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La porte s'ouvrit; Lita revint d'un pas traînant et se laissa tomber sur sa chaise. Elle refusa d’un mouvement de tête dédaigneux le pilaf qu’on lui présenta. Il y eut un silence.
«Alors. quelles sont les nouvelles? » demanda enfin Jim.
Sa femme arqua ses ravissants sourcils. « Des nouvelles ? C’est à toi de m'en donner. Je viens à peine de me réveiller, moi.
— Mais, je veux dire... » Il s'interrompit pour faire signe au majordome de desservir.
Il y eut un nouveau silence. Puis Lita tendit son long ‘cou, approchant une petite tête interrogative vers Nona. «Il paraît que nous festoyons ce soir au Palazzo Manford. Tu savais ça ?
— Si j je le savais ? Comment, Lita, je n'entends parler de rien d'autre depuis des semaines! C’est le banquet annuel pour la Marchesa.
— On ne m'avait rien dit, déclara calmement Lita. Je crains de ne pas être libre. »
Jim leva brusquement la tête. «On te l’a ditily a quinze jours.
— Oh, il y a quinze jours! Comment veux-tu que je me souvienne de quelque chose qu'on m'a ditilya quinze jours ? C'est comme Nona qui veut que je continue d'aimer mon salon parce qu'il me plaisait il y a deux ans!»
Son mari rougit jusqu'à la racine de ses cheveux roux. « Il ne te plaît plus ? demanda-t-il avec une sorte de désarroi juvénile.
— Et voilà... Lita peut être contente, maintenant. Elle a atteint son but! » dit Nona avec un petit rire nerveux.
Lita se joignit à ce rire. « N'est-ce pas qu'il est comme sa mère ? » fit-elle avec un haussement d’épaules.
Jim garda le silence, et sa demi-sœur comprit qu’il ne voulait pas insister sur la soirée convenue de crainte de pousser sa femme à s’obstiner dans un refus. La
même raison conduisit Nona à ne rien ajouter. Et ils achevèrent de déjeuner en discutant d'autre chose. Cependant, Nona s'étonnait que son père ait pu téléphoner à Lita dans le seul but de lui rappeler qu'il y avait un dîner ce soir-là chez lui. Dexter Manford était du genre à ne pas s’en souvenir lui-même (comme l'avait prouvé le coup de téléphone intempestif de miss Bruss), et surtout à ne pas se soucier de la venue des invités de sa femme — si jamais il se rappelait qui ils étaient. Nona poursuivit sa réflexion. «Ils devaient avoir prévu de sortir ensemble ce soir. il m'a dit en effet qu'il était pris... et Lita est de mauvaise humeur parce qu'ils ne le peuvent pas. Mais elle est de mauvaise humeur à cause de tout, aujourd’hui», conclutelle pour tâcher d'apaiser sa perplexité. Et elle se demanda si Jim raisonnait de la même manière.
Il aurait été difficile, pensa Nona Manford, de trouver deux maisons plus différentes que celle de Lita Woyant et celle devant laquelle, deux heures plus tard, elle descendit de l’élégant coupé de ladite Lita Wyant.
«Tu ne viens pas, Lita ? demanda la jeune fille en posant la main sur la portière. Cela lui ferait tellement plaisir »
Lita refusa en secouant la tête. « Je ne suis pas d’humeur.
— Mais il est tellement drôle! On peut s'amuser avec lui plus qu'avec n'importe qui.
— Oh, si pour toi c'est une distraction... pour moi c'est un devoir. Il se trouve que je n’ai pas envie de faire mes devoirs.» Lita agita sa main comme une fleur et la voiture démarra.
Nona monta les marches brunes et rongées. Cette maison délabrée, perdue dans une rue depuis longtemps oubliée du cours de la mode et des affaires, était celle de la vieille Mrs. Wyant. Après la mort de sa mère, Arthur Wyant, par souci d'économie, avait divisé la bâtisse en petits appartements. Il occupait l’un d'eux, tandis que dans l’autre, situé au-dessus, vivait l’ancienne compagne de sa mère, cette cousine à charge qui avait été la cause de son divorce avec Pauline. Wyant n'avait pas épousé Eleanor, mais il ne l'avait pas abandonnée, et cela, aux yeux de Nona, reflétait bien 38 LAS TEE
son caractère. Lorsqu'il était malade - il avait assez tôt souffert d'une forme étrange d’hypocondrie nerveuse -, la cousine descendait pour le soigner; mais quand il allait bien, elle ne se montrait jamais à ses visiteurs. Cependant, on disait qu’elle raccommodait son linge, veillait sur ses comptes, et l’'empêchait de devenir la proie de gens malhonnêtes. Pauline Manford prétendait que tout ainsi était pour le mieux. Elle-même aurait trouvé normal, et en fait convenable, que son ancien mari épouse Eleanor; comme il ne l'avait pas fait, elle choisissait de déclarer que, depuis son divorce, Arthur et sa cousine n'étaient que de «simples amis ». Le code des Wyant avait toujours été un casse-tête pour elle. Elle ne rencontrait jamais la cousine quand elle rendait visite à son ancien mari; mais Jim, deux ou trois fois par an, mettait un point d'honneur à tirer la sonnette de l'appartement d'en haut et, chaque Noël, : envoyait des azalées à la très discrète locataire. |
Nona grimpa promptement jusqu'à la porte de Wyant. Sur le seuil l’attendait une dame frêle au visage ombrageux et aux cheveux gris.
«Entrez, entrez! Il ne peut pas se lever pour ouvrir, il a une crise de goutte, et j'ai envoyé la cuisinière acheter quelque chose de léger pour son dîner. + — Oh, merci, cousine Eleanor, répondit la jeune fille en plongeant un regard sympathique dans les yeux vaguement tragiques de son hôtesse. Pauvre Spécimen À ! Je suis navrée qu'il soit encore malade.
— Il a été. imprudent. Mais le pire est passé. Ça va le remonter de vous voir. Votre cousin Stanley est ici.
— Oh, vraiment ? fit Nona qui, se sentant rougir, esquissa un mouvement de recul.
— I] va bientôt partir. Mr. Wyant serait déçu si vous n’entriez pas.
. — Mais bien sûr, je vais entrer. »
La vieille fille esquissa un sourire las, puis disparut à l'étage pendant que Nona ôtait son manteau de fourrure. Elle savait qu'il serait inutile de prier la cousine
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Eleanor de rester. Il fallait sonner chez elle si on désirait la voir.
Le salon miteux d'Arthur Wyant était envahi par le soleil de février, par des journaux, des magazines et des cendres de cigares. Il y avait quelques étagères de livres tout aussi miteux, auxquels Wyant s'était autrefois intéressé. Sa conversation portait d’ailleurs encore des traces de culture, surtout en présence de visiteurs comme Nona ou Stan Heuston, mais ses références faisaient penser qu'il avait cessé de lire depuis des années. Il trouvait que les livres, même les romans, exigeaient trop d'attention, et en fait il se contentait de parcourir des journaux populaires, des revues de cinéma ou des magazines à scandale. Il était vivement curieux des histoires intimes du monde qu'il ne fréquentait plus, même si, en causant avec Nona ou Heuston, il faisait mine de se moquer de ce genre de curiosité.
Lorsqu'elle le vit enfoncé dans son fauteuil, le dos courbé, la tête tombante, le pied maladroitement bandé, Nona trouva comme toujours que c'était, à sa connaissance, le plus grand, le plus mince, le plus droit, le plus séduisant des hommes. Pourtant il était voûté, à présent, même quand il était debout; il était prématurément vieilli; mais ce vieillissement faisait justement de lui l’image de sa propre jeunesse, et de l'élégance d’une époque disparue.
Pour Nona, en tout cas, il resterait à jamais l’Arthur Wyant qu'on voyait sur la photographie jaunie posée sur la cheminée : vêtu pour assister aux courses, à la mode des années quatre-vingt du siècle passé, en frac et chapeau haut-de-forme gris, le plus grand dans la rangée d'hommes habillés comme lui, derrière des dames aux manches bouffantes et aux petits chapeaux penchés en avant sur des coiffures compliquées. Comme tous ces gens paraissaient sereins, souriants et patients ! Nona ne les regardait jamais sans un pincement au cœur, regrettant de ne pas avoir vécu cette
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généreuse époque de calèches et de victorias, de tennis indolent et de visites d'après-midi...
Le visage de Wyant, plus encore que sa silhouette, semblait appartenir à ce passé : une petite tête modelée, des cheveux frisés se raréfiant sur un front étroit, des yeux où subsistait encore une étincelle - qui avaient probablement été bleus quand les cheveux étaient encore bruns, mais qui étaient à présent aussi pâles que le reste - et une mince moustache claire sur une bouche vaguement ironique.
Un personnage romantique; ou plutôt son portrait. fané. Oui, peut-être Arthur Wyant avait-il toujours été une image fanée - comme un charmant reflet dans un miroir terni. Ces longues jambes, cette noblesse de port étaient faites pour un autre homme, un homme qui aurait vécu des choses que Wyant avait seulement rêvées.
Son visiteur était de la même race mais ne pouvait absolument pas inspirer les mêmes réflexions. Stanley Heuston était beaucoup plus jeune — au milieu de la trentaine -, et presque tout en lui était moyen : la taille, le teint, les traits. Cependant, il avait un front puissant, sa bouche était dessinée pour le pouvoir et la moquerie, et seuls ses petits yeux mobiles trahissaient l’incertitude et la lassitude héritées d'une mère Wyant.
À l'approche de Nona, Arthur Wyant tendit une main fiévreuse. « Ah, quelle chance! Stan était prêt à s'échapper à l’idée que ta mère venait, et c'est toi qui arrives | »
‘Heuston se dressa sur ses pieds pour saluer Nona d’une manière assez cérémonieuse. « Peut-être feraisje bien de m'échapper tout de même? » fit-il d’une voix singulièrement agréable. Il regardait la jeune fille droit dans les yeux.
Elle fit un petit geste qui exprimait plus son indifférence qu'un quelconque désir de le voir rester ou partir. «Maman ne va-t-elle pas bientôt venir ? demanda-t-elle à l'adresse de Wyant.
— Non, je suis reporté à demain. Il a certainement dû y avoir de grandes perturbations pour la faire changer de programme en dernière minute. Assiedstoi et raconte-nous Ça.
— Je n'ai pas entendu parler de perturbations. Il y a seulement le dîner dansant pour Amalasuntha ce soir.
— Oh, mais ça, c'est dans les cordes de ta mère. Tu sous-estimes ses capacités. Stan était en train de me suggérer quelque chose de bien plus volcanique. »
Nona frémit iñtérieurement : allait-on prononcer le nom de Lita ? Elle tourna vers Heuston un regard assez hostile.
«Oh, les idées de Stan...
— Vous voyez ce que Nona pense de mes vues sur les villes et sur les hommes », fit Heuston en haussant les épaules. Il était resté debout, comme s’il allait prendre congé; mais la'jeune fille se sentit de nouveau fouillée par son regard.
«Est-ce que vous attendez de me raccompagner jusque chez moi? C’est inutile. J'ai l'intention de rester ici des heures», dit-elle en lançant un sourire à Wyant et en se laissant tomber dans un des fauteuils de chintz.
« Est-ce que tu n'es pas un peu dure avec lui? remarqua Wyant quand le visiteur fut sorti. Ce n'est pas vraiment un crime de vouloir te raccompagner. »
Nona fit un geste d’impatience. « Stan m'ennuie.
— Ah, j'imagine que c'est parce qu’il n’est pas une nouveauté... qu'il n'est pas assez dans le coup... tes coups. Certaines de ses idées me paraissent drôlement subversives. Mais je suppose que dans votre bande, à Lita et à toi, un garçon qui ne danse pas tout le jour et ne boit pas toute la nuit. ou vice-versa. est un retardataire. » 3
La jeune fille ne répliqua rien, et Wyant reprit d'un ton mi-moqueur mi-récriminateur : «Ou peut-être n'est-il pas assez “spirite” ? C’est le dernier cri, n’est-ce pas ? Quand ce ne sont pas vos jambes que vous apgi-
tez, ce sont vos pensées. ce qui d’ailleurs me fait songer aux nouvelles de Stan...
— Oui? », fit Nona, la bouche sèche. Elle détourna les yeux vers les braises de l’âtre. Elle ne se sentait pas prête à affronter des nouvelles.
« Eh bien, il paraît qu’on va soulever un gigantesque scandale. un des pires qu'on ait jamais vus. Dans les affaires de ce Mahatma.….. tu sais, ce moricaud dont parle toujours ta mère. On en parle dans le dernier numéro du Rapporteur... où l’ai-je mis? Mais peu importe. Ce qu'on y raconte n’est pas le centième de la réalité, selon Stan. Il semble que les activités de cette École de la pensée orientale... comment s'appelle l’endroit ?.. Dawnside ?.. ont pris une telle tournure que les Grant Lindon, dont la fille a fait une “retraite” làbas, ont demandé qu'on fasse une enquête sérieuse. On dit que la police ne veut pas bouger parce qu'il y a trop de gens connus qui sont mêlés à ça. Mais Lindon est dans tous ses états, et il jure qu'il ne s'arrêtera pas tant que l'affaire ne sera pas portée devant le procureur...
À ces mots, Nona sentit un poids quitter sa hu Elle s'en moquait bien, du Mahatma, et encore plus des Grant Lindon! Des raseurs vieux jeu... pas étonnant que Bee Lindon ait fui des parents pareils... par ailleurs, c'était de toute évidence une petite idiote. Et
. puis le Mahatma avait sûrement réduit les hanches de Mrs. Manford.… et l'avait rendue moins nerveuse... car Mrs. Manford était parfois nerveuse, malgré sa recherche frénétique du repos. Bien sûr, pas nerveuse à la façon râleuse de ce pauvre Arthur Wyant, à qui on n'avait jamais appris l’équilibre ou l'élévation mentale, ou à se mettre en harmonie avec l’Infini; mais plutôt
nerveuse comme une créature agitée par un constant effort pour rester calme. Et, à cet égard, les exercices rythmiques du Mahatma lui avaient sans aucun doute été utiles. Non, décidément, les scandales autour de L'École de la pensée orientale ne faisaient absolument rien à Nona. Et ce fut avec un joyeux soulagement
qu'elle comprit que le sujet qu’elle avait craint d’entendre aborder n'était probablement jamais parvenu aux oreilles d'Arthur Wyant.
Par moments, Nona se sentait oppressée par des responsabilités et des anxiétés qui n'étaient pas de son âge, des craintes dont elle ne pouvait pas se débarrasser et qu'elle ne pouvait pourtant pas affronter, aucune expérience de la vie ne lui ayant encore appris à le faire. Une ou deux de ses amies - durant de brèves pauses de leur continuel tourbillon - lui avaient avoué la même vague inquiétude. On aurait dit que les gens mûrs, dans leur éclatante certitude, s'étaient «chassé de l'esprit » les maux et les chagrins, comme des épouvantails d'une autre époque, des vestiges de vieilles superstitions européennes, indignes des Américains éclairés, à qui la plomberie et la dentisterie avaient donné de plus hauts critères, et les lunettes à double foyer une vue plus claire de l’univers - comme si les démons qu'ignorait la génération précédente, frustrés de leur proie naturelle, avaient projeté leur ombre vorace sur les jeunes. Après tout, dans chaque famille, quelqu'un devait rappeler de temps en temps que des choses comme la méchanceté, la souffrance et la mort n'avaient pas été encore bannies de la terre. Peut-être les enfants étaient-ils sacrifiés à la place de toutes ces mères aux cheveux blancs et au teint radieux, pétries de massages et d’optimisme, se comportant comme si elles n'avaient jamais entendu parler que de Bien et de Beau. Par moments, donc, Nona Manford, petite Iphigénie déconcertée, raisonnait sombrement en ce sens : mais bientôt la jeunesse et l’inexpérience reprenaient leur droit, plus rien ne lui pesait, et elle se demandait pourquoi elle ne croirait pas fermement, comme ses aînés, qu'il suffisait de se montrer joyeux, aimable et bienveillant pour dominer les puissances des ténèbres.
Elle éprouvait ce soulagement en ce moment précis: mais une vague inquiétude subsistait en elle et, pour la dissiper, et pour se prouver qu’elle n’était pas ner-
veuse, elle déclara à Wyant qu'elle venait de déjeuner avec Jim et Lita.
Le visage de Wyant s’illumina, comme chaque fois qu'il entendait prononcer le nom de son fils. «Pauvre vieux Jim! Il est passé hier, et je lui ai trouvé l'air surmené. Je me demande parfois si ton père ne lui a pas donné plus de boulot que ne peut en supporter un Wyant.» Arthur Wyant dit cela avec bonne humeur; son amertume du début à l'égard de l’homme qui l'avait supplanté (sentiment que Pauline considérait comme barbare et médiéval) avait été peu à peu étouffée par la gratitude envers la générosité de Dexter Manford pour Jim. Ce trio mal accordé, Arthur, Pauline et Dexter, avait été conduit à une sorte d'entente tacite par leur tendresse mutuelle pour la progéniture des deux mariages et Manford aimait Jim presque autant que Wyant aimait Nona.
«Oh, eh bien, dit la jeune fille, quand Jim fait quelque chose, il le fait toujours à fond. Et maintenant qu'il le fait pour Lita et le petit, il doit continuer, qu’il le veuille ou non. |
— J'imagine. Mais pourquoi dis-tu “qu'il le veuille ou non’? demanda Wyant dans une de ses vives et déroutantes réactions. Il ne veut pas ? »
Nona s’en voulut de sa bévue. «Oh, mais si! Je voulais simplement dire qu'il était instable, et que le mariage lui a fixé un objectif.
— Comme c’est vieux jeu ! Tu es vraiment vieux jeu, tu sais, ma petite. malgré le jazz. Je suppose que c'est moi qui t'ai influencée, pour compenser le fait que Manford a modernisé Jim. Mauvaise compensation, je le crains. Et, à ton avis, pendant combien de temps encore Lita aimera-t-elle être un objectif pour Jim ?
— Pourquoi n'aimerait-elle pas ça? Elle aime le bébé, même si... enfin, non... je veux dire...
— Oh, je sais. C'est un bébé exceptionnel... C'est bizarre, tout de même... je ne crois pas qu'il aura le nez et le front des Wyant. C'est à peu près tout ce que :
nous avons à léguer. Mais, voyons... vraiment, tu n'as rien entendu dire de plus sur le Mahatma ? Je pensais que la fille Lindon était une de tes copines. Écoute donc ça...»
Quand Nona Manford sortit dans la rue, elle ne fut pas surprise de voir Stanley Heuston émerger du square Stuyvesant pour venir vers elle. Ni surprise ni vraiment fâchée; elle ne pouvait s'empêcher d’éprouver du bien-être quand il s’approchait d’elle, Et pourtant, quand elle était à ses côtés, elle passait la moitié du temps à se sentir furieuse contre lui et à désirer le * voir s'en aller. Si seulement elle avait eu une relation aussi simple avec lui qu'avec Jim! Ça aurait pu, ça aurait dû être comme ça, vu que Heuston était le cousin de Jim, et qu’il était presque deux fois plus âgé qu'elle; oui, il s'était marié alors qu’elle n'avait pas encore quitté l’école. Vraiment, elle avait des raisons d'être exaspérée par son comportement. Et pourtant, personne ne la comprenait aussi bien que lui; pas même Jim, qui était tellement plus adorable. La vie était un problème compliqué pour Nona Manford.
« Comme c'est absurde! Je vous avais dit de ne pas m'attendre! Vous vous figurez que je suis trop jeune pour sortir seule le soir ?
— Non, je n'y ai pas songé... et ce n’est pas pour vous raccompagner chez vous que je vous ai attendue, répliqua Heuston avec une certaine âpreté. Mais je voudrais vous dire deux mots », ajouta-t-il d’une voix vibrante et persuasive.
Nona s'arrêta, les pieds fermement plantés sur le trottoir : « Toujours les deux mêmes ?
— Non. Et d’ailleurs, ceux-là, ils sont trois. Vous ne saurez jamais compter. » Il hésita. «Cette fois, c'est seulement au sujet d'Arthur.
— Quoi ? Que se passe-t-il ? » Ses craintes refirent surface. Et si Wyant avait vraiment soupçonné que quelque chose n'allait pas entre Jim et Lita, quelque
chose d'impondérable.…. et s’il avait été trop malin pour qu'elle puisse deviner son soupçon ?
«Vous n'avez pas remarqué ? Il a une tête effrayante. Il s'est remis à boire. Eleanor m'a parlé...
— Oh, mon Dieu!» C'était donc ça -— tous les soucis et tous les ennuis retombaient toujours sur elle, Nona. Mais cet ennui, du moins, était relativement supportable.
«Que puis-je faire, Stan ? Je ne comprends pas pourquoi vous venez me dire ça, à moi!»
Il sourit légèrement, de sa façon étrangement moqueuse. « Je fais comme tout le monde, non? En fait. je ne voulais pas ennuyer Jim. »
Elle se tut. Elle comprenait ; mais elle lui en voulait de savoir qu’elle comprenait.
«Mais il faut ennüyer Jim. Il est tenu de s’occuper de son père.
— Oui, mais, je. Oh, écoutez, Nona, vous ne saisissez pas ?
— Saisir quoi ?
— Eh bien... si Jim doit s'inquiéter pour son père en ce moment. Jim est un drôle de type. il a essayé cinquante choses et ne s’est jamais attaché à rien... et s’il reçoit un choc maintenant, en plus de tout le reste. »
Les lèvres de Nona se crispèrent; toute sa tendresse et toute sa fierté pour son demi-frère formèrent un bloc de glace autour de son cœur.
«Je ne comprends pas ce que voulez dire. Jim est adulte. il doit affronter la réalité.
— Oui, je sais. C’est ce qu'on me dit à moi aussi. Mais il y a des choses qu'on n’a jamais l’occasion d’affronter dans ce monde moderne trompeur et fuyant, parce qu'elles ne se montrent jamais à découvert. Elles restent furtives, embusquées, à l'affût. C'est exactement mon cas. Regardez Aggie. Qu'est-ce qu'il y a en elle qu'un type puisse affronter ? »
Nona s'arrêta avec brusquerie. «Que viennent faire
vos histoires avec Aggie ?
— Oh, eh bien, j'ai parlé de moi pour donner un exemple. Mais il y en a un tas du même genre. »
Elle répliqua d’une voix tremblante de colère. « Vous n'allez tout de même pas comparer votre vie conjugale à celle de Jim!
— Seigneur, non! Dieu m'en préserve! fit-il en éclatant d’un rire sec. Quand je compare la vie d’Aggie à celle de Lita...!”
— Laissons de côté la vie de Lita! Et d’ailleurs, qu'est-ce que vous en connaissez ? Oh, Stan, pourquoi est-ce que nous nous disputons encore une fois ? » Elle sentait des sanglots lui monter à la gorge. « Vous vou- * liez seulement me parler de ce pauvre Arthur. J'avais deviné. je sais qu’on devrait faire quelque chose. Mais quoi ? Qu'est-ce que je.peux. bien répondre à ça? On me demande toujours de faire quelque chose... Parfois je me sens trop jeune pour être toujours celle qui doit juger, qui doit décider... »
Heuston la regarda sans un mot. Soudain, il lui prit la main pour la glisser sous son bras. Elle ne résista pas et, ainsi liés, ils se remirent à marcher en silence dans les rues froides et désertes. Enfin, comme ils parvenaient à un endroit plus animé, elle se dégagea pour faire signe à un taxi.
« Est-ce que je vous accompagne ?
— Non. Je vais retrouver Lita au Cabaret Cubiste. J'ai promis d'y être à quatre heures.
— Bon, d'accord.» Il la regarda d’un air indécis pendant que le taxi s’arrêtait. « Si vous avez des ennuis, j'aimerais tellement me mettre à votre disposition. »
Elle secoua la tête.
«Non ? Jamais ?
— Pas tant qu'Aggie..
— Ça veut dire jamais. |
— Alors, jamais! » répondit-elle en tendant la main.
Mais il s'était déjà tourné pour s'éloigner vivement. Elle lança l'adresse au chauffeur et grimpa dans la voiture. a
« Oui, j'imagine que ce sera en effet jamais », se ditelle. En somme, au lieu de l'aider à résoudre le problème de Wyant, Stan lui en avait posé un de plus : le leur, à elle et à lui. Tant qu'’Aggie Heuston, une sorte de nonne laïque, entièrement prise par des pratiques dévotes et l'exercice d’une philanthropie lugubre mais efficace, s'obstinerait à ne pas vouloir entendre parler de divorce, Stan n'aurait aucun droit de le lui imposer — Nona devait l'admettre. « C’est la manière qu'elle a de l'aimer», se répéta la jeune fille pour la centième fois.
«Évidemment, elle veut le garder pour elle. mais elle
ne se le dit pas comme ça. Ce qu'elle se dit avant tout, c'est qu'elle veut le sauver. Et elle pense que le garder est
le bon moyen de le sauver. Je l’admire assez de croire
qu'il existe un moyen de sauver les gens.» Une fois de plus, elle rangea cé problème dans un coin de son esprit, et elle se mit à réfléchir à celui qui se présentait d'une façon plus pressante : l’infirmité croissante du pauvre Arthur Wyant. Stanley avait probablement raison de ne pas vouloir en parler à Jim en ce moment cependant, qu'est-ce qu’il pouvait bien savoir des probièmes de Jim ? -, et, par ailleurs, elle-même était peutêtre en effet la seule personne qui puisse avoir de l'influence sur Arthur. Une autre série de réflexions anxieuses lui fit conclure que le meilleur moyen pour elle serait de demander conseil à son père. Après avoir dansé pendant une heure, elle se sentirait mieux, plus lucide et plus entreprenante, et alors il serait encore temps de faire un saut au bureau de Manford, seul endroit, elle le savait par expérience, où son père pouvait lui consacrer un moment.
La porte de son bureau se ferma avec un bruit sec sur un client qui s’en allait, et Dexter Manford, secouant ses vigoureuses épaules, se leva de son siège puis resta immobile, l'air indécis.
«Je devrais aller faire du golf à Cedarledge, samedi», pensa-t-il. Il vivait dans un milieu où l’on considérait le golf comme une panacée, et dans un monde où l’on croyait aux panacées.
Puis son regard croisa le miroir suspendu au-dessus de la cheminée et il détailla sa propre image avec agacement. Bizarre, pour un homme de son âge, de rester saisi devant son reflet comme une petite frappe! Il vit un visage basané au nez droit, aux cheveux noirs frisés avec des traînées de gris sur les tempes, des yeux noirs sous des sourcils qui s’ébouriffaient de part et d'autre d'un profond sillon vertical. Un teint allant du jaune au rouge; des yeux gonflés. devait-il montrer sa langue, maintenant ? L'ennui, avec lui, c'était que.
Il se laissa retomber dans son siège et décrocha le téléphone.
« Passez-moi Madame... Oui, Mrs. James Wyant… Oh, elle est sortie? Vous êtes sûr? Et vous ne savez : pas quand elle reviendra ?.. Qui? Oui, c'est Mr Manford... J'avais un message pour elle. tant pis.»
Il raccrocha, se renversa en arrière, étendit ses. jambes sous son bureau et fixa d’un œil maussade la
pile de lettres et de dossiers rangés en face de lui dans des casiers doublés de maroquin.
« J'ai l'air d'avoir dix ans de plus que mon âge», pensa-t-il. Pourtant cette toute dernière machine à écrire trop émotive, miss Vollard, si c'était bien son nom, se comportait vraiment comme si... Quand elle
. croyait qu'il avait le regard ailleurs, elle le fixait d’une
manière... « Bah, quelle ânerie! » s’écria-t-il.
Sa journée avait été ce qu'étaient désormais toutes ses journées : un départ avec un sentiment d'urgence, d'importance et d'autorité, et une arrivée avec une impression de futilité, de faisandé.
La veille au soir, avant de rentrer, il était allé voir son médecin, qui lui avait dit qu'il était surmené et avait besoin de changer d'air. « Allez faire une croisière aux Antilles, ou quelque‘chose de ce genre. Vous ne pouvez donc pas vous échapper trois ou quatre semaines ? Non, vraiment ? Alors, en tout cas, faites davantage de golf. »
Échapper aux choses; cette évasion perpétuelle, morale, mentale, physique, qu'il entendait prêcher et qu'il voyait pratiquer partout autour de lui, sauf quand il s'agissait de gagner de l'argent! Lui, Dexter Manford, qui avait grandi dans une ferme du Minnesota, avait lui-même payé ses études à l’université de la région, à Delos, puis à la faculté de droit de Harvard; et, depuis lors, il avait travaillé de toutes ses forces sans plus d'impression de contrainte, ni plus de désir d'évasion (de la flemmardise, selon lui), qu'il ne convenait à un homme de cinquante ans sain et valide! Si son but avait été seulement de gagner de l'argent, il aurait pu éprouver de la fatigue — et le reconnaître. Mais il se glorifiait de sa profession — de ses corvées et de ses difficultés, autant que de ses revenus -, elle le satisfaisait intellectuellement et lui procurait ce calme sentiment de maîtrise - maîtrise de lui-même et des autres, que connaissent seulement ceux qui font ce pour quoi ils sont nés.
Naturellement, à chaque étape de sa carrière — et plus que jamais maintenant, alors qu'il se trouvait sur le sommet glissant -, il avait subi les mille inconvénients indissociables d’une vie de dur labeur : les inutiles qui gaspillent votre temps, les crétins qui vous font perdre patience, les détails de dernière minute qui font échouer les projets les mieux conçus, le travail sans fin de celui qui doit faire rouler la stupidité humaine sur la montée abrupte de la compréhension. Mais jusqu'à récemment ces objets d’irritation le stimulaient : ça l’'amusait de se débarrasser des inutiles, de faire fuir les ennuyeux, de déjouer les échecs, et * d'appliquer sa vigueur cérébrale à persuader les idiots de faire des choses intelligentes. Il y avait en lui du sang de pionnier : il avait l'habitude chaque matin de se tailler un chemin à travers une nouvelle végétation de préjugés et d'obstacles; et même s’il aimait bien ses grosses provisions d'honoraires, il aimait encore mieux plaider une affaire.
Professionnellement, il était habitué à la solitude intellectuelle, et il ne s’en souciait plus. En dehors de sa profession, il avait un cerveau au-dessus de la moyenne, mais une culture générale qui n'était guère digne de lui; il aurait pu se vanter de cette ignorance, mais ce n'était pas dans son caractère, et le peu qu'il savait le rendait modeste et presque timide dans ce qu’il considérait comme la société cultivée. Il avait longtemps cru que sa femme était cultivée parce qu'elle avait des crises d'achat de livres, et qu'il y avait dans leur maison de New York une bibliothèque reliée à grands frais. Dans sa prime jeunesse, à la vieille époque de Delos, il avait assemblé une petite bibliothèque personnelle, où la science était représentée par les conférences de Robert Ingersoll, la théologie par les sermons du révérend Frank Gunsaulus de Chicago, l'histoire naturelle par John Burroughs, et l’histoire de l'humanité par Jared Sparks et Bancroft. Il s'était progressivement aperçu des défaillances de ces guides,
mais sans beaucoup s'occuper de les remplacer. De temps à autre, lorsqu'il n’était pas trop fatigué, et qu'il pouvait exceptionnellement passer une soirée tranquille, il prenait un livre sur la table de Pauline: mais les ouvrages qu'elle achetait étaient tellement divers, et de qualité tellement inégale, qu’il tombait rarement sur quelque chose qui valait la peine d’être lu. Cependant, le Voltaire de Mrs. Tallentyre avait été pour lui une révélation : il découvrit, à sa grande surprise, qu'il n'avait jamais vraiment su qui était Voltaire, ni dans quelle sorte de monde il avait vécu, ni pourquoi son nom lui avait survécu. Après cela, il décida de s’instruire sur l’histoire européenne, et alla jusqu’à commencer au lit le premier volume de l’œuvre de Macaulay. Mais il était fatigué, le soir; il trouvait les phrases de Macaulaÿ trop longues (même si leur éloquence séduisait son instinct de plaideur); et, par manque de temps, son instruction historique tourna court. -
Au début de son mariage, alors qu'il ne connaissait guère l'univers de sa femme, il avait rêvé de soirées tranquilles à la maison, où Pauline lui ferait à voix haute des lectures instructives près du feu, pendant qu'il étudierait ses dossiers dans une chambre secrète de son esprit. Mais Pauline n'avait jamais de sa vie entendu parler de gens qui demandaient qu'on leur fasse la lecture à voix haute, sauf les enfants quand ils voulaient être consolés. Elle considérait ce souhait chez un adulte comme le symptôme d’une sorte de maladie; donc, elle décida que Dexter avait besoin d'un «stimulant » et qu'elle devait faire davantage pour le distraire. Dès qu'elle le put, après la naissance de Nona, elle se concentra sur ce nouveau devoir; et, à partir de ce jour, Manford, en dehors de ses heures de bureau, fut plongé dans des mondanités presque incessantes. Au début, ces sorties frénétiques l'avaient déconcerté, puis pendant un moment elles l'avaient amusé et flatté; au fil du temps, elles étaient devenues
Rec: na He
une routine apaisante, une sorte de drogue douce après la grande pression des activités professionnelles; mais, depuis peu, elles s'étaient tout simplement transformées en corvéés, en obligations ennuyeuses auxquelles il fallait se soumettre, car - comme il s’en était enfin aperçu -— Pauline ne pouvait pas s’en passer. Après vingt années de mariage, il commençait à peine à exercer son acuité intellectuelle sur sa femme.
Ces réflexions le poussèrent à jeter un coup d'œil à la pendule : Pauline allait arriver d’un instant à l’autre. Il décrocha le téléphone, et demanda le même numéro, avec impatience. « Pas rentrée, dites-vous ? Pas encore?» (Oh, cette même voix idiote qui donnait la même réponse idiote!) « Non, non, ce n’est pas important. Je vous dis que ce n'est pas important |», hurla-t-il presque avant de raccrocher. Quels crétins, ces domestiques! ;
Miss Vollard - la machine à écrire trop émotive aux cheveux coupés à la garçonne - tendit la tête par la porte entrouverte, lança, avec un soupir d'envie, «Vous , Pouvez entrer » à quelqu'un dans la pièce d’à côté, et s’effaça devant la soudaine apparition de l'épouse de son patron. Manford se leva.
«Eh bien, ma chérie...» Plein de sollicitude, encore un peu intimidé par la présence de cette belle Mrs. Wyant qui avait daigné l’épouser, il approcha pour elle un fauteuil près du feu. Pauline, ôtant sa fourrure, jeta autour d'elle un rapide regard de maîtresse de maison. Dans ces moments-là, le parfum qu'elle utilisait avait pour son mari des relents de désinfectant de qualité supérieure: et il savait que dans un instant elle trouverait le moyen d’appliquer un doigt ganté sur le bureau ou sur la cheminée, pour s'assurer qu’il n'y avait pas de poussière. Car elle l'avait presque obligé, quand il s'était installé dans son nouveau bureau, à avoir des plinthes et des moulures concaves, comme dans un pavillon d'hôpital ou une nursery hygiénique. Elle avait adopté avec enthou-
siasme l'idée de concavité pour les raccords de sol, de mur et de plafond, afin qu'il n'y ait nulle part des coins susceptibles de retenir la poussière. C’est ainsi que devait être l'existence : sans coins poussiéreux. Elle voulait « démicrobiser» la vie des gens.
Mais, pour ce qui était de son bureau, Manford avait résisté; et maintenant, il le comprenait, cette lubie, comme tant d’autres, avait été mise au rebut.
« Pas trop près du feu.» Pauline recula son siège et leva les yeux pour voir si les ventilations du plafond fonctionnaient. « Est-ce que tu renouvelles bien l'air régulièrement ? Je suis sûre que tout dépend de ça... de ça, et de l'orientation de la pensée. Ce que le Mahatma appelle la respiration mentale en profondeur. » Elle eut un sourire persuasif. « Tu as l’air fatigué, Dexter. fatigué et crispé!
— Quelle sottise! Une cigarette ? »
Elle secoua sa petite tête résolue. « Tu oublies qu'il m'a également guérie de ça... le Mahatma. Dexter, s'écria-t-elle soudain, je suis sûre que c’est cette affaire stupide des Grant Lindon qui te préoccupe. Je veux t'en parler... mettre ça au clair avec toi. Il est hors de question que tu t'en mêles. »
Manford s'était rassis derrière son bureau. Par habitude, il se sentait plus à l’aise ainsi, plus maître de luimême; Pauline, en face de lui, en pleine lumière, devenait une simple cliente à conseiller, ou une concurrente à embobeliner. Il savait qu’elle aussi sentait la différence. Il avait jusqu'alors réussi à préserver son intimité et son autorité professionnelles. Ce qu'il faisait «au bureau» était contenu, pour sa famille, dans le vague mot d’«affaires », qui signifiait qu'il fallait laisser les hommes tranquilles. Pauline n'avait
‘jamais fait la distinction entre exercer la loi et fabriquer des automobiles; et Manford ne l'y avait pas encouragée. Mais, ce jour-là, il la soupçonna de vouloir intervenir aussi loin que le lui permettait son
célèbre «tact ».
sl
«Il ne faut pas que tu te mêles de cette enquête. Pourquoi ne pas la confier à quelqu'un d'autre ? À Alfred Cosby, ou à ce jeune Juif qui est si intelligent ? Les Lindon accepteront n'importe qui, si tu le recommandes.
moins, naturellement, poursuivit-elle, que tu puisses les persuader de renoncer, ce qui vaudrait beaucoup mieux. Je suis sûre que tu le pourrais, Dexter. Tu sais toujours ce qu'il faut dire... ton opinion a un tel poids! Et puis, de quoi se plaignent-ils ? Ce sont des bêtises que raconte Bee, j'en suis certaine. elle a fait une cure de repos à l'École. S'ils avaient correctement éduqué cette fille, il n'y aurait eu aucun ennui. Regarde Nona!
— Oh... Nona!» Manford rit de fierté. Nona était l'unique coin chaleureux de sa vie : là où le soleil brillait toujours. Comparer cette idiote dégénérée de Bee Lindon à Nona, et imaginer que l’«éducation » faisait la différence! Mais il devait admettre que Pauline, admirable en tout, l'avait particulièrement été avec ses enfants. Et pourtant, elle aussi avait attrapé ce virus théosophique !
Il s'enfonça dans son siège, les mains dans les poches, en balançant une jambe, cherchant instinctivement une position plus confortable à mesure que son confort moral diminuait.
«Ma chérie, il a toujours été entendu, n'est-ce pas, que ce qui se passe dans ce bureau ne concerne que moi et mes clients, et pas.
— Oh, je t'en prie, Dexter! » Elle prenait rarement ce ton-là; et il sentit qu’elle ne se maîtrisait plus. « Écoute : je me suis fait une règle de ne jamais intervenir. tu viens de le reconnaître toi-même. Eh bien... si j'interviens maintenant, c’est parce que j'en ai le droit. parce que c’est un devoir! Les Lindon sont des cousins de mon fils : Fanny Lindon était une Wyant. N'est-ce pas une raison suffisante ?
— C'est en tout cas une des raisons des Lindon. C’est justement pour ça qu'ils ont fait appel à moi.»
Pauline poussa un petit rire irrité. «Ça, c’est bien Fanny! Elle se met toujours en avant, elle revendique un tas de choses. Je m'étonne que tu te sois laissé prendre à un tel argument. Réfléchis un peu, Dexter! Je ne peux pas imaginer une seule minute que le Mahatma ait mal agi. Mais, supposons qu'il y ait eu...» Elle se raidit, les lèvres pincées. « J'espère savoir respecter le secret professionnel, et je ne te demande pas de me répéter leurs sales insinuations. En fait, comme tu sais, j'ai toujours soigneusement évité d'entendre parler d'histoires pénibles ou choquantes. Mais, supposons qu'il y ait une part de vérité dans ce qu'ils racontent... te rends-tu compte de l'effet que pourra avoir toute cette publicité sur la réputation de Bee? Et comment vas-tu te sentir après tout ça, si tu fais appel à la police, et si la police divulgue le nom d’une fille qui est la cousine de Jim, et une amie de ta propre fille? »
Manford s’agitait dans son siège: il vit son reflet dans le miroir et s’aperçut que sa mâchoire avait perdu son caractère sévère et professionnel. Il tenta de la raffermir, mais sans succès.
«Mais tout cela est absurde, continua Pauline d’une voix plus douce. Le Mahatma et ses amis n’ont rien à craindre. À quel jugement ferais-tu plus volontiers confiance : au mien ou à celui de Fanny ? Ce qui m’ennuie vraiment, c'est que tu permettes aux Lindon de t’'entraîner dans une affaire qui va les discréditer, eux, et non le Mahatma. » Elle fit étinceler son sourire glacial. « Tu sais combien je suis fière de ton prestige professionnel : je détesterais te voir associé à un échec. » Elle fit une pause, et il comprit qu'elle avait l'intention de s'arrêter là.
«C’est une assez vilaine histoire, dit-il enfin. Les Lindon ont des preuves flagrantes. »
Pauline rougit; elle quitta son air d’inébranlable sérénité. « Comment peux-tu croire à de telles âneries, Dexter? Si tu choisis la parole de Fanny contre la mienne. |
— Il ne s’agit pas de sa parole, ni de la tienne. Lindon a un dossier complet : il ne se serait pas adressé à moi sans l'avoir. Je regrette, Pauline, mais on t'a trompée. Ce type doit être démasqué, et les Lindon ont eu le cran de faire ce devant quoi tout le monde s’est défilé. »
Le visage de Pauline perdit ses teintes furieuses. Elle se leva pour se-‘planter devant son mari, pâlissante et désemparée; puis, dans un visible effort de maîtrise, elle se rassit en'empoignant le fermoir en or de son sac. ;
«Donc, tu préfères que le scandale, s’il doit y en avoir-un, éclate à la face de tout le monde? Et à qui est-ce que ça va profiter, n'est-ce pas, sinon aux journalistes, et à ceux qui veulent la ruine de notre milieu ? Et quelle va être ton attitude, si Nona est appelée à témoigner. ou Lita? *
— Quelle bêtise! Je.» Il s'interrompit net, et se leva à son tour. Cette discussion était plus longue qu'il ne l'avait souhaité, et il ne parvenait pas à trouver le mot de la fin. Il se sentait soudain l'esprit vide — vide d’arguments et de formules. «Je ne comprends pas pourquoi tu persistes à impliquer Nona... ou Lita.….
— Ce n'est pas moi, c'est toi. C'est-à-dire que tu les impliqueras, si tu t'occupes de cette affaire. Bee et Nona sont des amies intimes depuis qu’elles sont toutes petites, et Bee est toujours fourrée chez Lita. Tu ne crois pas que les avocats du Mahatma vont en tirer parti, si tu l'obliges à se défendre ? Tu vas peut-être dire que tu y es préparé, et j'admire ton courage... mais moi je ne peux pas en avoir autant. L'idée que nos enfants puissent être impliquées me rend tout simplement malade.
— Nona ou Lita n'ont jamais eu affaire à cet escroc et à ses fumisteries, que je sache! répliqua Manford d'un tonirrité.
— Nona a suivi ses cours de gymnastique rythmique à la maison et elle a assisté à ses conférences avec moi;
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à un moment donné, elle s’y intéressait énormément. » Pauline fit une pause. « Quant à Lita, je n’en sais rien; je sais si peu de choses sur la vie de Lita avant son mariage.
— C'était probablement la vie de toutes les amies de Nona.
— Probablement. Kitty Landish pourrait nous éclairer sur ce point. Cependant, si jamais Lita a eu la même vie que les autres, ajouta-t-elle avec une nuance de scepticisme qu'il remarqua, je ne vois pas en quoi cela empêcherait qu'elle ait connu le Mahatma, ou qu’elle ait cru en lui. Et n'oublie pas, Dexter, que je risque d’être la plus impliquée de toutes! J'ai l'intention d'aller faire une cure de repos à Dawnside en mars. » Elle poussa ce petit rire enjoué qu'elle employait, autrefois, pour se moquer des bêtises que faisaient ses enfants.
Manford martela des doigts son bloc de buvard. «Écoute, ne pourrions-nous pas nous en tenir là pour le moment... ?» |
Elle consulta son bracelet-montre. « Volontiers, si tu en as le temps...
— Si j'en ai le temps?»
Elle répondit d’un ton suave : «Je ne m'en irai pas avant que tu aies promis.»
Manford se souvenait de l’époque où ce ton-là — tellement féminin sous sa fermeté — aurait eu le pouvoir de l’ébranler. Pauline, dans ses comportements conjugaux, avait si peu usé des avantages de sa grâce, de son aisance, de sa certitude, que, lorsqu'elle l'avait fait, son mari avait trouvé très difficile d'y résister. Mais cette époque était passée. Sous son admiration et son estime pour le caractère et l'esprit de sa femme, il avait récemment senti s’insinuer un ennui sournois. Elle était trop ingénieuse, trop efficace, trop uniformément sagace et sereine. Peut-être était-ce à cause d’une conscience croissante de ses propres capacités professionnelles et mondaines qu'il était moins intimidé par elle, s'étant d’abord senti son égal, et ensuite un petit peu supérieur
à elle. Il commençait à soupçonner quelque chose d’obtus dans la certitude inébranlable de sa femme. Et puis, ayant gagné de l'autorité dans son travail, il supportait de moins en moins les ingérences. Elle aurait pu au moins comprendre ça! Si son fameux tact lui faisait défaut, que restait-il à Pauline ? se demandait-il.
« Tu sais parfaitement que ça ne sert à rien, répondit-il enfin. Moi:seul peux juger de ce que je dois faire dans mon travail. Je suis très occupé cet après-midi, et je suis sûr que toi aussi. »
Elle se cala plus profondément dans son fauteuil. « J'ai toujours du temps pour toi, Dexter.
.. — Merci, ma chérie. Mais le temps que je te demande de me consacrer se situe en dehors des heures de bureau, rétorqua-t-il avec un fin sourire.
— Donc, je suis congédiée ? fit-elle en lui rendant son sourire. J'ai compris, tu n’as pas besoin de sonner !» Reprenant son calme, elle se leva et posa une main sur l'épaule de Manford. « Je regrette de t'avoir ennuyé. Je ne t'ennuie pas souvent, n'est-ce pas ? Tout ce que je te demande, c’est de bien réfléchir. »
I lui prit la main pour la porter à ses lèvres. «D’accord, c'est entendu. » Il pouvait dire Ça, maintenant qu'elle s’en allait. « Je suis pardonnée? » Il sourit. «Tu es pardonnée. »
Et, s’arrêtant sur le seuil, elle lança presque gaiement : «N'oublie pas, ce soir... Amalasuntha!»
I se laissa tomber dans son siège, le front assombri. Et, bizarrement — il se rendait compte de la bizarrerie -, ce n'était pas la scène qu’il venait de subir qui l’assombrissait, mais le dernier rappel de sa femme. « Fichu dîner! » grogna-t-il entre ses dents. |
Il se tourna vers le téléphone, le décrocha, et demanda pour la troisième fois le même numéro.
Ce soir-là, en glissant la clef dans la porte d'entrée, Dexter Manford redouta spécialement la tension qui l'attendait de l’autre côté. Il ne pénétrait jamais chez lui
sans une certaine conscience de l'importance de cet acte — il ne s'était jamais tout à fait habitué au vestibule sonore, cette vaste entrée avec son escalier de marbre montant vers toute la lumière, la chaleur et le luxe que la technique pouvait produire, que l'argent pouvait acheter, et que l’ingéniosité de Pauline pouvait organiser en un ensemble harmonieux. Il n'avait pas oublié le jour où, après un de ses premiers succès professionnels, il avait fait installer une salle de bains dans la maison de sa mère à Delos : des amis de la famille avaient parcouru des kilomètres en voiture pour venir l’admirer. Mais le luxe, et surtout le confort, n'avaient jamais pesé sur lui; il était trop occupé pour y penser vrai-
ment, et il était suffisamment sûr de sa propre valeur
pour les considérer comme un droit. Ce n'était pas la
splendeur de sa demeure qui l’oppressait; c'était le sen-
timent de tous les liens corporatifs que cette splendeur
impliquait. Elle semblait faire partie d’une structure sociale et domestique compliquée, élaborée comme
ces nids d'oiseaux incroyablement habiles dont il avait
vu des images étonnantes. Sa propre carrière, les mul-
tiples activités de Pauline, le problème du pauvre
Arthur Wyant, Nona, Jim, Lita Wyant, le Mahatma, ces
empoisonnants Grant Lindon, la sempiternelle et
inévitable Amalasuntha, pour qui on illuminait la mai-
son ce soir-là — tous étaient les fibres tissées dans la
trame même du tapis qu’il foulait en grimpant l’esca-
lier. En passant devant la salle à manger, il aperçut, à
travers les portes entrouvertes, le scintillement des cristaux et de l’argenterie, un homme en bras de che-
mise disposant des bouquets de roses sur toute l'éten-
due de la table, et Maisie Bruss, blême mais inflexible,
tendant des cartes de placement à Powder, le major-
dome anglais.
Pauline promena tout du long de la table un regard satisfait.
C'était en de telles occasions qu’elle récoltait sa récompense. Personne à New York n'avait un cuisinier aussi doué, ni un service aussi discrètement efficace, ni un éclairage à la fois aussi brillant et aussi doux, ni une pareille habileté pour regrouper des personnes en vue, non seulement riches ou à la mode, mais en plus susceptibles d'éprouver du plaisir à se trouver ensemble.
La réunion intime, du genre «ici on ne s'intéresse qu'au talent », n'était pas l'affaire de Pauline. Elle en avait conscience, et ne s'y essayait que rarement — cependant, quand elle le faisait, elle ne parvenait jamais à comprendre pourquoi ce n’était pas une réussite. Mais, lorsqu'elle organisait et prenait la tête d’un grand dîner, elle ne doutait pas de sa virtuosité. Pas les grands dîners stupides d'autrefois, où l’on traitait les «têtes couronnées » comme une caste à part, autour de laquelle il fallait constamment combiner des invitations durant toute une morne saison : Pauline était trop moderne pour ça. Elle excellait dans de judicieux mélanges de Wall Street et de milieu bohème, et elle avait un talent particulier pour doser ce dernier élément. Evidemment, il y avait différents types de bohèmes ; ainsi qu’elle l’avait un jour déclaré à Nona, si on était intelligent, on n'était pas nécessairement
amusant, et si on était riche, on n'était pas obligatoirement ennuyeux — mais, en entendant cette dernière remarque, Nona avait levé un nez incrédule. Eh bien, même Nona devrait être satisfaite ce soir, pensa Pauline. Tout le monde n'aurait pas eu l’audace d'inviter un réformateur social comme Parker Greg avec les personnes qui avaient le moins avantage à voir réformer la société, ou un jeune compositeur comme Torfried Lobb (un disciple du Groupe des Six) avec tous ces abonnés d'opéra flegmatiques, ou ce décorateur cubiste perturbateur, Tommy Ardwin, avec les propriétaires des « maisons d'époque » les plus conventionnelles de la Cinquième Avenue.
Pauline n'avait nullement peur de telles combinaisons. Elle savait par avance que «ça marcherait » comme c'était toujours le cas avec ses dîners. Et la perspective de sa réussite l'avait tellement réjouie, tellement exaltée, que les problèmes qui l'avaient oppressée durant la journée s'étaient retirés avant même qu'elle n'ait eu le temps de se rappeler qu'ils n'étaient pas inexistants. Il lui suffisait de regarder les visages rangés autour des reflets délicats de la vieille argenterie et des fleurs fraîches pour être persuadée d’avoir raison. À l’autre bout de la table se trouvait la tête brune de son mari, séduisant dans la vigueur résolue de sa maturité; il avait à sa droite la Marchesa di San Fedele, avec sa discrète robe noire illuminée par les célèbres perles des San Fedele; et à sa gauche la belle Mrs. Herman Toy, que Pauline avait magnanimement placée là parce qu’elle savait qu'on disait que Manford avait le «béguin » pour cette dame, et qu’elle voulait qu'il soit de bonne humeur ce soir. Pour mesurer son propre talent, elle n'avait qu'à observer ce trio, s’apprêtant à passer une délicieuse soirée, puis à promener son regard sur les autres, les jeunes et jolies femmes, les hommes élégants et sûrs d'eux. Nona, grave mais vive, parlait avec le rival professionnel de Manford, le brillant Alfred Cosby, qui avait déclaré,