Les nièces de Mazarin
Tel est le privilège de ce dix- septième siècle, duiit on s'occupe toujours, que tous ceux qui ont vécu de cette grande vie nous semblent dignes de la postérité, et faits pour poser devant l'histoire comme dans ces galeries de Versailles que leurs portraits peuplent en* core. Des érudits très-complaisants pour ces personnages si charmants et si fiers, des écrivains de grand renom épris de passion pour ces belles figures, ont , de nos jours , intéressé le public à ces évocations du passé. Le cadre modeste de la biographie s'est fort agrandi dans leurs mains; elle n'est devenue qu'un moyen heureux pour faire mouvoir sur la scène, au* tour de Théroïne ou du héros, tout le groupe brillant des contemporains.
Nous ne prétendons pas faire aux nièces de H azarm une aussi grande part dans l'histoire, ni raconter la
t ALAZABJN.
guerre, la politique, à propos de ces séduisantes Ita*
Hennés que la baguette de leur oncle transporta loin de leur patrie, et qui, après d étranges aventures, allèrent errer et mourir en différents pays. Tâchons de nous renfermer chez Mazarin , et d eclaircir ce qui est de son origine, de sa famille, de sa jeunesse, et de ces particularités de la vie intérieure qui influèrent sur la destinée de ses nièces.
Jules Muzaiin gouvernait la France depuis cinq ans déjà lorsqu'il ût venir de Uome, où résidaient tous ses parents, quatre des enfants de ses sœurs. Ce ne fut qu'après cette longue épreuve que, se croyant solidement établi , il songea à se faire une famille en France. Les troubles de la Fronde, en effet, n'éclatèrent point dès le lendemain de son élévation. Les commencements de son pouvoir forent paisibles et glorieux. « Dans les premières années de la régence, dit madame de Motteville, la cour étoit si tranquille et notre vie si déli* cieuse qu*il nous étoit impossible de ne la pas aimer. » Sans être populaire^ cet Italien, souple et charmant, ce politique consommé que Richelieu avait pris pour successeur, avait su, à force d adresse et de ménagements, se faire accepter dans ces jours difficiles d'une régence. Rapprochement singulier : ce fut lorsque Mazarin donnait à la France la paix de Wes^halie, et rachetait à si haut prix son origine étrangère, que la France s*en souvint , eut honte de cet boni nie et le chassa. Quand cette tempête le surprit, il avait depuis quelques mois ses nièces auprès de lui.
Quelle était Torigine de Mazarin? Quelle était sa
MAZAniN. a famille? C'est un point mal éclairci et oiî il ne parait
pu» s être fort soucié de porter la lumière. 11 eut l'envie pourtant, assure-t-on, de (aire travailler à sa généalogie Dans ce but, il dépêcha un de ses confidents en ItaUe, en Sicile; mais sa mort interrompit le travail qu*il avait attendu un peu tard pour entreprendre; Mazarin, il est vrai, eui beaucoup mieux à faire.
Les mille pamphlets de la Fronde, les MiusarinadeSj ont eu beau jeu dans cette ubscurité, et n'ont épargné ni sa famille, ni sa naissance, ni sa jeunesse. Ces écrits-là sont de peu d'autorité, et on ne puise à pareille source qu'avec précaution. La passion dont ces libelles ont été Técho n'y regarda pas de bien près; mais ce fut celle du temps en général. Ils peuvent fausser les faits , mais ils attestent les opinions : ils nous répètent assez fidèlement ce qu'on a dit, ce qu'on a crîi ; l'époque s'y retrouve : c'est à ce titre que de tels écrits sont vrais et valent la peine d'être consultés ; voyons ce que nous disent les Mazarinades.
En voici une des premiers temps de la Fronde, où se retrouve l'inspiration du cardinal de Retz; car l'auteur tenait au clergé de Paiis; il était curé de Saint- Roch et se nommait Brousse. Que nous raconte-t-il . du Mazarin ?
« Quoiqu'il prenne les haches avec le faisceau de verges pour ses armes, il ne faut pas s'imaginer que ce soient celles qui servoient de marque d'autorité aux
< Voyes à Y Appendice (A) des documents qai nous ont été adressés do Rome par M. le commaiideur Viseonti.
HAZARIN.
anciens sénateurs de Rome, mais bien les haehes dont
son ayeul feiidoit du bois, et les houssiueâ dont sou père feuëttoit les chevaux*... .Tout Rome sçait ce qu'il étoit, et le rang qu'il tenoit pour lors dans les maisons des cardinaux Sacchetti et Antonio. Chacun sçait aussi que son esprit avoit été formé sous Tastre de Mercure..., qu il fit voyage à Venise et à Naples pour apprendre les piperies qu'on pratique dans les jeux de hasard, dont il devint maître, et si parfait qu'on lui donnoit par excellence le nom de pipeur
C*est ainsi que ce curé, frondeur et janséniste, peignait à ses ouailles le cardinal Mazarin. La Fronde avait en Italie des correspondants qui charitablement l'avaient mise au fait de cette chronique édiliaute. Le Mazarin était ûls d'un chapelier de Palerme, contraint parune banqueroute de s'expatrier. Les pamphlétaires, à quelques variantes près, sont d'accord sur ce point. Le plus allégorique de tous nous assure que « la Fortune accoucha de ce monstre pendant son divorce avec la Vertu; » puis il ajoute : « Je connois son pays; et la Sicile même, qui ne l'avoue que pour notre honte, m'a fait sçavoir son origine chez un caharetier de ses parents en la ville de Palerme. J'y sçus la ban*
* On fit cette épigramme sur soa blason :
Pour parler avec équité
11 irest i)ersoiuie qui ne sache
Qu'il a justement inéritt'.
Les verges, la corde et la Uaclie.
3 Lettre d^m religêeuas à monseigneur le prince de Condé^ contenant la vérité de la vie et mœurs du cardinal Mazarin* — A Paris, 18 janvier 1649.
qucroute de son père, qui étoit chapelier et boutonnier de son métier; et comme il se retira à Rome, il y mit son fils auprès du connétable Collone. De là il passa, au service du cardinal Antonio Barberini*..,. Il s*y- signala par ses débauches, et fut Tintendant des • plaisirs doslionnêtes de la cour de Rome. »
On voit à quelles sources avait puisé Fauteur. Laissons-le parler encore : « Ce Sicilien, de la plus basse populace de Sicile. . . dit qu'il étoit d'une race de vieille faction angevine ou françoise... 11 eût mîetix fait de se dire bourgeois de Tunivers et fds de la terre, comme les Cyclopes, ses compatriotes i»
Ainsi , Mazarin se serait vanté de descendre de ces Angevins conquérants de la Sicile, c est*à-dire d être un Français de la plus vieille souche : ce que ses ennemis n'étaient guère disposés à croire. Condé l'appelait militairement « un gredin de Sicile 3>. C'était le mot d'ordre des frondeurs de le nommer le Sici/ieuj né sujet du roi d'Espagne, n'en devait-on pas conclure qu'il lui était vendu Cela prêtait d'ailleurs aux rémi-
* Lettre dic chevalier Georges, 26 janvier 1649.
- Gabriel iSaudé , bibliothécaire du caiduial , publia pendant la Fronde une sorte de pl.ndoyer ou sa faveur, sous le titre de Mascurât. Il lui assigne [lour ancêtre un certain Juhounes ^ïarinus ou Mazarinus, neveu d'Alaunus Leontinus, que le roi Pierre Aragon ou son successeur Jacques aurait fait jeter dans la mer, avec deux de ses neveux, pour avoir favorise les tentatives des Français en Sicile (1283 ou 1286). Mascurat cite des textes latins qui douTicrit bien quelques détiiils sur le crime d'Alaimus et son châtiment, mais qui ne servent guère à coup sûr à rattacher Piètre Mazarini, père du cardinal, à cet ancêtre prétendu. C'est une généalogie qui resterait à reconstruire tout entière depuis le treizième jusqu'au dix-septième siècle.
Aubery, dans son Histoire du cardinal Mazarin, se borne à copier
« MAZAR».
niscences historiques ou raylhologiqiios <c Peut-on se fier, dit Tun, à ce qui vient de Sicile ? £t ce capelan ne
vouloit-il point continuer les Vespres en France ? ]1
est né sur la même terre où les monstres furent acca*
blés par la foudre Son extraction est si basse qu^on
diroit presque qu'il n'a point de père * . » Maintenant écoutons Scarron :
Elle fit do val de Mazare
Sortir ce ministre si rare;
De Mazare vient Mazarin.
Comme on dit le Bianceau du Maine,
Le Tourangeau de la Touraine^ Basque^ Chain [la;^ ne ou le Picard...
Comme en usent, ( n nostre France, Le» faquins de basse naissance ^.
A la fin comme au début de la Fronde^ on bafoue
le Sicilien \ Parmi les pièces les plus répandues,
ISaudé et saute également de ce Johannes IVÏarînus ou ^îazarinus à Pierre Mazarin . père du cardinal. Ou voit que ni Tuu ui 1 autre ue semble avoir ])ris iort au sérieux sa tâche de généalogiste. On lit dans le Mascurat , p. 26, que le cardinal menaça de la Bastille un prêtre d'Avignon, Thomas Bonnet, s'il publiait une généaloi^ie forgée par lui , cli casa Mamrinù G. Naudé aurait-il aussi ete menacé de la Bastille?
* Lettre du P. Miche!, 19 février 1649. — On lit, dans un pamphlet, que Mazarin était Uls d'un marchaud de chapelets dont les ancêtres étaient juifs, et avaient pris le nom de leur ville natale.
^ Mazarinade; Paris, 1649. Cette pièce, qui a douuc son nom à tous les pampiilets du temps, fut attribuée à Scarron: il la désavoua après la Fronde. Ce libelle porte bien le cachet de sa verve bur-' lesque et de son cynisme.
* Voici quelques titres de Mazarinudes : L'Icare sicilien. — Le Papillon sicilien, — Le Géant sicilien terrasifé par les ùonit J rançois, etc.
MAZABIEf. 7
voici un Virelay sur les vertus de Sa Faquinance :
H est de Sicile natif ;
11 est toujours prompt à mal taire;
Il est fourbe au superlatif;
U est de Sicile natif.
Il est lâche^ il est mercenaire*..
U n'est qu'à son bien attentif...
Le peuple ne cesse de braire :
n est de Sicile natif;
11 est toujours prompt à mal faire.
On ne sait quel est ce chétif.
Quel est son père présomptif.
D'où nous est venu ce faussaire; S'il est noble ou s'il est métif ; Et la ooor, comme le vulgaire»
Chante pour tout point décteif :
n est de Sidle natif; Il est toujours prompt à mal faire *.
Ainsi, cette origine sicilienne était le seul point décisif; Ton s'accordait généralement aussi à établir en vers comme en prose que le Hazarin était fils d*un chapelier, quelques-uns disent un bonnetier; mais il n'y a pas loia de l'un à Tautre. Naudé, bibliothécaire de Son Éminence, n'avait*il pas imprimé, lui aussi, que le cardinal était ûis d'un bonnetier de Uume? Mais c'était avant d'être à ses gages.
Après les pamphlets viennent les Mémoires, la plupart écrits par des gens qui n'étaient pas les amis de Mazarin. Ses adversaires de la Fronde lui ont continué
* Firday sur les vertus de Sa Faquinance. Paris, 1653.
g MAZARIN.
une guerre posthume. Le cardinal de Retz surtout, le père des Mazariruuks^ le traite toujours comme au plus fort de la bataille. Ses Mémoires sont, de tous les pamphlets, celui dont Mazaiin a le plus souiiert , car celui-là est resté.
« Sa naissance, dit-il, étoit basse et son enfance étoit honteuse. Au sortir du Colisée , il apprit à piper, ce qui lui attira des coups de bâton d'un orfèvre de Home, appelé Morato. 11 fut capitaine d'infanterie en Valteline, et Bagni, son général , m'a dit qu'il n'y passa que pour un escroc. Il eut la nonciature extraordinaire par la faveur du cardinal Antoine , qui ne s'acquéroit pas, dans ce temps-là, par de bons moyens*. »
Dn tel langage a de quoi surprendre, de cardinal à cardinal ; c'est faire bon marché de l'honneur du corps. Madame de Motteville, qui n'avait pas d'aussi graves motifs de réserve, ne traite pas ainsi Mazarin de Turc à More. Sans s expliquer tout à fait sur son origine, elle dit que ses parents menaient à Rome une médiocre existence , et que sa jeunesse y avait laissé un mauvais renom. Il est vrai qu'elle avait à se plaindre de Mazarin, soit pour elle-même, soit pour les siens, et son témoignage, quoique sincère, se ressent un peu de ses rancunes.
Qu^int au duc de Saint-Simon, il n avait point connu le cardinal ; mais pouvait-il manquer de prendre à partie sa généalogie? Saint-Simon, en fait de parche
' Mémoires du cardinal de Retz, t. lxiv» p. 186, colL de Petitot.
MAZARIM.
mins, ne trouvait que les siens d'irréprochables. « Ja-. mais, dit-il, on n'a pu remonter plus haut que le père de cette trop fameuse Éminence, ni savoir où elle est née y ni quoi que ce soit de sa première Jeunesse. On sait seulement qu'ils étoient de Sicile; on les a crus des manants de la vallée de Mazare, qui avoieat pris le nom de Mazarin, comme on voit, à PariSi des gens qui se font appeler Champagne et Bourguignon. » Saint-Simon se rappelait les Jfazarinac^ej;.
Parmi les autorités les plus récentes, Sismondi qua- Hfie Mazarin « un gentilhoniiiie qui était né à Ilomc de parents siciliens. » Walckenaer hasarde une opinion fort opposée. « Romanciers et poètes , s'écrie-t-il, vous dont 1 imagination se complaît dans les chutes rapides et les élévations subites , contemplez cet en- x fant qui se joue sur le rivage de Sicile, près de la ville de Mazarra. Sa famille n'a pas même de nom; c'est un des enfants de Pierre , de ce pêcheur dout vous voyez là-bas Thumble cabane ; mais un jour viendra que ce bambin sera Jules de Mazarin , couvert de la pourpre romaine, etc. \ »
Voilà ce que nous avons rencontré de plus poétique sur Jules Mazarin; cette agréable idylle ne vaut-elle pas bien l'histoire du bonnetier et de sa banqueroute, ou même la prétention du gentilhomme angevin? Malheureusement on ne peut se contenter ici d'une simple pastorale i et nous demanderons à l'historien de
' Mémoires sur madame de Sévlgné, par Walckenaer, t. i^, p. 465.
10 MAZARI5.
iiliidaiiie de Sévigiié uù ii a puisé ses renseignements. Une note de son Uvre nous répond que des recherches récentes, dues à un savant italien, sur l'origine de la famille Mazarin, ont constaté ces faits. M. Waickenaer doit cette communication, nous dit^il , à M. Artaud de Monter. Voilà, ou eu couvicndra, un renseignement de grande autorité! Mais quel est le nom de cet Italien, je tous prie ? Quel est le titre de son livre? M Walckenaer, si exact aunoUiteur, ne nous en dit rien; il s'est contenté de ce que M. Artaud de Montor lui a dit à l'oreille! Assurément il n'y aurait j'ieu d'impossible à ce que le fils d'un pêcheur, jouant sur le rivage,^ le beau Giulio Mazarîni , eût séduit, par sa figure, ses yeux intelligents et sa grâce, un étranger qui Teût conduit à Rome ; mais ce qui n'est guère vraisemblable, c'est que l'adroit parvenu eut fait venir à Home son père, le pêcheur de Mazare, qu'il l'eût installé dans un palais avec sa grossière famille, et enfin que cet ancien pêcheur eût épousé une héritière de la maison des Ursins.
11 est peu probable aussi que les rustiques filles de ceFietro, que ces contadine se fussent alliées à des gentilshommes romains. C'est à quoi le bon M. Wal* ckenaer n'a point songé, en acceptant sans contrôle cette naïve légende. On voit du reste, par la déférence de Mazarin pour son père, par le ton des lettres qu'il lui écrit, parles commissions délicates dont il le charge, que ce personnage n'était ni d'un esprit ni d^une condition vulgaires. Aussi le savant M. de Laborde n'hésite-t-il pas à lui octroyer des lettres de noblesse, et
même de très-vieux, parchemins * : tel est le zeie qu'il apporte à défendre son client jusque dans ses plus petits intérêts. Certes, Mazarin n'eut point d*ami plus chaud de son vivant , et surtout plus désintéressé que M. de Laborde : en tout il prend fait et cause pour « cet homme d État inéconuu », comme il Tappelle. N'alla-t-il pas jusqu'à demander^ il y dix ans, aux ministres de cette époque, a la réhabilitation d'un ancien collègue quiy plus qu'eux tous^ avait souffert de la liberté de la presse et des discussions parlemmiaires ? » Ce qu il entend par réhabilitation est tout simplement la publication des lettres et des écrits du cardinal Cette rare sollicitude du savanL a de bons et légitimes motifs : il a eu le mérite de connaître de bonne heure le véritable Mazarin. 11 est un des premiers qui Taient étudié dans sa vie privée, qui se soient donné la peme de déchiffrer ses lettres inédites, ses carnets. Maintenant il a, comme tout inventeur, la passion de sa découverte, et il ne faut point s'étonner s'il nous grandit un peu son homme.
11 proclame donc son héros bon gentilhomme; il trouve même qu'à l'exemple de bien d'autres la maison Mazarin pouvait avoir des droits ou des prétentions à se croire issue des patriciens de l'ancienne Rome, et que Jules Mazurin se figurait apparemment tenir de
• Le Palais Mazarin^ par le comte Léon de I^borde, p. 171.
2 Palais Mazarin, p. 421. — Cet important travail a été confié par le gouvernement aux soins de M. Chéruel, l'un de nos érudits les plus capables de recueillir soigneusement ces textes précieux , et d'y porter la lumière d'une critique très-éclairée.
Jules César les faisceaux et les haches de son blason * !
Nous voilà loin du pêcheur de Mazare et de M. Walckenaer! Serons-nous plus heureux en fait de preuves, et M. de Laborde résoudra-t-il enfin ce problème généalogique?
tt Voici, nous dit-il, ce que mes recherches m'ont démonti t!. Un sieur llavioli, avocat attaché à Tambassade de France à Home, dont je faisais partie, a cru pouvoir établir, en compulsant les correspondances et les registi^es du collège de Naples, qu'un noble personnage sicilien, charmé de la gentillesse et des dis* posiLioiis heureuses d'un jeune enfant, l'envoya audit
collège, sous le nom du fils de Pietro Mazare »
Jusqu'ici nous rentrons, il me semble, dans le système de M. Walckenaer ; voilà bien riustuire de son pêcheur de Uazare; car le noble sicilien avait amené très -probablement de Sicile cet enfant dont la gentillesse Tavait séduit. .Ajoutons- à cela que ce nom de Pietro Mazare, sous lequel Tenfant aurait été inscrit, ne semblerait pas déceler une origine très-patricienne. Mais voici ce que M. de Laborde ajoute : « Le pauvre boursier aurait répondu aux. espérances de son protecteur, et, après avoir fait de bonnes études, serait sorti du collège des gentilshommes pour prendre Tuniforme militaire. Or, ce collège étant iondé par la noblesse de Naples, il n'y a pas de gentillesse ou de protection qui
* Moêeurat nous assure pourtant, p. 28, que le cardinal « se mocqiia, ea |irésence de personnes d^honneur et de probité, d'un certain flatteur qui vouloit tirer Torigine de la Tamille et des armes de Mazariai de ces vieux consuls romains P. Jeganius MacennuSf etc. »
* MAZAR1?4. • ta
vaille contre des règlements; et puisque Jules Mazarin
est admis , nous pouvons en conclure qu*il était noble * , » Cette conclusion n'est-elle pas un peu tranchante? Et en tenant même pour exactes les recherches de ravocat Ravioli, qui sont restées dans le domaine des confidences, est-il certain que les règlements de ce collège eussent conservé Tiullexible rigueur que M. de Laborde leur suppose? Quoi qu'il en soit, à part ce témoignage yerhiial, nous ne voyons nulle part que le .ûls de Pietro Mazare ait été élevé à Napies dans un collège noble.
Le curale de Brienne dit, dans ses Mémoires, qu'il « ne sait au juste ce qu*étoit Tongine de Mazarin, et laisse aux généalogistes le soin de débrouiller cela. » Mais les plus experts d'entre eux ne s'entendent point. Le père Anselme lui-même, comme s*il avait peur de se compromettre, dit simplement et sans parler de noblesse : « Pierre Mazarini, natif de Palerme, quitta le lieu de sa naissance pour s'établir à Rome. » Cependant les historiens de Mazarin, Gualdo Priorato et Aubery, font naître leur héros à Piscina, dans les ALruzzes, et tous deux, plus liardis que le père Anselme, assurent qu'il était bon gentilhomme. Ils disent qu'il fit ses études à Rome, sans se douter de ce collège . de Naples d'où M. Léon de Laborde est allé tirer les preuves authentiques de sa noblesse.
On voit, par toutes ces opinions, que le berceau de Mazarin reste entouré d'autant de nuages que celui
< Palau Mazarin, p. 171.
des dieux de l'Olympe. C'est le fait le plus positif que nous ayons encore à constater.
Mais Yoioi qu'un document nous arrive à point pour jeter sur ces ténèbres quelque lumière : c'est une vie manuscrite de Mazarin, dont Tauteur avait été, si on l'en croit, son compagnon d'enfance*. 11 sait mille .particularités sur la jeunesse de son condisciple Jules. 11 a vu, entendu, dit<il, la plupart des choses qu4t raconte. 11 connaît le fort et le faible de son héros, sa naissanoe, son origine véritable, ses parents, dont il nous trace scrupuleusement le portrait. Pietro, son père, était né. en Sicile, dans un bourg appelé Maza- Mno; dont il se fit un surnom Fils d'un ouvrier qui avait de l'aisance, Pietro reçut quelque instruction, et vint chercher fortune à Rome, sur la foi de ce vieux proverbe que « Rome n'est marâtre à personne. » H y devint camérier du connétable Colonna ^ ; il sut
* Manuscrit découvert tout récemment à la bibliothèque de Turin ^ sous le titre // cardinale Mazarino, sans nom d*auteur. Ce document a été publié pour la première fois par la lih'isia contempO' ranea de Turin, novembre 1855. L'auteur s'adresse à un prince (de la maison de Savoie probablemeut) qui lui avait, il semble, demandé d'écrire ce qu'il savait de la vie du cardinal Mazarin. Selon l'éditeur, l'époque où cette biographie Fut composée [jl'uL s'étendre de 1G53 à 1659. JNous croyons pouvoir la lixer à l'année 16i>7 , après le mariage d*Oîympe Mancini , dont l*auteur parle comme d'un fait récent. ^ « In un castello detto ^Mazarino, dalla cui patria prese occas(one ' di pigiiare il cognome di Mazarino. » Le père Anselme écrit Mazarini; le cardinal lui-même signa Mazarini jusqu'au moment où il succéda à Richelieu. '
' Mascurat cite deux frères de Pietro Mazarini : l'un, Jules Mazarin, jésuite, prédicateur célèbre, mort en 1622; Tautre qui se fit capucin. . Mascurat prétend, avec plus ou moins de fondement, que Pietro an*
MAZARCf. 1^
plaire à soin patron, qui lai confia ses affaires, lui fit épouser une fille de bonne maison, sa filleule (una geniildonnay sua figlioccia). Elle 8*appelait Ortensia Bufalini' ; elle était vertueuse et belle; sa dot, en outre, était des plus honnêtes pour un parti tel que Pietro '. Le camérier devint intendant des terres du connétable, et se fit distinguer dans ce poste par sa prudence, la netteté de sa gestion , et le soin qu'il mit à élever sa nombreuse famille. Quand la prodi^euse fortune de son fils Jules fit pleuvoir sur lui, plus tard, un surcroit d'opulence et de crédit, Pietro ne s'enivra point de ses grandeurs : il sut jouir avec réserve , et eu philosophe prévoyant, de sa prospérité.
Tels sont les dires de ce nouveau biographe , qui avait vu de près, nous répète-t-il, la famille de son ami Jules. Quant à celui*ci, il prétend, comme de raison, le connaître encore mieux : c'est à Rome qu'il le fait naître, sur la paroisse des Saints Vincent et Ânastase, dans le quartier qui porte le nom de Rione di Trevi ' . 11 est de notoriété, dit notre anonyme, que
rait été d'abord gouverneur de MonteCascone, puis fimiilier du connétable Colonna, etc.
^ G Naudé, le père Anselme et les pamphlets de la Fronde écrivent BufTalini.
^ a Con una dote più che conveniente aile facoltà et ai nntnli dcllo sposo, spndo iiioitre molta dotata di una bellezza non ordiaaria e raoUo virtuose. ))
5 Sa famille habitait, en effet, ce quartier de Rome; mais il naquit h Piscina , où sa mère était allée fortuitement. On a retrouve dans cette ville Tac te de baptême de Mazarin. [Voy. Vyippendice (A),] C'est donc par erreur que Gabriel Naudé fait aussi naître Alaznrin à Rome. « J'ai su qu'il estoit né ù Rome, qu^il commen<^a d y esiudier
Tenfaul vint au monde coiffé (vcstito)^ présage d'une brillante deatinée. Jules fut élevé chez les Jésuites de Rome; il charmait maîtres et parents par sa grâce, sa facilité^ son gentil esprit. 11 n'avait pas cinq ans qu'il récitait en public les petits sermons (t sermocini) qu'il entendait à l'Oratoire des pères de Saint-Philippe de
Nén, à rÉglise-Neuye et au mont de Saint*Onuphre.
On parla tant de ce jeune prodige qu'un Vénitien, fixé à Rome, assigna dix. écus par mois pour aider aux frais de son éducation. Ses maîtres firent tout pour garder un sujet qui promettait tant, mais ce fut en vain.
La jeunesse de ^tazarin, que la Fronde avait entourée de légendes grotesques, nous apparaît donc ici sous un jour plus sérieux. C'est sur les points restés le plus obscurs que lé nouvel historien paraît surtout mériter confiance ; ses détails sont précis et persuasifs;
à râge de quatre ans, qa*îl composoit ea latin régulièrement à six, et que dès lors il eommença d*aller au collège romain sans chapeau et sans manteau, et suivi de son précepteur, comme c'est la coutume du pays ; quMl y estudia l'espace de dix ans, et en demeura quatre en troisième, seconde et première, parce qu*il estoit trop petit pour mon* ter en humanité où il fut une année et eut deux maistres, le père Petra Santa et le père IWano, et, passant de cette classe à la rhétorique, il y estudia la première année sous les RR. PP. Famiano Strada et TarquitUo Gallud, et la seccmde sous le P. AUssandro Do-
- naio et le P. Fineenzo GuirUgi » Il apprit ensuite les mathéma*
tiques, la philosophie, soutint des thèses publiques « Il défoidit
publiquement, et contre les mdUeurs esprits de Rome, le cardinal Mtierit fHrgfinio CuarM^ Boccabeita ^ etc., les opinions de son maistre, sur cette tant renommée comète de l'aimée site cens d^ huit**..* » Il donna ensuile quelque temps au droit et aux exercices d'équitation...» {Masewrat, p. 3Q.)
MAZAROr. 17
il a le ton et la couleur italienne de l'époque; il est vraisemblable en tout ce qu'il a vu. On peut tenir pour prouvé que Mazarin fit ses études chez les Jésuites de Rome^ quoique les pamphlétaires de la Fronde assurent qu'il n^en fit point du tout:
Cette superbe librairie
Au-dessus de ton escurie
Ne t'a pas rendu plus savant...
Avec une mémoire si surprenante, avec un esprit
si prompt, si pénétrant, on peut admettre que ses études furent brillantes et qu'il fit honneur à ses maîtres. Ses biographes nous l'assurent ; si c'est un compliment , la vie appliquée de ce grand travailleur vient bien à Tappui de la flatterie. Tous s^accordent également sur un voyage qu'il fît en Espagne, à dix-sept ans, à la suite de l'abbé , depuis cardinal Colonna. Etait-ce bien pour étudier encore à Alcala ou à Salamanque ? Nous avons jusqu'ici peu de données précises sur le séjour de Mazarin en Espagne. Quant aux médisants de la Fronde, ils en savent de belles, comme toujours. Écoutons Scarron , autant qu'il est permis de le faire parler :
Te souvient-il bien d'Alcala?
Quand j Ganymède ou Quinola> L'amour de certaine fruitière Tattira maint cxiup d'étrivière.
Quand le cardinal Colonna De paroles te malmena, Et qu'à beaux pieds, comme un bricone.
Tu te sauvas ù Barcelone?
18 MAXARIN.
Scarron n'a pas tout à fait inventé l'histoire de cette fruitière, qu'il enjolive selon son goût; mais la muse pastorale de Segrais y substitue une bouquetière , ce qui est moins compromettant pour les ^oùts délicats de Mazarin \ Après trois ans de séjour en Espagne^ revint-il plus sasant qu'il n'était parti ? Nous n'avons que des anecdotes un peu suspectes sur ce séjour; mais la biographie de Turin abonde ici encore en détailsqui semblent précis, et on nous dit même les causes du voyage. 11 paraît qu'échappé des mains de ses mai* très , Mazarin oublia leurs sages avertissements : il ne résista pas aux tentations; il ût des connaissances dangereuses, qui l'entraînèrent au jeu et à d'autres pratiques que son condisciple , très- coulant sur bien des choses , ne peut se défendre de blâmer un peu ^. Pietro s'inquiétait de a uir tourner à mal ce (Uulio , son fils favori, et cherchait une occasion de le dépayser ^ pour couper court à cette fâcheuse vie. Lui-même en sentait le besoin, car il n'était pas sans quelques re-
< « De tous les écrits qu'on fit contre lui, la Mazarinade de Scarron est celui qui lui fut le plus sensible, particulièiement à cause de Tendroit où il lui fut reproché dVoir été chassé d*AlcaIa par le cardinal Golonna, d*où il fut contraint d'aller à pied jusqu'à Barcelone pour s'embarquer et repasser en Italie. Le sujet de la colère de ce cardinal contre lui fut à l'occasion de ses amourettes avec une bouquetière qu'il Touloit épouser^ » {Mémoires de Segrais, p. 165.)
> L'auteur dit que les jésuites, en TÎolentant leur disciple [persua* nUmi eontiwue e vioienH) pour le faire entrer dans leur compagnie, finirent par le dégoûter de l'étude; ce qui le conduisît à de fâcheuses liaisons et à des pratiques très-peu méritoires : « Abbandonare affatto lî studii y darst «Ue conrmazione de* ^ovani , ed a poco buone pratiche. » {Rivista coni,^ noT. ISâ^, p. 545.)
MAZARIX. 19
mords; mais c'était quand le jeu lui avait été contraire et qu'il avait tout perdu qu'il se livrait à ces réflexions salutaires. 11 me racontait alors, dit son ami, quil n'avait de repos ni nuit ni jour, qu'il gémissait sur ses désordres, et buaiiailait une occasion de s'éloigner de Rome quelque temps pour dépouiller le vieil homme. Ses vœux furent exaucés : Pietro plaça son fils, comme camérier, auprès de l'abbé Girblamo Colouna, qui se rendait à la cour de Madrid. Mais ce pays n'était guère favorable au succès de la réiornie oii Giulio aspiraiL. On jouait à Madrid autant qu'à Rome : la vue des cartes et des dés ébranla ses résolutions ; pourtant il fut sage quelque temps j grâce à cette circonstance qu'il n'avait point d'argent, et n'osait, sous les yeux de son patron, emprunter, comme il le faisait à Rome, à des juifs , en mettant ses bagues et ses habits en gage. Enfin il risqua le peu qu'il avait, et perdit sur pai'oie une assez grosse somme. Cela le plongea dans une profonde tristesse : c'était alors qu'il s*écriait : « Oh! le sot animal qu'un homme sans argent! » Un notaire de Madrid, qui l'avait pris en affection, voyant son air mélancolique, le questionna sur la cause de son chagrin; et Jules de lui répondre vite qu'il attendait de Rome une somme importante, et que le re- Uii d du courrier le jetait (iaiis uu grand embarras. L'£spagnol aussitôt lui offrit sa bourse, dont son dis* cret ami n'accepta pourtant que quelques doublons. H courut tenter la fortune : il la saisit aux cheveux cette fois {per la chiama) ; puis il alla rendre au no* laue ce qu'il lui avait emprunté, en lui annonçant
que le courrier de Home était arrivé. L'£spagQol avait une fille qui était belle; Mazarin, reçu comme un ami dans la xhaisou, fut à même de la voir et en devmt éperdument amoureux. Le notaire pouvait-il hésiter
à prendre pour gendre un homme si exact a pa^ ei ses dettes, et à qui les courriers de Rome apportaient ainsi de Targent? Il crut son jeune ami aussi riche qu'il était aimable, et le mariago fut décidé. Mais il fallait y faire consentir Tabbé Colonna. Celui-ci songeait, pour son camérier, à quelque poste ecclésiastique; pourtant il le vit si décidément amoureux qu'il se fit scrupule de le désespérer. 11 lui donna une dépèche à porter à Rome, en lui disant qu'il pourrait par cette occasion annoncer son mariage à sa famille. Tout auioareux se laisse duper, et Mazarin lut pris comme un autre. 11 partit joyeux, et plaida si bien sa cause devant son père qu'il obtint son consentement ; mais le conuetabie Colonna, à qui son iils avait écrit de Madrid, ne voulut rien entendre; il railla cruellement le malheureux , lui coniiiianda de rester à liome et d'y reprendre ses études. Le pauvre Mazarin , enfermé dans sa chambre , y pleura plusieurs jours sa chère Espagnole; puis il se résigna.
Tel est le récit de son contemporain , qui prétend tenir ces détails du héros lui-même. Ainsi il n'est question, chez l'auteur italien, ni de la fruitière de Scarron ni de la bouquetière de Segrais. Nous aimons mieux cette belle notariana durit Mazarin fut réellement épris, et qui faillit le dérober à l'histoire. Fût-il devenu notaire à Madrid? Peut-être qu'il eût supplanté, dans
le conseil de GastiUe, le duc d'OliYarès, et qu*on Veut YU un jour, dans File des Faisans, traiter pour Tës* pagne contre la France.
Est-il vrai qu'une fâcheuse aifuire aurait hâté son retour à Rome? Son père Pietro, nous dit-on, se trouvait accusé d'un meurtre , et le fils , grâce à ses démarches , sut le tirer de ce mauvais pas. Ua trouve dans les Mazarinades plus d'une allusion à ce fait; mais le nouveau biographe ne nous en dit rien. Mazarin avait vingt ans lorsqu'il revint d'Ëspagne; c'était vers Tan 1622. Cette heureuse époque de la vie n'est pas celle qui d'ordinaire offre le jour le plus transparent à l'histoire. Les oracles que nous interrogeons ne se trouvent pas toujours d'accord : de Ketz, aussi hardi que ses pamphlétaires, jette à pleines mains l'outrage à Mazarin; il diffame sa jeunesse de telle sorte qu'il nous avertit de nous tenir en garde. Mais le biographe dont nous faisons connaissance ne laisse percer ni passion ni rancune ^ tout au contraire , il se souvient de Jules comme d'un compagnon charmant. « Personne, dît-il, de plus doux, de plus obligeant, de plus désintéressé que lui ; jamais de querelle avec lui , jamais une parole malhonnête; il savait dépenser, et il répétait souvent que « l'homme généreux a le Ciel pour trésorier ». Notre Italien se complaît dans ses récits ; il admire ingénument Mazarin, ses talents au jeu, sa grâce, sa dextérité pour emprunter aux juifs. 11 nous raconte qu'ayant affaire un jour à un capitaine qui se permettait, en jouant, certaines licences, Jules étendit gentiment la main sur les enjeux {can gentil maniera)
2? iMAZARO.
et les fit disparaître; mais il se garda de mettre Tar**
gent dans sa poche : il le rendit galamment au capitaine tout ébahi. Ce n'était qu'un avertissement qu'il voulait donner à son joueur ; et c'est un témoin oculaire que nous avons ici pour garant. U a soin de nous répéter : ce Je l'ai vu^ j'étais présent. » Ce vilain mot d'escroc y que Retz jelte à la tete de son collègue, ne se trouve donc pas justifié. Jules, il est vrai, était passé maître daijs tous les jeux, il en remontrait aux plus habiles, mais son ami ne nous dit pas qu'il fît un usage illicite de ses talents ; et en vérité son indulgence est telle, et son admiration si naïve, que, s'il en savait davantage, il ne tiendrait pas au plaisir de le raconter. Mazarin possédait à fond les tours d'adresse, mais c'était une précaution, une arme de défense contre les |)i peurs. Il gagnait fréquemment, il est vrai, et trouvait dans le jeu de quoi s'baljiUer splendidement et s'acheter des chaînes d'or et des bagnes; mais il n'est pas défendu d'être heureux, et le plus beau joueur a, comme un autre, le droit d'être habile. Du reste, } a-t-il à s'étonner de cette passion du jeu chez Mazarin? Elle était si commune alors en France, en Espagne, en Italie, que des hommes graves, que des femiqes réputées sages jouaient le plus gros jeu, et que Ton prenait un maître à piper comme on pouvait prendre un maître de danse *.
Mazarin, après son retour d'Espagne, chercha, nous assure-t-on, des distractions meilleures pour son
* Voir ['Appendice (B).
amour que celles du jeu : il s'adonna tout entier à l'étude; il suivit les ie^^ons du savant Cosimo Fiorentipo, maître fameux de cette époque. Il visait à la prélature^ et il devint en Irès-peu de temps docteur « dans Tune et Tautre loi ». Voici encore un trait de sa vie à cette époque. Les jésuites songeaient à faire représenter un drame dont le héros était saint Ignace, leur patron;
mais ils n'avaient pas de sujet capable de jouer le principal l'ùle. La voix publique leur désigna Mazarin^ qui résista à toutes les instances , soit modestie ^ soit rancune contre ses anciens maîtres, soit que son feu pour r étude remportât sur toute autre considération. Il fallut que des princes, des ambassadeurs, s'en mêlassent, pour le décider. 11 représenta donc saint Ignace avec tant de grâce et d'éloquence, et dans un si beau costume, que Rome tout entière en fut émerveillée. Quant aux jésuites , ils uc se tenaient pas de joie de voir leur saint applaudi comme il le fut.
Par un jeu singulier de sa destinée, ce jeune homme, qui avait suivi en Espagne un prélat, et qui fréquentait les écoles de théologie , au lieu de se donner à rÉglise, se jette tout à coup dans une autre voie, et devient le capitaine Mazarini. On voit qu'il cherchait sa route de plus d'un côté, incertain sur luwnéme, tant il avait de goûts et d'aptitudes diverses, maïs partout et toujours mettant son génie souple au service de ceux qui pouvaient aider sa fortune.
L'armée du pape avait rarement l'occasion de quitter ses garnisons, et la discipline la plus commode y permettait aux gens de guerre d'agréables distractions.
Mazarin aimait la musique, la peinture; il avait le goût de tous les arts^ comme beaucoup d'autres, il faisait des yers, et se les rappelait avec plaisir longtemps après, en les comparant à ceux de Benserade , qui en fut bien flatté et s'en alla remercier Son Éminence. Par malheur, le capitaine Mazarin i avait des passe-temps plus dangereux que la poésie : il retrouva dans Toisiveté des casernes cette passion du jeu dont il ne guérit jamais. Sa vie, à cette époque^ prête encore le flanc à la médisance.
Maïs il était né sous une heureuse étoile ; il eut, cet officier du pape, une fortune singulière : il lui arriva de faire campagne ; elle fut courte, il est vrai , et peu sanglante, mais c'en fut assez pour le faire connaître. Si le capitaine Mazarini n'avait pas eu cette occasion de guerroyer, peut-être fût-il resté militaire toute sa vie. Mais il eut la chance de voir l'ennemi , et, grâce à cela, il devint cardinal.
Voici le fait en quelques mots : le pape envoya des troupes dans la Yalteline; Mazarini en fit partie, mais Torquato Conti et le marquis de Bagni, généraux de cette armée, eurent à négocier plus qu'à combattre, et ils y employèrent avec succès le capitaine Mazarini , tantôt le dépêchant au duc de Féria, gouverneur de Milan, tantôt au maréchal d'Estrées ; il sut mener à bonne lin ces missions ; puis il fit si habilement la relation de l'affaire que le pape, lorsqu'il la lut, en fut charmé.
De retour à Rome, Mazarin se mit à réfléchir sans doute sur la carrière qu'il avait prise ; sa campagne
en Valteline lai avait ouvert les yeux et révélé sa vocation. 11 se décida à quitter l'habit militaire. On nous dit qu'il se mit alors à étudier de nouveau les lois. Peut-être serait-on en droit d'ajouter que, tout en étudiant beaucoup^ il n'intrigua pas moins, et ût de son mieux pour acquérir de puissants amis. H accom* pagna plusieurs légats dans leurs missions, en attendant quelque heureuse occasion qui le plaçât en évidence,
La succession de Mantoue avait mis aux prises la France, TEspagne et la Savoie. Le Piémont et la Lombardie étaient le tliéâtie d'une guerre acharnée, et la peste y joignait ses ravages. Le pape, craignant que ritalie ne fût entraînée dans la lutte, se porta médiateur. Il fit partir un légat chargé de négocier la paix, et Mazarin se faufila dans l'ambassade. Au milieu des partis ennemis , dans un pays où régnait la peste, il allait d'une ville à l'autre, s'abouchant avec tous, s'offrant comme ami aux Espagnuls, aux Français, à la cour dé Savoie; tantôt courant à Rome pour rendre compte au pape, à Saint-Jean de Maurienne pour voir Rickelieu : il tut d emblée un personnage.
Les Français, assiégés dans Casai où luttait intrépidement Toiras, allaient être secourus par une armée que commandait Caumont la Force, et l'adroit Mazarin en faisait grand'peur aux Espagnols pour les décider à la paix * . « L'armée du roy marchoit en très-bel ordre : estant sur le point de donner, vint à eux le
' // card. Mazarini, Rivjsta coatemp., p. 662.
26 MAZARfîr.
beigiieur Mazariuy agent du pape, au galop, faisant signe du chapeau. 11 approche et leur dit : Je viens ^ous offrir de la part de ces messieurs de lever le siège <.» Tel estlediredu maréchal; mais le biographe italien donne un coloris plus vif au tableau. « Mazarin, assure-t-il, s'empara par stratagème de la croix du légat ; puis il s'élança à cheval , et courut à bride abattue entre les armées, sa croix en main, en criant : Paix y paix ! Telle était son ardeur qu'il mit sur les dents plusieurs chevaux ^. 11 produisit tant d'effet que les troupes, transportées, répétèrent aussi ; Paix, paix! y» Peut-être crutron que cet intrépide pacifica* teur était le saint-père lui-même. La paix se ût par surprise au milieu de cette émotion. Mais une nouvelle brouille éclata, et ce n(; fut plus en médiateur, mais en ami des Français, que Mazarin intervint cette fois. Richelieu Tavait-il gagné? L'armée française allait être surprise par Tennemi. « M. de Mazarin, nous dit un témoin, voyant le péril où nous lious trouvions exposés, joua uu Luur d'Italien aux Espagnols, et, étant nioaté à cheval, vint à toute bride en notre camp de Péronne, en pleine nuit. J'étois de garde, cette même nuit, du côté qu'il arriva ; et la sentinelle Tayant arrêté et ouï le nom de Mazarin, elle m appela. Je m'avançai à l'heure même, et vis M. de Mazarin qui me dit d*abord avec une grande émotion i Ah 1 Monsieur, vous êtes perdus! Les ennemis sont à une petite lieue d'ici, et
* Mémoires du maréchal de Caumont la Force, t. in, p. 17. - // card. Ma:iarini, Revista contemp., p. 552, 553.
AIAZARLN. 27
ils Tiennent avec toute leur armée fondre sur yous<
Faites promptement sonner l'alarme V »
C'est à ce tour d'italien, joué aux Espagnols, qu'il est sans doute fait allusion ici :
... Il fourlia dès sa naissance.
Il fut fourbe daiis son cnfai\ce.
Plus fourbe dans sa puberté
Fourbe à Rome, fmrbe à Ciuai, Fourbe dans sa basse fortune; Mais quand^ par grâce non commune.
Pour cardinal on l'eut choisy.
Il devint fourbe cramoisy ^.
De retour à Rome, Theureux négociateur éprouva
cependant quelques di. --grâces ; lo parti espai^nol l'accusait, non sans motif, de l'avoir fort mal servi; Francisco Barberini, neveu du j ape, et le plus puissant des cardinaux, parla même de ie mettre en jugement. Mais Mazarin ne fut pas en peine de détourner Fo* rage; il mit dans ses intérêts le cardinal Antonio, autre neveu du pape'. 11 obtint par ce canal un bénéfice et de petites charges, en attendant mieux. Le |)ape même, enchanté du succès de sa campagne dii)loniatique, fit placer au Capitole un tableau qui représen-
* Mémoires de Pontîs, coll. Petitot, t. wxn, p. 119.
2 La Jtiliade, ou Discours, etc., 16 lévrier 1G.51.
3 Lo curé Brousse explique à sa façon comment Alazarin aurait gagné les bonnes grâces de son protecteur. «Qui ne sçait ce que cousteut à la France les comédiens-chanteurs qu'il a fait venir d'Italie, parmi lesquels ostoit une infâme qu'il avoit desbauehée à Rome, et par rentrcmisc de laquelle il s'estoit mis dans les bonnes grâces du cardinal Autouio ? » Lettre d'un religieux au prince de Condé, etc.
28 MAZARLN.
tait Mazarin à Casai, galopant, le chapeau en main,
entre les deux armées. On nous raconte que les gens se disaient, en regardant ce tableau, qu'un chapeau qui s'était comporté de la sorte méritait bien de devenir rouge. En attendant, le beau cavalier de Casai devint camérier, monsignore; il prit l'habit et les bas violets. On l'admira fort dans ce costume * , « 11 étoit, dit un religieux, son panégyriste, Tun des plus considérés parmi les quatre prélats les plus beaux de la cour, fort semblables ou égaux en beauté; aussi, en toute assemblée, les voyoiton toujours ensemble, unis tous les quatre d'un fort étroite et fort respectueuse amitié^. »
Gardons-nous d'en douter ! Le bon bénédictin admire qu'un si bel homme, un cavalier de si bonne mine, ait quitté le chapeau, la cape et Tépée pour la soutane, moins propre à faire briller ses mérites corporels. Mais les compensations lui arrivèrent ; il fut nommé vice-légat d'Avignon, et plus tard nonce extraordinaire à la cour de France.
* L'intervenlioii de Mazarin à Casai forme le biij* t do l eblaiiipc des almanachs de 1631 , « T.es almanachs de 1631 représentèrent le sei- ^rnetir Giulio à ehev.il , taisaut signe avec son chapeau à deux puissantes armées qui s ailoient choquer de mettre bas les armes Je
me souviens fort bien qu'il y avoit autant de presse à voir ces almanachs de iMazarin sous le cimetière de Saint- Innoeent, qu'il y en eut eu 1G43 ou 44 pour voir sur ces mêmes planches le furieux combat rendu à Rome par quinze ou seize François contre 1 ami)assadeur et toute la faction d'Espaç^ne. «
^ Recherches curieuses sur cjueiques qualités, etc.^ de l'Éminen' tissime cardinal iMazarin, dédiées à ia reine , par Th. Bonnet, de l'ordre de Saint-Bcnoist, p. 18.
NAZARIN. »
Ce lut vers ce temps (1634), et avant de quitter Rome, qu'il parvint à établir avantageusement ses sœurs. L aluée épousa Ciirolaino Martinozzi ; la cadette, Hieronima, fut mariée à Lorenzo Mancini, baron romain *. Le premier nous est peu connu; on nous dit qu'il tenait un rang dans la noblesse de Rome. Quant aux Maneini, leur nom remonte au quatorzième siècle, et Saint-Simon en fait la preuve tout en les dénigrant.
La signora Mancini, la Marti nozzi, furent-elles de riches partis pour leurs époux ? Cela parait peu pro-. bable, car la fortune de leur père était médiocre. Ce fut plutôt par le crédit de leur trère, grâce à la figure qu'il faisait déjà, et leur beauté y aidant, qu'elles se marièrent si brillanimeiit. On assure que Mazarin lit parvenir de France à son père unie forte somme comp* tant et une cassette pleine de bijoux, pour servir à doter ses trois sœurs.
Ce fut à peu près vers cette époque que Pietro Ma* zarino, veuf de sa femme Ortensia Bufalini, se remaria avec une dame de grande naissance, Portia
* Voyez VJIistoire gentaioyique de France, t. v, p. 462. Cet ouvrage, d'accord avec la vie manuscrite de Turin, donne à Mazarin deux autres sœurs : l'une épousa Franciseo Aîiiti (nobiie romano, col quale non ebbe mat fig/iuoli); l'autre fut religieuse à Home, nel monaslerio di Santa-Maîi'a in Campo Marzn. Un pamphlet de la Fronde nomme aussi trois sœurs du cardinal : « L'on criera votre descente aux enfers, votre rencontre avec le marquis d'Anc re... les regrets de vos niepces, les consolations à la Muti, a la Martinozzi, à la Mancini, vos sœuis; Irs justes reproches de la signora Portia Ursina à Pietro ^lazarini, votre père, sur l'inégalité de leur mariage...» (Remerciement des imprimeurs, Paris, 4 mars 1649.)
30 « MAZABLN.
Orsiiii, de la maison des Ursins. Scaroii y t'ait allusion daus la Mazar inade :
Fils et petit-fils d'un faquin^ Qui diffame la case ursine Par Fallîance mazarine.
Le crédit de Jules fut sans doute pour beaucoup
dans ce mariage. Après avoir résidé deux ans à Avignon, en qualité de ^ice-légat, il retourna à Rome, où, grâce au cardinal Antonio Barberini, et peut-être plus encore à Richelieu, il fat nommé nonce extraordinaire en France. 11 arriva à Paris en grand appareil , « fit son entrée par la porte Saint-Antoine, dans un carrosse que le roy lui avoit envoyé , devancé de ses gentilshommes et de quantité d*estafiers et laquais ri» chement vêtus de ses livrées , et suivi d'un cortège de cent-vingt carrosses...'.»
Le nonce réussit à Paris aussi bien qu'à Home. De lietz nous dit <c qu'il avoit plu à Chavigny par des contes libertins d'Italie, et par Chavigny à Richelieu*. » Mais de Retz, qui fait la cai icature de Mazarin à côté d'un portrait superbe de Richelieu , croit-il que celuici se fût accommodé de ces contes en échange de ses secrets d'État? Mazarin , rappelé à Rome, quitta la nonciature pour se mettre tout à fait au service de la France. Ici nous le laisserons en tête à tête avec celui qui fut son maître, et qui le fit, en mourant| légataire
* Gazette, 26 décembre 1634.
2 Voyez, sur les piemiers voyagf^ de Mazaria à Paris» VAppen» dlce (C).
de son autorité. H ne faudrait pas abuser de l'oncle ù propos des nièces. Nous avions à parler de son origine^ de ses commencements, jusqu'à présent restés, comme ceux des peuples, dans le domaine de la légende. Les idées qui ont eu cours en France nous ont paru curieuses à connaître ; puis des données plus précises, et au moins vraisemblables, nous sont arrivées à propos de ritalie, et nous pouvons les accepter; mais là notre confiance finit avec la jeunesse de Mazarin. Cette histoire familière ne mérite crédit qu'autant que Tautciir rapporte ce qu'il a vu; mais, quand les choses se passent ensuite hors de l'Italie, le récit manque d'exactitude et d'autorité * . Notre Italien , par exemple, nous raconte des histoires de Mazarin à la cour de France qui ont un peu Tair de contes de fées : c'est du merveilleux créé par la distance.
Voici, entre autres, une anecdote qui se rapporterait aux premiers voyages de Mazarin à Paris. Il va un soir au Palais-Royal , où beaucoup de dames et de seigneurs étaient assemblés et jouaient gros jeu. Pressé d y prendre part, il y consent, surtout dans V espérance d'être vu de la reine. Mazarin fit bientôt un gain si prodigieux qne la nouvelle s'en répandit dans les galeries , et tout le monde d'accourir pour voir le tas d'or qui était devant lui. Ija reine vint comme les autres ;
* .Surtout en ce qui concerne les nièces : Tauteur confond les Mancini et les M artînozzi ; il fait épouser deux M ancini au prince de Conti et au duc de Modène ; il gratifie Olympe d*une beauté extraordinaire, etc.; autant d'erreurs. Cet ancien condisciple de Mazarin avait sans doute perdu de vue la famiUe.
32 31AZARIN.
elle entra au moment où Mazarin tentait un coup décisif : il gagna, et ne manqua pas d'attribuer son bonheur à la présence de Sa Majesté. Son gain s'élevait à quatre-vingt-dix mille écus ; il quitta le jeu , et en distribua une partie aux dames et aux seigneurs ; puis il fit porter cinquante mille écus en présent chez la reine. Elle refusa d'abord; mais l'Italien la supplia en des termes si persuasifs , avec des accents si doux (eon si soam accenti) , qu'elle se laissa vaincre.
L'invraisemblance de ce récit saute aux yeux, vu la date qu'on lui assigne : on y voit l'exagération italienne. Ce n'était point la reine, c'était Richelieu que Mazarin courtisait à ce moment-là , et il se fût bien gardé de faire alors de tels frais de galanterie pour Anne d'Autriche. Mais, a llorae, ou ne voyait pas les choses de si près : on n*y parlait que des faits et gestes de Mazarin en France, et naturellement l'amour et le jeu y jouaient un grand rôle dans l'imagination de ses anciens amis.
Mazarin, pour se fixer en France , dut y entrevoir de bien grandes perspectives, puisqu'il leur sacrifia ses espérances de fortune à Rome, ses puissantes amitiés, voire la chance pour un tel homme de devenir pape un jour. Richelieu lui fit donner le cardinalat , et, à la mort de Louis XI II, on vit avec étonnement la reine régente investir de sa confiance ce favori de Richelieu.
Mazarin, premier ministre, resta sans famille autour de lui pendant plus de cinq ans ; cet isolement lui profitait, il s'en faisait un mérite. « Il déclaroit,
dit la Roehefoucauld , qu'il ne youloit rien pour lui, et que, toute sa famille étant en Italie, il vouloit adopter pour ses parents tous les smiteurs de la reine,
et chercher également sa sûreté et sa grandeur à les combler de biens \ » Il disait, en montrant les belles statues qu'il faisait venir de Rome , que c'étaient là les seules parentes qu'il voulût avoir en France. Mais le temps lui apporta d'autres idées. En effet, quand il se crut bien alTermi , il songea à faire venir de Rome les enfants de ses sœurs*
La signera Martinozzi, qui était devenue veuve, avait deux filles. Madame Mancini,, plus richement partagée, avait eu dix enfants. Leur troisième sœur était morte, et sans doute sans postérité. Le cardinal demanda à madame Martinozzi sa fille aînée, et aux Mancini trois de leurs enfants : deux filles et un fils ; ces enfants avaient de sept à treize ans. 11 est présuniable que, si le père de Mazarin avait eu des héritiers de son second mariage, le cardinal les eût pris de préférence. 11 aurait fort aimé, sans doute, à voir le sang des Mazarin mêlé en eux à celui des Orsini; mais, n*espérant plus de ce c6té , il se rejeta sur les enfants de ses sœurs. 11 aimait sa famille : on retrouve çà et là dans ses carnets un souvenir, un regret affectueux pour les siens. 11 note les présents qu'il veut envoyer à ses sœurs : « Mostre e altre galanterie per inviar aile mie sorelle, » Bien qu'elles fissent à Rome une assez bonne figure, l'on y fut sans doute un peu ébahi quand on vit
* Mémoires de la Rochefoucauld , coll. Petitot , t li, p. 373.
U MAZARDÎ.
arriver en grand équipage madame de Noailles , char*
gée, nous dit-on, par Son Emiiieoce d'aller jusqu'à Uome lui chercher ses nièces : c'était d'emblée les traiter en princesses. Elles arrivèrent ainsi à la cour sans leurs mères, sans aucun pareut qui les accompagnât. Le cardinal affecta de recommander qu*on les reçût simplement ; mais il n'en donna guère Texemple par le choix qu'il fit de leur gouvernante : ce fut la marquise de Sénecé , de la maison de la Rochefoucauld, et qu'on avait vue gouvernante de Louis XI Y- L'arrivée de ces enfants est racontée par madame de Motteville avec des détails d'intérieur qui méritent d'être rapportés. « Le 11 septembre, dit-elle, nous vîmes arriver d'Italie trois nièces du cardinal et un neveu. «. L'aînée des petites Mancini (Laure) étoitune agréable brune qui avoit le visage beau, âgée de douze ou treize ans. La seconde (Olympe) étoit brune, avoit le visage long et le menton pointu. Ses yeux étoient petits , mais vifs , et on pouvoit espérer (|iie 1 a^e de quinze ans leur donneroit quelque agrément... Mademoiselle de Martinozzi étoit blonde; elle avoit les traits du visage beaux, et de la douceur dans les yeux. Elle faisoit espérer qu'elle seroit effectivement belle... Ces deux dernières étoient de même âge, et on nous dit qu'elles avoient environ neuf à dix ans. Madame de Nogent les fut recevoir à Fontainebleau par ordre du cardinal... La reme les voulut voir le soir qu'elles arrivèrent, et les vit avec plaisir. Elle les trouva jolies, et le temps que ces enfants furent en sa présence fut employé à faire des remarques sur leur personne. Ma-
dame de Sénecé offrit à la reine de les aller voir le lendemain; mais on lui fit entendre que le cardinal ne soiihaitûit poiiU qu'on les visitât , et qu'étaiU logées chez lui dans sa maison, où il étoit bien aise d'aller quelquefois se reposer, le monde Tincommo* deroit trop... Quand cet oncle si révéré et si puissant vit ses nièces » il quitta la reine aussitôt qu'elles arri* vèrent, et s'en alla chez lui se coucher. Après qu'elles eurent vu la reinOi on les lui mena, mais il ne mon* tra pas de s'en soucier beaucoup ; au contraire, il fit des railleries de ceux qui étoient assez sots de, leur montrer des soins; et, malgré ce mépris, il est certain qu'il avoît de grands desseins sur ces petites filles. Toute son indifférence là-dessus n'étoit qu'une pure comédie, et par là nous pouvons juger que ce n'est pas toujours sur les théâtres des farceurs que se jouent les meilleures pièces.
¥ Le lendemain on les ramena encore chez la reine, qui les tint quelques moments auprès d'elle pour les mieux considérer. On les montra ensuite en public : chacun se pressa pour les voir... Le duc d'Orléans s'approcha de l'abbé de la Rivière et de moi , qui causions ensemble auprès de la fenêtre du cabinet, et nous dit tout bas : «c Voilà tant de monde autour de <c ces petites filles que je doute si leur vie est en sû- <f reté et si ou ne les étouffera point à force de les re- « garder. » Le maréchal de Villeroy , qui avait une gravité de ministre, s'approcha de lui et lui dit aussi : <c Voilà des petites demoiselles qui présentement ne a sont point riches, mais qui bientôt auront de beaux
3« MAZARIM.
« châteaux, de bonnes rentes , de belles pierreries, de
« bonne vaisselle d'argent, et peut-être de grandes « dignités; mais, pour le garçon, comme il faut du « temps pour le faire grand , il pourroil Lieu ne voir « la fortune qu'en peinture * . »
Le cardinal mit donc ses neveu et nièces de pair et compagnon avec les princes du sang. Les Mazarinade$ ne manquèrent pas de railler fort ces parvenues. « 11 a fait venir, disait le curé Brousse, de petites harengères de Home, les fait élever dans la maison du Roi , avec train de princesses du sang, et sous la con* duile de celle qui a eu Thonneur d'être gouvernante du Roi ^. ]> La marquise de Sénecé, elle aussi, se vit chansonnée ;
Faire la maîtresse d'école Sur une espérance frivole De voir sa fille au tabouret; Lui faire oublier sa naissance^ Jouer toujours bien son rolet :
Huimy sûit-il qui mal y pense ^ I
Madame de Motteville nous trare un portrait assez vif de cette marquise : a Le nom de La Rochefoucauld seulement à prononcer lui donnoit une joie extrême. Sou esprit alloit toujours à l'extrémité de toutes choses; il étoit plein d'emportement et d'impétueuse vanité... Elle a\oit de ces contrariétés que les Espagnols appellent altos y boxos^ car tantôt elle pestoit comme
* Mémoires démodante de MoifevUle, eoU. Petitot, t. xxxvii, . 370 à 374.
^ Xjettre^un religieux, etc.
> Les Hamy soit'M de ce temp$. Paru, 1649.
les autres, tantôt elle rechercboit le cardinal avec de grandes soumissions, et se louoit de la moindre dou* ceur qu'il lui disait ' . »
Sut-elle remplir, au gré de Sou Émiuence , la délicate mission qu'on lui avait confiée ? On se demandera pour quel motif Mazarin mit ses nièces aux maius de cette gouyemante du roi , dont il se défiait tant. On lit , en effet , dans ses carnets , qu'elle apprenait à Louis XIV à détester la mémoire de Richelieu, et qu'un jour, lui montrant le portrait du grand cardinal, elle s'était écriée : « Le voilà , ce cliien ' ! » Sur quoi le jeune prince aurait dit : a Donnez-moi vite une arbalète, pour que je l'ajuste. » Mais à sept ans le roi fut retiré des mains de sa gouyemante pour passer dans les mains de Mazarin lui-même, qui voulut être le surintendant de son éducation. Quant aux nièces , madame de Sénecé ne dut pas les conserver longtemps sous sa garde j elle tourna à la Fronde, comme tous les la Rochefoucauld.
Mazarin avait à Rome un frère jacobin, dont il fit sans difficulté un archevêque ; mais il eut quelque peine à le faire cardinal. En effet, après de longues négociations qui n'amenaient point de résultat, il en vint à la menace et fit assiéger Orbitello, sur la frontière romaine. Le saint-père intimidé céda, et nomma rarchevêque d'Aix cardinal de Sainte-Cécile* Ce suc-
* Mêmoirei dé madame de Motteville, coll. Petîtot, I. xxxvii, p. S9 et S7«
^ « Senese dlsse^ videndo il ritratio del cardinale : Eceolà quel cane! e il re disse : Datemi una balestra per tiiarli. » Carnet, p. 30.
cès-là coûta cher, si Texpédition n'eut pas de meilleurs motifs ^ car la France y perdit Armand de Brézé, l'un •de ses plus vaillants hommes de mer.
Le nouveau cardinal différait étrangement de son frère : il était borné, emporté, brutal; il n'avait ni déférence ni égards pour la reine elle-même, malgré les étranges faveurs dont on l'avait comblé. 11 paraît qu'il en usait bien cavalièrement avec son aîné, car il avait coutume de dire, si Ton en croit 1 a])lié de Choisy : « Mon frère est un poltron; faites du bruit, ei il tremble . »
Ce fut peut<-être en employant ce procédé-là qu'il réussit y malgré tous les obstacles. Mazarin , pour se débarrasser de sou iiunieiir incommode, l'envoya viceroi en Catalogne, au scandale de bien des gens.; mais il n'y resta que quelques mois, soit incapacité, soit autre cause ; il se rendit à Rome, où il mourut * .
Tous les ennemis de Mazarin avaient jeté les hauts cris à cette exorbitante élévation de son frère; les pamphlétaires ne laissèrent pas tomber ce grief, quoique le persuiiiiage fût mort avant la Fronde.
« Aller en Italie, dit le curé dg Saint-Roch, chercher un moine mendiant , jacobin de profession , lui faire quitter son froc et sa besace pour en faire un vice-roi en Catalogne ' ! »
Cet essai malheureux fut peut-être ce qui décida
< Le docteur Guy Patin, dont le diagnostic est sujet à médisance , prétend être au courant des causes de sa mort : il nous dit très-indiscrètement que le cardinal mourut ex immodica tenere»
^ hettre d'un religieux, etc.
MAZARIX. 3»
Mazarin à laisser à Rome son père, ses beaux-frères
et ses sœurs. Pietro Mazarino y vivait trauquille, et trop philosophe sans doute pour aller tenter au loin la fortune; niais sa feiiiinu Portia et quelqu'un des autres auraient eu peut-être cette ambition. Le cardinal, lui^ ne se soucia pas de donner à la cour le spectaele de sa famille, et de s'exposer encore à quelques déboires ; il trouva plus sûr de se charger des enfants, qu'il pouriail former selon ses desseins, et qui jjlus tard viendraient lui fournir de grandes alliances : ce qui arriva, en effet, de Laure et d*OIympe Maneini, et surtout d'Anne-Marie Martinozzi. Il faut les distinguer de leurs cadettes, qui ne parurent en France que cinq ans après. On a souvent confuiidu les unes et les autres, et des écrivains s'y sont trompés tous les premiers : c^est ainsi que Rœderer, dans son Mémoire sur la Société ])olie y fait arriver à la fois les sept nièces de Mazarin; Texact Sismondi répète cette méprise; M. Capefigue en fait à peu près autant, en appliquant les quolibets de la Fronde à celles des nièces qui n'arrivèrent qu'après. Le duc de Nivernais lui-même, ce Maneini , s'embrouille aussi dans ce labyrinthe de sa famille.
Laure Maneini et Anne-Marie Martinozzi étaient belles; quant à Olympe, contentons-nous de dire ici que cette fille de Rome était fort brune, et que ce serait plutôt à elle qu'à la blonde Martinozzi que s'applique cet agréable portrait, que nous fournit une Mazarinade :
Elles ont les yeux d'un bibou^
L'écorce blanche comme un chou.
Les soorctis d'une âme damnée^ Et le teint d'une cheminée * .
Mazarin installa ses trois nièces dans sa maison ; puis, sur les instances de la reine, il les ût venir au Palais-Royal, où elle avait transporté sa cour, et où le caidiual avait réussi à s*établir auprès d'elle. Il avait d*abord habité l'hôtel de Clèves et se trouvait ainsi fort rapproché de sa souveraine^ ; mais il tenait beaucoup à être logé plus près encore, comme on le voit dans ses Carnets. Il veut être investi d'une charge domestique chez la reine, a afin, dit-il , d'avoir son logement près d'elle ^ ; il arriva à ses ûns. Ce fut donc au Palais-Royal que ses nièces furent élevées, avec le roi et son frère, et sur un pied à peu près pareil. La reine s^occupait d'elles comme de ses propres enfants, se mêlant de les instruire, soit aux usages du monde, soit aux choses de religion. Elle aimait à les conduire fréquemment au Val-de-Gràce, pour y diriger ellemême leurs dévotions.
Le neveu du cardinal , Paul Mancini , également amené de Rome, fut placé chez les jésuites. iSous trouvons dans un pamphlet certains détails sur la manière dont les Pères en usaient avec cet élève. 11 est
* Satyre sur le grand adieu des tUéces de Mazarin à la France, Paris, 1649.
2 Voy. V Appendice (C).
* « S. M. peosi a danoi carica di suo domestico, per baver stanze in casa. »
Traisemblable^ en effet , que le neveu fut mis sur le
même pied que les nièces.
« Le cardinal Télevoit à Parts dans un éclat pareil à celui des enfants de France. Il avoit la chambre de M. le prince de Conti au collège de Ciermout , sa chaire dans les classes, et rien ne faisoit la différence de ce prince fantastique à cet autre effectif, sinon qull recevoit plus d'honneur et qu'il estoit bien autrement suivy, servy et meublé ' . »
G>mment ce Mazariu si souple et si prudent, cet homme avisé à qui Torgueil ne troublait point la tète, en vint-il à prendre ce haut vol? Il n'avait point la superbe de Richelieu, ni son màle despotisme; son caractère ne Teût point porté, il nous semble, à braver si hardiment ses envieux , à offusquer les princes par des airs de grandeur si formelle. Quel motif avait-il de se croire leur égal et de trancher quasi du monarque? Sur quel appui certain comptait-il? La famille de Mazarin se trouve si directement intéressée dans cette question délicate que nous ne pouvons Técarter.
Louis XHI, en mourant, avait désigné Mazarin pour principal ministre; mais la régente respecterait-elle cette volonté dernière d*un époux médiocrement aimé? Créature de Richelieu, Mazarin ne pouvait avoir que des ennemis autour de la reiue ; il sut pourtant se faire accepter. Richelieu avait trouvé sa force dans la raison de Louis XIII , Mazarin dut chercher la sienne dans le cœur d'Ânne d'Autriche : les leçons de poli-*
* Lettre du père Mic/td, etc., 19 février 1649.
tique qu il put biea lui donner en sus auraient peu profité sans cela. Mazarin avait alors quarante ans; ii était resté l'un des beaux hommes de la cour, et le plus séduisant de tous par sa grâce, son élégance italienne, et le soin le plus exquis de toute sa personne. Les malveillants même en conviennent, à l'exception peut-être de Retz , trop vain , trop petit-maître lui-même pour accorder de tels avantages à un ennemi. Voyons quelques portraits du temps, celui que nous a tracé le comte de Brienne, par exemple : « Il étoit d'une belle taille, un peu au-dessus de la médiocre; il avoit le teint vif et beau , les yeux pleins de feu, le nez grand, le front large et majestueux, les cheveux châtains et un peu crépus, la barbe plus noire et toujours bien relevée avec le fer, ce qui avoit bonne grâce; il avoit grand soin de ses mains, qui étoient belles ^ ... » — « 11 avoit le don de plaire, dit aussi sa discrète ennemie^ madame de Mottevilie, et il étoit impossible de ne pas se laisser charmer par ses douceurs. »
Le satirique et mécontent fiussy-Rabutin semble être encore sous le charme quand il trace le portrait
de Mazarin. « H étoit, dit-il , riiomme du monde le ndeux fait ; il étoit beau ; il avoit Tabord agréable, l'esprit d'une grande étendue ; il l'avoit fm, inbmuanl, délicat; il faisoit fort plaisamment un conte... » Un autre contemporain , le maréchal de Gramont,
' Mémoires de Ï.oni.s-Uenrij de Lomtnie, comte de Brientvef t. ii, publiés par M. Darrière.
courtisan passé maître, nous montre Mazarin sous le
même aspect. « Il étoit affable, insinuant, agréable de sa personne, capable d*amitié, et d'une société charmante. Nous l'avons vu venir à bout de toutes les traverses de la iortune, faire bouquer tous ses ennemis, conserver le pouvoir suprême jusqu'au moment de sa mort, et styler sou maître dans Tart de régner \ »
Tel était l'homme dont la fortune dépendait d'une femme oisive et passionnée, une Espagnole, qui avait été belle , habituée aux hommages , aux galanteries, aux amours runiancsques. La femme de chambre d'Anne d'Autriche nous montre ainsi les premières re* lations de la reine avec son ministre : « Il commença à venir les soirs chez la reine, et d'avoir avec elle de grandes conférences. Sa manière douce et humble, sous laquelle il cachuit son ambition et ses dessems, faisoit que la cabale contraire n'en avoit quasi pas peur*. »
Cette sécurité ne dura pas toujours. Quand le cardinal eut son logement au Palais-Royal , les conférences particulières devinrent si fréquentes et les têteà-tète si longs que l'entourage de la reine en murmura, et que ses auues véritables se risquèrent à lui parler des bruits répandus sur sa réputation. La plus dévouée d'entre elles , la belle et très-prude Marie d'Hautefort , y perdit sa faveur. Le cardinal ne par-
* Mémoires du maréchal de Qramont, 1. 1, p. tSl»
^ Mémoires de madame de MottevUle, celJ. Petitot, t. xzxiz.
donnait pas ces démarches faites pour inquiéter la reine sur le fâcheux effet de leurs entretiens ; il les . notait jour par jour sur ses Carnets. « L'évêque de Beauvaisy y écrit-il , a chargé madame de Sénecé de parler à la reine pour qu'elle ne me voie plus si sou* vent , dans Tintérêt de sa réputation * . » Et ailleurs : « La marquise de Sénecé et mademoiselle d'Hautefort ont fait tous leurs efforts auprès de la mère Angélique pour qu'elle parlât à Sa. Majesté contre moi^. » On lit encore : « J*ai contre moi Hautefort, Sénecé ^ et toute la maison de la reine ' . »
Ces dames avaient une arme contre Mazarin : c*é«> tait la dévotion d'Anne d'Autriche; elle s'adonnait, en véritable Espagnole , à toutes les pratiques de re* ligion; elle allait sans cesse au Yal-de-Gràce, aux églises, aux sermons. Mazarin s'en plaint à son tour^ et trouve cela d*un effet pire que de s^enfermer avec lui ; il s'en prend aux couvents , aux moines , aux dévots et dévotes, qui, sous prétexte d'entretenir la ferveur de la reine, n*ont d'autre but, dit-il , que de lui faire perdre son temps à tout cela, « aûn qu'elle n'en ait plus pour ses affaires et pour me parler. — « La reine, dit-il encore, subordoiiue les affaires publiques aux affaires domestiques, et particulièrement aux af-
* « Bove a Senese di parlar a S. M. peiehe non mî videsse oosi sovente, per sua reputatione. » Carnet, p. 105.
* « La marehesa di Senese e Otfoitl hanno fotto grandissimi sforai con la madré Ang^ica peiche parlasse a S. M. contradime. « m* Car' net, p. 30.
' « Questa (Otford) con Senese et tutta la casa delIa regîna era con-
tradime. » m* Carnet, p. 93.
MAZARIH. 4S
faires de dévotion; elle devroit faire tout le contraire... Dieu est partout, et la reine pourroit le prier dans soq oratoire*...»
L'inquiétude et Thumeur qui percent çà et là dans ces notes semblent prouver que Mazarin, dans les premiers temps , n'était pas encore bien sûr de sa conquête. 11 est probable qu'il n'oubliait pas de faire, dans ce qu'on appelait le petit conseil ^ ce que la duchesse de Cbevreuse conseillait au cardinal de iietz, comme un moyen de gagner le coeur de la reine : c*était d'attacher sur ses belles mains , dont elle était vaine, des yeux distraits et rêveurs. Il s'inquiétait peu de ce qu'on pouvait penser et dire, pourvu qu'il fît montre de son ardeur; il n'y regardait pas de plus près qu'un jeune page. Un jour, il s'élança galamment par-dessus la portière du carrosse de la reine, le laquais s'étant fait attendre pour l'ouvrir :
Devant la reine Mazarîn A fait une trevelinade :
Il a sauté comme Arlequio Devant la reine, Mazarîn ^ !
La femme dn secrétaire d'État Brienne fut une des
personnes qui prévinrent charitablement la régente de ces bruits fâcheux à sa réputation; nous trouvons cette curieuse scène dans les Mémoires de son fils' :
* rr* Camet, p. 63 et saîv. ; traduit par M. Y. Cousin. Vayez le J<mmal des Savants, janvier iS55,
' Bebl. ixp., conect. de Mauiepas, 1. 1, fol. 883.
* Ménu de LgntU^ffenry de Loméwte^ comte de Brieme^ t. p. 3S et suiy.
« Quand ma mère eut cessé de parler, dit-il , la reine»
les yeux mouillés de larmes, lui répondit : « Pourquoi, ma chère, ne m'as-tu pas dit cela plus tôt? Je t avoue que je Taime, et je te puis dire tendrement ; mais rail'ection (jue je lui porte ne va pas jusqu'à l'amour, ou, si elle y va sans que je le sache , mes sens n'y ont poiiiL de part; mon esprit seulement est charme de la beauté de son esprit. Cela seroit-il criminel ? Ne me flatte point : s'il y a dans cet amour Tombre d'un péché, j'y renonce dès maintenant devant Dieu et devant les saints dont les reliques reposent en cet ora> toire. Je ne lui parlerai désormais, je t'assure, que des affaires de l'État, et romprai la conversation dès qu'il me parlera d*aittre chose * . »
Anne tint-elle parole à son amie , et imposa-t-elle silence à Mazarin chaque fois qu'il lui arriva de s'écarter de ce programiiic ? La scène rapportée ci-dessus, un peu arrangée peut-être , est confirmée par d'autres récits qui vont encore plus loin. La Porte , valet de chambre du roi , et qui avait donné de si grandes marques de dévouement à sa mère, se mêla aussi de l'avertir; il lui dit un jour « que tout le muude parloit d'elle et de Son Éminence d'une manière qui la devoit faire songer à elle. A ces mots, elle devint rouge, et
^ Voilà un serment à coup sûr bien solennel, et ce récit de Brienne est-il aussi exact qu'il est pompeux ? M. Cousin nous rappelle, dans son éloquente étude sur madame de Hautefort, qu*en l'année 1637 Anne d'Autriche, sortant de communier, jura sur la sainte eucharistie qu'elle venait de recevoir, et sur le salut de son âme, qu'elle n'avait pas une seule fois écrit en Espagne, tandis que plus tard elle fit des aveux contraires à ses premiers serments.
MAZARLN. 47
86 mit fort en colère , disant que c'étoit M. le Prince
qui la décrioit et faisoit courir ces bruits; que c'étoit un méchant homme. Je lui répliquai que, puisqu'elle avoit des ennemis, elle devoit Lieu prendre garde de leur donner sujet de parler. Après avoir bien battu les vitres avec son éventail , elle s'apaisa un peu ; et je pris sujet de lui dire qu'elle avoit un exemple bien récent pour sa conduite , savoir^ celui de la reine mère Marie de Médicis et du maréchal d'Ancre, et que les fautes qu'elle avoit faites la dévoient instruire pour les éviter. — Quelles fautes? me dit-elle. — D'avoir fait mal parler d'elle et de cet Italien , lui répondis-je... »
Ainsi la régente ne manquait pas de gens prêts à l'avertir, «c Je ne fus pas le seul , nous dit la Porte en* core , qui donnai cet avis à la reine et qui lui rapportai l'exemple de feu la reine mère. M. Cottignon, mon beau-père, que j'introduisis un jour dans la chambre de Sa Majesté, suivant la franchise de son naturel, lui dit la chose devant le monde, et avec bien moins de réserve*... » La fière Anne d'Autriche ne put manquer d'être touchée de cet avis charitable donné ainsi devant le monde; ses gens, comme on le voit, prenaient avec elle de bien gracieuses libertés.
* Mém, de la Porter coUect. Petitot, t. lix. On peut lire, à la page 400 de ce wcueil, les singuliers motifs qu'Anne d'Autriche au» rait donnés à madame d'Hautefort pour lui persuader qu'il ne pouvait y avoir de commerce d'amour entre elle et Mazarin; elle disait en riant à son amie quelle « cardincd n'aimoit point les femmes, qu'il
étoit Italien » Gomment concilier avec cela les beaux sentiments
de la reine pour lui, selon Brienne ?
4S MAZAROr.
Il est inutile de rappeler ropiniou du cardinal de Retz sur la question délicate que nous touchons. Cette
question paraît aujourd'hui résolue, car il existe des lettres de Mazarin et de la reine qui en disent plus que les mémoires les plus médisants. Ils sont en grand nombre ces témoignages indiscrets, qu'il est dangereux de laisser traîner après soi dans l'histoire ; et il s'en retrouve encore, de temps à autre, de ces survivants malencontreux. Reste une question pourtant : Anne d'Au* triche n'aimai t-elle Mazarin que de la façon dont elle en parlait à madame de Brienne? J\ etait-elle amoureuse que des attraits de son esprit? Cet homme charmant, qui faisait tout pour lui plaire, n'était-il pour elle qu'un serviteur utile et un ami? Richelieu, qui était plus grand encore, s'était aussi mis à ses pieds, et elle ne l'avait point aimé. Ce génie souverain l'avait si peu touchée qu'elle eut Vétourderie de se moquer de son amour. Anne d'ailleurs avait-elle ce qu'il faut pour ne se laisser prendre qu'aux séductions de l'intelligeiice? Est-ce bien ainsi que son cœur espagnol entendait l'amour? Fuis l'intérêt de Mazarin se fût-il contenté d'une possession platonique? Les calculs de l'un, la nature de l'autre, devaient s'accorder assez bien. U est vrai que madame de Motteville , témoin grave à tous égards, dépose en faveur d'Anne d'Autriche ; mais pouvait-on s'attendre qu'elle fût un témoin à charge envers sa maîtresse ? Sa réserve était un devoir, et n est guère une autorité.
Une autre opinion mérite encore examen : la Palatine prétend, dans ses médisantes lettres, que Ma-
zarin et la reine étaient mariés , et qu*on montrait
de son temps au Palais-Royal lui escalier dérobé par où rÉminence se rendait chez sa femmé« « La feue reine, dit-elle crûment , a fait pire que d'aimer le cardinal Mazarin : elle Ta épousé. »
Cette idée, que Mazarin et la reine étaient mariés, se rencontre dans les pamphlets * . Un abbé, qui fut un des poètes militants de la Fronde, dit aussi que Mazarin n*a\ait point reçu la consécration :
Vous êtes un grand cardinal.
Un houHuo de haute entreprise, Vingt fois abbé^ prince d'Église^ Quoique ne soyez in sacris, ^l'ayant ordres donnés ni pris.
Et n'ayant point le caractère.
Non plus que l'art du ministère
Mazarin possédait-il cet arl du ministhr? Le jeu de mots a-t-il un côté vrai? 11 y a, en effet, des cardinaux laïques ^ , et il était permis de croire que le ca-
* «Us étoient liés par un mariage de conscience, et le père Vin* « cent, supérieur de la Mission , avoit ratlHé le contrat. » {Requête civile pour la conclusion de la paùc* Paris, 1649.) Il est encore fait mention du mariage dans le Silence au bout du doigty et dans le Testament rtritable , etc.
' Lettre à M. le cardinal, etc., par Tabbé Laffcmas.
3 Un cardinal n'est pas nécessairement prêtre ; il y en a qui ne sont que diacres, ayant reçu les ordres mineurs, mais non la consé* cration. Représentants de la chrétienté tout entière, ecclésiastique et laïque, les cardinaux, par quelques-uns d*entreeax, correspondent à la partie laïque de la chrétienté : ce sont les cardinaux non prêtres^ simples diacres. Un diacre peut se marier, en cessant, bien entendu^ d^être diacre (le diaconat n*étant pas Indélébile); en lui, aucun caractère n'interdit le mariage : mais il est d*usage que les cardinaux ^
pitaiae Mazaria, eu quittant l'habit militaire ^ aeprit (la sacerdoce que de quoi arriver à son but , et ne s'ar* rèta pas en chemin pour se charger d'un lourd bagage. A qui, mieux qu'à lui, appliquer ce mot d'un prélat italien : Biaoyna enfarinarsi di icologia^ e farsi un fundo di politica ? « 11 faut s'enfariner de théologie^ et se faire un fonds de politique. »
On s'est donc imaginé que Mazarin, cardinal laïque, avait pu consentir à quelque mariage secret pour s'ac* commoder aux. scrupules de la relue. Rien pourtant, dans leurs lettres, ne trahit ce nœud matrimonial; mais il donnerait le mot de leur correspondance amoureuse : cela couperait court à tout, et nous ne demanderions pas mieux. Malheureusement il nous semble prouvé aujourd'hui que ce prétendu mari était prêtre ' .
Mazarin , qui avait tenu à loger sous le même toit que la reine, au Palais-Royal , ambitionna plus tard d a\ uir un palais à lui. Ceci pourrait être un indice de la sécurité parfaite à laquelle il était arrivé. Un peu las peut-être de ces longs entretiens qu'il s'ingéniait naguère à faire naître, il songea à se créer une certaine indépendance , en mettant un peu d'espace entre sa souveraine et lui. 11 ne s'éloigna guère , il est
même diacres , ne se marient point. Ainsi Rnpl^ii'l ne voulut point se marier» et il se contenta de la Fomariiia, parce qu'il avait l'espoir de devenir cardinal.
* Ciacconius {Fitx cardinal ium)^ t. iv, p. G 15, n, place Mazarin dans Tordre des prêtres : Presbijteris cardimlibus adscriptus» Voy. Appendice (A).
MAZAULN. hi
Trai. Au bout du jardin de la reine 8*étevait , au mi* lieu des vergers et des champs, un bel liotei qu'un président, appelé Tubeuf , venait de construire. Le cardinal en eut envie; il ne le gagna pas cependant, comme l'ont dit les pamphlétaires, dans une partie de jeu; il le paya beaucoup plus chei*, puis il s'occupa de l'agrandir et de l'orner.
11 fit venir, dans ce but, des peintres et des sculp«teurs d'Italie. Les neveux du pape Urbain Vlll, ces cardinaux Barberini qui Tavaient protégé à Rome, se voyant écartés sous un nouveau pontife , se rendirent à Paris sur les instances de xMazarin ; il les logea dans son palais, oii il mit à profit le goût éclairé de ses hôtes, grands amateurs d'art, comme tous les prélats italiens. Les dons lui arrivèrent de toutes mains , et rien ne lui coûta, en outre, pour orner ses galeries de statues, de tableaux, de toutes les raretés qu'il put réunir à grands frais * . Son Eminence jouissait en amateur de toutes ces merveilles , quand la Fronde vint troubler ses plaisirs. Son ministère, jusque-là, avait été paisible ; les cabales qui s'agitaient autour de la reine, celle des Importants surtout, <c ces mélancoliques , comme de Retz les appelle , qui avoient la mine de penser creux, » n'auraient pu venir à bout d'un adversaire tel que Mazarin; il n'était point encore impopulaire : des victoires sur terre et sur mer, des traités qui consacraient les conquêtes , donnaient au loin faveur à son pouvoir. Le faste où il se com-
< Voir VJppendke (D).
Sî MAZAR1>.
plaisait , la hauteur où il avait mis ses nièces, Tem-
pire qu'il avait sur la reine, ne touchaient encore que les princes et les gens de cour. Mais un incident irrita le parlement ; le pouvoir faiblit en croyant concilier ; alors la résistance enhardie se propagea, et le nom de Mazarin fut bientôt honni.
Dispensons-nous de digressions sur les causes de la Fronde; nous n'avons à voir ici que la famille et rintérieur de Mazarin. Quand la cour s*évada de Paris pour se retirer à Saint-Germain, ses trois nièces furent confiées à la garde des religieuses du Val-de- (iiâce. 11 est fort à croire que la marquise de Senecc ne les dirigeait plus * , et qu'elle se tourna, comme tous les siens, du côté de la Fronde.
Après la paix de Kuel , la cour rentra à Paris , où le peuple se montra fort aise de revoir la figure de Son Eminence. « Ce Mazarin si haï, nous dit madame de Motteville, étoit à la portière avec M. le Prince... Les uns disoient qu'il étoit beau , les autres lui tendoient la main et Tassuroient qu'ils l ainioient Lieu; d'autres disoient qu'ils alloient boire à sa santé... »
Mais Condé était devenu plus incoiiiuiude que tous les frondeurs; il fallut que Mazarin s'engageât, par traité, à ne marier ses nièces qu'avec le consentement de Son Altesse. Toujours mécontent nonobstant, M. le Prince tenta de le faire supplanter dans le cœur de la reine par un petit-maître de ses amis , le marquis de
* Le cardinal avait retiré à la comtesse de Fleix, fille de la marquise, les lionncurs du tabouret, qu'elle avait obtenus ; ce qui indique assez que la mère u*était plus en faveur.
Jiuzé, qui se flattait assez haut de meuer à bonne (in l entreprise. Cela devint une affaire d État qui préoccupa fort la régente et son ministre. « Je sais, écrit à ce propos'^Mazarin y que la reine ne dort plus, qu'elle soupire la nuit et pleure, et que tout procède du mépris où elle croit être » Il fallut donc aviser; riiomme qui gouvernait la France, qui combattait TAutriche, avait à songer encore, presque à toute heure, à quelque adversaire tel que Jarzé. Or, voici ce qu'il imagina pour venir en aide à Sa Majesté aux abois ; a La reine, écrit-il sur ses Carnets, pourroit dire devant les princesses et autres personnes : « J'aurois grand « tort à présent de me plaindre plus de rien, ayant un <f galant si bien fait que Jarzé. Je crains seulement « de le perdre un de ces jours, que je ne pourrai empè- « cher qu'on ne le mène aux Petites-Maisons , et je ce n'aurai pas l'avantage qu'on dise qu'il est devenu « fou pour amour de moi , parce qu'on sait qu'il y a « longtemps qu'il est aiiligé de cette maladie. » Après quoi , la première fois que Jarzé entrera dans le lieu que la reine sera , elle lui pourroit dire en riant : « Eh « bien, Monsieur de Jarzé, me trouvez -vous à votre « gré ? .le ne pensai jamais avoir une si bonne fortune. « il faut que cela vous vienne de race, car le bonex homme Lavardin * étoit aussi galant de la reine tt mère, avec la même joie de toute la cour qu'elle té- « moigne à présent de votre amour*. 9
• xni* Came/» p. 79.
^ Le maréchal de Lavardin, grand-père de Jarzé* » xnv Carnet, p. 79.
>54 ftlAZARlN.
Telle est la comédie que le génie moqueur et fertile
•de Mazarin avait imaginée. La reine, toujours docile, exécuta à la lettre le rôle un peu bouffon que le car« •dinal lui avait tracé dans celte farce à l'italienne. Madame de Motteville en fut témoin ^ et nous rapporte cette étrange scène : « Comme Jarzé , dit-elle , savoit ■à peu près la disgrâce de son amie madame de Beau- -vais (cette femme de chambre de la reine, qui était du •complot de Jarzé, venait d'être exilée), il crut faire un tour d'habile politique de paroître ne penser à rien «t ne rien craindre ; mais l'heure étoit venue qu'il devoit être puni de son impudeur. La reine, aussitôt qu'elle Taperçut , ne manqua pas de l'attaquer et de lui dire avec un ton méprisant ces mêmes paroles: (c Vraiment, M. de Jarzé, vous êtes bien ridicule! On « m'a dit que vous faites l'amoureux. Voyez un peu le <c joli galant ! Vous me faites pitié ; il faudioit vous « envoyer aux Petites*Maisons. Mais il est vrai qu'il ne « faut pas s'étonner de votre folie , car vuus tenez de <c race. » Le pauvre Jarzé fut accablé de ce coup de foudre : il n'osa rien dire à sa justification ; il sortit du cabinet en bégayant, mais plein de trouble, pâle et défait. Malgré sa douleur, peut-être se flattoit-il déjà de cette pensée que ra\enture étuil belle, que ce crime étoit honorable, et qu'il n'étoit pas honteux d'en être accusé. Toute la cour fut aussitôt remplie de cet événement, et les ruelles des dames retentirent du bruit de ces royales paroles * . »
* Mém, de madame de MottevUle, collect. Petîtot, t. xxxviii , p. 405, 406.
Il paraît que cette idée de supplanter Mazaiûn avait passé par plus d'une tète. Madame de Chevreuse l'avait déjà suggérée au coadjuteur ; « Si vous Aoulez bien jouer votre personnage, lui dit-elle, je*iie désespère de rien; faites seulement le rêveur quand vous êtes auprès de la reine ; regardez coutiiiueiiement ses mains (elles étoient fort admirées) ; pestez contre le cardinal; laissez-moi faire du reste. — Nous concertâmes le détail... Je suivis de point en point les avis de madame de Chevreuse. La reine, qui étoit naturellement très-coquette, entendit ces airs... II y eut vingt ou trente conversations de cette nature, dans lesquelles il se trouva que la reine persuada à madame de Chevreuse que j'étois assez fou pour me mettre, cette vision dans l'esprit*... »
La mésaventure de Jarzé acheva de pousser à bout Tintraitable Condé : il perdit alors toute mesure ; il écrivit au cardinal une lettre qui portait cette adresse : .4//' illustrissimo signor Facchino. Un jour il le quitta en lui jetant , avec un geste outrageant , ces paroles de défi : Adieu^ Mars!
L'arrestation de Condé et de son frère , au Palais- Royal, n arrêta pas le désordre : voyant la révolte gagner les provinces, le parlement déchaîné contre lui, et Gaston à la tête de la Fronde , Mazarin se décida à quitter le royaume. 11 sortit de Paris le 6 février au soir, déguisé en cavalier, suivi du comte de Broglie et d'un autre gentilhomme^ il prit la route du Havre. Il
• Mém, du cardinal de Retz, collect. Petitot, t. xiv, p. 413-41d.
50 MaZABIN.
S y arrêta pour délivrer lui-même Coudé et son frère, puis continua son chemin vers la frontière, en passant par Abbe\ille et Doullcns.
Un poête^ qui fut le nouvelliste le plus exact de ce temps, nous peint de cette façon comique et sensée l'effet que produisit le dépai t de Mazarm :
Le cardinal^ hindy, la niiit^ Fit sa retraite à petit bniit ; Il sortit par Thuis de derrière.
Bourgeois^ métiers et populaire Montroient^ par des cris redoublés^
L'aise dont ils étoient comblés
Et Pon remarqua maint courtaud
Qui tournoit le visage en haut.
Croyant qu'après cette sui tie L'allouette toute rôtie, Sans rien faire et sortir d'illec.
Lui tomberoit dedans le bec ^
Les pamphlets 9 qui pleuvaient surMazarin depuis
le début de la Fronde, s'acharnèrent de plus belle sur le fugitif. Ses nièces, tous ses parents restés à
Rome, eurent leur part dans ce déluge d'outrages et de facéties'.
* Loiet, Muze historique, t. ii, p. 23.
> n est assez curieux de rassembler ici les titres des Ma^rinades qui ont trait spécialement aux nièces et aux parents du caidinal ; îi est, en outre, question des premières dans beaucoup d^autres pièces :
Ballet ridicule des nièces de Mazarin, ou leur théâtre ren* ver^ en France, par P. D. C, sieur de Carigny. Paris» 1649.— Z«/lr< surprise écrite à Jules Masuirin par ses nièces, etc. Paris, 1649. — - lettre du cardhuil Mazarin, envoyée à ses nièces, sur son arricée
Les soins galants que le cardinal donnait à sa per*
sonne, à son costume; ses belles mains, sa moustache relevée avec le fer, ses pommades, ses limonades^ ses ragoùls, ses pâtisseries, jusqu'à son pahi, toutes ces importations raffinées de 1 élégance et de la sen* sualité italiennes ; puis son palais, avec ses galeries de tableaux, de statues, et ses vastes écuries, tout cela fournit une belle matière aux pamphlets :
Adieu donc^ pauvre Mazarin 1 Adieu ^ mon pauvre Tabarin; Adieu ^ l'oncle aux MasarineUe$; Adieu ^ père aux marionnettes;
à Saint-GenncUn* — Soupirs et regrets des nièces de Mazarin sur la perte et mauvaise vie de leur oncle. Paris, lê4d*~^ Satyre du grand adieu des nièces de Mazarin à la France, avec me plaîsa n te description de leurs entreprises, en vers burlesques. Paris, 1649. — Entretien du cardinal Mazarin avec ses nièces, 1651 . — Outre" euidante présomption du cardinal Mazarin dans le mariage de sa nUce, Paris , 1651. — Réponse à l'outrecuidante présomption du cardinal Mazarin, 16&1. — Anti-nocier, ou le blâme des noces de M. le duc de Mercœur avec la nièce de Mazarin, 1651. — Récit du grand combat donné entre deux dames de la ville de Cologne et les deux nièces du cardinal Mazarin , sur les affaires du temps présent, 1651 . — Ballet dansé devant le roi et la reine régente par le trio mazarinique, pour dire adieu à la France, eu vers burlesques. — Première entrée : Mazarin, tendeur de beaume. Deuxième entrée : Ses deux nièces, deux danseuses de corde. Quatrième entrée : Mazarin, vendeur d'oubliés* Cinquième entrée : Sa grande
nièce maq..., sa cadette g , etc. ^Apparition du cardinal de
Sainte^Cécile à Jules Mazarin, son frère, 1649. — Lettre du sieur Mazarini au cardinal Mcaarin, son fUs, de Rome, du 25 octobre 164Sy tournée d'italien en français , par le sieur de LyonnCy avec la réponse du cardinal Mazarin à son père, 1648. ^ Récit de ce qui s'est passé à l'emprisonnement du père de Jules Mazarin, 1649. — Apparition d'Hortensia Buffalini à son (Us Jules Maaarin^ 1649.
MAZARLN.
Adieu, le plus beau des galans; Adieu ^ buveur de limonades; Adieu^ l'inventeur de pommades; Adieu ^ l'homme aux bonnes senteurs!...
Les curés de la Fronde, en leur qualité de jansénistes, ne dénoncèrent-ils pas comme un scandale Fétat de nudité de ses statues?
« N'a-t-il pas employé, dit Tua, la fainéantise des moines d'Italie, pendant trois années entières, à composer des pommades pour blanchir les mains ? N at-on pas donné son nom au pain, aux pâtés et aux ragoûts ' ?. .. »
« Quelles prodigieuses dépenses n'a-t-il pas faites, dit un autre, pour porterson frère au cardinalat, pour les palais qu'il a fait bâtir à Paris et à Rome, pour la dignité de noble vénitien pour son père et pour luy, pour la bonne table qu'il tenoil- ? »
« Qui croira jamais qu'un petit estranger, sorty de la dernière lie du peuple, né sujet du Roy d'Espagne, soit niuiité dans six ans jusques sur les épaules du Roy de France, ait faict la loy à tous les princes, emprisonné les uns, chassé les autres, et basty dans Paris un palais qui faict honte à celuy du Roy, et où le luxe est au plus haut point, jusques sur les man* geoires des chevaux ^ ? »
♦ Lettre d'un rpligleuT , contenant la vérité de la vie et des mo-'Uî's du cardinal Mazarln. Paris, 1649.
- La Vérité descouverte des lïernicieuses intentions que le cardinal Maznrin avait contrée l' Estât, Paris, 1649.
» Lettre d'un religieux, etc.
MAZARDf. 69
Sa maison tout entière fnt en quelque sorte inventoriée par la satire. Le cardinal avait diverses sortes d*aiiîmaux, et surtout des singes, qu'il affectionnait; lis n'échappèrent point aux brocards ; on cliansoiina ces pauvres singes, qui jouent leur rôle dans les Jlfazarinades :
Ainsi donc, p.u- vos limonades, Pai' vos excellentes ponimades, Par la bonne odeur de vos gands^
Par les singes que tant aimez ^ Qui comme vous sont parfumez.
Par les belles Mazarinettes *
Enfin les outrages les plus cyniques et les plus affreux, furent prodigués à ses mœurs. 11 suffirait de nommer les Soupirs des Fleurs de lys, la Mazarinade, et la pièce intitulée : la CuHtodc du lit de la Reine
Le neveu, les nièces du cardinal , expulsés aussi par arrêt du parlement, le rejoignirent à Péronne, où le maréchal d'Uocquincourt se chargea de les conduire.
Le parlement, deux jours après, A grands coups d'arrêts sur arrêts, (Qui sont de furieuses pièces ! ) Fit sortir les trois chères nièces Tant de Paris que de la cour;
* Le Passeport et l'Adieu de Mazarin, Paris, i6ôl.
2 On 8*étonne de Toîr citées, dans les notes du Palais Mnzarin , p. 157, 158, 159, cette dernière pièce et autres pareilles. INI. le comte Léon de Laborde dit qu*cn ce genre il ne cite que Y indispensable ; il vaudrait mieux se dispenser tout à fait de ce genre-là.
Mais le généreux d'Hocquincour^ Ayant rftme obligeante et bonne.
Les reçut, dit-on, dans Péronno *.
Voici maintenant un échantillon des traits gracieux que les frondeurs décochaient de loin aux nièces f ugi* tives :
Vos niècts, trois singes ragots Qu'on vît naître de la hc^acc .
Plus méchantes que les vieux Goths, Prétendoient icy quelque place^ Et vous esleviez ces magots Pour nous en laisser de la race.
Elles avoient fiiit leurs adieux A leurs parents de gucuserie, Pour s'accouplf r, à qui mieux mieux^ Aux Candales, aux Ricliclieux, Aux graîKÎs maîtres d'artillerie, Havis de voir en d'autres lieux Les singes et la singerie K
Bien leur en prit, sans doute, à ces pauvres nièces, de partir au plus tôt, car on les eut traitées fort mal. La crédulité populaire soupçonna le cardinal de s'être
caché dans Paris; le bruit courut qu'il était au Valde-Grâce, habillé en religieuse, et que la reine allait Yj voir secrètement :
On disoit que le Mazartn Tous les jours cbantoit au lutrin £a habit de religieuse.
On crut également que ses nièces avaient trouvé
• Loret, Muze historique , 11 janvier 1651. 3 U ministre d'État flambé. Paris, 1631.
MAZARUf. m
asile dans Paris; des attroupements se formèrent devant les maisons où on les supposait cachées; on fouilla y entre autres, le logis d'une dame du nom de Dampus :
La canaille rien ne trouva^
Mais jura de mettre en cent pièces
Tous ceux qui lugeroient les nièces
Le cardinal, dans les embarras de son exil, ne
songea pas à se séparer de ces enfants si dangereux à rÉtat, en les renvoyant à Rome rejoindre leurs mères. On pourrait en conclure qu'il emportait l'espoir d'un prochain retour. 11 partit de Féronne avec ses nièces son neveu, pour se fixer dans quelque ville au delà de la frontière. 11 fut accueilli à Clermont en Argoiuie par le maréchal de la Ferté, malgré les arrêts du parlement. A Sedan, le brave FaLert lui offrit ses services et un asile dans cette place qu'il commandait, bien qu'un message forcé de la régente ordonnât à son ami de sortir du royaume. Mazarin confia à Fabert la garde de ses nièces, jusqu'à ce qu'il eût arrêté le lieu de son séjour. Il clioisit la ville de Bruhl, à peu de distance de Cologne. L'un des épisodes les plus singuliers de cet exil fut, il nous semble, le mariage de Laure Mancini; elle pouvait avoir quinze ans. Son oncle avait prêté déjà l'oreille à des propositions du cardinal Barberini , qui vouUiit la marier à un Colouna, son neveu. Maziarin lui proposait de préférence une des sœurs
* hotet, M uze historique, im\kt XHàl,
«3 MAZARCr.
cadettes, qui éUueut encore à Home dans un couvent ; car, disait-il, cela ne dérangerait en rien les airangeoients que j'ai pris pour établir toutes les autres en France*. Cette Mancini offerte comme pis'^aller était sans doute Marie, qui devait un jour épouser un autre Colonna; elle avait au plus dix ans, ce qui n empêcha pas Tonde de régler les articles du contrat (a far scrit" tara di înalrimonio).
Laure avait été fiancée au duc de Mercœur, le frère (lu lloi (les Halles; mais la fuite de Mazarin pouvait bien déranger ce projet. 11 n'en fut rien cependant; soit que la beauté de Laure et sa pieuse candeur y
fussent pour quelque cliose, soit tout autre motif, le duc de Mercœur se rendit bravement à Bruhl, et le mariage y fut consuiuuié. Ce fut un beau scandale quand la nouvelle s*en répandit. Condé, que le projet seul avait mis en fureur, dénonça, comme nous le ver* rons, le mariage au parlement.
Ainsi il avait réussi, Tadroit banni, à contracter une assez belle alliance. Quel adoucissement à sa chute ! 11 avait marié sa nièce à un descendant de Henri IV. 11 ne s'inquiéta guère des chansons et des quolibets que cet événement Ht naître. Mais il avait espéré mieux faire encore, en prenant les deux frères à la fois dans ses fdets. C'eût été faire un grand coup, comme il le dit dans une note jetée sur ses carnets. « Si ou jjovoit, écrit-il, gaigner tout à fait par une
» Lettre de M azarin au cardinal BarLeriai. (Bibl. imp., Manuscrits, cit. par M. de Laborde.)
MaZARIN. 63
alliaiize le due de Beaufort , je pourroy donuer les deux nièces aux deux frères^ et donner âu cadet le gouver* nement de Parys, et traiter même pour celui de Tllede-France; et avee cela on feroit un gran coup; car, ayant l'affection du peuple dans la dite ville, il pour* roit servii un jour à rendre quelque service considérable au Roy\ »
La popularité du Roi des Halles lui souriait, et il en eût tiré bon parti. Ses nièces entraient pour beaucoup, comme on le voit, dans les combinaisons de sa politi* qucj comme sa compatriote Médicis, il avait, lui aussi, son escadron volant; il étendait doucement son réseau matrimonial tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, et il ne désespérait pas d'y prendre ses ennemis les plus redoutés. 11 avait d'abord enlacé le duc de Candale, opulent héritier de la maison d'Épernon, que la mort lui enleva.
Les nièces du cardinal jouaient aussi un grand rôle dans le projet et les calculs de ses adversaires. Lors de Tarrestation des princes, leurs amis, réunis en conseil, proposèrent « d'aller au Val-de-Grâce enlever les nièces du cardinal, et les mener en diligence à quelques-unes des places du prince de Condé-... » Mais le cardinal, qui songeait à tout, avait déjà mis ses nièces en sûreté. On a vu que Condé s'était fait garantir par traité qu'elles ne pourraient être mariées sans son agrément. Dans ce temps dlntrigue et d'ambition égoïste ,
* xii« Cametj p. 129.
* Mém, de Busstf-Raàutin, 1. 1, p. lOt,
«4 MAZARiN.
chaeun spéculait sur elles à sa fa^n et à son heure ,
le coadjuteur comme les autres. N'ayant pas dans sa famille de parti pour les nièces , il jeta son dévolu sur le neveu , Paul Mancini , « qui avoit du cœur et du mérite , dit-il , et qu'il eust volontiers fait épouser à sa nièce , mademoiselle de Retz. »
Du fond de sa retraite de Brubl, le cardinal dirigeait les affaires. 11 entretenait avec la reine une correspondance active et secrète, au uio} eu d'émissaires adroits ' . Les frondeurs n^en étaient pas dupes.
Un bruit se répand par la ville Que l'esprit du gueux de Sicile Revient à la cour tous les jours.
Pour chasser cet esprit immonde.
Amis, il faut avoir recours A l'eau bénite de la Fronde.
La reine bravait tout , la haine ^ les outrages des petits et des grands, la guerre civile, prête à perdre
sa couronne plutôt que l iiomme qui lui suscitait ces périls. Cette femme indolente, assez mobile en amitié, eût-elle été capable d'un si long effort si elle n'avait eu dans Mazarin qu'un ami et un zélé serviteur? Une partie de leur correspondance subsiste encore, et là, au milieu de tant d'affaires qui le préoccupent, Mazarin lui parle en véritable héros de roman, qui ne songe qu a donner à sa princesse de belles marques de sa passion ; qui rêve , pour arriver jusqu'à elle , « des
* Le principal de ces agents était Barbet, homme de confiance du cardinal, et dont nous dterons plus loin la correspondance médite.
MAZABDi. 05
choses étranges 9 extraordinaires; » qui hasarderait
mille vies pour la revoir. « 11 ne répond pas d être sage jusqu'au bout; car cela, ditrii , ne peut durer de la sorte. » Ailleurs, il la conjure de retrancher par pitié la moitié des douceurs qu'elle lui écrit. Ces lettres, nous sommes bien forcé d*en convenir, n*ont rien de conjugal ; ce n'est guère le ton d'un mari à sa femme, même quand cette femme est une reine. L'hy* pothèse d'un mariage secret ne peut tenir devant des preuves si authentiques. En adressant à sa Dulcinée de cinquante ans Fépître que nous allons citer, Mazarin savait de reste à quelle tête il avait affaire. Ne touchons pas à son français, qui, après tout, est celui <i ua Italien à une Espagnole, pour qui la forme est bien rachetée par le fond.
«De Brulil, le xi may 1651.
« Mon Dieu! que je seroys heureux et vous satisfaite si vous poviez voyr mon cœur! Vous n'auriés grand'peyne , en ce cas , à tomber d'accord que jamais Yj a eue une amitié approchante à celle que j'ay pour vous. Je vous advoue que je me feusse peu imaginé qu'elle allât jusques à m'oster toutte «orte de contentement lorsque j'employe le temps à autre chose que à songer à vous.
« Je voudroys aussy vous povoir exprimer la ayne que j'ay contre ces indiscrets qui travaillent sans relâche pour faire que vous m'obliés , et empêcher que nous ne nous voions plus : en un mot, elle est proportionnée à l'affection que j'ay pour vous. Ils se trom-
Cft Mazahln,
pent bien ây* espèrent de voir en nous les effets dé
l'absence : et si cet Espagnol disoyt que les montagnes de Guadarrama avoient grand tort de se mettre au mi*
lieu de deux bons amis ' . . .
. « Je crois vostre amitié à toute espreuve et tele que TOUS me dites ; mais j'ay meilleure opinion de la mienne, car elle me reproche à tout moment que je ne VOUS en donne assez de belles marques , et me l'ait penser à des choses estranges pour cela^ et à des moyens ai*dis et hors du commun pour vous revoir : et sy je ne les exécute , c'est que les uns sont impos<sibles , et les autres de crainte de vous faire préjudice. Car sans cela j'eusse déjà azardé mille vies pour en pratiquer quelqu'un : et sy mon malheur ne reçoyt bientost quelque remède, je ne répond pas d'estre sage jusques au bout, car ceste grande prudence ne s*accorde pas avec une passion tele que est la mienne.
<r Peul^estre j'ay tort, et je vous en demande pardon; mais je croys que, sy j'esloys dans vostre placée' j'auroys déjà fait grand chemin pour donner moyen à FAmy de merevoyr... Mande-moy, vous prie, si Je vous reverray et quand : car cela ne peut durer de la sorte. Pour moy , je vous assure que cela sera, quand mesme je devroys périr... Le plus grand ennemy que j'aye au monde, je Taymerois comme ma vie, et du meilleuir de mon cœur, s'il peut fayre en sorte que je revoye Sérafial (la reine)...* »
• * Lettres (fe Mazarin à la reine , publiées pnr T. Ravcncl. ('ert^ins passages de ces lettres sont cbinrés; d'autres sont ea cspaguol.
Nous avons bien quelques lettres d^Anne en réponse
à ces galantes épîtres de Mazarin*; on jugera ce qu'elles pouvaient cire, eu général , par ce billet que la reine lui écrivait à soixante ans , alors que plus d'un nuage avait passé sur leurs amours.
«Le30jui]l6tt060,
« Votre lettre m'a donné une grande joie ; je ne sçais
si je serai assez heureuse pour que vous le croyez. Si j'avois cru qu'une de mes lettres vous eût autant plu, j'en aurois écrit de bon cœur^ et il est vrai que de voir les transports avec [lesquels] on les reçut, et je les voyois lire y me faisait fort souvenir d'un autre temps, dont je me souviens presque à tous moments, quoitjue vous en puissiez croire. Si je pouvois aussi bien faire voir mon cœur que ce que je vous dis sur ce papier, je suis assurée que vous seriez conleut, ou vous seriez
• M. V. Cousin cite, dans la Vie de madame de Ilautefoi t , quelques passages de lettres inédites. « Elles sont bit'ii fortes, dit-il , et semblent emporter la balance. » Ainsi Aune écrit à Mazariu : " Je ne sçai plus quand je dois attendre votre retour, puisqu'il se présente tous les jours dos ohstncîos pour romperlicr. Tout ce que je vous puis dire est que je iircii ennuie iort , et supporte ee retardement avec beaucoup d'impalimco; et si 16(Mazarin) scavoit tout ce que je souffre de ce retardement, je suis asseurée qu'il en seroit touché, k» U» suis si fort en ce moment que je n'ai la force d'escrire longtemps, ni ne sais pas trop bien ce que je dis. l'ai rcceu de vos lettres tous les jours, et sans cela je nescais ce ;l^ri^ e^oit. Continuez à m'en escrire aussi souvent, pnisîqiie vous me donnez du soulagement dans Testât 011 je suis. » Ici deux chiffres suivis de ces mots : ^jusqu'au dernier soupir ; adieu, je n'en puis plus. ^ Lettre du 2f> janvier 1G52. BiiîL. TMP. , Boites du SaiiU-EaprU , leUres inédites et autographes d'Anne d'Autriche à Mazarin. '
68 MaZARDI.
le plus ingrat homme du monde ; et je ne crois pas
que cela soit * . »
Après un an de séjour à Bruhl , le cardinal se décida à tenter sa rentrée dans le royauim". il avait eu plus d'un genre d'embarras dans son exil : sa fortune, à cette époque, consistait en bénéfices qui furent saisis , comme les richesses mobilières de son palais. II paraît certain qu'il avait emporté peu de chose , et que sa famille éproma, dans les preniiei*s moments, de véritables privations. La reine vendit, pour lui envoyer de l'argent, le poste de surintendant an mar* quis de la Vieuville. Le cardinal finit pourtant par se procurer d'assez grandes ressources pour lever six mille iiommes, à la tête desquels il repassa la frontière,
A cette nouvelle , le parlement mit sa tête à prix : l'arrêt portait que « sa bibliothèque et ses meubles seroient vendus pour fournir à la somme de cent cinquante mille livres offerte à qui le livreroit mort ou Cette bibliothèque, rassemblée à si grands frais,
* BiBL. IMF., lettre manuscrite citée |iar V^alckenaer, dans tes Xé' moires sur madame de Sévigné, t. ni, p. 475.
^ Voici de quelle singulière façon les plaisants de la Fronde commentèrent ce monstrueux arrêt :
« A celui qui, après Tavoir guetté lorsqu'il paroitra à la fenêtre, lui fera sauter par quelque bon coup de fusil ce peu qu'il a de cervelle, dix mille écus,
« A celui qui Tarqudiusera lorsqu'il sera dans Téglise y chose qui ne doit donner aucun remords do conscience, attendu la décision de la Sorbonne , six mille écus.
«Aux cochers et postillons qui, le conduisant près d*un précipice» le verseront adroitement, quinze mille livres.
«A tous médecins qui, le traitant,, lui ordonneront des remèdes
fut vendue aux enchères et dispersée * . a Tout Paris y courut comme à la procession, » nous dit Oui Patin. L'oncle du roi^ Gaston, insista méchamment pour que la vente se fît en détail et que les livres fussent dispersés : c'était là un trait digne du personnage, qui, amateur de livres lui-même, était sans doute jaloux de ceux que possédait Mazarin. Celui-ci en ressentit une vive douleur, et la perte de ses livres lui arracha cette plainte éloquente :
a Du 11 janvier 1652 : Pont-sur- Yonne... Je voy la précipitation avec laquelle on vouloit faire vendre ma bibliothèque, et on me mande que S. A. R. insistoît pour que cela se iist en détail , plus i6t pour nie faire injùre que pour en retirer de l'urgent. Il sera beau de voir daus l histoire que le cardinal Mazarin, ayant pris tant de soins pendant trente ans pour enrichir des plus beaux et des plus rares livres du monde une bibhothèque qu'il vouloit donner au public , le parle-* ment de Paris ait ordonné par un arrest qu'elle seroit vendue, et que les deniers qui en proviendroient seroient employés pour faire assassiner le dit cardinal... »
conformes à l'arrêt du parlemeut et au bien de l'État , dix mille écus.
«A l'apothicaire qui, lui doimant uii laveiueut, empoisoimera le eanoii, vinf/f mille livres.
V A tous ceux qui, jouant avant lui le soir, feront semblant de se querelU r, et, après avoir soufflé les flambeaux, à beaux coups de chandelier en déferont le public : si ce sont financiers, la surintendauce des ûnancps; «i ce sont ecclésiastiques, des évéchés, etc. »
{Tarif du prix dont on est convenu, etc. — 20 Juillet 16^2.)
• Voyez les détails à V Appendice (£}*
79 MAZARLN.
* Mazarin, à la tete de ses troupes, qui portaieut l'écharpe verte de sa maison , entra dans Sedan , où Fabert son ami le reçut à bras ouverts. U est présumable que, par prudence, il conlia de nouveau ses nièces à ce loyal soldat, qui lui était dévoué, jusqu'au uiomcut où les incertitudes de sou sort se trouveraient lixées. il pénétra hardiment à travers les partis ennemis, jusqu'à Poitiers, oii il rejoignit la reine et le roi.
Le neveu du cardinal le suivit; c était un jeune hoinme de belle espérance , et qui fut généralement aimé. De Retz lui-même lui a rendu justice , en disant qu'il avait du mérite et du cœur. 11 avait fait de brillantes études chez les jésuites , et il entra au service^ plein du désir de bien faire. Il montra de la bravoure aux 'affaires de Bléneau et d'Étampes, où 1 année du roi, sous Turenne, repoussa le prince de <]k)ndé. Son oncle l'aimait de préférence à toute sa famille. H rêvait de le voir bientôt à la tète des armées ; il espérait en lui pour jeter sur sa maison Féclat des hauts faits militaires. Mais l'illusion fut de courte durée : Manciui fut blessé mortellement au combat du faubourg Saint-Antoine. Son oncle en ressentit une vive douleur * que la Fronde ne respecta guère ; elle
* On a retrouvé cette lettre, qa'il éerivit à Toceasion de la mort jeune Paul à M. de Noirmoutiers : « Je ne doute pas qu'ayant bien voulu prendre part à la blessure de mon neveu, vous ne 803rez touehé de sa mort. Il me seroît malaisé de vous dire ta douleur que j'en ay; mais, outre qu*il se faut conformer h la volonté de Dieu , il me reste celte consolation qu'il est mort pour le service du roi et avec Vlionneur dé ses bonnes ^ces.
« Pontoise , 28 juillet 1 652. »
(BiBL. 1MP., fonds Béthune» volume 9355, fol. 63.)
MAZAIUN. 71
y trouva 1 occasion de faire tomber sur Mazarin un déluge dlnvectives abominables ou de plaisanteries
cyniques V
' Mazarin était étranger, et par là plus aisé à diffamer qu'un autre. Une presse dirip^ée par ses ennemis finit par soulever toutes les préventions populaires, d'autant que, par plus d'un côté , iî prêtait le flanc à ses attaques. Le vulgaire, dans son ignorance, crut ce que tant de libelles lui répétaient, que Mazarin résu* mait en lui tous les vices. On certifia niènie que cet homme, dont la fortune tenait du merveilleux, avait rendu son âme au diable ; le peuple ne manqua pas d'y croire, car on lui donnait le texte du contrat, daté de Rome, Tan IG32.
« Il a donné son âme et son corps au démon, à condition d'être le plus riche et le plus grand de TËurope,
• 11 suliit de citer les titres des Mazarinades qui ont trait à la mort de Paul Maucini, pour deviner le genre d'outrages qui s*y trouveut
reuferniés.
Le Tombeau, et l'épitaphe de Manciui, fils ff neveu de Mazarin. J*aris, 1652. — Hegrets du cardinal Mazarin sur la mort de son neveu Manrhiny, ses dernières paroles et son épitaphc. — Lettres des députés du parlement à nos seigneurs de la cour, arec les circonstances de la mort de Manzini. — Ombre de Mancini^ sa condamnation , etc. , par le sieur de Saiidricourt. — Ombre de Manciny, apparue à Mazarin, et la conférence faitp ensemble , au sujet de sa mort. — Entretiens de Saint- Mai grin et de M a ne in i aux Champs- Ély siens. — Jactance et remontrances et prières de Mancini au cardinal Ma:iariny avec cette épigraphe :
Tu me Kgreltes mort, et je le piaina vivaDt.
— .'/pparltion au cardinal Mazarin de l'ombre de son neveu^ Mancini , retournée des enfers pour l'ejchorter à bien faire, et sa
rencontre avec Saint'Maiyrin en l'autre monde.
>72 MAZARUf.
laimé des belles dames , et de mourir dans son lit ' . »
On lit dans une autre pièce ; a L'on sçait bien que c'est d'une magicienne calabroise que tu tiens Tart de .magie, dont tu t'es toujours servi pour gagner et prévenir les esprits des hommes et des femmes, etc. »
G*est par cette guerre de pamphlets et de calomnies que cet étranger, qui n'a Jamais bronché au service de la France, se vit discrédité par des gens qui intriguaieut ou combattaient avec l'enuemi.
La retraite de Mazarin avait eu , à tout prendre, d'heureux effets; il prit donc le parti de s'éloigner de nouveau, pour laisser le champ libre aux réconciUa- . tions. 11 se retira encore à Sedan, près du brave Fabert, et il y séjourna quelques mois. Eu rentrant eu France, Son Ëminence se croisa avec Condé, qui passait à l'ennemi. L^occasion lui parut belle pour faire campagne auprès de Turenne. Malgré les rigueurs de rhiver, Mazarin guerroya très-activement pendantdeux mois, assiégea des villes , comme s'il eût repris goût à son ancien métier. Quand il rentra dans Paris, ses deux nièces Iiil t'urciiL amenées par la princesse de Carignan. Les embarras que ces jeunes hlles lui avaient causés dans Texil ne le détournèrent pas du désir d'augmenter encore sa maison. Ou trouve à ce propos une assez curieuse note de Colbert. L'habile intendant s'évertuait à mettre ce qu'il pouvait d'économie dans les lourdes dépenses du cai diual : oiseaux , animaux rares, singes et guenons, jusqu'aux chiens et aux
' Le Pacte de Ma&arin avec le démm. Paris, IG^K
MAZAIUN. 73
chevaux, lui semblaient des hôtes ruineux à nourrir ; aussi se fût-il débarrassé volontiers de ce luxe de population : «r Nous avons icy, écrit-il dans une de ses notes, dans Tescurie de Votre Eminence, deux grands lévriers qui mangent trente sols chacun par jour. » Et Colbert serait d'avis de s'en défaire; mais le cardinal répond en marge : « 11 faut garder ces lévriers. » Colbert ne se décourage pas ; il revient à la charge en iiKiiiite occasion. « Je supplie Votre Eminence, écritii , de penser à descharger son escurie et à ne pas augmenter sa famille^ » Xous voulons croire qu'ici le mot famille s'entend pour domestiques. Colbert se fût-il permis de parler des nièces comme il parlait des lévriers?
Laure Hancini était devenue la duchesse de Mercœur; Tespoir de multiplier de pareilles alliances autour de lui décida le cardinal à faire venir de Uome deux autres filles et un des fils cadets de la Mancini , ainsi que la seconde fille de la Martiuozzi \j mars 1653). Les deux sœurs de Son Éminence firent égale- ,nient le voyage, et ce l'ut un événement pour lu ville et la cour. Ces trois nièces-là devaient faire un jour gra&d bruit : la plus âgée était Laure Martinozzi, qui épousa le prince héritier de Modèue; puis Marie Mancini y qu'un épisode de sa vie devait l'endre particulièrement célèbre, et qui lut mariée au connétable Colonna; après ellCi Hortense, qui fut duchesse de Masarin. La plus jeune enfin, Marie-Anne, n'arriva de
* Gîté par M. de Laborde, PcUaU Mazarin , p. 25.
74 MAZARLN.
.Rome que plus tard, et devint dachesse de Bouillon. Outre les ciaq filles que nous connaissons , il restait tencore à madame Mancini deux fiU cadets ; elle amenât avec elle le plus âgé, Philippe Mauciiii, qui fut le duc ^e Nevers; le dernier, laissé à Rome, vint en France avec la plus jeune de ses soeurs • .
Madame Martlnozzi n'avait que deux filles ; l'aînée, <|u'elle avait donnée à son frère depuis quatre ans, devenait d'âge à être mariée , et le cardinal songeait -à cela. 11 préparait aux Parisiens une singulière nouvelle ; le parlement, en robe rouge, venait de condamner à mort Condé, lorsqu'on apprit le mariage du prince de Gonti, son frère, avec Anne-Marie Martlnozzi. Bien des gens purent s'écrier, comme Gui Patin : tt Si la nouvelle n'est vraie , elle est au moins tout à fait gaillarde. » Mazarin avait du même coup mis la division chez ses adversaires , et introduit dans ^a famille un prince du sang. N'était-ce pas là, comme il disait , un bon coup ?
Ce fut vers la même époque que mourut, à Rome, le père du eardiual , Pietro Mazarini; il n'a%vait pas eu , comme ses deux filles , le contentement de venir en France, et de voir sa famille en de si grands hon-
* Oui Patin écrivait à ce propos : « On dit qu*il vient encore deux autres nièces du Mazazin et un neveu : necmiror, puisqu'on le souffre. » ($ mai 1653.) Le gazetier-poête annonce aussi la chose à sa façon : -
Sans aucuii accident siuistre , Les deux somn du premier roiaistre , Et trois antres niepces aussy.
Sont à présent toutes icy.
mazahin. f&
neurs. 11 existe des lettres de Mazariii à sou père, qui isoulent mv des intérêts de famille : il le consulte et le traite avec déférence; il s'excuse auprès de lui, par exemple, d avoir disposé de la main de sa petite-iille, Laure, sans s'être assuré de son agrément comme clief de la . famille. Piotro Mazarini habitait le palais de Monte-CavaHo ; par son mariage avec Portia Orsini, et par le rôle que son fils jouait sur la scène du muiuie, il ne pouvait manquer de faire figure à Rome. Saint- Simon, néanmoins, ne s'est pas faii faute de rapporter cette anecdote, plus piquante que vraie : « Le père du cardinal, dit-il, vécut toute sa vie si obscur à Rome que, lorsqu li mourut, en novembre 1 654 , à soixantedix-huit ans, cela n'y fit pas le moindre bruit. Les nouvelles publiques de Rome eurent la malice d'y insérer ces mots : a Les lettres de Paris nous apprennent que « le seigneur Pietro Mazarini , père du cardinal de ce « nom, est mort en celte ville de Rome le, etc. *. »
Une autre perte suivit d'assez près celle-là : madame Mancini mourut pendant son séjour à Paris, le 29 décembre 1 666 ; elle avait quarante-deux ans. 11 faut croire qu'elle n'avait point visé à faire grand bruit pendant les années qu'elle passa en France, car il est peu parlé d'elle dans les mémoires du temps; sa mort seule eut du retentissement. Les gazetiers don-
♦ C'est Ht oîicofe une plaisanterie renouvelée de la Fronde ; on lit dans une Ma:,arinade : « Nous avons aj)i)ris à Rome, par les dernières lettres de France, qu'une des sœurs de réminenlissime cardinal Alazarin cstoit morte en notre ville.... » (£e Courrier du temps, 17 juillet 16Ô6.)
MAZABIN.
nèmit le j)ompeux récit de ses funérailles * , et son éloge lunèbre lui prononcé par révêque de Montaubaa. Du reste, madame de Hotteville, dont la caution est ici plus sûre que celle d'une oraison funèbre, se plaît à rendre le meilleur témoignage des sœurs de Mazarin. « CVétoient deux vertueuses femmes, dit- elle... Madame de Maucini étoit estimée de toute la cour pour sa douceur et sa vertu ; elle y vivoit d'une vie trèsretirée, et ne se raêloit d'aucune affaire que de gouverner sagement s» famille... Le cardinal l'assista à sa mort, et parut touché de piété h l'égard de Dieu et d'une grande tendresse pour sa sœur. £lie ût à son frère de longues recommandations pour ses enfants. » Voici une anecdote caractérisii({iie du temps : « Son mari y qui avoit été un grand astrologue, lui avoit pré*
* « Hier, ta dame de Maocini, sœur de Son Éminence , après une maladie d'environ quinze jours» mourut dans son appartement au Louvre, sur la fin de sa quarante deuxième année, avec un deuil uni* versel de toute la cour* particulièrement de Leurs Majestés, pour les belles qualités qui la rendoient des plus considérables» et principale* ment pour sa grande piété et cette haute vertu qu*elle a fait parottre jusques à son décez, mais dans laquelle elle montrait tant de douceur et de bonté que c'étoit une vertu tout h fait charmante. » {Gazette, 80 décembre 1650. )
« Le 30 eurent lieu les funérailles de la dame de ^iancini; le carrosse étoit attelé de six chevaux caparaçonnés de deuil, entouré de flambeaux portés par des pages de Son Éminence , et suivi de ses gentilshommes et officiers de sa maison, estant accompagné de vingt autres carrosses remplis de personnes àe qualité, etc., etc.
« Le roy, après avoir fait Thonneur au sieur de Mancini de le visiter en son appartement au Louvre, pour le consoler sur cette mort» eut aussi la bonté d'aller voir le jeune Mancini, son frère^ au collège des jésuites, comme fit Monsieur le lendemain. » (Gazette du 20 jan> vier 1657.)
MAZAREI. 77
dit qu'elle mourroit sur la fin de sa quarante*deuxième année ; il lui avoit prédit la mort de son fils, tué à la
journée de Saint-Denis (lisez Saint- Antoine) , et il avoit prédit sa propre mort au temps même qu'elle arriva; si bien que mutlame de Mancini , voyant qu'il avoit été yéritable en tout ce qu'il avoit dit des autres, apprébendoit fort la prédiction qui la regardoit; et, pendant toute cette année, elle avoit souvent dit qu'elle ne vivroit plus guère. Elle tomba malade, et ne le fut que onze jours... Aussitôt qu'elle fut morte, ajoute madame de Motteville, le cardinal son frère dit qu'il falloit faire comme David , qui pria et pleura pendant la maladie de son ûls, et qui joua de la harpe après sa mort, louant Dieu des arrêts de sa providence. Il parut ensuite aussi tranquille que s'il n'eût point en d'affliction , et travailla tout le jour à faire ses dépêches * . »
Ce calme antique et cette philosophie seraient encore plus étonnants 8*il était vrai que sa sœur lui eût révélé, comme ou le prétendit, certaines prophéties de son mari, peu rassurantes pour la vie de Son Ëminencc elle-même. Les astrologues devaient être, comme on le voit, d'assez lucheux parents.
Les morts et les mariages se succédèrent de près - dans la famille du cardinal. Ses alliances devaient grandir encore : il finit par se donner un prince sou-^ verain pour neveu, en mariant sa nièce Laure Martinozzi à l'héritier de Modène. Peu de mois après, il
« Mémoires de madame de MottevUle, coll. Fetitot, t. xxxu.
78 MAZABIM.
unissait Olympe Maiicini à un prince de la maison de Savoie. Mais, à mesure qu'il construisait 1 édifice de sa grandeur, la mort frappait sans relâche sur sa fa* mille» Il vit mourir à dix-neuf ans sa nièce Laure, duchesse de MerccBur; puis son beau-frère, Tastrologue Maucini, finit ses jours à Rome la même année. Il .avait vu partir pour la France sa femme et tous ses enfants ; il était resté seul à Rome, livré à ses occupations favorites. 11 se consola sans doute, au fond de sa solitude, en Usant dans les astres les prospérités de sa famille.
Les Maucini , comme le3 Mazarin, avaient été fort injuriés par la Fronde ; on représenta le beau-frère
du cardinal comme ayant été cocher, plâtrier, etc. ;
Ne vous sentez-vous pas toucher Qu'un petit-lils de Henry Quatre Prenne la fille d'un cocher^ Qui vendoit autrefois du plâtre '2
Mais Saint-Simon, qui prise peu la fortune et les alliances des Mancini , établit toutefois l'ancienneté de leur noblesse. « Ces Mancini, dit-il, ne sont connus, depuis 1380, que par des contrats d'acquisition médiocre Un Laurent Mancini est dit avoir servi les
Vénitiens avec distinction, mais en quelle qualité? c'est ce qui n'est point exprimé; enfin Paul Mancini servit en 1597 à la guerre de Ferrare, épousa en 1600 Victoria Capoccia, fille de Vincent, se qualifiant de patrice
' L'outrecuidante présomption du cardi'MU Mazarin dans le mariage de sa niepce, eu soîiante stances. Fans, 1651« '
romain : voilà l'illustre de la race! Il revint à Rome,
& adonna à l'étude , et l'Académie des Humoristes prit naissance dans sa maison S » Cet illustre , comme dit le dédaigneux Saint-Simon , fut le père de Laurent et le grand-père des nièces du cardinal. L'intention du généalogiste ici n'est point de faire ressortir les Man • cini ^ mais ses chicanes laissent voir ce qu'ils pouvaient être en réalité.
Le cardinal avait perdu l'aîné de ses neveux ; il lui en restait deux encore : le plus âgé fut le duc de Ne* vers y dont nous parlerons ; le plus jeune périt à douze ans par un bizarre accident. Il était au collège des jésuites, élevé en prince du sang; ses camarades, ja-» loux peut-être des diblinclions dont il était comblé, et poussés, il semblerait, par un reste d'esprit de la F^nde, s'avisèrent de le berner dans une couverture, d'où il tomba et se tua. C'était un sujet de graude espérance ; Mazarin faisait un tel cas de cet enfant qu'il parlait de le faire bientôt coiichcr dans sa chambre pour le former aux affaires d'État ^.
* Mém. de Saint-Simon f t. x, p. 21*S et suiv., éd. in -18.
* Mademoiselle raconte le fait avec quelques détails . <» (!e petit garçon , dit-elle, étoit au collège dos jésuites : les fêtes de Noël , ir jouoH avec d*autres écoliers ; ils s*avisèrent de se berner les uns les autres, et tour à tour tenoient la couverture. L'abbé d'Harcourt, qui ' tenoit un coin et qui étoit le plus foihle, la lâcha, et le petit Alphonse I^Iancini tomba et se cassa la téte, dont M. le cardioal fut fort touché. D'abord il eut tous les signes mortels. Il n'avoit que douze ans et il étoit si avancé que cetoit un prodige ; il avoit quasi achevé toutes ses études. Cétoit un esprit vif; le cardinal en avoit conçu une si grande eqiérance que je lui ai ouï dire qu'il Talloit tirer du collège^ et qu'il vouloit le prendre près de lui et Taocoutumer aux affaires;
Quatre nièces du cardinal se trouvaient grandenietit établies, et il lui. en restait trois à pourvoir. Mais Tonde, à qui la première tâche avait semblé douce, et qui s'était trouvé si bien payé de ses soins , eut peut-être à se repentir de ne 8*en être point tenu là. Il avait placé auprès des jeunes Mancini une femme toute dévouée à ses devoirs de gouvernante, madame de Venelle, qui s'en acquittait avec zèle, et rendait bon compte au cardmal des faits et gestes de ses élèves. Les lettres de Mazarin à cette dame nous montrent qu'il ne lui était pas toujours facile de mettre la paix dans cette maison. Une affaire de cœur de sa nièce Marie, qui devint une affaire d'État, lui donna de sérieux soucis.
Le cardinal s*était fort intéressé, de tout temps, à Téducation de ses neveux et nièces; les lettres qu'il écrivait à son père, à ses sœurs , contiennent des détails sur ce sujet. Lorsqu'il se chargea lui-même de faire élever ces enfants près de lui, sa sollicitude ne fut pas moindre. Nous avons eu la bonne fortune de
qiril auroit couché dans sa chambre et qu'il auroit parlé de tout de>aot lui, qu'il lui auroit montré toutes les dépitlit s qu'il rccevoit et qu'il faisoit faire; qu'il l'auroit dressé pour le reudie capable de servir le roi. 11 n*en parle point encore qu'avec beaucoup de regret. » (Mémoires de Mademoiselle , coll. Petitot, t. xlïï, p. 271.)
Le cardiual eut encore à subir des épigrammes et des cbansons à propos de la mort de son neveu ; en voici uu échantillon :
Quand Dieu veut nous faire sçavoir
Secrètement notre devoir,
Les enfans ont part au mystère}
àxùû des mannots sans aveu
Ont berné vc4re iniDfotère
En la peraonne du nereu.
MAZARIN. at
rencontrer sur- notre chemin des lettres manuscrites
écrites par Mazarin à madame de Venelle*, pendant qu'il négociait aux Pyrénées la paix avec l'Espagne; mais, avant de toucher à cette correspondance, voyons sur quel ton le cardinal écrit à la reine au sujet de sa famille : car la reine était aussi la confidente des joies et des tribulations de l'oncle; elle n'avait guère moins à faire que madame de Venelle dans cette éducation ; c'est elle que Son Éminence charge sans façon du soin de réprimander, de corrige r ses nièces. Ces détails intimes sont piquants, et ne laissent pas de nous offrir un intérieur assez curieux.
Le cardinal mande à la reine :
« Saint-Jean-de-Luz , le 29 juillet 1659.
ce Marianne m'écrit contre Uortense, et avec raison,
car elle est toujours enfermée avec Marie, de qui elle est confidente, et toutes deux chassent Marianne, en sorte qu'elle ne peut demeurer jamais avec elles. le voy qu'Hortense prend le chemin de l'autre, et qu'elle a moins de déférence pour madame de Venel que son aînée; jugez si cela me donne du chagrin... C'est un grand malheur quand on n'a pas sujet d'être satisfait de sa famille... Madame de Yenel fait tout ce qu'elle peut, mais le respect que Ton a pour elle est médiocre... »
* Huit lettres autographes du cardinal Mazarin à madame de Venelle, gouvernante de ses nièces. (Bibuoth. du LoirvBB, manuscrite.)
Mazarin écrit de nouveau à la reine, le 7 août : « Je V0U8 dirai confidemment qu'on me mande qu'Uortense prend une conduite qui n'est pas boune, ne faisant aucun cas de ce qu'on lui dit, et se targuant de sa sœur, qui la conduit entièremeut comme bon lui semble, Je tous prie, comme de vous, de lui faire une bonne réprimande, après vous avoir fait informer par madame de Veuel de ce qui se passe, »
Sa Majesté se trouve ici traitée avec un 6ans*façon qui laisse assez voir que la bouac daine était aussi de la famille.
Venons maintenant aux lettres que le cardinal écrivait, dans l( s mêmes circonstances, à madame de Yeuelle; voici divers extraits de cette correspondance,
tour à tour grondeuse, affectueuse ou gaie :
« Sainl-Jean-de-Luz , 31 août 1659.
« J'ay veu par la dernière lettre de Marie qu'elle prend, grand soin de se justifier sur ce qui lui est arrivé avec la comtesse de Soissons ; elle pouvoit bien s'épargner la peine de m'escrire là dessus, car je me soucie fort peu de ces démeslés là, lorsqu'il y a d'autres choses qui m'affligent au dernier point; et je me voys si malheureux que , devant attendre du soulagement de ma famille dans l'accablement d'affaires où je suis, je n'en * reçois que des sujets de desplaisir, et particulièrement de ma nièce Marie... »
Plus satisfait d'elle ailleurs , il lui fait dire de lire Sénèque pour fortifier sa philosophie; il l'invite en outre à se distraire et à se bien divertir.
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« SainWean-de-Liiz , 33 septembre 1659.
« Je suis ravy de ce que vous me mandez que ma nièce Marie se divertit, et je vous prie de contribuer à cela en tout ce qui pourra dépendre de vous, sans rien espargner...
« Je vous prie (l'ordonner que l'on fasse une bonne table et qu'on la renforce, estant fort à propos que les> damoiselles de Marennes , avec lesquelles mes nièces se divertissent y estant toujours avec elles, puissent faire bonne chère,
« J'eseris la lettre cy-jointe à ma nièce , et j'escris encore aux autres ; et, vous priant de continuer à me donner de leurs nouveles , je demeure le meilleur de vos amis et le plus asseuré de vos serviteurs. »
L^humeur de Toncle s'éclaircit tout à fait dans les lettres suivantes ; il y plaisante sa nièce Marianne, qui lui écrit en vers, et qui manque de rimes, dit-il, à mesure qu'elle a plus de raison.
« SaiaWeaii-de-Ijiiz , 31 aoftt 16&9.
« Dites à Ortence que j'ai receu sa lettre et que je suis persuadé qu'elle a de Tamitié pour moy ; qu'aussy eiie doit attendre d'en recevoir des marques de la mienne. Si vous avés à faire d'argent pour luy en donner et à Marianne, vous n'aurez qu'à en demander au sieur Du Perron.
« Et pour ce qui est de Marianne, vous lui direz que,
84 MAZ.4R1N.
si je sçavois écrire en vers, je ferois response à ses lettres, mais que pour cela elle ne doit pas laisser de m'en envoyer souvent.
<c Ea vostre particulier je suis fort touché de tous les soins que vous prenez de mes nièces, et je vous asseure que je n'eu perdray pas le souvenir. »
<( Saiut*Jea»-dc-Luz , S septembre lGà9.
« J*ay été bien aise de la lettre que Ortense m'a escrite, et d'autant plus que vous me mandez que c'est elle qui Ta composée. Je vous prie de Tasseurer de mou amitié, et de dire à elle et à Marianne que, si le séjour de la Rochelle ne leur plaist pas , j*espère qu'elles le pourront bien tost changer en un autre qui leur sera plus agréable.
« Je ne vous sçaurois assez dire les obligations que je vous ay du soin que vous prenez de mes nièces. Je vous prie d'estre asseurée que je ne manqueray pas de le recognoistre.
<r Je voy par la lettre de Marianne en vers qu'après mesme qu'elle a plus de raison elle manque de rime, mais que, nonobstant cela, je veux absolument qu'elle m'escrive tous les ordinaires dans le même styl. n
« Saint- Jeaa-4Îe-luz, 26 Janvier 1660.
« Vous direz à Hortense que je suis bien aise de ce
qu'elle m'a escrit, mais qu'elle ne scauroitrien faire qui me plaise davantage que de suivre entièrement vos
advis, et de se souvenir de la promesse qu'elle m*a faite
de s'apliquer à aprendre à bien danser et à faire les révérences à la perfection.
« Pour la lettre de Marianne , elle m'a donné beaucoup de coateutementy et mesme je lay leue à la Reyne, qui m'a ordonné de Tasseurer de Thonneur de sa bienveillance, et de luy mander qu'elle continue à se faire lire ses lettres. »
Au nKjment où ses nièces vont rentrer à la cour, Mazariu règle ponctuellement leurs démarcbes, les visites qu'elles auront à recevoir et à rendre*
« D'Aix , 28 janvier 1C60.
« 11 faut vivre régulièrement à Paris, car beaucoup
de monde prendra garde à la conduite de mes nièces ; )e trouve bon qu'elles se divertissent, mais en sorte que personne y puisse trouver à redire. Pour des visites, il faut voir en ai'rivant la reyue d'Angleterre et y aller tous les mois une fois ; il faut aussy visiter de temps en temps madame de Carignau et madame de Venciùuie, et caresser soigneusement mes petits-neveux. On peut voir aussy madame d'Angoulème la jeune, qui est amie de nostre maison et fort vertueuse. Il faudra visiter aussi madame de Villeroy et madame de Créqui, et je n'entends pas que mes niesses aillent à la comédie que lorsqu'elles le pourront avec une de ces dernières dames. Quand elles se voudront promener à Vincennes et mesmes y coucher, elles le pourront,
« Je eroy qu il a esté fort bien de vous estre douce-
9à MAZARIN.
ment excusée de la proposition que madame de Bon-^ nelle vous auroit faite d'amener familièrement M. le •duc d'Aiiguien pour jouer avec mes niesses , n'estant pas à mon avis de la bienséance d'aller si vite en semblable matière. »
Remarquons ce conseil que Mazarin donne aux jeunes filles, de rechercher surtout la société et la solide <ïonYersation de madame Colbert, la femme de son intendant.
« Je ne doute pas que mes niesses ne soient toujours très satisfaites de la manière dont madame Colbert en usera avec elles, car, outre Taffection qu'elle a pour ma famille, on peut beaucoup profiter de sa conversation* Je seray donc très aise lorsque j'apprendray que ladite dame sera souvent avec mes niesses, lesquelles feront ce qu elles doivent si elles la caressent fort, de quoy je seray fort satisfait. »
A la liii de janvier 1660, les belles exilées revinrent à Paris. Leur retour fut célébré aussitôt en vers et en prose * .
* La Muze historique s'empressa de saluer
. . . Les illuslresi Mancines , Du Louvre à présent citadines.
Jeudy, dans la maison da Boy,
Arrivèrent en bel arroy
Les trois pucelles triomphantes ,
Qui valent vrayioent les Infantes,
Mesdemoiselleâ Manciui
Dont k mérite est infini :
A flçavoir rillostre Mairie t ^
Qui (sans aucune flatterie)
Fait voir un cœur pla<:»^ des mieux,
Kt digpe du dcF^tiii dos dieux.
(LoBET, Muze iml., V'' février IfiôO )
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MAZARIN. êf
Le inonde avait les yeux sur elles; on savait que la richesse, les hauts emplois, la faveur, étaient atta^ ehés à leur alliance :
Lu les jeunes beautés du Tibre
Font maint coeur serf de maint cœur libre,
nous dit Scarron, qui faisait amende honorable, et
brûlait aussi sou encens aux pieds de ces petites harenghres en butte à tant de brocards.
Le gazetier consignait dans ses rimes leurs moindres actions; une indisposition, une absence de l'une ou. de l'autre suffisaient pour assombrir la cour :
Mancini, cette illustre fille,
A rtiulu 1<L cour si chagrine Que, depuis diinancho passé.
On n'a presque n ni dansé ' .
* Loret, Muze hist. , 12 février 1656.
Le rimeur parle d'une fête donnée à l'hôtel de ville le 4 février l(i68;
Olympe, lllhisire comtesse ,
, Qui 'le ^^cc , esprit et :>agpsse
A tout ce qu'on en peut avoir.
Au second rang se faisoit voir,
Ayant Monsieur à vMé d'elle ;
Ensidie oetlQ demoiMile ,
Son agréable etchère aœar (Marie)»
Dont les yeux ont tant de douceur; , Et de plus la ini;j:nonne Hortenae,
Belle, certes, par excellence.
Qui parut dans ce fameux bal
Comme un jeune astre oriental ,
Et dont les fotnres nenreiltes • Dans trois ans serant sans pareHIes.
(Louer, 10 février 1658.)
«g MAZARIN.
Le cardinal maria ses nièces Marie et Hortense avec moins d*éclat que les aînées; cependant ses richesses avaient grandi depuis T époque des premiers mariages. N'ayant point envie d'être pris au dépourvu si quelque catastrophe survenait encore, il mit le temps à profit, et ût entrer une partie de la fortune publique dans sa maison, il laissa à sa mort, outre ses palais, ses musées, etc., trente millions, selon les uns'; soixante, disent les autres. Fouquet, le surintendant, portait même révaluation àcentmillions. Nous verrons la part qu il fit à chacun de ses héritiers.
A tout prendre, il mourut peu content de cette far mille pour la(|uelle il avait laut faiL 11 avait conçu de l'aversion pour son neveu, et ne cessait de regretter ceux qu*il avait perdus. Ses nièces lui donnaient aussi l'occasion d'exercer sa patience. Madame de Venelle, il faut bien le dire, n'avait point réussi à faire des an* ges de ses élèves : elles n'avaient point de dévotion^ et c'était jouer de malheur pour un prince de TÉglise.
« Vous ne sauriez croire, dit Hortense, combien le peu de religion que nous avions le touchoit ; il n'est point de raison qu'il n'employât pour nous en inspirer. Une fois, entre autres, se plaignant que nous n'entendions pas la messe tous les jours, il nous reprocha que nous n'avions ni piété ni honneur. Au moins , di* soit-il, si vous ne l'entendez pas pour Dieu, entendezla pour le monde \ »
* Mém, de la duchesse de Mazarin, OËuvres de Saint-Réal, t. \f p. 8.
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MAZABIN. 89
La santé du cardinal déclinait depuis son retour des
conférences. Ces trois mois passés à négocier la paix, au milieu d'une rivière^ sur une petite ile enveloppée de brouillards, avaient liâté les^progrès du mal dont il était atteint. « 11 fit bon visage à la mort, » ont dit ceux-là qui ne Taimaient guère. Ses derniers moments sont un épisode assez connu pour que nous passions sur les détails; nous n'avons à y voir que ce qui se rapporte à sa famille , et ce n'est pas, inalheureusement, le plus bel endroit du tableau. Fautril répéter Texclamation que jetèrent Mancini et ses sœurs quand ils apprirent que leur oncle venait d'expirer (pure e crepato)? La rudesse qu'ils lui reprochaient n'excuse pas de pareils sentiments de\ aiU la mort.
Ce Mazarin , en effet , qui gouvernait avec les promesses et les sourires^ ce ministre de ia grâce et de la flatterie, cet homme diktat flexible et charmant, armé de séductions lorsqu'il traitait les affaires, rentrait brusque et colère dans sa maison. 11 gardait toute sa douceur pour sa politique. Fatigué, il ciiaugeait de r6Ie chez lui, et devenait un oncle grondeur. 11 avait dépensé au dehors sa bonne humeur et ses caresses : c'est l'histoire de plus d'un homme aimable.
« Chose inconcevable, nous dit Hortense, qu'un homme de ce mérite, après avoir travaillé toute sa vie pour élever et enrichir sa famille, n'ait reçu d'elle que des marques d'aversion , même après sa mort. Si vous saviez avec quelle rigueur il nous traitoit en toute chose, vous en seriez moins surpris. Jamais personne n'eut les manières si douces en public et si rudes dans
90 MAZARDf.
le domestique y et toutes nos humeurs, nos ioclinations, étoient contraires aux siennes * . »
Nous verrons ces humeurs et ces incliuations-ià dès qu'elles seront hors Ae tutelle.
* Mém, de la duchesse de Mazarin, Œuvres de Saint-Réal,
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