‹ Les New-YorkaisesChapitre 14 sur 20 · RS · texte numérisé non relu

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venait de doter le village humblement blotti au pied de la colline du domaine. Toutes ces affaires exigeaient: de profondes réflexions et de rapides décisions; et cette obligation même la ravigota soudain. Aucune cure de repos ne pouvait la remettre en forme comme le faisait un appel urgent à l’activité pratique; elle en frémissait comme un cheval de bataille au son du clairon, et elle invita la pauvre Maisie éreintée à frémir de concert. “

En l'occurrence, leur énergie était doublée par l’espoir de voir Manford décider de passer plus de temps à Cedarledge, s’il y trouvait tout à son goût. L'intérêt passionné de Pauline pour les installations sanitaires . et électriques se nimbaït d’une lueur romantique à l'idée que leur perfection pourrait ramener son mari à plus d'intimité conjugale. «Le chauffage de la nouvelle piscine devrait être installé maintenant, et les ouvriers devraient être tous partis. Il faudra que vous alliez làbas la semaine prochaine, Maisie, pour veiller à ce qu'il n'y ait plus aucun ouvrier dans les parages à notre arrivée. »

Palpitante, exultante, Pauline prenait une dernière tasse de thé dans son boudoir; elle s'était installée, crayon en main, devant plans et devis, aussi sérieusement que le faisait Manford, au début de leur mariage, pour étudier le dossier d’un litige.

Maisie, prompte comme toujours à répondre au moindre coup d’aiguillon, leva cependant des sourcils perplexes pour demander : « Très bien, mais je ne vois pas bien comment je pourrais partir avant le banquet du: Contrôle des naissances. Vous savez que vous n'avez pas! encore récrit le passage du début que vous avez récité par erreur au...» 1 |

Pauline rougit. Quel manque de tact de lui rappeler cela! Mais il restait vrai qu'il fallait récrire le début de: ce malheureux discours, et qu’elle n'était pas assez: sûre de sa syntaxe pour se passer des services de Mai-. sie. Elle s'était toujours voulue cultivée - elle croyait.

encore l'être, quand elle regardait les rayons de sa bibliothèque. Mais quand elle devait composer un discours, même si les mots ne lui manquaïient jamais, les rapports mystérieux qu'il y avait entre eux lui échappaient parfois. La richesse et les activités sociales intensives étaient manifestement incompatibles avec une complète maîtrise de la grammaire, et les secrétaires étaient justement faites pour les secours d’urgence. Oui, tout éreintée que paraissait Maisie, il ne fallait pas l'épargner avant d’avoir remanié ce discours.

Le téléphone sonna; on annonçait, du vestibule, que la Marchesa était en train de monter. Pauline lâcha son crayon. Amalasuntha..…. en train de monter! Quelle impudence ! Il fallait lui faire comprendre... Mais elle arrivait déjà dans le boudoir, cette femme implacable.

« Le valet m'a juré que vous étiez sortie, ma chère, mais j'ai compris en voyant sa mine que je vous trouverais ici. Si Ç'avait été Powder, je n'aurais rien pu deviner. Il fallait vraiment que je monte tout de suite ici, juste le temps de vous serrer bien fort dans mes bras. » La Marchesa jeta un regard en direction de Maisie, et la secrétaire se retira après un autre regard, celui de sa patronne, qui l’avertissait silencieusement mais clairement : «Attendez dans la pièce d’à côté. Je ne la laisserai pas rester. »

À sa visiteuse, Pauline déclara d’un ton froid : «J'ai fait dire que j'étais sortie parce que je suis surchargée de travail. Je dois très vite régler des problèmes de plomberie et de système d'alarme pour Cedarledge. Dexter veut que nous y allions pour Pâques et bien sûr tout doit être prêt avant notre arrivée. »

Les yeux de la Marchesa se dilatèrent. « Ah, cette merveilleuse plomberie américaine ! Je crois que vous changez toutes vos salles de bains chaque année. Il n'y a qu’une seule baignoire à San Fedele, et mes chers beaux-parents l’ont fermée avec un couvercle de bois pour qu'on puisse cirer ses bottes dessus. En fait, c'est

plutôt commode... et, par respect pour sa famille, Ven-

turino l'utilise seulement pour ça. Mais ce n'est pas de ça que je suis venue parler. Je veux trouver les mots: pour exprimer ma gratitude. »

Pauline eut un mouvement de recul; elle fixa avec lassitude le visage pointu d'Amalasuntha, qui semblait enduit d'un nouveau vernis de mystérieuse prospérité. «Pourquoi ? Vous m'avez déjà remerciée plus que ne le méritait mon petit cadeau. »

La Marchesa lui rendit un regard perplexe et rétrospectif. «Oh... ce chèque adorable de l’autre jour ? Bien sûr, mes remerciements l’englobent aussi. Mais je suis absolument éblouie par votre nouvelle générosité.

— Ma nouvelle générosité ? » fit Pauline, les lèvres . pincées. Était-ce une façon adroite de préparer une autre demande ? Avec ces énormes devis pour Cedarledge sur sa table, elle se raidit pour refuser catégoriquement. Il fallait vraiment qu'Amalasuntha apprenne à se modérer! «

«Eh bien, la générosité de Dexter, si vous préférez... sa promesse royale! Je l’ai quitté il y a une heure à peine, s'écria la Marchesa avec une excitation croissante.

— Vous voulez dire qu’il a trouvé un travail pour Michelangelo ? J'en suis.très heureuse, dit Pauline sans grand enthousiasme.

— Non, non, quelque chose de beaucoup mieux que ça. Ou du moins, se hâta de corriger la Marchesa, quelque chose de plus immédiatement secourable. Ses dettes, ma chère, les dettes de mon garnement! Dexter a promis. il m'a autorisée à câbler à Michelangelo de ne pas s'embarquer, car tout sera payé. C’est beaucoup plus, vraiment beaucoup plus que ce que je pouvais espérer! » Et l'heureuse mère s'empara de la main inerte de Mrs. Manford.

Pauline se dégagea brusquement. Elle éprouvait le besoin de digérer ces nouvelles pour les interpréter aussi rapidement que possible, sans se montrer trop étonnée et sans pourtant paraître y avoir contribué:

mais c'était au-dessus de ses forces. Elle se contenta de prendre une expression vide. Dexter avait promis de payer les dettes de Michelangelo.. Mais avec l’argent de qui ? Et pourquoi ?

« Je suis sûre que Dexter est prêt à faire tout ce qu'il peut pour vous aider votre fils... et moi aussi... Cependant...»

La tête de Pauline chavirait; il lui fut impossible de continuer. Elle connaissait parfaitement le montant des dettes de Michelangelo. Amalasuntha avait pris bien soin de le communiquer à tout le monde; elle semblait se flatter de son énormité, qu’elle ne cessait de fourrer dans les oreilles de sa cousine. Si Dexter avait vraiment fait une pareille promesse, il avait dû engager la responsabilité de Pauline, et qu’il ne lui en ait pas parlé d’abord était si peu dans ses habitudes qu'elle ne pouvait que se perdre en conjectures.

« En êtes-vous certaine ? Je regrette, Amalasuntha... mais c'est une surprise pour moi... Dexter et moi avons discuté de cette affaire... pour voir ce qui pouvait être fait.

— Chérie, ça vous ressemble tellement de déprécier votre propre générosité. vous faites tout le temps ça! Et Dexter aussi. Mais, dans ce cas précis, le câble est parti... alors, pourquoi protester ? » fit la Marchesa d’un air triomphant.

Quand Maisie Bruss revint dans le boudoir, Pauline

tenait son crayon suspendu au-dessus de la pile de factures et de devis. Elle tourna vers sa secrétaire un regard aveugle. «Ces choses vont devoir attendre. Je suis épouvantablement fatiguée, je ne sais pas pourquoi. Je vérifierai tout ça tôt demain matin, avant votre arrivée... et. Maisie, je déteste demander ça... mais est-ce que vous ne pourriez pas venir demain à huit heures au lieu de neuf? Il y a tant à faire, et je voudrais que vous alliez à Cedarledge le plus tôt possible. »

* Maisie, le visage un peu plus pâle et les traits un peu plus tirés que d'habitude, répondit que bien sûr elle se présenterait à huit heures. Puis elle sortit. Restée seule, Pauline ne bougea pas, et ne s’occupa pas davantage de ses papiers. Pour la première fois de sa vie, elle avait l'obscure sensation de se déplacer au milieu de forces écrasantes et incompréhensibles. Elle ne réussissait pas à se le dire aussi nettement. elle ne faisait que sentir vaguemeñt que quelque chose de nébuleux et d'impénétrable s’interposait entre elle et la réalité, s’opposait à sa maîtrise coutumière des faits. Nona... Et si elle consultait Nona ? Sa fille lui donnait parfois l’impression d’avoir un étrange don de divination, d’être . capable de démêler plus vite qu'elle-même certains mystères dans les humeurs, dans les comportements. « Et pourtant, quand il s’agit de problèmes pratiques, la pauvre petite ne vaut pas mieux que Jim...»

Jim ! Ce prénom en fit surgir un autre — celui qui lui était associé. Lita était à présent une autre cause de souci. De toutes parts Pauline se sentit enveloppée par les mêmes ténèbres étouffantes. Un brouillard dense flottait même autour de Jim et de Lita, déformant et obscurcissant ce qui, la veille encore, paraissait être une harmonie conjugale limpide comme le jour: De l'argent, de la santé, de la beauté, un bébé magnifique.… et soudain cette idiotie de vouloir exprimer sa personnalité. Oui, le comportement de Lita était aussi déroutant que celui de Dexter. Est-ce que Dexter lui aussi était en train de vouloir exprimer sa personnalité ? Si seulement ils venaient discuter de tout ça avec elle, pour l'aider à comprendre, au lieu de tourner autour d'elle dans le noir, comme des cambrioleurs avec une lampe-torche! Cette image lui remit brus-: quement à l'esprit les devis de Cedarledge: elle ajusta: ses lunettes et prit son crayon en soupirant…

La femme de chambre frappa timidement à la porte. « Quelle robe, s’il vous plaît, madame? » Ah, en effet. ils devaient dîner ce soir-là chez les Walter Rivington.

C'était la première fois qu'ils invitaient Pauline depuis qu'elle avait divorcé d'avec Wyant; Mrs. Rivington était la seule maîtresse de maison qui maintenait obstinément les traditions mourantes du vieux New York, et chez eux on considérait le divorce comme une tare. Mais Manford les avait judicieusement conseillés dans une affaire délicate, et ils avaient trop le sens des convenances pour ne pas le remercier de la façon la plus flatteuse. Car la maison Rivington représentait le plus haut degré de l'échelle sociale selon les critères de la maison Manford.

«Le moiré d'argent et mes perles. » Ce serait élégant et distingué. Elle se réjouit que Dexter ait fermement accepté d'y aller. il avait si souvent renâclé, ces temps derniers, devant ce qu'il appelait la corvée de dîner.

De nouveau le téléphone - cette fois c'était Dexter. Pauline se demanda avec inquiétude s’il fallait lui parler tout de suite de l'extraordinaire visite d’'Amalasuntha, ou si ce ne serait pas plus habile d'attendre. Son mari était si souvent nerveux et irritable à la fin de la journée. Et, en effet, il prenait sa voix d'homme harcelé de travail.

« Pauline, écoute... je vais être retenu au bureau assez tard. Décommande le dîner de ce soir, veux-tu ? J'aimerais passer une soirée tranquille, seul avec toi...

— Une soirée. ? Mais, Dexter, c’est chez les Rivington que nous dînons! Est-ce que je peux téléphoner pour dire que nous aurons du retard ?

— Les Rivington ? fit-il d'un ton lointain et complètement indifférent. Non, téléphone que nous n'irons pas. Laisse-les tomber... Je voudrais te parler. seul à seul... Est-ce que nous ne pouvons pas dîner calmement à la maison ? » Et il répéta lentement sa demande, comme s’il craignait de ne pas avoir été compris.

Laisser tomber les Rivington ? Autant lui demander de se lever au milieu de la messe pour nier l'existence de Dieu ! Elle resta sans voix, pendant que les paroles fatales parcouraient le fil pour vibrer dans l'écouteur.

«Est-ce que tu m'entends, Pauline? Pourquoi ne réponds-tu pas ? AIl6 ?.… la ligne est coupée ?

— Non, Dexter, la ligne n’est pas coupée.

— Eh bien, alors. tu peux leur expliquer... Dis-leur ce que tu veux. »

Par la porte ouverte, elle vit dans le dressing-room sa femme de chambre sortir le moiré d'argent, la cape de chinchilla, les perles.

Expliquer aux Rivington!

« Très bien, mon petit. À quelle heure dois-je faire servir le dîner ici? » demanda-t-elle héroïquement.

Elle l’entendit raccrocher, et resta les yeux perdus dans un brouillard que l’appel de Manford n'avait fait qu'épaissir.

Manford, le lendemain du soir où sa fille l'avait aperçu à La Terrasse, partit tôt le matin pour faire une de ses longues promenades dans Central Park. On ne l'attendait pas à son cabinet avant dix heures, et il voulait marcher jusqu’à épuisement.

Durant quelques années après son mariage, il avait gardé un cheval en ville, et avait fait en selle ses exercices matinaux; mais trotter chaque jour dans les mêmes allées cavalières c'était un peu comme faire le tour du jardin de sa femme. Il se mit donc à faire de longs parcours à pied pour avoir un sentiment de liberté, et quand le temps lui manquait, il avait recours à un masseur qui le préparait comme d’autres clients à ces heures d’agitation sédentaire connues sous le nom

* de business. La routine new-yorkaise l'avait pris au piège, et il avait parfois l'impression qu’il n’y avait pas de différence intrinsèque entre la frénésie de Pauline et la sienne. Tous ces avocats, banquiers, agents de change,

industriels des chemins de fer ou autres, semblaient vouloir tromper leur vide intérieur par des activités aussi futiles que celles des femmes qu'ils retrouvaient le soir chez eux.

Il y avait dans tout cela quelque chose de fondamentalement vain. Tous avaient des projets mirobolants pour accroître leur fortune, et qu’en résultait-il d'autre que de plus grandes maisons, de plus grands

dîners, de plus grandes automobiles, de plus grosses perles, et des actions philanthropiques encore plus nettement teintées d’autosatisfaction ?

La philanthropie était ce qu'il détestait le plus : toutes ces organisations coûteuses pour l'éducation morale de force, pour obliger tout le monde à être plus propre, plus fort, plus sain, plus heureux qu’on ne peut l'être en suivant la seule lumière de la Nature. Parfois, il éprouvait une si forte envie de s'échapper dans un monde où les hommes et les femmes vivaient et mouraient, péchaient et procréaient à leur guise, sans l’intervention perpétuelle de millionnaires optimistes, qu'il se disait que la chaîne de l'habitude était prête à se rompre dès son premier écart.

C'était cela qui l'avait secrètement attiré vers la femme de Jim. Lita était, dans son entourage, la seule personne pour qui les‘mots d'ordre de son milieu ne: signifiaient rien du tout. Les autres, aussi étaient égoïstes et indifférents, mais ils barbouillaient leurs. convoitises d’un altruisme verbeux. Cette dissimula-: tion était autrefois un devoir envers son voisin; c'était maintenant un devoir envers soi-même. Devoir, devoir — toujours le devoir! Mais quand on parlait de devoir à Lita, elle ouvrait tout grands ses yeux et disait : «Oh, comme dans une cérémonie de mariage? “Amour, | honneur et obéissance”.… quel drôle de mélange! Qui, a bien pu inventer ça ? J'imagine que c’est Pauline!» On ne pouvait jamais retenir son attention sur un objet étranger à sa satisfaction immédiate, et cette sincérité animale était pour Manford son plus grand charme. Un trop grand charme... un charme terriblement dangereux. Il le comprenait maintenant. Il avait cru aller chez elle pour se détendre, se changer les idées — il s'était en fait arrêté juste à temps au bord d'un précipice. Mais l’autre soir, quand il lui avait montré cette ignoble photographie, il aurait pu, comme un vieil idiot qu’il était, verser dans le sentiment; et Dieu sait où cette chute l'aurait fait atterrir!

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À présent, une intense pitié avait remplacé son émotion niaise, la funeste sirène n'était plus qu'une enfant égarée, et il désirait seulement la sauver pour le bien de Jim.

Bizarrement, cette calme lucidité avait aussitôt suivi la fureur haïneuse avec laquelle il était précipitamment sorti de chez elle. S'il n'avait pas pris la fuite, il aurait perdu la tête - cassé un objet, fait quelque chose d’irréparable. Au lieu de ça, il considérait tranquillement sa propre sottise, et celle de Lita ! Il continuerait de la voir, bien sûr; il avait plus de raisons que jamais de la voir; mais il n’y aurait plus aucun danger à ça, seulement une aide pour elle et peut-être une guérison pour lui-même. Il se réfugia dans cette nouvelle humeur comme dans une citadelle inviolable. Les tourbillons et les tourments des derniers mois ne pourraient plus l'atteindre : il avait trouvé une esquive, une parade. L'idée d'échapper au conflit, de tout régler sans effusion de sang, l’inonda de ce bien-être magique que la seringue procure au

drogué. Pauvre petite Lita.. ne plus jamais l’adorer (Dieu merci!), mais, oh, d'autant plus la plaindre et l'aider!

Cette sérénité trompeuse lui était venue durant sa visite à Mrs. Landish -— du fait même de l’insensibilité de cette dame aux critères selon lesquels il vivait. Il s'était rendu chez elle -— il le comprenait maintenant animé par ce cruel désir masculin d'apprendre les pires choses sur son idole déchue. Ce qu'il appelait la volonté de « voir la réalité en face » — qu'était-ce donc,

sinon un violent besoin d’accumuler toutes les preuves contre la pauvre Lita? Renoncer à l'enquête sur le Mahatma ? Jamais! Il avait plus de raisons que jamais de la pousser jusqu’au bout, d'exposer en plein jour toute cette sombre affaire, d'ouvrir les yeux du malheureux Jim sur le passé de sa femme (le plus tôt serait le mieux), et l’aider à se remettre sur pied, à prendre un nouveau départ, à avoir de nouveau foi

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dans la vie et dans le bonheur. Car évidemment ce malheureux Jim serait la principale victime... Sale petite bonne femme! Elle voulait se débarrasser de son mari, n'est-ce pas ? Eh bien, on allait lui en donner l’occasion. seulement, elle verrait un peu, elle recevrait la monnaie de sa pièce, ce serait lui qui se débarrasserait d'elle! Cela, il se l'était dit dans un premier accès de‘rage aveugle. Cependant, une fois devant la porte de Mrs. Landish, sa vieille perspicacité d'avocat venant à la rescousse, il avait senti qu’un scandale public n’était pas nécessaire, et qu’on pouvait par conséquent l'éviter. C'était assez facile de se débar- . rasser de Lita sans cela. Les preuves qu'il réunirait . bientôt permettraient d'imposer toutes les conditions qu'on voudrait. Jim aurait la garde du petit, et l'affaire serait promptement réglée - selon leurs propres termes, pas ceux de Lita! Elle ne serait que trop contente de partir avec armes et bagages - de déguerpir de leur vie à tous. Et dire qu'il avait délégué sa petite Nona pour veiller sur cette fille... Pouah!.…. Cette idée le rendait malade.

Mais, en fin de compte, tout s'était passé très différemment. Et Manford avait besoin d’arpenter vigoureusement Central Park pour tâcher de comprendre pourquoi.

C'était à cause du comportement de Mrs. Landish — | de son incohérence stupide et irresponsable, semblable à une parodie vieillissante de l’insouciance juvénile de Lita. Aux questions précises de son visiteur, Kitty Landish avait vaguement répondu qu’il ne fallait pas compter sur elle pour donner des dates, des chiffres et des statistiques : les faits n'avaient aucun sens pour | elle, la seule chose qui l’intéressait était l’Inspiration, | le Génie, le Feu divin, peu importait le nom. Peut-être avait-elle eu tort, mais elle avait tout sacrifié dans sa vie à la vénération du génie. Elle le recherchait partout, et c'était parce que, dès le début, elle en avait senti un germe dans Lita qu’elle s'était dévouée à cette

enfant. Oui, un germe, Manford ne s’en était-il pas luimême aperçu ? Evidemment, elle, Mrs. Landish, avait rêvé à une autre sorte de mariage pour sa nièce... Oh, mais Manford ne devait pas se méprendre! Elle trouvait Jim parfait. trop parfait. C'était justement le problème. Manford devinait sûrement ce que signifiait ce «trop » ? Une constance si absolue, un dévouement si complet étaient parfois plus éprouvants pour un tempérament d'artiste que les scènes et les infidélités. Et Lita était d’abord et avant tout une artiste, faite pour vivre dans le monde de l’art, selon d’autres valeurs dans un univers à quatre dimensions, pour ainsi dire. Il ne fallait pas la juger dans son entourage actuel, même s’il était idéal dans un certain sens — sens qui, malheureusement, n'était pas le sien! Et Mrs. Landish insista en misant sur la totale compréhension de Manford : « Si seulement Jim pouvait comprendre ça aussi bien que vous... admettre que les critères courants ne s'appliquent pas aux natures d'exception... La petite vous a-t-elle dit que Klawhammer lui a proposé de jouer dans un film avant même de l'avoir vue danser, sur la simple foi de ce que lui avaient dit d’elle Ardwin et Jack Staley ? »

Ah, c'était donc ça! La vérité éclatait. Kitty Landish, toujours endettée, et toujours pleine de projets insensés pour dépenser encore plus d'argent, avait vu une mine d’or dans ce genre d'exploitation des dons de sa nièce. La perspective d’un divorce, au lieu de l'effrayer, la ravissait. Manford sourit en pensant au peu d'effet qu'aurait sur elle la menace de Pauline — celle de cou-

. per les vivres au jeune couple. Pauline oubliait parfois que, même sur sa propre famille, son emprise n'était pas absolue. Elle ne pouvait pas rivaliser financièrement avec Hollywood; or Mrs. Landish avait les yeux fixés sur Hollywood.

«Cher Mr. Manford... mais vous avez l'air choqué! Vraiment choqué! Le cinéma vous effraie ? Comme c’est drôle ! » Elle fronça ses sourcils mobiles, en s’ef-

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forçant de se figurer les ténèbres intérieures d'un pareil état. « Mais vous savez sûrement que les gens les plus chic en font? Quoi, la Marchesa di San Fedele m'a montré l’autre jour une photo d'un garçon superbe... son Michelangelo... un véritable dieu grec en maillot de bain... et elle m'a dit que Klawhammer, qui a vu ça, l’a autorisée à envoyer un câble au garçon pouf lui demander de venir faire un bout d'essai à Hollywood, tous frais payés. On dirait qu'ils savent reconnaître à première vue les effets de la

gymnastique rythmique. Ce serait amusant, non, que Michelangelo et Lita soient le futur Valentino et la future. »

Manford avait oublié le reste de ce galimatias. Il se souvenait seulement d’avoir crié, avec une violence superflue : « Ma femme et moi ferons tout pour empécher le divorce!» Et il avait brusquement quitté Mrs. Landish sur cette menace dont il savait aussi bien qu'elle l'inutilité.

Telle était l'atmosphère dans laquelle Lita avait grandi! Tels étaient les dieux de Viking Court! Donc, Manford avait fulminé au lieu de s’apitoyer, avait menacé au lieu de se montrer tolérant, avait risqué le désastre pour Jim au lieu de prendre calmement le contrôle de la situation. La vision de Lita Wyant et de Michelangelo di San Fedele en futures vedettes de cinéma, avec leurs noms unis, tracés en lettres énormes sur toutes les affiches, du Maine à la Californie, lui avait fait monter le sang à la tête. Dans un brouillard de fureur, il avait distingué les monstrueuses images et deviné les répugnants commentaires. Et tout le monde trouverait cela drôle! À cette idée, il éprouva la rage destructrice de l’homme dont les aspirations intimes se heurtent aux tendances de son époque. Eh bien, ils verraient un peu, c'était tout ce qu'il pouvait dire. Il leur montrerait! |

La décision d'agir détendit son imagination surmenée. De nouveau installé à son bureau, en face d’inter-

locuteurs soumis, il retrouva toute son autorité professionnelle, et les arguments habiles, les paroles intimidantes s'ordonnèrent automatiquement dans son esprit. Après tout, c'était le chef de la famille — et même, à un certain degré, de la famille Wyant.

La nervosité de Pauline s'était peu à peu atténuée. Les Rivington ? Mon Dieu, après tout, ce n'était pas une si mauvaise idée de leur montrer qu'il fallait attendre son tour pour avoir un homme de l’importance de Manford, et qu’on devait en prendre son parti s’il faisait faux bond au dernier moment. «Obligations professionnelles. oui, totalement imprévues.… extrémement importantes... nous sommes absolument désolés, mais, vous savez, les grands avocats ne sont pas maîtres de leur temps...» Ç'avait été assez plaisant de dire cela à une Mrs. Rivington en émoi, qui avait bégayé : «Oh, mais ne pourrait-il pas... ? Nous pouvons l’attendre... nous dînerons à neuf heures et demie...» Plaisant aussi de pouvoir répliquer : «Je crains qu'il ne doive réserver toute sa soirée», et puis de raccrocher, de s'étendre à loisir, pendant que Mrs. Rivington (Pauline se la figurait parfaitement !) se précipitait dans sa salle à manger, en peignoir et pinces à friser, pour refaire un plan de table aussi müûrement réfléchi que s’il était destiné à une aristocratie féodale.

Pauline, à l’idée que son mari voulait être seul avec elle, pouvait aisément renoncer à un dîner en ville, . même celui-là. Depuis combien d'années Manford n'avait-il pas exprimé un souhait pareil ? Et devait-elle ce retour tardif à ses hanches réduites par le Mahatma,

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ou à son nouvel optimisme communiqué par le Guérisseur inspirationnel ? Si seulement une femme pouvait toujours deviner ce qui retient un cœur d'homme auprès d'elle, et ce qui l’en éloigne! Pauline, si elle avait disposé d'un système de standardisation de la vie, aurait commencé par l'appliquer aux cœurs humains; elle les aurait produits en série, tous pareils, au lieu de les laisser fabriquer au petit bonheur, comme ces machines loufoques bricolées par des amateurs, auxquelles on ne pouvait pas se fier, et qu’on ne pouvait pas réparer quand elles fonctionnaient de travers...

Juste une touche de rouge? Sa femme de chambre avait peut-être raison. Elle avait en effet les traits pâles et tirés. Mrs. Herman Toy s’en mettait à la truelle.…. apparemment, c'était ce qui plaisait aux hommes... Pauline étala un peu de couleur sur ses joues et passa habilement ses doigts dans ses cheveux joliment ondulés, en se demandant une fois de plus si ce ne serait pas mieux de les faire couper. Puis la robe d'intérieur mauve, les améthystes chinoises, et ces sandales argentées qui faisaient paraître si minces ses pieds. Elle se regarda avec un soupir de satisfaction. Le dîner devait être servi dans le boudoir.

Son mari arriva fort tard; il était déjà plus de dix heures quand le café et les liqueurs furent servis sur le guéridon bas près de la cheminée, pendant qu'on emportait sans bruit la petite table du dîner. Le flamboiement des bûches invitait au repos, et le fauteuil qu'’avança Pauline accueillit Manford en produisant une sorte de gémissement de plaisir.

«Quelle journée! fit-il en se passant la main sur le front comme pour en chasser une foule de problèmes juridiques.

— Tu en fais trop, Dexter; tu en fais vraiment trop. Je sais que tu es merveilleusement jeune pour ton âge, mais quand même... » Elle s’interrompit net, se rendant compte que, malgré son intention flatteuse, cette allusion ne serait peut-être pas bien reçue.

pur

«Rien à voir avec l’âge, grommela-t-il en effet. Quand on fait quelque chose, on en fait toujours trop. » (Laissait-il entendre qu'elle ne faisait rien ?)

« La tension nerveuse...» reprit-elle tout en se demandant une fois de plus si ce n'était pas le moment de glisser un mot au sujet d’Alvah Loft. Mais, même si Manford avait souhaité être seul avec elle, il ne désirait apparemment pas l'écouter. Elle pensa en être entièrement responsable. Si seulement elle avait su «extérioriser » les tremblements secrets qui l’agitaient intérieurement! Il y avait des femmes bien moins fines et délicates qu’ellè, moins jeunes aussi, et moins séduisantes, qui savaient tout de suite quoi dire - ou com-

ment épeler les syllabes muettes de la télégraphie de l'âme. Si son mari avait voulu des faits - une bonne conversation intime sur le nouveau système d'alarme, ou une analyse claire et attentive des factures de la pompe à incendie et du chauffage de la piscine -, eh bien, elle aurait su trouver les justes accents, tendres et confidentiels, pour traiter de ces sujets. L'intimité, pour elle, signifiait une inlassable discussion sur les réalités, pas nécessairement d'ordre domestique, mais enfin précises et tangibles. Pour sa part, elle était préparée à tout aborder, depuis le contrôle des naissances jusqu'au néo-impressionnisme : elle se flattait d’avoir une gamme de centres d'intérêt accessible à peu de femmes. Pour les moments plus confidentiels, elle préférait des sujets plus prosaïques, et elle aurait plus que tout adoré être tendre et gaie à propos de la cave à charbon, ou courageuse et réservée à propos d'une fuite de la chaudière. Mais elle était prête à parler de tout à condition que ce soit un fait concret, quelque chose avec de la substance et des contours, sur quoi on puisse avoir un avis et prendre position. Ce qui la paralysait, c'était le sentiment que Dexter ne s’intéressait qu'à ce qui concernait sa profession. De plus, rien n'était moins susceptible d’éveiller son attention que le branchement du système d'alarme ou la répartition

des fils électriques. Manifestement, il fallait prendre les hommes tels qu'ils étaient, changeants, têtus et mystérieux; mais elle aurait donné une fortune pour savoir (car, malgré toutes ses investigations, elle n’y était jamais parvenue) ce que pouvaient bien dire ces femmes qui savaient parler de rien à un homme.

Manford alluma un cigare et regarda fixement le feu. « C’est à propos de cette idiote d'Amalasuntha », dit-il enfin en s'adressant aux bûches.

Ce nom ramena brusquement Pauline à la réalité. Voilà du moins un fait — inconfortable, dur et noueux! Et elle l'avait oublié dans le troublant plaisir de leur tête-à-tête ! Donc, Manford avait voulu rester seul avec elle à la maison uniquement pour lui parler d'Amalasuntha ? Elle s’efforça de prendre une voix naturelle : «Oui, mon petit ?

— Tu ne sais peut-être pas que nous l’avons échappé belle ? continua-t-il, les yeux toujours fixés sur le feu.

— Échappé belle ?

— Ce maudit Michelangelo... sa mère allait l'importer cette semaine-ci. Elle avait déjà câblé. Si je n'étais pas intervenu à temps, nous l’aurions eu sur les bras jusqu'à la fin de nos jours. »

Pauline retint sa respiration pour mieux tendre l'oreille.

«Elle ne t'en a pas parlé... tu ne l’as donc pas vue? poursuivait son mari. Elle allait le faire venir pour qu'il tourne un film avec Klawhammer. Rien que ça! Grâce au ciel, j'ai pu la dissuader... mais il ne fallait pas perdre une minute. »

Abasourdie par ces nouvelles, Pauline resta un instant sans voix. « Michelangelo.. Klawhammer, fit-elle enfin. Non, je ne savais pas. Mais, est-ce que ça n’aurait pas été la meilleure solution ?

— La solution... de quoi ? Tu ne trouves pas qu'un membre de la famille sur l'écran, c’est déjà suffisant ?

Tu penses que ça aurait été joli de voir son nom et celui de Lita affichés ensemble dans tout le pays ? Bon

Dieu. j'ai cru bien faire en agissant en ton nom... Je n'avais pas le temps de te consulter... mais si ça t'est égal, je ne vois pas pourquoi je me ferais du souci. Il ne fait pas partie de ma famille. et elle non plus, en l'occurrence. »

Il avait détourné son visage de la cheminée, et il regardait enfin Pauline en face, les sourcils contractés, les veines des tempes gonflées, les mains crispées sur ses genoux, comme pour s'empêcher de bondir sous le coup d'une juste indignation. Il paraissait profondément perturbé, mais sa colère, sentait-elle, n’était que le masque inconscient d’une autre émotion — une émotion dont elle ne devinait pas la nature. Cette violence animée de raisons obscures eut sur elle un effet inti- . midant.

«Je ne comprends pas très bien, Dexter. Amalasuntha est passée ici aujourd’hui. Elle n’a parlé ni de Klawhammer ni de cinéma. Mais elle a en effet dit que tu avais quelque chose qui rendait inutile la venue de Michelangelo en Amérique. |

— Et elle t'a dit quoi?

— Elle a parlé de. d’un règlement de dettes. »

Manford se leva pour s'appuyer contre le rebord de la cheminée. Il baissa les yeux sur sa femme, qui avait le regard fixé sur les braises.

— Ecoute... tu t'imagines bien que si j'ai fait cette proposition, c'est que j'ai vu que nous étions dans une sale situation, n'est-ce pas? »

Il avait de nouveau pris un ton coléreux, mais, en le regardant à la dérobée, Pauline s’aperçut que son visage contracté était trempé de sueur. Elle se dit aussitôt qu'il était peut-être malade, qu’elle devrait prendre sa température — sa première pensée, à la vue d'un être tourmenté, étant toujours de sortir une trousse d’infirmière. Mais non, réflexion faite, ce n'était pas ça : il était malheureux, voilà tout, il était horriblement malheureux. Était-ce parce qu'il crai-

gnait d’avoir abusé de ses droits en agissant pour elle,

La

en l’engageant à ce point sans prendre le temps de la consulter ? Apparemment, il avait été profondément choqué -— bien plus, en fait, qu'elle-même - par l’idée d'une discorde entre Lita et Jim, et par les aspirations de Lita au vedettariat. Si c'était le cas, il avait eu une réaction naturelle, et parfaitement en accord avec ces traditions Wyant auxquelles elle s’identifiait (dans les moments opportuns). Oui, elle commençait à comprendre pourquoi il avait pensé qu’elle trouverait odieux de voir les noms de sa bru et de cet indigne cousin italien s'étaler aux frontons de toutes les salles de cinéma du pays. Elle fut émue par cette attention portée à sa sensibilité. Après tout, comme il venait de le dire, il n’était pas de la famille de Lita ou de Michelangelo; et il aurait très bien pu se laver les mains de toute cette affaire.

« Je suis sûre que tu as agi pour le mieux, Dexter. Tu sais que j'ai une entière confiance en ton jugement. Cependant, j'aimerais que tu m'expliques.…

— Que j'explique quoi?» coupa-t-il brutalement, apparemment irrité de plus belle par cette timide requête. « La seule façon de l'empêcher de venir était de payer ses dettes. Elles sont très lourdes. Je n'avais aucun droit de décider en ton nom, je le reconnais. »

Elle cligna des yeux, comme si l'énorme montant du déficit de Michelangelo se traçait devant elle en chiffres aveuglants sur un tableau géant. Mais elle parvint à dire, en prenant une profonde respiration : «Tu: as tous les droits, Dexter. Je suis contente que tu aies fait ça.»

I se tut un instant, en penchant la tête, et en tordant entre ses doigts le cigare qu'il avait oublié de rallumer.

. Il semblait rester bouche bée devant la promptitude de cette approbation, lui qui aurait trouvé plus facile de continuer d'argumenter et de se justifier.

«C'est. très élégant de ta part, Pauline, dit-il enfin.

— Mais non... pourquoi? Tu as fait ça par égard

. pour moi, je le sais. Seulement. est-ce que ça ne t'en-

nuie pas que nous discutions d’une chose ou deux? Par exemple, comment va-t-on financer.

— Financer...? Ah oui, bien sûr! Tu penses bien que je n'ai pas l'intention de te faire supporter toute la somme. J'ai reçu récemment deux honoraires importants, et je me suis déjà arrangé pour. »

Elle l’interrompit vivement. «Ce n’est pas ton affaire, Dexter. Tu es comme toujours terriblement généreux, mais je ne peux vraiment pas te laisser.

— Si, c'est mon affaire! C’est notre affaire à tous deux. Je ne veux pas plus que toi de ce vulgaire étalage…. ni du naufrage du bonheur de Jim par-dessus le marché... .

— Tu es terriblement généreux, répéta-t-elle.

— Il s'agit avant tout d'aider Jim et Lita. Si ce jeune crétin vient par ici avec un contrat de Klawhammer en poche, on ne pourra plus tenir Lita. Et quand cette bande-là met le grappin sur une femme... » Il parlait d'un ton précipité, sans reprendre son souffle, comme exaspéré à l’idée de devoir convaincre Pauline de ces évidences.

«C’est très beau de ta part, mon petit», ne put-elle que murmurer.

Un silence s'ensuivit, durant lequel, pour la première fois, elle put assembler ses pensées et s’efforcer de démêler la situation. Dexter avait acheté l'éloignement de Michelangelo pour éviter aux complications fami- - liales l'ajout d'un élément perturbateur; peut-être étaitce aussi pour s'épargner à lui-même la responsabilité, | sur place, d'un garçon paresseux et fauteur de troubles. | Cela, c'était compréhensible. Mais si son premier souci avait été d'assurer la paix du jeune ménage, n’aurait-il pas été plus efficace, et plus satisfaisant pour tout le monde, sauf pour Michelangelo, de contribuer avec elle, Pauline, à accroître le revenu de Jim et de donner | ainsi à Lita l'occasion de se distraire, de s'amuser davantage en dépensant l'argent de son mari? Même. dans un tel moment d'intimité, le sens pratique de |

Fe, DRE nr

Pauline lui rendait difficile d'accepter l’idée de glisser autant de bons milliers de dollars dans les poches des créanciers de Michelangelo. Elle était d’un naturel généreux ; mais, quelle que soit la façon dont elle disposait de sa fortune, elle n'oubliait jamais que ça avait été de l'argent — et quelle quantité d'argent Ça avait été — avant de devenir autre chose. Pour elle, il ne s'agissait pas d’une transmutation, mais simplement d’un échange.

«Tu n'es pas contente... tu ne penses pas que j'ai bien agi ? reprit Manford.

— Je ne dis pas ça, Dexter. Seulement, je m'interroge.. Suppose que nous ayons plutôt donné cet argent à Jim... Lita aurait pu redécorer sa maison... ou faire construire un pavillon en Floride... ou acheter des bijoux... Elle est si facile à distraire...

— Facile à distraire! fit Manford en riant durement. Quoi, cette somme d'argent ne l’amuserait pas plus d'une semaine!» Il prit un air songeur et sinistre. « Elle veut posséder l'univers. ou en avoir l'impression. Une femme à qui Klawhammer fait miroiter une offre! Mrs. Landish m'a dit le montant... ces gens-là peuvent nous acheter tous. ce n'est rien du tout pour eux. » Le cœur de Pauline se serra. Son mari connaissait apparemment sur Lita des choses qu’elle-même ignorait encore. « Je ne savais pas que l'offre était aussi précise. Mais si c’est le cas, comment pouvons-nous empêcher Lita d'accepter ? »

Manford s'était laissé tomber dans un fauteuil. Il se leva de nouveau, ralluma son cigare, et se mit à arpenter la pièce avant de répondre. «Je ne sais pas si nous pouvons faire quelque chose. Je ne sais pas comment

nous pouvons nous y prendre. Mais je veux essayer. j'ai besoin de temps pour essayer... Comprendstu, Pauline ? Cette petite... nous ne devons pas être durs avec elle. Ses débuts ont été regrettables.. tu es peut-être au courant... cette maudite affaire avec le Mahatma ? » |

Pauline grimaça et détourna les yeux. Il avait donc vu la photographie ! Et Dieu savait ce qu'il avait bien pu découvrir de plus durant les enquêtes effectuées pour les Lindon... Une lumière se fit brusquement en elle. C'était pour le bien de Jim et de Lita qu'il avait renoncé aux poursuites. sacrifié ses convictions, oublié son devoir de dénoncer des pratiques révoltantes. Elle bredouilla : « En effet... je suis au courant... un petit peu.

— Un petit peu suffit! L'immonde bonhomme...! Et c'est dans cette atmosphère pourrie qu’elle a été élevée. Mais ce n'est pas une mauvaise petite, Pauline. on peut encore faire quelque chose pour elle. laissemoi le temps... le temps...» Il s'arrêta net, comme si ce «moi » lui avait échappé des lèvres par mégarde. «Nous devons tous nous serrer les coudes pour mener ce combat pour elle, se corrigea-t-il avec une nuance d'emphase professionnelle.

— Bien sûr, mon petit, bien sûr, murmura Pauline.

— Quand elle sera avec nous à Cedarledge, avec toi, avec Nona, avec moi... À propos, c’est aussi bien que Jim ne vienne pas... il l'a mise à bout de nerfs, ces temps derniers... Jim est parfois un peu bouché, tu sais. Et puis surtout il faut le tenir à l'écart de toute cette histoire, Klawhammer et le reste... Nous devons tous tenir notre langue tant que l'affaire ne sera pas réglée, n'est-ce pas ?

— Bien sûr, ne put-elle que répéter. Mais imagine que Lita veuille me parler ?

— Eh bien, laisse-la parler. écoute ce qu’elle a à te dire. » Il fit une pause, et puis ajouta d’une voix rauque et mal assurée : « Seulement, ne sois pas dure avec elle. Tu veux bien ? Même si elle te dit des bêtises. Cette petite a bien des excuses.

— Tu crois que je peux être dure, Dexter ?

— Non, non, ce n'est pas ce que je veux dire. » Il se leva et promena un regard vague dans la pièce. En sen-. tant ses yeux passer sur elle, Pauline - robe d'intérieur

mauve, améthystes chinoises, touche de rouge et sandales argentées — s'aperçut qu'elle n'était plus-pour lui qu'une vitre transparente à travers laquelle il essayait de voir. de voir quoi? Jamais de sa vie elle ne s'était sentie aussi inexistante.

«Ma foi. je suis mort de fatigue. laminé», fit-il en secouant brusquement les épaules et en se tournant vers la porte. Il oublia de lui dire bonne nuit : comment aurait-il pu s'en souvenir, alors qu'elle n’était plus là pour lui ?

Une fois la porte fermée, Pauline à son tour promena lentement son regard dans la pièce. C'était comme si elle faisait le bilan des désastres causés par un tremblement de terre: mais rien autour d’elle ne montrait des signes de désordre, sauf le fauteuil que son mari avait poussé en arrière et la carpette qu'il avait déplacée en marchant.

Avec un soin instinctif, elle redressa la carpette et fit glisser le fauteuil dans son coin habituel. Puis elle s’approcha d’un miroir pour s'examiner attentivement. La lumière était mauvaise; l’abat-jour de l’applique murale s'était peut-être affaissé.. Elle le remit en place. Oui, ça allait mieux! Naturellement, à minuit passé... et après une journée pareille! une femme avait le droit d’avoir les traits un peu tirés. Ses lèvres articulèrent machinalement la formule familière : «Pauline, ne te fais pas de souci. Tu n’as aucune raison au monde de te faire du souci.» Mais, sur ces lèvres, le rouge s'était estompé, et leurs contours minces paraissaient bleus et arides. Elle se détourna de ce spectacle peu agréable et se dirigea vers son dres-

sing-room en éteignant les lumières derrière elle. Comme elle se penchait sur la dernière lampe à éteindre, elle vit tout près une grande photo encadrée : le portrait le plus récent de Lita. Lita avaït le don de poser : l'attitude qu'elle prenait spontanément avait toujours une éloquence muette. Et ce petit visage rond,

chatoyant comme l'intérieur d’un coquillage. les yeux obliques, la bouche charnue... les hommes trouvaient sans doute tout cela absolument délicieux.

Pauline traversa d'un pas lent son vaste dressingroom vivement éclairé, et pénétra dans sa salle de bains, toute resplendissante de carrelage blanc, de tuyaux et de robinets d'acier. C'était le moment de ses derniers exercices de détente du corps et d’élévation de l’âme, avant de dormir. Et il lui fallut rudement se concentrer pour se détendre.

Quel était le sens de tout ça ?

Nona, assise dans son lit deux jours après sa visite nocturne à La Terrasse, jeta un regard rétrospectif et navré sur ce qui s'était passé depuis lors.

Elle avait déclaré son refus solennel, définitif. Elle s'était sacrifiée, elle avait sacrifié Heuston, à l'idéal stupide d’une femme entêtée qui parvenait, pour impressionner les gens, à masquer son égoïsme derrière des . formules de philanthropie et de piété. Parce qu'Aggie passait son temps à l'église, et qu’elle régentait des comités d’asiles pour vieillardes et de maisons de repos pour tuberculeuses, elle avait un permis de cruauté à damner les frivoles.

Détruire deux vies pour préserver son propre idéal de pureté! C'était comme ces histoires horribles de vieillards moribonds qui prenaient des bains de sang humain pour retrouver leur vitalité! Tout le monde reconnaissait qu'un garçon sensible et intelligent comme Stanley Heuston aurait pu tout faire dans sa vie s’il avait épousé un autre genre de femme. Les choses étant ce qu'elles étaient, il allait à la dérive : il ‘avait essayé le droit, tâté de la critique littéraire, bifurqué vers la politique municipale, puis vers l’agriculture scientifique, et avait laissé tomber ses expériences les unes après les autres pour sombrer, à trente-cinq ans, dans le rôle d’un oisif désenchanté qui tuait le temps

avec la boisson, les jeux de cartes, et les voitures de sport. Selon Nona, il n’ouvrait même plus un livre, désormais : il vivait sur le capital déclinant de ses enthousiasmes de jeunesse. Cependant, quant à ce que les gens appelaient ses «frasques », elle savait qu'il s'agissait simplement d’une réaction naturelle contre l'austérité d’Aggie. Et ce n’était pas comme s'il y avait eu des enfants en cause. Nona était toujours bouleversée à l’idée de petits êtres désemparés soudain ballottés d'une maison à l’autre parce que leurs parents s’embarquaient dans de nouvelles expériences conjugales : elle n'aurait jamais acquis son bonheur au prix d'un Massacre des Innocents. Mais être sacrifiée à une union stérile — aussi stérile spirituellement que physiquement -, gâcher son amour et sa jeunesse à cause de la dévotion d’Agnes Heuston envers un prêtre âgé qu'elle prenait pour Dieu!

Et cette autre femme... la femme avec qui il avait dit devoir s'enfuir... Nona avait fait semblant de ne pas être au courant, et avait ouvert de grands yeux incrédules à cette nouvelle. Maïs bien sûr, elle était au courant, tout le monde était au courant; c'était Cleo Merrick. Elle lui «courait après » depuis deux ans, elle n'avait plus un seul lambeau de réputation à perdre, et elle sauterait certainement sur l’occasion de passer quelques semaines joyeuses avec un homme comme Heuston, même s’il devait la laisser tomber ensuite. Mais il ne ferait pas ça — évidemment, il ne le ferait jamais! Pauvre Stan -, la voix bruyante, les joues peintes, les grands gestes de Cleo Merrick : comme tout cela lui paraîtrait chaleureux, plein de vie, après le réfrigérateur qui lui servait de foyer! Elle le retiendrait auprès d'elle par sa vulgarité même : sa témérité lui paraîtrait générosité, son clinquant, richesse intérieure. Ah... comme Nona aurait su lui faire voir la différence ! Elle ferma les yeux pour avoir l'impression qu'il lui baisaït les paupières. et que ses paupières devenaient des lèvres. Partout où il la touchait, c'était

comme si elle lui tendait une bouche... Le savait-il ? L'avait-il jamais soupçonné ?

Elle sauta du lit, courut dans sa salle de bains, fit sa toilette et s'habilla avec une hâte fébrile. Elle ne lui téléphonerait pas. Aggie tendait toujours l'oreille. Elle lui enverrait un télégramme : un télégramme sûr et anonyme. Elle sortirait pour l'envoyer elle-même, sans attendre qu'on lui apporte son café.

«Venez me voir aujourd'hui à n'importe quelle heure. J'ai été trop stupide l’autre soir. » Oui, il comprendrait tout de suite. Elle n'avait même pas besoin de signer.

Sur le seuil de sa chambre, le texte du télégramme froissé dans sa main, elle entendit sonner le téléphone. Elle s'arrêta net : Stanley, sûrement ! Il avait éprouvé le même besoin qu'elle! Elle décrocha l'appareil d’un geste maladroit; des‘larmes coulaient sur ses joues. Elle avait attendu trop longtemps; elle avait exigé d'elle-même l'impossible. « AII6... oui? C’est vous, chéri ? dit-elle avec des sanglots de joie.

— Qu'est-ce que c'est que ça? C'est Jim. C’est toi, Nona ? » dit une voix tranquille. Mais quand donc la voix de Jim n’avait-elle pas été tranquille ?

«Oh, mon cher Jim! fit-elle en ravalant ses larmes et ses rires. Que se passe-t-il? Comme tu appelles tôt!

— Je ne te réveille pas, j'espère ? Est-ce que je peux venir te voir en passant ?

— Bien sûr. Quand? Dans combien de temps ?

— Maintenant. Dans deux minutes. Je dois être au bureau avant neuf heures.

— Très bien. Dans deux minutes. Monte directement.»

Elle raccrocha et mit de côté le télégramme. Pas le temps de l'envoyer avant l'arrivée de Jim; elle s'en occuperait après. Sa décision étant prise, elle se sentait calme et capable d'attendre. Mais, à propos de Jim, elle fut vite envahie par une inquiétude. Elle se reprocha d’avoir si peu pensé à lui ces deux derniers jours.

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