‹ Les New-YorkaisesChapitre 13 sur 20 · ET · texte numérisé non relu

ET

Elle ne répondit rien à cela, et un moment de silence s'établit entre eux. Finalement, Manford déclara : «Je suis venu pour parler de Lita. »

Pauline éprouva un brusque soulagement. Son mari avait pris une voix dure et impatiente : elle avait senti que son arrivée l'avait curieusement dérouté. Mais s’il était venu parce qu'il se faisait du souci pour Lita, son trouble était compréhensible, et montrait de surcroît qu'il se souciait également d'elle, Pauline. Elle bénit mentalement le Guérisseur inspirationnel, tant elle était émue de s’apercevoir une fois de plus que Dexter prenait les mêmes initiatives qu’elle.

«C'est tellement gentil, mon petit. Comme c’est drôle que nous venions pour la même raison ! »

Il ouvrit de grands yeux. «Comment, toi aussi tu es venue pour. ?

— Pour Lita? Eh bien, oui. Elle perd un peu la tête en ce moment, non ? Un divorce anéantirait le pauvre . Jim... sinon, bien sûr, je ne m'en inquiéterais pas.

— Un divorce ?

— Nona me dit que Lita a ça en tête. La petite idiote ! Je dois avoir une conversation avec elle cet après-midi. Je suis d’abord venu ici pour voir si Kitty ne pourrait pas avoir une certaine influence.

— Oh, l'influence de Kitty!

— Oui, je sais.» Elle s’interrompit pour lui jeter un vif coup d'œil. «Mais si tu ne crois pas en son influence, pourquoi es-tu venu ici ? »

Cette question parut prendre Manford au dépourvu, et il l’accueillit par un sourire quelque peu crispé. Comme il avait l'air vieux dans cette lumière dure et

grise! Ses cheveux étaient presque autant clairsemés sur ses tempes qu’au sommet de son front. Si seulement il voulait bien essayer cette merveilleuse nouvelle «Capi-Lotion »! «Et dire qu'il était si beau!» pensat-elle avec ce sursaut de vitalité qu’elle éprouvait toujours en présence des marques de fatigue ou de vieillissement des gens de son âge. Dexter et Nona, se dit-elle, avaient

de la même manière les traits jaunes et tirés lorsqu'ils. étaient sous le coup d'une tension physique ou morale,

Manford reprit : « Je suis venu demander à Mrs. Landish de nous aider à convaincre Lita de prendre des vacances pour Sao J'ai pensé qu’elle pourrait lui glisser un mot.

Ce fut au tour ‘ Pauline de sourire. « Elle pourrait, en effet. Quant à moi, ce que je suis venue dire, c’est que si Lita ne se calme pas, si elle ne devient pas raisonnable, elle pourrait se retrouver à la charge de sa tante. Je pense que ça va produire un effet sur Kitty. Je ferai clairement comprendre qu’on ne pourra pas compter financièrement sur moi si Lita quitte Jim. » Elle lança un regard étincelant à son mari, attendant instinctivement une approbation.

Mais elle n’en obtint pas. Manford prit un air sombre et indécis, et d’abord ne répondit rien. Puis il marmonna : « Tout cela est très regrettable... un stupide malentendu... »

Pauline perçut un changement de ton. Elle crut comprendre que sa dernière remarque, au lieu d’attirer l'approbation de Dexter, avait dressé entre eux une de ces barrières invisibles contre lesquelles ses idées s'étaient si souvent heurtées. Et cela, au moment même où elle s'était mise à penser qu'ils étaient de nouveau complices!

«Nous ne devons pas être durs avec elle. Nous ne devons pas la juger sans avoir entendu les deive par: ties.…., continua-t-il.

— Mais bien sûr que non.»

C'était exactement la sorte de réponse qu’elle atten2 dait de lui, mais pas avec cette voix-là. Cette voix était pleine de gêne et d’hésitation. Se pouvait-il qu’il soit gêné par sa présence ? Avec Manford, on ne savait jamais. Elle reprit, presque timidement :

« Mais peut-être vaut-il mieux que je te laisse voir Kitty seul ? pe n'avons-nous pas besoin d’être tous les deux.

Il ne put dissimuler son soulagement. Elle s’en aperçut, mais surmonta bravement le choc. « Tu feras ça beaucoup mieux que moi, insista-t-elle.

— Oh, je n’en sais rien. Mais peut-être, en effet. Si nous restons tous les deux, nous aurons l'air de vouloir la cuisiner, n'est-ce pas ?

— Tout ce que je veux, c’est arranger les choses », renchérit-elle nerveusement.

L'approuvant de la tête, il l’accompagna vers la porte. «Cependant... peut-être... écoute, Pauline. »

Elle brilla d'espoir.

« Est-ce que tu ne ferais pas mieux d’attendre un peu avant de voir Lita ? Ça ne sera peut-être pas nécessaire si...»

Son premier mouvement fut d'accepter; mais elle songea au Guérisseur inspirationnel. « Tu peux me faire confiance. J'agirai avec tact. Je suis sûre qu’une bonne discussion aidera Lita, et je saurai sans doute mieux lui parler que Kitty... Lita et moi, nous avons toujours été de bonnes amies, et puis il y a quelqu'un de nouveau, quelqu'un de merveilleux, que je voudrais lui faire rencontrer. un véritable spirite…. »

Les lèvres de Manford se tordirent en un sourire pincé. « Un nouveau professeur ? » fit-il. Pauline eut une fois encore la sensation d’être séparée de lui par un désert grandissant. Pourquoi était-il soudain redevenu lointain et sarcastique ? Elle n'eut pas le temps d'y réfléchir, car le nouvel évangile de la frustration lui vint aux lèvres.

«Non, pas un professeur, il refuse toute doctrine, il n’enseigne rien, il agit simplement sur vous, il...

— Pauline chérie! Dexter! Vous attendez depuis longtemps ? Oh, mon Dieu, mon sablier est presque vide!»

Mrs. Landish arrivait d’un pas trafnant et aérien, comme poussée par une rafale de mars. Sa haute taille

ondulante produisait, à distance, un effet de majesté qui disparaissait à son approche, comme si soudain

son image devenait trouble. Son visage était semblable à un croquis inachevé, auquel l'artiste aurait donné une masse de cheveux blonds, un nez ravissant, des yeux expressifs, mais aurait négligé la bouche. Elle posa de vagues paquets et secoua le sablier avec colère, comme pour le punir.

«Comme c'est gentil à vous! dit-elle à ses visiteurs. Je ne vous ai pas souvent tous les deux dans mon aire. »

Le mot déconcerta Pauline, qui se demanda s’il désignait honnêtement cette zone cimentée ou plus poétiquement un nid d'aigle, mais ses spéculations furent vite interrompues par Mrs. Landish qui s'écriait en regardant autour d’elle d’un air désespéré : «Il fait froid! Vous devez geler, n'est-ce pas ? » Elle considéra l’âtre vide d’un œil tragique. « Le fait est que je n’ai pas de bons chenets. TOTALE

— Ils ne sont pas assez hauts, voulez-vous dire? La cheminée ne tire pas ?» Pauline était dans son élément; elle se serait levée de son lit de mort pour montrer à la femme de chambre comment ranimer un feu.

Mais Mrs. Landish secoua la tête de l'air d’une femme qui s'attend à ne jamais être comprise par les autres femmes. «Non, ma chère, je veux dire qu'ils ne sont pas d'un modèle d'époque. Je m'en suis toujours doutée, et le docteur Ygrid Bjornested, le grand spécialiste de l’art nordique, qui était ici l’autre jour, m'a déclaré que la seule paire existante se trouvait au musée de Christiania. Donc, j'en ai commandé une copie. Mais vous avez vraiment froid, Pauline! Voulezvous que nous allions dans la cuisine ? Nous y serons parfaitement tranquilles, parce que la cuisinière vient de rendre son tablier. »

Pauline se serra dans ses fourrures, comme pour. protester contre cette nouvelle insanité. «Nous serons très bien ici, Kitty. Je suppose que vous savez que nous sommes venus vous parler de Lita.… »

Mrs. Landish parut revenir brusquement de lointains inaccessibles. « Lita ? Klawhammer l’a vraiment

Le

engagée ? C'est pour Hérodiade, n'est-ce pas?» Elle était pleine d'enthousiasme et de curiosité.

Le cœur de Pauline chavira. Elle vit Manford froncer furieusement les sourcils. Non - il était inutile d’essayer de convaincre Kitty; et stupide de s’exposer à la mauvaise humeur de son mari en restant pour cela dans cette pièce glaciale. Elle se drapa dans sa zibeline et dans sa dignité.

«C'est quelque chose de beaucoup plus sérieux que cette sottise de film, dit-elle avec calme. Mais je vais laisser Dexter vous expliquer ça. Il le fera beaucoup mieux que moi. Oui, chère Kitty, je me souviens qu'il manque une marche dans le vestibule. Ne prenez pas la peine de me raccompagner... vous savez que les minutes de Dexter sont précieuses.»

Elle repoussa doucement Mrs. Landish vers l’intérieur de la pièce, et s'éloigna sans escorte dans le couloir. Mais, à ce moment, la porte de la salle, qu'elle avait eu de la peine à fermer derrière elle, se rouvrit toute seule, et Pauline entendit alors son mari demander d’une voix sèche de juge d'instruction : « Voulezvous bien, Mrs. Landish, me dire exactement quand et pour combien de temps Lita est allée à Dawnside ? »

. «Je.crois que c'est la première fois depuis un mois que j'entends rire Nona », dit Stanley Heuston avec une nuance d'ironie — ou bien était-ce d'envie ?

Nona était encore emportée dans le tourbillon de son hilarité. Elle se débattait pour en sortir, mais dès qu'elle en atteignait le bord elle était aussitôt ramenée, avec des larmes et des hoquets rétrospectifs, au noyau central. «C'était vraiment trop drôle... C'était à hurler!» lança-t-elle du fond de son vortex.

Elle était perchée de travers, selon son habitude, sur l’accoudoir du grand canapé en chintz du salon d’Arthur Wyant. Wyant était avachi dans son fauteuil coutumier, derrière le désordre d'une table de thé couverte de miettes, de l’autre côté de laquelle se trouvaient son fils et Stanley Heuston.

« Elle n’a pas hésité plus d’une demi-seconde.. le temps de croiser mon regard... puis elle a fait volteface, en attrapant sa dernière phrase pour la prolonger en un hymne splendide à la maternité. Oh. oh... oh! Imaginez un peu la réaction de ce public de . Mères!

— Je peux imaginer!» répliqua Jim. Il prit soudain une mine bienveillante, ouverte, sérieuse, attentive. Il ramassa sur la table les lorgnons de son père, les fixa sur l’arête de son petit nez, et murmura d’une voix douce, traînante et féminine : «Mrs. Manford est une

Die ie

femme très profondément humaine. Elle a un message vital à transmettre à toutes les Mères. »

Wyant se renversa de rire. C'était un gloussement contagieux, qui se déclenchait facilement et se déployait en cercles successifs comme un ressort à spirale. Sa propre parodie fit s'esclaffer Jim, mais Heuston fit entendre une note sèche, sans éclat, qui semblait vouloir brusquement limiter leur hilarité. Nona trouva ce ton déplaisant. Stan exprimait-il sa désapprobation, en pensant qu'ils étaient en train de ridiculiser leur mère ? Non, ils ne la ridiculisaient pas, ils avaient leur propre façon de l’admirer, qui était mi-tendre, mi-ironique. Il aurait dû comprendre cela, depuis tout ce temps - et il aurait dû comprendre pourquoi Nona, en ce moment, saisissait tous les prétextes pour faire rire Jim, pour faire tout paraître normal et joyeux dans leur existence commune. Mais Stanley ne savait jamais prendre une plaisanterie avec simplicité, même quand on l'y faisait participer. Il était comme ça pour tout; il pesait et mesurait les choses, cherchait des intentions cachées, et tirait des conclusions désenchantées. Le pauvre garçon — ce n'était pas étonnant!

Jim se leva, les lorgnons toujours accrochés à son nez. Il drapa autour de lui une cape imaginaire, ramassa un sac à main et des gants invisibles, se tapota la tête comme pour redresser un chapeau à plumes. Le rire s’enfla de nouveau, et Wyant hoqueta : « J'aimerais que vous veniez plus souvent, mes petits. Je serais guéri beaucoup plus vite en restant ici avec vous qu'en étant expédié au fond de la Géorgie.» Mais il se tourna vers Nona avec un demi-sourire d’excuse. «Oh, je sais parfaitement que j'ai beaucoup de chance...

— Bien entendu, cher Spécimen. Vous serez très contents une fois que serez là-bas, Jim et vous.

— Oui, mais j'aimerais bien que tu sois avec nous. Pourquoi ne viendrais-tu pas ? »

Jim reprit une expression normale et il ôta ses lor-

gnons. «Parce que maman et Manford ont projeté

d'envoyer Lita et le gosse à Cedarledge au même moment, répondit-il pour Nona. Bonne idée, non? Moi, j'aimerais bien pouvoir être aux deux endroits à la fois. Nous en avons tous assez de New York. »

Son père le regarda fixement. « Écoute, mon garçon, il n'y a aucune difficulté pour que tu sois au même endroit que ta femme. Je peux transporter mes vieux os en Géorgie sans ton aide, puisque Manford a la bonté de m'inviter.

— Merci beaucoup, papa. Mais les vacances, pour Lita, c'est aussi d’être débarrassée des soucis domestiques, et je suis le principal d’entre eux. Elle est obligée de faire préparer mon dîner. Et puis je ne dis pas

que je n’apprécierai pas mes vacances de mon côté... du soleil et du sable à perte de vue. C’est ce qui me convient en ce moment. Plus d'efforts surhumains. » Il étira ses bras au-dessus de sa tête en bâillant.

« Je croyais que Manford: aussi devait aller par làbas. pour pêcher le tarpon, non ? Cette idée de Cedarledge n'est-elle pas très récente ?

— Ça fait partie de sa gentillesse générale. Il a voulu que je parte sans m'inquiéter, donc il a laissé tomber sa partie de pêche et il a mobilisé tout le reste de la famille pour mener la vie de campagne avec Lita. »

Les pommettes jaunes de Wyant rosirent légèrement. « C'est en effet extrêmement gentil à lui. Mais je ne voudrais pas déranger les projets de tout le monde...

— Oh, arrête, papa! fit Jim d’un ton soudain irrité. Manford détesterait que tu n'y ailles pas. N'est-ce pas, Nona? Et puis je veux que Lita prenne des vacances, et je. préfère que ce soit à Cedarledge plutôt qu'ailleurs. » La pendule sonna et il se tira péniblement de son siège. Nona remarqua avec tristesse à quel point tous ses mouvements étaient mous et contraints. «Bon sang. je dois filer! dit-il. Nous devons aller à un spec- : tacle de cabaret qui commence tôt. Et je crois que nous dînons d’abord avec Ardwin et une bande de tordus.

Salut, Nona.. Stan. au revoir, papa. Dans une quinzaine de jours, on sera enfin loin de tout ça! »

Quand il fut sorti, il y eut un moment de silence. Wyant prit sa pipe et la bourra. Heuston regarda fixement la table de thé. Soudain, Wyant demanda : « Dites-moi un peu... Pourquoi expédie-t-on Jim dans les îles pendant que sa femme va à Cedarledge ? »

Nona quitta l’accoudoir du canapé pour aller se glisser dans un fauteuil. «Pour la simple raison qu'il vous a donnée. Parce que tous deux veulent passer des vacances chacun de leur côté.

— Je doute que Jim veuille vraiment être séparé de Lita.

— Eh bien, tant pis pour Jim! Lita pour le moment est fatiguée de sortir et de tenir sa maison, et le médecin dit qu'elle devrait partir seule quelque temps. »

Wyant tira lentement sur sa pipe. Enfin, il déclara : « C'est ce qu'a dit une fois le médecin de ta mère. Et elle n’est plus j jamais revenue. »

La couleur du visage de Nona changea progressivement jusqu'à la racine de ses cheveux. Les mouvements de son sang n'étaient pas impétueux; elle eut le temps de se sentir rougir, et de rougir de plus belle à cette idée. Ça ne ressemblait pas à Wyant de dire une chose pareille c'était contraire à sa tradition de réserve et de pudeur, qui s'était toujours jointe à l’optimisme jovial de Pauline pour reléguer dans le silence et dans l’inexistence tout ce dont il était douloureux ou même seulement embarrassant de parler. Durant des années, les membres de cette double famille avaient vécu sur l’axiome qu'ils étaient les meilleurs amis du monde, et le vocabulaire

. de cette convention était devenu leur idiome naturel.

Stanley Heuston parut saisir la gêne qui planaït dans

l'air, et il se leva comme pour s’en aller. « J'imagine que nous aussi nous devons aller dîner quelque part. » Il

prononça ce «nous» sans conviction, car tout le

monde savait que sa femme et lui sortaient très rare- ment ensemble.

Re

*Wyant leva la main pour le retenir. «Ne partez pas, Stan. Nona et moi n'avons pas de secrets. et si nous: en avions, vous pourriez les partager. Pourquoi te renfrognes-tu ainsi, Nona ? Je suppose que j'ai dit quelque chose de stupide. C'est vrai, je suis vieux jeu, et l’idée que des gens qui ont choisi de vivre ensemble aient sans cesse besoin de se séparer... quand je songe à mon père et ma mère, pendant plus de soixante ans... New York en hiver, l'Hudson en été... des conversations rudimentaires, de la neige durant six mois, des moustiques durant le reste de l’année. J'imagine que c'est pour ça que votre génération ne tient plus en place!»

.. Nona se mit à rire. «C’est une assez bonne raison.

Et de toute façon, on n'y peut rien. »

Wyant fronça les sourcils. «On n’y peut rien... dans le cas de Lita ? J'espère que ce n’est pas ce que tu veux dire. Mon fils. Seigneur, s’il y a jamais eu un homme enchaîné à une femme, et qui s’est ridiculisé pour elle. »

La voix sèche de Heuston interrompit cette diatribe. «Mon Dieu, monsieur, vous ne voudriez pas priver un homme de son plus grand privilège, le droit de se ridiculiser ? »

Wyant s'enfonça dans ses coussins en grommelant. «Je ne vous comprends pas, ni les uns ni les autres, fitil comme s’il était secrètement soulagé de l’admettre.

— Ma foi, cher Spécimen, vous n'y êtes pas strictement obligé. Nous sommes assez grands pour mener la danse tous seuls, et tout ce que vous avez à faire cest de vous installer au premier rang pour nous admirer», répliqua Nona en se penchant vers lui pour lui donner une caresse.

Une fois dans la rue, elle se retrouva en train de marcher en silence aux côtés de Heuston. Ces rencontres : hebdomadaires avec lui chez Wyant étaient devenues “un rendez-vous tacite : seul événement significatif dans

jrs é RE

l'existence de la jeune fille. Elle sourit au souvenir de sa mère affirmant que tout allait toujours bien dans la vie si on se montrait confiant et courageux, et elle se demanda en quoi cette formule pourrait s'appliquer à sa relation avec Stan. C'était tout sauf courageux, de se laisser ainsi aller à ces rencontres régulières et de refuser leurs conséquences. Pourtant elle ressentait dans chacune de ses fibres que ces moments étaient les meilleurs de sa semaine, et que c'étaient les seuls dont elle ne pourrait pas se passer : être simplement près de lui, entendre sa voix froide, dire une chose qui suscite en lui un rire désenchanté; ou, mieux encore, marcher avec lui sans un mot, comme maintenant, en lançant de temps à autre un regard furtif à son profil... un regard ironique, mécontent, provoquant... oui, et tellement faible sous la provocation... Elle jugeait, mais elle aimait tout de même... Cela prouvait que sa maladie était fatale.

«Oh, ma foi, ça ne durera pas. Rien ne dure avec des gens comme nous », se dit-elle sans conviction. «Au pire, ça durera aussi longtemps que moi. Et c’est une durée que je peux fixer moi-même. »

Quelle bêtise, cependant, d’avoir des idées pareilles, quand les autres avaient besoin d'elle : Jim et cette idiote de Lita, et son père, oui, même ce Manford si fier et si sûr de lui, et ce pauvre vieux Spécimen À, et

sa mère qui était tellement certaine que plus rien n'irait de travers maintenant qu'elle avait trouvé un nouveau guérisseur ! Oui, ils avaient tous besoin d'aide, même s'ils ne le savaient pas, et le Destin semblait l'avoir placée, elle, Nona, au point d’intersection de.

. toutes ces vies, comme un poste de secours près du virage le plus dangereux d’une coursé automobile, ou comme un système d’aiguillage dans une grande gare de triage.

«Écoutez, Nona.. mon dîner en ville était une invention. Est-ce que les cieux s’écrouleront si nous décidons

. soudain d'aller dîner comme ça, tous les deux ?

“— Oh, Stan... ! » Elle sentit son cœur bondir de joie.

Dans cette époque libre où les jeunes gens allaient et :

venaient à leur guise, qui aurait cru que ces deux-là ne s'étaient jamais accordé une soirée buissonnière ? Mais peut-être était-ce justement parce que c'était trop facile. Seule la difficulté tentait Nona, et la difficulté était toujours de dire «non».

Mais était-ce vraiment ça ? De nouveau elle jeta à la dérobée un regard sur le profil de Heuston, qui était à ce moment précis frappé par la lueur d’un réverbère; elle vit les lèvres serrées déjà prête à se moquer d’un refus, et elle se demanda si dire non à tout exigeait autant de bravoure qu'elle se plaisait à le penser. Et si . la lâcheté morale était au cœur de son sentiment de supériorité? Elle ne voulait pas être «comme les autres » — mais y avait-il de quoi s’en vanter? Peut-être son détachement n'était-il qu’une forme subtile de vanité, assez proche, somme toute, de la volonté farouche de Lita de ne pas laisser ses amies copier ses nouvelles robes, ou du désir constant de Bee Lindon de scandaliser une société repue de scandales. Toutes des exhibitionnistes, diraient les psychanalystes — et, dans son humeur actuelle, Nona trouvait que l’exhibitionnisme moral était l'aspect le plus mesquin de la démonstration.

« Que de précautions bourgeoises, Stan! fit-elle en riant. Comme s'il y avait des cieux qui pouvaient s'écrouler! Où irons-nous ? Ce sera très amusant. Estce qu'il n'y a pas un bon petit restaurant italien dans le coin? Et puis après nous irons voir les danses nègres à La Terrasse.

— Alors, allons-y!»

Elle se sentit légère et minuscule comme un brin de paille emporté par les ténèbres bouillonnantes d’une mer semée d'un million d'étoiles. C'était tout juste l’ef-

fet de la perspective d’une soirée d'amis, d’une soirée :

en simples camarades, qui lui restituait son enfance et, oui, le courage de persévérer. Elle glissa sa main sous

le bras de Stan, et comprit à son silence qu’il- pensait comme elle. C'était le comble de la magie.

«Vous voulez vraiment aller à La Terrasse?»

demanda-t-il en se renversant avec indolence pour allumer son cigare, comme s'il sentait qu’il n'aurait plus jamais besoin de se presser. Leur dîner dans le petit restaurant italien touchait à sa fin. Ils avaient consciencieusement goûté aux paste, aux frutte di mare, aux fritture, aux mélanges de tomates et de fromages, et terminaient par un sabaione mousseux. C'était une salle à plafond bas, chaude et bondée de clients joyeux et bruyants, pour la plupart italiens, sur lesquels, à des moments imprévus, un musicien au teint olivâtre, aux yeux ronds et bleus, déversait les accents de sa voix roucoulante et des cordes pincées de son instrument. Ses efforts n’interrompaient pas les conversations, mais obligeaient simplement les dîneurs à crier un peu plus fort, ce à quoi ils s’appliquaient de très bon cœur. Au début, Nona avait trouvé que tout ce bruit était un cocon délicieux pour sa causerie avec Heuston; mais à présent elle se sentait oppressée. « Allons prendre l'air, dit-elle.

— Très bien, fit-il. Nous marcherons. »

Ils repoussèrent leurs chaises, se frayèrent un chemin à travers les tables serrées, prirent leurs manteaux, et sortirent par la porte à tambour pour se trouver dans des lueurs de réverbères striées d’eau. Ils furent douchés par une pluie froide.

«Oh, mon Dieu... Eh bien, alors, vite, à La Terrasse!» gémit Nona. Comme cette pluie aurait été douce sous les arbres de Cedarledge! Mais ici, dans ces rues sinistres.

Heuston héla un taxi. « Un petit tour d’abord peutêtre. dans Central Park?

— Non... à La Terrasse!»

Il s'enfonça dans le siège. « Vous savez, je vais divorcer. C'est décidé, déclara-t-il.

‘— Décidé.. avec Aggie ?

— Non... pas encore. Mais avec celle avec qui je vais : m'enfuir la semaine prochaine. Parole d'honneur. La semaine prochaine. »

Nona poussa un petit rire incrédule. « Donc, c’est un adieu ?

— À peu près.

— Pauvre Stan!

— Nona... Écoutez... Venez donc. »

Elle lui prit la main. «Ne pensons pas à la semaine prochaine!

— Nona...?

Elle secoua la tête, mais continua de lui tenir main.

«Pas de questions... pas de projets... Pensons seule-

ment à l'instant présent », insista-t-elle.

Sans un mot, il la serra contre lui. Leurs lèvres se touchèrent. « Alors, pourquoi pas... ?

— Non! À La Terrasse:.. La Terrasse! pleura-t-elle en s'arrachant de ses bras.

— Vous pleurez ? Pourquoi ?

— Je ne pleure pas! C'est la pluie! C'est.

— Nona!

— Stan, ça ne mène à rien du tout... Vous le savez très bien ! |

— Ah, le monde est pourri!

— Non... pas en ce moment...

— Pas en ce moment ? Alors... quoi?»

Elle se débattit contre une nouvelle étreinte, et sortit la tête pour crier au chauffeur : «À La Terrasse!»

Ils trouvèrent un coin au fond du parterre. Nona cligna des yeux sous l'effet des guirlandes de lampes aveuglantes, des fumées de cigarettes, de tout ce fracas de bruit et de couleurs. Cependant, elle était assise près de lui, et ils étaient englobés dans leur bonheur cristallin; Stan faisait la moue, peut-être, il avait l'air : morose, mais elle savait qu'ils se sentaient tous deux inondés d'une même douceur qui les isolait de la foule

LA

aussi complètement que s'ils avaient encore été dans l'intimité du taxi. C'était ainsi, sans doute, qu’elle devait prendre la vie, se dit-elle. par petits bouts... un minuscule morceau de bien-être à la fois... et jamais davantage qu'un morceau... jamais rien en entier! Enfin... ç'aurait été pire s’il n’y avait pas eu des instants de ce genre... malgré la cruauté apparente de leur brièveté.

La Terrasse était bondée. Au-dessus, sur le premier balcon, les gens chic s’entassaient comme des piles de fruits mûrs, roses, blancs et dorés, constituées de visages maquillés, de bras nus, de bijoux, de brocarts et de fabuleuses fourrures. C'était le cabaret à la mode.

Le rideau se leva et la petite salle fut plongée dans l'ombre. Nona pouvait laisser sa main dans celle de Heuston. Sur scène, dans un décor de marché de coton de La Nouvelle-Orléans, des danseurs noirs sautaient et gambadaient. Eux aussi étaient comme des fruits mûrs, des figues noires lancées dans un chaud rayon de soleil, retombant sur terre dans des éclats de rire pourpres ouverts sur des dents blanches, et rebondissant dans des nuages dorés de poussière de coton. C'était chaleureux, réjouissant et sans conséquence. Le public en oubliait de bavarder et de fumer : il était parcouru de légers murmures de plaisir.

Lorsque le rideau se baissa de nouveau, et que les guirlandes de lampes se rallumèrent, le parterre et le . balcon redevinrent aussitôt bruyants et agités.

« Regardez, Lita est au balcon! s’écria Nona. Juste au-dessus de la scène... Vous ne voyez pas ?.. Avec Ardwin, Jack Staley, Bee Lindon, et cette affreuse Kei- . ler...»

Elle avait retiré sa main en apercevant ce groupe. «Mais je ne vois pas Jim avec eux. Après tout, ce n’est pas étonnant, il déteste tellement la foule! » Toutes les laideurs, les réalités gênantes qu'elle avait cru écarter la submergèrent de nouveau. Ah, si seulement elle avait pu passer une seule soirée loin de toute cette

bande! «Je ne pensais pas les trouver ici... je croyais que Lita était venue la semaine dernière. |

— Oh, est-ce que ces gens-là ne viennent pas encore et toujours revoir le même spectacle? Il n’y a rien qu'ils détestent autant que la nouveauté... ils en sont tellement gavés, de nouveauté! Et puis, qu'est-ce que ça peut bien vous faire? Ils ne viendront pas nous ennuyer. »

Elle hésita un-instant, puis répondit : « Vous savez, Lita m'ennuie toujours.

— Pourquoi ? Quelque chose de nouveau ?

— Elle dit qu’elle est fatiguée de tout, Jim inclus, et qu'elle va tout balancer pour faire du cinéma.

— Oh, ce n’est que ça... ? » Il ne manifesta aucune surprise. « Au fond, n'est-ce pas son milieu naturel ?

— Peut-être... mais Jim ?

— Pauvre Jim! Nous devons tous avaler notre dose, un jour ou l’autre.

— Oui, mais je ne peux pas supporter ça... pas pour Jim. Ecoutez, Stan. je vais monter les rejoindre, déclara-t-elle soudain.

— Mais c'est stupide, Nona.. Ils ne veulent pas de vous. De plus, je déteste cette bande autant que vous, et je ne veux pas que vous vous y mêliez. Ce mufle de Staley, et cette bonne femme, la Keiler… »

Elle eut un rire sec. « Vous avez peur qu'ils me compromettent ?

— Oh, je vous en prie! Mais à quoi servirait de leur montrer que vous êtes ici ? Ils vont détester que vous vous imposiez, et Lita plus encore que les autres.

— Stan, je monte les voir.

— Et flûte! Vous êtes toujours en train. »

Elle s'était déjà levée en repoussant leur petite table. Mais elle se rassit brusquement. Elle resta un instant sans rien dire, et sans regarder Heuston. Elle avait. aperçu la silhouette massive d'un personnage familier : qui s'était levé d'une des premières rangées pour promener lentement son regard sur le public.

«Tiens donc... votre père? fit Heuston. J'ignorais qu'il honorait de sa présence ce genre de spéctacle. »

Nona chercha à prendre un ton insouciant, et y parvint. «Mon père ? Oui, en effet ! Il est vraiment très frivole... C'est mon influence, je le crains.» Mais sa propre voix lui parut sèche et éraillée. « Comme c’est drôle, quand même! Vous n’apercevez pas maman et Amalasuntha dans un coin? Ainsi, la réunion de famille serait complète ! »

Elle ne pouvait pas détacher les yeux de son père. Comme il avait l’air étrange... comme il avait l'air différent ! Tendu et vigilant. elle ne savait trop comment dire. Et pourtant fatigué, inexprimablement fatigué, comme incité par un épuisement intérieur à se tenir un peu trop droit et raide, et à rejeter la tête en arrière d’une façon un peu trop arrogante et juvénile pour scruter le balcon. Il resta ainsi un moment sous une concentration de lumières et de regards, comme s’il se prêtait à ces démonstrations avec un certain recul plein de tolérance; puis il se dirigea vers une sortie. Mais il s'arrêta à mi-chemin, changea de direction d'un de ses mouvements d’épaules têtus, et s'engagea dans une travée menant au balcon.

«Ah! Ah! fit Heuston. Est-ce qu'il va rejoindre Lita?»

Nona eut un rire bref. « J'aurais pu le deviner! C'est bien papa... Quand il a quelque chose en tête.….!

— Et qu'a-t-il en tête?

— Eh bien, veiller sur Lita. Il a sans doute su à la dernière minute que Jim ne viendrait pas ici, et il a décidé de le remplacer. N'est-ce pas magnifique, la manière

. dont il s'occupe de nous? Je sais qu'il a horreur de ce genre d’endroit.… et des gens avec qui elle est. Mais il m'a dit que nous ne devions pas perdre notre influence sur elle, que nous devions la surveiller de près.

— Je vois.»

Nona s'était de nouveau levée pour s'engager dans la

travée. Heuston la suivit, et elle lui lança un sourire

par-dessus son épaule. Elle avait l'impression de devoir aussitôt combler de mots toutes les petites failles de. leur conversation. Le silence qui les avait englobés comme une boule de cristal avait été pulvérisé, et les avait laissés exposés et bredouillants.

«Ma foi, après tout, je n’ai pas besoin de monter voir Lita. Elle n’a pas besoin de deux chaperons. Dieu merci, papa s'en charge, et je n'ai pas besoin de me mêler à cette équipe. ce soir, en particulier, chuchotat-elle en glissant son bras sous celui de Heuston. J'aurais détesté que la soirée finisse de cette façon. »

Ils étaient déjà dans la rue. Il la retint sur le trottoir humide. « Et comment va-t-elle finir, Nona ?

... — Eh bien, vous allez me raccompagner chez moi en taxi, j'espère. Il fait trop humide pour rentrer à pied. Ce n’est pas de chance. »

Il haussa les épaules d’un air résigné, héla une voiture, hésita un instant, puis monta derrière elle. « Je ne sais pas pourquoi je viens », grogna-t-il.

Elle eut la force de se maîtriser, accepta la cigarette qu'il lui tendait, et durant tout le trajet parla du spectacle d’un ton détaché.

«Eh bien, ma petite, c’est vraiment adieu, cette fois, dit Heuston quand ils s’arrêtèrent devant la porte des Manford. Je m'en vais la semaine prochaine avec une autre. » Il paya le taxi, aida Nona à descendre, et ils restèrent un instant debout l’un en face de l’autre sous la pluie. «Je ne reviendrai pas avant qu’Aggie n'ait accepté le divorce, vous comprenez, reprit-il.

— Elle n'acceptera pas!

— Elle devra bien.

— C'est horrible, d'agir de cette façon.

— Pas aussi horrible que la vie que je mène. »

Elle ne répondit rien; il l'accompagna en silence jusqu'à la porte, et attendit pendant qu’elle cherchait sa clef. Elle tremblait de lassitude et de dépit, et brûlait d'envie du dernier baiser qu’elle était décidée à né pas lui accorder. |

152 # : … à VE

«Beaucoup de gens reprennent leur liberté, insistat-il. je ne vois pas pourquoi je n’en ferais pas autant.

— Pas de cette manière, Stan! Vous ne devez pas. C’est trop affreux!

— Cette manière ? Mais vous savez bien qu'il n'y en a pas d'autre. »

Elle tourna la clef dans la serrure; la lourde porte en s'ouvrant résonna dans le vestibule. « Si vous faites ça, n'espérez surtout pas que je vous épouserai un jour ! » cria-t-elle en franchissant le seuil. Et il rétorqua furieusement : «Attendez au moins que je vous le demande! » Puis il disparut sous la pluie.

Pauline Manford quitta la porte de Mrs. Landish

avec le sentiment inconfortable d’avoir attrapé une nouvelle frustration. Dans la vie bousculée qu’elle menait, on pouvait aussi difficilement y échapper qu’à des microbes - et on n'avait pas toujours le temps de s'en débarrasser !

Manford avait évidemment appris que Lita allait à Dawnside ; il l'avait sans doute découvert comme ellemême, Pauline, en voyant dans Le Rapporteur cette photo qui montrait la jeune fille dansant au milieu d'une bande écœurante. Eh bien, peut-être valait-il mieux qu'il soit au courant; ça raffermirait sûrement sa décision d'arrêter les poursuites contre le Mahatma.

Seulement, s’il avait induit les Lindon à renoncer à l'enquête, pourquoi en paraïissait-il encore tout préoccupé ? Pourquoi était-il venu chez Mrs. Landish ? Étaitce vraiment pour lui poser ces questions-là? Ces questions sur Lita à Dawnside ? Pauline aurait voulu se sortir de l'esprit le souvenir du ton qu'il avait pris, et de son impatience à peine déguisée quand il l'avait vue partir avant de commencer son interrogatoire. Confrontée à cette nouvelle énigme (il y en avait déjà tellement en travers de son chemin), elle se sentit déraisonnablement exaspérée contre la porte défectueuse qui s'était ouverte toute seule sur ce secret. Au lieu de rêvasser à des tapis mésopotamiens, Kitty Lan-

dish serait mieux inspirée de faire venir un serrurier pour remettre sa maison en état!

Durant tout le reste de la journée, Pauline fut tourmentée par la crainte nerveuse que Manford ne change d'avis sur l'abandon des poursuites. Si elle en avait eu le temps, elle serait allée voir Alvah Loft pour se soulager ; elle avait jusqu’à présent réussi à glisser une séance tous les jours, et elle en avait désormais besoin comme des drogués ont besoin de leur dose de morphine. La brièveté même du traitement, le visage obtus et les monosyllabes indifférentes du Guérisseur étaient de subtils stimulants après le verbiage et la flagornerie de ses prédécesseurs. Cette sévère économie de moyens impressionnait Pauline exactement comme l'aurait fait un nouvel appareil ménager; elle aimait tout ce qui permettait de gagner du temps, et trouvait donc supérieure à tout une communion spirituelle qui ressemblait à une forme améliorée de sténographie. Comme disait Mrs. Swoffer, Alvah Loft était vraiment le «Christ de l'Homme Pressé ».

Mais, cet après-midi-là, elle n'avait absolument pas le temps de s’accorder une séance. La décision de Manford de passer les vacances de Pâques à Cedarledge nécessitait une de ces campagnes de préparation intensive où Pauline et Maisie Bruss excellaient. Mener une vie simple à Cedarledge impliquait l'envoi là-bas, au moins dix jours à l’avance, d’une partie de la domesticité de la maison de New York, pour allumer et régler trois systèmes de chauffage compliqués, vérifier toutes les prises et les sonnettes électriques, et s’assurer que les multiples installations sanitaires étaient

dans un état irréprochable.

Et ce n'était pas tout. Pauline, qui se vantait de l’organisation minutieuse et parfaite de ses deux résidences, avait récemment étudié pour Cedarledge le devis d’un nouveau système d'alarme singulièrement complexe, et vérifié les factures de la voiture de pom-

piers moderne et du pittoresque hangar dont elle

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