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LE NAUFRAGE

— Bonne chance et au revoir, capitaine! dit Nick Whiffles à Poignet-d* Acier en lui serrant la main.

— - C'est donc bien décidé, mon brave ami, vous ne voulez pas venir avec nous ? répondit celui-ci d'un ton d'affectueux reproche.

— - Moi, aller aux étabUssements , 6 Dieu non, capitaine ! Là-dessus Nick Wbilfles a ses idées. Vous ne le feriez pas changer pour tous les trésors de la terre, oui bien, je le jure, voire serviteur!

— - Alors, dit Villefranche, laissez-moi vous offrir un souvenir de moi..., ce fusil à deux coups, que vous estimez tant.

Le trappeur secoua la tète.

— Non, nou i dit-il ; cas inventions-là ne me vont

pas, à moi. Ma carabiue uie suffit. Elle n*est pas belle, pour ça, j'en conviens. Mais, entre met mains, elle vaut le meilleur fusil du moude.

— Je voudrais pourtant...

— Me faire plaisir? £li bien! capitaine, laissezmoi vous embrasser. Il y a longtemps que j*ai cette faulaisie. Ma foi ! vous me rendrez heureux eu me permettant de la satisfaire.

— De grand cœur, mon ami, répondit Poignetd'Acier, ouvrant ses bras à Nick, qui l'accola bruyamment.

Viilefranche ensuite s'élança dans un canot et se fit conduire au Phoque^ en train d'appareiller à cent brasses de la cAte.

Vers six heures de Taprès-midi, on leva lanc^ Le temps était beau; une forte brise nord-est pouvait faire espérer qu'on sortirait aisément de la Co* lombie. Cependant, au ciel se montraient quelques traînées de ces nuages blanchâtres que, dans leur langage métaphorique, les marins appellent queua de vache.

Le capitaine, commandant le vaisseau, après avoir fait carguer les trois focs de beaupré et ses voiles de misaine, donnaTordre de mettre le vent sur les huniers,

pour traverser la barre du fleuve et gagner la pleine mer.

On sait que la barre de sables mouvants qui route fncessamment à Tembouchure du rio Golunibiâ est un

des plus daugereux passages de toute le littoral du, Pacifique (1).

Le navire filait amures bâbord, eu se rapprochaat de la rive méridionale du fleuve pour doubler la pointe Adams»

Del)uut sur le couronnement, Xavier Cherrier, une longue-vue à la main, examinait le cap Astoria (on Georges), espérant, h chaque instant, y voir paraître Baptiste. Touteson attention, toutes ses facultés étaient concentrées sur ce rocher grisâtre, où Ton découvrait les tristes débris des bâtiments qui l'avaient jadis couronné.

Si absorbante était la préoccupation du jeune

homme, qu'il ne remarqua point que le ciel se chargeait rapidement de nuâgesuoirs aux franges violacées, et que les eaux haussaient en grondant sourdement autour du Phoque^ quoique la brise eût fléchi.

Des troupes de goélands volaient eu tous sens, en poussant dés cris aigus au-dessus du navire.

Le capitaine se promenait, anxieux, sur le pont; il ordonna de serrer toutes les toiles, à Texception des focs de beaupré, et de dépasser les perroquets.

Mais comme il achevait ce commandement, un éclair

(i) Voir la TH9'Pkae.

éblouissant déchira les nues; cet éclair fut instantaoémeut suivi à' m éclal de tounerre épouvantable; une flèclie de feu sillonna l'espace ; on entendit un craquement horrible, le navire roula sur lui-même et le grand * * mât brisé s'abattit avec fracas à tribord.

Au même moment, le vent sauta au nord-ouest, et chassa contre le bâtiment des vagues hautes comme des montagnes, qui, déferlant par-dessus le gaillard d'avant, emportèrent les roufs avec une partie de Fétrave.

Ce désastre avait eu lieu en moins de temps que je n*eB ai mis pour le raconter, et la bourrasque était, comme il n'arrive que trop dans ces parages, tombée sur le navire avec une foudroyante rapidité*

Surpris par la soudaineté de Touiagan, Xavier fut précipité contre le bastingage.

Mais il se redressa bientôt, et, sans s'occuper de ce qui se passait autour de lui, sans prendre souci des rugissements de la tempête, des lames qui battaient les murailles du vaisseau et Tinondaient, à chaque minute, de la tète aux pieds, il se cramponna à la lisse et se remit à contempler la côte.

Tout à coup il lâcha une exclamation perçante. Puis il leva les bras en Tair et les yeux au ciel. • — Un canot ! cria-t-il, je veux un canot 1

Mais il n*y avait personne pour lui obéir, personne pour r entendre.

Alors seulement Xavier remarqua Taffreuse silualion dans laquelle se trouvait le bâtiment. Loin de reffrayer, celte situatiou parut lui laire plaisir. 11 eut comme un tressaillement de joie et braqua de nouveau son télescope sur la pointe Astoria.

Mais bientôt il pâlit, laissa échapper la lunette et s'afiaissa sur lui-même en disant d*une voix strangulée : '

— Ah ! mon Dieu !

C'est que là-bas, sur ce rocher, se jouait un drame bien autrement intéressant pour Cherrier que celui dont le Phoque était alors le théâtre.

Arrachée auxNez'Percésparla panique queleur causa rapparition du Chien-Flamboyant, Merellum s'était immédiatement dirigée avec lui vers la pointe Astoria. Mais bientôt ils avaient été poursuivis et obligés de se cacher pour se soustraire aux recherches de leurs ennemis. Une grotte leur servit d'asile. Et quand, après une retraite de plus d'un mois, Baptiste supposa que les Nez-Percés étaient rentrés à leur village, ils se remirent en route. Par malheur, le bon nègre avait compté sans la passion de Molodun pour la Petite- Hirondelle. Ce chef, qui n'avait cessé de rôder autour lieu de leur refuge sans pouvoir le découvrir, ne tarda guère à retrouver la piste des fugitifs : il la suivit actifs

vementf ne se doutant pas que lui-même était surveillé

de près par Lioura, dont la jalousie avait atteint son paroxysme*

Baptiste et Merellum arrivèrent à la pointe Âstoria au moment où Torage fondait sur le Phoque. La nuit approchait déjà. Le temps était assombri par les nuages qui drapaient, comme d*un linceul, la voûte céleste.

A la lueur des éclairs, la jeunis fille distingua néanmoins le vaisseau rangeant la côte à un demi-mille de distance au plus; avec les yeux d^une amante, avec ces jeux qui, de même que ceux d'une mère, se trompent rarement, elle reconnut Xavier, et, comme lui, en même temps que lui, elle proféra ces mots d'une voix frémissante :

— Uncanotl jeveuxuncanotl

Baptiste comprend son intention. Lui aussi a vu le navire 1 Sans crainte du danger, il se précipite au pied du cap pour y clierciier une embarcation, lorsque deux cris rarrétent brusquement.

Il se retourne et aperçoit Merellum qui se débat entre

les bras d'un sauvage d'une taille gigantesque.

— Le Renard-Noir i fait-il en armant un pistolet

et s* élançant au secours de la jeune fille.

Mais alors, derrière le groupe, se lève un autre personnage.

Fune flèche, ce dernier frappa Molodun en hurlant :

— La Nuée-Bbnche a enduré assez d'outrages ;

elle se venge !

Le sagamo tombe sans articuler une parole, et Lioura, qui a aussitôt saisi Merellum par sa longue cbevelure, Ta la percer son tour du dard empoisonné qu'elle tient à la main, mais la détonation d'une arme à feu retentit, et la femme de Holodun roule inanimée près du cadavre de son mari.

Le lendemain matin, le rio Columbia, uni comme une glace, chantait harmonieusement sur ses grèves que baignaient les rayons dorés du soleil.

A la pointe Astoria, une foule d'hommes, trappeurs et matelots, construisaient des cabanes en causant joyeusement.

C'étaient les passagers et l'équipage du PAogue. Le magnifique navire, battu par les éléments décliaînés, avait calé (1), ki veille, dans les sables de la Colombie. Les hommes avaient échappé au naufrage. Mais le vaisseau et sa précieuse cargaison étaient à jamais perdus.

— Oh ! les femmes ! les femmes ! elles m'ont toujours porté malheur! Je les fuis; je n'en voudrais jamais voir une seule, et la Destinée impitoyable les mêle ironiquement à tous les actes importants de ma

(1) Ce terme, encore usité, dans quelques ports de la Normandie, coDraie synonyme à^enfoncer dans le sable, la glace ou la boue, est le seul employé dans ce seus par les Canadiens-Français.

vie ! murimirait l*oigaet-d' Acier ea regardant Merelium et Xavier qui devisaient, tendrement penchés l'un vers l'autre, sur le bord du ileuve. Oui, poursuivit-il avec un sourire amer, les femmes ont été ma ruine I Sans celle-ci encore, — bieu innocenté pourtant, — je partais Tannée dernière deux jours pMs tôt pour le Canada, par conséquent j'évitais l'attaque des Nez- Percés; sans elle aussi, j'aurais mis k la voile il y a une semaine, et la mer n'aurait pas engouffré mon or. Fatalité !

L'avfnturier s'arrêta, pensif, les yeux baissés vers le sol.

Un sourire sardonique glissa sur ses lèvres ; puis il releva au ciel des regards superbes, et, étendant sa main à l'est, il s'écria :

— N'importe! la lutte me plaît, fût-ce la lutte avec Satan I J'embarquerai demain ces deux jeunes gens sur le brick américain mouillé au cap Désappointement. Qu'ils se marient, puisqu'ils croient trouver le bonheur dans le mariage. Pour moi, je m'aclieminerai par terre, avec mes gens, vers le Canada, et, avant deux ans, j'aurai arraché mon pays au joug des Anglais!

Oigny (ïouoe), février 4862.

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