si nous nous reportons à l’observation qui a été faite par M. Debove le l'*' octobre.
ÉTUhE PATHOGÊNIQUE ET CLINIQUE
et à celle qui a été faite par nous une semaine plus tard, nous trouverons ce qui suit : 1“ une hémianesthésie gauche ; la piqûre ne produit pas de douleur, mais une simple sensation de contact; le froid est moins bien perçu dans toute la moitié gauche du corps; 2“ une obnubilation très marquée du goût, de l’ouïe, de l’odorat, également du côté gauche. Nous avons procédé à une mensuration régulière du champ visuel : des deux côtés, il est rétréci, mais surtout à gauche; le champ visuel pour les couleurs est rétréci en proportion, mais les cercles concentriques qui représentent le champ pour chaque couleur ont conservé leurs relations et leurs proportions réciproques; il n’y a pas de transposition, pas d’achromatopsie, pas de dyschromatopsie ; 3» toute trace de zone hystérogène fait défaut. Quoi qu’il en soit, en l’absence de toute circonstance capable d’être rattachée à l’existence d’une lésion capsulaire en foyer, du saturnisme, de l’alcoolisme, et en raison de la présence d’une contracture, d’une déformation de la main, qui, considérée en elle-même, porte déjà la marque suffisante de l'origine hystérique, il y a lieu de conclure que chez notre malade tous les phénomènes soumis à l’observation appartiennent, comme on le voit, à l’hystérie, rien qu’à l'hystérie.
» Tel était l’état du malade le 7 octobre : depuis lors, sous l’influence d’une intervention, il s’est légèrement modifié, l'n aimant a été appliqué du côté de la contracture, la sensibilité est revenue sans transport au membre supérieur droit, au tronc, à la tête, au bras, mais non à la main et au poignet. Sur ces entrefaites, le malade est sorti, craignant d’être guéri trop vite ; pour des i-aisons spéciales, il est rentré ces jours-ci ; on a fait une nouvelle application de l’aimant qui a amené cette fois la disparition de l’insensibilité de la main et a provoqué un engourdissement et un commencement de rigidité de la main du côté opposé.
» Aujourd’hui la contracture persiste seule, l’hémianesthésie a complètement disparu; il existe seulement dans la partie contracturée un sentiment de crainiie pénible qui trouble quelquefois le sommeil du malade
» Il s’agit donc maintenant d’un cas fruste par excellence, mais d’un cas dont la nature hystérique ne saurait plus actuellement faire l’ombre d’un doute. »
3. Conlraclures douloureuses ou (iiilirahiies. - Lorsque les contractures s’accompagnent de douleurs, on a afiaire aux arthralgies.
Ces arthralgies simulent une lésion organique de l’articulation; le plus souvent elles se montrent à la hanche.
La douleur est spontanée, elle s’irradie vers le genou, elle est exaspérée par le mouvement de l’articulation; la peau est souvent hyperesthésiée.
Le membre semble raccourci ; dans la station debout, le malade est penché sur le côté atteint, le pied ne repose sur le sol que par la pointe. L’épine iliaque est élevée, la fesse est aplatie, le pli
DES NÉVUOSES TRAUMATIQUES.
fessier est déformé; la colonne vertébrale est incurvée vers le côté sain.
Notre observation VII se rapporte à ce genre d’hystérie locale. Voici encore un cas analogue :
Observation XIV. iBerbez, obs. XV, p. 63.)
Contracture traumatique douloureuse du membre inférieur gauche. Service de M. Charcot.
« C...., 4S ans, scieur de long.
» Antécédent héréditaires : Père bien portant. Mère morte à 75 ans, bonne santé habituelle.
» Trois frères et une sœur, sept enfants tous vivants et bien portants.
» Antécédents personnels : Nie toute espèce de maladie.
» Pas d'alcoolisme. Pas de maladie vénérienne. Le 12 mai 1883, une machine fit sauter le plancher sur lequel il se trouvait; il fut projeté à 5 mètres en Pair et retomba assis; son pied gauche porta sur la bielle qui se trouvait sous le plancher : pas de perte de connaissance, pas de fracture ni de luxation, une simple ecchymose à la plante du pied gauche; il put se relever et faire en boitant une dizaine de pas. Le pied contusionné fut plongé dans une solution d’eau blanche et dès que le malade voulut le poser à terre, il éprouva une vive douleur dans tout le membre inférieur. C.... resta quatre mois sans pouvoir marcher autrement qu’avec des béquilles.
» Pendant huit mois, le pied resta gonflé.
j> Le gonflement avait à peine cessé, quand survint la raideur qui alla croissant.
» Actuellement, la douleur qui s’est installée le premier jour n’a pas cessé depuis ce moment; elle part de la pointe du pied et remonte jusqu’à la hanche. Elle est conlinue et exaspérée par les mouvements.
» Membre inférieur gauche contracturé dans l’extension; mouvements de flexion très limités : les orteils eux-mêmes sont le siège d’une grande raideur. Le réflexe patellaire est aboli à gauche.
» Lorsque le malade est assis, la jambe gauche reste étendue, ne posant pas b terre, et le talon élevé à 10 centimètres au-dessus du sol.
30 La main gauche se cramponne au dossier de la chaise de façon b immobiliser le tronc sans qu’il se produise aucun mouvement dans la hanche.
» Dans cette position, la jambe est raide et les muscles sont contracturés, surtout ceux de la cuisse; la jambe gauche est toujours un peu froide et violacée Pas d'atrophie. Le malade veut-il se lever, il est forcé de s’aider de ses bras et de sa jambe droite;
» Dans la station debout, tout le corps porte sur la jambe droite. Le
ÉTUDE I'ATIIOUÉNIÜUE ET ('.I.IMDUE
malade debout, vu par derrière, présente une déviation considérable du bassin La moitié gauche de celui-ci est beaucoup ])lus élevée que la droite La fesse droite est fortement contracturée.
» l'ii fessier très marqué à gauche et, au-dessous, un second pli qui n’existe lias de l’autre côté. La jambe ainsi que la cuisse se trouvent presque verticales, mais un peu jiortées en avant, et le talon gauche se trouve à environ 10 centimètres au-dessus du talon droit.
» L’écartement est de 2 0, centimètres entre les deux pieds.
» Le bassin, vu par devant, offre la même obliquité que vu jiai' derrière
« La mensuration des deux membres inférieurs donne le même chiffre. Le raccourcissement n’est donc qu’apparent.
•> La jambe gauche ne se fléchit qu’à ISSo; ce mouvement s’accompagne de douleurs dans l’articulation du genou. La cuisse gauche ne se fléchit (lu’h angle droit sur le bassin. Douleur dans l’aiTiculation de la hanche et pendant ce mouvement.
« L’abduction à gauche n’est possible que jtisqu’à ce que la cuisse fasse avec son axe un angle de Lfio. Au delà, le mouvement est très pénible. Ifabduction est également douloureuse; si l’on maintient avec une main l’os iliaque en tirant sur le membre inférieur suivant son axe, le malade se plaint de souffrir dans la hanche.
)i Marche : Le malade s’appuie bien moins sur le pied gauche que sur le droit ; il est obligé de s’aider d’une canne qu’il porte à gauche jiour suppléer sa jambe.
» Le genou gauche ne plie pas. Dynamomètre : main droite, 73; main gauche, .'13.
» Sensibilité à gauche ; Anesthésie cutanée à la piqûre et au froid. L’application de glace sur la peau ne détermine pas le phénomène de la chair de poule, l’oints et zones hystérogènes
» Organes des sens. — OEü : Macropsie des deux côtés, diplopie monoculaire, pas de jiolyopie.
» Oreille : Le bruit d’une montre entendu à une distance de 10 centimètres à gauche, 20 centimètres à droite.
» Odorat ; normal.
« Goût : aboli à gauche.
» Mensurations : le 23 octobre 188o.
» Tiers moyen Mollet gauche : 31 fo centimètres; droit : 33 centimètres.
» Tiers inférieur gauche : 28 ' j : droit : 20.
» Tour de la cuisse, à 10 centimètres au-dessus du bord supérieur de la rotule gauche : 38 'I3 centimètres; droite : 39 Vi centimètres.
» 31 octobre 1885 : De Tépine iliaque antéro-supérieure à la malléole interne gauche : 8.5 centimètres; droite '. 8T centimètres.
» De la malléole interne au milieu de la ligne interépineuse gauche ; 78 centimètres ; droite :81 centimètres.
» Pli de la flexion de la cuisse gauche à 3 centimètres au-dessous de l’épine iliaque; droite : à '/s de centimètre au-dessous de Tépine iliaque.
ItKS NKVKOSES TRAUMATIQUES. IH
» Distance du mamelon îi l’épine iliaque antéro-supérieure gauche : droite :
» Légère ensellure peu marquée dans le décubitus.
» Distance du sommet du grand trochanter à l’épine iliaque gauche ;
8 centimètres ; droite:
» Dans la station debout, le membre est en abduction, d’où élévation et rotation en arrière de l’épine iliaque antérieure gauche.
.) Notons, enfin, deux replis extrêmement marqués de la peau entre le bassin et le rebord des côtes.
» 28 octobre 1883 : Anesthésie du pharynx.
» 30 octobre 1883 : Perte de l’odorat conservé jusque-là pour la narine gauche.
» 27 novembre 1885 : On chloroforme G.... Dès qu’il est endormi, la résolution est complète et l’on détermine facilement l’adduction, la flexion et l’abduction.
» L’anesthésie est absolue. Dix minutes après la suspension du chloroforme, G ... commence à ouvrir les yeux, mais les mouvements de la hanche et la pression sur le trochanter ne provoquent aucune douleur; le pincement de la peau dans la région de l’ainè est pénible Quoi qu’on tente pour persuader G.... de sa guérison en lui montrant la liberté avec laquelle se font les mouvements les plus étendus de sa cuisse gauche, le malade commence bientôt à se plaindre d’une douleur dans la hanche et le genou; après le réveil, la coxalgie s’est reproduite telle qu’elle était auparavant, avec contracture, douleur et anesthésie. »