PAT il
s'était agi de ce qu'il appelait « faire du commerce ». À Cedarledge, il avait voulu s'occuper un peu de la ferme, mais il embrouillait les comptes et faisait perdre tellement d'argent à sa femme qu'elle avait fini par engager un intendant qualifié. En ville, il jouait au bridge des heures durant à son club, s’intéressait parfois aux courses, et passait chaque après-midi un moment avec sa mère, la vieille Mrs. Wyant, dans cette affreuse maison près de Stuyvesant Square qui n'avait jamais été «refaite », et était encore éclairée aux lampes Carcel.
Un obstacle et une déception, voilà ce qu'il avait toujours été. Elle aurait cependant supporté, ainsi qu'étaient censées le faire les femmes mariées de sa génération, les insuffisances de son époux, ses projets sans lendemain, ses traînasseries et ses rêvasseries, et même sa tendance croissante à boire, si elle ne s'était aperçue qu'il était également « volage ». Or, un mari volage, aucune femme à l’âme noble n'aurait su s’en accommoder. Donc, lorsque, en rentrant d’une cure de repos en Californie, elle découvrit qu'il avait eu une passade avec une cousine à charge de sa mère, Pauline sentit que toutes les lois du respect de soi lui dictaient de répudier Arthur. La vieille Mrs. Wyant, horrifiée, chassa la cousine et plaida la cause de son fils. Pauline fut inébranlable. Elle mit l'affaire entre les mains d'un avocat en vogue, Dexter Manford, spécialisé dans les divorces, qui s’occupa de tout avec compétence, célérité et discrétion, évitant scandale, affrontement et récrimination. Wyant se retira chez sa mère, et Pauline partit pour l'Europe, en femme libre.
À l’aube du nouveau siècle, le divorce n'était pas encore devenu une institution sociale à New York, et le coup porté à la fierté d'Arthur Wyant fut plus rude que ne l'avait prévu Pauline. Il vécut complètement reclus chez sa mère, ne vit son garçon qu'aux dates prescrites par le tribunal, et sombra dans une sorte de vieillesse prématurée qui contrastait tristement avec la
jeunesse et la vitalité retrouvées de Pauline. Elle-même s’en rendait compte avec un pincement de remords, et peu à peu, après son remariage et la mort de la vieille Mrs. Wyant, elle en vint à considérer non plus qu'elle était en litige avec ce pauvre Arthur, mais qu'elle était responsable de lui. Or elle se flattait de ne jamais négliger ses responsabilités. Il était donc tout naturel qu'elle en veuille à Arthur de figurer parmi ses rendez-vous du jour et de la forcer ainsi à se décommander.
Revenant vers sa coiffeuse, elle aperçut son reflet dans le triple miroir en pied. Encore ces petites rides autour des paupières et des lèvres! Ces lignes verticales entre les yeux! Elle ne permettrait pas ça; non, pas un seul instant. Elle se rabroua - « Pauline, cesse de t'inquiéter | Tu sais fort bien que tu n'as aucune raison de t'inquiéter. C'est seulement un peu de dyspepsie, ou alors le manque d'exercice. Tout va très bien » -, avec la voix fausse d’une mère tâchant de consoler son enfant qui s'est cogné.
Elle se regarda de nouveau, s’imagina que les petites rides étaient vraiment moins visibles et les lignes verticales moins profondes. Elle vit devant elle une femme droite et athlétique, avec tous ses cheveux, toutes ses dents, et juste une touche de rouge (parce que «ça se fait») pour relever un teint encore frais; elle vit ses traits réguliers, ses sourcils noirs légèrement soulignés au-dessus de beaux yeux gris au regard direct, son abondante chevelure grisonnante qui se prêtait encore avec vigueur aux mises en plis, ses pieds fermes et cambrés, ses chevilles minces. |
Comme c'était absurde! Comme ça lui ressemblait peu d’être perturbée par ces nouvelles idiotes ! Elle passerait voir Dexter en coup de vent et réglerait cette affaire du Mahatma en cinq minutes. S'il devait y avoir un scandale, elle allait empêcher Dexter de s’en mêler surtout contre le Mahatma! Elle n’oublierait jamais que c'était le Mahatma qui lui avait appris qu’elle était spirite.
La femme de chambre entrouvrit une porte pour dire d’un ton de reproche : « Madame, le coiffeur. Et miss Bruss m'a demandé de vous rappeler.
— Oui, oui, oui», répondit hâtivement Mrs. Manford.
Puis, enfilant son kimono et s’installant devant sa coiffeuse, elle murmura entre ses dents : « Maintenant, je t'interdis de te sentir pressée. Tu sais bien qu'il n'y a rien de pire que de se sentir pressée. »
Mais elle jeta un nouveau coup d'œil anxieux sur la petite pendule placée au milieu de ses flacons de parfum, et elle se demanda si elle ne gagnerait pas du temps en dictant son courrier à Maisie Bruss tout en se faisant coiffer et manucurer. Elle enviait les femmes qui n'avaient pas le sens des responsabilités - comme la petite Lita de Jim. Car, en ce qui la concernait, le sort du monde - le $eul qu’elle connaisse - reposait sur ses épaules.
- À une heure et quart, quand Nona se présenta chez son demi-frère, elle apprit que Mrs. Wyant n'était pas encore descendue. 4
«Et Mr. Wyant n'est pas encore remonté, je suppose ? De son bureau en ville, veux-je dire», précisat-elle devant la mine surprise du jeune majordome.
Pauline Manford s'était montrée fort généreuse à l'occasion du mariage de son fils. Cela l'avait rassurée de le voir s'installer et comprendre, apparemment, que le mariage impliquait le choix d’une profession et l'adoption de ce qu’on appelle des habitudes régulières. Non que les irrégularités des habitudes de Jim aient eu le sens qu'on attribue généralement à ce terme. Elles avaient essentiellement consisté dans le fait d’être incapable de décider quoi faire de sa vie (absolument comme son pauvre père!), d'oublier toujours l’heure, ou les rendez-vous que sa mère avait fixés pour lui, de demander qu'on construise pour lui un laboratoire de chimie à Cedarledge, et, après l'avoir obtenu, de l'employer d'abord comme chenil pour élever des foxterriers, puis comme studio pour étudier le violon.
Nona savait que sa mère avait été durement éprouvée par ces indécisions, et qu'elle avait été fort soulagée d'entendre Jim lui déclarer, au plus fort de son engouement pour Lita, que, si elle voulait bien de lui, il irait «bosser» dans un bureau comme tous les autres maris.
Que Lita le prenne ! Lita Cliffe, orpheline sans dot, sans autre guide au monde qu’une tante évaporée à la réputation plutôt entachée, l’«impossible » Mrs. Percy Landish! Mrs. Manford avait souri de la modestie de son fils, et avait applaudi à ses bonnes résolutions. «Cette expérience a fait un homme du cher Jim», avait-elle triomphé, en savourant la confirmation de son optimisme. Mais, retombant dans l'incertitude humaine, elle avait ajouté : « Pourvu que ça dure... !
— Oh, ça durera, maman, tu verras... tant que Lita ne se lassera pas de lui, lui avait affirmé Nona.
— Tant que quoi? Mais, ma chère petite, pourquoi Lita se lasserait-elle de lui ? Tu sembles oublier que c'était un miracle de trouver un mari comme Jim pour une fille comme Lita, qui n'avait personne d'autre que cette malheureuse Kitty Landish pour veiller sur elle!»
Nona avait tenu bon. « Enfin, regarde autour de toi, maman! Est-ce qu'on ne se lasse pas presque partout les uns des autres ? Et alors, qu'est-ce qui empêche de faire un nouvel essai ? Pense à tes grands dîners! Estce que Maisie ne doit pas dresser une liste d'anciens mariages aussi compliquée qu'une grille de mots croisés, pour t'éviter de te tromper dans les noms? »
Mrs. Manford avait écarté d'un geste cette objection. «Jim et Lita ne sont pas comme ça. Et je n'aime pas ta façon de parler du divorce, Nona», avait-elle ajouté assez piteusement; car elle-même, ainsi qu’aurait aisément pu le lui rappeler sa fille, tenait des discours extrêmement divers sur le divorce, selon l'heure, l’endroit, et les gens.
La jeune fille eut tout loisir de se remémorer cette conversation en attendant de voir Jim et sa femme. Rien ne semblait prêt à l’accueillir dans cette maison fraîchement décorée, au dépouillement voulu. Le bébé (dont elle avait commencé par demander des nouvelles) était en train de dormir, la mère à peine réveillée, et le chef de famille encore «au bureau ».
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Nona promena son regard dans la pièce et se mit à réfléchir - habitude grandissante en elle.
Elle s’avisa soudain que ce salon reflétait exactement ce qu'était un mariage moderne. Il faisait davantage songer — avec ses effets étudiés, l'attention obsessionnelle portée aux «valeurs», aux couleurs complémentaires, tous ces éléments sur lesquels les décorateurs en vogue s ‘escrimaient - à la salle d'attente d'une gare rénovée qu’au cadre d’une vie bien rangée. Rien n'y paraissait naturel ou à sa place, depuis le kakémono de soie jaune clair représentant un sage barbu, jusqu'aux trois iris funèbres isolés dans un vase Song * blanc sur le désert d’une table nue. L'unique touche de vie dans la pièce était apportée par l'agitation de poissons rouges dans un énorme aquarium sphérique ; mais eux aussi n'étaient que de passage, car Lita avait insisté pour que l'aquarium soit éclairé nuit et jour par des ampoules électriques : les petites bêtes privées de sommeil mouraient et devaient être régulièrement remplacées.
Mrs. Manford avait payé la maison et sa décoration. Ce n'était pas ce qu'elle aurait désiré pour elle-même elle ne s'était pas encore faite aux exigences de cette nouvelle nudité. Mais elle n'aurait pas non plus voulu que le jeune couple vive dans ce cadre opulent de tapisseries et de mobilier «d'époque » que pour sa part elle préférait. Elle voulait avant tout qu’ils soient « dans le coup», et les voir faire ce que faisaient les autres jeunes couples. Elle avait même avalé sans s’étrangler, en une énorme bouchée, le boudoir couleur d’ébène de Lita, avec son fatras de coussins de velours noir dominé par une statue dont elle ne pouvait minimiser l’indécence qu'en déclarant qu'elle voyait bien que c'était cubiste. Après tout ce qu'elle avait fait, elle trouvait que ce n'était vraiment pas gentil de la part de Nona d'imaginer que Lita pouvait se lasser de Jim.
Cette idée n'avait jamais véritablement tonblé Nona - du moins pas jusqu’à tout récemment. Et même à
présent, elle n'avait rien de précis en tête. Rien au-delà de cette vague question : Que pourrait bien faire une femme comme Lita si elle se lassait soudain de la vie qu'elle menait ? Or, depuis quelque temps, cette question se présentait à elle si souvent qu'elle avait voulu ce matin même demander l’avis de sa mère - car qui d'autre consulter ? Arthur Wyant ? Ce pauvre Arthur n'avait jamais pu régler ses propres petits problèmes avec la moindre logique ni le moindre bon sens, et, à l'idée qu'on puisse se lasser de Jim, il se montrerait aussi indigné que Mrs. Manford, mais sans savoir, comme elle, contrôler ses émotions.
Dexter Manford ? Eh bien... la fille de Dexter Manford devait admettre que son père ne tiendrait pas à se mêler des difficultés du mariage d’un beau-fils, et, sachant combien il était submergé de travail, elle hésitait à le charger d’un souci de plus. Car ce serait un souci. Manford (comme en fait tout le monde) aimait beaucoup Jim et s'était toujours montré extrêmement gentil avec lui. C'était entièrement grâce à l'influence de son beau-père que Jim avait pu obtenir un bon emploi à l’'Amalgamated Trust Co. Et Manford était ravi de voir le garçon ne pas rechigner à la tâche. Ça ressemblait bien à Jim, pensa Nona avec tendresse : sion arrivait à le convaincre de faire quelque chose, il le faisait avec une patience et une précision merveilleuses. Il fallait travailler pour Lita et le petit, et c'était assez
‘pour ancrer Jim à son poste.
Un nouveau parfum -— indéfinissable mais délicieux. Dans son sillage arriva Lita Wyant, d’un pas glissant et dansant, accrochant un collier, fredonnant un air, sa petite tête ronde aux cheveux cuivrés, au teint de nacre, aux yeux noisette plissés, pivotant de tous côtés sur son long cou, comme celle d’un oiseau. Elle était étonnée mais enchantée de voir Nona, indifférente au retard de son mari, et ne se rendait absolument pas compte que le déjeuner était prêt depuis une demiheure.
« J'ai pris un sandwich et un cocktail après ma gymnastique. Il me semble que ce n’est pas encore le moment d’avoir faim, s’interrogea-t-elle. Oh, mais toi, tu as peut-être faim, ma pauvre petite. Tu attends depuis longtemps ?
— Pas vraiment! Je te connais trop bien pour être ponctuelle », fit Nona en riant.
Lita ouvrit de grands yeux. « Tu veux dire que je ne suis pas ponctuelle, moi? Et ton admirable frère, alors?
— Il travaille en ville pour assurer un bercail à sa femme et son fils. »
Lita haussa les épaules. «Oh, un bercail ? Je n'aime ‘ pas les bercails.… on dit peut-être bercaux ? Pas celuici, en tout cas.» Les bras tendus, elle posa les mains sur les épaules de Nona, et, la tête renversée, la regarda droit dans les yeux pour lui demander : «Cette pièce est affreuse, n'est-ce pas ? Reconnaiïis que c'est vrai! Et Jim ne veut pas me donner d'argent pour la refaire.
— La refaire? Mais, Lita, tu l'as fait faire exactement comme tu voulais il y a deux ans.
— Il y a deux ans? Tu ne vas pas me dire que tu es capable d'aimer une même chose pendant deux ans!
— Si... toi!» rétorqua Nona. Puis elle ajouta, assez découragée : «En plus, tout le monde admire ce salon... » Mais elle s'arrêta net, en s’apercevant qu’elle adoptait exactement le ton de sa mère.
Lita laissa tomber ses petites mains d’un geste accablé. «C'est justement ça! Tout le monde l'admire. Même Mrs. Manford l’admire. Et quand on pense au genre de choses que tout le monde admire! Inutile de faire semblant, Nona! C'est un cliché typique, ce salon! Tous les couples qui se sont mariés la même année que nous en ont un pareil. La première fois que Tommy Ardwin l'a vu. oui, tu sais, ce nouveau décorateur. il a dit : “Ça, ça me dit quelque chose”, et il s’est mis à chantonner do mi si la do ré!
— Mais évidemment, pauvre nigaude, il voulait né tu lui demandes de le refaire! »
Lita poussa un soupir. « Si seulement il pouvait le refaire! Peut-être arriverait-il à me réconcilier avec cette maison? Mais je crois que personne n’y arrivera.» Elle promena autour d'elle un regard d’ineffable dégoût. « J'aimerais jeter tout ça par la fenêtre. Je m'ennuie tellement, ici!»
Nona se mit à rire. « Tu t'ennuierais partout. J'aimerais qu'un autre Tommy Ardwin vienne te faire comprendre que s’ennuyer est un vieux cliché.
— Un vieux cliché? Et pourquoi pas, si la vie entière est ennuyeuse? On ne peut pas redécorer la vie entière |!
— Et si tu le pouvais, que jetterais- -tu d’abord par la fenêtre ? Le bébé ? »
Les yeux de Lita flambèrent. « Ne sois pas idiote! Tu sais parfaitement que j'adore mon bébé!
— Eh bien, alors... Jim ?
— Tu sais parfaitement que j'adore mon Jim! reprit la jeune épouse en gardant le même ton.
— Oh, oh... ça me paraît redoutable! » fit une voix joyeuse.
L'entrée de Jim Wyant allégea l'atmosphère. Et il ajouta, en embrassant fraternellement Nona : «J'ai peur de ma femme quand elle dit qu’elle m'adore. »
En le voyant là, robuste, d’une taille un peu inférieure à la moyenne, avec ses cheveux roux, ses yeux bleu clair et son nez court, ses traits finement modelés où tout était séduisant et pourtant discret et rassurant, Nona retomba dans ses périlleuses réflexions. Quelque chose avait disparu du visage de Jim -— ses lubies, ses rêves, ses indécisions, ses inventions, le modélisme, le chenil, le violon; tout ce qu'elle avait
tant aimé en lui. Ce qui lui restait, à part une étincelle dans ses yeux dégrisés, n'était que pur pragmatisme. Eh bien, tant mieux, sans doute - quand on regardait Lita! Nona aperçut dans un miroir placé entre deux panneaux son propre reflet à côté de celui de sa belle-
sœur. Elle fit une petite grimace en voyant le contraste.
ER 33 Res 0.
Lita avait un éclat laiteux et une silhouette longiligne qui semblaient palpiter constamment comme un arbre caressé par une brise tremblante, et lui donnaient l'air
être tissée de brume et de rayons de soleil; alors qu’elle-même, Nona, pourtant aussi grande et presque aussi mince, avait l'impression d’être faite d’une matière opaque. C'était peut-être parce qu'elle était brune - elle tenait de son père des cheveux bruns ondulés et d’épais cils noirs qui soulignaient des yeux gris par ailleurs assez ordinaires, et la texture de sa peau mate et saine paraissait grossière et terne comparée à celle de Lita. Cette comparaison aggrava son * vague sentiment de découragement général. «Je ne suis pas en beauté, aujourd’hui », pensa-t-elle.
Jim lui prit le bras. «Allons-y, ma petite. Est-ce qu’il y a de quoi déjeuner ? demanda- t-il en se tournant vers la salle à manger.
— Oh, probablement. Dans cette maison, on trouve tous les jours la même chose, répondit Lita en faisant la moue.
— Ma foi, je suis bien content de trouver ici de quoi déjeuner, quand je peux m'échapper du bureau.
— Quand tu ne peux pas, Lita mange la nourriture des poissons rouges, fit Nona en riant.
— Madame est servie », annonça le majordome.
Ce repas, comme de coutume sous le toit de Lita, était de ceux qui combinaient délicatesse et lenteur. Mrs. Manford serait devenue folle devant les négligences du service et les incohérences du menu; mais elle aurait admis que personne ne faisait mieux le pilaf que la cuisinière de sa bru. Les raffinements gastro: nomiques étaient lettre morte pour Jim, dont l’indifférence au vieux madère de la cave des Wyant faisait le désespoir de son père. (« Je n'aurais pas été surpris que tu ne t'y intéresses pas, toi, Nona. Après tout, tu es une Manford. Mais qu’un Wyant n'ait aucun respect pour un vin vieux! » se lamentait Arthur Wyant.) Quant à Lita, soit elle grignotait avec langueur quelque nou-
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velle nourriture diététique, soit elle se jetait voracement sur le plat le plus lourd servi à table. Ce jour-là, elle se penchaïit en arrière, absente et taciturne, tandis que Jim engloutissait ce qu’on avait posé devant lui sans paraître s’apercevoir que c'était autre chose que du bœuf en conserve. Et Nona les observait tous deux à la dérobée.
Le téléphone sonna et le majordome annonça : « Mr.
.Manford. »
Nona Manford leva les yeux. « Pour moi ?
— Non, Miss. Pour Mrs. Wyant.»
Lita se leva soudainement, comme réanimée. « Ah, très bien... Ne m'attendez pas, lança-t-elle par-dessus son épaule en se dirigeant vers la porte.
— Fais donc apporter l’appareil ici», suggéra Jim. Mais sa femme s’'esduiva sans répondre.
«Voilà du nouveau... Lita faisant l'effort d’ aller j jusqu'au téléphone! dit Jim en riant.
— Et pour parler à mon père!» Cependant, Nona s'arrêta net avec une vague sensation de gêne qu'elle aurait été absolument incapable d'expliquer. Dexter Manford s'était toujours montré très gentil avec la femme de son beau-fils; mais enfin tout le monde était gentil avec Lita.
Jim, penché sur son pilaf, l’avalait goulûment, presque sans mastiquer.
« Eh bien, j'espère qu'il va lui dire des choses qui la feront rire un peu. Parce que, en ce moment, rien ne semble l’amuser. »
Nona fut sur le point de répliquer : «Oh, si, ça l’amuse de dire que rien ne l’amuse.» Mais elle se retint, en distinguant un léger trouble derrière la mine sereine de son demi-frère; et elle fit alors une remarque sur la beauté des deux arums jaunes disposés dans un vase de bronze qui se reflétaient sur l’acajou de la table. «Lita a vraiment le chic pour choisir les fleurs!
— Et pour tout le reste. quand elle se décide!»