‹ Les New-YorkaisesChapitre 19 sur 20 · LD · texte numérisé non relu

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Nona haussa les épaules avec impatience. « Comme c'est absurde! Mais bien entendu il ne viendra pas. Je vois mal ce cher vieux Spécimen franchir le seuil de Cedarledge. »

Pauline rougit de nouveau; elle aussi avait envisagé cette possibilité, seulement pour la rejeter. Wyant avait toujours refusé de venir chez elle à New York, et pourtant elle vivait dans une maison achetée après son remariage ; il répugnerait encore plus à pénétrer dans Cedarledge, où ils avaient passé les premiers temps de leur vie commune, et où était né leur fils. Il y avait certaines choses, comme il disait, que ne faisait pas un homme, voilà tout.

Nona réfléchit. « Moi-même je n'irais pas le voir en ville, maman. Alors pourquoi le ferais-tu, toi? Il était en effet excité, et assez fâché, hier, mais il n'avait vraiment rien de particulier à dire. Il voulait seulement s'entendre parler. Tant que nous serons ici, il n’y viendra jamais, et quand son humeur sera passée, il ne se souviendra même plus de quoi il s'agissait. Si tu veux, je peux lui écrire pour lui dire que tu le verras dès que nous serons de retour.

— Merci, ma chérie. Oui, j'aimerais bien. »

Comme cette enfant était raisonnable lorsqu'elle le voulait bien! Sa proposition s’accordait parfaitement avec l’inclination secrète de sa mère, et celle-ci, quittant la table du petit déjeuner, décida de se retirer pour une dernière révision de la liste des invités du cardinal. C'était fort agréable d’avoir pour une fois le temps de consacrer à une affaire aussi importante toute l’attention qu'elle méritait.

Quand Nona descendit le lendemain matin, il pleuvait — des rafales de pluie froide, fouettant les branches et faisant rentrer le printemps étonné dans ses refuges secrets. ;

C'était la première pluie depuis leur arrivée à Cedar-. ledge : elle leur donnait l'impression de revenir en arrière - de revenir au monde hivernal de la ville, des rues trempées, des réverbères allumés tôt, des lieux de divertissement bondés..

Mrs. Manford avait déjà pris son petit déjeuner et elle était remontée dans ses quartiers, mais sur la table l'assiette de son mari n'avait pas été touchée. Il entra alors que Nona terminait, et, après lui avoir lancé un sourire absent, il prit place sans un mot. Il était assis en face des hautes fenêtres battues de pluie, et c'était comme si cette grisaille qu'il regardait vaguement audehors se répandait sur son visage au lieu des reflets rouges du feu. Son teint rubicond, ses mèches noires, vigoureuses et frisées autour de ses tempes brunes, avaient maintenant pris une pâleur jaune et automnale. « Je suppose que c’est ce qu’on appelle paraître son âge, se dit Nona. Comme si nous n'étions pas tous âgés de dizaines, de centaines de siècles! »

Son père détourna ses yeux du monde extérieur pour les diriger vers le journal placé près de lui. Paupières baissées, lèvres figées, il avait un aspect étrange

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et différent. Il faisait songer à un bronze... à son propre buste commémoratif... Nona fut traversée d’un léger frisson.

« Papa! Ton café refroidit. »

Il mit de côté son journal, jeta un coup d'œil sur la pile de lettres posée à côté de son assiette, puis leva son regard vers celui de Nona. Le pétillement qu'elle suscitait toujours dans les yeux de son père semblait cette fois-ci devoir émerger des profondeurs.

«Je n'ai pas fait ma promenade matinale et je n'ai pas particulièrement envie de petit déjeuner.

— On n’a envie de rien, par un temps pareil.

— En effet.» Il avait repris son air absent. «C'est dommage, quand il nous reste si peu de jours à passer ici. ; — Mais ça peut toujours s'éclaircir. »

Quelles choses stupides ils disaient! Pourtant ils se moquaient bien du temps à la campagne, l’un et l'autre, quand il s'agissait de faire une longue balade ou un bon galop. Ils n’en avaient guère fait récemment; mais elle avait dû aider sa mère, en raison de l'absence de Maisie; et puis il y avait eu l'interruption de la fête pour Amalasuntha; lui, enfin, avait dû distraire Lita — avec succès, apparemment.

«Oui... ça ne m'étonnerait pas que ça s'éclaircisse. » Il regarda de nouveau le ciel en plissant les yeux. «Autour de midi. » Il fit une pause avant d’ ‘ajouter : «Je pense emmener Lita à Greystock. »

Elle hocha la tête. Sans doute resteraient-ils là-bas pour dîner, et Lita voudrait peut-être danser. Ça n'ennuierait probablement pas Mrs. Manford, même si elle commençait à paraître se lasser de ces soirées en têteà-tête avec sa fille. Mais elles pourraient revoir la liste d’invitations; et Pauline pourrait parler de son nouveau Messie.

Nona jeta un coup d'œil à ses propres lettres. Elle les ouvrait rarement avant la fin de la journée, sachant maintenant que la seule écriture importante pour elle

ne se trouverait sur aucune des enveloppes. Stanley Heuston n'avait pas donné signe de vie depuis la nuit où ils s'étaient séparés devant la maison...

La porte s'ouvrit, et Lita entra. C'était la première fois depuis leur arrivée qu’elle faisait son apparition au petit déjeuner. Nona vit le visage de son père changer aussitôt. Il ressemblait à ces vieux portraits pittoresques dans les vitrines des restaurateurs de tableaux, dont on a ôté la patine et la poussière dans un coin pour révéler le véritable caractère de la toile en dessous. L'entrée de Lita ne le faisait pas paraître plus jeune ou plus heureux; elle soulevait simplement ce

voile que la vie pose entre le monde quotidien d’un

homme et lui-même, déguisant son âme. Il paraissait dévoilé... mis à nu... voilà tout. Nona regarda Lita, non pour la prendre au dépourvu, mais pour cesser d'observer son père.

Le visage de Lita était ce qu’il était toujours : tellement parfait et achevé qu’on ne pouvait pas l’imaginer troublé par une perturbation intime. C'était comme un délicat vase de porcelaine, ou une grande fleur lisse, que pouvait nuancer un changement de lumière, mais que rien ne saurait modifier de l’intérieur. Elle répandit sur eux un sourire vague, comme une déesse d'or et d'ivoire sur ses adorateurs, et déclara : «Je me suis levée tôt parce qu'il n’y avait aucun besoin de le faire. »

Cette raison l'enchantait peut-être, mais elle fut d’un piètre effet sur ses auditeurs. Nona ne fit aucun com- :

mentaire, et Manford se contenta de rire - rire confus qui semblait concerner, non tant ce mot d’esprit (sans

doute ne l’avait-il même pas remarqué), que la simple

lumière de la présence de celle qui l'avait prononcé: sorte de rire de surprise et de ravissement qu'on pousse à la vue d’un poisson aux nageoires éblouissantes ou d'une fleur qu’on se voit soudain offerte.

«Je crois que la pluie cessera avant le déjeuner, ditil en s'adressant impartialement à toutes les deux.

— Oh, quel dommage! Et moi qui voulait que mes cheveux frisent sous l’eau. Ils commencent à raidir avec toute cette sécheresse, dit Lita en promenant une main indécise au-dessus des plats disposés devant elle. Un pamplemousse, je pense... mais un pamplemousse, ça fait tellement croisière! Nona, promets-moi! fit-elle en se tournant vers sa belle-sœur.

— Te promettre quoi ?

— De ne pas m'envoyer de panier de pamplemousses quand je partirai en croisière. »

Manford essaya de déchiffrer cet insondable visage de porcelaine. Il avait les lèvres entrouvertes sur un mot qu'il ne prononça pas; puis il se leva en repoussant sa chaise.

«Je vais demander que la voiture soit prête à onze heures », dit-il d'un ton de vaine sévérité.

Lita creusait une cuillerée juteuse dans la coupe dorée du pamplemousse. Elle semblait ne rien écouter. Manford jeta sa serviette et sortit précipitamment.

Lita renversa la tête pour faire lentement glisser le jus entre ses lèvres; ses cils frémirent comme si elle recevait un baiser.

« Quand pars-tu en croisière ? demanda Nona en prenant le briquet.

— Je n’en sais rien. La semaine prochaine, peutêtre... ça ne m'étonnerait pas.

— Pour une région particulière du globe ? »

Lita baissa la tête pour plonger son regard noisette dans les yeux de sa belle-sœur. « Oui... mais je ne me souviens pas de son nom.»

Nona la fixait sans répondre. Elle était tellement belle ! Un vase? Non, en ce moment, plutôt une lampe, tant elle paraissait illuminée de l’intérieur, comme si ses globules rouges s'étaient transformés en des millions de lueurs féeriques…

Lita quitta Nona des yeux pour regarder autour de son assiette. « Des lettres? Quelle barbe! Pourquoi diable les gens ne téléphonent-ils pas ? »

Elle ne recevait pas souvent de lettres, son incapacité congénitale à répondre ayant peu à peu refroidi le : zèle de tous ses correspondants; de tous, sauf de son : mari. Nona apercevait presque chaque matin une des enveloppes gris-bleu de Jim posée sur la table du vestibule. Pour elle, cette pâle couleur avait fini par symboliser tous les états d'attente résignée.

Lita feuilletait une liasse impersonnelle de factures et de publicités, d’où émergea finalement la fidèle enveloppe gris-bleu. Nona pensa : «Si seulement il s'abstenait.….!» Et ses yeux s'embuèrent.

Lita regarda le cachet de la poste, puis, d’un air songeur, posa l'enveloppe sans l'ouvrir.

«Tu ne vas pas lire ta lettre? »

Elle haussa les sourcils. «Celle de Jim? Je l’ai lue hier! Une exactement pareille à celle-ci.

— Lita! Tu es... tu es parfaitement monstrueuse ! »

La bouche languide de Lita s’arrondit en un sourire.

« Pas avec toi, ma chérie. Tu as envie de me la lire?» Elle glissa un ongle vernis sous le rabat.

«Oh, non, non... Je t'en prie... Pas comme ça!» Nona fit une grimace. « Je préférerais qu’elle haïsse Jim... je préférerais qu’elle veuille le tuer! Ce serait plus supportable que ça!» fulminait-elle intériéurement. Elle se leva pour se diriger vers la porte.

« Nona... attends! Que se passe-t-il ? Tu ne veux vraiment pas savoir ce qu'il m'écrit ?» Lita s'était également . levée, en parcourant la lettre ouverte. «Il... Oh...!» . Elle tourna vers sa belle-sœur un visage dont s'était ! éteinte la lumière intérieure.

« Qu'y a-t-il? Est-il malade? Qu'est-ce qui ne va : pas ? | — Il revient. Il veut que je le retrouve après- : demain. » Elle regardait dans le vague, derrière Nona, ! les yeux perdus dans quelque chose d’invisible.

« Est-ce qu'il dit pourquoi ?

— Il ne dit rien d'autre que ça. |

— Et quand l’attendais-tu ?

— Je n'en sais rien. Dans des siècles. Je ne me souviens jamais des dates. Mais je croyais qu'il se plaisait là-bas. Et ton père disait s'être arrangé.

— S'être arrangé pour quoi ? » fit vivement Nona.

Lita parut reprendre conscience de sa présence, et la regarda de nouveau d’un air lisse et inaccessible. «Je n'en sais rien. Arrangé avec la banque, j'imagine...

— Pour qu'il reste là-bas ?

— Pour qu'il passe de bonnes et longues vacances. Vous pensiez tous qu'il en avait terriblement besoin, non ? »

Nona resta immobile, les yeux tournés vers une

fenêtre ouverte. Elle vit son père s'approcher dans la

Buick. La pluie s'était réduite à une bruine argentée traversée de rayons dé soleil, et elle entendit Manford lancer : «Ça s’éclaircit, finalement. Nous ferions bien de partir tout de suite. »

Lita sortit en fredonnant une chanson.

Saisie sur le moment, Nona fut brusquement animée du désir d’avertir, d'arrêter. « Lita!» cria-t-elle. Mais la femme de Jim était déjà partie.

Cependant, il y eut toute la journée des averses incommodantes — c'est-à-dire incommodantes pour Pauline et Nona. Chaque fois qu'elles voulaient sortir pour se promener, un déluge tombait; et dès qu'elles rentraient en pataugeant, suivies par les chiens trempés, les nuages se déchiraient sur un soleil radieux et moqueur. Mais elles devaient se changer, et alors elles révisaient de nouveau la liste d’invitations, ou jouaient au mah-jong dans la bibliothèque.

«Vraiment, je ne vais pas remettre une fois de plus mes chaussures de marche!» protestait Pauline en accusant le temps. Et peu après des torrents sur les vitres justifiaient ses craintes. « Averses d'avril », déclara-t-elle avec un petit sourire pincé. Elle regarda sa fille d’un air contrit. «C'est égoïste de ma part de t'avoir gardée i ici, ma chérie. Tu aurais dû sortir avec Lita et ton père.

— Mais il y avait tous ces messages à envoyer, maman. Et puis, franchement, j'en ai assez de Greystock. »

Pauline reprit son sourire coutumier. « Ma foi, j'imagine qu'ils seront de retour pour le thé. Pas de golf cet après-midi, j'en ai peur, fit-elle en jetant un regard furtif et satisfait à la trombe de plus en plus violente.

— Non, mais Lita voudra peut-être rester pour danser. » :

Pauline ne répondit rien, et reporta sur le jeu son attention disciplinée.

Le feu, soigneusement entretenu, crépitait. La tiédeur humide exaltait le parfum des œillets et des géraniums, rendant la pièce entêtante comme un jardin

‘été. Le crépuscule s’étendit dans le ciel chargé de nuages, et, au moment venu, la main qui veillait au feu tira les rideaux sur leurs anneaux silencieux et alluma les lampes. Puis Powder fit son apparition, menant la procession de la table de thé.

Pauline abandonna la partie de mah-jong languissante, pour jouer son rôle traditionnel dans la cérémonie. Elle s'installa avec Nona près de la cheminée, et souleva les petits couvercles des plats d’un air critique.

«J'ai commandé ces muffins que ton père aime tant, dit-elle d’un ton de regret inhabituel. Peut-être vaudrait-il mieux les faire tenir au chaud?»

Nona acquiesça, mais au moment où elle allait sonner, elle entendit un bruit de moteur et elle interrompit son geste. Les chiens se réveillèrent en grognant de joie et coururent vers l'entrée. « Finalement, les voilà!» s'écria Pauline.

Il y eut une ou deux minutes de silence, que ne rompit aucun jappement de bienvenue: puis un bruit de parapluie et de pèlerine qu’on posait: enfin Powder se présentant sur le seuil, à la fois perplexe et gêné.

«Mr. Wyant, madame.

— Mr Wyant ?

— Mr. Arthur Wyant. Il semble penser être attendu », ajouta le majordome comme pour donner à Pauline le temps de réagir.

Mrs. Manford saisit aussitôt l’occasion dans un de : ses élans héroïques. « Oui... en effet. Faites-le entrer, je vous prie», répondit-elle sans risquer un coup d'œil du côté de sa fille.

Arthur Wyant fut introduit, grand et voûté dans ses vêtements usés mais bien coupés, avec une rougeur nerveuse aux pommettes. Il s'arrêta pour promener dans la bibliothèque un regard à demi perdu - qui semblait montrer qu’en décidant d'aller rendre visite à Pauline, il avait oublié de prévoir qu'il se retrouverait dans un cadre familier.

«Tu n’as presque rien changé ici, dit-il brusquement, du ton lointain d'un homme qui reprend lentement connaissance.

— Comment vas-tu, Arthur ? Je regrette que tu aies eu autant de pluie pour ton voyage », répliqua Pauline d’une voix forte destinée à atteindre Powder pendant qu'il se retirait.

Son ancien mari n'y fit pas attention. Il continuait de fouiller la pièce d’un regard ahuri.

« Presque rien», continua-t-il en paraissant encore

n'avoir conscience d'aucune autre présence que la

sienne. « Pourtant, ce Raeburn.… il était autrefois dans la salle à manger, non?» Il se passa la main sur le front, comme pour dissiper un brouillard d’oubli, et

s'approcha du tableau.

«Attends un peu... Ce n'était pas ici qu'était accroché le Sargent.. Jim enfant, sur son poney ? Juste en face de mon bureau... Comme ça, je le voyais chaque fois que je levais les yeux... » Il se tourna vers Pauline. «Un joli tableau... Qu'en as-tu fait ? Pourquoi t'en estu débarrassée ? »

Pauline rougit, mais elle sourit bravement, d’un air

- conciliant, au milieu de son embarras. «Je ne m'en suis

pas débarrassée. C'est-à-dire... Dexter voulait le mettre

dans sa chambre. Il s’y trouve depuis des années. » Elle fit une pause avant d'ajouter : « Tu sais à quel point Dexter est attaché à Jim. »

Cessant de contempler le Raeburn, Wyant s'était

soudain tourné vers Pauline. La couleur de ses joues semblait refléter la gêne de son ancienne épouse. «Comme c'est bête! J'aurais dû m'en douter. Le fait est que j'ai eu un moment de panique en entrant ici. Tout paraît téllement inchangé! Tu dois m’excuser d’être arrivé à limproviste… Il fallait que je te voie pour quelque chose d’important.. Bonsoir, Nona.… . — Bien entendu, je t'excuse, Arthur... Assieds-toi… là, près du feu. Tu ne dois pas avoir chaud, après ton trajet sous la pluie. Ce n'est vraiment pas un temps de saison... Nona, veux-tu bien sonner pour qu’on serve le thé.» fit Pauline avec son inébranlable accent d'hospitalité.

Nona, ce soir-là, à la porte de la chambre de sa mère, hésita un instant puis se retourna.

«Eh bien, alors... bonne nuit, maman.

— Bonne nuit, mon enfant. »

Mais Mrs. Manford parut également hésiter. Droite dans ses riches et sombres draperies, elle leva la main d’un air absent pour ôter l’une après l’autre ses longues

boucles d'oreilles. Une des règles de Mrs. Manford

était de ne jamais faire appel à la femme de chambre pour se déshabiller.

« Est-ce que je peux t'aider, maman ?

— Merci, ma chérie, non. Cette robe se dégrafe très facilement. Et puis tu dois être fatiguée.

— Non, je ne suis pas fatiguée. Mais toi.

— Moi non plus.» Elles étaient indécises dans la tiède pénombre de cette chambre éclairée seulement par un feu mourant dans la cheminée.

Pauline alluma les lampes. «Alors, reste un moment.» Son sourire forcé se détendit, et elle posa une main sur l'épaule de sa fille. «Bon, c'est terminé », dit-elle de ce ton las et satisfait que Nona l'avait déjà entendue adopter pour prononcer l’'épitaphe d'un dîner difficile mais réussi.

Elle alla s'installer dans un fauteuil près du feu, et sa fille la suivit. À la lumière tamisée des lampes, avec les reflets du feu jouant sur son visage, et sa petite tête dres-

sée sur des épaules encore superbes, elle était empreinte d'une douce dignité qui émut étrangement Nona.

« Je suis vraiment contente que tu ne te sois pas fait couper les cheveux, maman. »

Mrs. Manford eut l’air étonnée; ses yeux dilatés sem-. blaient vouloir dire qu'elle s'était résignée aux remarques incongrues de sa fille, mais qu’elle avait depuis longtemps renoncé à ténter de les saisir.

« Tu es belle comme tu es, poursuivit Nona. Je peux comprendre l'émotion de ce cher vieux Spécimen quand il t'a vue ici, sans doute si peu changée depuis le temps où vous étiez ensemble, et dans le même décor. alors que lui...»

Pauline baïissa les paupières à cette évocation. « Oui, ce pauvre Arthur!» Depuis qu'ils s'étaient séparés, combien de fois avait-elle prononcé le prénom de son premier mari sans ajouter cette épithète indulgente et apitoyée ? Elle s'enfonça dans ses coussins et continua : «Il a sûrement été mal inspiré de venir ici. Je ne pensais pas qu'il puisse se souvenir aussi précisément de tout. Le Sargent, Jim sur son poney... Croistu que ça lui ait fait quelque chose ?

— Que le tableau soit dans la chambre de papa ? Oui, je crois que ça lui a fait quelque chose.

— Mais, Nona, il a toujours profondément apprécié ce que ton père a fait pour Jim... et pour Lita. Jl admire ton père. Il me l’a souvent dit.

— Oui.

— En tout cas, du moment qu'il était ici, je ne pouvais pas faire moins que de lui demander de rester dîner.

— En effet. D'autant plus qu'il n’y avait pas de train de retour avant l'heure du dîner.

— Et puis je ne savais pas encore pourquoi il était venu. »

Nona sortit de sa contemplation obstinée du feu pour regarder sa mère. « Vraiment ?

— Oh, bien entendu, je savais vaguement que c'était

pour parler de Jim et Lita. Toujours les mêmes rengaines. Mais je l’ai vite calmé. Je lui ai dit que Lita avait été parfaitement heureuse ici... Que l'expérience avait totalement réussi. Il a paru surpris qu’elle ait renoncé à ses idées avec Klawhammer... Apparemment, Amalasuntha lui a dit beaucoup de bêtises à ce sujet. mais je lui ai répliqué que Lita n’avait pas parlé une seule fois de Hollywood, et qu’elle allait rentrer chez elle après-demain pour rejoindre son mari, et ça l'a complètement tranquillisé. Est-ce qu'il ne t'a pas paru beaucoup plus calme quand il est parti ?

— Oui, il était certainement plus calme. Mais il semblait tenir à voir Lita. »

Pauline reprit vivement sa respiration. « Peut-être. Au fond, j'étais contente qu'elle ne soit pas ici. Lita n’a jamais su s’y prendre’avec Arthur, et elle se comporte parfois d’une manière tellement agaçante. Elle aurait pu dire une chose qui l'aurait exaspéré. C’était-un vrai soulagement quand ton père a téléphoné pour dire qu'ils restaient dîner à Greystock.. Évidemment, j'ai bien vu qu'Arthur trouvait ça curieux... ses idées n’ont pas progressé d'un pouce, il est resté aussi vieux jeu que sa mère. » Elle s s'interrompit un instant avant de poursuivre : «Je me suis aperçue de ton étonnement, quand je lui ai proposé de passer la nuit ici. Mais je ne voulais pas paraître manquer d’hospitalité.

— Surtout dans cette maison, fit Nona en lui rendant son petit sourire. Mais naturellement tu savais qu'il refuserait… »

Pauline soupira. « Pauvre Arthur! Il a toujours été tellement pointilleux !

— Ce n’est pas uniquement ça. Il souffrait horriblement.

— À cause-de Lita ? Mais c'est stupide! Comme s’il ne pouvait pas nous faire confiance.

— Pas seulement à cause de Lita. Aussi du simple fait d’être ici... de recevoir en plein visage toute son ancienne vie. Il semblait complètement pris au

dépourvu... comme s’il avait vraiment réussi à ne plus y penser durant toutes ces années. Et soudain tout lui est revenu... comme la dernière vision d’un homme qui se noie. Oui, un homme qui se noie, voilà ce qu'il était... »

Pauline se raidit un peu, et Nona la vit froncer légèrement les sourcils. «Quelles idées épouvantables tu as ! Je lui ai trouvé meilleure mine que jamais... et il n’a pas bu beaucoup de vin à table.

— En effet, il a bien fait attention à ça.

— Et moi aussi j'ai fait attention. J'ai discrètement donné des instructions à Powder. » Elle se détendit, son front se déplissa, et elle poussa un soupir, cette fois d’apaisement. Après tout, semblait dire son regard, elle n'allait pas se laisser troubler par les images morbides de sa fille, maintenant que l'affaire était close, et qu’elle avait toutes les raisons de se féliciter du rôle qu’elle y avait joué.

Nona paraissait moins sûre d'elle-même (mais c'était dans ses habitudes !). Elle hésita avant de reprendre : «Je ne t'ai pas encore dit... Au moment de descendre dîner.

— Oui, ma chérie ?

— Je l'ai croisé sur le palier. Il m'a demandé à voir le bébé... C'était naturel...»

Pauline pinça nerveusement les lèvres. Elle avait cru tirer toutes les ficelles, et en voilà une qui. Elle fit un effort pour acquiescer : « Parfaitement naturel!

— Le petit était endormi, tout rose et adorable. Il est resté longtemps penché sur le berceau. Heureusement, la nursery a changé depuis son temps.

— Vraiment, Nona! Il ne pouvait pas s'attendre à ce que...

— Non, bien sûr que non. Quand nous sommes descendus, il m'a dit : “C’est drôle comme ce petit ressemble de plus en plus à Jim. Il me rappelle tellement ce vieux portrait.” Puis il s’est tourné vers moi pour me demander : “Est-ce que je peux le voir ?”

— Quoi! Le Sargent ? »

Nona hocha la tête. « Est-ce que je pouvais refuser ?

— Ça aussi, tu l'as trouvé très naturel, je suppose.

— Donc, je l'ai emmené dans la chambre de papa. Il semblait se souvenir de chaque pas du chemin. Il a interminablement regardé le tableau. Il n’a rien dit... n'a pas répondu à ce que je disais. J'ai vu que tout ça le pénétrait…

— Ecoute, Nona, le passé est le passé. Mais il y a des personnes qui se plaisent à le remuer...

— Oh, je sais, maman.

— Certaines personnes, vois-tu, pourraient trouver étrange qu'il rôde dans cette maison... qu'il soit tout bonnement venu, lui qui prétend avoir du tact! Mais je ne l'en blâme pas, et je ne veux pas que tu le blâmes, ajouta Pauline avec fermeté. Au fond, c’est aussi bien qu'il soit venu. Il a peut-être été un peu perturbé sur le moment, mai j'ai réussi à le calmer, je lui ai démontré que tout allait bien, et qu'il pouvait sûrement nous faire confiance, à Dexter et moi, pour agir au mieux avec Lita... » Elle fit une pause avant de reprendre : «Saïs-tu, j'ai assez envie de ne pas parler de sa visite à ton père. ni à Lita. Maintenant que c'est terminé, pourquoi les ennuyer avec ça ?

— En effet, pourquoi? », fit Nona en quittant sa position accroupie près du feu. Elle se leva, étira ses bras au-dessus de sa tête, et ajouta : «Je vais demander à Powder de ne pas en parler. De toute façon, il n'aurait rien dit. Il sait toujours quand se taire, et quand intervenir. C'est comme un extincteur accroché

dans un couloir, il ne fonctionne qu’en cas de catastrophe.. Bonne nuit, maman... Je commence à avoir sommeil. »

Oui, c'était bel et bien terminé, et Pauline sentait qu'elle avait le droit de se féliciter. Elle n'avait pas dit à Nona à quel point Wyant avait été «difficile» durant les premières minutes, quand la jeune fille s'était esquivée après le thé pour les laisser seuls dans la

bibliothèque. À quoi servait de revenir sur tout ça ? Mrs. Manford avait d'abord été un peu nerveuse inquiète, par exemple, de ce qui pourrait se produire si Dexter et Lita revenaient et trouvaient Arthur en pleine crise, excité, arpentant la pièce en marmonnant, à la fois pour lui-même et pour sa femme : «Bon sang! Est-ce que je suis dans ma maison ou dans celle d’un autre ? Est-ce que quelqu'un peut me répondre ? »

Mais ils n'étaient pas revenus, et la crise s'était bientôt dissipée. Pauline n'avait eu qu’à répondre : « Tu es dans ma maison, Arthur, où, en tant que père de Jim, tu es toujours le bienvenu... » Cela avait mis un terme à ses divagations, l'avait rendu un peu honteux, l'avait ‘ramené à la réalité, et à sa propre dignité.

«Tu dois m'excuser, ma chère... Je ne suis qu’un intrus, ici, je le sais:i.5%5 25988

Et quand elle avait ajouté : «Jamais chez moi, Arthur. Assieds-toi, je te prie, et dis-moi pourquoi tu voulais me voir. », eh bien, après cette question calmement et raisonnablement posée, il avait aussitôt cessé de fulminer, s'était assis comme elle l'en avait prié, et s'était mis, de son ton ordinaire, à recommencer ses balivernes sur Jim et Lita, et sur la mollesse de Jim, et sur les frasques de Lita, et comment tout ça finirait, et se rendait-elle compte que cette femme faisait de leur fils la risée de tout le monde, oui, parfaitement, on en jasait partout.

Après cela, elle n'avait plus eu aucune difficulté avec lui. Elle s'était gentiment moqué de ses craintes, elle l'avait aisément rassuré en lui racontant sa propre entrevue avec Lita (même si la conclusion la faisait encore grimacer), et en affirmant que l'expérience de Cedarledge était une totale réussite. Puis, par chance, au moment où il se remettait à la presser de questions, | Powder était entré pour le conduire dans une chambre d'amis, afin qu’il se prépare pour le dîner... Et peu après le dîner, la voiture était prête, et Powder (intervenant encore comme la Providence) avait suggéré

que, monsieur, en raison de l’état glissant des routes, peut-être vaudrait-il mieux ne pas tarder à partir. Et c'était Nona qui l'avait raccompagné... Alors Pauline avait poussé un profond soupir de soulagement, et elle était retournée dans la bibliothèque, où le verre de whisky vide et le cendrier plein d'Arthur étaient encore posés, c'était bizarre, sur la petite table proche du fauteuil de Dexter. Oui, elle était bien contente que ce soit fini.

Et maintenant elle était contente que ça se soit produit. Cet épisode avait renforcé sa confiance en ses propres méthodes, et lui avait donné une nouvelle preuve de sa capacité de surmonter les obstacles en les éliminant par un sourire. Elle avait vraiment éliminé par un sourire les lubies d'Arthur, alors que d’autres femmes auraient fait une scène, ou se seraient drapées dans leur dignité. Leur dignité! La sienne, plus que jamais, consistait à croire à ce qu'il y avait de mieux en chacun, à persuader les autres et elle-même que supposer le mal était le créer, et que ne pas y croire était l'empêcher d'exister. C'étaient les paroles même de l’Initié scientifique : « Nous sécrétons du chagrin comme nous fabriquons des toxines.» Comme elle lui était reconnaissante pour cette formule! Et comme elle se sentait légère et heureuse de l'avoir gardée en

- tête, et d’avoir prouvé sa justesse, en cet instant crucial! Elle considéra avec pitié ses propres crises de découragement, ses misérables accès de suspicion et de jalousie, ces moments d'autrefois où même les êtres les plus chers n'avaient pas été à l'abri de ses craintes morbides.…

Comme tout cela paraissait absurde et lointain! Jim devait revenir le surlendemain. Lita et le petit le retrouveraient chez lui. Et le jour d’après ils retour-

-naient tous en ville. Et puis il faudrait faire les derniers préparatifs pour la cérémonie de la réception du cardinal. Oh, elle aurait beaucoup à faire, avec l'aide de Powder! Il faudrait sortir des coffres-forts tout le

grand service d'argent et le vérifier avec soin... Par bonheur, les dernières nouvelles sur l’état de Mrs. Bruss : étaient optimistes, et Maisie serait sans doute de nouveau disponible... Oui, vraiment, la vie rentrait dans ses ornières d'activité si agréable. C'était très bien de se reposer à la campagne; mais le repos, quand il était exagéré, devenait si fatigant.…

Elle était au lit, les lumières éteintes, et le sommeil l'envahissait doucement...

Cependant, avant d'y sombrer tout à fait, elle perçut, dans des distances brumeuses, le bruit des pas de son mari... le grincement de sa porte qu’il ouvrait et refermaïit.. le bruissement de ses vêtements qu'il ôtait… donc. il était revenu... et Lita.…. la petite sotte… ça s'était bien passé. donc... quelle chance qu’ils n’aient pas rencontrés Arthur. tout allait bien. le cardinal.

Pauline se dressa soudain dans son lit. C'était comme si une main invisible avait libéré un ressort de sa colonne vertébrale; elle se retrouva droite dans l’obscurité avant d'en connaître la raison.

Elle avait sans doute entendu quelque chose dans son sommeil; mais quoi ? Elle tendit l'oreille, au cas où le bruit se répéterait.

Le silence était complet. Sa main chercha un bouton d’onyx sur sa table de chevet, et aussitôt s’illumina le cadran d’une pendule miniature; l'heure sonna doucement : deux coups, suivis d’un autre. Deux heures et demie — l'heure la plus morte de la nuit, et dans le silence du printemps de Cedarledge! Mais il y avait sûrement du bruit — un bruit sec, comme une explosion. De nouveau! C'était bien ça : un coup de revolver. quelqu'un dans la maison.

Des cambrioleurs ?

Elle se glissa dans ses pantoufles, la main sur l’interrupteur électrique... Elle continuait de tendre l'oreille. Partout, un silence de mort...

Mais comment des cambrioleurs avaient-ils pu entrer, sans déclencher le système d'alarme ? Ah... elle se souvenait ! Powder avait reçu l’ordre de ne pas le mettre en marche tant que tout le monde n'était pas rentré. C'était Dexter qui aurait dû le brancher en

revenant de Greystock avec Lita. Et, naturellement, il avait oublié de le faire.

Pauline avait les cheveux serrés dans un filet de passement d'argent, et elle avait passé sur sa chemise de nuit son peignoir de soie argentée. Cette tenue d’urgence se trouvait toujours à son chevet en cas d’alerte nocturne, et elle put ainsi en un instant s’équiper pour rebrancher le système d’alarme et sonner la mobilisation générale de Powder, des valets, des jardiniers et des chauffeurs. Elle hésita en promenant sa main sur les boutons scintillants du tableau compliqué qui occupait un panneau de son dressing-room; puis elle

‘appuya sur celui marqué « Pompiers ». Pourquoi pas ? Il y avait eu récemment dans la région une série de cambriolages qui avaient mal tourné, et on ne savait jamais. C'était aussi bien d'alerter le voisinage. Dexter était si négligent.… Il n'avait probablement pas verrouillé la porte d'entrée.

Du silence, toujours. encore plus profond. Pas un bruit depuis le deuxième coup de feu. si c'était un : coup de feu. Elle ouvrit tout doucement la porte du petit vestibule, se dirigea vers la chambre de son mari. « Dexter! » appela-t-elle. | |

Aucune réponse; aucune lampe soudain allumée. Les hommes avaient le sommeil si profond! Elle : ouvrit, alluma... «Dexter!»

La chambre était vide, le lit n'était pas défait. Mais alors. quoi ? Les bruits du retour de son mari ? Avaitelle rêvé qu'elle les avait entendus ? Ou bien étaient-ce : des cambrioleurs, pillant la chambre de Manford, à. quelques mètres de l'endroit où elle dormait ? Un frisson la parcourut, malgré tout son courage. ;

Et si Dexter et Lita n'étaient pas rentrés, d’où était : venu le coup de feu, et qui l'avait tiré? Elle trembla en | pensant à Nona... Nona et le petit! Elles étaient seules ; avec la nurse dans l’autre aile de la maison... et la maison soudain paraissait tellement immense, tellement vide et pleine d’échos…

Fr.

Dans le corridor sombre devant sa chambre, elle s'arrêta pour tendre de nouveau l'oreille, à l'affût d’un bruit révélateur; puis elle se mit à courir, poussa la porte battante qui séparait les deux ailes de la maison, alluma les lumières en passant. L'épaisse moquette étouffait ses pas, elle avait l'impression de frôler le sol comme un fantôme désincarné qui n'aurait pas le pouvoir de briser le silence pour signaler sa présence…

Elle vit avec étonnement que la porte de la chambre de Lita, au bout du couloir, était entrouverte. Des bruits, enfin, en sortaient : quel genre de bruits? Quelque chose de sourd, de confus, de terrifié, qui se perdait dans le tourbillon du cerveau affolé de Pauline. Elle s’entendit crier « Au secours! » avec la voix étranglée qu'on a dans les cauchemars. Aussitôt elle fut rassurée en s'apercevant qu'on se précipitait derrière elle : Powder, les valets, les bonnes. Dieu merci, le système avait fonctionné! Du moins seraient-ils là pour porter de l’aide, si besoin...

Elle s’approcha de la porte pour la pousser et se heurta à un obstacle imprévu. Quelqu'un résistait de l'intérieur, essayait de bloquer le battant, pour empécher Pauline d'entrer. Elle se lança de toutes ses forces et vit le bras et la main de son mari dans l’entrebâillement. « Dexter ! » Il recula, et la porte avec lui. Pauline entra. «Oh, mon Dieu!»

Toutes les lumières étaient allumées; la chambre était aveuglante. Dans un coin, un autre homme tremblait d’un air hagard, mais Pauline le remarqua à peine, car devant elle, sur le sol, dans une robe floue et pailleté, le long corps de Lita s'était jeté en sanglotant sur un autre corps.

«Nona.. Nona!» hurla sa mère en se précipitant vers elles.

Elle bouscula son mari, s’'agenouilla sur le sol, écarta Lita, serra son enfant dans ses bras, la tête de Nona enfouie dans son sein, le sang de Nona maculant les

plis argentés du peignoir, détruisant à jamais ce sym-

bole de sécurité et de repos.

«Nona... ma petite! Qu'est-il arrivé ? Es-tu blessée ? Dexter. par pitié! Nona, regarde moi! C'est maman, ma chérie, maman... »

Nona cligna lentement des yeux. Son visage était blanc comme plâtre, égaré comme celui d’un bébé. Elle soutint le regard désespéré de sa mère. «Ce n’est rien... Ça n'a fait que m'érafler. » Puis son regard se promena dans le désordre de la chambre en montant et descendant comme un vol de papillon. Lita était blottie sur le divan, anéantie dans ses paillettes, inerte ‘comme un vêtement de fête jeté dans un coin. Manford se trouvait à mi-distance, le visage décomposé. Pauline, en suivant la direction des yeux de son enfant, vit l’autre homme, pétrifié, recroquevillé au fond de la pièce.

«Arthur!» fit-elle, le souffle coupé; et elle sentit sur son bras la faible pression de la main de sa fille.

« Non... non... c'était un accident! Papa... un accident! Papa!»

La porte de la chambre était grande ouverte, main- | tenant. Powder, curieusement maigre et décharné dans

sa chemise sans col enfilée en toute hâte, dirigeait les

- valets ébahis, tandis que les chauffeurs, les jardiniers : et les bonnes se bousculaient dans le couloir. Le sys-

tème de Pauline avait vraiment fonctionné à merveille.

Blême de rage, Manford menaçait Wyant, qui ne : bougeait pas, les bras pendants, le corps vidé de toute : force, mais dont les lèvres tremblantes bredouillaient :

un mot qui sonnait comme «honneur».

«Papa!» Au cri fragile de Nona, Manford baissa alors également ses bras, aussi immobile et impuissant que l’autre homme. « C’est seulement un accident », soufflèrent les lèvres blanches proches de la poitrine de Pauline.

Powder s'était avancé. Il martelait des ordres par- :

dessus son épaule. « Qu'on téléphone au médecin!

Qu'on prépare une voiture ! Qu'on fouille les jardins! Une femme ici! La femme de chambre de Madame ! »

Manford se ressaisit soudain et vit d’un œil torve le groupe débraillé qui se pressait à la porte. «Bon sang, que faites-vous ici, vous tous ? Allez, dehors, tous! Dehors, j'ai dit! Vous m’entendez ? »

Powder adressa à son patron un regard respectueux mais vigilant. « Oui, monsieur, certainement, monsieur. Je voudrais simplement dire à Monsieur qu’on a déjà découvert le mode d’effraction du cambrioleur. »

Manford le fixa d’un air vide, mais le majordome continua imperturbablement. « Grâce à la pluie, monsieur. Il est passé par la fenêtre de l'office. La poignée a été forcée, et il y a des traces boueuses sur le linoléum, monsieur. On a remarqué cet après-midi un vagabond qui rôdait par ici. Je peux donner une preuve...»

Il se glissa promptement entre les deux hommes, se pencha, ramassa sur le sol un objet qui disparut aussitôt dans sa poche. Peu après, il sortait en chassant ses subalternes, et refermait la porte derrière lui.

« Dexter, s’écria Pauline, aide-moi à l’allonger sur le lit.»

Dehors, dans le silence attentif de la nuit, un grondement métallique se fit entendre du fond de l'allée. Ce bruit surnaturel s’enflait jusqu’à tout emplir, immense, mystérieux et menaçant. C'était la brigade de pompiers de Cedarledge, qui arrivait à toute vitesse pour répondre à l'appel de sa bienfaitrice.

Pauline, se penchant sur le visage de sa fille, crut y distinguer l'ombre d'un sourire.

GT

La chambre de Nona Manford était emplie de fleurs printanières. Des amis compatissants n'avaient cessé de lui en envoyer depuis qu'elle avait quitté Cedarledge pour être transportée à New York.

Deux semaines s'étaient écoulées. Le printemps battait son plein; par les grandes fenêtres entraient les rayons obliques d'un coucher de soleil de mai, qui restituaient aux longues branches de cerisier et de prunier en fleurs quelque chose de leur fraîcheur et de leur parfum d’origine.

Quelque temps plus tôt, cette beauté aurait été doublée aux yeux de Nona du fait qu’elle évoquait Cedar-

ledge; mais, à présent, la seule idée de cet endroit lui faisait fortement fermer les paupières, comme pour se

protéger des récents souvenirs.

Elle devait encore garder la chambre, car la balle qui lui avait fracturé le bras au niveau de l'épaule lui avait également éraflé le poumon, et sa température restait obstinément élevée. C'était surtout dû au choc, disaient les médecins. la terreur en voyant un cambrioleur masqué dans la chambre de sa belle-sœur.. et puis recevoir deux coups de feu... deux!

Lita avait confirmé cette version. Elle dormait quand on avait doucement ouvert la porte. Elle s'était réveillée en sursaut en face d’un homme masqué, por-

tant une lampe-torche.. Oui, elle était presque sûre

qu'il était masqué... En tout cas, elle n'avait pas pu voir son visage. Et la police avait trouvé des traces de pas boueuses sur le linoléum de l'office, et dans l’escalier de service.

Lita avait hurlé, et Nona s'était précipitée à son secours. oui, et aussi Mr. Manford... Lita pensait que Mr. Manford était arrivé avant Nona... mais là encore, elle n'en était pas sûre. Le fait était que Lita avait été profondément secouée par cette épreuve, et que son témoignage, s’il n'était pas contradictoire, n'était du moins guère cohérent.

Les seuls témoins vraiment lucides étaient le majordome et la victime elle-même. Leurs déclarations s’accordaient parfaitement, ou du moins se raccordaient, se complétaient l’une l’autre, avec une parfaite précision. Nona était arrivée la première... Elle avait vu l’homme dans la chambre de Lita.… Elle aussi pensait qu'il était masqué... Et il s'était tourné pour tirer sur elle. Son père avait entendu les coups de feu. Il s'était précipité, à moitié habillé. C'était à son entrée que le cambrioleur avait pris la fuite... Quelqu'un déclara l'avoir aperçu courant dans le jardin, sous la pluie. Mais personne n'avait vu son visage, et il n'y avait aucun moyen de l'identifier... La seule preuve indubitable de sa présence, en dehors des coups de feu, était la découverte par Powder, dans l'office, de traces de pas boueuses, qu'il avait soigneusement conservées, car bien sûr elles pouvaient éventuellement permettre de retrouver le criminel. Celui-ci naturellement avait disparu avec son revolver... et les balles, dont une s'était logée dans la porte, l’autre dans le lambris, étaient d’un calibre courant, et n'offraient pas de véritable indice. C'était un problème très intéressant pour la police. On disait qu’elle y travaillait beaucoup... mais sans résultat manifeste, pour l’instant.

Depuis peu, Nona commençait à avoir moins de fièvre, et on lui permit de recevoir des visites; d'abord

une par jour, puis deux ou trois, puis quatre ou cinq. Elle finit par se sentir des crampes dans les mâchoires à force de raconter son histoire, embellie, à la demande des visiteurs, par une analyse de ses propres émotions. Elle employait toujours exactement les mêmes termes pour faire son récit; elle savait maintenant le moment précis où elle devrait faire une pause, car on allait s’exclamer : « Mais, ma chère, c’est absolument épouvantable. quelle impression avez-vous pu avoir ?

— L'impression de recevoir une balle dans le bras.

— Oh, Nona, vous êtes tellement cynique! Mais avant Ça... quand vous avez vu cet homme... vous ‘ n'étiez pas complètement malade de terreur ?

— Je n'ai pas eu le temps d’être malade d’autre chose que de douleur à l'épaule.

— On ne lui fera jamais avouer qu'elle a eu peur!»

Et ainsi se poursuivait la conversation. Remarquaïton qu'elle récitait son aventure d’un ton sûr et invariable, comme une leçon apprise par cœur? Probablement pas; en tout cas, si on le remarquait, on ne le laissait pas paraître.

Durant trois jours, les journaux firent les gros titres du cambriolage de Cedarledge : des coups de feu tirés sur miss Manford, la fuite du malfaiteur. Les comptes rendus détaillés, insistants, effrayants, s’imposèrent à la crédulité du public. Les millionnaires doublèrent le nombre des veilleurs de nuit, et firent installer de nouveaux systèmes d'alarme, dans leurs résidences de campagne. Puis les lecteurs, lassés par l'incapacité de la police à fournir un aliment frais à leur curiosité, cessèrent de spéculer sur cette affaire. Leur intérêt s'éteignit aussi soudainement qu'il s'était enflammé. Et la presse se tourna vers d’autres faits divers.

Nona, accablée dans son lit, se demandait quand elle. pourrait enfin de nouveau voyager pour échapper à tout Ça. |

Tout le monde autour d'elle s’en allait. Son père et sa mère partaient le soir même pour les montagnes

Rocheuses et Vancouver. De là, ils devaient aller au Japon et, au début de l'automne, à Ceylan et en Inde. Pauline avait déjà des lettres de recommandation pour tous les princes hindous, et regrettait qu’il ne soit guère probable qu'on organise des durbars pour son arrivée. Les Manford ne seraient pas de retour avant

- janvier ou février; les tâches professionnelles de Dexter l'avaient tellement épuisé que les médecins, craignant que l'accumulation de fatigue ne provoque une dépression nerveuse, avaient prescrit un complet changement et un éloignement prolongé des affaires. Pauline espérait que Nona irait les retrouver en Égypte. Un Noël ensoleillé ensemble au Caire serait tellement charmant.…

Arthur Wyant aussi était parti... au Canada, disaiton, en compagnie de cousine Eleanor. Certains insinuaïient que la véritable destination de son voyage était une clinique privée pour alcooliques dans le Maine; mais personne ne le savait vraiment, et d’ailleurs ça n'intéressait que peu de monde. Les quelques copains qui lui restaient, lorsqu'ils avaient appris qu'il avait été malade et devait changer d'air, avaient haussé les épaules pour dire avec un sourire : «Pauvre vieil Arthur. il a encore une fois forcé la dose », et puis n'avaient plus songé à lui. Il avait depuis longtemps perdu sa place dans le cours des choses.

Même Lita et Jim étaient partis en voyage. Ils

s'étaient embarqués la semaine précédente pour Paris, où ils arriveraient avant la fin de la saison, et où Lita pourrait se distraire avec le Grand Prix, la mode et le

théâtre. Les vacances de Jim avaient été prolongées jusqu’à la fin du mois d'août : Manford, toujours attentionné pour son beau-fils, avait arrangé cela avec la banque. Il était normal - tout le monde l'avait reconnu — que Jim ait été bouleversé par ce terrible événement de Cedarledge où sa femme aurait pu, comme Nona, recevoir des coups de feu; et ses intimes savaient combien il était préoccupé par l’al-

coolisme croissant de son père. Les Wyant comme les :

Manford avaient subi des épreuves peu habituelles; et quand les gens riches sont à bout de nerfs, on commence toujours par leur prescrire l’agréable remède du voyage.

Nona remua avec peine sa tête sur ses coussins. Elle se sentait incurablement fatiguée, et incapable de suivre l'élan radieux du printemps, qui d'ordinaire lui faisait bouillonner le sang. Son immobilisation commençait à lui pesér. Elle avait d’abord éprouvé du soulagement à rester passive, à être en dehors des choses, offerte comme victime ou preuve évidente du cambriolage de Cedarledge. Mais à présent ce rôle lui donnait la nausée, et elle enviait ceux qui pouvaient s'évader dans une fuite perpétuelle.

Elle ne voulait pourtant pas vraiment faire comme eux; elle n'était même pas sûre de vouloir voyager du moins physiquement. C'était à une évasion spirituelle qu'elle aspirait; mais par quel moyen, et où ? Elle y parviendrait peut-être mieux en restant simplement là où elle était, en se limitant strictement à ses quelques mètres carrés d'obligations et de responsabilités. Mais cette idée même n'avait pas grand sens. Des obligations, des responsabilités de quelle nature ? De nature négative, au mieux, comme tout dans sa vie. Elle avait cru que le renoncement signifierait la liberté. signifierait du moins l'évasion. Mais à présent elle ne signifiait rien d'autre qu’un plus grand enfermement en soi. Elle était fatiguée, sans doute.

On frappa à la porte, et sa mère entra. Nona leva avec curiosité ses yeux las. Désormais, elle regardait toujours sa mère avec curiosité : curiosité non pour ce qui avait pu changer en elle, mais pour ce qui était resté identique. Et c'était vraiment extraordinaire comme Pauline, l'ancienne Pauline, avait refait surface derrière la nouvelle, la Pauline blême et épouvantée de la nuit de Cedarledge…

«Mon bras cassé a été son salut», songea Nona en se rappelant, avec une sorte d’admiration ironique, comment cette apparition débraillée était aussitôt redevenue Mrs. Manford, maîtresse d'elle-même et de la situation, dès qu’elle avait pu en saisir les côtés immédiats et pratiques, pour s’agripper, comme elle l'avait toujours fait, aux poignées de la réalité.

Et même ce personnage sévère et discipliné s'était maintenant effacé, laissant place, les jours passant et les craintes s'apaisant, à la Pauline de toujours, souriante, confiante en elle-même et en la sécurité générale du monde. Cet épouvantable accident de Cedarledge avaitil vraiment existé ? En tout cas, Nona était certaine que pour Pauline il s'évaporait déjà dans le royaume des fables, puisque son seul résultat visible était la blessure de sa fille, qui était en train de guérir. Tout ce qui s’y rapportait s'était produit hors de vue, dans un domaine souterrain, et donc n'avait plus aucune réalité pour Mrs. Manford, laquelle était plus que jamais décidée à garder les pieds sur terre.

La seule différence, du moins physique, que détectait Nona, était un habile maquillage masquant les rides qui, malgré tout l’art des esthéticiennes, tissaient leur toile d’araignée permanente autour des yeux et des lèvres de sa mère. Mais, sous ce masque délicat, l'expression de Pauline était plus jeune et plus fraîche que jamais, lisse et vide comme si elle venait de renaître. «Et, au fond, elle vient en effet de renaître», conclut Nona.

Sa mère s’assit à son chevet, et lui caressa légèrement la main.

«Ma chérie! On t'a servi ton thé? Tu te sens beaucoup mieux, n'est-ce pas ? Le médecin dit que tes massages doivent commencer demain. À propos. (Œlle posa sur le couvre-lit une poignée de coupures de journaux.).….. j'ai pensé que ces petites choses sur la réception t'amuseraient peut-être. Maisie les a gardées pour que je te les montre. Naturellement, ils ont écorché la

plupart des noms étrangers. mais les descriptions de la salle sont assez justes. Je crois que c’est Tommy Ardwin qui a écrit l’article du Rapporteur. Amalasuntha affirme qu'il plaira au cardinal. Il avait l'air ravi devant les flashes des photographes. En somme, je pense qu’il a été vraiment enchanté.

— Alors tu devrais l'être toi aussi, maman, dit Nona en forçant ses lèvres pâles à sourire.

— Mais je le suis, mon enfant. Quand j'entreprends une chose, j'aime la faire comme il faut. Tu sais quel a toujours été mon principe : ce qu'il y a de mieux, ou rien du tout. Je crais en effet que c'était réussi. Mais peut-être est-ce que je te fatigue. » dit Pauline en se levant d’un air indécis.

Elle ne s'était jamais sentie à l'aise au chevet d’un malade, à moins d'y tenir un rôle actif et déterminant. Nona se rendait compte que c'était de plus en plus difficile pour sa mère de passer des moments avec elle, à mesure qu'elle reprenait des forces et qu'il n’y avait rien de particulier à faire pour elle. C'était une bonne chose que les Manford partent en voyage dans la soirée.

« Ne reste pas, maman; je vais bien, vraiment. C’est seulement ces choses-là qui me fatiguent encore un peu... » |

Pauline regarda sa fille d’un air où l'anxiété affleurait à la surface lisse de son rajeunissement.

«J'aimerais pouvoir te laisser sans me faire de souci, ma chérie. Mais l’idée que tu restes seule dans cette maison. ;

— C'est justement ce que je veux. Et puis pour le bien de papa, il faut que vous partiez.

— C'est mon sentiment, répondit Pauline en reprenant une mine radieuse.

— Tu dois encore avoir énormément de choses à régler. Je suis aussi bien que possible ici, déclara Nona. J'aimerais que tu partes sans plus penser à moi.

— Eh bien, je dois avouer... Maisie me réclame en effet à cor et à cri... », fit sa mère juste avant de sortir.

Quand elle fut partie, Nona ferma les yeux en soupirant. Demain... demain, elle serait seule! Et dans une semaine, peut-être, elle retournerait à Cedarledge, s'étendrait sur la terrasse avec les chiens autour d’elle, et personne pour poser des questions, pour se montrer insistant et compatissant, ou discret et évasif... Oui, malgré tout, l’idée de retourner à Cedarledge lui paraissait plus supportable que toute autre...

Elle voulut changer de position, et, dans son effort, sa main entra en contact avec la liasse de coupures de presse. Elle se rétracta avec une petite grimace; puis elle sourit. Après la nuit de Cedarledge, tout le monde, même Maisie et Powder avait supposé que la réception du cardinal serait annulée, puisqu'on ne pouvait pas la retarder, étant donné que Son Éminence devait repartir le lendemain. Mais elle avait eu lieu à la date fixée quatre jours après le prétendu cambriolage -, et Pauline en avait fait un succès. Et c'était pour Nona une raison supplémentaire d'admirer sa mère. Car il y avait en ellemême un élément qui répondait à l'énergie avec laquelle Mrs. Manford pouvait affronter les événements quand il n'y avait aucun moyen de les contourner. Ç’'avait été une soirée non seulement brillante, mais aussi très animée. Tous les invités étaient venus, tous les officiels, tous les dignitaires religieux, y compris l'évêque de New York ét le grand rabbin, oui, et même l'Initié scientifique, colossal et sibérien dans une tenue à demi ecclésiastique qui ajoutait sa note au pittoresque de l’ensemble; et pourtant, il n'y avait pas eu de heurts, aucune faille dans la dignité et l’'amabilité de l'atmosphère générale. Nona soupçonnait sa mère d’avoir songé à inviter le Mahatma,

dont la robe orientale aurait produit beaucoup d'effet, et qui aurait été tellement flatté, le pauvre homme! Mais elle ne s’y était pas risquée, et sa principale attraction, après les grands religieux, avait été Michelangelo, ce nouveau venu dont la beauté romaine était nimbée d'un séduisant halo cinématographique, et que sa mère faisait parader avec des commentaires.

«Quel dommage que ce cher Jim et cette adorable Lita soient partis en voyage, déclarait la Marchesa à tous ceux qui lui prêtaient l'oreille. Je suis vraiment déçue. J'espérais bien que Lita serait ici ce soir. Elle aurait formé un couple splendide avec mon Michelangelo! L'alliance du Nouveau Monde et de l'Ancien! Ou alors, imaginez... Antoine et Cléopâtre! Mon garçon m'a dit que Klawhammer cherchait une Cléopâtre. Mais notre chère Lita ne va pas être de retour avant longtemps...»

Et elle échangeait ses regrets avec ceux de Mrs. Percy Landish.

Nona ferma de nouveau les yeux. Depuis cette nuit atroce, elle ne cessait de souffrir de l'incapacité de dormir, et de la fatigue de devoir cacher à ses proches combien étaient rares ses moments de repos. Durant des heures, dans l'obscurité, elle avait l'impression d'avancer péniblement dans d'interminables perspectives bruyantes et aveuglantes, comme une voyageuse égarée dans le labyrinthe d’une ville inconnue. Et ses brefs intervalles de sommeil étaient tellement hantés de tumulte et de lumières, elle s’y sentait tellement exposée de tous côtés, qu'elle n'y jouissait d'aucun véritable répit. C'était seulement le jour, quand elle était seule dans sa chambre, qu’elle pouvait parfois oublier le monde en fermant les paupières.

Elle connaissait un de ces sursis en ce moment même;

et elle émergea du néant pour s’apercevoir que son père était à son chevet. Le soir était tombé, elle ne distinguait pas ses traits dans la pénombre, il n'était qu'une masse sombre penchée vers elle. Elle eut besoin d’un moment pour prendre clairement conscience de sa présence, et

pour trouver quelque chose à lui dire. Elle n'avait pas espéré le voir seul avant son départ. Elle avait imaginé que ses parents lui diraient au revoir ensemble après le dîner, juste avant d'aller prendre le train. Mais lui non plus, apparemment, ne trouvait pas ses mots. Avait-il été

poussé par le simple désir d'un tête-à-tête, ou alors par

la craïnte de paraître s’esquiver ? Il s'était discrètement assis sur la chaise que venait de quitter Pauline.

Finalement, il posa sa main sur celle de sa fille. «Oh, il fait presque nuit, dit-elle. Vous allez partir dans à peu près une heure, n'est-ce pas ?

— Oui. Ta mère et moi dînons tôt. »

Leurs doigts se croisèrent, et ils se turent de nouveau. Elle aurait aimé que ce silence et cette obscurité s'installent pour toujours. Tant qu’elle ne voyait pas ses traits, et qu'elle n'entendait pas sa voix, elle éprouvait un immense réconfort à le sentir ainsi proche d'elle, comme s’il lui communiquait une chaleur vivante qui les unissait indissalublement.

«Dans deux heures, en fait », précisa-t-il en s’efforçant de prendre un ton dégagé. Elle ne répondit rien, et il reprit : «Je voulais passer quelques minutes seul avec toi. Je voulais te dire.

— Papa!» :

Il s’effondra soudain, le visage enfoui dans le couvrelit. Elle libéra sa main pour lui caresser les cheveux, au-dessus de son front dégarni.

«Non. Ne dis rien. »

Elle sentit contre elle le tremblement qui parcourait les épaules de son père, et qui se répandit en elle jusqu'aux plus profondes fibres de son cœur.

« Mon vieux papa.

— Nona!»

Puis ils gardèrent une fois encore le silence, jusqu’au moment où une pendule tinta quelque part au loin dans les ténèbres. Manford se leva. Il se secoua avec impatience, selon son geste coutumier, et se pencha pour poser un baiser sur le front de sa fille.

«Je ne crois pas revenir te voir avant notre départ.

— Comme tu veux.

— Ce n'est pas la peine.

— En effet.

— Je veillerai sur ta mère. Je ferai tout ce que je pourrai... Adieu, ma petite!

— Adieu, papa. »

I lui donna un autre baiser sur le front, et softit aussitôt. Nona ferma les yeux, pour garder l’image de son père dans son cœur comme au creux de deux mains jointes.

«Nona, ma chérie! » Il fallait encore en passer par les adieux de sa mère. Oh, ce serait relativement facile. dans une chambre éclairée, avec Pauline sur le seuil, mince, droite, scrupuleusement équipée pour le voyage. parfaite et merveilleuse! Oui, ce serait presque facile.

«Mon enfant, c'est l’heure. Nous partons dans quelques minutes. Mais je pense avoir tout laissé en ordre. Maisie est en bas. Elle a reçu mes instructions, et la liste de toutes les gares où elle pourra nous télégraphier pendant que nous traverserons le continent.

— Mais maman, jewais bien... ce n’est vraiment pas nécessaire.

— Ma petite! Tu ne peux pas m'empêcher de désirer avoir de tes nouvelles.

— Je sais. Je voudrais seulement que tu ne te fasses pas de souci.

— Bien entendu, je ne me ferai pas de souci... Je ne vais pas me laisser aller à me faire du souci. Tu sais quelle est ma position en ce domaine. Et puis, ajouta Mrs. Manford d’un ton victorieux, quelle raison y a-t-il de se faire du souci ?

— Aucune», répondit Nona en souriant.

Pauline se pencha sur sa fille pour appliquer un long baiser à l'endroit même où s'étaient furtivement posées les lèvres de son mari. Elle jouait son rôle mieux que son mari, ce qui permettait aux autres de jouer plus facilement le leur en face d'elle.

« Au revoir, chère maman. Tu t'amuseras bien, n’est ce pas ?

— Ce sera un voyage très instructif. avec un homme aussi intelligent et cultivé que ton père. Si seulement

EN

tu avais pu venir avec nous! Mais tu me promets de nous rejoindre en Égypte ?

— Ne me demande pas de promettre quoi que ce |

soit en ce moment, maman. »

Pauline se redressa de toute sa taille pour fixer attentivement sa fille. Sous le poli de ce visage neuf, Nona crut voir reparaître une lueur d’anxiété qui se déplaçait comme une lampe qu’on promène de fenêtre en fenêtre dans une maison longtemps inhabitée. Prise au dépourvu, elle sentit son cœur se serrer. Quelque chose en elle se brisa soudain. Ses lèvres se crispèrent comme celles d’un enfant, et des larmes se mirent à lui couler sur les joues.

«Nona! Tu ne vas pas pleurer! s’écria Pauline en s'agenouillant près de sa fille.

— Ce n'est rien, maman... rien du tout! Va-t'en! Je t'en prie, va-t'en!

— Ma chérie... si seulement je pouvais te voir heureuse un de ces jours.

— Heureuse ?

— Eh bien, comme les autres, veux-je dire.

mariée. », s'empressa d'ajouter Mrs. Manford.

Nona avait essuyé ses larmes. Elle redressa la tête pour regarder sa mère droit dans les yeux.

«Mariée ? Tu t'imagines que le mariage me rendrait heureuse ? Je me demande vraiment bien pourquoi! Je ne veux pas me marier. il n’y a personne au monde que je veuille épouser. » Elle continuait de fixer durement Pauline. « Mariée! J'aime mille fois mieux me retirer dans un couvent, et qu'on n’en parle plus! fitelle vivement.

— Un couvent? Nona! Tu veux vraiment dire un couvent ? »

Mrs. Manford était de nouveau debout: la stupeur et le chagrin transparaissaient par chaque fissure de son maquillage. « Je n’ai jamais rien entendu d'aussi terrible », déclara-t-elle.

Plus profonde que sa religiosité éclectique, plus profonde que sa fierté d’avoir reçu un cardinal, plus profonde que les contradictions et les accommodements superficiels d’une conscience devenue élastique à force de trop servir, c'était la vieille terreur puritaine des prêtres insidieux, de l’encens et de l’idolâtrie, que Nona, avec un faible sourire, lisait sur le visage de sa

mère. Et peut-être cette terreur était-elle la seule fibre vraiment résistante en elle.

«Je pense parfois que tu veux me briser le cœur, Nona. Me dire ça maintenant! Aller dans un couvent!» gémissait-elle.

La jeune fille s'était enfoncée dans ses coussins.

«Oh, je veux simplement dire un couvent où on ne: croit à rien», répondit-elle.

Composition Chesteroc International Graphics Achevé d’imprimer en Europe (France) par Maury-Eurolivres —- 45300 Manchecourt le 5 juin 2001.

Dépôt légal juin 2001. ISBN 2-290-31146-4

Éditions J'ai lu re rue de Grenelle, 75007 Paris

ton France et étranger : Flammarion

Edith Wharton Les New-Yorkaises

« Les programmes de Mrs Manford étaient immuables. On en venait à douter que la maladie, ou même la mort, puisse les désorganiser. Tenter de modifier la mosaïque complexe de ses rendez-vous aurait été comme chercher à démolir la pyramide de Khéops... »

Prise dans le tourbillon de la vie new-yorkaise, Pauline ne s'épargne pas. Guérisseurs, assistantes sociales, gourous et marchands d'art s'arrachent le temps de cette femme exemplaire qui préfère s'adonner aux exercices d'élévation de l'âme plutôt que de se plier aux aspirations intimes de son époux.

Rien d'étonnant à ce que celui-ci soit sensible à l'extrême légèreté de Lita, sa belle-fille, à son profil d'ange primitif, voire à ses extravagances. Mais ce besoin d'évasion annonce dipme...

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